CHAPITRE XI
« Enfui nous voici au l rr juin. Les King partent demain pour les bains de mer, et je suis libre! Trois mois de vacances! Plus de leçons, plus de petites filles maussades ci paresseuses à instruire. Comme 'je vais m'amuser! » s'écria Meg en revenant un jour de donner sa dernière leçon. Jo était couchée sur le canapé et paraissait extraordinairement fatiguée, P>eth lui «M ait ses bottines pleines de poussière, et Amy faisait de la limonade pour rafraîchir Jo d'abord, et ensuite toute la compagnie.
« Tante Marsch est partie aujourd'hui. Que je suis contente! dit Jo. J'avais mortellement peur qu'elle ne me demandât d'aller avec elle, car, dans ce cas-là, j'aurais pensé que je devais y aller; mais Plumfields est à peu près aussi gai qu'un cimetière, et j'aimais mieux qu'on n'y pensât pas. Nous avons été 1res occupées toute la matinée à l'aider à partir ; je m'étais tellement dépêchée afin d'être plus tôt libre, et je m'étais montrée si exiraordinairement douce et aimable, qu'à la fin la peur m'avait "prise qu'elle ne trouvât impossible de se séparer de moi. Je tremblais encore alors que déjà elle était bien installée dans sa voilure, et,
au moment de partir, elle me fit une vraie frayeur en mettant la tête à la portière et me criant :
« — Jo-sé-phi-ne, voulez, voulez-vous?...
« Je n'ai pas entendu le reste, car j'ai fui làchemenl, et je ne me suis sentie en sûreté qu'ici.
— Pauvre grande Jo! Elle est arrivée comme si elle avait eu un chien enragé à ses trousses, dit Beth.
— Si tante Marsch nous eut pris Jo, elle oui oit': un vrai samphire . dit Amy en goûtant le mélange qu'elle faisait.
— kilo veut dire vampire, murmura Jo; mais cela ne fait rien; l'intention est trop aimable pour qu'on la reprenne.
— Qu'est-ce que vous ferez pendant vos vacances? demanda Amy à Meg.
Jo rosi o rai couchée très tard et je ne travaillerai pas du font, répondit Meg. Tout l'hiver il a fallu que
je me lève tôt et que je passe mes journées à travailler; aussi, maintenant, je vais me reposer et m'amuser de tout mon cœur.
— Ilinn! dit Jo, ces plaisirs de paresseuse ne me conviendraient guère. Je compte passer mes jours à lire en haut du vieux pommier, lorsque je ne m'amuserai pas avec Lan rie.
— Si nous ne travaillions pas pendant quelque temps, lîeth, et que nous ayons aussi des vacances ? proposa Amy.
— Je ne demande pas mieux, si maman le veuf, répondit lîeth, car je voudrais apprendre de nouveaux chants, et mes enfants ont besoin de toutes sortes de choses pour l'été.
— Nous le permettez-vous, mère? demanda Meg à M me Marsch, qui était occupée à coudre dans le coin de la chambre que les enfants appelaient le coin de maman.
— Je vous autorise ;'i en taire l'expérience pendant
toute la semaine. Vous verrez si cela vous plaît autant que vous l'imaginez: mais je pense que, samedi soir, vous découvrirez qu'il est aus^i peu agréable de ne faire que jouer sans travailler, que de ne faire que travailler sans jouer.
— Oh! mère! Je suis sûre que ce sera chaî nant ! murmura >Ieg ;m regardant M""' Marscl).
— Je proposé un toast à la gaieté et au plaisir. » dit Jo en se versant de la limonade.
Elles commencèrent L'expérience en flânant le reste de la journée. Le lendemain matin, Meg ne descendit de sa chambre qu'à dix heures; son déjeuner solitaire ne lui parut pas bon, et la chambre lui sembla déserte et lugubre. Jo n'avait pas mis de Heurs dans les vases, Beth n'avait pas essuyé, et Amy avait laissé traîner ses livres par toute la chambre, [lieu n'était propre et agréable que le « coin de maman », qui a\aii !<• n- me aspect que d'habitude, et. dans lequel Meg s'as-it pour « lire et se reposer », c'est-à-dire pour bailler et réfléchir nu choix qu'elle aurait à faire de jolies robes d'été, qu'elle se proposait (racheter avec ce qu'elle avait gagné dans son hiver.
Jo passa la matinée à faire une promenade en bateau et à ramer énergiquement avec Laurie; l'après-midi, elle se percha avec délices flans \o< branche-, moussues du gros pommier pour y lire, en l'are du ciel bleu, le Vaste Monde, et pleurer à son aise aux beaux er.-iroiis. Beth commença par tirer toutes ses affaires du grand cabinet OÙ résidait sa famille de poupées; mais, avant
d'avoir à moitié fini de les ranger, elle en eut assez, et, laissant, son établissement sens dessus dessous, elle alla faire de la musique, en se félicitant de ne pas avoir de tasses à thé à laver. Amy se para de sa plus belle
robe blanche, lissa soigneusement ses cheveux, et, allant dans son berceau, se mit à dessiner sous ses chèvrefeuilles, en espérant que quelqu'un la verrait et demanderait le nom de cette jeune artiste. Comme personnene vint, excepté un gros chien, qui toutefois sembla examiner son ouvrage avec intérêt, elle alla se promener ; mais, une averse étant survenue, elle revint, ainsi que sa robe, toute trempée.
Elles comparèrent leurs journées en prenant le thé, et furent toutes d'avis que le jour avait été délicieux, quoique extraordinairement long. Meg, qui avait couru les magasins toute l'après-midi et avait acheté « une charmante robe de mousseline bleue », avait découvert, en regardant ses doigts après l'avoir coupée, qu'elle était mauvais teint, ce qui avait légèrement altéré son humeur. Jo avait, avant la pluie, attrapé un coup de soleil sur son pommier et s'était donné un grand mal de tête en lisant trop longtemps. Beth était iaiiguée et ennuyée par le désordre de son cabinet et par l'impossibilité où elle s'était sentie d'apprendre trois ou quatre chants à la fois; quant à Amy, elle regrettait profondément d'avoir abîmé sa robe, car elle était invitée à aller passer la journée du lendemain cnezdes amies, et elle n'avait « rien à mettre ». Mais ce n'étaient là que des détails, et elles déclarèrent à leur mère que l'expérience réussissait parfaitement. M" ,L " Marsch sourit, ne dit rien, et, avec l'aide de Ilaiinah, lit. l'ouvrage négligé par ces demoiselles.
La méthode de se reposer et de s'amuser produisit peu à peu un état de choses très particulier et peu agréable. Les joins <Ie\n, aient de plus en plus longs, le temps plus variable, et les caractères sortaient à chaque instant de leur assiette. Les quatre sœurs se sentaient, chacune à sa façon, mal à l'aise, et le malin
UNE EXPKUTEXCK. 157
esprit trouvait beaucoup à faire de ces mains inactives. Meg, qui avait mis de côté une partie de ses ouvrages de couture, trouva le temps si long qu'elle se mit à couper et à gâter toutes ses robes en essayant de les refaire à la Mnffaf. .[<> lut larit et tant qu'elle finit par avoir mal aux yeux et se trouva absolument rassasiée de lecture; elle devint si impatiente que Laurie luimême, malgré son bon caractère, eut une querelle avec elle, et si ennuyée qu'elle fut sur le point de regretter de ne pas être partie avec la tante Marsch. lïeth se tirait assez bien d'affaire, parce qu'elle oubliait constamment quVu* (levait jouer et non travailler, et retombait de temps en temps dans ses bonnes vieilles habitudes; cependant quelque chose courait dans l'air qui évidemment l'affectait, et sa tranquillité fut plus d'une fois troublée. Il arriva même une fois qu'elle se fâcha contre la pauvre chère Joanna, sa poupée préférée, et lui dit qu'elle était une « affreuse lille. » Amy était la plus malheureuse des quatre, car ses ressources étaient petites, et, lorsqu'elle se vit réduite à s'amuser toute seule, elle s'ennuya profondément. Elle n'aimait pas les poupées, trouvait les contes de fées trop enfantins, et, comme on ne peut pas toujours dessiner, elle ne s;i\ait que devenir. Elle, avait, peu d'amies, et, après plusieurs jour- consacrés au plaisir,
à l'irritation et à V ennui, elle se plaignit ainsi de son sort :
« L'été serait délicieux si on pouvait avoir une belle maison remplie de gentilles jeunes filles, ou bien faire de beaux voyages; mais rester chez soi avec trois sœurs égoïstes et un garçon turbulent, c'est assez pour faire perdre patience à Job lui-même. »
Aucune d'elles ne voulut avouer qu'elle était fatiguée de l'expérience ; mais, le vendredi soir, elles recon-
nurent toutes intérieurement qu'elles étaient satisfaites que la semaine fût enfin presque finie.
M mc Marsch, qui avait beaucoup d'esprit, voulant graver plus profondément la leçon dans leur mémoire, résolut de terminer l'épreuve de manière à les ramener tout à fait à la raison. Elle donna à llannah un jour de vacances et laissa les petites filles jouir tout un jour do plus de l'effet complet du système qui consistait à s'amuser sans répit.
Lorsqu'elles se levèrent le samedi matin, il n'y avait pas de feu a la cuisine, pas de déjeuner dans la salle à manger, et personne nulle part.
« Miséricorde! Qu'est-ce qui est arrivé? » s'écria Jo toute consternée en regardant autour d'elle.
Me^ courut dans la chambre de sa mère, et revint bientôt en paraissant rassurée, mais très étonnée et un peu honteuse.
« Mère n 1 est pas malade, elle est seulement très fatiguée, et elle dit qu'elle va rester tranquillement dans sa chambre toute la journée et nous laisser nous tirer d'affaire comme nous pourrons. C'est très bizarre de la voir comme cela. Rien n'est plus contraire à ses habitudes; mais elle dit que cette semaine-ci a été très fatigante pour elle et qu'elle a besoin d'un absolu repos. Ainsi, ne murmurons pas, et faisons gentiment tout l'ouvrage.
« Gela ne me déplaît pas; je mourais d'envie d'avoir quelque chose k faire, c'est-à-dire quelque amusement nouveau, vous savez? » ajouta vivement Jo.
Dans h- lait, c'était un soulagement immense pour
elles toutes d'avoir à s'occuper. Elles commencèrent à faire leur ménage avec la meilleure bonne volonté du monde ; mais elles découvrirent bientôt la vérité du dicton I a\ ori de llannah :
« Ce n'est pas une petite affaire de tenir convenablement un ménage. »
11 y avait beaucoup (le provisions dans le garde-manger, et, pendant que lïeth et Ain v mettaient Ja table, Mes et ' ,0 firent le déjeuner, en se demandant mutuellement pourquoi les domestiques se plaignaient, toujours de leur ouvrage.
« Je porterai à déjeuner à maman, quoiqu'elle ait dit que nous ne devions pas nous inquiéter délie, » dit Meg, qui présidait et se trouvait l'air tout à fait respectable derrière la théière.
Avant de commencer, Jo mit sur un plateau tout ce qui était nécessaire pour le déjeuner de sa mère, et Meg le lui porta, avec « les compliments de la cuisinière». Sans doute, le thé avait bouilli et était très amer; sans doute, l'omelette était brûlée et les rôties trop salées; mais M mo Marsch reçut son repas avec beaucoup de remerciements, et lorsque Meg fut partie, elle rit de tout son cœur, en se disant :
« Pauvres petites! je crains quelles n'aient une journée bien difficile, mats cela ne leur fera pas de mal, au contraire. »
Elle déjeuna alors des provisions qu'elle avait auparavant mises de côté pour elle, et eut cependant l'attention délicate de faire disparaître le déjeuner immangeable que lui ;i\;iit apporté Meg, alin que ses tilles ne fussent pas blesses eu le retrouvant, intact..
Mais les plaintes furent nombreuses dans la salle à manger, lorsque les fautes de la cuisinière en chef furent, à son grand chagrin, découvertes et par ellemême et par ses sœurs.
« Cela ne fait rien, dit Jo, bien qu elfe fut encore moins avancée que Meg dans l'art culinaire; ce soir, je serai la cuisinière et je ferai le dîner. Quant à vous.
Meg, vous serez la dame qui a les mains bien blanches, reçoit des visites et donne des ordres. »
Cette offre obligeante fut acceptée avec empressement par Meg. Elle se retira dans le parloir, et elle trouva un moyen singulier de le mettre plus rapide nient en ordre, en fermant les volets pour s'épargner la peine d'essuver les meubles.
« Quand on ne voit pas la poussière, se dit-elle, c'est comme s'il n'y en avait pas. »
Jo, avec une foi parfaite dans ses propres capacités et un désir amical de terminer son différend avec Lâurie, commença par écrire à son ami pour l'inviter à dîner.
« Vous feriez peut-être mieux de voir ce que vous avez pour dîner avant de l'aire des invitations, dit Mi'ir, plus sage quand il s'agissait des autres que pour elle-même, et qui redoutait les suites de cet acte incon-
— Oh! il y a du bœuf froid et beaucoup de pommes de terre ; j'achèterai des asperges et une langouste, ainsi que de la laitue pour (aire do la salade; je trouverai les recettes dans le livre de cuisine. Pour dessert, nous aurons du blanc-manger et des framboises, et je vous donnerai aussi du café 1 , si vous désirez faire comme les grandes personnes.
— -\ 'essayez pas de faire (les choses trop dilïirilos,
Jo; vous ne savez rien faire que du nougat et du pain dêpice. Vous avez invité Lâurie sous votre propre responsabilité, c'est à \ous à prendre soin de lui.
— Jo ne vous demande que d'être aimable pour 'j! 1 M 'le me donner votre avis si je suis embarrassée, du Jo, un peu blessée du Ion de sa sœur.
— Je veux Lien, mais je ne sais pas grandchose en lail de cuisine. Vous feriez beaucoup mieux, avant
rien commencer, de demander la permission et des conseils à maman, répondit prudemment Rîeg.
— C'est naturellement ce que je ferai : je ne suis pas folle! »
Et Jo s'en alla, avec un mouvement d'impatience, dans la chambre de sa mère.'
« Achetez tout ce que vous voudrez et ne me dérangez pas, répondit M me Marsch ; je dîner;'/! dehors et ne peux pas aujourd'hui d'occuper de Ions ces démils de cuisine. Je prendrai des vacances loute la journée; je lirai, j'écrirai ei je ferai des visites. »
Le spectacle extraordinaire de sa mère étendue dans un fauteuil et lisant tranquillement le matin, ce qui ne lui arrivait jamais, fit à Jo L'effet d'un phénomène ; une éclipse, un tremble m en t. de terre ou une éruption de volcan lui auraient à peine semblé plus étranges.
« Ce qui est sur, se dit -elle en descendant l'escalier, c'est que pei -sonne n'est ici dans son état ordinaire. Bon! voilà ''><•■!. qui pleure. C'est un signe certain que quelque ebos- va mal de son côté. Si Amy est taquine, je vais la remettre à la raison. »
Et Jo, fgnj elle-même n'était pas dans son humeur habituelle, se précipita dans le parloir, où. elle aperçut lïeth sanglolanl sur son petit oiseau Pip, qu'elle venait de trouver mort dans sa cage, ses petites pattes étendues pal bel iquetneiit comme s'il eût imploré la nourriture qui lui avait manqué.
« C'est ma faute, je l'ai oublié ; il ne lui reste pas nue fceule goutte d'eau ni un seul grain de millet! Oh! Pip, Pip, comment ai-je pu être si cruelle pour vous? » s'écriail lîelli en pleurant et prenant la pauvre petite hèle dans ses mains pour essayer de la ranimer.
Jo regarda lYeil à moitié fermé du petit serin, toucha sa petite poitrine, et, le trouvant raide et froid, secoua
162 LES n' ATKE FILLES DU DOCTEUR MARSCH.
la tête et lui offrit sa boîte à dominos pour cercueil.
« Mettez-le dans le four, il se réchau liera peut-être, et il vivra, dit Àmv.
— Pip est mort de faim, non de froid; je ne veux pas. par-dessus le marché, le faire rôiir; je l'envelopperai dans un linceul, et je l'enterrerai, .le n'aurai plus jamais un autre oiseau. Ah! mon pauvre Pip! je suis bien trop méchante pour en mériter un autre, murmura lïeth. qui, assise par terre, tenait son favori près de ses lèvres, espérant, mais en \ain, qu'il l'miraii par revivrê sous ses baisers.
— L'enterrement se fera cette après-midi, et nous y assisterons toutes, dit Jo. Ne pleurez pas, petite Jietli : c'est un grand malheur; mais rien ne va bien cette semaine, et voire gentil Pip a eu le pire de l'expérience. Crovez-moi, ôtez mes dominos et mettez-le dans leur boîte; après dîner, nous lui ferons un joli petit enterrement. »
Laissant à ses snmrs le soin de consoler Lïeth, elle s'en alla dans la cuisine, qu'elle trouva dans un état de confusion décourageant. Elle mit un grand tablier de cuisine et commen»;a à ranger la pièce; toutes ses assiettes étaient empilées et prêtes à être lavées, lorsqu'elle découvrit que son feu était éteint.
« Voilà une perspective agréable, » murmura-t-elle én refermant brusquement la porte du four qui était, ouverte, et eu remuant vigoureusement les cendres dans lesquelles elle ne parvint pas à trouver trace de feu.
Toutefois, ayant rallumé le feu, elle pensa qu'elle ferait bien d'aller d'abord au marché pendant que l'eau «■liaiillai!. Le grand air la remit, eu bonne humeur, et, se flattant d'avoir fait un 1res bon marché, elle revint chargé d'âne très jeune langouste, de très vieilles asperges et de deux boites de framboises insuffisam-
ment mûres, Hannah avait laissé du pain à l'aire, \'eg l'avait travaillé de bonne heure, l'avait mis sur l'âtre pour le faire lever, puis l'avait... oublié! Meg causai i avec Sallie Garcliner dans le parloir, lorsqu'une porte s'ouvrit avec précipitation, et une ligure toute rouge apparut, demandant si le pain n'était pas suffisamm eut levé lorsqu'il débordait le long des casseroles.
Sallie ne se fit pas faute de rire, e! Meg lit des signes de tète et des froncements de sourcils si expressifs que l'apparition s'enfuit. Jo mil sans plus larder le paiu trop levé et peut-être aigri dans le tour. M ,11C Marsrh sortit quelques instants après. Mlle s'était contentée de, regarder un peu de tous entes comment allaient les choses, et de dire un moi de consolation à lïeth, occupée de coudre un linceul de soie blanche pour le pauvre Pip. Un étrange sentiment d'abandon saisit les quatre sœurs quand elles virent .partir leur mère. Mais où le désespoir les saisit, ce fut lorsque, cinq minutes après, miss Crocker arriva en leur disant qu'elle venait leur demander sans façon à dîner!!! ( elle dame était.
une vieille fille maigre et jaune, qui avait un nez pointu, des yeux inquisiteurs qui voyaient tout, et une langue qui s'aiguisait volontiers sur ce qui concernait son prochain.
Les quatre sœurs ne l'aimaient pas du tout ; mais on leur avait appris à être bonnes pour elle, simplement parce qu'elle était pauvre et âgée et qu'elle avait peu d'amis. Aussi Meg lui douna-t-elle immédiatement le fauteuil. Llle se mit même avec résignation en devoir de
lui tenir compagnie. La vieille demoiselle en profita pour questionner, critiquer et raconter des histoires peu
obligeantes sur les amis de la famille, et bien d'autres.
Il est impossible de décrire les anxiétés de Jo jusqu'à l'heure du dîner, qui a lieu de bonne heure
en Amérique. Ce dîner de Jo resta bien longtemps célèbre dans toutes les mémoires comme un sujet de rires sans fin. Sans doute, elle avait fait de son mieux; mais elle découvrit, ce jour-là, que, pour faire une cuisinière, il faut quelque chose de plus que de l'audace et de la bonne volonté.
File fut obligée de reconnaître, en servant chacun des plats de son dîner, que les têtes des asperges étaient presque toutes réduites en bouillie, et que les tiges, les bram-hes étaient dures comme du bois; que le pain calciné était devenu du charbon; que les pommes de terre étaient à moitié crues ; que la langouste était belle et très rouge à l'oeil , mais vide; que sa salade, cent fois trop assaisonnée, était exécrable, et qu'enfin, si le blancmanger n'était que de l'eau, les framboises étaient
sures.
La pauvre .To aurait bien voulu pouvoir se cacher sous terre en voyant ses plats aussitôt délaissés que goûtés. Amy riait sous cape, Meg semblait déconcertée, miss Cracker faisait la moue; seul Laurie faisait à mauvais dîner bon visage. Jo comptait se rattraper sur la crème, qu'elle avait si bien battue et sucrée. Ko voyant Laurie en avaler gaiement une grande cuillerée, elle crut qu'elle allait pouvoir respirer. Mais que devintelle, quand, regardant la bonne petite Heth, elle la Vit toute suffoquée comme quelqu'un qui a dans la bouehe quelque chose dont il ne parvient pas à se débarrasser en l'absorbant !
« Oh! qu'y a-t-il? s'écria Jo en tremblant.
— Du sel, bien sûr, au lieu de sucre, ma pauvre Jo,
e| beaucoup de sel! » répondit Meg avec un geste tragique.
Jo P 0 »?» »" gémissement en retombant sur sa chaise.
écarlate, et était sur le point de pleurer,
lorsque ses yeux rencontrèrent ceux de Laurie qui, manifestement, faisait un Énorme cfTort pour ne pas pouffer de rire. Le côté comique de l'aventure la frappa alors subitement, et, prenant bravement son parti de son infortune et de celle de ses convives, elle rit à s'en rendre malade. Chacune l'imita; le malheureux dîner finit donc gaiement sur des olives et des éclats de rire.
« Je n'ai pas assez de force d'esprit pour débarrasser la lai»! • maintenant, dit Jo, lorsque le dîner fut terminé, et que miss Grocker fut partie pour raconter sa déconvenue à d'autres amis ; il nous reste à procéder à l'enterrement du pauvre Pip. »
Laurie creusa sous les lilas du bosquet une tombe pour le petit Pip. Sa maîtresse au cœur tondre l'y déposa avec beaucoup de larmes; on le rouvrit de mousse, et l'on déposa une guirlande de violettes et de millet sur la pierre qui portait l'épitaphe suivante, que Jo avait composée au milieu dès ennuis de son dîner :
ICI BEPOSli PIP MAHSCII ESTIMÉ ENTRE TOUS POUIl SES TAIT \ T s Dr CHANTEUR.
IL MOURUT LE 7 JUIN, TENDREMENT AIMÉ ET PLEURÉ PAU TOUS CEUX QUI L'ONT CONNU; IL NE SERA JAMAIS REMPLACÉ.
La cérémonie terminée, Betli, tout émotionnée, se retira dans sa chambre pour se recueillir; mais les lits n'étaient pas faits. Elle essaya de se distraire en les misant et en mettant la chambre en ordre. Meir aida Jo à ranger les restes du festin. Cela leur prit 'a moitié de l'après-midi, et les fatigua tellement qu'elles convinrent entre elles de se contenter pour leur souper de pain et de rôties.
Laurie emmena Àmy pour lui faire faire une promenade en voiture, n- qui était une action charitable, car le dîner de Jo rayait mal disposée.
Lorsque M mc Marsch revint et qu'elle vit ses trois Qlles occupées à ranger, elle eut pu se rendre compte d'une pallie du résultat de réprouve a laquelle elle les avait soumise-;. Avant que les petites maîtresses de maison eussent pu se reposer, il arriva des visites, et elles durent se dépêcher de s'habiller pour les recevoir. Quand, enfin, le crépuscule arriva, elles vinrent s'asseoir Tune après l'autre sur le seuil de la porte du jardin, à coté des roses de juin qui commençaient à ileurir. Chacune (Telles soupirait comme après des mois de fatigues et d'ennuis.
« Quelle terrible journée nous venons de passer!
dit Jo, qui était toujours la première à parler.
— Elle m'a paru si désagréable! soupira Meg.
— File ne ressemblait guère à nos bonnes journées d'autrefois, ajouta Amy.
— IJle ne pouvait pas être aussi douce que les autres, sans maman et sans Pip, soupira lîeth eu regardant la petite cage vide avec des larmes dans les veux.
— Me voici revenue, ma chérie, et demain vous pourrez avoir , non pas un autre l*ip, mais un autre oiseau, si vous le désirez.
— Oh! non, mère, dit lîeth, je ne veux pas oublier Pip.... »
M me Marsch vint alors prendre place et se reposer au milieu d'elles.
« Efa bien! êtes-vous heureuses de votre expérience? désirez-vous la prolonger d'une semaine? »
domanda-t-elle à ses filles en prenant Jïeth sur ses
genoux. . t
Les quatre somi's se tournèrent vers elle comme les
fleura vers le soleil. Jo répondit d'un ton décidé :
« Oh ! non ! »
Et ses sœurs répétèrent en chœur :
« Oh! non ! oh! non!
— Vous pensez alors que les jours où le travail alterne avec la récréation ont leur mérite?
— 11 n'est pas bon de ne faire que s'amuser, dit lo en secouant la trie d'un air grave. Quant à moi, j'en suis fatiguée, et je veux me mettre à travailler sérieusement pendant nies vacances.
— Vous pourriez apprendre à faire un peu de cuisine; c'est un (aient utile, qu'aucune femme ne devrait ignorer, dit M""' Marsch , qui avait rencontré miss docker et l'avait entendue décrire le fameux dîner de Jo. Je me reproche de ne vous avoir pas donné, comme cela se pratique dans bien des pays, des leçons de ménage.
— ■ Oh! maman, est-ce que vous êtes sortie et nous avez laissé tout à faire rien que pour voir comment nous nous en tirerions? demanda Meg, qui, pendant loute la journée, avait eu des soupçons.
— Oui; je voulais vous faire voir que le bonheur de toute une famille dépend du concours de chacun de ses membres. Vous vous êtes assez bien tirées des premiers jours de la semaine, quand Hannah et moi avons fait votre ouvrage; je ne suppose pas cependant que vous ayez été très heureuses pendant, ces jours-là. Mon épreuve a eu pour but. de von- faire comprendre ce qui arrive lorsque chacun ne pense qu'à soi. Ne trouvez-vous pas qu'il est plus doux de s'entr'aider et de supporter chacune sa petite part du fardeau, afin d'avoir un intérieur ordonné en vue de toute la famille?
— Oui, mère, oui !
— Vous verrez, maman, nous allons travailler comme des abeilles, et nous aimerons notre travail,
dit Jo. Quant à moi, je vais apprendre à faire le ménage de la cuisine. Je veux avoir un véritable succès la première fois que je donnerai un dîner.
— ht moi. je coudrai le linge de papa, au lieu de vous laisser toute la tâche, maman; c'est bien mal à moi de n'aimer pas assez à coudre régulièrement, dit Meg. Ce serait plus utile que la mauvaise besogne que je fais quand j'entreprends de rarranger mes robes, qui vont bien comme elles sont, et que je gâte en voulant en améliorer la façon.
— Moi, je ferai mes devoirs tous les jours et je ne passerai pas trop de temps à ma musique et à mes poupées; il faut étudier et non pas jouer, » dit Beth.
Et Amy, suivant l'exemple de ses sœurs, s'écria : « J'apprendrai à faire des boutonnières, et je ferai attention à ma manière de parler.
— Très bien, dit W°* Marsch; je suis satisfaite de notre expérience, et je m'imagine que nous n'aurons pas à la recommencer. Mais ne vous jetez pas dans l'autre extrême, et ne travaillez pas jusqu'à vous lasser du travail. Ayez des heures régulières de travail et de récréation, et prouvez, en employant bien voire temps, qtue vous en comprenez la valeur.
— Oh! mère, soyez-en bien sûre, nous nous souviendrons de la semaine sans travail! » s'écrièrentelles comme d'une seule voix.
Et elles tinrent leur promesse.
i.k camp un i.auhextz.
CIIAPITRH XI ï
LE CAMP DE LAU RENTi
C'était Beth qui accomplissait les fonctions de confiance de facteur, parce que, restant plus que ses sœurs à la maison, elle pouvait, aller plus régulièrement chercher les lettres. C'était un bonheur pour elle que d'ouvrir la petite porte fermée à clef et de faire sa distribution. Un jour de juillet, elle rentra les mains pleines et eut à se promener par toute la maison pour remettre à chacun ce qui lui était adressé.
« Voici votre bouquet, maman, dit-elle en mettant les fleurs dans un vase posé dans le coin qu'elles appelaient le « coin de maman ». Laurîe ne l'oublie jamais, ajouta-t-elle. — Miss M«*g Marsch, une lettre et un gant , continua Beth eu les donnant à sa sœur, qui, assise à côté de sa mère, cousait.
— J'avais oublié une paire de gants et on ne m'en rend qu'un. Ou'est-ce que cela veut dire? demanda Meg en regardant son gant dépareillé. N'auriez-vous pas laissé tomber l'autre dans le jardin, Beth?
— Non ; il n'y en avait qu'un dans la boîte.
— Je déleste avoir des gants dépareillés, mais je retrouverai peut-être l'autre. Ma lettre n'est pas une lettre, c'est la traduction d'un chant allemand que je
170 LES QUATRE FILLES DU DOCTEUR MaRSCU.
désirais. Je suppose que c'est M. Brooke qui me l'envoie, car je ne reconnais pas récriture de Laurie. »
M" 10 Marsch regarda attentivement Meg, qui était lu s jolie avec sa robe de guingamp et ses cheveux bouclés ; assise devant sa petite table à ouvrage, remplie de jolies petites bobines de fil, elle cousait en chantant, l'esprit occupé de fantaisies de jeune fille, et paraissait tellement innocente et fraîche, et semblait si peu se douter <le la pensée qui traversait l'esprit de sa mère, que M me Marsch sourit et fut satisfaite.
« Deux lettres pour le « docteur Jo ». deux livres et mi drôle de grand, grand chapeau, qui était posé sur la poste et la couvrait tout entière, dit Bot h en entrant dans le cabinet où Jo était occupée à écrire.
— Que Laurie est donc taquin! J'ai dit l'autre jour que je voudrais que ce fût la mode de mettre des chapeaux plus grands , et il m'a répondu : « Ne faites pas attention à la mode, mettez un grand chapeau si cela vous plaît. » Je lui ai dit que ce serait ce que je ferais si j'en avais un. et voilà qu'il m'envoie celui-là. Eh bien, je le mettrai, afin de lui montrer que je ne m'inquièie pas de la mode. »
Kl après avoir essayé son chapeau à larges bords, qui ne lui allait pas mal du tout, Jo se mit à lire ses lettres. -|t;
L'une d'elles était de sa mère. En la lisant, les joues de Jo devinrent toutes rouges, et ses yeux se remplirent de larmes.
« Ma chère Jo,
« Je vous écris un petit mot pour vous dire avec quelle satisfaction je vois les efforts que vous faites pour reformer votre caractère. Vous ne parlez jamais
LE CÎAMP 1 > K I.Al*I!KNTZ.
de vos épreuves, de vos succès ou de vos défaites, et vous pensez peut-être que personne ne les voit, à l'exception de I\Vmi dont vous demandez l aide tous les jours, si j'en crois la couverture bien usée de votre petit livre. Mais, moi aussi, j'ai (ont vu, ei je. crois de tout mon cœur à la sincérité de votre résolution, puisqu'elle commence à porter des fruits.
<c Continuez patiemment et bravement, ma chérie, et croyez toujours que personne n'est, plus touché de votre courage que votre mère qui vous aime tendrement. »
« Cela me fait du bien, s'écria Jo, cela vaut des millions de francs et de louanges! Oh! ma mère, j'essaye, je continuerai à essayer sans nu- dér ;i-vr,
puisque je vous ai pour m Vider. »
Jo, appuyant sa tète sur son bras, mouilla le petit essai de roman qu'elle était en train d'écrire de quelques larmes de bonheur. Elle avait pensé quelquefois que personne ne remarquait et n'appréciait ses efforts, et la petite lettre de sa mère lui était doublement agréable, étant inattendue et venant de la personne dont l'approbation lui était le plus précieuse. Se sentant plus forte que jamais, elle mit le petit billet dans sa poche comme un bouclier et un souvenir, et ouvrit son autre lettre en se sentant préparée à bien recevoir toute nouvelle, bonne ou mauvaise. Celle-ci était de Laurie, qui avait une écriture grosse et ornée de fioritures.
« Chère amie, « Quel plaisir!
« Les Vangh viendront me voir demain, et je voudrais nous faire à tous une bonne journée. S'il fait
beau, je planterai une tente dans la grande prairie, et toute la compagnie ira en bateau déjeuner sur l'herbe et jouer au crocket; nous ferons la cuisine à la mode des Bohémiens, sur un feu en plein air, et nous jouerons à toutes sortes de choses. Ces Anglais sont gentils et cela leur plaira. Mon aimable et sévère instituteur, M. Brooke, viendra pour nous faire tenir tranquilles, nous autres garçons, et je voudrais que vous vinssiez toutes. Il ne faut, à aucun prix, que Beth reste ; personne ne l'ennuiera. Ne vous occupez de rien pour le dîner; je veillerai à ce que le mien vaille le vôtre, votre dîner à jamais fameux. Venez seulement, soyez gentille!
« Votre Laurie très pressé. »
« Le taquin! s'écria .f". il laul qu'il mêle sa moquerie aux meileures choses. C'est égal, voilà du plaisir pour demain ! »
Et elle partit en courant pour dire les nouvelles à Meg et à M" ,e Marsch.
« Naturellement nous irons, n'est-ce pas, mère? Cela aidera tant Laurie, car je sais ramer; Meg s'occupera du déjeuner, et les enfants se rendront utiles d'une manière ou d'une autre, et en tout cas ils seront
si contents!
— J'espère, dit Meg, que les Vangli ne sont pas des Moflat et qu'ils ne trouveront pas dans une partie de campagne matière à toilette. En avez-vous déjà entendu parler, Jo ?
— Je sais qu'ils sont quatre: Miss Kate, l'aînée, est plus âgée que vous; Ered et Frank sont jumeaux et ont à peu près mon âge, et Grâce, la dernière, a neuf ou dix ans. Laurie les a connus en Angleterre et