‹ Les quatre martyrsChapitre 4 sur 7 · LE MARTYR DE LA VÉRITÉ · texte numérisé non relu

LE MARTYR DE LA VÉRITÉ

-^ooo-oo-c-oo*-

Posuisti nos in contradictionem faicinis nostris , et inimici nottii subsannaverunt

nos (Ps. 79).

Ce qu'il y a de moins connu dans l'histoire du peuple aillais, c'est la ténacité qu'il mit à re*» pousser la réforme religieuse du seizième siècle ; et, si je ne craignais de trop étonner mes lecteurs, je dirais que ce ne fut qu'à force d'astuce et de terreur qu'on parvint à vaincre sa résistance. Si cette dernière assertion paraissait incompatible avec certaines qualités qui forment le fonds du caractère national, je dirais qu'il fut un temps où ces belles qualités furent ternies par l'ascendant qu'on laissa prendre à des hommes dépravés et cupides, et j'appliquerais aux règnes si scandaleux d'Henri YUI et d'Elisabeth, les paroles que Démosthène, dans un accès d'indigna-

lion patriotique, appliquait jadis à un roi qui spéculait, aussi lui, sur la corruption de son siècle : « onavu^ s'écriait-il un jour, d'autres souverains j avant Philippe^ jouir de prospérités extrmrdinaires; mais il y a un bonheur qui n'est * échu qu'à lui seul, c'est qu'ayant eu besoin d' hommes per^^ers pour lui servir d'instrum^ents^ il en a trouvés dont la perversité surpassait et ses 6esoins et son attente.

Le tableau complet des iniquités qui furent alors commises en Angleterre, reste encore à tracer^ mais il y a une lacune, corrélative à celle-là, et qu'il importerait encore plus de remplir. Il faudrait entrer dans le détail des diverses protestations qui se sont succédées dans le cours du seizième siècle, et môme plus tard, soua d'autres formes *, surtout il faudrait exhumer ou réhabiliter la mémoire de ceux qui ont protesté par le martyre.

Parmi ces noms, il n'en est aucun qui soit

plus digne de$ hommages de ses coreligionnaires, que celui de Philippe Howard, comte d'Arundel, qui mourut dans la tour de Londres, en 1S95. La dernière période de sa vie oflfre des particularités non moins étonnantes que les merveilles qui ont signalé le passage des plus grands saints sur la terre.

Sa naissance semblait Tavoir condamné d'avance à partager et môme à défendre au besoin Terreur religieuse qui avait séparé sa patrie du centre de la chrétienté. Depuis trois générations, sa famille, la plus illustre de toute l'Angleterre, lui avait laissé des souvenirs plutôt tragiques que glorieux, et ce n'était pas assurément dans ses traditions domestiques, qu'il pouvait puiser l'énergie d'un confesseur de la foi. Son aïeul, le comte de Surrey, qui avait péri sur Féchafaud pour n'avoir pas assez ménagé l'orgueiFambitieux des Seymours, avait été, malgré ses goûts poétiques et ses qualités chevaleresques, assez

indifférent au sort de la religion de ses ancêtres ^ et son père, Thomas, duc de Norfolk, s'était ressenti de l'influence exercée sur lui par sa tante paternelle la duchesse de Richemond, cette femme, non moins impérieuse que frivole, qui comptait parmi ses hôtes de prédilection un moine apostat nommé Baie, l'un des historiographes les plus éhontés du protestantisme, et son digne rival Fox, le célèbre auteur des Actes et Monuments des Martyrs.

Tels furent les premiers instituteurs de ce duc de Norfolk, qui faillit devenir l'époux de Marie- Stuart et jouer un grand rôle sous le règne d'Elisabeth -, mais au lieu de délivrer une reine persécutée et de dicter des lois à la persécutrice, il eut, comme son père, la tête tranchée sur un échafaud, avec la triste consolation d'être acconipEgné au lieu du supplice par ce même Fox ' qui lui avait appris à prendre en dédain et

* Il faut avoir lu les bnilales invectives, les impudentes fictions et les apostrophes fanatiques el souvent obscènes qui

- s — peut-être en aversion, les antiques croyances de sa patrie.

. Son fils, Philippe Howard, alors âgé de 15 ans, se trouva ainsi orphelin; car sa naissance avait coûté la vie à sa mère, lady Mary Fitz- Alan, morte àFâge de 17 ans, emportant les regrets de tous ceux qui avaient admiré le développement précoce de son cœur et de son esprit \

Le roi d'Espagne, Philippe II, qui lui avait donné son nom, n'avait plus reparu en Angleterre depuis le jour où il l'avait tenu sur les

remplissent les Actes et Monuments de Fox, pour se faire une idée de la vulgarité de cet écrivain qui eut tant de vogue en Angleterre. Son ouvrage était placée côté de la Bible dans chacun des appartements du palais d'Elisabelh, et un passage d'une comédie de Shirley nous apprend qu'on le trouvait dans les vestibules des châteaux de province, pour Tinstniclion des domestiques et des lenanciers. (The wilty fair one, act. n, se. 1.)

i Lady Mary Fitz-Alan était fille et héritière d'Henri Fitz-AIan , comte d'Arundel , titre qui passa alors dans la maison de Howard, et qui a été si dignement porté, de nos jours, par celui qui vient d'hériter du duché de Norfolk.

fonts baptismaux *, et lors même qu'il eût pris au sérieux les devoirs de cette paternité spirituelle, mille obstacles Tauraient empêché de les remplir. Mais la providence qui veillait sur le noble enfant, l'avait prémuni dès ses plus tendres années contre les dangers de sa haute naissance, dangers considérablement aggravés par la faiblesse de son père qui se laissait dominer par les prédicateurs et les théologiens de la religion nouvelle, dans Tespoir de donner ainsi moins de prise aux interprétations et aux dénonciations des inquisiteurs de cour. Heureusement le duc de Norfolk ne les avait pas consultés pour l'éducation de son fils, mais avait suivi l'impulsion. de sa conscience et de son cœur en allant prendre dans l'université d'Oxford un homme sur lequel sa science et sa modestie avaient depuis longtemps attiré les regards, et qui, tout en se conformant extérieurement aux pratiques de l'église anglicane, nourrissait au fond de l'âme une vénération toute filiale pour le culte proscrit. Le pré-

cepteur et l'élève condamnés à respirer cette atmosphère de fanatisme et de mensonge^ en conçurent l'un et l'autre un tel dégoût, que le premier devint catholique et alla se faire prêtre en pays étranger *, tandis que l'élève mûri avant l'âge par le malheur, par la contrainte, par l'étude et surtout par la controverse dont il était témoin, garda dans son jeune cœur des germes précieux que la prospérité faillit étouffer entiè^ rement, mais auxquels l'adversité donna plus tard une fécondité inattendue.

Son mariage presque funèbre, à l'âge de quatorze ans, quand son père, déjà prisonnier dans la Tour, ne pouvait plus se faire illusion sur son sort, ne put que renforcer les impressions sérieuses de son enfance, et il fallut, pour les affaiblir, que la séduction du mauvais exemple se joignit aux grossières flatteries de ses maîtres pendant le séjour peu fructueux qu'il fit ensuite à

* Cet ecclésiastique qui s'appelait Grégoire Martin, était membre du collège de Saint-Jean , à Oxford.

Tuniversité de Cambridge, où il ne trouva pas les

purs enseignements de son instituteur d'Oxford.

Mais tous les dangers qu'il courut pendant ces

deux années, n'étaient rien, en comparaison de

■t*^}^4^ ceux qui l'attendaient a la com* d'Elisabeth, où

^ £t sa première apparition à l'âge de 18 ans,

c'est-à-dire moins de trois ans après l'exécution

de son père.

La présence du fils au milieu des courtisans et

des juges qui avaient provoqué ou prononcé la

sentence, et devant la reine qui était intervenue

despotiquement dans le procès S ne fut pas jugée

aussi sévèrement qu'elle aurait pu l'être dans un

autre temps. C'était alors une maxime reçue dans

les grandes familles, qu'il fallait caresser la main

qui avait frappé et qui pouvait frapper encore, et

se ménager des protecteurs contre les ombrages

et les caprices d'un pouvoir pour lequel la léga-

^ La reine avait fait venir les juges devant elles et devant son conseil privé, pourleur faire part de je ne saisqu'ellerévélation d'un ^ambassadeur étranger. Ils vinrent sans être accompagnés du duc de Norfolk, qui n'en fut pas moins condamné à mort.

lité n'était qu'un jeu. Mais cette position était pleine de périls pour quiconque s'y aventurait. Il fallait, pour y échapper, se dépouiller de tous / les sentiments qu'une naissance heureuse, ou une éducation plus ou moins chrétienne avait pu '*^"i|f^.\ laisser dans le cœur, et participer, a quelque de^ v gré, aux iniquités d'une Cour i laquelle rWstoire ne trouve rien à comparer en dehors du paganisme. Qu'on cherche dans tous les États de l'Europe, à cette époque, les hommes qui pratiquèrent avec le plus d'audace et de succès les leçons de Machiavel, ou qui foulèrent aux pieds avec le plus d'insolence les lois de la morale et de la justice, et l'on trouvera difficilement, après une comparaison vraiment impartiale, un système gouvernemental qui surpasse en astuce et en dureté celui d'Elisabeth. Où viton jamais plus de capacité jointe à plus d'immoralité-, où professa- t-on plus ouvertement le culte du succès, sans se soucier de la légitimité

- iodes moyens ou du but? Quelles traditions pour les générations suivantes, et quelle école pour la jeunesse aristocratique, qui venait recueillir les oracles de ces faux dieux !

Mais il y avait un danger plus inévitable que celui-là, et qui se rattachait à un genre de corruption sur lequel les historiographes de l'Église et de rÉtat se sont exprimés avec une réserve facile à comprendre^ heureusement les révélations indirectes d'une foule de documents historiques y ont largement suppléé * et ont jeté sur ce coin, jusqu'à présent si obscur du tableau, une lumière véritablement effrayante. On a acquis une preuve ^e plus de la vérité de cette observation déjà trèsancienne, que la volupté et la cruauté marchent ordinairement ensemble. C'est môme à peine si le mot volupté est assez fort pour caractériser les

^ Les dépêches conservées dans les archives de Simancas et consultées par Lingard lui ont fourni ces renseignements précieux.

désordres que cette Cour, non moins orientale parles mœurs que par le despotisme, ne prenait même pas la peine de dissimuler. Suivant le témoignage non suspect d'un contemporain, c'était la plus impure des divinités paleniMs qui présidait aux orgies galantes de cette Reine^ Vierge * qui trouvait Tidée d'admettre en sa présence une pécheresse comme Marie Stuart, si blessante pour sa modestie. Elle avait un langage de convention pour les actes officiels et pour les discours d'apparat, langage obscur et entortillé comme celui d'une sybille; et elle avait un tout autre vocabulaire pour ses habitudes domestiques et pour ses relations intimes. Après la contrainte et les fatigues de la représentation en public, elle satisfaisait au plus pressant besoin de son cœur en l'épanchant dans celui d'un ami digne de la consoler et de la comprendre. Nous

* Where there was no love but that of the lusty god of gallantry Âsmodeus.

savons maintenant à quoi nous en tenir sur la nature de ces consolations, grâces aux indiscrétions commises par des contemporains et surtout par des contemporaines *. Nous savons aussi les qualités dont il fallait être doué pour être admis au rang et au rôle de consolateur. Un étudiant en droit nommé Hatton, ne devint-il pas d'abord favori, puis capitaine des gardes et enfin chancelier, pour avoir ravi sa royale maîtresse par les grâces qu'il déploya devant elle en dansant une gaillarde -, et cet élégant danseur ne devintil pas l'arbitre de la vie et de la mort d'un grand nombre de catholiques traduits devant sa cour? Sir Walter Raleigh conquit la faveur par des procédés plus brusques -, avant lui, le lord amiral Seymour avait réussi par des familiarités étranges dont elle conserva le

1 Voir dans Lingard les révélations de Lady Shrewsburyet celles de Faunt, secrétaire de Walsingham. Ce dernier dit positivement qu'à h cour d'Elisabeth on pratiquait tontes sortes (rénormités.

goût dans un âge assez avancé. Mais le favori le plus fortement enraciné fut celui qui surpassa tous ses rivaux et môme tous ses contemporains en iitipii4<ence et en scélératesse. On comprend que je veux parler ici de cet infâme comte de Leicester({ui laissa subies mœurs publiques, ou dti moins sur celles de Taristocratie de cour, une empreinte satanique encore facile à reconnaître dans les générations suivantes. On dirait volontiers de lui que les exploits de Gésar Borgia ne le laissaient pas dormir, s'il avait eu besoin de cher-» cher ailleurs que dans sa propre nature les inspirations qui le poussèrent à tous les crimes par lesquels il satisfit ses trois passions tour à tour dominantes, l'ambition, Tavarice, et la sensualité. Malheur à celui qui lui faisait obstacle dans le culte d'une de ces trois idoles -, car il possédait à fond, et dans toutes les variétés imaginables, la science de l'empoisonnement et de l'assassinat, sans parler des procès de tendance qui étaient

entre ses mains une arme non moins meurtrière que le poignard ou le poison *. Et voilà le personnage dont une foule de gentilshommes por* taient la livrée pour faire leur cour à la Reine- Vierge ^ et qui exploita pendant tant d'années les faiblesses de cette reine à son profit ! La patience avec laquelle une nation naturellement fière, et jusqu'alors décente dans ses mœurs, a supporté ce long scandale, est une des énigmes les plus inexplicables de son histoire, surtout quand on pense à la clause qu'Elisabeth avait voulu faire insérer dans le statut de la première année de son règne, en vertu de laquelle la succession au trône d'Angleterre était indirectement, mais infailliblement garantie à l'héritier qui pourrait naître de son commerce avec lui*. La tolérance

1 Voir la mort tragique de Sommerville et de son beau-père Arden, Biogr. brit. Voir aussi les lettres d'Howel. Vol. iv, p. AM.

^ Elle voulut qu'au lieu des mots : heirs lawfully begoUen, on

est sans doute une belle chose, surtout quand elle est pratiquée par des sujets envers une souveraine; mais il y a des lois dont la transgression devraitrendre impossibles certains éloges dont les historiens, les poètes*, les moralistes, et même les prédicateurs, se sont àl'envi rendus coupables *, et je ne comprendrai jamais que le peuple de Londres, sans distinction de croyances religieuses, n'ait pas brisé le cénotaphe sur lequel on lisait qu'Elisabeth avait été la première vierge sur la terre, et qu'elle était la seconde vierge dans le ciel*.

mît : The natural issue of her hody. Quelle prévoyance malernelle !

1 Thompson a dit d'elle dans son poëme de la liberté :

. . , . , She like the secret eye That never closes on a guarded world.

2 Au couronnement de la reine Victoria dans Téglise de Westminster, rarchevêque de Cantorbéry lui recommanda pour modèle la glorieuse Elisabeth, dont il ne connaissait probablement l'histoire que par les écrits officiels du temps.

3 She was, She is, (what can there more be said) In earth the first, in heaven the second maid.

View of Undon, p. 371, 8*, 1708.

— IG - Voilà dans quelle fournaise, ou plutôt dans

quel cloaque fut jeté Philippe Howard, à un âge ou il était naturel qu'il fût plus ébloui que choqué du spectacle qu'il allait avoir sous les yeux* En le voyant s'incliner devant le favori qui avait poussé son père sur Téchaland et baiser respectueusement cette main royale qui avait signé son arrêt de mort, les courtisans de pur sang étaient charmés de le voir s'élever ainsi au-dessus des petites susceptibilités de la piété filiale.

B avait d'autres titres à la considération et môme à la prédilection de la Reine-Vierge^ chez laquelle près de vingt années de galanterie rarement interrompues ' avaient aiguisé plutôt qu'amorti le goût pour ce genre de conquêtes. Ces titres étaient d'abord sa jeunesse et sa candeur qui promettaient une proie facile, ensuite son refroidis-

* Ses privautés avec iord Seymour avaient commencé avant soB avénemetil au trône, et avaient été découvertes par la reine doiLiirière Catherine Pair, sixième femme d'Henry VÏII»

sèment manifeste pour sa femme, à partir du moment où il eut mis le pied à la cour. C'était la première condition de succès aux yeux d'Elisabeth. Toute passion dont elle n'était pas l'objet, lui semblait un vol fait à la toute-puissance de ses charmes. La découverte des amours de sir Walter Raleigh avec Elisabeth Throckmorton lui donna un tel accès de rage, qu'elle enferma le coupable dans la toiu* de Londres, et Ton vit des scènes encore plus terribles, quand elle soupçonna lady Sheffield etlady Franees Howard d'oser lui disputer le cœur de Leicester. Ces ombrages et ces exigences, qui augmentèrent chez elle avec Tàge , ne respectaient pas davantage les amours légitimes. La moindre marque de tendresse conjugale, donnée imprudemment en sa présence, mettait la foudre dans ses yeux elle jurement sur ses lèvres. Ce danger n'était pas à craindre pour Philippe Howard; car le lien sacré par lequel il avait été uni à la mal-

heureuse Anne Dacre, de laquelle il n'était pas alors digne, s'était relâché a tel point, que non-seulement ^ afàit rompu tout commerce avec elle, mais it%xprimait hautement ses doutes sur la validité de leur union. Une biographie presque contemporaine dit formellement que tout ceci était fait pour donner satisfaction à la reine, dont il craignait plus que jamais ^d'encourir la disgrâce, depuis qu'une sorcière, en tirant son horoscope, lui avait dit^qu'il courait grand risque d'être renversé par une femme *. Bientôt son indifférence s'étendit à d'autres membres de sa famille; et semblable au navigateur qui, arrivé à une certaine hauteur en mer, ne voit plus que le ciel et l'eau, Philippe Howard se trouva parvenu à ce point de sa carrière de courtisan, où tout sembla cesser d'exister pour lui, excepté la cour et ses plaisirs. De désordre en désordre et de chute

< Biographie maDuscrite.

en chute, il tomba (dans un abîme encore plus

profond que celui d'où la grâce avait tiré saint

Augustin, et Toubli de tous ses devoirs fut porté

si loin, qu'il ne garda plus auciv ménagement

devant Dieu ni devant les hommes. Une seule

vertu lui restait encore, vertu à la vérité purement

humaine, mais dont personne, dans cette cour

aussi cupide que corrompue, ne lui avait donné

l'exemple : c'était lajlibéralité; encore d^généra-t-

elle bientôt enprofusion extravagante, car il tenait

à figurer somptueusement dans les joutes et dans

les tournois, et à ne pas rester au-dessous de Tat^

tente et des exigences de la Reine dans les fêtes

qu'il lui donnait au château de Framingham-, de

sorte qu'à la ruine de ses mœurs, de son âme et

de son bonheur domestique, se joignit bientôt la

ruine imminente de spn patrimoine.

L'année 1580, date de la mort de son aïeul maternel le comte d'Arundel, qui lui transmit ce titre, paraît avoir été l'époque du premier réveil

des bonnes impressions de son enfance. Sans en i^nir à luie rupture ouverte avec l^t cour, il se rapprocJia de sa femme, en qui les dernières épreuves avaient redoublé non-seulement la piété mais aussi la tendresse, et ce rapprochement lui fit trouver dans le courage d'autrui un supplément à celui qui lui manquait encore. Nous ne savons pas si ce fut un éclair intérieur ou le grondement de la foudre au dehors qui détermina cette transformation imprévue. Cette môme année, Grégoire XIII s'était prononcé hautement en faveur des insurgés catholiques d'Irlande, et avait accordé aux soldats qui se joindraient à eux tous les privilèges dès anciens croisés. Cette provocation avait été, dans les deux royaumes, le signal de mesures atroces dont il était impossible qu'un noble cœur ne fût pas révolté. Ce fut comme l'inauguration du règne de la terreur en Angleterre. Il y a de nobles natures pour lesquelles la vérité devient pms attrayante dans les temps de perse-

cution. Or, jamais la vérité catholique ne fut p|us largement pourvue de ce genre d'attrait, qu'efle ne le fut à Tépoque où Philippe Howard tourna vers elle ses premiers regards.

Les missionnaires venaient chercher le martyre aussi joyeusement que les pirates anglais allaient dépouiller leâ sujets espagnols dans le Nouveau-Monde. Le père Campian, de la Société de Jésus , était enfermé dans la tour de Londres, et Ton crut que les tortures d'esprit et de corps qu'on lui avait fait endurer, le rendraient incapable de disputer la victoire à des théologiens protestants qu'on voulut mettre aux prises avec lui. L'auditoire, exclusivement composé de ministres et de courtisans, trouva naturellement que les raisons du plus fort étaient les meilleures -, mais il y en eut un sur qui ce spectacle produisit une impression dont il lui fut impossible de se distraire. C'était Philippe Howard, à qui la Providence sembla laisser entrevoir ce jour-là le triste sort qui l'attendait dans

cette même prison où il venait de voir le serviteur de Dieu mis à de si terribles épreuves. Cette image le suivait partout, tant à cause de sa grandeur qu'à cause du contraste qu'elle offrait ?^vec les personnes et les choses qu'il avait habituellement sous les yeux. Ses fonctions et ses plaisirs lui étaient également à charge. Une voix intérieure, qui devenait chaque jour plus importune, lui disait que sa place était ailleurs , et que le sa- "fcrifice était de beaucoup au-dessus de la jouissance.

Or , c'était précisément cette idée de sacrifice qui l'empêchait de rompre définitivement ses liens. Son esprit était déjà tout converti à la foi catholique-, mais il trouvait son cœur et son caractère encore trop délabrés par le long séjour qu'il avait fait à la cour , pour oser s'enrôler dans cette milice héroïque qui cueillait alors tant * de palmes et bravait tant de supplices. Enfin, après de longs et rudes combats intérieurs, durant lesquels il ne fut soulagé par aucun épan-

chement avec personne, un jour qu'il se prome naît seul dans lagalerie de son château d'Arundel, il s'arrêta tout à coup, les yeux levés et les mains jointes, comme pour prendre Dieu à témoin de la doijjyie résolution qu'il formait de devenir membre de la sainte Église catholique et de vivre désormais conformément à ses préceptes. Le premier auquel il confia son seftret, fut son frère lord William Howard, qu'il aimait d'une tendresse toute particulière, et dont la conversion suivit dèT; très-près la sienne.

Une rupture immédiate avec la cour était impossible, sans éveiller les soupçons des ennemis clairvoyants qui épiaient toutes ses démarches et avaient déjà su ébranler soa crédit. D'un autre côté, la loyauté naturelle de son caractère et là tournure très-sérieuse que venaient de prendre ses idées, lui rendaient toute dissimulation impossible. Dans cette alternative, ce qu'il y avait de plus dangereux était d'attendi^e.

Les yeux du secrétaire Walsingham et ceux de Leicester, tous deux ses ennemis jurés, étaient attaché-s sur lui comme sur une proie qu'ils pourraient bientôt dévorer, et la reine, qui était alors à l'apogée de sa haine contre la religion catholique, laissait un libre cours à leurs calomnies et à leurs trames. Bientôt la disgrâce du comte d'Arundel ne fut plus un mystère pour personne; enfin, les affronts que chacun se croyait en droit de lui faire devinrent si marqués et si fréquents, et la position des catholiques anglais devint si affreuse, qu'il résolut de faire ce que plusieurs milliers de ses compatriotes avaient fait avant lui, et d'aller chercher en pays étranger un sûr asile contre la persécution.

Mais ses préparatifs et le voyage que fit son secrétaire dans le Nord, pour se procurer les moyens de passer en Flandre, ne purent échapper aux espions que Walsingham entretenait partout. Le secrétaire , déjà très-suspect comme catho-

''il-

ligue, fut examiné à diverses reprises devant la reine et devant les membres les plus acharnés de son conseil, qui ne négligèrent ni questions captieuses, ni moyens d'intimidation, sans excepter la torture, pour extorquer au prisonnier des aveux compromettants pour son maître, auquel on imputait des intelligences secrètes avec Marie-Stuart et le cardinal Allen. On avait tellement monté la tète à Elisabeth sur cette prétendue trahison de celui qui avait été son favori, qu'après un banquet somptueux qu'elle s'était fait donner par lui, elle l'avait déclaré prisonnier dans sa propre maison, en lui donnant pour geôlier et pour inquisiteur lord Hunsdon, autrefois page du duc de Norfolk son père, et maintenant persécuteur implacable du fils. Après quinze semaines d'emprisonnement et plusieurs interrogatoires qui laissèrent intacte l'innocence de l'accusé, ses ennemis ajournèrent la satisfaction de leur haine; mais lui n'ajourna plus celle qu'il se devait à lui-même, et il alla

faire son abjuration entre les mains du P. Edmond, un des plus saints et des plus courageux missionnaires que le collège de Douai eût envoyés en Angleterre pour y chercher là couronne du martyre *.

A dater de ce jour, un calme jusqu'alors inconnu entra dans Tâmedu comte d'Arundel, et ses progrès dans la piètè furent si rapides, qu'il ne put plus se passer de la présence d'un aumônier dans sa maison, pour se retremper tous les jours par uneïervent« participation au saint sacrifice de la tnesse, où il figurait ordinairement comme répondant, à Texemple de Thomas Morus , sur les traces duquel il voulait marcher jusqu'au bout.

* Le véritable nom du P. Edmond était William Wèston. Il fut 17 ans prisonnier à la tour de Londres et dans d'autres prisons. La pieuse comtesse d'Arundel pénétra jusqu'à lui à la fiaveur d'un déguisement pour lui porter une somme d'argent qui devait payer son évasion : « Je ne suis pas ici pourdel'argont, répoudit'le jésuite, et ce n'est pas par de l'argent que je veux en sortir. •

La terreur était à son comble parmi les catholiques du royaume, traqués [comme des bêtes fauves par une armée d'eçpions et souvent placés dans la dure nécessité de choisir entre Fapostasie et le supplice dont on punissait les traîtres. Il n'y avait qu'un moyen sûr de se soustraire à cette alternative, et quoique ce moyen eût assez mal réussi la première fois, le comte d'Arundel résolut de faire une seconde tentative, en prenant toutes les précautions qui étaient propres à lui assurer la protection du ciel et la coopération des hommes. En môme temps, il écrivit à la reine une lettre aussi respectueuse que franche pour lui expliquer les motifs de sa douloureuse détermination. Cette lettre, qui devait être remise immédiatement après son départ, a été conservée tout entière, et fait trop d'honneur au caractère et à la mémoire de son auteur, pour que je n'en insère pas ici les plus intéressants passages.

Après avoir rappelé à la reine, d'un ton é^a-

lement exempt de regret et d'amertumej les longues années qu'il a passées à son service, aux dépens de son bonheur domestique ] après lui avoir reproché respectueusement la dureté de ses derniers procédés à son égards la satisfaction donnée à la haine de ses plus mortels ennemis et les circonstances blessantes qui ont accompagné sa disgrâce imméritée, ii lui fait part des réflexion s sérieuses que lui a suggérées le sort tragique de ses trois ancêtres immédiats, son bisaïeul, son aïeul et son père ; le premier condamné à mort sans être confronté avec ses accusateurs ; le second exécuté sous des prétextes frivoles -, le troisième sacrifié à des considérations qu'il ne se permet pas déjuger. Puis il poursuit :

« En voyant de quels coups ma famille a été frappée dans trois générations successives, j'ai pensé qu'il n'était pas impossible qu'en héritant de leur haute position , j'héritasse également du mallieur qui a semblé les poursuivre.

Plus je comparais la puissance de mes ennemis avec ma propre faiblesse, plus je me confirmais dans la triste pensée que ma destinée serait tôt ou tard entre leurs mains ; car je voyais combien il était facile de donner à Votre Majesté de Fombrage contre mes ancêtres et contre moi, et le péril auquel je venais d'échapper m'avait prouvé surabondamment que mon innocence n'était plu» une protection suffisante. Je savais .qu0^ j'étais accusé par les membres de votre eoDseil de professer une religion qui leur est odœaSe et qu'ils vous dépeignent comme dangueuse à l'État. Enfin j'ai réfléchi, et cette réflexion a été la. plus déterminante de toutes, dans quelle misérable situation se serait trouvée mon âme, si dans mes dernières tribulations l'espoir de mes ennemis avait été réalisé, comme il fut sur le point de l'être ; car je proteste que le poids le plus lourd que je sentis alors sur ma conscience était de n'avoir pas vécu conformé»

ment à la loi , de ce que je crois fermement et indubitablement être la vérité.

» Déterminé partoutes ces raisons, mais principalement par la dernière, je pensai que la né- • gligencede mes devoirs envers Dieupouvait avoir été la cause de mon châtiment, et je résolus en conséquence d'entrer dans la voie qui préserverait le plus sûrement mon âme du naufrage, au milieu de tous les dangers qui pourraient menacer mon corps. Et depuis que j'ai agi conformément à cette bonne résolution, bien qu'elle n'ait pas été sans péril pour mon existence, j'ai trouvé, grâce à Dieu, un repos d'esprit que je n'avais pas connu auparavant. Aussi je regarde avec raison mes misères passées comme mon plus grand bonheur, en ce qu'elles ont produit en moi, bien qu'indirectement, la détermination sans laquelle il ne pouvait y avoir d& tranquillité pour moi dans ce monde ni de féUcité éternelle dans l'autre. Et comme j'étais résolu à tout endurer plutôt que de

m'écarter volontairement de la ligne que je m'étais tracée, je m'appliquai, autant qu'il dépendait de moi, à ne rien faire qui fût en opposition avec mes saintes croyances, et je m'exposai ainsi, dans maintes occasions, au déplaisir de Votre Majesté. Par exemple, quand vous assistiez avec toute votre cour à l'ouverture solennelle du Parlement, pendant que vous écoutiez le sermon dans la cathédrale de Westminster , je me promenais seul dans un des bas-côtés; dans une semblable occasion^ je fiy forcé de m'absenter de la chapelle royale de Greenwich, et toutes les fois que les » dimanches ou les jours de fête Votre Majesté se rendait au service divin, je me suis scrupuleusement abstenu de vous accompagner.

» Je ne pouvais pas espérer que la véritable cause de mes fréquentes absences serait longtemps ignorée, sachant combien de regards jaloux et hostiles étaient fixés sur les partisans de l'ancienne religion, et à quels dangers ils s' expo-

fiiiienl quand ils avaient le courage de cacher chez «ux un jésuite ou tout autre missionnaire. Je compris donc qu'il fallait ou renoncer à servir Dieu, conformément à ma conscience^ ou me mettre dans le cas de subir lapénaUté la plus sévère. Ma résolution étant inébranlable, quant au premier point, il ne me restait plus qu*à chercher les moyens d'échapper au second. Et cependant il y avait de puissantes objections contre le parti pour

L lequel je penchais: ma famille, mes amis, mon

pays natal, étaient au tant de Hens qui enchaînaient mon coeur, et qu'il n'était pas facile de rompre ;

^ mais les malheurs de ma maison, la puissance de

mes ennemis, le souvenir de mes tribulations et la parfaite connaissance de mes dangers, remportèrent sur les considérations de patrie, de famille

^ et d'amitié.

» Je n'ai pas voulu que Votre Majesté ignorât les vérilables causes de mon exil volontaire, et sî mes ennemis voulaient en [irendre avanlage pour

me calommer auprès de vous, demandez à ceux d'entre eux qui me haïssent le plus mortellement si, dans le cas où ils professeraient la même religion et seraient exposés aux mêmes dangers que moi, ils n'auraient pas tenu la même conduite pour le repos de leur conscience et le salut de leur âme. Il faut de toute nécessité qu'ils répondent affirmativement, ou qu*ils consentent à passer pour des athées, ce qu'ils n'avoueront jamais d'une manière formelle, quelque enraciné que puisse être l'athéisme dans leur cœur. Que VotreMajestéveuillebiendemanderencoreàn'importe lequel d'entre eux ce qu'il aurait fait, étant placé dans des circonstances analogues à celles où je me trouve, ayant dans sa famille des souvenirs domestiques comme ceux que j'ai sans cesse devant les yeux, sachant déjà par expérience les angoisses de la persécution, et de plus professant une religion que Votre Majesté déteste, et dont la pratique a été transformée en trahison et en .

félonie par un récent acte de votre parlement? Il répondra nécessairement dedeuxehoses l'une, ou qu'il aurait couru joyeusement à la mort, ce qui serait contraire à la loi naturelle et plus contraire encore au témoignage de sa conscience ; ou bien qu'il aurait embrassé le môme parti que moi, et qu'il se serait soustrait par Fexil aux menaces de la loi et à la haine de ses ennçmis. »

Pendant que le comte d'Arundel écrivait cette lettre et achevait ses préparatifs dans le plus profond mystère, la police secrète de Walsingham avait les yeux ouverts sur ses moindres démarches et soudoyait des espions et des traîtres non-seule ment autour de lui, mais jusque dans les ports de mer où on savait qu'il devait s'embarquer. Deux fois il se dirigea vers la côte de Sussex où était le navire qui devait le transporter en France, et deux fois le départ fut ajourné, sous prétexte que le vent n'était pas favorable. Enfin l'ordre fut donné de mettre à la voile, et le capitaine fit semblant

de vouloir gagner le large, quand un petk bâtiment <ie guerre, commandé par un prétendu pirate que les passagers reconnurent aussitôt pour un scélérat couvert de crimes, les aborda sans

pavillon -, et après les avoir déclarés bonne prise, le commandant offrit à lord Ârundel et à sa suite de les laisser passer outre, moyennant une rançon de cent livres sterling , garantie par un billet que le prisonnier souscrirait sur-le-champ. Le noble fugitif, malgré son peu d'estime pour les ministres d'Elisabeth, ne crut pas possible qu'aucun d'eux pût se dégrader au point de se servir d'un homme comme celui qu'il avait devant les yeux, et il donna sa signature. Aussitôt soninterlocuteur, changeant de rôleet de langage, lui signifia Tordre qu'il avait de le ramener à Londres, et s'empara de tous les bijoux et autres objets précieux qu'il portait sur lui . Mais la sérénité du prisonnier ne fut troublée ni par son arrestation imprévue, ni par la rapacité ou l'inso-

lence des agents du gouveraement, ni pM* Farrivée des gardes qui vinrent avec le lord chambellan prendre possession de lui sur le rivage, ni môme par les larmes d'un de ses anciens serviteurs qui le réconnut à Guilford, et qui ne put caôher son effroi en voyant son maître escorté comme un malfaiteur.

La tour de Londres, où tant d'illustres victimes l'avaient précédé, lui fut donnée fonv prison, et sir^uiàtopherHatton, le gracieux danseur, le futur chancelier, et l'un des conquérants du cœur de la reine, lui fut donné pour examinateur. Ce choix n'était pas très-hostile, et Ton espéra que l'accusé se laisserait prendre à cette trompeuse apparence d'impartialité. On savait d'avance que ni les menaces ni l'appareil de la torture ne lui arracheraient aucune déclaration compromettante pour autrui, et l'on tenait cependant à connaître les complices de sa fuite et de ses projets ultérieurs. Les espions placés autour de lui,

et ceux qu'on entretenait à Paris sous toute espèce de déguisements, sans excepter celui de prêtre, avaient signalé une correspondance mystérieuse entre le docteur Allen et le comte d'Arundel, et ce fut sur ce point que porta le premier interrogatoire que ce dernier eut à subir devaqt les membres du conseil. Interpellé par eux sur ce qu'il aurait fait après avoir passé sur le continent : « J'aurais servi partout où le docteur » Allen m'aurait cru bon à quelque chose, » répondit-il fièrement, « pourvu que c'eût été pour » la défense de la cause catholique. » On lui montra une lettre de \xoH pages où son écriture était très-habilement coiitipefaite par un des agents de Walsingham, et où on lui faisait tenir le langage d'un grand seigneur turbulent qui promettait de débarquer en Angleterre avec une armée libératrice, et on le somma de s'expliquer catégoriquement sur le contenu de cette lettre. A quoi il répondit que, si l'on avait résolu sa mort,

il priait Dieu d^avoir pitié de son âme ; mais que rimputation était trop grossière et Finvention trop facile à reconnaître, pour qu'il se donnât la peine de la réfuter.

Ce premier triomphe de l'innocence sur l'astuce ne pouvait être qu'illusoire, et en faisant comparaître le prisonnier devant la cour de la Chambre étoilée, on pouvait lui faire expier à la fois son abjuration, sa fuite du royaume et sa mortifiante supériorité dans les derniers interrogatoires. Il y avait eu un juge fameux sous Henri VIII, nommé lord Audley, que l'ambassadeur français Marillac appelait, dans ses dépèches, wn grand vendeur de justice. Il avait eu un si grand nombre d'imitateurs sous les règnes suivants que toutes les cours du royaume en étaient infectées, la Chambre étoilée comme les autres. Il ne faut pas oublier que, dans sa lettre d'adieu à Elisabeth , lord Arundel avait presque accusé ses courtisans d'athéisme, et avait tenu à cette reine.

aussi hautaine que rancuneuse, un langage pour lequel il n'y avait pas de pardon à espérer. Il fallait donc trouver, dans les dispositions du nouveau coda pénal, la satisfaction de toutes les haines soulevées par l'accumulation de tant de torts. Or, il y avait trois chefs d'accusation sur lesquels le prisonnier s'avouait coupable ; il convenait qu'il avait voulu sortir du royaume sans la permission de la reine, qu'il avait correspondu avec le docteur Allen, et qu'il s'était réconcilié avec l'Église de Rome. En effet, ces trois aveux furent faits par lui avec dignité et même avec joie, devant un auditoire non moins ému qu'édifié, ce qui n'empêcha pas la cour de le condamner à une énorme amende et à un emprisonnement dont la durée devait dépendre du bon plaisir de la reine.

Mais un emprisonnement, même perpétuel, n'était pas assez pour cette reine magnanime, et les dépositaires de la portion la plus odieuse de

son pouvoir royal comprirent trop bien ses iniques intentions. Le système de surveillance miimtieuse et barbare qui se pratiquait précisément à cette époque sur la pauvre Marie-Stuart, était appliqué au comte d'Arundel par des agents non moins serviles et non moins impitoyables que les geôliers de la reine d'Ecosse. Le lieutenant de la Tour semblait goûter deux bonheurs à la fois, celui d'assouvir la rancune de sa maltresse, et celui d'humilier le représentant de la plus noble famille du royaume, ^t d'aggraver ses humiliations par toutes les vexations qu'il pouvait inventer. On lui interdisait jusqu'au recueillement de la solitude, en le gardant toujours à vue, et l'on ne se relâcha de cette rigoureuse surveillance que quand elle fut devenue dangereuse à ceux qui s'en étaient chargés; car le cachot qu'on lui avait donné pour demeure était si humide, si infect et si rarement visité par les rayons du soleil ^ que les gardiens n'en pouvaient

supporter rodeur,etn'y étaient pas plutôt entrés qu'ils se hâtaient d'en sortir. Deux fidèles domestiques avaient obtenu la permission de s'enfermer avec leur ancien maître, mais à condition de se soumettre au régime de la prison et de ne la quitter qu'avec le bon plaisir du conseil. Mais rinsalubrité du li^u et les maladies qui en furent les suites, les firent bientôt ressembler à des cadavres ambulants, et il fallut les remplacer par d'autres qui furent bientôt réduits au môme état. Le noble prisonnier lui-môme, qui était dans toute la vigueur de Tàge, puisqu'il n'avait pas encore trente ans, fut assailli par toutes les souffrances et les infirmités qui se répartissent ordinairement sur une longue vie-, encore ces épreuves n'étaient-elles rien auprès de celles que sa patience et sa charité eurent à subir, par suite des machinations infernales qui se tramaient autour de lui et contre lui.

Des espions, à chacun desquels l'infatigable

Walsingham avait assigné son rôle, épiaient jusqu'aux gestes et aux soupirs de leur victime, et envenimant ses paroles les plus innocentes, en faisaient la matière des dénonciations les plus propres à rendre la reine et ses ministres de plus en plus implacables. Le silence même était interprété comme un crime, toutes les fois qu'interrogé sur ce qu'il ferait si le Pfiçe venait à excommunier la reine , le comte d' Arundel refusait de répondre à cette perfide question. Des rapports presque quotidiens étaient rédigés et expédiés au conseil par cette hiérarchie de bourreaux, et avaient pour effet ordinaire d'ajouter de nouvelles rigueurs à celles qui étaient déjà prescrites.

Si du moins Von s'était contenté de torturer le corps, et qu'on eût laissé l'âme de ce courageux martyr goûter d'avance le prix de son sacrifice. Les privations, les souffrances du corps, la perspective dune mort prochaine, Tinterdic-

tion de tout commerce avec ce qu'il avait de plus cher, rien de cela n'avait troublé sa sérénité angélique*, mais ses persécuteurs n'avaient pas épuisé toutes leurs ressources. A leur instigation, des parents de lord Arundel, parmi lesquels on vit figurer son propre frère lord Thomas Howard, n'eurent pas honte de revendiquer à leur profit^ sous prétexte de forfaiture, une partie des biens du prisonnier, et de partager ensuite leur butin avec les courtisans qui leur avaient procuré des juges corrompus. On vit que ce trait d'ingratitude avait navré le cœur du patient, et on lui prépara une épreuve encore plus poignante. On aposta de faux témoins pour jurer devant des cours de justice que le comte d' Arundel avait parlé avec mépris de la religion catholique, et que sa prétendue conversion n'était autre chose qu'un calcul de politique. Quand ce propos lui fut malicieusement répété : « Dieu seul, répondit-il avec sa douceur » habituelle, connaît le secret des cœurs; mais

» il faut avouer que c'est une bien étrange poli- » tique que celle qui m'a conduit à la perte de » ma liberté, peut-être même de ma vie, et qui » m'a procuré une existence comme celle à la- » quelle je suis condamné dans cette prison. »

Restait maintenant la ressource suprême de la calomnie, et il faut avouer qu'en ceci le secrétaire d'État Walsingham se surpassa lui-même. La femme d'un de ses espions émérites lequel avait obtenu un petit emploi dans la Tour pour prix de ses longs et lointains services, fut gagnée à prix d'argent pour imputer au prisonnier la paternité d'un enfant qu'elle venait de mettre au jour *, et pour instruire de ce prétendu méfait la comtesse d' Arundel elle-même, afin de flétrir ce noble cœur et de l'aliéner sans retour^ mais la dénonciation fut accueillie avec encore plus de mépris que d'indignation. Alors les diffamateurs se rejetèrent

1 Toutes ces particularités sont tirées de la biographie manuscrite.

sur une autre imputation qui, à cette époque, n'avait pas encore cessé d'être dégradante *, celle de rivrognerie, imputation qui surpassait les autres en invraisemblance, et qui ne trouva partout que des incrédules.

Trois années se passèrent ainsi à lutter journellement contre la brutalité du lieutenant de la Tour, contre les pièges des gardiens et des espions, contre les souffrances du corps et du cœur, et surtout contre la calomnie, que lui-même comparait justement aux têtes toujours renaissantes de THydre -, mais Vépreuve avait déjà duré assez longtemps pour munir son âme non pas de l'impassibilité stoïque des anciens philosophes, mais de l'armure bien plus impénétrable et surtout bien plus légère de la résignation. Le goût

^ CamdeD dit positivement dans ses Annales (liv. 3, p. 5), que les Anglais étaient remarquables par Jeur sobriété jusqu'à répoque de la guerre de Flandre , et que ce fut seulement alors qnMs devinrent grands buveurs.

-iode la perfection chrétienne s'était tellement fortifié en lui, que les exercices ordinaires de la piété ne lui suflSsaient plus, et le temps consacré par lui à la méditation et à Toraison avait tellement empiété sur ses autres occupations que celles-ci n'étaient plus qu'un simple accessoire dans la distribution de sa journée. Le matin, avant même de s'babiller, il s'agenouillait plusieurs heures de suite sur les dalles de sa prison, les mains et les yeux toujours levés vers le ciel, et il demeurait dans cette attitude jusqu'à l'entier épuisement de ses forces. On remarquait que ses genoux en étaient devenus durs -, mais la décadence de son corps le touchait peu, et les remontrances des médecins , jointes à celles de ses serviteurs, ne purent obtenir que de rares adoucissements à la pénitence rigoureuse et toujours croissante par laquelle il punissait ses sens de leur trop longue domination sur son âme. Il jeûnait réguUèrement et sévèrement trois fois

par semaine, sans compter les veilles des grandes solennités religieuses et des fêtes de la sainte Vierge pour lacpielle il avait une dévotion toute particulière. Son activité intellectuelle, qui s'était portée autrefois sur des études appropriées au rôle brillant qu'il jouait dans le monde, se repaissait maintenant de la lecture des saintes Écritures et des Pères. Il méditait pour son propre usage les belles et solides leçons contenues dans la correspondance de saint Jérôme, il lisait avec un élan de sympathie triomphale les gloires du christianisme primitif dans l'histoire ecclésiastique d'Eusèbe, et il trouvait dans les œuvres spirituelles de Louis de Grenade cette manne cachée dont le goût se fortifiait en lui tous les jours. Quelquefois toutes ces lectures, secondées par la prière, produisaient en lui une telle surabondance de sentiments et d'idées, qu'il était contraint de leur donner un libre cours et de les rédiger sous une forme dont nous sommes hors d'état d'appré-

cier le mérite, à cause du soin ou plutôt de Tacharnement avec lequel il détruisit tous les ouvrages qui sortirent ainsi de sa plume. Cependant il en est un qui a survécu à tous les autres et qui peut jusqu'à un certain point nous dédommager de leur perte. Cet ouvrage n'est point écrit sur le papier^ etnese trouve point dans lesbibliothèques. n offre tous les caractères grandioses du style lapidaire et monumental, et il est impossible de lire sans une profonde émotion le petit nombre de mots dont il se compose. On peut le voir encore aujourd'hui dans la Tour de Londres, dans ce vieux donjon sanctifié par la présence et par les souffrances de plusieurs martyrs. C'est ici le cas de dire avec l'Écriture, que si les hommes se taisent, les pierres même rendront témoignage. Le témoignage dont je veux parler donne à ce sombre séjour une ressemblance de plus avec les Catacombes. Ce sont des inscriptionsbien courtes, mais bien significatives, gravées par lord Arundel

sur les murs de sa prison, précisément à l'époque oh nous sommes parvenus de son histoire, c'està-dire dans Tannée 1587, immédiatement avant la grande et terrible épreuve pour laquelle il semblait recueillir toutes ses forces. La première inscription, qui porte la date du 28 mai, est une espèce de consolation quHl s'adressait à lui-môme, et qu'il voulait avoir constamment devant les yeux, afin de l'avoir toujours présente à son esprit.

Sicut peccati causa vinciri opprobrium est^ ità é contra^ pro Christo custodiœ vincula sustinere^

maxima gloria est.

Arundel, may 28, 1587 K

La seconde, gravée au-dessus de la cheminée^ n'est plus seulement une consolation à sa captivité, c'est encore une aspiration vers la récom-

* De même que c'est un opprobre d'être lié pour le péché, de même c'est la plus grande gloire d'être chargé de chaînes pour le Christ.

-^ 50 pense promise à ceux qui sont persécutés pour la justice, et c'est sur cette glorieuse perspective qu'il semble avoir voulu tenir toujours ses regards fixés.

Quantb plus afflictionis pro Christo in hoc sœcuh, tanto plm glùriœ cumœ Christo in futuro. 22 juin 1587,

Gloriâ et honore coronâsti eum, Domine.

In memoriâ alterna erit justus.

* Plus on souffre d'affliction pour Jésus-Christ dans le temps, plus on aura de gloire avec lui dans Tëternité.

Il y a daus le même lieu d'autres inscriptions du même genre, laissées par d'autres prisonniers ; il y en a qui font allusion, en termes plus ou moins couverts, à la torture et à l'espionnage. Deux frères, Arthur et Edmond Pôle, enfermés tout jeunes dans la même to\ir, mais dans des chambres séparées, où ils moururent encore plus de chagrin que de maladie, ont laissé chacun une inscription sur le mur. Voici celle d'Arthur Pôle :

Deo servire '

Pœniteniiam inire

Fato obedire

Regnarc est. A. Polc. 15G4.

La mort de Marie-Stuart en 1587, et la cessation des complots et des insurrections auxquelles la pitié pour ses malheurs avait donné lieu, apportèrent un certain adoucissement à la captivité des prisonniers d'État, et le comte d'Arundel fiit un de ceux qui eurent le plus à se réjouir de ce changement inespéré. La consolation de revoir sa femme et son enfant en bas âge lui fut interdite comme par le passé *, mais il en trouva une ^ip^que aussi douce que celle-là dans les communications qu'il lui fut permis d'avoir avec quelques compagnons d'infortune, parmi lesquels se trouvai tiin vieux prêtre, occupant un cachot coutigu au sien, et coupable d'avoir rétracté sa courte adhésion à la religion de l'État. Ce nouveau consolateur, en qui la force d'âme était loin d'égaler

11 y en a deux d'Edmond Pôle, dont Tune est tout à fait illisible. L'autre est la traduction du verset si plein d'espérance : Qui seminat in lacrymis, in exultatione metet.

iEUUs 21. Ed. Foie. 1562.

la piété, n'en fut pas moins pour lord Arundel comme un envoyé de Dieu, et une source de nouvelles grâces qui coulèrent sur lui en abondance. Trente guinées remises secrètement parla comtesse d' Arundel à la fille du lieutenant de la Tour, aplanirent à tel point toutes les difiScultés, qu'on parvint à introduire dans la prison tout ce qui était nécessaire pour la célébration du saint sacrifice : et le noble captif y assistait avec un redoublement de recueillement et de ferveur, ftiïlfeir sant lui-même les réponses, appuyant sur Jfeâ mots avec un sentiment profond de leur significa^ tion, et se nourrissant du pain de l'Eucharistie aussi souvent que son humilité le lui permettait. Mais toutes ces consolations devaient être de courte durée, et une nouvelle épreuve, plus terrible que toutes les précédentes, attendait le comte d' Arundel au commencement de l'année 1588, lorsqu'aux approches de Tinvasion espagnole, la terreur causée par le bruit d'un prochain

massacre des catholiques, se répandit dans tout le royaume et pénétra jusque dans les donjons de la Tour. Dans une existence comme la sienne, la prière tenait une si grande place et^ouvrait de si belles perspectives, qu'il avait fini par croire à sa toute-puissance, pourvu qu'elle remplît les conditions voulues par celui qui devait Texaucer, et quelles conditions pouvaient être plus favorables que celles où se trouvaient ses coreligionnaires exposés à tant de souffrances? Il eut donc la pensée de les inviter à se joindre à lui, pour prier Dieu, comme fit autrefois Esther dans une circonstance analogue, d'écarter de son peuple la catastrophe sanglante qui le menaçait, ou de donner à ses serviteurs la grâce d'être bien préparés, si sa justice exigeait qu'ils fussent frappés. Toutes ces supplications devaient s'élever à la fois, pendant vingt-quatre heures consécutives , de toutes les maisons, de toutes les chaumières

et de toutes les prisons du royaume, et un vieux

prêtre enfermé paur sa foi dans la Touf de Londres devait présider, du fond de son cachot, à ce grand acte religieux, dont Timprudence ne fut pas même soupçonnée par son principal auteur. Mais ses ennemis, dont pas un n'avait été désarmé par ses souffrances, etdontles espions étaient plus vigilants que jamais, se réjouirent d'avoir trouvé dans cette prière séditieuse la matière ou le prétexte d'une accusation capitale 5 et pour être plus sûrs du succès de leur trame infernale, ils agirent par la terreur et les menaces sur l'imagination de ce malheureux prêtre, dont le caractère pusillanime fléchit et se dégrada jusqu'à rendre un faux témoignage contre son compagnon d'infortune. Il accusa le comte d'Arundel d'avoir fait et suggéré cette prière avec une coupable arrièrepensée contre sa patrie, et en déguisant sous une vague formule les vœux secrets qiî'il faisait pour le succès de l'invasion espagnole.

Ce qui donnait un spécieux pré texte à cette ac-

cusâtion, indépendamment de Taveu du principal complice, c'était la paternité spirituelle du roi d'Espagne qui, trente ans auparavant, avait donné son nom à Philippe Howard, le jour où il l'avait tenu sur les fonts baptismaux. Ce funeste honneur fut maintenant tourné contre celui qui l'avait reçu, et on affecta de croire que des vœux sincères pour le triomphe d'une patrie protestante, engagée dans une lutte à outrance contre un potentat catholique, ne pouvaient pas être dans le cœur du filleul de Philippe II. L'idée de traduire devant une cour de justice, pour crime de haute trahison, un pauvre prisonnier coupable d'avoir adressé au ciel des prières séditieuses, n'était en core venu à l'esprit d'aucun despote soit%ncien, soit moderne -, il fallait un règne et un gouvernement comme ceux d'Elisabeth pour familiariser les imaginations avec les innovations les plus monstrueuses, et il fallait un régime de terreur comme celui-là, avec l'emploi de tous les genres

de séduction et d'intimidation, pour rendre possible le scandale inouï qui révolta les cœurs honnêtes, à la vue d'un prêtre, naguère le compagnon de captivité du comte d'Arundel et son consolateur, venant figurer comme son principal accusateur, devant la cour du Banc de la Reine. Mais avant l'ouverture des débats solennels, le noble prisonnier dut subir plusieurs interrogatoires préliminaires dans lesquels Tinnocence et la mansuétude furent presque constamment aux prises avec l'astuce et la brutalité. Le nouveau chancelier Hatton, qui n'avait jamais partagé les sentiments haineux de ses collègues, réussit la première fois à placer les faits allégués sous un jour moins défavorable ; mais la seconde séance fut rendue bien plus orageuse par la présence de lord Hunsdon, envoyé tout exprès par la reine , et dont la haine contre le comte d'Arundel était aussi violente qu'inexplicable. Ce grossier per-

sonnage, qui semblait avoir à cœur de représenter dignement sa maîtresse, et qui mettait à son service une insolence sans mesure et une sorte de loquacité sauvage, faisait tourbillonner autour des oreilles de l'accusé les questions, les jurements, les menaces, et les injures les plus ignobles, le qualifiant à' animal et de traître^ et déclarant qu il le pendrait lui-même de sa propre main, s'il n'avajj; pas subi son supplice dans quatre jours. Les autres commissaires, plus calmes mais non moins esclaves de leurs instructions, procédèrent plus régulièrement, mais non moins impitoyablement. Outre le principal chef d'accusation qui fut retourné dans tous les sens, on reproduisit tous les griefs qui servaient habituellement de prétexte aux poursuites contre les catholiques, et on somma raccusé de répondre à une foule de questions parfaitement étrangères au procès; par exemple s'il croyait à la puissance temporelle du Pape, auquel un des

commissâiresosâdonnerlaqualificationde^céJérat fieffé (Arrant knave). Lord Arundel, qui s'était aperçu dès le premier jour que toute défense serait inutile, fut plein de calme et de dignité devant ses juges qui ne purent obtenir de lui aucune réponse à leurs questions inconvenantes. Aux autres il répondit brièvement et sans trahir la moindre émotion sur son visage, et il sortit de ces deux interrogatoires, sans avoir fwt, sur aucun des points alors si vivement controversés, une seule des concessions que certains catholiques se croyaient permises, quand ils avaient la mort ou la torture en perspective.

Dans le cours de cet interrogatoire, il y eut un moment bien solennel, où on put juger à la fois et de sa résignation et de Tempire absolu qu'il était parvenu à exercer sur lui-môme. Ce malheureux prêtre, nommé William Bennett, naguère son consolateur et son ami, le même qui l'avait nourri tous les jours de la parole de Dieu

ou du pain des anges, qui avait été avec lui en communauté de souffrances et de prières, après avoir été introduit par les commissaires au milieu du plus profond silence, répéta tout haut, en face du comte d'Ârundel, la déclaration mensongère qu'il avait déjà faite dans la Tour-, savoir, que l'accusé lui avait demandé de dire une messe du Saint-Esprit pour le succès des armes espagnoles, et de s'associer aux prières qui devaient se dire pendant vingt-quatre heures dans la même intention. Un autre témoin, sir Thomas Gérard, détenu dans la même prison pour avoir professé les mômes croyances, et qui avait promis tout ce qu'on avait voulu pour éviter la torture, vint confirmer la déposition qui venait d'être entendue. Quand cette scandaleuse confrontation eut été terminée, lord Arundel, interpellé sur ce qu'il avait à répondre, ne crut pas qu'une telle accusation, reposant sur de tels témoignages, méritât d'être réfutée par une seule parole.

Le prêtre parjure fut atterré par ce silence trop significatif; à peine eut-il été reconduit dans sa prison, que sa conscience, déchirée par des remords bien autrement poignants que la torture dont on Favait menacé, le contraignit à consigner un désaveu immédiat et formel dans une lettre qui pouvait le compromettre trèssérieusement, et qui aurait fait tomber l'accusation, si la condamnation de Taccusé n'avait pas été arrêtée d'avance. Voici cette lettre :

« Très-honorable et noble |)air* » C'est à genoux, devant Dieu et devant ses » anges, et devant l'univers entier, s'il le faut, » que je viens implorer votre pardon, avec une » conscience déchirée et un cœur contrit, pour » la grande offense que j'ai commise contre » vous dans mes dernières épreuves et dans mes » interrogatoires. On est venu me montrer » une lettre de moi dans laquelle je recon-

» naissais la suprématie spirituelle de la cour

» de Rome, et Ton m'a dit que c'en était fait de

» moi, et que je ne pouvais échapper àlator-

» ture et au supplice, à moins que la reine ne

» me délivrât par un pardon spécial, dont vous

)) devinez facilement les conditions. Tout a été

» mis en usage pour m*y faire souscrire , et

» mon imagination séduite et troublée m'a in-

» duit à faire tous les aveux qu'ils ont voulu ob-

» tenir de moi, et dont je ne soupçonnais pas

» les conséquences si fatales pour vous. Lafai-

» blesse de corps et d'esprit, causée par ma

» longue détention, est la seule excuse que je

» puisse alléguer, sans qu'elle me soit d'au-

» cun secours pour calmer les remords de ma

» conscience^ aussi mon désir est-il, pour ob-

» tenir le pardon de Dieu et le vôtre, de sacri-

» fier, s'il le faut, vie et membres, pour attester

» à la face de Dieu, des anges et des hommes, la

}) fausseté de ma déclaration qui m'a été arra-

»> chée par la crainte des tourments et de la

» mort. J'offre en expiation mon corps et ma

» vie, pour que le monde en dispose de la ma-

» nière qu'il plaira à Dieu. Amen.

• Votre pauvre chapelain.

» William Bennet, prêtre. »

La lecture de cette lettre laissa l'âme de lord Arundel aussi calme qu'auparavant. Une seule espérance y trouvait place désormais , et ce n'était pas l'espérance de prolonger sa vie et ses angoisses. En vain cette rétractation décisive futelle lue devant les juges, et confirmée de vive voix par son auteur; en vain les réponses de l'accusé, dans le dernier interrogatoire qu'il subit, devinrent-elles de plus en plus victorieuses et produisirent-elles, dans la plupart des spectateurs, la conviction de son innocence; contrairement à leur attente, mais non pas à la sienne, le tribunal, composé de membres non moins endurcis contre la justice que contre la pitié, se

montra fidèle jusqu'au bout à sa mission de sang et de vengeance, et on vit un rayon de joie illuminer le visage du condamné, quand il entendit la sentence qui ordonnait de le faire mourir du supplice des traîtres, « Puisque c'est à ma foi qu'on en veut, dit-il d'une voix ferme, je n'éprouve qu'un regret^ c'est de n'avoir qu'une seule vie à sacrifier pour elle. »

Pendant cette séance nocturne, on veillait et on priait au château d'Arundel, où l'on entendit pour la première fois le chant d'un rossignol qui, après avoir répété pendant toute la nuit sa note vibrante et plaintive, disparut avec l'aube du jour pour ne plus revenir, et laissa les cœurs en proie à de tristes pressentiments *.

Mais dans la solitude de son cachot, la joie du prisonnier fut troublée par un nouveau genre d'inquiétudes. Outre l'art de torturer le corps,

^ Biographie manuscrite.

on avait trouvé, sous ce règne, Tart de torturer Tâme, le cœur et l'imagination des prisonniers et des mourants. On estimait encore assez le peuple pour redouter TefiTet que produirait sur lui un acte de foi scellé par un sacrifice sanglant et volontaire, et on avait recours aux précautions les plus brutales pour imposer silence aux victimes dans le dernier moment. Bien plus, on soulevait contre elles, à force de calomnies, les passions populaires, et on se montrait ingénieux à leur donner un avant-goût des flétrissures qu'on voulait attacher à leur mémoire. On ne trouvait pas que ce fût assez de leur imputer la trahison, ou tenait surtout à les faire passer, aux yeux de leurs coreligionnaires , pour des apostats de la dernière heure, et Von fabriquait, sous leur nom, des rétractations revêtues de signatures imitées avec un art vraiment diabolique. L'idée du découragement que causerait parmi ses frères le succès d'une pareille machination,

ôtait au comte d'Arundel le calme dont il avait besoin pour se préparer à la mort. Prévoyant que toute allocution aux spectateurs lui serait interdite, il se mit à rédiger une déclaration simple et concise où il protestait de son innocence devant Dieu et devant les hommes, affirmant qu'il mourait uniquement pour sa foi, et que sa prétendue trahison n'avait été qu'un prétexte pour ses ennemis devenus ses juges et les arbitres de son sort. Cet écrit, dont il multiplia les copies, devait être jeté en guise de suprême adieu, au milieu de la foule qui entourait l'échafaud et qui manifestait presque toujours plus de sympathie pour les victimes que pour les bourreaux. Serait-ce que , dans les crises de décomposition sociale, la perversité ne descend que lentement des classes supérieures dans le peuple ?

Mais toutes ces précautions devaient être superflues. Une simple exécution capitale n'était

pas un supplice assez raffiné pour satisfaire lef

rancunes qui le poursuivaient à toute outrance. Au lieu de verser son sang d'un seul coup, on résolut de le tarir lentement dans ses veines par les tortures auxquelles on croyait que son corps, son cœur et son esprit ne pouvaient manquer d'être en proie; on fit tout pour rendre ses infirmités incurables et pour redoubler les angoisses de sa tendresse conjugale et paternelle; et comme on croyait que le calice de la mort aurait pour lui la même amertume que pour les àpies vulgaires, on voulut en faire, pour ainsi dire, la pensée fixe de ses jours et la terreur de ses nuits, en laissant planer un impénétrable mystère sur l'heure où il serait appelé à consommer son sacrifice ; mais on recommanda par-dessus tout à ses surveillants de ne laisser pénétrer jusqu'à lui aucune consolation du dehors, sous quelque forme ou sous quelque prétexte que ce fût, afin qu'il sentît bien, dans tous les instants de sa triste existence, son abandon et sa dépendance.

Séparé violemment de ce qu'il avait de plus cher au monde, et pressentant que cette séparation n'aurait pas de terme ici-bas, il s'était préservé du découragement par la prière et par des communications intimes et quotidiennes avec des compagnons de captivité, qui avaient fait le rude apprentissage du ministère ecclésiastique au péril de leurs jours, et qui avaient consolé d'autres captifs, dans d'autres prisons, avant d'être confinés dans celle-ci. Parmi ces vétérans de la persécution, on distinguait le P. Southwell, auquel le noble prisonnier donnait par anticipation la qualification de bienheureux (blessed /a<fter),et qui fut l'un des plus saints et des plus fermes champions de la foi catholique durant cette lugubre période qu'on pourrait appeler Isi terreur anglicane. Enfermé d'abord dans un trou sale et obscur qu'on ne pouvait pas même appeler un cachot, il en avait été tiré, au bout d'un mois, pour subir son interrogatoire, mais tellement changé que

ses geôliers eux-mêmes avaient peine à le reconnaître à la lumière du jour, et tellement dévoré par la vermine que son père, informé de Fétat dans lequel il avait paru,. avait osé écrire à la reine une lettre courte et fière dans laquelle il demandait que son fils fût mis à mort si son crime de haute trahison pouvait être prouvé, mais qu'en attendant, il fut traité comme un gentilhomme. En effet, cette démarche singulièrement hardie avait eu pour résultat de faire transférer le prisonnier dans une cellule moins sombre et moins infecte et presque contiguë à celle du comte d'Arundel, à qui ce voisinage parut être la visite d'un ange dans sa prison, non pas pour le délivrer, son sacrifice était fait, mais pour le soutenir dans ses défaillances et dans les privations de cœur qu'une haine raffinée avait imaginées contre lui comme un supplément à la torture.

Son espoir ne fut pas trompé. Grâce à une connivence temporaire, obtenue à prix d'argent,

il puisa, dans les entretiens de son compagnon d'infortune, des consolations qui lui parurent trop douces pour pouvoir être de longue durée. En effet, toute communication soit de vive voix, soit par écrit, fut bientôt interdite entre eux-, mais le chien du noble captif, par un instinct merveilleux et touchant, continua de visiter le lieu d'où son maître avait coutume de revenir joyeux et consolé. L'intelligent animal était accueilli à son retour par des marques de là plus vive émotion et par un redoublement de caresses. Ce spectacle, qui se renouvelait souvent, loin d'attendrir le lieutenant de la Tour, ne faisait que lui suggér^^r des observations brutales. Tantôt il gourmandait son prisonnier sur les expressions trop respectueuses dont il se servait en parlant de ce P. Southwell, qui n'était, disait-il, qu'un rebelle et un traître 5 tantôt il déchargeait sa mauvaise humeur sur le pauvre chien et voulait que ses fréquentes visites à l'ami de son maître fussent

autant de délits de flagrante infidélité, et quand ce dernier soutenait qu'il Ten aimait davantage, son interlocuteur , obéissant à la fois à sa propre rage et à l'esprit des instructions qu'il avait reçues de haut lieu, éclatait en reproches, et souvent en outrages; ou bien, assaisonnant grossièrement rinsulte par le sarcasme, il lui demandait si son chien n'allait pas chercher la bénédiction du prêtre, pour la lui rapporter ensuite. « Cela pourrait bien êtreyTéi^onàQit le comte avec cdlme^etce ne serait pas la première fois qu'on aurait vu ce genre de rapports entre les animaux et les saints. Saint Jérôme ne nous dit-il pas que les lions qui creusèrent la tombe de saint Paul, ermite^ restèrent les yeux fixés sur saint Antoine^ attendant qu'il levât la main pour les bénir? »

Maintenant le comte d'Arundel n'avait plus auprès; de lui ni le P. Southwell transféré depuis peu dans une autre prison, ni le P.

Edmond qui avait jadis reçu son abjuration. La

correspondance qu'il trouva moyen d'entretenir avec le premier, et dont les plus précieux fragments ont été conservés, nous le montre alors préoccupé d'un seul soin, celui d'effacer toutes les taches qui pourraient le rendre indigne de la palme du martyre à laquelle il aspirait.

Tacite a dit que la passion delà gloire était la dernière dont fès grandes âmes se dépouillent. La grande âme dont je raconte ici les épreuves, avait aussi rêvé la gloire comme couronnement de tous les bonheurs terrestres, et il faut avouer qu'un homme si richement pourvu des dons de la naissance et de la fortune, pouvait légitimement aspirer à tout. Doué de facultés brillantes que vivifiaient en lui les élans sympathiques d'un cœur toujours noble, même dans ses égarements, il avait fait admirer son éloquence, non point dans ce Parlement alors trop fidèle écho du trône et servile jusqu'à la bassesse, mais dans des réunions fortuites qui avaient lieu

loin de la capitale^ à Ghichester, par exemple, où il prononça un imprudent et magnifique discours, dont le souvenir lui survécut, et que sa prodigieuse mémoire lui permit de dicter ensuite mot pour mot, quand il fut de retour à Londres.

Ces souvenirs ne réveillaient plus en lui que desTemords, car il y avait longtemps qu'il avait senti la première atteinte de cette vive lumière dont parle Bossuet, et qui fait qu'on en veut à ses faibles yeux de s'être laissé éblouir par la vaine gloire du monde. Sa pénitence volontaire avait commencé à Tépoque de son abjuration. Depuis lors, toute trace de luxe et môme de distinction aristocratique avait disparu de ses vêtements. Dans sa prison , le retranchement fut encore plus sévère sur les habitudes innocentes qui lui étaient restées de ses jours de prospérité temporelle, et bientôt il ne se distingua du plus humble de ses serviteurs que par

la rare dignité de son niaintien, et le m^ange de douceur et de majesté empreintes sur son visage. Â force de se complaire dans T expiation de ses anciennes fautes, il en vint à désirer les humiliations comme il avait désiré les applaudissements-, il apprit à bénir la main i^aternelle qui le frappait pour le guérir, et il ne vit plUs dans ses persécuteurs et dans ses gésiers qiïe les instruments involontaires mais dociles de la midéric6rde d'en haut. De là une patience à l'épreuve deft imputations les plus flétrissantes et des privations les plus imprévues -, de là ce témoignage étonnant r^idu au noble captif par un de ses gardiens, qui disait "ne lui avoir jamais entendu proférer une plainte m uiié parole amère contre aucun des personnages dont la haine persévérante avait accumulé tant de misères sur sa tète.

Outre la charité de sentiments, il trouvait moyen de pratiquer, du fond de son cachot et malgré la pauvreté où on l'avait réduit, cette charité

active qui l'avait rendu jadis si populaire et qui avait été l'un des plus vifs besoins de son noble cœur, dans le tempsmôme oùDieusemblaitenètre bsmni . Â cette époque, non -seulement il soulageait les souffrances que les rapines commandées ou autorisées par les pouvoirs publics multipliaient autour de lui ; ses bienfaits s'étendaient plus loin que se^ domaines, et tout renivrement. des honneurs et de la cour ne put jamais lui faire oublier la foule de malheureux qui vivaient dé ses aumônes. Absent ou présent, rien n'était changé à ses libéralités, ni aux bénédictions qu'elles attiraient sur lui et qui devaient un jour retomber en rosée céleste sur son âme à moitié flétrie. Souvent, dit soti biographe, on vit les rues tellement obstruées par la multitude de mendiants qui se pressaient sur son passage, que ses chevaux avaient peine à se frayer un chemin; et malheur à celui d'entre ses serviteurs ou clients qui aurait trahi, par un propos ou par un geste.

son dédain pour ce cortège déguenillé; sur ce point seul, son intolérance fut incurable. On se souvenait de l'indignation qu'il laissa éclater un jour, pendant les assises de Chichester, contre un gentilhomme qui avait insulté en sa présence un mendiant importun qui voulait pénétrer jusqu'à lui. On aurait pu croire, à la véhémence de l'apostrophe, que c'était lui-même qui était l'offensé; c'est qu'il possédait dès lors, comme germe de ses progrés futurs dans la voie de la grâce et de la vérité, cet amour des pauvres, don si exquis et si rare, même parmi ceux qui les soulagent, et qui est peut-être, plus qu'aucun ^utre don, la marque distinctive d'une âme d'élite *. Tout ce que pouvait faire maintenant le noble

^ On demandait un jour à Donoso Cortez, qui venait de raconter Thistoire merveilleuse de sa conversion . s'il n'y avait pas dans sa vie antérieure quelque chose qui pût expliquer ou motiver une grâce si extraordinaire. « Rien, > rcponditil, • si ce n'est peut-êlre que le panworqui diait à ma porlOr je Fai toujours regardé comme mon frère. »

captif, c'était de prélever la part des pauses sur ce qui lui était alloué pour son entretien, à titre de prisonnier de la reine ; car il ne disposait plus de sa fortune personnelle, et il n'était permis ni à sa famille ni à ses amis, d'^oucir les privations de sa captivité. Une chose empêchait cette ressource ^;tlurir entre ses mains , c'était la fréquence et li^ngueur toujours croissante de sesjeAnes; car il trouvait ses éj^uves et trop courtes et trop douces pour la dette d'expiations qu'il croyait avoir i acquitter. Et ce n'étaient pas seulement les scandales d&sa jeunesse et son long oubli de Dieu qui alimentaient ses remords , ses lettres au P. Southwell, oh il mettait sa nouvelle de* vise, afflktio dat inieïïeclum^ nous montrent dans sa conscience une plaie toujours saignante , entretenue par le souvenir de son ingratitude envers sa femme. Ofi voit que Vidée de réparer ses torts envers elle aurait pu seule le réconcilier avec la vie et le faire rétrograder dans

la carrière de douleurs qu'il avait si courageusement parcQjurue.

Tout à coup des rumeurs sinistres, présage assuré de quelque nouvel orage prêt à fondre sur les ca^oliques, pénétrèrent dans sa prison. C'était a$}^ cœur de l'hiver de 1595, Qn^ avait appliqué jusqu'à dix fois le P. Southwell àjù| torture, pour lui arracher l'aveu de oom]^|^ imaginaires*, et quand ses bourreaux, qui siégeaient dans le conseil de la reine, avaient vu qu'ils ne pouvaient le condamner comme conspirateur, ils avaient résolu de le juger comme missionnaire et comme prêtre. La procédure avait été extrêmement sommaire ; et lord Arundel, qui savait la marche expéditive de cette sorte d'affaires, av^t le cœur serré parlas plus tristes pressentiments. Bientôt il ne lui resta plus aucun doute sur le sort de celui qu'il avait appelé son Çère ; et il apprit avec des angoisses impossibles

à décrire toutes les circonstances de cette hor-

rible tragédie. La police du temps , qui craignait la manifestation des sympathies populaires, avait pour ainsi dire enfoui sa victime dans le plus profond cachot de Newgate et ne l'en avait tirée que pour la traîner sur une claie, sans avertissement préalable, au lieu de l'exécution ; mais les préparatifs du supplice avaient déjà attiré sur son passage, malgré la rigueur de la saison, une foule respectueusement empressée dont l'indignation empêcha le shérif d'imposer silence à celui qu'on vénérait déjà comme un martyr. Son allocution fut simple et touchante, mais surtout généreuse et patriotique. Après avoir protesté de son innocence, il pria pour la reine et pour la conversion du royaume*, et il fallut l'intervention presque menaçante des spectateurs, pour emp<^,rcher le bourreau de l'éventrer pendant qu'il respirait encore *.

* La sentence porlail que le coupable serait pendu, détaché delà potence encore vivant^ puisévcntré et coupé en quarliers. (V. Chalioner's missionnary piiests.)

Qu'on se figure, s'il est possible, ce que devint le comte d'Arundel, en apprenant tous ces affreux détails. A cette terrible secousse vint s'en joindre une autre, d'une nature toute différente, qui rachemina rapidement vers le terme de ses souflfirances.

En août 1S95, la sixième année depuis sa condamnation à mort, et la onzième depuis son emprisonnement, il fut saisi, immédiatement aprè$ son repas, d'un mat si soudain et si violent, qui^la cause n'en pouvait être douteuse. Le cuisinier de la Tour, gagné par un agent secret de la reine, que le comte d'Arundel avait jadis renvoyé de son service, avait mêlé à ses aliments une assez forte dose de poison pour épuiser le peu de forces qui lui restaient et pour rendre sa guérison impossible. A dater de ce jour, il fut persuadé que sa fin était proche, et il s'y prépara avec une résignation qui aurait pu être joyeuse, s'il n'avait pas ambitionné le martyre sanglant pour sa foi.

^ 80 - « C'est là que j'aurais voulu mourir^ » disait-il tristement à ses gardiens, en leur montrant à travers la fenêtre de sa prison Ijat colline de Tower-Hill, oi avait coulé le sang de son père et de tant d'autres victimes du despotisme royal. C'était un regret suggéré sans doute par le martyrologe des premiers chrétiens, qui avait été depuis onze ans sa lecture de prédilection, et qui faisait que l'idée de supplice et celle de triomphe étaient devenues inséparables dans sa pensée.

Dès que les médecins eurent déclaré que la maladie ne laissait aucun espoir, un rayon de joie vint illuminer son visage amaigri. Il osa se flatter que la pitié pour un mourant l'emporterait sur la raison d'État, et que le P. Edmond, son introducteur dans cette Église militante et gémissante pour laquelle il avait le bonheur de tant souflrir, pourrait pénétrer dans son cachot. Enfin il crut toucher au moment après lequel il soupirait depuis tant d'années^ et sei^rer sa femme et

-sises enfants contre son cœur, avant que ce cœur fût glacé par la mort. On lui disait que la reine avait pris rengagement formel de ne pas le laisser mourir, sans lui avoir accordé cette sapréme consolation.

Il écrivit donc en tremblant une lettre à moitié suppliante, que le lieutenant de la Tour se chargea de remettre sur-le-champ. Sur le premier point, celui de Fintroduction d'un confesseur, la réponse fut péremptoirement négative. Sur le second, la générosité royale allait bien au delà de la demande du prisonnier; ce n'était pas seu- , lement aux embrassements de sa femme et de ses enfants qu'il allait être rendu, mais à la pleine jouissance de s^ honneurs et de ses biens. Une seule condition était mise à toutes ces faveurs: un simple acte de présence 'dans une. église protestante, c'est-à-dire l'apostasie !

Ge mpment fut affreux ;'ce/ut comme l'éponge imbibée de fiel et tendue avec dérision pour étan-

cher la soif de son cœur. Un seul espoir lui restait encore, celui de pouvoir transmettre ses derniers adieux à sa famille par son frère lord William Howard, secrètement catholique, le môme qui avait été le premier confident de sa ..conversion. Cette nouvelle requête fut rejetée comme les deux autres. La voix de la nature devenait de plus en plus forte à l'iBipprochc du dernier moment,' le moribond se rabattit enfin sur son frère lord Thomas Howard, partisan déclaré de la religion nouvelle, et plus disposé à plaindre qu'à admirer quiconque s'obstinait à périj pour l'ancienne. Malgré cette dissidence, le lien dcj fraternité parut encore suspect, et il fut décidé que le prisonnier mourrait seul.

Toutes ces espérances si cruellement déçues auraient accablé tout autre courage que le sien. Mais les forces du corps ne répondaient pas à celles de l'àme. Un affaissement général le força de renoncer à la lecture du

bréviaire, pratique pieuse qu'il n'avait pas discontinuée depuis son emprisonnement^ heureusement sa dévotion était devenue plus simple, en devenant plus fervente, et cette simplicité lui fit trouver dans la fréquente récitation du chapelet des consolations ineffables. L'extrême faiblesse de ses membres ne lui permettant plus de quitter sa couche, il restait là silencieux et immobile, sauf rimperceptible mouvement que la prière imprimait à ses lèvres. Parfois on entendait le léger cliquetis de son chapelet qu'il égrainait de sa main déjà cadavéreuse. Les médecins ayant été congédiés comme inutiles, il ne restait plus auprès du moribond que les deux serviteurs qu'on lui avait laissés, et queleur séjour prolongé dans ce cachot humide et infect avait rendus presque aussi pâles que leur maître. L'aspect des personnes et celui des choses donnaient à ce lieu l'air d'un caveau funèbre.

Tout à coup on vit entrer le lieutenant de la Tour, non plus de cet air impérieux et insultant dont il avait contracté F habitude envers son pnsonnier, mais d'un pas inquiet et presque timide. Le jour où il avait délivré ce message si dur de la part de la reine, il avait été témoin d'une résignation tellement surhumaine, que le remords était entré dans son âme avec la pitié. C'était par l'impulsion de ce double sentiment qu'il venait maintenant se précipiter à genoux auprès du Ht de sa victime, et, d'une voix sulToquée parles larmes, lui demander pardon d'avoir été si fidèle àrespritde ses instructions : Monsieur Je îieutenant, répondit le malade en se levant avec peine sur son séant et en recueillant le peu de forces qui lui restaient, je vous pardonne de tout mon eœur^ comme je dhire moi-même que votLs me pardonniez ïes remarques peu charitables que j* ai pu faire sur vos procédés. Puis le prenant affec-

tueusementpar la main : Vous voyez^ ajouta-t-il,

que ma délivrance est proekaine et que les mauvais traîteinents^ de quelque part qu'ils viennmt^ îie peuvent plus dèsormah m' atteindre; ce n'est donc pas pour moi que je veux vous parler. Mais quand d'autres viendront occuper ici }a place que je vais ^bientôt laisser vacante ^ souvenez-vous qu'ils sont \ déjà assez malheureujc, sans que vous aggraviez par vos duretés le poids de leur malheur, fl ne faut pas fouler aux pieds ceux que la fortune a jetés par ' terre. Ses vicissitudes sont si br^isques dam Je temps ou nous vivons^ que les persécuteurs peuvent à leur tour devenir perséctttés ; et vous-înême qui avez la garde des autres, qui vous répond que vous ne serez pas gardé sous les mêmes ver roux?

Adieu, monsieur h Uentenant^ ou plutôt à revoir; pendant le peu de jours qui me restent à vivre Je m veux plus voir en vous qu'un ami.

On se figurerait dîtïîcilement une scène plus émouvante et plus solennelle. Le coupable était

— gela, désanné de toutes ses dures attributions, couvrant de baisers et de pleurs la main décharnée qu'il étreignait dans la sienne, et trop bourrelé par ses remords pour faire attention à Favertissèment prophétique par lequel son prisonnier, devenu son juge, avait terminé son allocution. Cette peine du talion, que ce dernier venait de lui prédire, ne se fit pas longtemps attendre; au bout de quelques semaines, sir Michel Blount (c'était le nom du lieutenant) se vit disgracié, destitué de ses fonctions, emprisonné dans cette même Tour et subissant, de la part d'un lieutenant non moins brutal que lui, les mêmes vexations qu'il avait infligées aux autres.

Le comte d'Arundel avait réglé d'avance remploi de sa dernière semaine, assignante chaque partie de la journée sa dévotion spéciale-, et après avoir supputé jusqu'au dimanche 19 octobre qui fut le jour de sa mort, il ferma le calendrier en disant avec un accent que

ses serviteurs remarquèrent : Jusque là et pas davantage.

Son agonie fut tellement douce, qu'il put continuer et même articuler ses prières jusqu'à la fin, se reposant de Toraison mentale par le chapelet, et récitant en tout ou en pa|Cié les psaumes les plus appropriés aux aspirations de son cœur. Sa^^ysionomie se transfigurait pour ainsi dire à içèsnre qu'il sentait approcher le marnent de sa délivrance. Ses serviteurs, témoins peu intelligents de cet avant-goût de la béatitude céleste, ne cherchaient pas même à contenir leurs sanglots, et plus il s'efforçait de les consoler, plus ils étaient attendris. « Peu à peu, dit son biographe, sa voix devint plus lente et plus creuse, et, après un suprême effort pour prononcer une fois encore les noms de Jésus et de Marie, la dernière minute de sa de||||||re heure étant venue, sans changer d'attitude, sans trahir par aucun mouvement le moindre malaise, les.

yeux toujours fixés vers le ciel et les mains posées en croix sur la poitrine, il parut se laisser gagner par un doux sommeil et rèfidit sa belle âme à celui qui l'avait créée pour sa gloire. »

Il semblerait que ce drame lugubre dût finir avec ce dénoûment, et que les rancunes royales dussent être pleinement satisfaites. Ce corps exténué, réduit à Fétat de squelette avant sa décomposition, disait assez par quelle série de tortures physiques et morales le noble captif avait passé. Mais ce n'était pas assez pour Elisabeth et son conseil. €ette reine impure et haineux, en qui rimpureté servait de stimulant à la haine et que les poètes et les prédicateurs n'en ont pas moins proclamée ch^te et magnanime, voyant qu'elle ne pouvait plus persécuter sa victime comme elle l'avait fait pendant dix ans, se mit à la pourstllNre dans les objets de ses plus chères affections» et partici^lièrenxent dans sa veuve qui fut traitée sans aucun égard pour son rang ni

pour son sexe, et réduite, dans son extrême détresse, à emprunter des lits pour elle et pour ses enfants. Mais il y eut une chose encore plus inouïe, ce fut Pacte par lequel la yengeançe royale alla pour ainsi dire troubler les cendres du défunt jusque dans son cercueil. II y eut, dans la chs^elle de la Tour, une cérémonie dérisoire et sacrilège, où le ministre du culte officiel, après avoir demandé au lieutenant si son prisonnier avait persévéré jusqu'à la fin dans ses mauvaises voies, entonna devant Tassistance un chant d'actionç de grâces et de malédictions-, d'actions è& grftces pour le Très-Haut qui venait de délivrer ses fidàl^ seryiMurs d'une grande crainte ; de malédictûxns contre l'ennemi de Dieu et de la reine. ^Ces malédictions, dont les formules bibliques étaient empruntées au cantique de Déborah et att cinquième chapitre du livre des Juges» se terminaietit par le fameux verset que le fanatisme

çivait déjà fait entendre sur l'échafaud de Marie-

Stuari ■ Ainsi périssent tous vos ennemiSy ù Setgneurf et que ceux qui vous aimenl soient comme le soleil^ quand il parait dans sa puissance % et Tassistance, de gré ou de force, répondait ; Amen ; et cette réponse féroce trouvait de F écho partout, depuis F infime populace jusqu'aux grands corps de rÉtat qui passaient pour représenter les besoins légitimes et les instincts généreux de la na- ' tion, et qui n'en représentaient alors que les petites passions et les grandes frayeurs *. A force de terreur, le despotisme était parvenu à supprimer toute contradiction autour de lui, dans les assemblées des vivants comme sur la tombe des morts 5 on ne laissait môme pas la liberté desépilaphes.

* Voir toos les détails de cette cérémonie non moms burlesque quViieust;, dans Tliislolre de h villa et du cbâleau d'Arundelrpar Tierney, vol. 2, p. 409.

3 On sait le rôle abominable que joua la chambre àes Coninitmes dans la catastrophe de Marie-Stuarl. On rédigea une loimide de dèrùte prière à iHeu^ pour qu'il inclinât le cœur d'E^iisabetb à signer la sentence de mort !

I.a poésie el l'histoire payaient avec uit einjjressement scandaleux leur tribut d'adulation; et ca y^ n'étaient pas seulement les poètes lauréats et les liistoriographes salariés qui eourbaient le front devant Tidole. Spencer, le plus beau génie de ce siècle après Sbalvespeare^ n'a-t-îl pas souillé son poème, d'ailleurs si admirable, de la Reine des fêeSy par des épisodes oiï, sous le voile trop transparent de l'allégorie, il ose se faire l'apologiste des faiblesses et môme des crimes d'Elisabeth ^? EtCambden,le graveetsavantCambden,le correspondant et l'ami de notre historien de Thou, ii'atnl pas fait l'apothéose de son patron niachiavo- Hque, lord Burgliley, comme d'un grand hounne et presque d'un saint * ; et, après une courte

^ Je me contenterai de sigoalei-j dans le livre i, les stances i043dnc]ia[>. % les stances 22-28 du clmp. 3. Dans le Livre 5, le chap. 9 prcsqite tout entier fî%L uni! di'goûlaola apologie du meurtre de Marie-Stuart. Elisabeth y ù^nvc sous le nom ]iG«ti(pe (Je MttriUa. ihi mot Mi'rr\j, nui vont <lire muéncontvi

^ Afin. Lib. i, cap. 1^29.

meotioo de la mort da comte d' Anmdd dans la Tour, n'a-t-il pas rimpodeoce d^ajooter quU éprouva la douée sécériU de la reine, et qa'fl se tuakmtemeot par son genre de vie tropanstke*? Apifes eette mention courte et presque dédaigneuse, les historiens subséquents semblait s'être donné le mot, de génération en génâration, pour retrancher de leurs annales tout ce qui aurait pu réveiller le souvenir de cette monstrueuse iniquité ', et c'est ainsi que cette figure si suave et si grandiose s'est effacée peu i peu de la mémoire des hommes, et que le caractère le plus noble, le phis pur, le plus éprouvé, le plus idéal en un mot qu'ait produit le patriciat britannique, a été,. pour ainsi dire, renié par les dispensateurs habituels de la gloire humaine. Heureusement nous, savons qu'au point de vue providentiel, leur si-.

1 Beiog tied to a most strict course of religion, he pined hiniseif with an austère kind of life. Ibtd. chap. 80.

lence n'a pas plus d'importance que leurs éloges. Nous savons aussi que ce n'est pas toujours la même génération qui est appelée à cueillir dans la joie ce qui a été semé dans les larmes, et que, dans la magnifique ordonnancée de la €ité de Dieu, le martyre volontaire subi par les héros chrétiens, porte tôt ou tard ses fruits, et que leurs mérites peuvent encore, après plusieurs siècles, retomber en bénédictions et en lumières sur les esprits involontairement égarés.

ANSALDO CEBA

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