LE MARTÏR DE LA CHARITÉ
Cwrœ nofi ipsd in morte relin * quunt. Virile.
Vers la fin du xvi' siècle, à l'époque où le Tasse consolait lltalie de sa décadence intellectuelle déjà très-avancée, il y avait à Gênes un jeune poète patricien qui lui était assurément bien inférieur en génie, mais qui, pour la pureté de Tâme et la noblesse du caractère, ne le cédait ni à lui, ni à aucun de ses contemporains : ce poète s'appelait Ansaldo Cebà.
Sa passion naturelle eût été celle de la gloire, en suivant, comme ses ancêtres , la carrière civile ou celle des armes; mais il ne com-
prenait pas cette gloire en dehors de certaines condîitions de liberté , qui n'existaient plus pour la république de Gènes, depuis que, sous des prétextes jdus ou moins spécieux, les gouverneurs espagnols de Naples et de Milan étaient devenus les arbitres de son sort. Pour se consoler de cette dépendance, les Génois se livrèrent avec plus d'ardeur que jamais aux spéculations mercantiles ; mais il y en eut qui ne goûtèrent pas ce genre de consolation: les uns, parce qu'ils avaient hérité de la fierté ou de la piété de leurs aïeux en héritant de leur nom *, les autres par un certain mélange d'inaptitude et de dédain, qui les rendait à la fois pauvres et impopulaires.
1 Ce fut alors que la famille Spinola jeta un si vif éclat sur sa patrie, et qu'on vit Antoine-Juste Brignole, dont le mapifique portrait peint par Van-Dyck se trouve encore à Gènes dans le palais qui porte son nom, renoncer au monde et à la carrière diplomatique, pour entrer dans la compagnie de Jésus.
Une grande ressource restait aux esprits indépendants, c'était le culte désintéressé des lettres, et Ton peut dire que jamais persotine ne s'y livra avec plus d'enthousiasme et de ténacité qu'Ansaldo Cebà . Une accusaJ^ion injuste, portée contre lui à la suite d'une mission qu'il avait remplie à Savone, l'avait tellement dégoûté de la vie publique, que, pour s'en exclure à jamais, il avait revêtu Thabit clérical en signe de l'engagement irrévocable qu^l venait de prendre avec lui-même, engageaient purement négaUf et qui lui laissait, dans le cercle assez vaste de ses études faïK^rites; le libre emploi de ses facultés et de son temps.
Nous n'avons pas à apprécier ici les diverses compositions lyriques et dramatiques qui sortirent de sa plume pendant sa jeunesse et son âge mûr; elles portent toutes plus ou moins l'empreinte du mauvais goût qui envahissait alors toutes les branches de la littérature
italienne, etTauteur s'y consume trop souvent en stériles efforts, pour imiter le ton et le style de ses modèles de prédilection dans l'antiquité classique *, mais il y eut une phase importante dans sa vie, où les chefe-d'œuvre de la Grèce et de Rome, sans rien perdre de Tattrait qu'ils eurent toujours pourlui, furent éclipsés dans son estime et même dans son admiration purement esthétique, par les prophètes et les historiens du peuple hébreu, dont la lecture, dans la langue originale, avait toujours été une de ses occupations favorites.
Un épisode le frappa plus que tous les autres, celui de la reine Esther arrêtant le bras qui était déjà levé pour exterminer tout un peuple. Ce contraste entre la grandeur du but et la faiblesse apparente des moyens, subjugua tellement son imagination , qu'il crut y trouver la matière d'une composition épique qui égalerait, pour la variété des détails et même pour l'intérêt, les
poëmes chevaleresques dont la littérature italienne s'était enrichie ou plutôt surchargée depuis deux siècles. On peut croire qu'il fiit déterminé à cette entreprise aventureuse par les encouragements du cardinal Frédéric Borromée, sur les instances duquel il publia plus tard sa traduction des Caraci(?r«5 de Théophraste, et dont Tascendant surles âmes pieuses était irrésistible^ même dans les matières les plus étrangères à sa compétence.
Quoique Ansaldo n'eût pas encore composé l'ouvrage qui fut son principal titre au souvenir de ses concitoyens et de la postérité *, sa renommée littéraire suffisait déjà pour que l'annonCe d'un poème épique excitât le bienveillant intérêt des uns et la maligne curiosité des autres. Le poète avait des amis enthousiastes qui s'exta-
1 II cittadino di Repvbiira. Cest \m Iraitd d'^ducalioD pour la jeunesse patricienne. L'auteur croyait qu*il n y avait pas pour sa pairie d'autres moyens de régénération.
siaient d'Avance 8ur le parti qu'il saurait tirer d'un sujet si neuf et si fécond, et qui avaient puisé dans leur commerce intime avec Fauteur la ferme conviction que les qualités de son âme seraient reflétées dans son œuvre. Ces qualités étaient belles sans doute ; mais elles n'exemptaient pas celui qui les possédait de payer son tribut au mauvais goût de son siècle, et surtout elfes ne suppléaient pas au génie épique, dont le temps semblait être passé pour tQUte ritalie , comme si cette veine, autrefois si riche, eût été complètement épuisée. Ansaldo s'était donc fait illusion sur ses propres forces et sur l'opportunité de son poôme -, et il s'aperçut trop tard que l'idéal poétique avait presque entièrement perdu son empire sur les imaginations. Son patriotisme en souffrit plus que son amourpropre. En vain, la critique faisant abstraction des grandes qualités du citoyen, pour ne voir
que le& défauts littéraires de Vaut6i»,ymilut^e lui faire expier, par ses duretés, les ddiDiîl^i^iis indiscrètes de ces amis. Loin de se laisser décou- ^' rager par cet échec, il n'en poursuivit qu'avec V^ plus d'ardeur la réalisation de son autre rêve, et au lieu de chercher à donner un nouvel essor à ^ la poésie par Texploitalion des sujets bibliques,.;, . il concentra toutes ses forces sur la compositic^ '*^ de son grand ouvrage didactique ; il y porta un curieux mélange d'esprit chevaleresque et d'esprit romain, sans refuser les concessions raison- - ' nables que réclamait la civilisation de son temps. 11 écrivait une utopie, tout en croyant écrire un traité pratique d'éducation. On avait eu jadk la gymnastique des corps-, pourquoi n'aurait-on pas la gymnastique des caractères et même la gymnastique des âmes? Cette idée de régénération, qui formait, pour ainsi dire, la note dominante de ses écrits, il la portait jusque dans les^
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relations sociales, et surtout il se Tappliq^iàit héroïquement à lui-même. Travailler à la régénération d'autrui avec autantde zèle qu'à la sienne, .Voilà quel fut pour lui le résultat de cette vertu sublime qu'on appelle l'amour des âmes, et qui, après avoir supplanté dans son cœur tous les autres amours, finit par dévorer les dertaiëres
années de son csistenee K
. Pendkmt qu'il se consolait ainsi, en patriote, en philosophe et en chrétien, du peu de succès qu^avait obtenu son pœme d'Esther, une lettre d'une main inconnue vint relever à ses yeux la valeur de cette composition presque oubliée, par l'espoir de sauver une belle âme, à l'aide de l'enthousiasme démesuré qu'on exprimait pour son génie. Cette lettre venait d'une plume déjà exercée, d'une imagination familiarisée avec les
1 Dans le chap. 47 du traité dei cittadino, il y a un passage ûù l'auteur dit en parlant de lui-même : Ebbi in quaiche tempo bisogno di etlirpare Vamor délie femine delV animo mio.
grandes vues historiques, d'un cœur qui débordait de tendresse. L'auteur le remerciait, dans un langage plein de séduction, d'avoir jugé qu'une femme juive n'était pas indigne de figurer comme héroïne d'un p(»ëme épique. Elle ajoutait que ce poème ne la quittait jamais, qu'elle Vavait entre ses mains pendant le jour^ et qu'elle le plaçait^ pendant la nuit, sous le coussin où reposait sa tête, afin de pouvoir le relire encore à son réveil.
Ce n'était assurément pas le mérite intrinsèque de l'ouvrage qui pouvait motrver cette exaltation ^ mais celle qui parlait ainsi avait un autre point de vue pour le juger. Elle était juive par la foi encore plus que par la naissance, et, à ce titre, elle se laissait emporter par une sorte de reconnaissance passionnée pour celui qui semblait inviter les chrétiens à se souvenir un peu plus, dans leurs compositions littéraires, des grandeurs du peuple de Dieu. Venise était la pa-
Irie de cette femme extraordinaire, et Sarak Suîham était son nom.
Mais pour comprendre les relations qui s'étatlirent entre elle et le poëte génois^ qu'elle n'avait jamais vu et qu'elle ne devait jamais voir, il faut connaitre la position générale des juifs sous la domination vénitienne, et la position particulière de Sarah Sulliam parmi ses coreligionnaires.
Quand nous plaignons les juifs de tout ce qu'ils ont souffert au sein des sociétés modernes, ce sont presque toujours leurs souffrances physiques qui excitent notre sympathie : nous nous rappelons les spoliations, les tortures, les proscriptions et les vexations de tout genre dont ib étaient Tobjet ; mais les douleurs intimes de ceux d'entre eux qui sentaient toute la misère morale de leur condition j on n'a songé ni à les décrire ni à nous y intéresser, et cependant il dut se trouver aussi parmi eux ([uelques c«Xïurs nobles et solitaires,
— i05 — qui, témoins des jouissances intellectuelles et patriotiques dont on s* enivrait autour d'eux, éprouvèrent le besoin d'y partici[)er et ne le satislirent Jamais.
Cela dut arriver A Venise plus qu'ailleurs, parce que la plupart des Irioraphes qu'on y célébrait avaient été remportés sur rennemi commun, qui n'avait pas plus épargné les outrages à la ville sainte qu'au tombeau du Christ. De là des intermittences presque involontaires dans les antipathies réciproques, de là des mesures de surveillance et de répression beaucoup moins rigoureuses que dans les autres États de TEurope, L'ile qu'on leur avait assignée pour demeure, loin d'offrir aucun désavantage sous le rapport de l'exposition ou de la salubrité, était la mieux située de toutes pour goûter la fraîcheur de la brise, et pour jouir de toute la magnificence du spectacle que présentent, de près ou de loin, les lagunes, hi mer el les niontapnes. C'était la prison la plus
douce, la plus riante et la mietix éclairée qu'on eût jamais vue ^ mais enfin c'était une prison^ dans ce sens que ceux qui y étaient enfermés, étaient ordinairement exclus de toutes relations sociales avec les habitants des autres îles, qui, malgré les courtes trêves dont nous avons parlé phis haut, ne pouvaient s^empécher de voir en eux une race maudite et a.»raient craint de participer à cette malédiction, en atténuant outre mesure leur châtiment héréditaire.
L'Ile dont je veux J)arler s'appelait anciennement, à ca#ise de sa forme, Spina Itin^a: maintenant elle pwte, depuis plusieurs siècles, le nom de Gwhdecea^ par suite de la destination qui lui fut ultérieurement donnée. C'était là que les juifs vivaient, dans une tranquillité comparative, du produit de leur commerce et de leurs diverses branches d'industrie, qui ne se rapportaient pas toutes aux besoins matériels de la vie. Parmi les rares documents où il est p*1ilé des générations
qui se suecédaiênt silencieusement dans cette partie des lagunes, on trouve un code de lois pénales qui remonte à l'année 1443 , et qui prouve qu'entre les arts d'imagination, il y en avait un qui y était cultivé avec trop de succès. En effet, leurs écoles de chant et de musique instrumentale avaient acquis une telle supériorité sur toutes les autres, qro la jeunesse vénitienne y accourait en foule, malgré les préjugés desoa éducation politiqi^ et reUgieuse. H parait que cette préf^eaceet les relations plus intimes qui en forent la suita, causèrent de sérieuses alarmes au conseil des PrégadU puisque, non content de renouveler les anciens statuts presque tous tombés en désuétude, il ferma les écoles tenues par les juifs, et leur défendit d'enseigner la musique, ou quoique ce fût, dans la ville de Venise, sous peine de six mois de prison et de cinq cents ducats d'amende. Ce qui prouve que l'enseignement musical avait entraîné d'autres dangers.
~ 108 ^ c'est qu'on eut recours à uoe pénalité plus forte |>our empêcher le mélange des deux races ; mais le châtiment n'était que pour le juif qui aurait séduit une chrétienne : on le privait de sa liberté, on publiait son ignominie sur les marches du pou t de Rialto, tandis que le chrétien , coupable du même tort envers une juive, n'était puni que par ses remords ou peut-être par un coup de poignard.
Avec le temps, ces dispositions iniques cessèrent d'être rigoureusement appliquées, et Ton peut dire que, vers la On du seizième siècle, il
I n'y avait pas de ville en Italie^ ni même en Europe, où la population juive se ressentit moins qu'à Venise de la malédiction qui la poursuivait partout; de sorte qu'a l'époque où Sarah Sulhani vint ravir et enorgueillir ses coreligionnaires par les gnkes de son esprit et Téclat de sa beauté, ses admirateurs n'essuyèrent point ces contradictions brutales, partage ordinaire des su-
périorités importunes. Il faut avouer aussi que rien ne lui manquait pour se faire pardonner la sienne. L'élévation naturelle de son âme, jointe à rétendue et à la variété de ses connaissances» avait agrandi son horizon historique et laissé un libre essor à ses facultés intellectuelles. Elle comprenait les grandes choses qui se passaient ou se préparaient sous ses yeux, et souvent elle s'associait, presque malgré elle, aux élans de patriotisme dont elle était témoin. Elle jouissait même, jusqu'à un certain point, de la pompe des solennités religieuses, et elle ne se reprochait pas cette jouissance en voyant tant de temples chrétiens consacrés à la mémoire des prophètes hé* breux, dont les ouvrages faisaient ses délices* 5 car elle avait étudié sérieusement, presque dès fenfance, Thistoh'e de sa nation et les monu-
^ Aucune ville italienne ne ejompte autant d'églises portant les noms de prophètes de TAncien Testament : St Job,
St Moïse. St Zacharie, St IsaTe, StJérémie, etc.
— 110 -^ ments de sa croyance, et il lui était resté de cette étude un enthousiasme raisonné pour les héros et les héroïnes de TAncien Testament. Mais cet enthousiasme poqr un passé dont elle était séparée par vingt siècles, ne Fempêchait pas de voir et de sentir, trop^ vivement peut-être, l'abjection présente de ses coreligionnaires; et la puissance même de son imagination servait à lui suggérer des contrastes qui alimentaient sa tristesse. Nous trouverions sans doute cette empreinte dans la plupart de ses productions, si son insouciance de la renommée littéraire n'avait préparé l'oubli où elles tombèrent après sa mort. Tout ce que nous savons des premières années de sa jeunesse, c'est qu'outre les progrès merveilleux qu'elle fit dans l'étude des littératures anciennes, elle cultiva la poésie et la musique avec un tel succès, qu'elle pouvait exprimer subitement, dans ces deux langues à la fois, tous lessentimentsqui exaltaient ou attendrissaient son àme. Or, cette âme n'avait ja-
mais été si exaltée ni si attendrie qu'elle le fut en lisant le poëme d'Esther, que le hasard seul avait fait tomber entre ses mains. Le titre seul lui avait causé des transports de joie. On comprend qu'une correspondance, engagée sur de pareils préliminidres , ait vivement intéressé le poète quiVavaft involontairement provoquée, et qu'il ife se soit pas d'abord défié d'une sympathie qui fut pour lui pleine de charmes, tant qu'il conserva l'espoir de convertir à son culte celle qui la lui avait inspirée.
Cette conversion, la dernière et peut-être la plus ardente passion de sa vie, lui tint lieu désormais de toutes les autres. Il y travailla pendant quatre années consécutives avec un zèle qui se déconcerta quelquefois, mais qui ne Ée refroidit jamais. Ce n'est que dans l'histoire de ceux qui se sont voués d'une manière spéciale au salut des âmes, parmi les missionnaires ou les saints, qu'on trouve des exemples
.pif
d'une si généreuse persévérance ^ mais on y chercherait en vain des angoisses comparables à celles que la lecture des lettres de Sarah Sulham faisait éprouyer au malheureux Ansaldo. Le langage de la reconnaissance y avait quelque chose de «i tendre et de si exalté, qu'il, en redoutait les effets sur son imagination restée plus jeune que lui ; et U les iredQutîiU non-seulement pour Lui-^mème, mais surtout pour celle qu'il Voulait convertir, et dont la CQnversion pouvait être compromise par le moindre mélange d^amour-propre ou de tout autre sentiment indigne du noble but qu'il poursuivait. En un mot, il lui fallait autant de désintéressement comme homme et comme auteur, que de charité comme chrétien.
Ansaldo satisfit héroïquement à toutes ces conditions, mais ce fut en se livrant à lui-môme des combats à outrance qui aggravèrent ses souffrances physiques et lui firent connaître des souffrances morales d'un nouveau genre. Au début
de ces relations séduisantes, Favenir se peigûait pour lui des couleurs les plus riantes ^ car son vœu le plus cher désormais était de sauver Tâme de Sarati Sulham, et tout semblait annoncer que ce vœu ne tarderait pas à être exaucé. Déjà le pas le plus diflScile avait été franchi, puisqu'elle avait consenti à lire le livre qui était le suprême scandale pour les juifs, c'est-à-dire le Nouveau Testament. Bien plus, elle avait porté la docilité pour son nouveau maître jusqu'à substituer, prématurément peut-être, à Tétude de Vastrologie judiciaire celle des œuvres de frère Louis de Grenade, pour lesquelles son intelligence ne pouvait pas être encore mûre. On voit qu'Ansaldo, dans le traitement de cette âme malade, ne procédait pas encore avec cette sûreté de tact et cette finesse d'observation qui distinguent les médecins spirituels plus expérimentés. Mais cette infériorité était largement compensée par Tascendant qu'il avait pris sur le cœur de celle dont il entre-
prenait la conversion. Cet ascendant, ou plutôt l'admiration qui en était la source, lui suscitait cependant parfois des difficultés imprévues ; par exemple, quand Sarah Sulham, dans son enthousiasme pour le poôme d'Esther et son auteur, recherchait avidement) sans distinction de date et de tendances, tous les ouvrages sortis successivement de sa plume. Cette prédilection l'effrayait d'autant plus qu'elle pouvait s'étendre à certains opuscules de sa première jeunesse, dont le désaveu n'était pas moins chez lui l'effet des progrès du goût que des scrupules de la conscience. Aussi le premier sacrifice qu'il exigea d'elle fut-il la destruction, par le feu, de toutes ces compositions frivoles, si jamais le hasard les faisait tomber entre ses mains. Il voulait bien exclure de cette proscription son dernier écrit sur Y éducation du citoyen. Encore était-ce de sa part simple tolérance plutôt que recommandation ; tant il poussait loin l'abnégation, en matière de gloire
- 115 -^ même légitime, pour ne pas compromettre la conquête si précieuse qu'il avait commencée.
« Eh! qu'importe, lui écrivait-il un jour, le » plus ou moins de cas que vous ferez de mes ou- » vrages, pourvu que mon cœur reste toujours » avec vous ? Je na connais point votre figure, » puisque je n'ai vu ni votre portrait, ni votre » personne; mais il me semble que connaissant » votre âme, comme je là connais» jepuisine » contenter de son image , et |e vous promets de n ne m'en séparer jamais. Demandons à Dieu » avec ferveur, puisque nous avons peu d'espoir n de jamais nous voir ici-bas, qu'il fasse interve- » nir sa main puissante, afin que nous nous re- » trouvions un jour dans son paradis.... Je vous » aime, Sardi, et je vous honore, autant que cela » m'est permis par votre loi et par la nnenne. . . . . » Je vous aime, parce que je crois <}ue vous avez » le cœur épris des grandes choses, et parce que
» j'espère que vous voudrez répurer un jour dans » le feu de la charité chrétienne. »
Tel était le ton de cette curieuse correspondance à son début, c'est-à-dire au printemps de 1618; L'année suivante, aux approches du carnaval, il voulut envoyer à Sai^ah des fruits de Gènes, comme présent de la saison, et il accompagna cet envoi d'un livre espagnol dont il n'indûjue pas le titre, maïs sur lequel il parait avoir beaucoup compté pour accélérer sa conversicm.
Malgré le désintéressement qu'U portait dans Faceompli^ement de sa noble, tâche, il ne put vaincre le sentiment de curiosité bien pardonnable qui lui faisait désirer de connaître, sinon par ses propres yeux, du moins par ceux d'un serviteur intelligent et fidèle, la personne extraordinaire qui commençait déjà à lui donner plus de tourment que de bonheur. Le vieux Marco attaché au service <le son maître depuis son en-
fance et le confident habituel de ses pensées intimes, se mit donc en route avec les présents destinés à Sarah, parmi lesquels se trouvait une ode qui respirait la tendresse la plus pure et la foi la plus ardente *. Il y avait des strophes sorties directement du cœur, sans l'intermédiaire de imagination, et qui durent agir fortement sur celle à qui elles étaient adressées*.
Mais il était diflScile au messager de faire la part de chaque objet dans les transports avec lesquels ils avaient été tous reçus. C'était à peine s'il pouvait trouver des paroles pour exprimer
* La mia fede è tanto vera li mio amor cotanlo puro etc.
2 Voici la plus belle de ces strophes :
Nacque Cristo in terra e visse ; Gon verso con le tue genti, Superô Tumane menti * Quel che fece e quel che disse :
E tu pur che tanto vedi Sarah, in Cristo ancor non credi !
les siens, quand il fut de retour. Il était parti disposé à partager, suivant ses moyens d'appçéciation, l'enthousiasme de son maître , et il revenait enivré de l'accueil gracieux qu'on lui avait fait, enivré par les yeux, enivré parles oreilles; car jamais il n'avait vu tant de beauté jointe à tant de générosité, comme il n'avait jamais entendu de musique aussi ravissante que celle dont cette femme incomparable avait accompagné les plus belles stances du poème d'Esther, qu'elle avaitchantées devant lui avec une verve impossible à décrire. Le vieux serviteur en avait eu la tête tournée , et la vivacité de ses émotions se trahissait par les larmes qui entrecoupaient son récit.
Ansaldo Cebà en versait aussi^ mais ce n'était
pas la joie qui les faisait couler. La réponse de
* Sarah à ses exhortations en prose et en vers, annonçait plutôt un pas rétrogade qu'un progrès quelconque dans la voie de salut qu'il lui avait tracée. A ce chagrin vint s'en joindre un autre
non moins imprévu et bien autrement poignant, causé par la mort d'un frère qui avait signalé sa bravoure dans les dernières guerres contre les Turcs, et dont personne n'avait apprécié mieux que lui les qualités toutes chevaleresques. Après les consolations qui lui vinrent de Dieu, les plus douces, malgré la distance des lieux et la différence de croyances, furent celles qu'il reçut de sa correspondante Vénitienne, qui, comprenant à son point de vue judaïque le mérite des triomphes remportés sur les infidèles, célébra ceux du frère de son ami dans des vers qui n'étaient pas indignes du sujet.
Plus Ansaldo sentait croître son affection pour Sarah, plus il était tourmenté par la crainte d'être séparé d'elle dans l'autre vie, et déjà cette séparation excluait pour lui toute idée de bonheur. Pendant le carême de l'année 1619, il s'adressait à ceux de ses amis dont les prières pouvaient être agréables à Dieu, et celles qu'il jy joignait
-^ 120 lui-mèmeétaient si ardentes et si pures, que, tout pécheur qu'il était, il osait espérer qu'elles seraient exaucées. Ce n^était pas sans peine qu'il avait obtenu de Sarah la permission de prier pour elle : encore n'y avait-elle consenti qu'à condition qu'elle aussi de son côté implorerait l'assistance du ciel pour convertir Ansaldo à la religion juive. Cette réciprocité avait égalemen lieu pour les arguments que chacun d'eux cherchait à faire valoir en faveur de sa croyance. A mesure que la controverse avançait, Sarah étonnait et désespérait de plus en plus son adversaire par l'érudition profonde qu'elle déployait. Outre le parti qu'elle avait su tirer de l'étude des philosophes, et particulièrement d'Aristote qui faisait alors autorité en pareille matière, elle avait sur Ansaldo l'avantage de connaître beaucoup mieux que lui l'histoire et la languedes anciens Hébreux. Cela fut peut-être cause que leur correspondance, qui avait été d'abord si délicieuse, fut gâtée
quelquefois par des mots un peu durs qui, vu les relations établies entre leurs cœurs,blessèrent profondément celui de la susceptible Sarah. ÂtissQdo avait mis , de plus , quelques restrictions à son admiration pour la loi de Moïse, et lui avait dit qu'elle professait la religion juive hors de saison, ce qu'elle avait pris pour une insultante allusion à Tôppression où l'on teiiait ses coreligionnaires. C'étaient là ses deiix principaux griefs : elle se plaignit avec amertume et dignité, et termina sa plainte en exprimant le désir qu'on s'abstint désormais de prier pour elle.
Ansaldo n'eut pas de peine à prouver que ses intentions et ses paroles avaient été mal comprises. Il protesta de son respect pour le législateur des juifs, et de son horreur pour les vexations auxquelles ils étaient en butte ; mais sentant que son âme n'était pas en état de supporter de pareilles épreuves qui pouvaient se renouveler souvent, il recueillit toutes ses forces pour faire
tout d'un coup et sans retour le plus douloureux des sacrifices. La lettre qu'il écrivit alors, dans la persuasion que ce serait la dernière, respire encore plus de tendresse et de dévouement qu'aucune des précédentes. Un dernier efiTort y est tenté pour convertir Sarah à la religion chrétienne. Après lui avoir recommandé de nouveau la, lecture de Louis de Grenade et des autres ouvrages qu'il lui avait fait parvenir à Vwise, il ajoute:
« Vous vous passionnez pour l'étude des philosophes et des poètes, et cependant tout est vanité, excepté aimer Dieu et croire en lui. Oh ! si vous saviez combien de prières et de larmes ont été versées pour vous, pendant la semaine où nous avons célébré F anniversaire de la passion de son Fils ! Ce sont là les bons et nobles offices que vous pouvez attendre de moi. Regardez comme vos vrais amis, non pas ceux qui vous recherchent uniquement pour le charme de votre conversa'
tion, mais ceux qui, épris de la beauté de votre àme, désirent vous voir honorée sur la terre et bienheureuse dans le ciel. Le rabbin qui vous a dédié sa tragédie, peut vous faire ici-bas beaucoup plus d'honneur que moi-, mais, comme chrétien, je puis beaucoup mieux que lui vous acheminer sûrement vers la gloire étemelle.
Vous vous^ donnez beaucoup de peiné pour me faire aimer le peuple juif, comme si cet amour n'était pas depuis longtemps dans mon cœur.
N'était-elle pas juive cette Vierge qui fut mère de Dieu et que j'ai prise pour ma patronne dans le ciel? N'était-elle pas juive cette reine Esther v^ que j'ai choisie pour héroïne de mon poëme?
Vous-même enfin n'êtes-vous pas juive, vous à qui j'ai donné tout empire sur mes pensées?.... Au reste, je m'engage à ne plus vous parler à l'avenir de votre conversion ; mais, comme en vous écrivant il m'est impossible de vous parler d'autre chose, je suis forcé de renoncer au plaisir
ç. ^ ït.
de m'entretenir «vec vous. Je vous promets bien de conserver éternellement le souvenir de votre personne. Après ma mort, comme pendant le peu de temps qui me reste encore à vivre, je vous supplie de penser à moi, non pas comme à un ami ordinaire, mais comme au serviteur le plus tendre et le plus dévoué, et laissez-votts émouvoir quelquefois quauid vous entendrez prononcer mon nom.
(( Adieu, je vous dispense de me répondre . »
il mai 1619.
Cette lettre fut un coup de foudre pour la pauvre Sarah : elle Varrosa de ses larmes, ainsi que la réponse qu'elle y fit sur-le-champ , et comme Ansaldo l'aimait trop pour que la résolution prise par lui fût irrévocable, leur correspondance devint plus affectueuse et plus intéressante que jamais. Plus que jamais aussi Ansaldo eutTespoir de voir les vœux qu'il avait faits pour la conversion de Sarah, exaucés. Une pieuse et il-
lustre dame Génoise, Isabelle. Doria, dont il jugeait que les prières pouvaient être plus agréables au ciel , se joignit à lui pour demander à Dieu de faire éclater sa puissance en faveur d'une cause dont le succès devait tourner à la gloire du christianisme lui-même. Tout semblait alors promettre à Ansaldo le prochain accomplissement de son désir, Il y avait dans les lettres de Sarah un tel redoublement de tendresse, elle revenait si souvent sur le bonheur qu'elle trouverait à mourir pour prolonger les jours de son ami, elle lui faisait des instances si pressantes pour qu'il lui envoyât son portrait -, enfin elle avait le cœur si bien disposé, qu'il lui semblait impossible que les dispositions de son esprit n'y correspondissent pas. Pour en tirer un parti utile à ses vues, il employa un langage tout différent de celui qu'il avait employé dans ses premières lettres. Renonçant à toute espèce d'argumentation et de controverse, il s'adressa