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OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES

Il y a dans Thistoire de tous les grands peuples, des moments d'enthousiasme patriotique ou religieux qui forment, pour 'ainsi dire, les» points lumineux de leurs annales, et sur lesquels nous fixons nos regards avec un redoublement

d'intérêt et d'admiration. Mais il y a eu quelques

peuples privilégiés qui, à l'époque de leur décadence, ûnt connu un autre genre d'enthousiasme b^ucoup flusi rare et beaucoup plus méritoircv Tenthousiasitie de la régénération. Ce spectacle est beau dans l'homme privé, il Test davantage ^^ dans l'homme public; que sera-ce donc quand

il s'agira de cités et de nations luttant héroïquement contre la corruption sous toutes ses formes^ "^ et remontant, à la voix d'un ou de plusieurs chefs inspirés, la pente qu* elles ont déjà descendue? m- Cette œuvre ardue fut tentée deux fois dans r antiquité, d'abord dans la Grande-Grèce par les philosophes pythagoriciens qui furent exterminés par les peuples qu'ils prétendaient réformer \ ensuite, à Sparte, par Agis et Cléomène, dont Plutarque nous a raconté la tragique histoire ^ et si Ton veut placer des agitateurs politiques comme les Gracques à côté de ces grands réformateurs, leur tentative n'avorta pas moins

complètement et ne fut pas moins fatale à ses auteurs.

L'explication de ces diverses, catastrophes est facile pour le philosophe chrétien, puisque la regénération d'une âme humaine ne peut s'opérer que par un mode d'interyention divine qu'on appelle la grâce. Que sera-ce donc de la régénération de tout un peuple, surtout si l'oa admet que ses maladies intellectuelles et morales sont d'autant plus difficiles à guérir, qu'il aplus abusé de ses lumières ?

C'était précisément le cas de l'Italie vers le milieu du seizième siècle. Lès dynasties illustres qui s'y étaient partagé la souveraineté, au moyen âge, étaient presque toutes éteintes ou dégradées; deux puissances seules y restaient encore debout, sinon dans toute leur majesté primitive, du moins dans des conditions de vitalité intérieure qui leur permettaient encore de devenir, dans la sphère de leurs influences respectives^

les instruments d'une régénération temporaire. Ces deux puissances é' aient la république de Venise et la Papauté.

La tâche qu'il s'agissait d'accomplir, demandait des auxiliaires de toute espèce; mais elle demandait avant tout des héros et des saints, des h(»nmes de guerre et des hommes de Dieu. Les uns étaient nécessaires pour vaincre les ennemis du dehors, les autres ne Tétaient pas moins pour vaincre les ennemis du dedans.

Mais il fallait en outre (et c^tte condition était peut-être plus difficile â remplir) que la sainteté se trouvât dans les héros, et que l'héroïsme se trouvât dans les saints. Or, depuis l'époque des Croisades, jamais cette fusion ne fut si commune. C'est un fait très-important à constater, et sur lequel les écrivains contemporains ont passé trop légèrement, parce qu'ils l'ont plutôt senti qu'aperçu.

11 serait impossible d'assigner une date pré-

cise à ce mouf^faint de régénération qui se croise, comme tin contre-courant, avec des tendances directement opposées. Cependant, il y a dans l'histoire delltalie au 16® siècle, un moment solennel qui pourrait servir de point de départ. C'est après la prise de Rome par les troupes impériales, en 1527, quand une troupe de fugitifs, la plupart inconnus les uns desautres, s'acheminèrent vers le port d'Ostie avec les débrisde leur fortune, pour s'embarquer dans la première galère venue. Celle de Dominique Vénier, ambassadeur de Yenise, était là qui attendait son maître avec quelques passagers de distinction, qui allaient demander un asile à la Sérénissime république. Parmi eux se trouvaient, par le plus étrang!& des hasards, deux hommes qu'une répulsion instinctive éloignait l'un de l'autre et qui étaient destinés à se faire une guerre à outrance. Ces deux hommes étaient le saint évoque Caraffa et l'infâme Pierre T Are tin. Quand ils

cinglèrent sur T Adriatique, à la hauteur du lieu où Ton avait dit au batelier : *î* portes César el sa fortune^ on put dire avec plus de raison que la galère vénitienne portait la bonne et la mauvaise fortune dé lltalie .

En effet, les tiéux champions se mirent à Fœu- • vre, chacun dans sa direction, avec une ardeur dont il y a peu d'exemples dans T histoire du prosélytisme, soit pour le salut des âmes, soit pour leur perdition. Cette grande bataille. Tune des plus mémorables qui se soient jamais livrées en ce genre, dura près d'un quart de siècle; et les forces parurent d'abord tellement inégales, que les prévisions humaines furent presque partout défavorables aux vrais serviteurs de Dieu. Peu à peu TArétin, de fugitif devenu dictateur, se vit investi d'une juridiction sans appel en matière de Uttérature et de goût, et Tengouement ou plutôt le délire de ses contemporains à cet égard, alla si loin, que ses productions obscènes

el ses mœurs grossièrement dépravées ne trouvèrent guère, parmi les hommes du siècle, que des censeurs timides et obscurs*. Les arrêts de son tribunal faisaient trembler les poètes, les historiens, les artistes, les hommes d'État et jusqu'aux souverains sur leur trône ; caries têtes couronnées furent alors, comme au dix-huitième siècle, celles qui tournèrent le plus aisément. On les vit mendier à l'envi les éloges d'un écrivain vulgaire qui n'eût de verve que dans ses compositions licencieuses, tombées aujourd'hui, comme le reste de ses ouvages, dans le plus juste et le plus complet oubli. Ce fut comme une prostitution générale d'un bout de l'Europe à l'autre. Une affinité naturelle voulut que les despotes les plus odieux, comme Henri VIU et Côme de Médicis, fussent aussi les plus plats courtisans de cette puissance nouvelle. Ils lui

* Il faut excepter Michel de L'Hôpital, encore ne composa-til sa satire contre TArétin que sur un faux bruit de sa mort.

payèrent tribut comme des vassaux, et le roi de France n'échappa pas plus que Tempereur d'Allemagne à cette ignominie. Ce dernier poussa même la complaisance ou l'aveuglement, jascpi*à vouloir faire de F Are tin nn prince de la sainte Église 1 Joignes à cela les partisans c[ull comptait parmi les dynasties décrépites de TItatie, les patrons plus ou moins déclarés qu^il avait dans le haut clergé, les complices et les correspondants que lui fournissaient certains ordres religieux non réformés, en un mot les encouragements de tous les genres qui lui venaient de tous les côtés à la fois.

Mais ce qui rendait surtout sa position inexpugnable , c'était la connivence apparente du gouvernement vénitien, qui semblait ne prendre nul ombrage du succès av€c lequel cet hôte entreprenant travaillait, non-seulement à corrompre les mœurs publiques, mais à fonder une école de corruption de laquelle sortirent des élèves di-

gnes du maître, et des produits tellement infâmes qu'il n'est pas permis de les nommer. Ses nombreuses conquêtes dans les familles patriciennes firent éclater parfois l'indignation des sénateurs dans le grand conseil et celle des prédicateurs dans la chaire^ mais les uns et les autres trouvaient peu d'écho dans Topinion publique, et todtcequ'il^recueillaientde leur zèleétait la qualification alors si formidable de Chietino, c'est-àdire partisan de Tévôque de Chieti, de ce même Carafia, qui, pendant vingt ans, tint si haut et si ferme la bannière de la foi catholique. Il faut avoir lu les monuments de la controverse religieuse et littéraire de cette époque si agitée, pour se faire une idée du courage dont devait être cloué celui qui bravait l'opinion dominante et ses coryphées. Ce n'était pas seulement la disgrâce, les sarcasmes et les huées, c'était le poiguard qu'on avait à craindre. Un professeur de l'université de Padoue qui aurait osé critiquer Bembo

oa rÂrétin, se serait perda dans l'esprit de la majorité de ses élèTes aussi sûrement que dans celm de ses collègues, fly en eut un, nommé Broccardo, qui eut un jour cetteaudace, et qu'on évita dès lors comme un lépreux, pour n'être pas soupçonné de penser comme lui. C'était un principe reçu, qu*un Chietino n'avait droit au respect de personne. Surtout il n'en avait pas à la faveur des dames, ni à celle des princes ou autres dispensateurs de grâces quelccmques. S'agissait-il de remplir un bénéfice vacant, ou un siège épiscopal, ou une dignité ecclésiastique encore plus élevée-, malheur au candidat qui avait pour concurrent un protégé de TArétin, ou qui avait été dénoncé par lui comme affilié à la secte des Chietini. Avec ce stigmate sur le front, on était auprès de la plupart des dispensateurs des dons de la fortune, un objet de défiance et de répulsion. On passait pour un fanatique intolérant, hypocrite, rétrograde, ennemi du genre

humain et des jouissances les plus permises * , or, TArétin ne voulait pas qu'on fût injuste envers son temps ^ il se félicitait d'être né dans une siècle qui voyait édore d'heure en heure des milliers de merveilles*, et il disait avec son digne précurseur Ovide :

Prisca Juvent alios ; ego me nunc deniquô natum

Gratulor ; haec aetas moribus apta meis.

Certes il fallait avoir autour de sa poitrine le triple airain de la foi, de l'espérance et de la charité, pour oser compter sur la victoire, quand on avait contre soi tous les genres d'aveuglement et toutes les formes de concupiscence; quand on

< Monsignor délia Casa, Tun des oracles du parti dominant, esprit cultivé, élégant, mais tant soit peu épicurien, caractérise ainsi les chietim sans les nommer :

Hsec fraus in pietatem nostram christianam, quse tota in simplicitate animi fundala est, radiées egit atque Incommoda sœpè magna apud nos peperit.

^ Sei nato a una età che vede d'bora per hora le migliaja di miracoli» Ragionamento délie carte.

avait en face de soi tin adversaire audacieux et applaudi qui pouvait aussi lui s'appeler ïégrion, puisqu'il disposait de toutes les forces brutes que les passions humaines mettent au service de ceux qui les divinisent.

Cette guerre vraiment héroïque contre le génie du mal se compose plutôt d'escarmouches et de sièges que de batailles décisives. Tantôt ce sont de grands résultats obtenus par des moyeas faibles en apparence, tantôt des positions réputées inexpugnables sont forcées par des troupes d'élite qui gagnent tous les jours en nombre et en vigueur. On dirait que TÉglise redevient plus militante que jamais. Pour ranimer l'émulation des anciens ordres religieux, quatre milices nouvelles se forment dans son sein S et pour qu'elles répondent mieux aux besoins nouveaux, deux d'entr'elles seront fondées par des soldats ; car le

* Les Théatius, les Somasques, les Jésuites et les Oratoriens.

soldat n'est pas moins nécessaire que le prêtre pour les grandes choses qui vont se faire à la gloire de Dieu et au profit de la chrétienté.

Il y avait tant de maux à guérir, qu'il était impossible de les attaquer tous à la fois. Mais il y en avait un qui demandait un remède prompt et énergique, c'était le relâchement du clergé.

Avant de régénérer les peuples, il fallait d'abord régénérer les instruments mômes de cette régénération. On sait les merveilles que firent en ce genre Jean-Pierre Caraffa et saint Philippe de Néri avec les deux ordres fondés par eux. On sait les heureuses innovations que saint Charles Borromée introduisit dans l'éducation cléricale, et la rapidité avec laquelle ces innovations furent adoptées d'un bout à l'autre de l'Italie, et même au-delà des Alpes.

La réforme de l'enseignement public offrait plus de difiîcultés. Elle était même à peu près

impossible en Toscane, où le despotisme ombra-

geux des Médicis ne laissait cuUiyef en pleine libellé que les brandies parfaitement inaffensives du savoir humain. Aussi ce malheureux pays n'avait-il dès lors qu'un avenir purement scientifique ', mais dans les Etats vénitiens^ le eu sacré couvait encore sous la cendre. A Padoue, qui en était comme la capitale intellectuelle, la guerre que l'Arétin et ses partisans avaient déclarée à l'idéalisme sous toutes les formes, n'a-^ vait pas empêché les. saines traditions de conser-* ver, au moins en partie, leur empire sur les esprits d'élite, n s'agissait de mettre la généra^ tion naissante à Tabri des funestes influences que l'insouciance ou la connivence des pouvoirs publics avait laissé prévaloir, et de réhabiliter à ses yeux les grandes idées et les beaux génies que la critique contemporaine travaillait sans relâche à dénigrer. Il fallait enhardir la jeunesse à se fier à ses propres impressions plus qu'aux oracles de Bembo, qui professait le plus superbe mépris

pour les poésies de Dante, el dont les opinions à cet égard obtinrent un succès vraiment scau-^ daleux. Les littérateurs subalternes, habitués à se prosterner devant ce potentat, n'osaient pas être d'un autre avis, et ce genre de servilité revêtit parfois les formes les plus abjectes et les plus révoltantes.

Les poèmes et les romans chevaleresques avaient eu nécessairement le même sort, et Ton commençait à ne plus les connaître que par les parodies et les sarcasmes dont ils étaient l'objet. L'épopée sérieuse mais inachevée de Boiardo, ne trouvait plus que de rares lecteurs; on aurait voulu moins d'exploits guerriers et plus d'aventures gaillardes, comme dans le poëme si populaire et si licencieux de FArioste, dont la vogue universelle, jusqu'alors sans exemple, était le symptôme le plus irrécusable de la déviation des esprits et de la décadence des mœurs au com-

meiicemeiil du xvi* siècle \. Aussi Bernardo Tasso, routeur presqufî inaperçu de VAmadis, eo voyant ce déplorable succès, reniait-il sa foi a V idéalisme poétique j et menaçait-il son siècle bavard et corrompu des châtimens dus à sa perversité, entre lesquels il signalait comme imminente, au milieu de tant de tempêtes, la suLmersion de la barque de saint Pierre, Mais il écrivait ce pronostic du royaume de Naples, et il ne savait pas, ou il oubliait ce qui se faisait à Venise. Ce qui s'y faisait, surpasse en intérêt la plupart des événemens qu*on appelle historiques^ mais n'est pas susceptible j comme eux, d une exposition claire, méthodique et suivie, parce que la liaison entre les effets et les causes n'est

ï Bernardo Tasso dit qu'il eotendaitcliaDler ou réciter partout des stances du Roland fLirieux i

Non è dottOj no arligianOj non à fanciutlOf fanciuUaf né ^ac^ chio ched'av^erlo leito piU d'utia ^oUa sicmitenti.*.. lo canta oa vimidanli pcr le slrade^ i nai-ùjanli su i Icfjni^ tf lirginette pttT le tnr camtre. LelterOt Vol» II, p. 414»

pas facile à saisir ; et cependant la réaclion qui après avoir sourdement travaillé les esprits, éclata vers cette époque dans les États vénitiens, est un des spectacles les plus rares et les plus instructifs (pie puisse nous offrir Thistoire des peuples modernes. U s'agissait non pas seulement de contenir par des digues un fleuve qui chariait beaucoup d'immondices, mais d'épurer ses eaux jusqu'à leur source et de les rendre à la fois limpides et vivifiantes.

Ce procédé d'expurgation fut appliqué avec autant d'habileté que de patriotisme, surtout dans renseignement public-, et, ce (ju'ilya de plus merveilleux, c'est que les familles patriciennes y contribuèrent plus que le clergé luimême, non pas indirect*!ment par Tencouragemenl et le patronage, mais directement et sérieusement, en payant de leur personne et en faisant part à la génération nouvelle du fruit de leurs méditations et de leur expérience. Venise

était accoutumée depuis le xv® siècle, à voir des hommes d'État, au sortir d'un commandement civil ou militaire, devenir professeurs, et même professeurs d'éloquence et de philosophie \ mais du moment où l'on eut senti le besoin de régêné* rer Içs études, il y eut dans les rangs de raristocratie un élan d'émulation, qui poussa plusieurs de ses membres à imiter cet Antoine Cornaro qui, pendant que sa famille était investie des plus hautes dignités de VÉglise et de TÉtat, ne croyait pas déroger en se faisant rinstructeur de la jeunesse à Venise et à Padoue.

Ce rôle pédagogique était d'autant plus facile à l'aristocratie vénitienne, presque toute militaire, que jamais on ne vit nulle part une alliance aussi intime ou plutôt une identification si complète de l'homme de guerre avec l'homme de lettres. On n'était pas un général acccompli. sans un certain degré de culture littéraire, et l'on aurait peine à citer un guerrier illustre du

commencement du xvi® siècle, qui ait dédaigné ce genre de gloire. Bien plus, ce commerce avec les beaux génies de l'antiquité se continuait au milieu des camps, et le fameux TAlviane porta si loin son goût ou plutôt sa passion pour ce genre de jouissances, qu'il voulut fonder une académie spéciale dont le siège était dans la ville de Pordenone, et dont au moins quelques membres le suivaient dans ses expéditions. Son exemple fut imité par d'autres guerriers de la génération suivante, et il se forma- ainsi, dans les familles patriciennes, une tradition admirable dont il n'y a pas un autre exemple dans rhistoire, et qui fut d'un puissant secours, sinon pour la régénération des âmes, du moins pour la régénération des caractères .

Ce fut ainsi que se conservèrent, en dépit des sarcasmes de TArétin % quelques étincelles de

1 On peut |uger de la valeur de ces sarcasmes par ce vers sur Charlemagne :

Fti Carlo Magno un gran cacapensieri.

rT

— 244) — cet esprit chevaleresque dont s'étaient inspirés les héros et les poètes des sièclçs de foi. Peu à peu la réaction rendit une partie de leur ancienne vogue aux épopées chrétiennes du moyen âge, le poème sérieux mais inachevé de Boiardo tTQuva non seulement des admirateurs, mais un continuateur qui consulta plutôt son enthousiasme que ses forces» ce qui n'çmpécha pas l'ouvrage ainsi complété, d'avoir un débit OG(nsidérable \ La réhabilitatipn de Dante était plus difficile, tant à cause de la hauteur étourdissante des régions où le lecteur est obligé de le suivre, que par suite du dédain systématique avec lequel était traité ce grand génie partout où les amis de Bembo * et les courtisans des Médicis exer-

i Voriando innamorato de Boiardo, fut imprimé à Venise en 1533, en 1538, en 1530 et en 1544, c'est-à-dire quand le mouvement réactionnaire était déjà lics-prononcé. Les trois nouveaux chants furent ajoutés par Agostinl.

2 Monsignor délia Casa, dans son éloge de Bembo. dit qu'avant lui Tltalie n'avait eu que deux écrivains qui valussent quelque chose, Pétrarque et Boccace !

çaient quelque influence. C'était au point que les imprimeurs florentins n'osaient plus reproduire la divine comédie, à cause de l'application trop naturelle qu'on aurait pu faire de certaines malédictions qui, si elles n'étaient pas dans toutes les bouches,^ étaient à peu près dans tous les cœurs. C'était comme un second exil infligé à Dante par sa patrie ou plutôt par le tyran qui l'opprimait. Ce fut surtout Venise qui ouvrit alors un asile à sa mémoire en lui suscitant des appréciateurs applaudis et en multipliant les éditions de ses œuvres avec une rapidité qui honorait encore plus la République que le poète *. Elle n'eut pas d'auxiliaires plus actifs ni plus compétents pour cette réhabilitation, que les réfugiés florentins qui payèrent par des services

1 Les éditions de la Divine Comédie abondent à Venise dans le cours du xvi* siècle. Il y en eut aussi plusieurs à Lyon, à cause de la présence des émigrés florentins ; mais il y en eut très-peu en Toscane.

de phis d'un genre, Thospitalité qu'on ïeuF donna. L'histoire littéraire de Tltalie offre peu dé caractères aussi nobles que cenx de ces exilés qui donnèrent à leurs hôtes Texemplede toutes les vertus et qui les aidèrent par leurs écrits à retenir celles qui leur échappaient ou à conquérir celles qui leur manquaient encore, lamais le ré[mblicain Ïîte-Live n'eut un interprête aussi digne que Wardi, bien que sa traduction fût frappée d'interdit par les serviles académiciens deUaCrusca^; et Thommage rendu par Donato Giannotti, aux qualités vraiment héroïques de Jérôme Savorgnan *, était plus propre qu'aucun chef-d'œuvre biographique de

* Elle est citée une fois dans la première édition du dictionnaire délia Cnisco, au mot pronunziare. On troUVa que c'était trop; et cette citation unique ne parut pas dans la seconde.

2 Outre Nardi et Giannotti, on comptait encore parmi les émigrés Florentins, Michel Bruto. Alamanni, TAmmirato et Varchi. Ces deux derniers finirent par retourner à Florence.

l'antiquité grecque ou romaine, à enflammer la jeunesse patricienne d'une généreuse émulation.

Mais toutes ces réformes dans renseignement public, toutes ces tentatives de réhabilitation n'auraient produit que des résultats incomplets, s'il ne s'était pas trouvé des instructeurs d'un autre genre, pour inculquer à la génération nouvelle l'esprit de sacrifice et de dévouement.

Nous avons dit plus haut que, sur les quatre ordres religieux qui surgirent alors en Italie, deux avaient été fondés par des soldats. Tout le monde connaît l'histoire du fondateur de la Compagnie de Jésus, mais celle du héros qui •institua les frères Somasques en Lombardie, est sans doute ignorée de la plupart de mes lecteurs, et le nom de saint Jérôme Miani n'est guère familier qu'aux habitants du pays qui a recueilli, pendant trois siècles, les bienfaits de son institution.

Et cependant c'est une figure bien attrayante

et bien grandiose, que celle de ce brave et impétueux soldat qui, après avoir passé sa jeunesse

dans les camps en n'y pratiquant d'autre vertu chrétienne que la cliarité, tombe à trente ans au pouvoir des ennemis, etj après avoir réfléchi, dans la solitude de sa prison, sur les égarements de sa vie passée, promet à Dieu d'en consacrer le reste au soin des pauvres et à la tutèle des orphelins. Jamais cette sainte tâche ne fut remplie avec plus de persévérance et de tendresse. Quand il fut chargé, en 1331, de diriger riiospice des Incurables, son cœur fut inondé de joie, en voyant parmi les compagnons de ses futurs travaux les rejetons des plus illustres familles, dont quelques-uns avaient passé, comme lui, du service de la patrie au service des pauvres. Il n'y en avait pas un seul qui ne comptât un ou plusieurs doges parmi ses ancêtres *, et même il

^ Presque toutes les grandes familles y étaient représentées , les Grimani, les Contarini, les Giustiniani, les Vénier, les Quirini, les Badoer, les Malipieri, etc., etc.

s'y trouvait un fils du doge régnant. Toutes ces illustrations patriciennes, vouées humblement au culte de la souffrance et du malheur, inauguraient bien mieux que toutes les réformes scientifiques et littéraires, l'ère de régénération dans laquelle Venise allait entrer. C'était pour la République comme un second arsenal où se forgeaient des armes invisibles, mais toutes-puissantes, contre les ennemis intérieurs et extérieurs de la chrétienté. Pour qui croyait à la vertu du sacrifice et de la prière, il ne pouvait y avoir de ligue plus formidable que celle qui se cimentait alors entre quelques âmes d'élite habiles à remuer et à faire jaillir du fond des cœurs tout ce qu'on y avait laissé de sentiments généreux. Il ne faut pas oublier que parmi les amis de saint Jérôme Miani, figuraient Jean Pierre CarafTa et saint Gaétan de Thiène, ses guides et ses consolateurs dans ses travaux, et

que, parmi les grands hommes que ses yeux con-

' — 2*6 — teniplèrent avant de se fermer, furent saint François Xavier et saint Ignace de Loyola venus près de lui avec plusieurs de leurs compagnons pour soigner les infirmes dans cet asile de toutes les souffrances*.

Cette anné^ (1527), sî mémorable dans Thistoire religieuse de la République^ ne le fut pas moins dans son histoire politique , à cause des démêlés qui sumnrent, après une paix de trente anSj avecla puissance ottomane, et qui faillirent aboutir à une guerre très-sérieuse. Il y eut dans le sénat des débats dignes de Tancienne RomCj et Ton peut dire que, pour la hauteur des vues, la noblesse des inspirations et la fierté du langage, Marc-Antoine Cornaro ne se montra inférieur à aucun des plus fameux orateurs de

* Jérôme Miani mourut en 1S37 à Tâge de S6 ans. JMgnore ce qu*est devenu £on portrait, qui fut peint par Titien, Il possédai! un petit tableau de Baphaëi qui représenta il la prière au jardin, et pourkquel il avait une dévotion particulière.

l'anliquité. 11 voulait donner à sa patrie vis-àvis des Turcs, la môme attitude qucDomosthène avait voulu donner aux Athéniens vis-à-vis de Philippe , et comme , dfins l'un et Tautre cas , l'avenir était gros de dangers pour la liberté commune, l'homme d'État vénitien eut parfois des mouvements sublimes qui rappelaient ceux de son prédécesseur et qui émurent les plus froids d^entre les sénateurs. Cette émotion se transmettait avec un redoublement d'énergie, à la jeunesse patricîenne qui commençait à se ressentir de la réforme dans renseignement public^ et qui s'irritait du frein que la prudence deii vieillards mettait à son ardeur. Cette mésintelligence entre la génération nouvelle et rancienne, éclata sur la flotte, par des actes de généreuse insubordination que les amiraux n'osèrent pas dénoncer comme telSj et qui, dans l'intention .des jeunes capitaines de galères, avaient pour

— ^48 — but de rendre la paix impossible entre la république et le sultan. Plusieurs vaisseaux turcs furent attaqués et même coulés, sous prétexte qu'on ne les avait pas reconnus; mais les sages qui suivaient depuis dix ans la politique compliquée de Charles-Quint croyaient démêler à travers les prétextes spécieux de sa diplomatie le jeu d'une atnbition dont il n'était pas facile de déteriiriner les bornes, et leurs craintes étaient trop bien motivées pour ne pas prévaloir encore quelque temps sur renthousiasme de la génération nouvelle*.

Il fallut donc attendre , et cette attente fut longue, puisqu'elle dura presque un quart de siècle. On aurait pu craindre qu'une paix si prolongée, au sein des jouissances énervantes que donnent le luxe et la richesse, ne détendit les ressorts du

* Il y eut bien alors une guerre qui dura trois ans (1537- 1540) ; mais elle fut menée sans vigueur et terminée par des concessions honteuses.

caractère national et même celui des intelligences. Par une exception bien honorable pour Venise, ce fut le contraire qui arriva, comme si elle avait eu le pressentiment du grand coup qu'elle serait appelée à frapper. L'œuvre de régénération entreprise avec si peu de chance de succès, fut poursuivie imperturbablement jusqu'au bout. La licence de la presse, en ce qui concernait la controverse religieuse, fut réprimée par des règlements plus sévères, et l'oa essaya môme de remettre en honneur les moeurs antiques par des lois somptuaires. A ces mesures, qui s'appliquaient à la surface extérieure de la société, correspondait la discipline intérieure des familles qui étaient entrées dans le mouvement réactionnaire -, et leur nombre s'accroissait tous les jours. Cet accroissement est mis hors de doute par des faits et des témoignages de plus d'un genre, mais surtout par la nature des ouvrages qui sortirent, vers cette époque, des près-

--2S0 — ses du célèbre imprimeur Gabriel Giolito. Malgré la rapidité aveclaquelle se sucoédèrent, de 1356 à 1570, les éditions et les traductions de rimitation de Jésus-Christ, des œuvres de Louis de Grenade^ de la Guirlande spirituelle, et de plusieurs autres compositions jiscétiqvies » on avait peine à satisfaire à la multiplicité des demandes. Ce Giolito jouait alors dans là république un rôle que des philosophes et même des honunes d'État auraient pu lui envier. En combinant les inspirations du bon goût avec celles de sa conscience, il avait élevé son art à la hauteur d'une propagande très-active dans Tintérêt de la piété encore plus que dans celui des lettres. Sa maison était un véritable sanctuaire, où sa femme et ses filles, modèles accomplis de vertu et de beauté, vaquaient à leurs pratiques pieuses aussi librement et aussi régulièrement que dans un cloître. On peut dire qu'il n'y avait pas une seule famille à Venise qui offrit unspec-

tacle si touchant et qni travaillât au triomphe du bien, de tant de manières à la fois \

Mais le symptôme le plus rassurant de tous était le changement qui s'opérait graduellement dansles familles patriciennes, et Tascendànt que prenaient dans les affaires publiques, celles dont rillustration antique ou la popularité présente était due à leur sainteté non moins qu'à leurs exploits. Alors, c'est-i-dire vers le milieu du seizième siècle, commença cette série de doges dont les portraits agenouillés devant le Oirist ou la Sainte-Vierge, décorent si noblement tes salles supérieures du palais ducal. Chaque élection nouvelle attestait le progrès des esprits dans la direction contraire à celle qu'on avait trop long^ temps suivie, et mettait en lumière l'humilité

* La mère, Lucrezia Bini, fît traduire Vimitcaion de Jésuschrist , par F. Rémi, afin que ses filles ptissent y apprendre a la fois à lire et à aimer Dieu. L'aîaée. qui était en môme temps la plus belle, entra. au couvent de Santa-Martha, en 157(L

des ctodidats autant et plus péut-^tro que leurs services. En dépit du ballotage compliqué qu'on avait inventé pour prévenir ou neutraliser les intrigues, les suffrages se portaient obstinément sur les dynasties les plus fécondes en héros et en saints. Aussi quels choix admirables sortirent de Fume électorale pendant presque toute la durée de ce demi-siècle ! A la tête dps doges réactionnaires, on trpuve Pierre Lando, ce Brqtus vénitien qui , étant podestat à Padoue avait fait trancher la tête de son propre fils, coupable d'avoir manqué publiquement de respect à une jeune fille noble dont il était épris. Ce qui distingue cette race héroïque et sévère de toutes les autres, c'est la quantité de moines, de prôtres et d'évêques qu'elle a produits et qui, pour la plupart, n'ont embrassé l'état ecclésiastique que dans leur veuvage et après avoir servi la patrie

dans des commandements importants ou dans les hautes magistratures.

L'élection de Marc- Antoine Trévisan (15o3), fut déterminée par deis considérations du même genre. L'inscription qu'on lit sur son tombeau dans l'église de Sari Francesco. deïla vigna, dit qu'il fut promu, malgré lui, à la dignité ducale. On peut dire que jamais citoyen plus humble n'en avait été investi. Un de^es titres à la vénération de ses contemporains était la charité dont il usa envers un des Compagnons de saint Ignace qu'il trouva un soir endormi d'épuisement sur les dalles de la place Saint-Marc, et qu^il chargea respectueusement sur ses épaules, pour le porter dans son beau palais construit par son aîeul, à côté de celui des doges. Ce qui semble avoir plus particulièrement caractéri^ cette famille, c'est le goût des vertus ascétiques; aussi, voyousnous, vers cette époque, un de ses membres, pieux et savant dominicain, figurer avec disti ne-

tion aiu concile de Trente, et un autre dans là Compagnie de Jésus. Quant à Maro-Antoine Trèvisan lui-même, ît vécut dans le palais ducal comme dans un cloître, abrégeant sa vie par ses austérités, priant et jeùîiant comme un homme qui croit que la prière et la pénitence ne sont pas inutiles^ même dans le gouverïiement des empires,

PanTii ses successeurs presque immédiats, on trouve deux frères, Laurent et Jérôme Priulî, animés, comme lui, de cet esprit de saeritice et de dévouement, qui était le fonds du patriotisme de ces grandes familles chrétiennes. L'élection de Laurent Priuli se fit dans un temps où sa patrie était dévastée par deux fléaux à la fois, par la peste et par la famine ; le jour môme de son inauguration, on le vit monter dans la chaire de réglise Saint-Marc pour encourager les assistants à la résignation, et l'on peut juger du ton et de Teffet de sa harangue, par le bel acte de

foi qui en formait le début : etiamsi ambulavero inmedio umbrœ mortis, non timebo mala^ quoniam tu mecum es ^ .

On comprend maintenant que le pape Pie IV, contemporain de toutes ces élections, ait appliqué à ceux qui les fai^ient, le , mot fameux de l^yrrhus sur le sénat romain, et qu'il ait dit que les sénateurs vénitiens étaient autant de rois *.

Et cependant nous n'avons pas signalé les scènes auxquelles donnait lieu, dans les scrutins préparatoires, la modestie souvent invincible des candidats. II y en eut qui préférèrent au manteau ducal riiunible costume du cloître, et les jouissances de la vie contemplative à celles du patriotisme et de la gloire. Celui qui se rendit le plus fameux par cette préférence, fut Jean- Baptiste Qui rini, issu d'une famille également illustre dans les armes, dans l'Église et dans les

* Fas(t ducai«5, p. 2l0,

^ Dicehat singulos senntores venetos singuhs esse reges»

- ^6 ^ lettres, mais surtout remarquable par les tradi^ tîons de piété suave et profonde qui s'y étaîent perpétuées et qui parurent acquérir une nouvelle force dans le cours du xvi^ siècle* On trouverait dilïjcilement dans riiistoirc des races patriciennes^ une figure plus pure et plus attrayante que celle de ce Vincent Quirinl, Vermite du désert des Canmldules, Tami de cœur de ce Jérôme Savorgnan, alors si renommé, et qui, en ménwre de cette amitié, avait voulu donner le nom de San-Quirino au plus imprenable de ses bastions. Le baiser derhérolsme et de la sainteté est encore plus beau que celui de la paix et de la justice *!

Maintenant, si Ton veut comparer les œuvres

1 Dans un sonnet de Diomèie Borghesi à Dominique Vénieri, il y a ce passage remarquable :

Venezia in cui depresso È ciascun rixio, e dote è sol concesso Alla somma virtù purp*ireo manto.

littéraires du patriciat vénitien avec les actes officiels et très-significatifs que nous venons de signaler, on trouvera, malgré la décadence irrémédiable du goût, des inspirations que les plus beaux siècles de foi n'auraient pas désavouées. On ne comprend pas le silence que les historiens de la littérature italienne ont cru devoir garder sur une école poétique qui se signala, vers cette époque, par des compositions très-variées parmi lesquelles se distinguent, pour la verve et l'originalité, les chants d'impatience patriotique, suggérés par Tinsolence croissante de la puissance ottomane. Tous ces poètes appartenaient aux plus illustres familles, et c'est peut-être pour cela qu'on trouve tant de sentiments nobles et délicats reflétés dans leurs œuvres. Tous se ressentaient plus ou moins de la réaction religieuse, malgré leur culte unanime pour la mémoire et môme pour le génie de Bembo, qui leur fut bien inférieur en vrai sentiment poétique. Aux yeux

^ 2û8 d'un juge qui serait à la fois liomme de cœur et homme de goût, jamais aucun des sonnets de ce fameux cardinal ne soutiendra la comparaison avec les effusions lyriques de Jérôme Molini,' dictées aUeruativement par renthousiasme du beau, par le repentir de ses fautes, par l'amour de Dieu et par celui de la patrie. 11 y avait longtemps que ritalie n'avait entendu des accents si purs et si élevés. 11 y avait encore pins longtemps qu'elle n'avait vu, en dehors de la vie monastique, un pareil groupe d'àmes d'élite unies par les liens d*une si intime et si sainte amitié, en même temps qu'elles l'étaient par des aspirations 1^^^ communes vers un meilleur avenir. C'était Do- ^^K miniqne Vénieri, celui-là môme qui avait trans- I porté à Venise sur sa galère, Jean-Pierre Caraffa

W et TArétin, et ([ui s'était tellement épuré par de

I longues souffrances que Paul Manuce lui deman-

I dait des sonnets spirituels pour le consoler dans

sa maladie*. C'était Frédéric Badoôr^ le jeune patricien le plus accompli de son temps^ réunissant tous les genres de charmes et tous les genres de mérite, et travaillant avec l'ardeur d*iin «Sssionnaireà la régénération de ses concitoyens v c'était Nicolas Dolfin et Bemafd Capello, avant son irrévocable exil, qu*il pleura dans des élégies moins élégantes mais plus touchantes que celles d'Ovide, parce qu'il regrettait autre chose qu<) tes voluptés de Venise sa patrie» Enfin ifétait Bemardo Tasso, l'ami de cc^r de Jférdme Molkli et de Frédéric Badoêr qui lui offrirent^ en 1S88, de faire imprimer son grand poème d'Amadis par l'Académie vénitienne, récemment instituée par eux.

Cette institution, en raison de son esprit et de son but, était un grand événement, et suivait de très-près un événement plus grand encore, bien qu'il passât presque inaperçu, je veux dire

* Lelttri Kolgari, cai't. 94, seq.

la mort cpouvaotablement subite dû Pierre l'Aretin. Par un revirement d*opinion qui honora singulièrement ceux qui en furent les auteurs, ce prédicateur et ce modèle de tous les genres de dépravatîoD, tomba peu à peu dans un si pro^ fond discrédit, du moins à Venise, qu'il ne se Ironva personne qui prit souci de transmettre à b poslérité ni la date, ni les circonstances de sa mort, ni le lieu de sa sépulture. C'est par un document, découvert seulement dans ces derniers temps, que nous savons qu'il mourut le 24 octobre 1556, foudroyé par un coup d'apoplexie, sans laisser ni regret ni douleur à aucun homme de bien *. C'est le seul exemple, dans Thistoire des lettres, d'une dictature intellectuelle échappée ou plutôt arrachée à son possesseur, de son

^ Il mortal Pietro Aretino, a hore 3 dinotte, fu portato all'altra vita da una canonnata d'apoplessia, senza aver lasciato desiderio ne dolor a nessuno uomo da bene, Gaye, Carteggio d^artisti, voL II, p. 537.

vivant ; et j'ajoute que ce n'est pas le moindre des exploits qui ont honoré la république de Venise.

Avant que ce grand docteur du vice, qui s'inti^ tulait, on ne sait pourquoi, le fléau dès princes^ et qui fut bien plutôt le iSéau des intelligences et des âmes, disparut de la scène du monde, il avait pu pressentir la ruine de son œuvre satanîque. Non^seulement le vide s'était fait peu à peu autour de lui dans Venise même, qui était comme la capitale de son empire, mais il avait pu suivre de loin, à Taide de ses correspondants qui étaient comme ses gouverneurs de provinces, les progrès lents mais sûrs de ces Chietini qu'il avait poursuivis pendant vingt-^inq ans de ses sarcasmes et de ses outrages, et dont il devait voir le triomphe définitif dans la personne de leur chef Jean-Pierre Carafia, élevé au trône pontifical, sous le nom de Paul IV, deux ans avant la mort de Pierre l'Arétin. Ce dut être le moment

le plus amer de cette vie souillée par tous les genres crinfamie. Il est vrai qu'il lui restait, pour dédommagement ^ la fidélité persévérante des grandes et des petites dynasties danslltalie continentale et même au-delà des Alpes et des mers \ mais les flatteries de ses patrons ne pouvaient plus lui faire illusion sur la force des choses et surtout sur celle des idées.

En eilet, renthousiasme religieux et chevaleresque, c'est-à-dire ce qui avait fait Tobjet de ses attaques incessantes, éclatait sur tous les points et sous toutes les formes à la fois. Les quatres milices nouvelles dont l'Eglise venait de s'enrichir, remplissaient avec un succès proportionné à leur ardeur, la tâche de régénération qui leur était respectivement dévolue 5 pendant que les disciples de saint Philippe de Néri et de Caraffa travaillaient surtout à raviver dans les cœurs les aspirations idéales, ceux de saint Ignace et de saint Jérôme Miani, les jésuites et les

Somasqties, gardant encore quelque chose de Vesprit guerrier de leurs fondateurs, prêchaient la croisade en même temps que la pénitence aux populations dignes de les entendre. Partout on s'agitait dans Tattente d'événements graves et décisifs ; mais l'impatience d'agir n'était nulle part aussi vive que dans les États vénitiens et dans les montagnes de l'Ombrie. C'était de ces deux points que s'élevaient les voix dominantes dans le concert formé par les cris de colère et de vengeance qu'arrachait aux parties encore saines de la chrétienté, l'insolence croissante de la puissance ottomane. L'œuvre de Pie II , que sa mort et la mésintelligence des princes avaient fait si tristement avorter un siècle auparavant, allait être reprise , sous les auspices de Pie V , par une génération bien autrement riche en éléments de succès , puisqu'elle produisit à elle seule plus de héros et de saints, que les trois générations qui l'avaient précédée.

Mais il aurait manqué quelque chose au grand sjïectacle que les nouveaux croisés allaient donner au monde , si Thistoire, les arts et la poésie iVen avaient pas formé, poar ainsi dire, le triple couronnement^ or jamais cette condition ne fut mieux remplie. L'historien fut Paul Paru ta 5 no* ble vénitien, homme d'Etat consommé , d'une renommée bien inférieure à son mérite, et qui, outre ses ouvrages historiques, composa des discours politiques pleins d'élévation et de sagesse, qui se terminent par un soliloque admiral>le qu'on pourrait attribuer à saint Augustin, L'artiste fut Paul Véronèse, qui eut le courage de rompre avec les traditions sensualistes de Técole de Titien, et qui dédaigna le patronage de TArétin, pour chercher ailleurs des inspirations plus pures. Enfin le poète fut le jeune Torquato Tasso, venu à Venise en 1562 au plus fort de Texaltatioii générale qu'il partageait, pour consulter son patron Dominique Vénier, sur son

épopée chevaleresque, déjà trës-avanceQ^jét déjà

populaire, parce qu'elle chantait les armes pieti-

ses et le grand capitaine qui avait délivré le tom^

beau du Christ.

Canto rarmi pietose e1 capitano che*l gran sepolcro liberô di Cristo.

Quant aux héros qui figurèrent dans cette guerre, le nombre en est si grand, que leur énumération serait impossible-, je me contenterai de tracer ici le caractère et les derniers exploits de celui d'entre eux qui a le plus de droits à la qualification de martyr.

GUERRE DE CHYPRE. SIÈGE DE FAMAGOUSTE y OU SALAMINE. MORT DE MARC-ANTOINE BRAGADINO.

Depuis que Mahomet II s'était emparé de Constantinople , la République de Venise avait dû céder plusieurs de ses possessions dans les mers de la Grèce -, mais les deux plus importan-

^366tes, i Bavoir Chypre et Candie, lui étaient restées.Xia premièrede ces lies était trop voisine de TAsie mineure, de la Syrie et de l'Egypte ^ pour que les sultans , après avoir ajouté successivement ces trois provinces à leur empire , pussent supporter longtemps ce voisinage. Outre que les corsaires ennemis du Croissantj y trouvaient un asile ^ Torgueil des Musulmans était blessé d'avoir à passer sous le canon des forteresses chrétiennes , avec les navires qui transportaient les pèlerins à la Mecque, D'ailleurs, Selim Ujqui venait de succéder à Soliman (1566), nourrissait depuis longtemps la pensée d'illustrer son règne par cette conquête. Aussi donna-t-il à sa marine militaire un développement formidable ; et quand ses préparatifs furent achevés, il envoya sommer les Vénitiens d'évacuer Tîle de Chypre, s'ils ne voulaient avoir à soutenir contre lui une guerre d'extermination qui s'étendrait à toutes leurs provinces»

Le moment ne pouvait être mieux choisi pour adresser à la république cette impérieuse sommation. Une paix de huit ans, conclue entre l'empereur d'Allemagne et le sultan, mettait sa frontière occidentale à Fabri de toute invasion ; la France était devenue Valliéè de la Sublime - Porte, les guerres de religion troublaient ou menaçaient de troubler la plupart des Etats européens, et le roi d'Elspagne, Philippe II, était plus préoccupé des progrès du protestantisme que des menaces de l'islamisme. Malgré tous ces désavantages , le sénat vénitien , répondit avec une fierté toute romaine, au message ou plutôt au défi de sa Hautesse, mais sans se dissimuler les immenses dangers que cette réponse allait entraîner après elle.

Le signal de la guerre était donné. Quelques semaines après, la flotte turque, composée de cent cinquante galères et d'un nombre proportionné de bâtiments de transport, débarquait, sur

la pointe méridionale de Tlle de Chypre, une armée que quelques historiens font mobter à quatre-Vingt mille hommes^, elle était commandée par le pacha Mustapha et pourvue de quatrevingt pièces d'artillerie, dont trente étaient de cinquante et de cent livres de balles.

' Pour lutter contre de telles forces il n'y avait dans toute File que cinq à six cents chevaux, quelques milices locales et trois mille fantassins qu'on avait récemment envoyés de Venise et que le scorbut avait déjà réduits à deux mille. Malgré cette énorme disproportion, il fut résolu qu^on se défendrait à outrance, mais qu'on bornerait la défense à Nicosie et à Famagouste qui étaient les deux seules places munies de fortifications. Nicosie, avec sa chétive garnison de quinze cents soldats italiens, renforcés par quelques milliers de nobles, de bourgeois et de paysans, fit une résistance désespérée. Le commandant de rartillerie et le chef des milices se firent luer

sur la brèche, plusieurs sorties heureuses mirent le désordre dans le camp des Turcs, et trois assauts consécutifs furent énergiquement repoussés -, mais les postes, de plus en plus dégarnis par les pertes de chaque jour, ayant été surpris dans une attaque nocturne, il y eut une capitulation qui fut violée sur-le-champ, et vingt mille habibkants furent passés au fil de Tépée. Le vainqueur croyait qu'en se faisant devancer par la nouvelle d'une si terrible exécution, il n'aurait pas de peine à se faire ouvrir les portes de Famagouste. Il y envoya donc la tête du gouverneur de Nicosie par un paysan qui devait raconter tout ce qu'il avait vu, et remettre une lettre contenant la menace d'un pareil sort, si on osait résister à la volonté du grand seigneur. La^ réponse fut ce qu'elle devait être, courte et fière, sans emphase et sans jactance, comme il convenait à un chrétien et au serviteur d'une grande republique. Ce serviteur du Christ et de sa patrie

éUil Marc-Anloine liragatliiio, dignt; îi toM égards de cette double vocalion, et qui sut trouver dans les élans de son patriotisme et de sa piélé un supplément presque miraculeux à son inexpérience militaire. Bien qu'il fût âgé de qua^ ranle-six ans, on pourrait presque dire qu'il faisait alors ses première» aimes.

Sa farailley sans être des plus illustres, était assez ancienne pour avoir fourni des guerrier» aux premières croisades. Au commencement dur seizième siècle, elle avait eu à pleurer deux d& ses membres, Marc et Antoine, morts misérable-* ment en Turquie, après avoir enduré toutes le& Iiorreurs de reselavage. Ce fut sans doute pour rendre leur souvenir toujours présent à la mémoire de notre béros, qu'on voulût lui faire porter ces deux noms. C était comme un vœu der plus ajouté à ceux du baptémCj et un motif dtr plus pour désirer de voir enfin éclater, sur terrer ou sur mer, les hostilités contre les Turcs.

La courte guerre de 1538 vitil trop loi pour lui, puisqu'il sortait à peine de l'adolescence ^ il faillit alteodre, pendant trente ans^une occasion qui semblait toujours reculer, au moment môme où il croyait la saisir^ mais ces loDgues années d'attente ne furent pas perdues pour sa culture morale et intellectuelle, ni même pour ses aspirations patriotiques. Il se souvenait des nobles traditions que lui avait laissées son aïeul paternel, patron et instructeur du célèbre professeur Battista Egnazio, qui fut, dans la première moitié du seizième siècle, une espèce de Gorgias vénitien, parlant éloquemmcnt et savamment sur tous les sujets proposés, mais supérieur au Gorgias athénien en ce qu'il développait également dans ses jeunes auditeurs, presque tous patriciens, Tamour de Dieu, Famour de la patrie et Tamour des lettres *, De tous les professeurs

J Voici commeni m parlo Corrado, Vun de ses disciples ;

/>t? jute r■fVt^i aiuir^ tlf {ufixa tn'bi9 et cuii rf'jionihts ac ijentium

^ÈT2 — ibui'S par la république, il fut sans contredit >lus honoré et le plus applaudi, sans qu*il sacrifiai lamais à ces honneurs et à ces applaudissements rindépendanco de ses opinions. H était du très-petit nombre de ceux qui osaient critiquer les ouvrages de Beniho, et quoiqu'il fût courtisé par une foule d'admirateurs puissants, personne ne cultiva moins que lui ce que Cicéron appelle les amitiés ambitieuses. Ses amis de cœur furent Thomas Giustiniani et Vincent Quirini dont il partagea longtemps les aspirations idéales, et il eut besoin d'un grand effort de patriotisme pour ne pas aller partager avec eux le bonheur qu'ils trouvèrent dans le désert des Camaldules. Mais Venise avait besoin de lui pour célébrer ses grands hommes *, et pour exciter

moribus peritè, de poeticâ divinitus^ de philosophid sapierUer^ de religion e piè respondebat,

* Baltista Egnazio prononça une quantité de discours d'apparat et d'oraisons funèbres, dont quatre seulement ont été imprimés.

dans la jeunesse un genre d'émulation qui ne tournait pas moins au profit delà piété qu*à celui de rinstraetion. En mêlant l'explication des saintes lettres à celle des chefs-d'œuvres de l'antiquité, il maintenait son enseignement public à la hauteur d'une véritable pi^dication qui atteignit son point culminant en 1531 , quand il développa répltre de saint Paul aux Romains, avec des éclats d'éloquence qu'un de ses auditçùrs comparait à des éclats de tonnerre \ Depuis cette époque jusqu'à celle où la république pennit enfin à ce champion épuisé de se reposer dans sa gloire (1549), Marc-Antoine BragadinopAt assister, pendant près de vingt ans, aux triomphes sans cesse renouvelés de l'orateur pieux et populaire, à qui sa famille avait ouvert cette noble

' Tcmtd cum eloquerUid ac renm et urUetUiarum copia, ut mihi jàm non ^erlegere sed tonitrua cierê tideaiur. Lettre de Giroiamo Ferro à Mario Savoi^oan.

carrière ^ il était impossible de commencer la sienne sou s de meiUeui^s auspices, et de puiser à une source plus pure, la notion du devoir et du sacrifice. Doué d*une force d'âme extraordinaire et d'une rectitude naturelle que rien ne faisait d^ yier, Bragadino avait tempéré ces qualités sévères par la culture incessante des plus brillantes facultés de Tesprit, et tout cela était sanclifié par un attachement passionné pour la religion de ses pères. De cette passion héréditaire combinée avec les études favorites de sa jeunesse, était né ce talent prodigieux pour les allocutions militaires et ce bouillonnement d'éloquence qui débordait de son cœur comme une lave brûlante et transformait ses auditeurs en héros. Or cette transformation était nécessaire pour rendre possibles les merveilles que nous avons à raconter. Deux mois avant la prise de Nicosie, au moment où le débarquement des Turcs répandait partout la terreur, Bragadino avait fait presser un

autel sur la grande place de Famagouste et invité les habitants à se joindre à la garnison pour assister à la célébration du saint sacrifice. L'attente d'un immense danger ajoutait à la solennité de la cérémonie et au recueillement des fidèles. Au moment de K communion, ks guerriers, précédés de leur chef et revêtus, comme hii, de leur armure, s'avancèrent humblement pour recevoir le pain des forts , et après une courte allocution du saint évêque Begazzoni, Bragadino, prenant la parole à son tour, jura de souffrir toutes les extrémités et la mort môme poiir défendre la religion chrétienne et la République, et pour sauver le peuple généreux qui récoutait et qu'il prenait à témoin de son serment. « Je lejufe, s'écria-t-îl, avec un accent qui fit tressaillir tous les cœurs, je le jure par la Très-Sainte Trinité^ parles quatre Êvangélistes, par cette sainte croix du Christ que vous voyez sur ma bannière y et par la Sainte Eu^charistiù

que nom V€fum$ de recevoir ; jelejwfi:au nom de

Mfs frères iV armes ^ de ceux que vous vo^ez devant vouSt et de ceiix dont vous ne pouvez qu'entendre la voix ; jurez aussi avec nous^ brûms habitanî$ de Salamine^ de verser voire sang^ s'il ïe fQUtjje ne dis pas Meulement pour Dieu et pour îa patrie j mais pour vo^ pires ^ vos femmes et vos mfaniSt menacés par un ennemi qui en veut à vm biens^ à votre honneur et à votre foi, p

Avant que ToraLeur eût achevé, un cri d'enthousiasme avait couvert sa voix ; les femmes et m^me les enfants en bas âge levaient la main, comme les hommes et répétaient à Tenvi le mot sacramentel qui fut bientôt dans toutes les bouches, non-seulement sur la place publique, mais dans toutes les rues, sous tous les portiques et jusqu'aux fenêtres des maisons. Nous verrons bientôt comment cet engagement réciproque fut rempli.

Le 19 septembre, l'armée turque arriva de-

— 2fT7 — vant la place, et la flotte, chargée des dépouilles de Nicosie, se déploya devant le port; mais quand Mustapha-Pacha apprit que deux cents bâtiments de guerre, portant Tétendard de la croix, étaient arrivés dans les ports de Candie et que la délivrance de File de Chypre était l'objet de ce formidable armement, il fut obligé de laisser respirer un peu les habitants de Famagouste et de partager son attention entre l'ennemi qu'il avait en face et celui qui menaçait de troubler ses opérations.

Bien que l'Espagne eût à peine fourni la quatrième partie des galères et des troupes de débarquement, Philippe II, dont il fallait subir à la fois les lenteurs et les ombrages, avait voulu que le commandement en chef fut confié à son amiralJean-André Doria qui, en sa qualité de Génois, n'était guère popre à pratiquer, vis-à-vis des Vénitiens, cette cordiale fraternité d'armes sans laquelle les succès décisifs étaient impos-

. « 278sibles, aussi ne se décida-t-il à sortir du por^ <|u*après des instances qui menaçaient de dégénérer en sédition ou en rupture^ et enfin quand on eut appareillé le 18 septembre, et pris un bâtiment turc chargé de captifs chrétiens, qui avaient survécu au massacre de Nicosie, Doria, au lieu de s'émouvoir à leur récit, et de brûler, comme les Vénitiens, d'aller venger les morts et délivrer les vivants, déclara que sa mission était finie et que rien ne pourrait ébranler la résolution qu'il avait prise de ramener les galères espagnoles en Sicile ; il fit voile en effet pour cette nouvelle destination. La flotte vénitienne, déconcertée par cette défection, n'osa pas attaquer la flotte ottomane, qui se mit bientôt elle-même à sa poursuite, et sans les tempêtes qui les dispersèrent Tune et l'autre et brisèrent plusieurs galères sur les écueils de Tarchipel, la campagne se serait probablement terminée par une grande bataille navale.

Les défenseurs de Famagouçte n'ignorèrent pas longtemps Fabandon dans lequel on les avait laissés ; la garnison était réduite à qiielques milliers d'hommes ; une grande partie dés vivres ^ des muniticMis de guerre était déjà consommée; le trésor était vide et la population tellement ruinée, qu'il devenait impossible de lui imposer aucune taxe nouvelle ; il n'y avait qu'une ressource, mais elle était lointaine, c'était de faire un dernier appel à la mère-patrie, et de rendre cet appel irrésistible en chargeant l'évêque Regazzoni d'aller, en qualité de pasteur, implorer la pitié du sénat pour ses ouailles. Son récit, et les lettres dont il était porteur, produisirent une impression impossible à décrire; l'armement d'une flottille de douze galères fut décrété sur le champ, et le commandement fut confié au brave Marc-Antoine Quirini, qui prouva que sa famille savait fournir des héros aussi bien que des saints. L'impétuosité de ses attaques, jointe

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a rhabilelé dq ses raaaœuvrés, lui procujra une série d'avantages décisifs sur les Turcs, et il put entrer dans Famagoustej avec son convoi do vivres et de munitions, aux acclamations des habitants et de la gai^nison qui se trouva ainsi renforcée de deux mille quatre cents nouveaux combattants.

Les assiégeants ignoraient Tarrivée de ce renfort, et quand ils virent Marc -Antoine Quirini repartir avec ses galères et ses bâtiments de transport, ils crurent (ju'îl transportait à Candie ou ailleurs la garnison de Famagouste. Bragadino, instruit de celte erreur, ordonna que le lendemain aucun soldat ne se fit voir sur les murs, et que les habitants se tinssent enfermés dans leurs maisons, afin que tout parut silencieux et désert. Les postes avancés des Turcs y furent si bien trompés, qu'ils coururent avertir Mustapha que la ville était entièrement évacuée; mais quand il se fut avancé jusqu'aux

portes, pour en prendre possession, tout à coup, à un signal donné parBragàdino, les tambours, les clairons et les trompettes retentirent à la fois, et la cavalerie, se précipitant aux milieu des ennemis, renversa les uns, massacra les autres et ne cessa la poursuite qu'après avoir jonché de morts et de blessés Fespace qui séparait la ville du camp des infidèles,

La joie causée par cette victoire, fut courte et trompeuse. Un recensement que le général fit faire de toutes les provisions qui restaient tant pour les habitants que pour les sept mille hommes de garnison, donnades résultats sLpeu^atis* faisants, qu'on résolut de se débarrasser des bou-^ ches inutiles, avant le retour de la flotte turque qui était allée hiverner à Constantinople. Il y eut des scènes déchirantes dans les rues, sur les places et surtout dans le port, au moment des adieux que la plupart sentaient devoir être les derniers. Chaque famille comptait un où plu-

sieurs membres paniii les cinq mille vieillards, femmes ou enfants cpii composaient cette troupe de fugitifs, et qui s'embarquaient sur une mer orageuse et infestée de pirates, où les écueîls et les tempêtes de la saison étaient le moindre danger qa'ih eussent à craindre.

Le 28 mars au soir, on aperçut quatre-vingt galères turques qui cinglaient à pleines voiles vers nie de Chypre, et qui étaient destinées les unes à se tenir à Fembouchure du port, les autres à transporter de la Syrie et de FAsie niineure les ren forts j les ouvriers et les matériaux nécessaires pour les opérations du siège. En comptant les soldats, les travailleur, les mercenaires et les maraudeurs qui furent successivement débarqués sur la plage dans la première quinzaine d'avril, le camp de Mustapha comptait alors, d'après un historien contemporain, près de deux cent cinquante mille hommes -, à quoi ii^t ajouter la réputation qu'avaient alors les

Turcs d'être supérieurs à tous les peuples européens dans l'attaque comme dans la défense des places.

Et cependant il se trouva un homme qui , avec une poignée de soldats chrétiens osa entreprendre cette lutte véritablemeut gigantesque ! 11 n'y a pas besoin de longues réflexions pour comprendre qu'il y a ici quelque chose de plus grand que ce qui se passa jadis aux Thermopyles.

La piété, la prévoyance et l'intrépidité de ce Léonidas chrétien, ne suffisent pas pour expliquer les merveilles qull accomplit lui-même et qu'il fit accomplir aux autres. Il y a de plus l'esprit de sacrifice et de dévouement, Fesprit de paternité, tendre dans le fonds, lors même qu'il était austère dans les formes, une élévation et une fermeté de vues produites par le pressentiment de sa destinée, un je ne sais quoi de mystérieux et de serein qui donnait à son commande

nienl la douceur et la gravité d'un sacerdoce; de sorte qu*il y avait en lui des dons et des vertus qui imposaient encore plusqueses qualités guerrières. Les jeunes patriciens qui l'en touraientj et qui tous appartenaient, comme lui, à cette géné^ ration héroïque et lettrée que nous avons caractérisée plus haut, avaient admiré en lui un nouveau Scîpion 1* africain, le jour oà il avait soustrait à la brutalité d'un Turc et aux regards de tous, mais surtout aux siens, une jeune insulaire dont réblouissante beauté semblait dire que les types de ^ancienne Grèce n'étaient pas tous perdus '.

II serait injuste de ne pas tenir compte du concours énergique et sympathique que Bragadino trouva dans les hommes d'élite dont il s'était entouré. La Terre Sainte de l'Ombrie lui avait

1 Le Turc, en arrivant à Famagouste, déclara vouloir se faire chrétien ; mais quand on commença à l'instruire et qu'il se vit séparé de celle dont il voulait s'assurer la possession, il devint furieux el tua son gardien. Bragadina ordonna qu'il fut pendu.

fourni un lieutenant aussi habile que dévoué dans AstorreBaglioni, de Pérouse, issu de cette famille intelligente et chevaleresque dont le pà«* tronage fut si utile à Técole ombrienne, et dont le chef, Braccio Baglioni, vers la fin du quinzième siècle, voulait faire la guerre à la république de Sienne, pour conquérir sur elle, non pas une vilte ou un territoire, mais l'anneau de la Sainte Vierge. La Lombardie lui avait aussi envoyé des héros, trois rejetons de la race indomptable des Martinengo de Brescia, inscrite depuis longtemps sur le livre d*or de la république, pour lui avoir apporté la triple illustration de la gloire militaire, de la science et de la piété ^ Celui des

^ L'histoire de cette famille a yair d'un récit ûibaleux taot les hommes extraordinaires y abondeot. Leurs exploits, dans les guerres que soutint Venise au comniencement du xvi« siècle, sont presque incroyables. Le plus illustre de tous fut Jérôme Martinengo, qui vint s'offrir au sénat avec son fils en bas âge pour aller combattre les Turcs, et qui mourut en route. On trouve cinq ou six guerriers du môme nom qui se signalèrent

trois auquel fut assigné le rôle le plus important et qui eut ensuite le sort le plus tragique , fut Louis Martinengo, qu'on aurait bien pu surnommer le foudre de guerre, tant il se fit redouter des Turcs en sa qualité de commandant deVartillerîe vénitienne. Au dessous de ces officiers supérieurs^ figuraient d'autres patriciens animés du même esprit, portaut aussi des noms illustres, et parmi lesquels, en vue de Vintérét quUls exciteront bientôt, je dois citer Laurent Tiepolo et lean-Antoine Quirini dont le dévouement patriotique ne se démentit pas un instant pendant toute la durée de ce mémorahle siège.

Les Turcs avaient ouvert la tranchée dès le

dans les guerres de Flandres ; entre autres un jeune volontaire de treize ans qui fut fait général de la cavalerie frisonne. On trouve trois historiens, un poëte qui prit pour sujet le triomphe de la Foi et des sainte martyrs, un évoque de Forcello, mort en odeur de sainteté, et un jésuite qui mourut à Bologne on 1630, en soignant les pestiférés ; et tout cela dans Tcspace de moins d'un siècle ! {Art chrétien, i. vol., chap. viii, p. 535.)

mois d'avril, sur un développement de plus de trois milles; et le grand nombre de bras dont ils disposaient, leur avait permis de creuser, maïjpti la résistance du terrain, un chemin large et piè^* fond où un cavalier pouvait passer, sans qu'on aperçut autre chose que l'extrémité de sa lance. En arrière de la tranchée, Mustapha avait fait construire, avec des madriers et des fascines, dix forts de cinquante pieds de firont, sur lesquels devait manœuvrer la plus formidable artillerie que les généraux ottomans eussent jusqu'alors employée dans les sièges.

A ces moyens matériels de destruction, Bragadino n'avait à opposer que des fortifications incomplètes, des remparts à moitié démantelés-, la disproportion numérique des forces était fabuleuse -, mais, outre que son artillerie était excellente et admirablement commandée, il avait centuplé ses moyens de résistance par l'enthousiasme religieux et patriotique qu'il avait su in-

spirer à tous, sans excepter les mercenaires-, et telle était T ardeur de ses olliciers, qu'ils allèrent tout d'abord s'établir sur le terre-plein du rempart, et ne voulurent plus avoir d'autre logement.

Le 16 mai 1571, deux heures avant le jour, toutes les batteries dressées par les Turcs éclate- , rent à la fois avec un fraras épouvantable, et leur feu, prolongé jusqu'au milieu du jour, fit de tels ravages dans les maisons, rjue les habitants furent forcés de chercher un refuge sur les remparts, que la canonnade avait fortement endommagés-, néanmoins tous les efforts des Turcs pour les gravir, furent inutiles, et ce premier assaut fut repoussé sur tous les points. h

Alors commencèrent de parte! d'autre les tra- * vaux souterrains, les Turcs voulant faire sauter des portions de mur, pour se frayer un chemin, et les chrétiens cherchant à éventer leui*s mines, fl Il y en eut une qui éclata le 22 mai sous les pieds

des eombfiltaats, et, cette explosion redoublanl leur fureur, il s'ensuivit une mêlée corps à corps au milieu du feu, du sang et des ruines, une mêlée dans laquelle les Ottomans tombaient par milliers, et les Vénitiens par centaines, proportion incroyable, mais fondée sur le rapport d'un transfuge qui j après avoir été témoin des exploits de cette journée, était venu adorer le Dieu au nom duquel ils avaient été accomplis.

A la joie de cette double victoire se joignit bientôt celle que causa Tarrivée d une barque expédiée de Tîle de Candie pour annoncer la prochaine arrivée du secours si vainement et si impatiemment attendu. Le capitaine fut promem^ dans toutes les rues et salué partout comme un messager de délivrance ; mais les jours et les semaines s'écoulèrent, sans que les sentinelles, montées sur les toits et sur les tours, pussent discerner aucune voile vénitienne à I horizon. ; De plus, ou voyait s'élever en face et au niveau

^ 290 des inurs, des tours menaçantes d'où Ton criait aux assiégés que la flotte n^osait, pas sortir de Candie, qu'il n'y avait pas de secours à espérer 5 on lançait des lettres attachées à des flèches, pour offrir une capitulation honoraHe, pour proposer des conférences \ mais Bragadino ne i épondit rien à ces aTances. Alors Mustapha, se croyant bravé par ces dédains, résolut de livrer un assaut plus terrible que les précédents. Dans la matinée du 19 juin, on vit tout à coup tourbillonner en avant du camp et le long des lignes, une multîtudeinnombrable d'ennemisqui paraissaient se presser et s'agiter en attendant un signal. Ce signal était l'explosion de plusieurs mines auxquelles on avait mis le feu, ^ pour élargir les brèches. Les détonations incessantes de l'artillerie turque, mêlées aux clameurs sauvages que poussaient les assaillants au milieu des nuages de poussière et de fumée, ne déconcertèrent pas un instant le plan de défense combiné

d'avance entre Bragadino et l'imperturbable Martinengo. Pendant que ce dernier tenait ferme sur le rempart et dirigeait un feu plongeant sur les masses d'ennemis entassés dans le fossé, Bragadino était partout, et l'impétueux Baglioni s'élançait, comme un lion, sur toutes les brèches qu'il voyait envahies. Les Turcs, honteux d'être arrêtés par des défenseurs si clair-semés^ puisaient dans leur honte un nouveau courage et de nouvelles fureurs. Pendant les cinq heures, que dura ce terrible assaut, ils revinrent jusqu'à six fois à la charge, et furent toujours repoussés. L'épuisement réciproque fit qu'on n'attendit pas la nuit pour se séparer. De part et d'autre, oit se reposa pendant huit jours, si, toutefois, on peut appeler repos l'attente d'une journée que tout présageait devoir être encore plus sanglante.

Le général ottoman avait regagné son camp, la rage dans le cœur. Lui qui disait, au début du

siège, quCj pour combler lësfosséè de la p)à<^e, il aurait sutti d'y jeter les sandales de ses soldats, il voyait maititenanL ces mômes fossés remplis de leurs cadavres, sans €{u'il se fut encore rendu maître d^un seul pan de muraille. Il brûlait de laver cet affront dans des Dots de sang, et les barbares qu'il commandait, n*étaient pas moins altérées que lui de vengeance et de carnage.

Les chrétiens, de leur côté, avaient fait, pendant cette comte trêve, tout ce qu*jl était possible de faire avec un si petit nombre de bras ^, car les combats et les maladies avaient déjà bien éclairci leurs rangs, et, par suite de Taflaissemerit des forces physiques, le découragement s'était glissé dans quelques âmes. Bragadino, qui s'en aperçut, redoubla de soins, de vigilance et d'activité, visitant et consolant les blessés et les malades, encourageant les habitants et les soldats, parlant à tous de Dieu et de la patrie et du secours qui devait arriver bientôt : « En-

» core un dernier effort, et leur délivrance était » assurée ^ mais il fallait que la population en- » tière, sans distinction d'âge et de sexe, fût » prête à se Soulever comme un seul homme et » à se porter sur les points menacés, «sinon pour » combattre, du moins pour fournir aux com- » battants les objets nécessaires à la défense. » En même temps, il faisait construire, en dedans des murailles à demi ruinées, des retranchements en terre, dernier boulevard derrière lequel les dernierâ survivants devaient se défendre jusqu'à la dernière extrémité.

Le 28 juin au matin, le canon des Turcs et un tumulte extraordinaire qu'on entendît dans leur camp, préludèrent à une nouvelle attaque des remparts. Pour en mieux assurer le succès, ils employèrent tous les genres de diversion.

Pendant que leur cavalerie courait bride abattue dans la campagne , leurs galères, embossées devant le port , croisait leur feu avec celui des batteries de terre, foudroyaient les

porlions du imir que l'explosion des mines n'avait pas fait sauter. Quand Mustapha crut l'œuvre de démolition assez avancée et TimpressioD de terreur assez forte, il donna le signal de Tassaut, et ses hordes s'élancèrent en rugissant comme des bêtes sauvages. Mais Louis Marti- [lengo était là, avec son arlillerie bien montée, 'bien servie et placée de manière à taire rouler, à chaque décharge, des files entières de Musulmans dans le fossé. Sur la brèche que la cannonade avait le plus élargie, on voyait Tintrépide Baglioni accomplir, avec une poignée de braves, , des exploits qui tenaient véritablement du pro- Wige. il y eut un moment où tous les regards se 1 fixèrent sur lui; ce fut quand on le vit se jeter, ' comme un lion, sur un turc (jui montrait par bravade ou par dérision, un drapeau chrétien pris à Nicosie , le tuer de sa propre main, et revenir, couvert do sang, de sueur et de poussière, avec ce trophée reconquis. O iour*hi, non-seulement rexallation fut à. son romble,

mais elle fut partagce par les femmes et les jeunes filles qui venaient porter et même ([uelqueibis lancer des pierres et des flèches. L'assaut dura sept heures de suite et fut renouvelé jusqu'à six fois ; et pendant tout ce temps, Tévêque avec tout son clergé se tint au milieu des conibattaulSj un crucifix à la main, leur rappelant la sainte cause pour laquelle ils versaient leur sang et les outrages que réservait à Timage du Christ l'ennemi farouche qu'ils avaient devant eux. Ces exhortalions j adressées à des soldats chrétiens déjà doués d'un invincible courage, les élevaient, pour ainsi dire, au-dessus d'eux-mêmes, ai leur donnaient, malgré leur épuisement , k force d'accomplir des choses qu'on pourrait appeler surliumaines.

Cette journée était la plus glorieuse de toutes ;. mais une trislessej voisine du désespoir, empêcha la population de Famagouste de la célchrer

par les réjouissances accoutumées* On commençait à souffrir de la faim ^ on était déjà réduit à manger les cliiens, les chevaux et les ânes, et il fallait payer jusqu'à quatre écus d*oi* un poulet pour un malade. On en ^int même jusqu'à supprimer la distribution de\'inaigre qu'on mêlait avec Feau trés-însalubre du pays, et qui, dans les chaleurs caniculaires, n'était pas moins nécessaire que le pain. De plus, on avait payé cher les avantages remportés sur les Turcs, et quoique leurs pertes se comptassent par milliers, tandis que celles des chrétiens ne se oomptaient que par centaines^ il était clair que, pour ces derniers qui n'avaient aucun moyen de se recruter, chaque victoire était un pas de plus vers la dure nécessité qu'il faudrait subir tôt ou tard. Cette conviction se renforçait tous les jours, en voyant le nombre sans cesse décroissant des braves que Bragadino ralliait autour de son étendard, et le nombre sans cesse croissant des

blessés et des malades qui encombraient les liôpitaux et les maisons. On se disait que les forces humaines avaient des bornes, et qu\ine capitulation, môme mal observée, aurait des conséquences moins affreuses qu'une résistance poussée jusqu'à l'extermination totale de la garnison.

Nul n'aurait osé faire cette ouverture de vive voix à l'héroïque Bragadino. On résolut donc de lui écrire et de lui faire remettre par l'évêque, une lettre suppliante, conçue à peu près en ces termes :

Illustre Seigneur,

« Vous voyez que tout est perdu. Le secours » n'arrive pas, la plus grande partie de la garni- » son a succombé, les murs sont démolis sur une » étendue de cinq cents pas, et il y a des brô- » ches assez larges pour qu'un char puisse y pas- )) ser. Non-seulement on a pratiqué un chemin

n couvert dans le fossé, mais Venceînte extén rieur*^ est en ruines, et on a élevé contre nous fl une montagne de terre qui domine nos forii- » ûeations. Les munitions et les travailleurs » nous manquent, et le canon détruit le matin 1» les réparations Taites pendant la nuit. S'il » restait quelque chance de voir arriver bientôt » la flotte des puissances clirétiennes, nous ub ^ï douterions pas du succès ^ mais puisque cet esn pûir est clii mérique, nous vous supplions hum- 1^ blement de consentir à une capitulation hono- M rable, plutôt que de nous exposer à voir nos » mères, nos femmes et nos enfants massacrés, » et à perdre la liberté avec Vhonneur et la vie. » Que le Dieu très-bon et très-grand vous pré- » serve ainsi que nous. »

Cette lettre navra le cœur du noble Bragadino, car il avait résolu de mourir sur la brèche plutôt que de se rendre. L'idée de devenir prisonnier des Turcs, après le massacre de Nicosie,

révoltait sa fierté personnelle , et révoltait en outre son cœur plus paternel que jamais pour les braves compagnons qui lui restaient encore, et dont le sacrifice était aussi résolument fait que le sien. Dans la perplexité cruelle où le mettaient deux devoirs incompatibles, il ne convoqua point un conseil de guerre , ni une assemblée des citoyens ; ou plutôt il en convoqua une, comme aurait pu le faire , dans des circonstances analogues, Godefroi de Bouillon ou saint Louis ; c'està-dire dans réglise, au pied des autels, là même où, quelques semaines auparavant, il avait juré devant tous et tous avaient juré devant lui de ne reculer devant aucun sacrifice, pour rester fidèles à leurs devoirs envers Dieu et envers la patrie. La messe fut dite par Tévôque , messe solennelle, s'il en fut jamais, et déjà funèbre par anticipation. Au moment de la communion, Bragadino s'avança pour la recevoir de la main du célébrant. L'émotion^esassistants était profon-

— 30O -^ de, mais contenue^ elle le fui inoins , quand h héros que cette cérémonie faisait tant grandir k leurs yeuK, eût récité d'une vois haute et ferme, Je saint évangile, et se fut prosterné sur les marches de l'autel, qu'il arrosa d'un torrent de larmes. Que se passait-il alors dans Tâme du principal acteur de cette scène muette et pathétique? L'église oij il priait et pleurait ainsi, était--elle sa montagne des Oliviers, en attendant qu'il trouvât hienlôt son Calvaire, et demandait^il a son Père céleste d'éloigner de ses lèvres le calice amer des braves, la honte d'une capitulation? Ou bien, averti par un pressentiment secret, portait-il ses vues plus haut, et consommait-il intérieurement le sacrifice sanglant qui devait dans quelques jours, le rapprocher de son divin modèle ?

Quand il se leva pour parler, ceux qui l'avaient supplié de capituler, cherchaient à lire dans son regard la réponse qu'il allait faire à leur suppli-

cation. Son regard avait toute la sérénité que peuvent donner la confiance et la résignation î mais ce dernier sentiment fut refoulé au fond de son âme , et la confiance seule dicta sa courte et ferme allocution, confiance en Dieu d'abord, puis dans ses compagnons d'armes et dans les promesses de la patrie, dont il voidait espérer Taccomplissement par respect pour ses concitoyens, par respect pour les puissances catholiques qui venaient de conclure une ligue sainte, par respect pour le Souverain-Pontife qui en avait été l'âme et le négociateur, et qui prêchait cette guerre comme une nouvelle croisade. Quant aux actes de violence et de brutalité auxquels on se croyait exposé, si la ville était prise d'assaut, il dit qu'il serait toujours temps de les prévenir, même à la dernière extrémité, par une capitulation htnorâble que les Turcs seraient trop heureux d'accorder à des gens qui savaient vendre si chèrement leurs vies. Puis, invoquant le témoignage de Tin-

trépide Baglioni à Tappui du sien , il affirma, qu'avec le secours de Dieu, la place, malgré le nombre si réduit de ses défenseurs, pourrait encore lenir quinze jours, et il demanda ce nouveau délai au dévouement, tant de fois éprouvé j de ses auditeurs*.

Jamais réloquence militaire n'obtint un plus heaQ triomphe. On oublia, pour un moment, et la sainteté du lieu et Tauguste sacrifice qui nV vait été qu'interrompu , et on répondit , par une acclamation unanime , aux ne blés paroles qu'on venait d'entendre. Ces visages, naguère si hâves et si abattus, se coloraient d'une ardeur martiale, et les corps les plus afiFaiblis semblaient retrouver des forces surnaturelles. Ce n'était plus seulement pendant quinze jours , comme l'avait demande Bragadino, mais pendant vingt jours et

1 Ce discours, et ceux que nous ^vons déjà cités, sont donnés en latin dans Topuscule de Riccoboni. Leur biièvelé les fait bien plus ressembler à des résumés qu'à des ampliticalions

même davantage , qu'on voulait prolonger la défense. De nouveaux préparatifs furent donc ajoutés à ceux qu'on avait déjà faits, et la fonderie de canons qui avait été organisée dès le commencement du siège, multiplia les moyens de résistance et de destruction entre les mains du terrible Martinengo. C'était par là qu'on pouvait compenser un peu la disproportion numérique des forces; car l'artillerie des Turcs, toute formidable qu'elle était par le nombre et le calibre des pièces, visait plutôt à démolir les remparts qu'à cribler leurs défenseurs, et l'art de démonter les a£Pûts et de déterminer la direction des feux verticaux, était encore dans son enfance.

Trois jours après la touchante cérémonie que nous avons racontée , une attaque plus furieuse encore que les précédentes , parce qu'elle était commandée par Mustapha en personne, fut dirigée sur plusieurs points à la fois. Partout les en

nemis trouvèrent les défenseurs dair-semés^, mais inébranlables. Ils reyinrent-a beharge jusrqu'à sept fois , et fureat cbacpe fcHS repoissés avec des pertes énormes^ Ejifin ils parvinrent a se rendre jjjpaitrôs de 4a dei»14uné qui couvrait une des portes. Cet ouvrage était miné. Gentçinquimte chrétiens y soutenaient une lutte désespérée contre quinze cenls Turcs ! Il fallut obéir à lu dure loi de la nécessité militaire. Le feu fut mis a la mine , et les assiégeanls et les assiégés lancés pèle-nièle par Texplosion , couvrirent ces décombres fumants de leurs cadavres noircis et mutilés.

C'était encore un succès, mais trop chèrement acheté par la perte irréparable de cette poignée de braves. Pour s'épargner de pareils regrets à l'avenir, on eut recours à des précautions qui furent si habilement combinées, que deux jours après, c'est-à-dire le 4 juillet, quand Mustapha ordonna de recommencer l'assaut, les sept cents

hommes qui y montèrent les premiers, sautèrent en Tair avec un fracas épouvantable, sans que cette exécution coûtât la vie à un seul soldat chrétien.

Les Turcs ne voulurent plus risq<|r cette dangereuse expérience ; et ils laissèrent aux assiégés un répit de dix jours, soit pour se remettre de leur épouvante, soit pour préparer un nouveau moyen d'attaque, soit pour attendre Teffet des offres de capitulation qu'on faisait parvenir" dans l'intérieur de la place, et auxquelles Bragadino dédaignait toujours de répondre.

La journée du 14 juillet fut terrible, et la plus brillante de toutes pour Louis Martinengo qui défendit son poste avec une ténacité contre laquelle vinrent se briser tous les efforts des assaillants. Ce poste était la broche la plus large, et ils s'étaient criïs sûrs de la franchir. Ne pouvant en venir à bout par le fer, ils recoururent à de nouvelles armes. Ils entassèrent entre la demi-

tune et la porte eu H de, unit grande quniUité d'arbres résineux auxquels ils mirent le feu, de sorte que les assiégés, aveuglés et suffoqués par une fumée épaisse et fétide que le vent poussait de leur côtjài^ se voyaient hors d'état de continuer la lutte corps à corps. Dans leurnaïf désespoir, ils dépensèrent le peu de vin qui leur restait encore, à éteindre Tincendie; mais ce sacrifice fut en pure perte, ainsi que celui de leur repos nocturne pendant les trois nuits qui suivirent* La conflagration devint de plus en plus dévorante et prit enfin de telles proportions, que le chroniqueur la compare à une éruption de l'Etna. Pendant ce temps, Vartillerie des Turcs continuait ses décharges. Un boulet égaré ayant percé le toit de la Gurie ou palais épiscopal, vint atteindre mortellement le saint évêque Regazzoni qui avait été pour Bragadino ce que le grand-prêtre Aaron avait été pour Moïse, mais

qui ne mourut pas aussi rassuré que lui, sur la délivrance de son peuple.

En effet, le délai de quinze jours qui avait été demandé aux habitans de Famagouste, expirait au moment même où leur pasteur nieurait des suites de sa blessure. C'était à la fois une grande douleur patriotique et une grande douleur filiale^ mais il y avait dans ce double sentiment quelque chose de morne et de4éprimé qui excluait le désir de la vengeance. Déjà le découragement des citoyens commençait à gagner quelques soldats épuisés de la garnison, quand tout icoup un prisonnier chrétien, échappé des mains des Turcs, vint annoncer que Talarme était dans leur camp et qu'on y croyait à la prochaine arrivée de la flotte libératrice dont Tavant-garde avait été, disait-on, aperçue vers la pointe oceidentola de l'île. A cette nouvelle, tous les coeurs tr^i» saillirent d'espérance et de joie, et le» déffion»^ trations bruyantes qui éclatèrent partout, d^M»

les rm dans les églises et jusque sur les remparts, n'échappèrent pas au général Ottoman.

Devinant sans peine la cause de ce brusque changement, il aurait bien voulu achever sa conquête, avant que son armée fut placée entre deux feux-, mais de quelles armes pourrait-on se servir contre ces âmes indomptables qu'on trouverait sans doute plus exaltées que jamais? La victoire devrait ùtre achetée par des torrents de sang, et on en avait déjà tant versé ! La terre ne suffisait plus autour du camp pour les milliers de cadavres qu'il fallait enterrer chaque jour! Et Ton était au plus fort des chaleurs caniculaires ! Enfin, Mustapha ne voulut pas exposer ses troupes à un trop sanglant échec, et il fit hisser le drapeau parlementaire. Dèi que la garnison eût répondu à ce signal, il fit partir un messager avec une lettre enfermée dans une bourse d'or et scellée de son sceau. Elle était adressée au commandant Bragadino qu'on invitait à capi-

tuler aux conditions qui lui paraîtraient convensd)les, et on lui demandait une réponse. « Vas » dire à ton maître, répondit le Léonidas chré- » tien, que je défendrai cette ville jusqu'à la » mort-, )) et il ordonna à l'envoyé de répartir sur-le-champ.

On fit donc de part et d'autre les préparatifs du dernier acte de ce terrible drame. Bien que les murs n'offrissent plus que des monceaux de ruines, Mustapha n'osa pas les faire escalader en présence de leurs défenseurs. Il comptait moins sur le courage de ses soldats que sur l'effet des mines, et il en dirigea plusieurs vers les points où tout annonçait que la résistance serait le plus opiniâtre.

Ce fut par l'explosion simultanée de cinq d'entre elles que commença, le 28 juillet, cette lutte gigantesque qui dura trois jours et dont il n'y a peut-être pas un autre exemple dans l'histoire militaire des peuples modernes. Le général

Oltonian avait juré de prendre la ville avant le roiicherdu soleîL A peine cette première détonation, qui ébranla au loin le sol par sa violence j se fut-elle fait entendre j que ïes chrèliem^ dit la cliroiïique, furent assailUs par une grêle de pierres et de flèches, cl par une lempète d'arliîîerie qui reB&emblaU aux éclats redoithïés de la foudre tels qu'on se les figure^ quai i ils serviront d'accompagnement à la d re catastrophe du monde. On peut dire qnt soignée de chrétiens qui bravait toutes ces harges, combattait vraiment à Fombre \ car l'air était tellement obscurci par les tourbillons de poussière et de fumée, qu'on ne voyait plus ni ciel, ni terre, ni amis, ni ennemis-, et Ton était tellement assourdi par tant de bruits divers, que Touïe n'était pas moins troublée que la vue. Au milieu de cette épouvantable confusion, Bragadino gardait un imperturbable sang-froid, se rhontrant partout où la défense faiblissait, non pas faute de cœurs mais

faute de bras -, assignant leurs postes aux guerriers épuisés qui voulaient mourir sous ses yeux, aux prêtres et aux moines qui tenaient le crucifix d'une main et la hallebarde de Vautre ; aux femmes enfin qui partagèrent héroïquement les travaux et les angoisses de cette journée. Les brèches, défendues par quelques vivants et obstruées par les cadavres des morts, ne purent être franchies par les assaillants, malgré l'espèce de rage qui les animait, et malgré l'explosion de deux autres mines qui éclatèrent vers le milieu du jour. Mustapha, résolu à ne pas lâcher prise, fit retourner ses troupes à la charge aussi souvent que le permettaient leur épuisement et l'espèce de stupéfaction que leur causait une résistance qui semblait dépasser la mesure ordinaire des forces humaines. Enfin, une heure avant le coucher du soleil, il ordonna la retraite, consolé de ses pertes énormes par celles qu'il avait fait essuyer aux chrétiens, et qui, n'étant

jtas réparables comme les sipnnes, lui doîiîiaienL V espoir d'un succès décisif pour le lendemain. L'artillerie turque recommença donc, le jour i ses détonations et ses ravages, et les

3 la (lotte joignirent leur feu à celui des is, n signal donnée tous ceux quu a , ou l'épuisement, ou la

rr uis ns le camp, s'élan-

I mYiigeSj pour donner à la

place un 'était un dimanclie.

Le journal di are de détails sur les

^derniers moL, de cette lutte héroïque, ne nous dit pas comment les chrétiens le célébrèrent -, mais on serait tenté d'attribuer à une intervention miraculeuse le succès qui couronna leurs armes dans cette journée encore plus sanglante que les autres. Les Turcs, honteux de se voir repoussés par une poignée de soldats, presque tous malades ou blessés, revinrent, ee jour-là, jusqu'à neuf fois à la charge; mais enfin

ils furent encore obligés de lâcher prise, après avoir jonché le fossé d'une nouvelle couche de leurs cadavres.

Les pertes des assiégés avaient été, vu leur petit nombre, très-considérables. C'étaient toujours les guerriers d'élite, ceux en qui la force répondait encore au courage, qui se tenaient sur la brèche, pour empêcher Tennemi de la franchir. Presque tous ceux-là avaient succombé dans les deux dernières attaques, et ceux qui avaient survécu, avaient perdu trop de sang, pour pouvoir se tenir debout. Ceux qui n'étaient pas affaiblis par leurs blessures, l'étaient par la faim, au point d'avoir à peine la force de se servir de leurs armes. Deux petits pains et quelques gouttes d'eau potable, voilà tout ce qu'on distribuait à ces malheureux soldats, môme dans les jours où ils avaient à combattre, sous un soleil brûlant, pendant huit ou dix heures consécutives. Et cependant la confiance dans Bragadino

était inébranlablei et celle de ce héros dans là prochaine arrivée de la flotte chrétienne, n'était pas encore entièrement détruite ! On ne partageait pas âon illusion, mais on ne murmurait pas- Seulement il voyait de tristes regards se fixer avidement sur Thorizon lointain ou se tourner avec angoisse vers la pointe occidentale de l'île. Le contraste de sa sérénité avec tant de sinistres symptômes qui se multipliaient autour de lui, était une énigme inexplicable pour tous ceux qui rapprochèrent dans ces lamentahles journées.

Mais ce qui est plus inexplicable encore, c'est / sa dernière victoire, dans la matinée du 31 juil-

let, quand, avec une poignée de défenseurs à demi-morts ', il repoussa le septième et dernier assaut, qui, à la différence des précédents ne fut renouvelé que trois fois, et ne dura que jusqu'à

1 Cumque ter aggressio renocata esset^ ter a semimortuU defen»m

soribHs fuit rtpuisa, (Journal du Siège.)

midi, soit que les Turcs fussent eux-mêmes épuisés par cette succession de combats meurtriers, soit qu'une impression superstitieuse ne leur permît pas de voir des hommes ordinaires dans ceux qui leur avaient opposé une si inconcevable résistance.

L'heure fatale était venue. En faisant, pour la dernière fois, la visite des fortiûcations, Bragadino trouva toutes les tours démolies, tout le mur d'enceinte en ruines, les fossés comblés par les cadavres et les décombres; ce fut bien pis, quand il fit la revue de la garnisoi) et des magasins d'approvisionnements. Une restait plus ni poudre, ni vivres d'aucune espèce, et l'on pourrait ajouter qu'il ne restait plus de soldats ; car on ne pouvait plus appeler de ce nom les spectres livides et affamés répartis entre les divers postes qu'ils pouvaient encore occuper, mais non plus défendre. Les foudres de Louis Martinengo, si justement redoutées des Turcs, étaient désor-

maïs imiettes, faute de matière pour les forger, faute de bras pour les lancer. En un mot, tous les services Tiianf[uaient a la fois, et 11 n'y avait plus à choisir qu'entre la capitulation et la mort^ ou plutôt le choix était tout fait, puisque Bragadino s'était lie par une promesse solennelle envers les habitimts de Faniagouste^ le jour où il leur avait demandé ce délai depuis longtemps expiré.

Il y eut des visages qui se contractèrent de douleur et des joues qui s'humectèrent de larmes, pendant cette délibération. Il y eut des officiers qui, pour ne pas souiller Thonneur du drapeau, proposèrent d'ouvrir les portes, de fondre sur les Turcs Tépée à la main, et de se faire jour à travers leur camp. Mais, en supposant que cette tentative désespérée dût réussir, que deviendrait-on dans une île où Ton n'avait plus ni place forte, ni moyens d'embarquement, et comment une poignée de soldats, presque tous

malades ou blessés, pourraient-ils combattre en plaine, un ennemi cinquante fois plus nombreux qui n'aurait besoin, pour les écraser, que d'une seule charge de sa cavalerie?

Pendant qu'on discutait ainsi les diverses chances de salut, on vit flotter le pavillon parlementaire que les Turcs venaient d'arborer. Cette initiative de leur part satisfit la garnison qui jugea dès lors que l'honneur militaire était sauf, et qui se laissa persuader que les Turcs observeraient la capitulation avec cette même binne foi dont ils avaient fait preuve au siège de Rhodes et dans la guerre de Hongrie. On voulut absolument oublier le massacre de Nicosie.

Dès que les chrétiens eurent répondu à l'invitation pacifique du général ottoman, ce dernier envoya conclure un armistice et remit au lendemain le règlement des conditions définitives. Les pourparlers avaient commencé le l®"" août, le lendemain même du dernier assaut, et se ter-

m le 5. L'échange des otages donna

M le scène déchirante où Ton vît Bragadino

nême ainsi que rintrépide Daglioni, partager rémotion générale. Quant à Louis Martinengo, il était lout occupé de ses canons, et il croyait sans doute que son nom serait deshonoré, s'il les laissait au pouvoir de rennemi; car il ût insérer une clause spéciale dans les articles de la capitulation, pour que les chrétiens pussent emporter toute l'artillerie qui se trouvait dans la viUe et sur les remparts.

L'envoyé de Mustapha jurait par sa tête, que toutes les conditions proposées par Bragadino, seraient acceptées par son maître. Il fut donc convenu que la garnison sortirait avec ses armes, son bagage et toutes ses batteries, et qu'elle serait transportée, sur trois galères turques et huit petites barques, dans l'île de Candie, avec des provisions suDSsantes et avec tous les égards dus au courage malheureux. Les habitants de Tlle

ne devaient être molestés ni dans leurs biens,^,hi dans leur honneur, ni dans reaùçrcice de leur culte, et ils devaient être libres, pendant deux ans, de quitter leur patrie ou d'y rester.

Le général ottoman ratifia tous les articles de la convention, hors celui qui tenait le plus au cœur de Louis Martinengo, Il fallut sacrifier tous les canons, a Texception de cinq, qui furent accordés aux assiégés pour satisfaire les exigences de l'honneur militaire. Si, d'un côté, cette restriction était douloureuse, de l'autre, elle semblait mettre hors de doute la bonne foi de Mustapha dans toute cette négociation *, et ceux en qui le souvenir de la capitulation de NiçcNsie^ nourrissait une incurable défiance, ne poreat s'empêcher d'être ébranlés par la lettre suivante qu'un janissaire vint apporter à Bragadino.

Mustapha, chef suprême de Tannée Turque, à Marc-Antoine Bragadino, commandant de Famagouslt, Salut.

H Je ne puis te dire combien je désire con-

n nattre ta personne, après avoir si longtemps n éprouvé et admiré ton courage. Tu recevras de » moi toutes les marques possibles do Inenvei!t> lance, ainsi que du graud et puissant Sélim, 1» mon maître, à qui je rendi'ai témoignage de n tes exploits. J'ai assiégé et pris beaucoup d'au- « très villes très-bîen fortifiées, mais je n'ai »ï trouvé mille part autant de difficultés qu'à 1^ Famagoustèj à cause de la valeur incom parais ble dont toi et les tiens vous avez fait preuve, « et qui m'impose le devoir de vous traiter avec » humanité. Ayei donc bon courage, et s*il est » quelque chose en quoi je puisse vous corn- » plaire, vous pouvez compter sur ma libé- » ralité. »

A cette lettre en était jointe une autre qui garantissait aux habitants de Famagouste leurs biens, leur religion, et la liberté d'émigration. Le H août, les gîilères promises entrèrent dans le port et Ton commença l'embarquement des

femmes, des enfants et des malades. Cette opération, à laquelle concouraient également les chrétiens et les Turcs, donna lieu à des échanges de bons procédés et à des témoignages de sympathie militaire, qui firent que les fronts et les cœurs s'épanouirent bientôt de part et d'autre. Mais comment exprimer la stupéfaction des se(ldats et des officiers musulmans, quand ils virent défiler la petite garnison qui avait repoussé de si formi-* dables assauts? Les chrétiens, de leur côté, pouvaient à peine en croire leurs yeux et leurs oreilles, en voyant cet immense appareil de forces et de machines, et en écoutant le récit que leur faisait un lieutenant de Mustapha, chargé de surveiller l'embarquement. 11 leur racontait, avec une franchisé qui avait sa source dans l'admiration, que les pertes essuyées par les Turcs, pendant toute la durée du siège, ne s'élevaient pas à moins de quatre-vingt mille hommes ! que, sur les 250,000 combattants qui avaient été trans-

porlés successivenienl dans File de Chypre, plas de 2<XX000 avaient été employés au siège de Famagouste ^ qu'on avait construit dix-sept redoutes pour battre la ville, et fait sauter neuf ^ milles plus fortes que toutes celles qui avaient été pratiquées jusque-là; enfin qu'on avait mis en batterie cent quatorze pièces de canons, dont quatre, appelées iasrtîsgues, étaient d'un calibre qui surpassait tout ce qu'on vit de plusforciidahle en ce genre dans le cours du 16^ siècle.

Pendant que les chrétiens se laissaient aller à l'orgueil bien légitime que leur faisaient éprotiver cette énumération et ce contraste, Mustapha ne perdait pas de vue son infernale machination. Sur la demande de Bragadino, il lui expédiait, avec tout Tempressement d'une courtoisie chevaleresque, quelques navires de plus pour le transport des troupes -, et, pour ourdir plus sûrement sa trame, il ajournait l'occupation de la ville, et voulait bien que la garde en fut provisoirement

confiée à un officier vénîtieiiv^ nommé Laurent Tiepolo , que Bragadino lui-même , dans son aveugle confiance, avait désigné pour ce poste plein de J>érils.

Le 14 août, l'embarquement de la garnison se trouvait à peu près terminé. Un soleil radieux se leva sur la journée du 15, comme pour éclairer les magnificences du culte catholique dans cette fête solennelle ^ mais Téglise s'associait au deuil de rarméé,.etles cloches et les (imons restèrent également muets. La tristesse m fut pas moindre dans le port que dans la ville; au lieu d'y voir flotter les banderoUes vénitiennes en honneur de la Vierge et de k patrie, on ôVwt devant soi le croissant de Mahomet, et c'était sous la protection de cet emblème, qu'il fallait voguer vers l'ile de Candie î joignez à cela les sombres pressentiments dont plusieurs ne purent se défendre, en voyant Bragadino, Baglioni et Louis Màrtinengo partir, à la vingt-unième heure du jour.

avec réUtede leurs offieiers, pour le falal rende/.vous ((ûi leur avait été assigné par le général ottoman.

A quelque distance du port, ils trouvèreot un cortège de cavaliers turcs, dont le chef les fit monter sur des chevaux richement caparaçonnés- Bragadino marchait en tête, non plus avec les insignes du commandement militaire, qu'il avait déposéj mais dans son costume de magistrat vénitien, c'est-à-dire, vêtu desarobe rouge, et faisant porter sur sa tète un parasol de même couleur, qui était une des marques de sa dignité.

A peine eurent-ils mis pied à terre devant la tente de Mustapha, qu'on leur ût déposer leurs armes; et lui-même, après les avoir salués avec toutes les démonstrations de la courtoisie la plus royale, les introduisit comme des hôtes qu'il lui tardait d'honorer et d'entretenir. Ensuite il s'assit auprès d'eux et leur adressa quelques compliments sur la belle défense qu'ils avaient faite.

Puis tout-à-coup, changeant de ton et de visage, et se tournant brusquement vers Bragadino :

» Ou' as-tu donc fait^ s'écria-t-il d'une voix tremblante de colère, qu'as-tu fait de mes prisonniers, que tu gardais dans la forteresse?-— Ce que f en ai fait ? répondit Bragadino , sans s'émouvoir , les uns sont restés dans la forteresse, les autres ont Hé transférés à Venise. — Comment, reprit Mustapha, tout rouge de fureur, et avec un accent qui ressemblait de plus en plus au rugissement d'une bête féroce , comment, tu oses ajouter le mensonge

au crime que tu as commis en les mmsacrant tous ? Et qu^as'tu fait de tes provisions de vivres ? —Nous avons tout consumé, répondit fièrement son interlocuteur. »

Cette réponse détermina l'explosion de toute la rage qui s'était accumulée dans l'âme de Mustapha, depuis le commencement du siège. 11 se leva, la fureur dans les yeux et l'écume à la bouche, et dégainant son cimeterre, il se mita bon-

dîr, comme un tigre, devant sa victime, entremêlant sans intermittence, lesmenaceset les cris, et lui reprochant de n'avoir pas capitulé plus tôt et de lui avoir tué inutilement tant de milliers d^hommes. Puis, après avoir donné Tordre de les arrêter tous, il se jeta sur Bragadino , auquel il coupa Foreille droite; et il ordonna à un de ses janissaires de lui couper Foreille gauche, pendant quelui-môme s'élançait àla porte de sa tente pour donner le signal du massacre de tous les chrétiens qui se trouvaient dans le camp , signal qui fut si bien compris , qu'environ trois cents d'entre eux furent immédiatement égorgés.

Mais ce n'était là que le prologue de la tragédie sanglante dont il voulait repaître ses yeux. Les trois grands coupables étaient là, à savoir, Baglioni, Martinengo et Bragadino; et ce dernier comme le plus coupable de tqus, fut condamné à voir d'aussi presque les bourreaux eux-mêmes, l'exécution de ses deux frères d'armes. Après

quoi, le même glaive qui leur avait tranché la tète, fut passé encore tout sanglant sur la sienne , et quand on crut lui avoir donné un avantgoût suffisant de la mort, on le jfiUsL la face contre terre, on le foula aux pieds, on le traîna dans la poussière, et le féroce Mustapha, lui crachant au visage, répétait son insultante question : « Maintenant où est ton Christ, et que ne vient-il te délivrer de mes mains? A toutes ces tortures et à tous ces outrages , Bragadino , initié sans doute au mystère de ces souffrances, n'opposait qu'une angélique douceur et une héroïque résignation. Pas une plainte, pas un reproche ne s'échappa de ses lèvres, qu'il ne remuait que pour prier. Il y eut des Turcs qui se laissèrent gagner par l'attendrissement , et il se trouva parmi eux des âmes généreuses qui, ne pouvant rien pour sauver la principale victime, parvinrent à soustraire au sabre des janissaires, plusieurs des jeunes pa-

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triciens qui avaient figuré dans le cortège du malheureux Bragadino V

Pendant ce temps, d'autres scènes affreuses se passaient à^m la^ ville et dans le port. Des hordes non moins avides de meurtre que de pillage, s'étaient jetées sans pitié sur les habitants sans défense, et n'avaient respecté ni l'âge, ni le sexe*, puis ils avaient envahi les galères oi!i étaient entassés les soldats désarmés de la garnison, assommant les uns à coups de bâton, enchaînant les autres aux bancs des rameurs, et les réduisant tous au dernier dénûment, en attendant la servitude.

Quant à Bragadino, la haine qui le poursuivait était trop raffinée, pour qu'on lui infligeât immédiatement son supplice. Après un empri-

* Les plus intéressants parmi ces jeunes héros étaient deux rejetons de la famille MarlinengO; qui servaient comnae officiers d'artillerie, sous les ordres de leur parent, Louis Martineugo.

sonnement de trois semaines, durant lequel il n'eut que Dieu pour témoin et pour consolateur de ses souffrances, il fut conduit sur la place de Famagouste, dont les habitants purent le reconnaître à son attitude et à sa démarche, mais non plus à ses traits, que l'enflure et les meurtrissures de son visage avaient complètement défigurés. Les plaies qu'avait laissées l'amputation des oreilles, n'ayant pas été pansées depuis vingt jours, étaient affreuses à voir, et, comme la chaleur caniculaire en avait hâté la putréfaction, il en résultait une impression pénible pour tous les sens. Quoiqu'il eût à peine assez de forces pour se tenir debout, on le promena par toute la ville, au milieu des huées des infidèles qui mettaient de grosses pierres sur ses épaules, ou le roulaient par terre, ou lui adressaient des questions obscènes. Arrivé dans le port, en vue de ses frères d'armes consternés, il fut attaché à une planche et hissé au sommet d'une vergue»

toujours par Tordre de Mustapha qui le suivait partout^ et lui demandait, avec des éclats de rire, s'il n'apercevait pas la flotte chrétienne dans le lointain? Cette torture, qui disloqua tous ses membres, dura une demi-heure; et, comme ses bourreaux, en le voyant chanceler sur le pont, redoublaient les outrages et les mauvais traitements, vom pouvez déchirer et démembrer mon eorpSy leur dit-il avec calme , mais vous ne pouvez rien sur mon âme.

Restait la dernière épreuve, la plus terrible de toutes, mais aussi la plus décisive pour caractériser son sacrifice et pour changer sa couronne civique en couronne de martyre. Au milieu de la grande place était planté un poteau, au sommet duquel flottait, dans les jours de fête, le drapeau de la République, maintenant remplacé par le Croissant \ ce fut là, sous cet emblème odieux d'un triomphe insolent, que Bragadino, après avoir été dépouillé du dernier de

ses vêtements, fut attaché comme à un ignoble carcan, pour être écorché vif, pendant que le féroce Mustapha, placé sur un balcon en face, pourjouir deson suppUce ou de son apostasie, cherchait à ébranler sa constance en lui criant à plusieurs reprises : Fais-toi Turc^ et tu auras la vie sauve. Mais la victime, sans rien répendre à ces paroles, tenait toujours les yeux fixés vers le ciel, comme si la vision céleste, qui ravit jadis saint Etienne lapidé par les Juifs, lui eût aussii apparu dans ce moment suprême. L'aflfreuse opération, commencé par les reins et continuée paries épaules, au lieu de lui arracher des cris et des contorsions, comme on s'y était attendu, fut supportée avec une force d'âme dont on ne donne qu'une faible idée, en l'appelant héroïqt». Chaque fois que le couteau de l'exécuteur tranchait plus énergiquement dans le vif, le supplicié, que nous pouvons désormais appeler le inartyr, accentuait plus fortement une formule

de résignation, de cooGance uu d'amour, empruntée soit aux psaumes, soit à la liturgie de rÉgUsé, comme si à chaque élancement de douleur avait répondu un élancement de F âme vers son Dieu. Quand les chrétiens, confondus dans la foule, Teurent entendu répéter deux fois : In manus tnas^ Domine^ commendo spiritum meiiMi ils crurent que ces paroles, prononcées d'une voix presque expirante, seraient les dernières-, mais non, il y en avait de plus sublimes et qui étaient encore plus dignes d'une pareille fin -, et celles-là, il les emprunta de même au Calvaire, comme si toutes ses autres réminiscences avaient été effacées : Pardonnez-leur, Seigneur, parce qu'ils ne savent ce qu'ils font. Après ce dernier trait de ressemblance avec son divin modèle, il laissa tomber sa tête sur sa poitrine et rendit l'esprit.

La vengeance de Mustapha n'était pas encore satisfaite. Non-seulement il voulut (juc l'opéra-

tien fût achevée, mais il fit couper le corps en quatre diorceaux, pour les exposer dans les quatre principaux quartiers de Famagouste, Par une dérision plus lâche encore que sa barbarie, il ordonna d'empailler la peau et de la revêtir du costume de magistrat vénitien ; après quoi elle fut promenée dans la ville sur une vache, avec le parasol rouge qui avait servi à Bragadino comme emblème de sa dignité. La tète resta plusieurs jours plantée sur le fer d'une lance, exposée aux insultes des uns , à la vénération des autres, vénération qui se changea bientôt en un culte nocturne, quand les chrétiens virent, pendant trois nuits consécutives, une auréole lumineuse resplendir autour de cette tête, qui exhalait en même temps le parfum le plus suave *.

Telle avait été la terreur répandue par les exploits de la garnison de Famagouste parmi les

< Le journal du Siège dit que ce miracle est attesté par plusieurs historiens, entreautres par Pierre GiustiniaDi.

populations iiKisulmanes de V Asie mineure et des îles, que Mustaplia crut ne pouvoir les rassurer qu'en leur envoyant ^ avec la peau du grand ennemi de rîslamisnie , les têtes de Louis Martinengo et de Baglioni dont les noms étaient presque aussi redoutés que celui de Bragadino luimême. Le 20 octobre, il partit avec sa flotte pour aller déposer ces trophées barbares aux pieds du Sultan son maître, et pour jouir de la faveur insigne à laquelle il se croyait appelé par sa récente conquête. Mais bientôt de sinistres rumeurs vinrent troubler les jouissances de son orgueil. On parlait d'un désastre inoui, essuyé parla flotte du Grand-Seigneur, à Ventrée de la mer Adriatique. Chaque jour, et, pour ainsi dire chaque heure ajoutait à la consternation publique; des galères à moitié désemparées, privées de leurs agrès et d'une bonne partie de leurs équipages, arrivaient, l'une après Tautre, à des distances très-inégales -, et ce n'était pas la

tempête qui les avaient battues et dispersées. Un grand coup venait enfin d'être frappé par la ligue que le chef de l'Église avait eu tant de peine à former contre T ennemi commun. Une bataille navale, telle que le monde n'en avait pas vue depuis celle d'Actium, venait d'être gagnée le 7 octobre à Lépante, et cette victoire était révélée le jour même au Souverain-Pontife par une vision miraculeuse *, pendant que Mustapha célébrait ses orgies sanglantes dans l'île de Chypre et dans TAsie mineure. Ainsi le plan providentiel se déroulait peu à peu, dans toute sa magnificence, aux yeux des guerriers chrétiens qui avaient survécu à la catastrophe de Famagouste. Eux et leurs frères d'armes, morts pendant le siège ou immolés depuis, avaient été, dans cette

1 Voir le chap. 25 de Thistoire de saint Pie V, par M. le comte de Falloux. Ce chapitre et les suivants contiennenl des détails pleins d^intérêt sur le rôle que joua la papauté dans cette guerre.

grande campagne marilimej comme les enfants perdus de la République, ou plutôt de la chri> tienté toute entière ^ car cette guerre fut une véritable croisade, el rien ne lui manqua pour ôtre appelée sainte, ni les exemples d'héroïsme et de piété, ni les prières et les bénédictions des peuples, ni les signes non équivoques de la protection du ciel.

Mais au milieu de rivresso qui suivit la victoire, au milieu des triomphes qui furent décernés aux généraux vainqueurs, tant à Rome qu'à Venise, on oublia peut-être un peu trop les héros de Famagouste, pour ne se souvenir que de ceux de Lépante. On ne réfléchit pas assez à la part qu'avaient eue de loin au succès de cette ournée ceux qui avaient empêché Mustapha d'aller renforcer la flotte et Tarmée qui menaçaient les côtes de Tltalie. Quand le sénat vénitien décida que des statues en bronze seraient érigées à Veniéri et à Barbarigo qui avaient corn-

mandé à Lépaiite, non-seulement il perdit de vue les droits qu'avait BragadSno à ce témoi* gnage de la reconnaissance publique, mais, dans les négociations qui amenèrent la conclusion de la paix avec la Porte Ottomane, il négligea de stipuler la restitution du trophée qui avait été l'objet de tant de profanations impies et qui aurait dû avoir à ses yeux la même valeur qu'une relique des catacombes. La peau du martyr de Famagouste resta dans Tarsenal de Constantinople ; et la patrie qu'il avait si généreusement servie, ne l'aurait jamais recouvrée, sans le dévouement d'un esclave chrétien qui fut appliqué à tous les genres de tortures et souffrit tous les tourments que la cruauté musulmane put inventer, pour avoir soustrait à la vigilance des gardiens ce monument d'une victoire qui avait tant coûté'! Quand les Vénitiens eurent enfin

^ Cet esclave était de Vérone et s'appelait Polidoro, il fat racheté par Antoine Bragadino, frère du héros , et obtint,

dans ses vieux jourS; une pension de la République.

sous les yeux le fruit de cet Ivéroîque larcin, ils se souvinrent des services de Bragadiiio, et lôj uiotleslo niotuuiient, qu'on voit encore aujourd'iiui dans Téglise de Saint-Jean-et-Paiil, surmonté de Turne qui contient la précieuse relique, fut un hommage assez tardif rendu à la ! mémoire du héros-martyh, qu*on pourrait appeler le dernier des croisés, au môme litre (jue Brutuii et Cassius furent appelés les derniers des Romains,

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