‹ Les quatre martyrsChapitre 6 sur 7 · II · texte numérisé non relu

II

directement àrâmé et à rimagination de Sarah*) au lieu de chercher à lui communiquer sa conviction, il s'eflForça de lui fair^ partager son en*thousiasme pour la religion où il avait eu le bonheur de naître.

La veille de Noël, se sentant pénétré plus vivement que jamais delà grandeur du mystère, il composa pour elle une ode bien supérieure à tout ce qu'il avait fait jusqu'alors, et quand le peintre Gastello eut mis la dernière main à son portrait, il envoya le poêriïe et le tableau à Sarah Sulham avec une lettre appropriée aux émotions que la vue de Tun et la lecture de l'autre devaient nécessairement exciter en elle. Il se croyait d'autant plus sûr de porter un coup décisif, qu'il n'avait pas écrit cette lettre lui-même ; ses souffrances , dont elle était la principale cause, l'avaient forcé de recourir à une main étrangère. Il parlait d'abord avec un calme effrayant du déclin de ses forces et des symptômes de

destruction qui commençaient à se manifester en lui; puis il prenait un autre ton pour la supplier de recevoir de lui, quand il en était encore temps, le seul don vraiment digne d'elle qu'il eût à Ini offrir, c'est-à-dire la foi en Jésus-Christ. 11 lui citait l'exemple d'une juive de Modène, nommée Esther, qui venait d'abjurer sa religion pour embrasser celle des chrétiens. 11 lui mettait sous les yeux le danger qu'elle courait d'être confondue parmi ceux dont il est dit dans l'Écriture : Quorum periit memoria cum sonitu; et il lui disait avec le prophète Isaïe : Quand briseras-tu tes liens, ô fUle captive de Jérusalem?

La réponse que Sarah fit à cette lettre aurait mis le comble àti bonheur d'Ansaldo , si pour être heureux il lui avait suffi d'être l'objet de la plus vive affection. Son portrait avait été accueilli par elle avec de tels transports, qu'il crut devoir la conjurer de s'abstenir de celte espèce de culte envers son image-, il repoussait de même.

par goût autant que par moâjestie, les qualifications trop flatteuses qu'elle lui donnait, entre autres celle de mio sole, num ^eïl, a Toccasion de laquelle il lui adressa ces belles paroles : Pensez que mon soleil, à, taùfi, ii4st plus bien loin de son coucher^ et a)itoM:pit'il dis-paraisse sans retour ^ laissez-moi vous en procurer un autre qui brille d'une lumière éternelle.

Une chose l'avait effrayé dans cette réponse de Sarah, c^était le danger qu'elle avait couru pendant une maladie qui n'avait duré que quelques jours, mais qui avait failli Tentraîner dans la tombe, c'est-à-dire la séparer de lui pour jamais, puisqu'il ne lui serait plus resté d'espoir même pour l'autre vie. L'idée qu'il n'avait aucune garantie contre cet affreux malheur, le plongea dans une sombre tristesse qui ne fit que croître de jour en jour , et il se trouva si aflligé de corps et d'esprit , que celte an-

née-là il refusa de prendre la moindre part aux réjouissances du carnaval. Ce fut au point (jue ses lettres devinrent beaucoup moins fréquentes, et il disait à Sarah que s'il lui écrivait si peu, c'était p{tFce qu'il avait toujours les mains jointes pour prlÉr^ieu de ne pas le laisser mourir avant qu'elle se fût convertie. Ce fut alors qu'il la supplia de dire au moins une fois par jour ces simples paroles : Sainte Marie, priez pour moi ; car^ ajoutait-il, bien que vous ne la reconnaissiez pas pour mère de Dieu^ vous la regardez du m^oins comme une sainte femme de la nation juive.

Oh ! si vous saviez combien j'ai besoin d'être sûr qu'un même amour nous réunira dans Vautre vie!

Sarah refusa de prononcer cette courte prière qui lui semblait équivaloir à une apostasie ; mais elle adoucissait son refus • par les témoignages de la tendresse la plus vive et la plus exaltée. Elle s'était enivrée des sédui-

santés rêveries de Platon sur les émigrations successives des âmes , et c'était avec cette théorie qu elle s'expliquait à elle-raôme sa prodigieuse sympathie pour Ansaldo Cebà. Elle y avait une foi si entière, que toute autre garantie d'une vie future lui était superflue. C'était là son évangile et sa révélation , et c'était bien moins au judaïsme qu'à cette croyance pour elle si consolante , qu'elle aurait voulu convertir Tobjet de son admiration. Dans Tespoir qu'elle se ferait mieux comprendre de près que de loiu? elle l'invita de la manière la plus pressante à venir la voir à Venise, et pour donner une force irrésistible à sa prière, elle lui envoya son portrait avec un sonnet où Ton remarque les quatre vers suivants :

L'imago e qtiesta di Colei uh'al core Porta fimago tua sola scolpita, Che COQ la mano al seno, al mondo addita :

QqI porto Tidol mio, ciascun Tadore^

Voici rimagû de celle qui porte la lienne sculptée dans son

cœur, et dont le geste semble dire à ceax qui la regardant : Ici, je porte mon idole, prosternez-vous devant elle.

Ansaldo avait toujours redouté ce présent, et sentant les progrès que faisait dans son cœur le sentiment que Sarah lui avait inspiré, il l'avait suppliée plus d'une fois de ne pas mettre ainsi le comble à ses regrets. Je me résigne^ disait-il, à n* aimer voire beauté que dam le ciel, alors qu'elle sera sans inconvénients pour moi, vous savez que h vieux bois prend feu facilement et que prendre feu et se consumer est pour lui une seule et même chose.

En effet, le pauvre Ansaldo fut ému plus qu'il ne l'aurait voulu, en voyant que les traits de Sarah surpassaient encore l'idée qu'il s'en était faite. Ce bonheur lui arriva fort à propos ; car il venait de perdre une sœur dont la sympathie avait souvent doublé ses jouissances et beaucoup allégé ses peines; et cette perte, qui avait suivi de si près celle de son frère, lui faisait éprouver

plus vivement que jamais le besoin de consola^ lions. U en résulta un redoublement d'intérêt pour celle qui semblait vouloir le dédommager de tout, et qui lui déclarait la préférence qu'elle lui donnait sur tous les hommes, par les plus beaux vers que Vadmiration eût jamais inspirés : aussi dans sa réponse lui adressait-il ces paroles d'un prophète : Au fer à ffie iiunuUum carminum îuorum.

Et son sentiment commença si bien à prendre le caractère d'une passion, au moins dans son langage, qu'il laissa percer une sorte de jalousie, en se plaignant des relations trop intimes que Sarab Sulbam entretenait depuis peu avec la famille patricienne des Basadonna. Il lui avoua que la raison lui défendait d'entrer dans trop de détails sur les mouvements qui s'étaient succédé dans son âme, au moment où il avait reçu ce portrait. « Enfin, ajoutnit-il, noos nous sommes « vus au moins en peinture, et je ne sais pas le-

» quel de nous deux aura le plus joui de cette

» satisfaction. Pour moi, je tne contente aujour-

M d*hui de vous dire qu'il n*est pas bon que je

» voie dans ce monde ni votre portrait ni votre

» personne- J'ai besoin de recueillement ei de

, M calme pour les dernières heures de ma vie, et

n vous, VOUS m'avez assailli de tant de côtés à la

U fois que je ne puis plus échapper de vos mains.

Je suis assez peu maître de moi pour me livrer

[j quelquefois devant votre image à des trans-

'n ports dont je suis presque tenté de rougir.

w Aimant commejevous aime, souffrant comme

» je souffre, je ne sais comment je fais pour vi-

» vre encore : et cependant je vis et j'écris des

i» lettres pleines de tendresse, comme si mes

I» jours n*étaient pas sur leur déclin.

f* Tu sei degli anni tooi bu! più bel floriî M Kd bai la giianeîa ardente e coloriïa :

" lo son sid termioar deîla mîa vira '* Bd ho le liamme deiiirOj el ghiaccio fuore. • Vous êtes dans la plus belle (leur de vos ans, et vos joues

ont tout rëclat et les couleurs de la Jeunesse : moi Je suis snr le déclin de ma vie, et j'ai encore le feu dans le coeur, quand je suis envahi par les glaces de la mort.

Ce pressentiment de sa mort prochaine était ce qu'Ânsaldo faisait le plus valoir auprès de Sarah, pour obtenir d'elle qu'elle se fit chrétienne. Y> Pensez, lui disait-il souvent, combien peu je » jouirai désormais du bonheur que je vous ai » dû dans ce monde, et faites tout ce qu'il faut » pour que j'emporte en mourant l'espoir de » vous retrouver dans l'autre. »

Quelquefoisil ci taitlia pureté de son amourpour elle, comme une preuve de la sublime influence que le christianisme exerçait sur son âme, et il cherchait des objets de comparaison dans ce que l'antiquité païenne avait de plus fameux en ce genre. Voici ce qu'on lit dans un des morceaux les plus délicieux de cette correspondance qui ne devait plus durer longtemps :

» Alcée qui aima Sapho , était idolâtre, et

» moi je suis chrétien, ce qui veut dire que j'ai- » merais mieux mourir que d'aimer de la même » manière que lui -, et je voudrais que ceci pût » tenir lieu de tous les arguments, pour vous

» prouver l'excellence de la loi du Christ

» Nous sommes tous deux prisonniers sur cette » terre-, mais mw je ne porte qu'une chaîne » d'or, tandis que vous traînez une chaîne de » fer. Oh! si vous me donniez seulement un » jpeu d'espérance , alors je vous écrirais bien » souvent. Combien je serais heureux, si, quand » j'entends dire : mulierem fortem quis inveniet? » je pouvais répondre que moije l'ai trouvée! On n s'étonne maintenant de l'enthousiasme avec le- » quel je parle d'une femme ennemie de ma foi -, » que serait--ce donc quand elle l'aurait embras- » sée? Vous êtes jeune, et, si j'en crois ceux qui » vous ont vue, vous êtes encore plus belle que » votre portrait-, vous avez l'âme noble, le cœur »> généreux et l'esprit pénétrant: vous n'aspirez

» qu'à de grandes choses, et, pour comble de » bonheur, vous avez reçu le don des Muses. Si » ce n'était là défiance que j'ai de moi-même, » soyez sûre que tout infirme et tout affligé que » je suis, je ne me contenterais pas de vous voir » en peinture; mais à Dieu ne plaise que mon » amour pour vous se propose une autre fin » que la gloire de votre nom et le salut de votre n âme.. . Le Seigneur m'appelle à lui par la voix » des tribulations, et, dans la religion que je » professe, cette voie est la plus sûre de toutes » pour mener à bon terme ce court voyage de la » vie-, car Jésus-Christ, mon maître, me Ta si » bien aplanie qu'avec un peu de courage je » dois, en marchant sur ses traces, arriver au » but. . . Au reste, quelque pesante que puisse » être ma croix, je suis décidé à la porter jus- » qu'au bout. Vous pourriez m'en diminuer le » poids en cessant de m'écrire ; mais si je ne dois » me procurer ce soulagement qu'aux dépens de

» votre repos ou de votre bonheur, ccrîvcz-fnoi » autant qu'il vous plaira. . . Faisons, ô ma chère » Sarah, tout ce qu'il est en notre pouvoir.de »> faire pour nous sauver, et, puisqu'il ne nous » est donné de nous voir qu'en peinture ici-bas, » méritoi» le bonheur de nous reconnaître vi- » vants dans le paradis, afin que notre aniitié » qui nous procurera peut-être quelque éSÈ* » brité parmi les hommes, nous serve éûcdw » pour la possession de la vraie gloire dans Vé- » terni té. •

Dans tout cela, il n'y avait que l'amour d'Ahsaldo et l'espoir d'un nom immortel qui touchassent le cœur de Sarah. Elle repoussait avec autant de force que le premier jour toutes les suggestions relatives à sa conversion ; elle refusait toujours d'accepter ou de prononcer la moindre prière dans cette intention, eHe voulait^ disait-elle, avoir son tombccm là où elle avait eu son berceau ; elle se défendait tantôt avec l'An-

cien Testament, tanUU avec Aristote dont elle opposait hardiment rautorité, même en matière de foi,^ à celle des théologiens et des ^tres. Puis eUe lui disait ^vec la même sincéntè, que souvent il lui arrivait de pleurer en pensant qu'elle ne pouvait pas partager ses souffrances et mourir pour lui*,, et à cause de l'impression profonde et délicieuse que les poésies d'Âjisi^aldo produisaient sur elle, quelquefois elle le compa* rait à Amphion ou à Orphée. Yoici la réponse ingénieuse qu'il fit à une de ces comparaisons» la première fois qu'il ea fat Tobjet : '

Trar le piètre Ânfione

Délia sua lyra al dolce suon poteo,

Muover la fiere Orfeo :

Sarah, che paragone

Fai tu di me con loro,

Se tratta ancora e mossa

Ad adorar non t'ho quel Dio ch'adoro?

Ahi ! ch'essi potér più di quel ch'io possa ;

0, se più DOQ peter, tu vinci e passi

Con la durezza tua le ûerè e i sassi.

Les pierres , dit-on , se laissèrent émouvoir par la lyre d'Amphion, les bêtes sauvages par celle d*Orphée. Comment pouvez-vous me comparer à eux, puisque je n'ai pas encore pu vous attirer vers le Dieu que j'adore. Hélas ! leur puissance fut bien supérieure à la mienne ; ou, si elle ne le fut pas, vous surpassez en dureté les pierres et les bétes sauvages.

Poussé à bout par Finvincible opiniâtreté de Sarah, manquant non pas de patience, mais de cou99ge pour se résigner, après des relations si douces, à une séparation éternelle^ Ansaldo voulut encore une fois finir une correspondance à laquelle cette affreuse perspective ôtait presque tout son charme. Il fallait qu'il eût le cœur bien ulcéré, puisqu'il alla jusqu'à reprocher à Sarah de ne pas aimer, et d'être plus préoccupée de sa gloire que de toute autre chose. Dans une lettre, qui respire non-seulement la plus profonde douleur, mais presque le désespoir, il lui disait : « Cui assimilabo te^ fUia Sion? » Vous refusez donc de prononcer la courte

» prière que je vous avais demandée? Eh bien ! » je dirai, moi, jusqu'à mon dernier soupir : » sainte Marie, priez pour elle, puisque vous ne » voulez pas le dire vous-même, cruelle que » vous êtes, et ennemie opiniâtre de votre salut, » Je la prierai surtout dans ce jour solennel » où nos églises retentissent de ce chant de » triomphe : a^ssumpta est Maria in cœlum. . . De » grâce, ne vous fatiguez pas tant par la lecture » et rétude, si vous ne voulez pas être réduite >» aux mêmes misères que moi. J'expie bien » cruellement les péchés que m'a fait com- » mettre en ce genre Tenvie démesurée de sa- » voir, sans que je puisse dire y avoir jamais » trouvé une véritable jouissance. Aimer Dieu » et haïr le monde, voilà le parti le plus sage » que puisse prendre une âme noble au sein des » misères humaines. Que signifie après tout cet )* amour de la gloire, dont vous me paraissez » tgnt éprise? Que sera-ce, quand vous aurez

» ceint votre front de ce laurier dont vews par- » lez dans vos vers? Un peu de cendre et de » poussière confondra tôt ou tard l'orgueil de » vos triomphes. Je vous en prie, songeons n avant tout au salut de notre âme qui ne n^eurt » ^as, et ayons assez de foi pour regarder un » nom immortel comme une fumée qui s'éva- » nouit. Pourquoi faut-il que, pendant que je^ » cherche à vous sauver, vous persistiez à faire » couler mes larmes et peut-être même à hâter » ma mort? »

Cette lettre d'Ansaldo resta bien longtemps sans réponse, et quoiquMl Teût terminée en déclarant qu'il ne se croyait pas permis dé correspondre avec une juive pour le seul plaisir qu'il trouvait dans cett« correspondance, le silence de Sarah lui causa autant de surprise que de douleur : il avait compté au moins sur un dernier adieu. Bientôt l'idée de rompre à jamais dfes relations qui lui avaient été sir "Chères, Kj^^él^ '

ieUement accablante que, par une inconséquence qui était facile à prévoir , il se hâta de les renouer par l'intermédiaire d'un ami nommé Giacomo Rosa, à qui il avait confié dès longtemps toutes ses douleurs et toutes ses Joies, et qu'il avait chargé de prier lui-même pour Sarah et de faire prier pour elle.

Sur ces entrefaites, Ansaldo reçut de Sarah elle-même une lettre qui lui apprenait à la fois sa maladie et sa ^uérison, et qui du reste, ne contenait aucun reproche. Ceux qu'il se fit à luimême n'en furent que plus amers ^ car il était probable que ce n'était point par l'effet d'un pur hasard que cette rechute avait suivi de si près la réception de sa lettre de rupture. Pour réparer au plus tôt une partie du mal qu'il avait fait, non-seulement il écrivit à Sarah tout ce que ce genre de sollicitude peut inspirer de plus tendre, mais quelques jours après, trouvant qu'il n'avait pas tout dit, il supplia son ami Rosa, qui demeu-

rait à Venise, d'aller la visiter en son nom, et dé lui témoigner combien il était malheureux dé n'être pas auprès d'elle pour la soigner lui* même.

Mais Giacomo Rosa se trouvait alors dans la marche Trévisase , et la commission dont on le chargeait ne put être remplie que longiemps après. D'un autre côté, la lettre destinée à consoler Sarah éprouva des retards qui remplirent son àme non-seulement de tristesse, mais dé soupçons indignes sur le caractère d'Ansaldo, dont la vie, fatalemélit abrégée par elle, n'était plus alors qu'un souffle. Plus il en^sentait approcher le terme, plus il mettait de ferveur dans ses prières pour obtenir la grâce (^i devait servir de couronnement à toutes les autres, et à laquelle il semblait ne pas attacher moins de prix qu'à son propre salut. Dans un moment où l'intensité de ses angoisses lui fit croire que sa dernière heure ne pouvait plus être bien éloi-

gitée, il écrivit la; lettre suiyante en guise de dispositioa ou pluvH de sii]pplication tastameatatre : m, Vub yoûl intmeare m'ayertit ({ue tôqs » ne vous portez pas bien, voilà pourquoi^ je » veux,, m'entretenir aved vous. ... Toute/ma ».vie commence à se copceiitrer dans mon » cœur, je vous le, consacre : encore ^]me fois ». remerciez-moi en devenant chrétienne. Je » ^^ns que pieu, ^e vous demande, compte de » toutes^ les instances quç, je yous ^ fiûtes, et » Je ne piw supporter Vidée: qu'une çréàtore » que j'ai tant ainlée , sera '^us tourmentée » dans rauU*e monde a cause de mcû. Je m'a- » perçois de plus en plus que mon dernier jour » approche. Si vous n'êtes pas disposée à me » procurer cette joie de nK)n vivant , du moins » n'oubliez pas que mon âme ne cessera pas d'y » être sensible , même après ma mort. Sou- » venez-vous de relire souvent l'ouvrage de n frère Louis de Grenade, et ne vous faites au-

» cun scrupule de négliger les miens , sans

» excepter ceux que je vous ai dernièrement

» envoyés par Benedetto Spinola. Comparez les

)) actions et la mort du Christ avec ce qui a été

» prédit par vos prophètes et particulièrement

» par Jérémie. Je souffre beaucoup, pardo^nez-

» moi si dorénavant je reste longtemps sans

» vous écrire... Je ne vous oublierai jamais....

» J'aime mieux vous écrire quelques lettres de

» moins, et faire pour votre conversion quel-

)) ques prières de plus. »

« Che pensi, Hebrœa, che fai? nel sacro fonte

a Non bagni Toro ancor de tuoi capelli ?

« E chiudi gli occhi leggiadri e belli

t Al sol, ch' avvampa in sul Galvario monte * ? •

Ces vers, qui disposaient si peu Sarah à se

convertir , elle les comparait cependant aux

' Que penses-tu, que fais-tu, fille des Hébreux? Ne baigneras-tu pas Tor de ta chevelure dans la fontaine sacrée, et fermeras-tu toujours tes beaux yeux au soleil qui brille sur le

mont Calvaire.

- iU - ^ fhants du Gy^e, tant elle y trouvait de charme ;' 0t d'harmonie. Ce furent les derniers qu'Ansaldo lui adressa isur ce sujet, qui de tous ceux qu'il avait traités, était celui qui l'avait le plus heureusement inspiré. Dans les derniers temps de leur correspondance, il envoya encore une tragédie à Sarah en lui disant que si Tespaghole qui en était Théroïne, lui faisait verser quelques larmes, cela lui serait une preuve certaine que son poème était composé d'après les vraies règles de l'art.

Dans les premiers mois de cette même année 1622, un incident aussi pénible qu'inattendu fut cause que cette correspondance devint un peu moins active, même de la part de Sarah à qui elle était encore plus nécessaire qu'à Ansaldo. Sa supériorité sur toutes les femmes tant juives que chrétiennes qui se trouvaient à Venise, ne lui avait été pardonnée que par celles qui n'aspiraient pas au même genre de

gloire, et quoiqu'on ne pût pas lui reprocher d'avoir couru après la renommée^ on lui faisaR' un crime de la sienne. Ce fut parmi les juifs eux-mêmes, que les premières rumeurs commencèrent à circuler, et elles s'y accréditèrent si bien, qu'encouragée par ce premier succès, la calomnie osa l'accuser de ne plus croire à la loi judaïque. Malgré le témoignage de sa propre conscience, cette accusation fut pour elle accablante. L'idée qu'on pût la soupçonner capable d'une si lâche défection, dans un temps où les juifs étaient encore opprimés, lui semblait, vu sa juste fierté, un supplice plus affreux que toutes les persécutions imaginables. Cette douleur, la plus profonde qu'elle eût encore ressentie, fut pour cela même bien vite épanchée dans le cœur de son ami, qui lui ^dressa aussitôt la plus délicate consolation que sa sympathie lui eût encore inspirée :

Vous me mandez qu'on vous calomnie ,

» Eh ! n a-t^n pas a^ssi caiojmnié les étoiles, » en disani qu'elles n'étaient autre chose que tt des tachés dans le ciel; et cepradant nous » les voyons toujours killer là haut du même » éclat. »

Soit que Sarah eut go^té cette consolation, soit qu'à force de mépris^ elle se fut élevée bien au-dessus de ses envieux, il est ^rtain qu'elle eômmençait à s'endurcir contre ce genre de mal, quand tout-à-coup elle devint l'objet d'pne autre attaque encore plus terrible et tout aussi peu méritée. Un certain Balthazar Bonifaccio l'accusa de nier le dogme de l'immortalité de l'âme ; et cette imputation, placée dans un livre que l'auteur avait fait imprimer à Venise, recevart ainsi une publicité bien effrayante pour elle, qui n'était rien moins qu'indifférente au jugement de la postérité. Aussi sa résolution de donner la même publicité à sa réponse fut-elle bientôt prise, malgré l'engagement qu'elle avait

contracté avec elle-même de Ae jamais imprimer aucune de ses œuvres. L'apologie qu'elle publia à cette occasion est un document d'autant plus précieux qu'il est le seul qui nous laisse entrevoir les trésors que récelaient le cœur et l'esprit de cette femme extraordinaire. Cet épisode de sa vie fut certainement bien triste pour elle^ et cependant nous ne pouvons pas regretter qu'elle ait subi cette épreuve de plus •, car au moins ce monument lui a survécu , et n'a pas eu le sort des autres productions sorties de sa plume, et de l'existence desquelles sa modestie n'a pas laissé subsister la moindre trace.

Ce Balthazar Bonifaccio n'avait intenté cette accusation à Sarah, que pour avoir un prétexte plausible de faire imprimer quelque chose, et il n'avait dirigé son libelle contre une femme, que pour se mettre à l'abri de toute réfutation. Souvent il avait été témoin des discussions savantes

et animées que l'esprit de prosélytisme foîsait naître entre Sarah et ceux qui voulaient la convertir ; mais trop stupide pour comprendre ni les objections, ni les réponses, il était réduit à y jouer un rôle dont la nullité le mettait au désespdr. Il crut qu'en publiant un livre pour défendre, contre une juive, l'immortalité de l'âme, il allait se donner une importance proportionnée, à celle du dogme en question; de sorte qu'il y avait dans son action, calcul perfide, méchanceté, présomption» et pardessus tout, incroyable stupidité. Après deux mois de travaux et de veilles, il produisit enfin au grand jour son œuvre péniblement élaborée. Sarah, qui n'était pas encore remise de sa dernière maladie, recueillit ses forces pour mettre aussitôt la main à l'œuvre, et en deux jours elle eut terminé sa réponse, qui ne pouvait être ni plus victorieuse ni plus touchante. Elle y dévoile si bien tous les mouvements honteux qui se sont

passés dans Fàme de son adversaire, elle flétrit avec tant de supériorité son orgueil et sa mauvaise foi, elle relève avec tant de bonheur ses erreurs et surtout ses inconséquences, en un mot son triomphe est si complet, qu'on ne peut s'empêcher d'en savoir gré à celui dont la sottise y avait donné lieu.

« Le titre de votre livre, dit-elle encommen- » çanty m'a rappelé le trait de ce brave Romain, » qui, étant invité à aller entendre un discours » à la louange d'Hercule, s'écria : Eht qui pense » doiic à dire du mal d'Bercule? U en est de » même du dogme de l'immortalité de l'âme, M que personne ne songe à attaquer, du moins à

)) Venise et cependant, non-seulement vous

» en entreprenez hautement la défense, mais » vous érigez votre boutade d'oi^eil en une » mission spéciale qui vous est confiée par Dieu, » dont la providence vous aurait suscité au mi- » lieu de vos frères, préférablement à tous les

I» savants ou thédogiens de vatre siècle. En yé- » rite, si la croyance à Fimmortalité de l'âme

yj n'avait d* autre fondement que les raisons défi duites par vous, le matérialisme aurait beau » jeu, et la pauvre humanité serait bien àplain- )i dre* Vous me direz peut-être que Dieu se sert ft souvent d^instrumenls vils et abjects pour » opérer de grandes eboses, que c'est surtout » alors que sa toute-puissance éclate, et qu'il & n'y à pas jusqu'à l'âne de Balaam qui n'ait n parlé une fois...,, oui, mais en pareil cas les n effets ont toujours été divins, et cette diffé- » rencevous ôte le droit de vous donaer pour » un prophète. D'une autre part votre cons- )) cience vous dit assez que vous n'êtes ni théo- » logien ni philosophe, et, si je ne me trompe, » }'m moÎHnéme entendu plus d'une fois cet » fiveu sortir de votre bouche. Vous auriez donc » dû vous appliquer à vous-même quelques- » unes des réflexions que vous faites sur ce pré-

» cepte fameux de Tantiquité : Connais-toi toi- .j^

» même^ et surtout il aurait fallu ne pas oublier '

» ce que dit Horace dans son art poétique :

• Craignez d'un vain plaisir les trompeuses amorces, « Et consultez longtemps votre esprit et vos forceffc. t

Mais toutes ces contradictions n'étaleigjjL rien en comparaison d'un regret naïf écha;^ par mégarde au pauvre Bonifaccio. OiïUiant.sans doute qu'il faisait un traité sur l'inmKMrtalité de l'âme, il avait mis dans les dernières pages de son livre cette exclamation pathétique : Hilas! c'est tout de bon que Von meurt, plut à Dieu que

ce ne fût que pour rire! « Comment, luiré-

» pond Sarah, vous tenez tant à ne point mou- » rir, vous, le champion du dogme de Tiinmor- » talité de Tâme ! Eh ! seigneur Bonifocdio, 4 » quel jeu jouons-nous? Croyez-vous forme- » ment à ce que vous prêchez, ou n'y eri^tz- » vous pas? Si Tàme gagne à se séparer du » corps, comme vous le prouvez si bien et

^ 154 - «comme cela est certain même sans vos * preuves, pourquoi donc aimez-vous mieux » l'état de langueur où elle est ici-bas que la fé- » licite cjui lui çst promise, et d'pù vient la » préférence que vous donnez à la vie présente » sur la vie future? »

On ne sait vraiment ce qu'on doit le plus admirer dans cet opuscule de Sarah, ou sa dialectique si serrée, ou son ironie si fine et si mordante. Mais il y a quelque chose d'infiniment plus intéressant que cette réfutation, tout admirable qu'elle est, c'est l'avis au lecteur et la dédicace qui se trouvent en tête de l'ouvrage. Voici dans quels termes elle s'exprime pour se faire pardonner la liberté qu'elle a prise en publiant sa défense :

« Vous trouverez sans doute fort étrange, 6 » bienveillant lecteur, que mon nom qui n'est » pas tout-à-fait inconnu dans cette ville, pa- M raisse imprimé pour la première fois à l'occa-

» sion d'une querelle qui roule sur une matière » assez différente de ce qu'on pouvait peut-être » attendre de moi -, mais la méchanceté ou la » simplicité d'autrui me fait prendre un parti v auquel je me serais difficilement décidé pour )) quelqu'autre motif que ce fut, quoique j'aie » par devers moi plusieurs ouvrages qui, si je » ne me trompe, obtiendraient un meilleur ac- » cueil et me feraient plus d'honneur. Qu'on » soit donc bien persuadé qu'en composant à » la hâte cette courte apologie, l'idée d'en reti- » rer quelque gloire a été bien loin de ma pen- » sée, et que je ne l'ai fait que pour repousser » une lâche calomnie du sieur Balthazar Boni- » faccio. Ne vous attendez à trouver dans cet » écrit ni aperçus nouveaux, ni érudition pro- » fonde : d'abord parce que j'en suis dépourvue » plus que jamais, depuis une maladie grave V dont je ne suis pas encore tout-à-fait remise » et qui m'a tenu longtemps en danger de

- J5C — n mort, danger dont la bonté divine ne m'a prew servée que pour me laisser le temps de laver >* mon nom d'une pareille tache ; ensuite parïj ce que j'ai dû me hâter, afin de repousser au n plus tôt une imputation si grave, et de ne pas » lui laisser le temps de prendre racine dans les » esprits 3 enfin parce que la chose en elle-même n ne demandait d'autre appareil que la profesn sion franche de ma croyance en Dieu et de » mon respect pour la sainte loi qu'il m'a don- » née. Lisez donc, par simple curiosité, cette Il courte mais nécessaire apologie, soyez juges » entre mon accusateur et moi, absolvez une )) innocente qu'on calomnie, écartez le calom- » niateur de votre présence, et vivez heureux.» Mais ce n'était pas seulement la bienveillance de ses lecteurs qu'elle avait besoin de se concilier, n lui fallait encore un autre témoin de la lutte où elle s'était engagée : elle voulait que celui qui avait cultivé dès l'enfance son esprit et

son cœur, et que la mort lai avait ravi avant qu'il put recueillir les fruits de ses soins paternels, elle voulait que cet être dont la mémoire lui était si chère et dont elle pleurait toujours la perte, assistât du haut des cieux au combat que soutenait sa fille pour un dogme sur lequel reposait son espérance de le rejoindre après sa mort. Voilà ce qui fit qu'elle dédia son ouvrage àSimonSulham,son père, et cette dédicace était par elle-même la plus simple et la plus touchante des réfutations :

« toi par qui je fus engendré dans ce » monde, 6 mon père, qui as été si tendre pour » moi , bien que tu te sois, dépouillé de ton en- N veloppe mortelle pour prendre place parmi » les esprits vivants avec lesquels tu demeureras » éternellement, c'est à toi, ô âme bien-aimée, » c'est à toi que j'adresse cette petite offrande, » d'abord afin qu'en te faisant jouir du peu de » gloire qui s'attachera peut-être à mon nom,

» je te console de n'avoir pas laissé de fils qui » put hériter du tien \ ensuite pour te donner » un gage du souvenir précieux que j'ai con- » serve de rinexprimalîle tendresse que tu as » eue pour moi. Veuilles donc agréer ce faible » témoignage de la piété filiale de celle qui te » fut si chère, et si Dieu m'accorde encore quel- » ques jours de vie et de santé pour faire valoir » un peu les dons qu'il m'a départis, le nom de » mon père et le mien passeront ensemble à la » postérité. »

Enfin pour couronner dignement cet acte solennel et religieux, Sarah Sulham composa dans la formule poétique la plus usitée de son temps, c'est-à-dire sous la forme de sonnet, une prière parfaitement appropriée au besoin extraordinaire qu'elle avait de s'élever jusqu'à Dieu :

Signor, che dal mià petto arderti avanti Mai sempre scorgi holocaasto il core, E sai ch*altr»;4i»io che fraie honore M'istiga a porger preghi, a vcrsar pianti :

- li)9-

Dell ! volgi in me il tuo sguardo e mira quanti Strali m^avYcnta il perfido livorei Sgombra da cieche menti il fosco errore Ne d'oltraggiar il ver Tempio si vanti.

Den so che indegna di tue ^razie io sono ; Ma Talma che formasti a tua sembianza Fia ch'ad esserle scudo ogn'hor ti mova. Cessi d*audace lingua il falso suono, Ë chi adombrarla vuoi, scorga per prova, Che la mia fede ha in te ferma possanza K Ainsi c'était avec Timage de son père devant

les yeux, et en invoquapt le Dieu d'Eslher , qui était aussi celui d'Ansaldo, que Sarah Sulham entrait en lice.

< Seigneur, qui vois mon cœur brûler devant toi comme un holocauste, et qui sais que ce n'est pas le désir d'une fragile gloire qui me fait verser ici mes prières et mes larmes,

Tourne vers moi ton regard et vois les traits perfides que Fenvie lance contre moi, arrache le voile épais qui aveugle les esprits, et que le méchant ne se vante pas d'outrager la vérité.

Je sais que je suis indigne de ta grâce; mais Tàme que tu formas à ton image, ne daigneras4u pas lui servir de bouclier?

Déjoue les propos mensongers d*nne langue insolente, et prouve à ceux qui me calomnient, qaéfa 6t le ferme appui de ceux qui croient en toi. ; .

Ses dernières lettres a Ansatdo avaient été pleines de détails sur cet événement si intéressant pour elle \ mais celui à qui elles étaient adressées, n'était plus asisez de ce monde pour prendre à cette controverse le vif intérêt qu'elle avait attendu de lui. Après avoir lu l'écrit apologétique de Sarah, Ansaldo se cointenta de lui répondre « qu'il ne suffisait pas de croire que w Famé était immortelle^ qu'il fallait aussi faire îï en sorte qu'elle fut heureuse dans réternité. » Hélas! ajoutait-il, je m'aperçois que vous » aimez trop la gloire et trop peu la vérité. L'a- » mour occupe moins de place dans votre cœur, » que le désir de vous distinguer des femmes

» vulgaires Ne m'écrivez plus-, pour me

» préparer à bien mourir, j'ai besoin de me dé- » tacher des choses terrestres, et vous êtes pré- » cisément ce qui m'attache le plus à la terre. . . » Si vous ne pensez pas à vous convertir, n'em- » ployez plus pour moi votre plume ; car c'est

» pour cela seul que je yeux encore faire usage » de la mienne. Je vais prier pour votre salut )) avec plus de ferveur que je ne Taî jamais fait. » Pourvu seulement que j'acquitte envers vous » cette dette, je suis assez rassuré sur la ma- » nîère dont j'ai acquitté toutes les autres. »

Ces solennelles paroles, qu'il eut à peine la force de tracer, furent comme son dernier adieu. Les souffirances de cœur, jointes à celles que lui causaient des infirmités de plus en plus douloureuses, amenèrent une crise qui ne lui laissa désormais que la faculté de prier. Après que cet état eut duré plusieurs mois, là mort vint mettre un terme à ses peines.

Il avait prévu l'abandon spirituel où se trouverait Sarah, quand il ne serait plus-, et, dans cette prévision, il l'avait , pour ainsi dire, léguée à son ami Marc-Antoine Doria, héros de charité autant que d'humilité, dont la statue en marbre se voit encore aujour-

d'hui a Gènes dans T hospice des incuraUes, Vun des monuments de sa munificence chrétienne.

Ansaldo le conjurait d'achever par ses prières la conversion qu'il laissait inachevée, et pour expliquer la solennité de cette demande qu'il lui adressait sur son lit de mprt, il disait qu'il s'était épris de T âme de cette juim^ dans ï espoir iamé'liorer la condition de la sienne \.

. Tant de prière;; et tant de larmes furent-elles enfin exaucées? Que devint Sarah Sulham, après la perte d'un tel ami? Sa viç fut-elle encore joyeuse, le regret ou le remords en abrégea-t-il la durée? La vue d'un pavillon Génois dans le port de Venise fit-elle quelquefois palpiter son cœur? Mais surtout mourut-elle chrétienne, et sa dernière volonté fut-elle qu'on mît aussi une croix sur sa tombe?

Hélas l toutes ces questions resteront proba-

1 lo non ricusai di far Tamore con Tanima sua, per mi* gliorar la condizione délia mia.

blement à jamais sans réponse. En vain j'ai interrogé, sur les lieux, les traditions et les monuments écrits, dans l'espoir que quelque mention fugitive ou quelque fragment biographique révélerait le complément de cette destinée si intéressante. En vain j'ai fait traduire par les coreligionnaires de Sarah Sulham les inscriptions des tombeaux juifs disséminés sur la plage déserte du Lido ^ jusqu'à présent, les hommes se sont tus, et les pierres n'ont pas cessé d'être muettes.

HELEM COMABO

ou LE MARTYRE DE L'HUMILITÉ.

Spreta in tempor$ gloria eumulatior redit, Tit.-Liv. lib. 12. c. 47.

Ce qui distingue la république de Yenise entre tous les autres États de lltalie, c'est' ce curieux mélange d'esprit chrétien et d'esprit romain qu'on trouve dans son patriciat, et qui donne à ses annales une empreinte héroïque toute particulière. L'habitude de guerroyer contre les infidèles, et de mêler plus ou moins rintérèt religieux aux spéculations politiques et mercantiles, y maintint les esprits beaucoup plus longtemps qu'ailleurs.

dans le degré d'exaltation nécessaire pour entreprendre et exécuter de grandes choses-, et la prétention héréditaire, dans les familles aristocratiques, de descendre directement des plus nobles races de l'ancienne Rome, donna lieu à des efforts héroïques qui formèrent insensiblement des traditions avec lesquelles il n'était pas facile de rompre ^^ Nulle autre histoire moderne ne nous présente ce spectacle. Une fiction, qui avait sa source dans une grossière et puérile vanité, enfanta des actes de courage et de dévouement qui rélevèrent à la hauteur d'une obligation sociale et patriotique, et à force de se mettre de grands modèles devant les yeux, on parvint à les imiter presque sans effort.

Cette précieuse illusion entra pour beaucoup dans l'éducation des caractères, surtout quand

* Les Contarini faisaient remonter leur généalogie à Aurelins Cotta, les Quirini à Siilpicius, les Soranzo à Superantius, les Loredan à Mutins Scœvola, etc.

les générations contemporaines de la renais sance purent étudier les monuments originaux de l'histoire de leurs prétendus ancêtres. Cette étude satisfit ailleurs la curiosité des uns ou excita l'enthousiasme littéraire des autres^ à Venise elle fut un enseignement pratique inculqué souvent par des professeurs patriciens à la jeunesse patricienne, et l'on peut voir, dans l'histoire militaire de cette république, si cet enseignement porta ses fruits.

De toutes les familles qui eurent ainsi à justifier par de hauts faits leur origine fabuleuse, la mieux partagée, quant à Téclat du nom et à la richesse des souvenirs, fut sans contredit celle des Gornaro qui se donnait pour aïeux les Scipions et les Gracques, c'est-à-dire qui contractait vis-à-vis de la patrie et de la postérité, le plus formidable engagement qui se puisse imaginer. Or jamais engagement de ce genre ne fut si glorieusement rempli, et là preuve s'en trouve

pour ainsi dire à chaque page des annales de la République,

Dès les premiers temps qui suivirent rémigration des habitants de la terre ferme dans les lagunes , nous voyons les Cornaro flgurer parmi les douze premières famiUles qui composaient anciennement le corps de la noblesse vénitienne parmi les fondateurs des plus anciennes es, comme celles des Saints-Âpô&res et de Saint-Mathias àMuranOj entièrement construites à leurs frais. À mesure que les formes du gou- , vernement se fixèrent, il n'y eut pas une magistrature importante, pas une haute dignité^ dans rÉtat ou dans l'Église, dont ils ne fussent investis. Des prélats, des cardihaux, des procurateurs de S. Marc, des généraux de terre et de mer, des sénateurs et mômedes doges sortirent successivement de cette maison qui semblait grandir et devenir plus féconde quand les besoins de la patrie devenaient plus pressants. L'Italie entière,

le continent et les tfes de la Grèce, les mers de l'Archipel et du levant furent tour à tour les di* vers théâtres où se déploya l'habileté desuii#|]QÙ\ brilla la valeur des autres. Un Pierre Gmmro combattait à côté du vieux doge Dandolo, sous les murs de Constantinople -, un Frédéric Comaro combattait non moins vaillamment à côté du doge Contarini, dans la fameuse guerre de Chioggia contre les Génois. Du temps de la ligue de Cambrai, un Georges Comaro, après avoir étonné ses concitoyens parle refus d'une couronne, les étonnait encore davantage par son incroyable activité, malgré sa vieillesse et ses souffrances, et leur rendait dans ces temps difficiles des services assez importants pour mériter d'être appelé par eux le père et le conservateur de la patrie. A la bataille de Lépante il y avait tant de guerriers et de capitaines de galère, portant le nom de Comaro, qu'on serait tenté de croire que la

famille y avait envoyé tous ceux de ses membres

ifi

qui étaient en tHat de combatlre . C'était un Fninçois Cornaro qui, dans cette journée mémorable^ commandait la galère qui portail le nom du Christ^ Tune de celles qui contribuèrent le plus à la victoire, Jean Cornaro et André son fi^ère y figurèrent aussi comme capitaines; mais la me* moîre du premier est plus iotéressantej non-seu-^ lement parce qu'il y périt glorieusement, mais parce (pi'il y vit mourir sous ses yeux ses trois fils ÉUenne, Jérôme et François, que la piété filiale et une sorte d'entliousiasme religieux avaient entraînés sur les pas de leur père. Enfin, parmi les vainqueurs les plus notables de cette journée, on compte encore un autre Jérôme Cornaro qui commandait la galère YEspérance et qui eut aussi lui la douleur d*y perdre son fils Georges, auquel est due la construction du magnifique palais qu'on voit encore près de Saint-Maurice sur le grand Canal.

Assurément en fait de gloire militaire et de

brillants services rendus à la patrie, aucun genr d'illustration n'a manqué à cette famille. Elle ne figure pas moins honorablement dans Thistoire des sciences et des lettres qu'elle ne se contenta pas de protéger, mais qu'elle cultiva avec une sorte d'orgueil et avec assez de succès pour rendre cet orgueil légitime. Dans ce genre, je me bornerai à en citer quatre qui fleurirent tous dans la première moitié du seizième siècle, qu'on est convenu d'appeler la belle époque de la renaissance, savoir : trois grands orateurs, dont deux nommés Marc-Antoine, comme si ou avait prévu le genre de célébrité qui les attendait. Le troisième, François Cornaro, évoque de Paphos , étonna le concile de Trente autant par la profondeur de son érudition que par la force de son éloquence. Le quatrième enfin, et le plus célèbre de tous, fut cet Antoine Cornaro qui fit ses délices de l'étude des lettres grecques et latines, et qui, après avoir été am-

bstssadeur de la république eii France, ne dédai-

giia pas de professer la philosophie d'abord à PadouG, et ensuite à Venise,

Tout le monde connaît les aventures de cette fameuse Catherine Cornaro, reine de Chypre, qui, vu son courage, ses malheurs et sa beauté^ fut une des héroïnes, les plus intéressantes de l'histoire vénitienne , malgré le mauvais goût, qu'elle mit quelquefois dans le choix de ses di* vertissements, pendant les dernières années de sa vie. On sait, qu'en épousant Jacques Lusignan, roi de Chypre, de Jérusalem et d'Arménie, elle fut adoptée par le sénat vénitien qui lui donna une dot de cent mille ducats d'or; que le doge lui-môme Talla prendre chez elle et la conduisit en grande pompe sur le Bucentaure ; que bientôt après elle vit mourir successivement son époux et ses deux fils encore en bas âge, qu'instituée par lui héritière de ses états, elle soutint pendant quinze années les rudes épreuves aux-

quelles fut mis son courage, et qu'^irès avoir fait dans Téglise de Saint-Marc la cession solennelle de son royaume à la république, elle reçut en échange la souveraineté d'Âsolo près de Trévise, où commença pour elle un second règne de 19 ans, et où les poôtes.les artistes, les sénateurs et même les princes venaient prendre part aux spectacles, aux chasses, aux joules^ aux danses et autres amusements tant célébrés par Bembo, qui fut à la fois le principal ornement et le digne historiographe de cette cour. On sait enfin que la guerraà laquelle donna lieu la fameuse ligue de Cambrai, força Catherine Comaro de se réfugier à Venise où elle mourut Tannée suivante, et que, par une dernière faveur du sort, qui ne fut pas la moindre, ce fut André Navagero, Torateur élégant et populaire, qui prononça son panégyrique le jour de ses funérailles. Cette grande fortune, cette force d'âme extraordinaire, ces grandes vicisutudes, constituent certainement

un des rôles les plus brillants qu'une femme ait jamais joués sur le théâlre du monde; et cependantj un siècle et demi plus tard, il y eut dans la même ville et dans la même famille une autre femme du môme nom, mais d-un tout autre caractère, dont rhistoire, bien que renfermée presque toujours dans Tenceinte de la vie domestique, méiite d'exciter à un bien plus haut degré T intérêt, la sympatliie, et môme T admiration de la postérité. Je veux parler d'Héléna-Lucrétia Comaro, née a Venise en 1646, de Jean Baptiste Cornaro, procurateur de Saînt-MarCj et qui n'était pas indigne d*un tel nom, d'une telle fille et d'une telle patrie.

Le mariage de ce Jean-Baptiste Cornaro avec Zanetta Boni n'avait pas été approuvé par le conseil des DaX, et les enfants mâles nés de cette union, réputée trop inégale, étaient par suite de cette improbation, exclus de toutes les fonctions et privilèges qui appartenaient aux familles pa-

triciemies. Les efforts de ce malheureux gère pour obtenir de la pitié du sénat une exception en faveur de ses deux fils, seuls héritiers d'un nom que la République avait intérêt à ne pas flétrir, furent renouvelés et soutenus pendant plusieurs années avec une persévérance .que des refus mortifiants et multipliés ne purent décourager. Yoici comment il s'exprimait dans sa première supplique au Doge :

« De tout temps il y a eu deux autels érigés » dans mon cœur, Tun à Dieu, Tautre à ma pa- » trie, et bien que ces deux autels soient dis-» » tincts^ néanmoins ils ne constituent ppur mmi » qu'un seul et même culte, une seule et môme » foi. La piété envers Dieu, le dévouement pour » la patrie sont deux effets qui tiennent à une » seule cause, de même que bon citoyen et bon » chrétien sont deux caractères qui se trouvent » compris dans Tidée générale de vraie religion. » Ainsi renseigne notre divin maître, qui aima

» les portes de Sion par dessus tous les taber- » nacles de Jacob. Aussi dans tous les postes » publics qui m'ont été confiés^ ai -je toujours » pensé que quand j'étais au service de ma pa- » trie, j'étais au service du Christ, et, même » dans mes commandements militaires, je n'ai » jamais cessé de me gouverner par cette » maxime. J'ai lieu de croire qu'elle sera aussi » profondément gravée dans le cœur de mes fils » que dans le mien. Je leur ai donné tout ce que & peut donner un père i je les ai rendus capables ïî de respirer Tair vital; Teau du baptètne a n marqué leurs fronts du sceau de la rédemp- » tion, et l'Église les a fait entrer dans la voie du » salut éternel. Il ne leur manque plus que d'être » reçus parmi les enfants chéris de notre auguste » République. C'est le seul bien que je puisse » désormais leur transmettre ^ car les dons faits » à la patrie par mon père et par moi dans le » cours de la présente guerre, ont épuisé les

» ressources de notre maison naguère si iloris- » saute. »

Jean-Baptiste Cornaro fit vabir les mêmes considérations une seconde, une troisième, une quatrième fois, parlant toujours avec réserve des services rendus par sa famille et ne s'écartant jamais de ce ton de fierté respectueuse qu'il avait adopté tout d'abord. Mais ses amis avaient beau faire, le Doge avait beau se laisser attendrir, du moment où on allait aux voix dans le sénat ou dans le grand Conseil, Tinflexibilité des vieilles maximes l'emportait toujours, et quand on proclamait le résultat du scrutin, c'était un nouveau déchirement pour le cœur du malheureux Cornaro. La cinquième fois il s'arma d'un nouveau courage : il osa dire que les souvenirs de la gloire de sa famille méritaient bien d'être comptés pour quelque chose ; il cita ce Marc Cornaro qui fut fait Doge vers le milieu du quinzième siècle, bien qu'rni des électeurs lui reprochât sa pauvreté, sa

vieillesse et par-dessus tout la naissance obscure de sa femme -, il parla de ce Frédéric Comaro qui, dans la guerre de€hioggia s'était ruiné par la quantité de ses dons patriotiques, et rappelant des titres non moins glorieux qui n'avaient pas encore eu le temps de s'effacer, il demanda l'admission de ses deUx fils au patriciat comme le prix du sang versé à la bataille de Lépante par ses trois ondes paternels.

La délibération à laquelle cette supplique donna lieu, ne fat ni longue, ni douteuse et une très-grande majorité se prononça en faveur du pétitionnaire tant dans le sénat que dans le grand Conseil.

Désormais la principale et la plus légitime ambition de Jean-Baptiste Cornaro se trouvait satisfaite-, mais il en avait une autre qui se ressentait un peu des tendances maladives de son siècle, et dont il poursuivit la satisfaction avec une persévérance ou plutôt avec une dureté aussi

diOicile à comprendre qu'à pardonner. Dans son magnifique palais encombré de trophées héréditaires, il rêvait moins aux beaux souvenirs légués par tant de générations successives, qu'aux lacunes qu'elles y avaient laissées et aux moyens de les remplir. Du côté de la gloire des armes et de celle des lettres, il y avait de quoi rassasier plusieurs familles -, mais il lui semblait que parmi les femmes issues de sa race, il n'y en avait eu aucune dont la renommée scientifique ou littéraire répondit au rôle Jbrillant que les Comaro avaient joué dans la République. Le sceptre tenu par la reine de Chypre ne lui avait procuré d'empire que sur quelques cœurs et peut-être sur quelques imaginations; il restait à conquérir une royauté, plus rare que celle-là parmi les femmes, la royauté intellectuelle à laquelle plus d'une Vénitienne avait déjà aspiré, et qui ne pouvait manquer d'être décernée à la plusdigne.

Déjà iiou!l toyori^ appfliraiire Te sacrificateur , vôicî maintenant la victime.

Outre les deux fils dont Jèan-BaptîsteComaro avait sollicite et obtenu là réhdsilitation, il avait eu de son mariage avec Zànetta Boni une fille que nous avons déjà nommée, et dont les qualités précoces et vraiment extraordinaires firent etùïre à son père qu'il verrait, avant de mourir, raccômplissement du pkis cher de ses vœux.

Dès lors to«tt M ordonné, dans l'éducation à» la malheureuse enfant, en vue du grand bût qu'il s'agissait d'atteindre. Maïs sa précocité ne prît pas en tout la direction que son père aurait voulue, et ses aspirations enfantines menacèrent bientôt de déjouer les belles espérances qu'on avait fondées sur elle.

Ep effet, on ne tarda pas à s'apercevoir que la docilité filiale était à peu près le seul mobile de son application aux diverses tâches qui lui étaient imposées, mais que toutes les flatteries adres-

séeâ à son amour-propre n'avaient aucune prise sur elle. Au contraire, on voyait le bonheur peint sur son visage naturellement sérieux toutes les fois qu'il s'agissait de faire une aumône ou de répéter une prière. Elle savait à peine articuler quelques paroles que déjà elle voulait preijdre part à tous les exercices de piété qui avaient lieu en sa présence ; dès qu'elle entendait sonner YAngelm soit au milieu du jour» soit au lever ou au coucher du soleil, elle courait appeler, chacun par son nom, tous les serviteurs de la maison de son père, pour réciter avec eux VAve Maria^ et, avec une sorte de gravité enfantine , elle leur donnait l'exemple en s'agenouillant la première. Si le son de quelque cloche annonçait une messe dans quelqu'une des églises voisines, on la voyait se couvrir la tête d'un voile blanc, et quelquefois il lui arrivait de recourir aux larmes pour obtenir qu'on

l'y conduisît. Il était extrêmement rare qu'un cale

priée ou un chagrin de sôdâge la fit pleurer : niais alors on avait cm moyen sûr dé l^paiser, c'Stait deluiiiiettre en main un diàpelet ou nine îiâàge de la Sainte^Viérgé, non pas comme des jôueiâ pour la distraire, mais comme des olqets déjà bien appréciés d'une vénération véritable', ment religieuse, et qu'elle préférait à tous les tffiûsements et à tous les jeqx jguérils doi^t.^m eh^rchait vainement à lui inspirer le goût. Avant que sa cinquième année hit accomplie, elle âsakr déjà de mille subterfuges et innocents stratagèmes pour être toujours vêtue avec modestie et simplicité, et à cet âge elle voyait déjà une contradiction choquante entre la profession de foi des chrétiens, et l'emploi peu charitable que la plupart d'entre eux faisaient de leurs richesses. Un jour que son père la portait entre ses bras en traversant les salles de son palais, et cherchait à lui faire admirer la magnificence des peintu-

res et des dorures dont les premiers artistes du temps venaient de T embellir, elle iMi demanda d'un air triste ce que tout ce luxe lui avait coûté, et quand il eut énoncé la somme : a mon père, répliqua-t-elle ^ soupirât, n'auraitnl pas mieux valu distribuer tout cet ar-r gent aux pauvres, et vous préparer ainsi^par T aumône^ un beau palais là-haut dans le paror dis? « Ce propos édifiant ne fut pas perdu : un capucin, alors très-renommé comme prédica^ teur, le père Antoine de Breganze, se trouva présent à cet entretien , et le simple récit qu'il en faisait en chaire à ses auditeurs lui facilita, de son propre aveu, bien des œuvres de miséricorde.

Son goût pour la prière, sa répugnance pour les amusements frivoles et particulièrement pour la parure ne faisaient que croître et s'aflfermir en elle avec les années. D'une autre part, à mesure qu'elle grandissait elle devenait plus belle, et

sa mère, qm jouissait de la beauté de sa fille encore plus f|iie de son esprit, ne négligeait rien de ce qui était propre à la faire ressortir davantage. Celte coquetterie maternelle mettait robéîssanee filiale de la petite Héléna à des épreuves singulièrement pénibles- Un jour entre autres qu'à Toccasion des fêtes du carnaval, un appareil flottant destiné à remonter le grand canal dans toute sa longueur, attirait du côte du Rialto des milUei^s de gondoles qui se croisaient en tous sens au milieu tics témoignages les plus bruyants de Vallégresse publique, toute la famille se trouvait réunie sur le balcon du palais, dans une des situations les plus favorables pour jouir commodément de ce spectacle. On s'aperçut bientôt de l'absence de l'enfant, et on la trouva seule dans sa chambre, dans une attitude de profond recueillement. Sur l'ordre formel qu'elle reçut de venir prendre part à la joie commune, elle obéit-, mais à peine

eut-elle jeté un regard sur la pompe profane qui passait en ce moment sous ses yeux, qu'elle se mit à fondre en larmes : « ma mère, s'écria-telle, voyez combien de chrétiens perdent leur temps à des choses de nul prix, sans penser à celui qui mourut pour les racheter. Je vous en supplie, permettez que je me retire-, j'ai besoin d'aller prier pour eux et pour moi, »

Outre cette disposition si prononcée pour la perfection évangélique, on avait encore observé et admiré en elle, pour son malheur, une prodigieuse facilité à tout concevoir, et des progrès singulièrement rapides dans tout ce qu'elle avait entrepris d'apprendre. Les prédictions serviles ou aveugles ne manquèrent pas pour rendre incurable l'illusion qu'on se faisait sur sa vocation. Mais surtout elles firent une vive impression sur son père, dont l'ambition était secrètement flattée par la perspective d'un genre de gloire qui manquait encore à sa famille. Il fut

^ 180 donc résolu qu'il y aurait une femme savante du nom deCornaro, laquelle réunirait au plus haut degré possible l érudition profane et sacrée, réloqueuce et la poésie, la connaissance des I ^ langues anciennes et modernes , et même celle des sciences exactes. La malheureuse victime contre laquelle fut portée cette sentence de mort, avait à peine atteint sa huitième année.

Pour l'enflammer d'une généreuse'émnlation, on se mil alors à lui parler de ses ancêtres. Elle apprit leurs noms^ elle apprit ceux des hôtes illustres qui avaient reçu Hiospi- .:^ talité dans ce même palais où elle passait si tristement son enfance. Elle sut que trois siècles avant sa naissance, un certain Pierre Lusignan, roi de Chypre, et une certaine Valentine Viscontî , fille d'un duc de Milan , y avaient été traités avec une magnificence toute royale par Frédéric Cornaro, l'un des héros de la guerre de Chioggia; qu'à peu près vers la môme époque.

on y avait accueilli un archiduc d'Autricbi^âf manière à surpasser son attente et celle dk 1?' République, et que partout où on avait vu flotter un pavillon vénitien , le nom de Comaro était prononcé avec respect et souvent avec recon- ,>^^' naissance.

Tout cet étalage de souvenirs de famille touchaient peu la modeste Héléna.Des annales do<mestiques qu'on lui faisait aiosi parcourir, il y avait un seul passage sur lequel elle revenait souvent, c'était le récit d'un pèlerinage fait en Palestine en 1519 par son bisaïeul François Cornaro. Les émotions pieuses éprouvées par lui dans le cours de ce voyage, Tintéressaient infiniment plus que des détails de généalogie, et même que des descriptions éloquentes de sièges et de batailles.

Un certain Jean-Baptiste Fabris, auteur d'un commentaire alors ti'ès-connu sur la philosophie d'Aristote, fut chargé le premier de cultiver.

dans la jeune Héléna, ces dispositions merveilleuses qu'il avait aussi le premier remarquées et exaltées. A sa mott, qui arriva très-peu ^e temps après, on crut devoir lui donner trois successeurs à la fois, savoir, un docteur Bartolotti, un chanoine de S.-Marc, et un bibliothécaii'e, grec d'origine, noiîimé Louis Griadenigo. Pour se dédommageir de l'aridité dès études auxquelles elle se voyait condamnée, elle consacrait les heures de l^xjwf qtd lui étaient laissées à là lecture de l^lqties livres spirituels. Celui de tous qui faillit le plus de bieft^à son cœuret à son imagination, était la vie des Saints, surtout celle des Martyrs, dont l'histoire lui paraissait plus touchante et même plus héroïque que celle des grands hommes de Plutarque qu'on lui faisait lire en même temps. Mais rien ne la frappa comme la vie du bienheureux Louis de Gonzague,à cause de la ressemblance qu'elle crut trouver entre les premiers mouvements pieux qui

s'étaient élevés dans Tâme de ce jeune espagnol, et ceux qu'elle sentait naître de temps en temps dans la sienne. Pour empêcher que cette

ressemblance ne fût une vaine illusion, elle se lia comme lui par un vœu secret de chasteté, et voulut choisir pour cela la fête de TAnnonciation, uniquemenl^rce que c'était à pareil jour que Louis de Gonzague avait fait lé sien. Héléna n'avait pas encore atteint sa douxiëme «nr née^ quand elle se lia par cet engagement pré^ coce; mais ce n'est point d'après \é tënips écoulé depuis sa naissance qu'on peut juger la compétence de sa raison dans une si grave détermination. Il n'est que trop vrai qu'elle n'eut point d'enfance, et que ses facultés, déjà naturellement beaucoup trop actives, acquirent bientôt, par l'effet de l'éducation, un développement de plus en plus effrayant. En effet, à l'âge encore si tendre où nous la voyons arrivée, moins de <iuatre ans après avoir commencé les langue

grecque et ktîne, on jugea, vu ses progrès dans Tune et dans Tautre, que cette étude ne lui suffisait plus, et il fut décidé qu'elle y joindrait celle du françaîSj du grec vulgaire, deVespagnol et de rhébreux.

Voilà donc la pauvre victime s'acheminant péniblement vers le lieu du sacrifice, en portant elle-même le fardeau qui doit servir à la consumer! C'est aussi un père qui est un sacrificateur, et comme il s'agît d'une illustration nouvelle pour le nom qu'il porte, et d^une gloire immortelle pour sa fille, il ne s'arrêtera que lorsque tout sera consommé.

Héléna s'acquitta trop bien de la nouvelle tâche qui lui fut imposée. Non-seulement elle s'appropria les idiomes de plusieurs de ces langues au point de les parler aussi facilement que sa langue maternelle, mais elle faisait altemati- ^ vement dans chacune d'elles des cq^ipositions dont on admirait la correction, et quelquefois

rélégance. Ce fut en présentant un petit traité composé par elle en grec, que le bibliothécaire Gradenigo, son maître, imposa silence à un de ses rivaux qui, pour l'empêcher d'obtenir une abbaye dans l'île de Corfou, l'accusait d'ignorer ou de savoir superficiellement cette langue.

Dans cette seconde période de son éducation savante, Héléna Cornaro, outre les livres religieux dont elle ne discontinua pas la lecture , trouva dans la musique un autre genre de consolation parfaitement adapté aux besoins de son âme. Elle y fit des progrès encore plus rapides que dans tout le reste, peut-être parce qu'elle trouvait là seulement une expression aux aspirations vagues et mystiques qui l'exaltaient quelquefois.

Familiarisée comme elle l'était avec la poésie de plusieurs peuples, elle pouvait varier ses jouissances et celles des autres en faisant succéder à la romance française ou espagnole les modulations plus sauvages des montagnes de la

Grèce. Elle apprit môme un pe^ Tarabe, uniquement pour chanter quelques airs qui lui avaient plu. Et tous ces chants, religieux ou }»ro£anes, étrangers ou nationaux, elle savait au besoin les accompagner de la viole, du clavecin et même de la harpe avec une sorte de talent instinctif qui ne sefaisaitpas moinsadmirer que la douceur et la flexibilité de sa voix.

Quand elle eut fait tous les progrès désirables et imaginables dans la musique, dans les langues et même dans Téloquence dont on lui avait enseigné les préceptes et la pratique, la hiérarchie diaprés laquelle étaient alors classées tes connaissances humaines , voulait qu'Héléna fût initiée dans les spéculations de la philosophie scholastique, puis enfin dans les mystères de la théologie. On disait au père que la facilité avec laquelle sa fille avait appris les langues tenait à ïhumide qui était propre à recevoir Timpression des formes diverses ; que h sec était nécessaire

pour faciliter les opérations de Tintellect d^ns rétude des sciences, et que si la jeune Héléna possédait ce dernier élément au même degré que le premier, sa supériorité sur toutes lès femmes extraordinaires dont on avait conservé là mémoire, serait désormais incontestahle. Sur une telle assurance et après une pareille expli*cation, Jean-Baptiste Gomaro, peu satisfait des premiers essais qu'il fit d'abord à Venise, résolut de se transporter à Padoue, afin que sa fille puisât à cette source, qui passait alors pour la plus féconde et la plus pure, ce qui lui manquait de lumières pour être définitivement le prodige le plus accompli de son siècle.

Ce premier pas fbit au devant de la célébrité, que jusqu'alors elle avait subie plutôt que recherchée, fut pour elle comme l'entrée dans une nouvelle carrière de combats et de souffrances. Cependant elle obéit sans murmurer, et sans se plaindre une seule fois de la violence faite à sa

modestie; iiiàis la teinte de phis «Déplus iiiélan<<» coH(jpie qae prirentalors ses penàèes, disatjt d&*

sez que la pauvre fille se dévouait à la gloire à peu près comme eertaîos Romains se dévouaient aux dieux maries ou aux diviuités infernales.

Pea à peu l étude de la Uiéologie devint une sorte de eonsolation pour elle, ce qui fit qu'elle s'y livra peut-être avec trop d'ardeur, et qu'elle se réconcilia même avec la dialectique à cause des applications qu'elle en voyait faire dans les controverses religieuses. Ce fut à cette époque qu elle commença à comprendre tout le charme que devait avoir la vie contemplative pour une âme dévorée du besoin de connaître et d'aimer, et à réfléchir sérieusement sur les moyens de se procurer ce genre de bonheur, si accessible à tant d'autres et si peu envié. S.-Benolt était alors l'objet de sa plus grande vénération, et elle ne voyait rien de plus beau que Tordre menas-: tique qu'il avait fondé. Mais elle cacha soigpeu-

sement et son admiration pour le fondateur, et son goût de phis en plus prononcé pour ce genre de vie, et son aversion toujours croissante pour le monde et la célébrité. Destinée par son père à compléter Tillustration de sa famille, elle ne pouvait se résoudre à frustrer cette espérance quelque frivole qu'en fût l'objet , et tant qu'elle put conserver au dedans d'elle-même un sanctusûre où le bruit des applaudissements n'arrivait pas, elle marcha docilement dans la voie que l'autorité paternelle lui avait tracée. Mais du jour où elle crut s'apercevoir qu'elle cessait d'être indifférente à l'enthousiasme qu'elle excitait, sa conscience ne la laissa plus en repos, et après un long combat soutenu avec elle-même, elle alla se jeter avec confiance dans les bras de soïi père et se soulager en versant dans son sein toutes les larmes qu'elle avait sur le cœur. Cette scène fut aussi déchirante pour l'un que pour l'autre. Le vœu de chasteté fait,

dès rage" de onze ans, fut alors révélé pour la première fois, et la moindre objection contre sa validité, mettait la malheureuse Héléna dans un état si effrayant, que son père, qui avait aussi par moment des pensées sérieuses et chrétiennes, lui donna avec Faccent de la plus profonde douleur, son consentement et sa bénédiction, en disant avec Job : Domifms dédit ^ Dominas abstu^ lit^sitnomenDominibenedictum.

La maison où elle entra pour faire son noviciat passait pour une des plus édifiantes et des mieux gouvernées, et c'était au contraire un séjour de discordes et un foyer d'intrigues. Héléna, toute entière à la joie d'être délivrée du fardeau qu'elle avait porté si long-temps, ne s'aperçut pas d'abord des menées qui se tramaient autour d'elle, et son illusion dura quelques semaines, au bout desquelles elle sentit qu'il fallait chercher un autre asile. Mais une sainte femme, connue sous le nom de sœur Maria Felice, qui

vivait alors en odeur de sainteté dans une petite lie près de Venise, leva subitement tous les scrupules d'Héléna Comaro, en lui déclarant que le mauvais succès de sa première tentative, prouvait assez que la providence avait d'autres vues sur elle et la destinait à vivre au milieu du siècle pour y briller encore plus par ses vertus que par ses lumières.

De retour dans la maison paternelle, elle reprit aussitôt ses anciennes habitudes, et lé père ne perdit pas de vue ses anciennes prétentions. Le bibliothécaire Gradenigo futrappeléf^tcm lui adjoignit, comme par le passé, autant de collègues qu'il jugea néeessairiB pour mettre la dernière main à l'éducation de son élève. Des séances publiques, dont elle faisait presque tous les frais, furent annoncées d'avance et tenues périodiquement dans le palais Comaro. La, devant un auditoire imposant et nombreux, elle soutenait des thèses de la manière et dans les formes vou-

-198-^ lues par les législateurs du temps, avec cette différence qu'au lieu de cette subtilité qui était le genre de mérite par lequel on cbercliait à briller dans de pareilles discussion s ^ elle y apportait une sorte d'éloquence naturelle et naïve à laquelle Bon extrême jeunesse donnait un charme de plus. Ces séances, après avoir été d'abord des fêtes de famille^ devinrent en quelque sorte des fêtes nationales, tant on y vit affluer de spectateurs non-seulement de Venise, mais encore des villes de la terre ferme et même des pays étran-gers. Mais son plus beau triompbe, celui dont on conserva le plus longtemps la mémoire, eut lieu le jour de V Ascension de je ne sais quelle annèe, quand le sénat, dérogeant pour elle à uit usage immémorial, suspendit une délibération importante sur les affaires publiques pour aller efatendre Héléna Comaro-, et, dans cette journée si glorieuse pour elle, la plupart de ceux qui y assistèrent oublièrent qu^oii célébrait en mênK?

temps le mariage du Doge avec la mer Adriatique, et que le Bucetitaure sortait de Tarsenal pour aller en grande pompe au Lido.

Un certain prince allemand qui avait passé les Alpes pour voir cette cérémonie, l'oublia plus complètement que personne quand il fut en présence de rbérolne du jour. La beauté, la simplicité, Tair modeste et souffrant d'Héléna l^ntéressèrent bien plus que cet appareil d'élo-^ quence et d'érudition qu'on la contraignait d'étaler. Les démarches qu'il fit sur Je-champ pour l'obtenir en mariage amenèrent une crise terrible entre le père çtla fille, celle-ci, regardant toujoiu^ son vœa de cha3teté comme obligatoire, celui4à soutenant qu'il était nul et s'armant pour la première fois de toute sa puissance paternelle pour vaincre une résistance à laquelle il ne s'était pas attendu. Il eut même recours au Souverain-Pontife, dont il obtint faxîilement une dispense, et il ne doutait pas qu'en la montrant

à sa BUe, il ne fit taire les scrupules (lui avaient troublé le calme habituel do son àme et la paix intérieure de la famille.

A la lecture de cette dispense, Héléna, pâle et muette, parut suffoquée par une sorte d' horreur anticipée qu'elle avait d'eUe-mênie, et pour se soulager un peu, elle eut besoin de verser un torrent de larmes -^ puis sans perdre de temps, elle fit venir secrètement le vénéraljle D, Cornélius Codanini, abbé de Saint-Georges, et non contente de renouveler entre ses mains son vœu de chasteté, elle lui demanda l'habit de religieuse de l'ordre de Saint-Benoît, et la permission de le porter sous ses vêtements ordinaires jusqu'à sa mort. Après cette consécration clandestine, elle osa déclarer à son père qu'elle était décidée à mourir chaste et vierge, dût le premier monarque du monde venir demander sa main, et, pour n'avoir plus à craindre le retour d'un si pénible combat, elle songea d'abord a se

retirer dans un couvent de Castiglione ; mais sur la promesse qu'on lui fit de ne plus renouveler une pareille tentative, elle consentit sans peine à ne jamais quitter la maison paternelle, et elle continua à partager son temps entre la pratique des vertus chrétiennes et les diverses études qui devaient mettre le comble à sa gloire littéraire.

La partie profane de ces études, n'eut jamais un grand charme pour elle, et elle eut toujours besoin de quelque résignation pour s'y livrer^ au contraire, son ardeur avait besoin d'être réprimée, quand il s'agissait d'un ouvrage théologique, historique ou philosophique, qui pût ou nourrir son goût pour la vie contemplative ou justifier de plus en plus son enthousiasme pour la foi chrétienne; aussi relisait-elle souvent le récit des souffrances des premiers martyrs, l'Apologétique de TertuUien, et particulièrement les œuvres de saint Basile et de saint Jean Chry-

sostôme. Tout eîi se prêtant aux vues ambitieuses que soQ père avait sur elle^ tout en subissant cette renommée et ces applaudi sâements qui devenaient de plus en plus inévitables, elle usait aussi quelquefois de son érudition pour faire rentrer dans le sein ' Église ceux que le malheur de leur nai n avait tenus long-

temps écartés. Le i parle dans ses

lettres de deux prêtre qu'elle avait con-

vertis et qu'elln lui it en le priant de

mettre le c r conversion. Elle

avait pour ms ^ue hébraïque, un rab-

bin juif, très-rigoureux observateur de sa loi et de son culte, et Ta qui elle voulait à tout prix faire adopter la loi et le culte chrétien. Elle avait recours tantôt à la controverse, tantôt aux larmes et aux prières. Quand elle vit que ses efforts étaient infructueux, elle eh fut si profondément affligée, qu'elle en perdit le sommeil et la santé. Moins d'un an ajtf es, il vint secrètement

lui avouer en pleurant, qu'il était convaincu de la vérité du christianisme, mais que les égards qu'il devait à sa famille ne lui permettaient ni d'abjurer son ancienne croyance, ni d'en professer publiquement une nouvelle.

Le bruit de ces conversions se répandit bientôt dans toute l'Italie, en Allemagne et en France, et lui suscita partout de nouveaux admirateurs. Cependttt cpielques contradicteurs sévères, s'appuyant 3ur la tradition et sur l'autorité des apôtres, s'élevèrent contre ce qu'ils appelaient un empiétement répréhensible. Ce qui rendit la controverse plus animée, ce fut l'idée qu'on suggérai son père de la faire recevoir docteur en théologie. La question à laquelle cette prétention bizarre donna lieu, fut débattue vivement pendant plusieurs mois entre les théologiens de France, d'Allemagne et d'Italie, et plusieurs docteurs de Sorbonne la résolurent affirmativement. Ceux qui soutenaient l'ppinion contraire, étaient vî-

goureusement combaLtus par deux français qui résidaient alors à Rome, et qui, dans la correspondanoe très-active qu'ils entretenaient avec Héléna Cornaro elle-même, lui disaient à T occasion de cette controverse :

« On nous objecte que TÉglisej ayant de tout « temps interdit aux femmes d*ofrrir elles- » mêmes le sacrifice sur Tau tel, cette in terdîcn tion doit s'étendre à tout ce qui est du domaine » do la théologie. - . , * Comme s'il n'y avait pas T^ une injustice criante a leur faire un crime de n ce qui est précisément un titre de plus a nos » respects! Les hommes seuls ayant levé des » mains sacrilèges contre la personne du Christ, » pourquoi Jes femmes offriraient-elles un sacri- » fice institué en expiation d'un crime qu^elles » n'ont point commis ? Quant aux matières théo- » logiques, la preuve qu'elles ont le droit de les » traiter, c'est que Jésus-Christ lui-même révéla » les plus sublimes mystères de notre religion à

» Marie Magdeleine, à Marthe sa sœur et à la » Samaritaine. On pourrait môme soutenir qu'il » leur donna la mission de prêcher son Évan- » gile, puisqu'il voulut que sa résurrection, qui » était la bonne nouvelle proprement dite, fût c( annoncée par elles à ses disciples ^ . »

Quelqu'honorables que pussent être pour son sexe les citations et les conclusions par lesquelles on cherchait à l'ébranler, la répugnance d'Héléna Comaro fut invincible, et son père luimême céda sur ce point, mais à condition que sa fille le dédommagerait de ce sacrifice en consentant à se faire recevoir maltresse ès-arts et docteur en philosophie à l'Université de Padoue.

Elle refusa d'abord ; elle crut qu'eue parviendrait à toucher le ciel par ses prières et son père par ses larmes 5 elle se jeta plus d'une fois aux

< Ces deux français étaient Tabbé de Saint- Luc et M. de Court, auteur de la lettre latine dont j'ai traduit et cité un fragment.

pieds de sa mère et à cetix de i^n jDOnfésseur, {urotestant de son dévouement fiUid^ du bonheur qu'elle aurait i mourir pour les auteurs de ses |6urs, mais }es conjurant de lui épaï^er ce

calice amer^ et leur disant même que, si on la condamnait à cette épreuve, elle était sûre de n'y pas survivi^ longtemps.

Ses pleurs, ses sanglots, ses prédictions, tout Fut inutile. La seule grâce qu'elle obtint fut de ne point paraître devant l'immense concours qu'attirait à Padoue la ftVte populaire de Saint- Antoine. Pendant le délai qui lui fut accordé, elle voulut se préparer à cette terrible journée, non pas à la manière des candidats ordinaires, mais en recourant au sacrement de TEucharistîe, afin qu'en y puisant des sentiments d'humilité, elle eût un sûr préservatif contre les illusions et l'enivrement de la vaine gloire. Malgré toutes les précautions que put imaginer sa modestie, la ville se trouva pleine de curieux, ac-

courus des environs et principalement de Venise pour assister à ce spectacle extraordinaire, et comme la grande salle de TUniversité était loin de pouvoir contenir cette multitude d'auditeurs^ il fut décidé, à la grande satisfaction des derniers venus, qu'Héléna Comaro soutiendrait sa thèse dans la vaste basilique de Saint-Antoine. Cette résolution, loin d'ajouter à son troublé et à ses angoisses, lui fit éprouver un mouvement de joie.Il lui semblait que là, elle serait plus immédiatement sous la main de Dieu, et que lestMsurs y seraient plus disposés à l'indidgence et à la pitié. Le matin du S5 jiiin 1678, le son d'une cloche et le bruit de la foule qui attendait impatiemment sa sortie, lui annoncèrent que le moment fatd approchait. Elle se mit à genoux pour commencer ùtte prière qu'elle continua ou qu'elle répéta tout le temps que dura le trajet, sans que les murmures approbateurs et les acclamations de joie qui Taccueillaient sur son

passage, pussent un seul instant l'en distraire. Quand elle franchit le seuil de VÉglise, elle fut sur le point de tomber évanouie. Elle eut la conscience d'un bouleversement momentané dans sa mémoire, et pour calmer soo effroi elle se dirigea en cbancelaiit vei^s Tau tel de la Sainte^ Vierge pour implorer sa protection. Elle y recouvra en effets ses esprits et son couragej et quand enfin elle parut ea chaire le visage encore pâle, la couronne de laurier sur la lête^ et les yeux d'abord baissés puis levés avec expression vers le ciel, les spectateurs ^ qm avaient suivi } avec intérêt ses moindres mouvements, étaient

presque tous attendris jusqu'aux larmes.

Bientôt l'attendrissement fit place à l'admiration, quand on vit avec quelle précision de dialectique, avec quel entraînement d'éloquence elle traitait les questions philosophiques qui lui avaient été proposées. A plusieurs reprises, ses déductions furent interrompues par des applau-

dissements unanimes, et ces interruptions flat^ teuses finirent parla troubler au point qu^il fallut abréger Tépreuve pour ne pas prolonger ses souffrances. On la reconduisit chez elle en triomphe et les étrangers s'écriaient dans les transports de leur enthousiasme, que si Venise était la merveille du monde, Héléna Gomarb était la merveille de Venise.

Rien ne manquait au bonheur de JeanrB9q[itÈste Comaro^ son père *, désormais aucun genre d'iK lustration ne^ manquait à sa famille. U voyait 4es^ ambassadeurs et même des princes étrangers venir à Padoue pour le seul plaisir de s'entreteniiavec sa fille. La visite qui fit le plus de bruit fut celle du cardinal d'Estrées, devant leqjàel la jeune Héléna improvisa, composa et chanta dans toutes les laftgùés qti'elle avait ap{»rises. Les gentilshommes de sa suite, à leur retour en France, en parlèrent comtne d'un- prodige, et ce fut i^r la recommandation. d'Héléna que

Louis XIV, après avoir accepté ta dédicace d'un ouvrage philosopliique composé par un certain Rinatdini, professeur à Padoue, fit présent à Tauteur d'une médaille et d'une chaîne d'or de grand prix \ ^Ê

Au milieu de tous ces honneurs, la pauvre fille était en proie à de cruelles souflranccs dont fl ^origine remontait à sa première jeunesse, mais qui avaient été déterminées par la violence qu'elle s'était faite à elle-même, avant et pendant le supplice qu'elle avait dû subir. A dater M de ce jour, sa vie ne fut plus qu'une lente agonie ^ à laquelle son père assista sans doute avec remords- Elle fut assaillie par plusieurs maladies quij se succédant et se compliquant avec d'effrayants symptômes, faisaient croire à ceux qui Tentouraient, que sa dernière heure n'était pas éloignée. Cette alternative de crainte et d'espérance dura six années, et elle seule ne les trouva

1 Ce Charles Rinaldini ^lait neveu de Jean RioaldiDi que Henri IV honora d'une amîlié loute parlicuiit^re.

pas longues. Dans ses intervalles de santé, elle reprenait, pour consoler son père, ces funestes études qui avaient flétri les beaux jours de su jeunesse, ou bien elle allait port^ aux malheureux tous les secours et toutes les consolations dont elle était capable, ou bien encore elle se faisait transporter à l'hospice des mendiants, à Venise, pour revoir les pauvres filles qui lui avaient appris la musique dans son enfance. Quand ce noble besoin de so cœur était satisfait, elle rap»portait dans la maison paternelle encore plus de sérénité qu'à l'ordinaire, elle supportait ses maux avec plus de patience, et les témoignages de sa tendresse filiale étaient plus touchants.

Gomme il n'y avait que les douleurs atroceis^ qui pussent lui arracher des plaintes, oa crut, après quelques semaines de calme apparent^ qu'elle pourrait sans inconvénients se livrer à un travail suivi, et on eutl'idée de lui faire composer un éloge de la République de Venise. Elle-même

dit dans la préface qu'elle y consentit pour deux raisons : la première, par obéissance pour celui qui lui avait imposé cette tàclie, la seconde parce que,

Nesdo quâ natale solum dulcediae cuoctos Ducit, et i m me mores non sinlt esse suU c'est-à-dire, par amour pour sa patrie. Cet opuscule î écrit avec assez d'élégance, et remarquable par la quantité d'auteurs grecs et latins qui y sont cites, se ressent^ pour le fonds, d^ Tinfluence inévitable que de longues et rudes souffrances avaient exercées sur les facultés intellectuelles de l'auteur.

Cependant, cette âme affaissée par cinq années de maladie presque continuelle, recouvra une dernière fois tout son ressort et toute sa vigueur, le jour où elle sut que les Turcs, après avoir égorgé les populations chrétiennes sur leur passage, avaient dressé leurs tentes et leurs batteries devant les murs de Vienne. La tiédeur des

peuples européens dans celte circonstance était pour elle une énigme et un scandale. Étrangère à la décadence de son siècle, elle ne pouvait pas croire que Tesprit religieux et chevaleresque eût disparu sans retour. Quand elle apprit que JeanSobieski marchait avec une année de catholiques au secours des assiégés, elle faillit en mourir de joie. Elle prononçait son nom av«« transport, elle le mêlait involontairement àtous ses discours et elle appelait heureux ceux qui avaient Sobieski pour concitoyen et la Polbgne pour patrie. Tout le temps que dura la crise, on la vit approcher plus souvent de la sainte Table, s'imposer des jeûnes austères et d^autres pénitences extraordinaires, et Ton peut aflSrmer qiie nul cœur chrétien ne battit plus fort, quaitoftles prières chrétiennes ne furent plus ferveB^os. Elle redoublait de dévotion pour la Ste-Vierge, parce qu'elle savait que les Polonais l'avaient adoptée pour leur protectrice et pour leur reine.

Enfin là BouveUe de la délivrance de Vienne mit uù teime à ses angoisses *, ne Ut)uyant auprès d'elle personne qui partageât assez vivement son '^^. bràfaenr^^Ue s'enfermait toiile seule des journées entières, p<;atr ébaucher téloge dès principaux personnages qui venaient de figurer parmi les libérateurs d^ là Chrétienté. Toiitrà ees ébauches furent découvertes quelques jours après par son père qui, toujours doniiné par son incurable faiblesse, exigea d'elle qu'elle y mit la dernière main* Elle comprit dès-lors quB Famour-propre paternel ne s'en tiendrait pas là, et sa courte joie fut changée en deuil. Elle obéit encore en pleurant, et déclara qu'elle offrait ce sacrifice à la Sainte Vierge. Les éloges du duc de Lorraine, de Jean Sobieski et du pape Innocent II, furent imprimés et envoyés à chacun d'eux séparément. Le héros polonais fut sensible au soin qu'une pauvre fille mourante semblait prendre de sa gloire, et il se hâta de lui en

témoigner sa reconnaissance dans les termes les plus flatteurs. Le souverain pontife, en lui répondant, lui envoya sa bénédiction, et dans Tétat où elle se trouvait alors, c'était pour elle la plus douce des consolations.

•Épuisée par ses macérations ejt par son exaltation )mème, elle ressentit plus douloureusement que jamais les atteintes du mal qui la consumait depuis si longtemps. Quand elle reçut la' réponse jdu pape et celte de Sobieski, au moisf de juin 1684, elle était étendue sans Ich^ et pres^ que sans vie sur sa couche de pénitence, et il ne lui restait plus désormais que peu de jours à souffrir.

Deux ans auparavant, son père avait voulu abattre un cyprès qui, placé devant ses fenêtres, lui dérobait la vue des collines Euganéennes. Sa mère, qui 1- avaitplanté Vannée même de la naissance de sa fille, avait obtenu à grai^d peine que, par égard pour ce souyenir, Varlire fut

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épapgâé. Quelques ihûis après, elle partit seule poui^ Venise, et son mari voulut profiter de ^cm ûbsencoj pour exécuter son projet de destruclioa auquel il n*avaît pas renoncé, mais Héléna l'arrêta tout-à-coup» « Attendez^ lui dit-elle, avec tï une sorte d'accent prophétique qui Teffraya, rt attendez que ce cyprès se dessèche et meure )î de lui-même, le tronc pourra vous servir alors n pour me faire un cercueil. »

Depuis ce jour, le père s'était qnelqucfois sou* venu de ces singulières paroles, mais elles re- * tentirent dans son âme comme un coup de fou- ^re, quand il vît en effet Tarbre commencer à se flétrir au moment même od commençait aussi sous ses yeux la dernière agonie de sa fille. Elle eut avant de mourir, dix jours de délire presque continuel, pendant lequel il ne lui échappa aucune parole, aucun regret qui fût en contradiction avec sa vie passée. La fermentation fiévreuse remua ses plus anciennes impressions et jus-

qu'aux réminiscences de sa première enfance -, mais ni les trésors d'érudition accumulés dans sa mémoire, ni ses triomphes littéraires à Venise, à Padoue, ni la gloire qu'elle avait fait rejaillir sur sa famille, en un mot rien de ce qui lui avait paru vanité^ ne la préoccupa dans ses derniers moments; l'objet de sa plus forte préoccupation était encore Sobieski et la délivrance de Vienne. Elle ût venir le chapelain de son père et voulut qu'il écrivît pour elle à l'archiduchesse d'Autriche; puis, au lieu de lui dicter la lettre, elle s'arrêta d'un air pensif et dit en sou- ^>j^^ / pirant : Non, cinq pieds de terre, et cela suffUY * cela suffit au plus grand personnage du monde,.. Après quelques minutes de silence et de tristesse, elle se tourna vers la fenêtre comme pour jouir une dernière fois de la sérénité du cieL Tout à coup son visage, épanoui par une joie mystérieuse, parut aussi serein que le ciel même;

ses yeux, fixés sur un point du firmament, de-

vinrent rayonnants de surprise et de bonheur, un sourire a^élique se peignit sur ses lèvres, etéUe tendit les bras horisde son lit en s'écriant avec transport : Vierge sainte de Cestocova^ t md^jene me trompe pas^ c'est eïle^ c'est leur por tronne.,. et elle interrompait de temps ^en temps par cette exclamation les prières funèbres qui se récitaient déjà autour d^elie *.

C'était sous le nom de Vierge sainte de Cesto- €avai, que les Polonais honoraient d'une dévotion^articQlière là mère du Rédempteur. Cé-

* Cestocova est en Pologne ce que Maria-Zell est en Autriche, ce que Sainte Anne d*Auray est en Bretagne.

2 Les fragments de prières qu'elle prononçait le plus sou^ vent dans son délire, furent recueillis par son confesseur :

Deus in adjutorium meum intende. Accipe, Jesu, spiritum mcum. Quis me separabit à charitate Christi ? Si consistant adversùm me castra, non timebit cor meum. Vivo ego, jàm non ego, vivit verô in me Ghristus. Trahe me post te, curremus in odorem unguentorum tuorum. Amplius lava me ab iniquitate meâ. Monstra te esse matrem.

tait à la Vierge de Cestocova que Sobieski avait adressé ses vœux avant de marcher au secoui^ de Vienne , et ce fut avec ces touchantes paroles sur les lèvres et ce beau souvenir dans le cœur, qu'Héléna Comaro rendit le dernier soupir.

Jamais pompe funèbre n'avait attiré un si grand concours. Pans les trois jours qui s'écoulèrent entre sa mort et ses obsèques, elle eut tous les honneurs de la canonisation populaire-, on s'arrachait, on se partîigeait les lambeaux de^ ses vêtements comme des reliques précieuses,, et déjà plus de trente mille personnes la vénéraient comme une sainte. Toutes les boutiques furent fermées , tous les travaux suspendus-,, c'était un deuil universel et spontané. Quand le convoi se mit en marche vers la basilique de sainte Justine, la foule était muette et profondément recueillie sur son passage, on regardait avec attendrissement ce visage que la mort lîîôme n'avait pas flétri, et ce front ceint de deux

couronnes, rime de laurier, emblème de ^n doctorat, l'autre de lys, emblème de sa yirgii^itë ; on voyait aussi sur le cercueil des livres ^rits dans toutes les langues et sur toutes les sciences qu'elle avait appriseis, comme si on avait voulu imiter les premiers chrétiens qui plaçaient sur les tombeaux des martyrs les instmiments de leur t(»rture et de leur supplice.

MARC-ANTOINE BRAGADINO

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