‹ Les quatre NapolitainesChapitre 1 sur 13 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

MIGHET. L.ÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS

Rïï" VIVIBNNE, a BIS

^i-"-il^

La petite ville de Sessa, Tune des plus importontes de la terre de Labour, est située au fond du golfe de Gaëte, à peu de distance de la mer.

C'est une antique cité merveilleusement parée de pampres verts qui courent au front de ses maisons blanches, toutes parsemées de myrtes et de citronniers qui jaillissent de toutes parts en bouquets odorants, tout ornée de petites chapelles qui sollicitent la dévotion des habitants.

Dans une des plus charmantes maisons de cette charmante ville se trouvaient, vers les derniers jours d'octo- I. 1

bre 1648, deux personnes qui paraissaient plongées dans une rêverie profonde.

L'une des deux était un homme de quarante ans, d'une corpulence énorme. Une forêt de cheveux noirs et soyeux couronnait un visage carré, dont les traits vigoureusement accentués saillissaient encore en lignes brutales sous son ample embonpoint.

Ses yeux noirs et étincelants, ses dents luisantes et aiguës se détachant sur la couleur jaune-brun de son teint, lui donnaient une expression de cruauté et de violence capable d'intimider les plus résolus; ses bras monstrueux, dessinés par les manches étroites de son pourpoint de buffle, annonçaient une force extraordinaire; et l'on comprenait que, malgré sa pesanteur apparente, cet homme devait avoir encore une eer talne prestesse dans les mouvements.

L'autre personne était une jeune fille de quinze ans à peine, ressemblant beaucoup à celui dont nous venons d'esquisser les traits, autant toutefois qu'une gracieuse peinture, soigneusement polie et achevée par un pinceau amoureux, peut ressembler à l'ébauche grossière échappée aux rudes élans de la brosse.

Malgré son extrême jeunesse, cette belle fille menaçait déjà d'hériter de l'embonpoint redoutable de son père.

LIS QUATRB NAPOLITAINES. 8

Toutes les formes féminines étaient somptueusement accusées, et ses lèvres épaisses et vermeilles disaient, aus^i bien que ses yeux ardents, que cette nature était prête à toutes les vives passions.

Deux choses étaient particulièrement remarquables dans la beauté d'Anita (elle s'appelait ainsi) : c'était l'exiguïté délicieuse de ses mains et de ses pieds, et Tabondance incroyable de sa chevelure, tordue en couronne autour de sa tête.

Elle était, ainsi que son père, assise à côté d'une table chargée d'oranges et de fruits; et, les yeux fixés en l'air, elle semblait sourire à un de ces rêves charmants qui bercent et éveillent les âmes de quinze ans.

Soii père, au contraire, était à la fois impatient et soucieux*

Rien ne paraissait devoir interrompre le silence entre le père et la fille, loi^que tout à coup un grand bruit s'éleva à la porte extérieure de la maison, et presque aussitôt un homme de haute taille entra dans la petite salle basse où se tenaient nos deux rêveurs.

A sa vue, tous deux se levèrent d'un même mouvement.

^ Mon oncle! s'écria la jeune fille...

-* Mon frère! dit le père de celle-ci...

Quoique ces exclamations attestassent parfaitement

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que le nouveau venu était de la famille, cela pouvait paraître difficile à croire au premier aspect.

£n effet, ce frère était un gaillard de cinq pieds huit pouces, coiffé de cheveux longs taillés en brosse.

Son visage, maigre et creux, était dominé par des pommettes luisantes au-dessus desquelles flambaient de petits yeux gris : son nez crochu surplombait une épaisse moustache rousse insolemment retroussée de chaque côté, et son menton pointu était encore allongée par un bouquet de barbe roide et droite comme les soies d'un sanglier.

Tout l'individu semblait être un assemblage d'angles osseux noués les uns aux autres par des muscles de fer.

Il était vêtu d'une jaquette de buffle et d'un coUetin.

Au lieu du haut-de-chausses à canons, qu'on portait alors d'habitude, il avait gardé la trousse qui laissait à découvert sa cuisse musculeuse. Ses longues jambes se perdaient dans d'immenses bottes à entonnoir armées de formidables éperons.

Une ceinture de cuir soutenait deux paires de pistolet et une dague qui eût pu servir de sabre à un homme de petite taille. Quant à son épée, elle était d'une longueur et d'un poids qui devaient faire beaucoup présumer de la vigueur de celui qui pouvait la manier.

Il avait pour coiffure un chapeau pointu, à l'espagnole, avec une courte plume rouge attachée à sa base par une émeraude d'une grande valeur et qui était encore montée en bague.

— Eh bien! s'écria cet homme en se campant insolemment sur la hanche; eh bien! frère Dominico Colesi, mieux connu sous le nom de Pappone, sommes-nous déjà proclamé par l'Espagne duc d'Ischia, que pour entrer chez loi il faille passer sur le ventre à une demidouzaine d'eslaffiers qui veillent à ta porte, l'escopette à la main ?

Cette manière de s'annoncer ne parut point plaire au maître de la maison, car il répondit d'un ton sombre et bourru :

— Je ne suis point duc d'Ischia, quoique cela puisse arriver un jour; mais je suis le maître de cette ville, et, par saint Hercule, son fondateur, je suis en mesure de m'y faire respecter par quiconque viendrait m'y parler d'un ton qui ne me conviendrait pas... entends-tu... maître Antonio Colesi, surnommé Scoppa, quand tu étais voleur; surnommé Carniole, lorsque lu t'es fait assassin.

— Oh! oh! reprit celui-ci, seigneur Dominico Colesi, dit Pappone, est-ce que déjà il signer Geronimo Amalfi t'a fabriqué une généalogie qui prouve clair comme le

C LBS QUATRE NAPOLITAINES.

jour que tu es le descendanl du grand Hercule, le dompteur de monstres?

— Geronimo est un homme plein de science, repartit avec aigreur le Pappone, et il raisonne à merveille.

« En effet, il est certain que la ville de Sessaa été fondée par le grand Hercule, personne n'en doute; or, puisque ce terrible saint a fondé la ville, il a dû y laisser des descendants... Et s1l en a laissé, ajouta le Pappone, en montrant son bras vigoureux, je pense que nul plus que moi n'a le droit de croire et de dire qu'il descend de lui.

— C'est juste, dit Scoppa, et une fois cela prouvé, il n'y aura plus d'obstacle qui puisse empêcher le Qiariage de ma jolie nièce avec le beau Melchior Borgia.

> En effet, comme dirait Geronimo Amalfl, la descendante d'un saint comme le grand Hercule doit aller de pair avec le descendant d'un pape tel qu'Alexandre VI.

— Tu n'es qu'un hérétique ! s'écria violemment le Pappone; hérétique et libertin, car tu dis tes impiétés devant une jeune fille innocente; hérétique, libertin et calomniateur, car tu prétends que je négocie un mariage entre elle et Melchior Borgia, c'est-à-dire que je veux m'allier à ceux de la noblesse.

— Quand on est le descendant d'Hercule, on y doit songer, repartit flegmatiquement Scoppa...

— C'est-à-dire encore, continua Ptppone avec colère, que je veux me vendre aux Espagnols.

— Le duché d'Ischia est un beau prix...

— Est-ce pour me dire cela, reprit Doniinico, que tu 68 venu à Sessa au péril de tes jours ?

— Ce péril a cessé, puisque je suis arrivé chez mon bon frère Dominico Colesi, descendant d'Hercule.

— Encore! fit Pappone en mettant la main sur une dague placée près de lui.

'-Mon oncle .. mon bon oncle, dit Anita, qui jusque là était restée témoin impassible de cette scène, ne tourmentez pas mon père... vous faites mépris de la naissance, mais il ne pense pas comme vous...

— Que dites-vous donc là, ma jolie nièce, reprit Cârniole ou Scoppa, en embrassant Anita, moi faire mépris de la naissance ! non de par tous les saints !

» Je suis fier de la mienne, au contraire, et je me souviens avec orgueil, que notre père Justiano Colesi était boucher en face Saint-Jacques, et notre mère revendeuse de poissons au marché Neuf...

— Et tu te souviens aussi sans doute avec orgueil, dit le Pappone exaspéré, qu'il y a vingt ans tu as déserté la maison en emportant vingt mille écus péniblement amassés par mon père?

— Hé! hé! fit Carniole, ce lut une prouesse remarquable.

» Imaginez-vous, ma jolie nièce, qu'avec la lame d'un vieux couteau, je démolis le mur qui séparait la cave où mon père m'avait emprisonné, de celle où il enfouissait son argent... si bien...

— Te tairas-tu! scélérat, s'écria Pappone en l'interrompant. Prétends-tu exposer les chastes oreilles de cette enfant à entendre le récit de tes infâmes aventures?...

— Tu exposes bien ses yeux à voir tous les jours tes rapines et tes trahisons...

— Va-t'en, va-t'en! dit Pappone; va-t'en! ou sinon tu te repentiras de ton impudence.

Et comme Scoppa ne bougeait pas, son frère continua en disant :

— Qu'es-tu venu faire ici ?

— J'y suis comme ambassadeur de la i^oyale république de Naples, et j'ai à te dire des choses qui doivent passer de ma bouche à ton oreille, sans même toucher les murs de cette maison.

Cette déclaration de Scoppa calma soudainement le Pappone; un sourire de vanité dédaigneuse glissa sur ses lèvres; son visage s'épanouit en un air d'importance suprême.

II reprit sa place, remit sa dague sur la table, et, s'étendent fastueusement sur son siège, il repartit :

— Et que me veut la royale république de Naples?

» Elle comprend donc enfin qu'elle ne peut rien sans l'aide de celui qu'elle a insolemment appelé un chef de bandits?

— C'est un beau titre qu'elle t'a donné là, dit Scoppa, et qui t'irait mieux que celui de duc d'Ischia, si tu savais le porter dignement. Mais nous avons autre chose à dire que d'ergoter sur pareille matière.

> Laissez-nous, ma jolie nièce, ajouta Scoppa; et comme il est probable que lorsque j'aurai causé avec vo-

Ire père je repartirai en toute hâte, permettez-moi de vous embrasser en signe d'adieu, et de vous dire les compliments de deux personnes qui vous aiment, et que j'ai peur que vous n'ayez oubliées au milieu de vos nouvelles grandeurs.

— Si tu viens lui apporter les lamentations amoureuses d'El Pionne, ou les reproches de Palombe, je te dispense de ta commission.

— Le Pionne, repartit Scoppa avec emphase, était capitaine des lazzares le jour où Mazaniello brûla le bureau des gabelles et renversa la tyrannie espagnole, grâce au C3urage des jeunes garçons qu'il commandait.

> Le Pionne a arraché plus de cinquante poils à la

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moustache du duc d'Arcos, votre vice-roi, et cd tout là des exploits qui recommandent un jeune homme k l'a> mour d'une jeune fille, si elle n'avait pas la tête tournée par des vapeurs de duché et de comté.

» Mais le Pionne ne pense plus à Anila.

» Quant à Palombo, il est le maître de son quartier, et le serait de tout Naples s'il le voulait... Et co n'est pas encore là un galant à dédaigner. Mais Scoppa Garniole ne se charge point de messages amoureux.

» J'ai été reçu à la cour des plus illustres princes de notre époque, ajouta-t-il en retroussant ses moustaches, mais jamais aucun d'eux ne s'est avisé de me donner de pareilles commissions; car on savait que je n'accepterais que celles qui conviennent à un homme qui porte l'épée et la dague.

— Très-bien, très-bien, fit Pappone, finissons, et hâtetoi de dire à Anita ce que tu es chargé de lui répéter.

— Eh bien! reprit Scoppa, celle avec qui tu as été élevée et que ta mère a nourrie de son lait, qu'elle partageait entre elle et toi, Casta, la petite fille du vieux Ôennuino, le consulteur du peuple, t'envoie le bonjour et te fait dire qu'elle est triste et malade.

— Ah! reprit Anita avec surprise... triste et malade... est-ce ainsi qu'elle t'a parlé?

— Triste et malade dans sen cœur, a-t-elle dit.

LES QUATBiS NAPOLITAINES. H

• — Pauvre Gasta I murmura Anita, comme si ce mot lui disait un secret qu'elle seule devait comprendre.

— Et en vérité, ajouta Garniole, elle aurait dû dire triste et malade dans son corps, car autant tu es rose e^ fleurie, autant elle est pâle et effeuillée; autant tu e$ alerte et prête au rire, autant elle est languissante et prête à verser des larmes.

— Eh bien! dites-lui de venir à Sessa, l'air y est meilleur qu'àNaples....

— Et les remparts n'en sont pas si bien gardés, ajouta Scoppa à voix basse, que don Félix de Médina ne pût quelquefois accompagner le beau Melchior Borgia, de façon que ton brave père pourrait se ménager par toi, près de la noblesse italienne, et par Casta près de la noblesse espagnole....

» Mais non, ma jolie nièce ne quittera pas son grandpère, mais tu viendras peut*être la trouver.

— Et quelle autre personne vous a chargé dé paroles pour moi? dit Anita, qui était rouge comme une grenade mûre.

— C'est ta marraine, la signera Honda.

— Vraiment....

— Comment diable, fit Pappone, l'épouse de Gennaro Annèse, l'arquebusier, et le capitaine d'Oltine daigne penser à tious!...

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— Et comment se porte-l-elle? dit Anita.

— Elle est toujours belle et coquette, et j*ai été tenté dix fois de Tenlever, attendu que, depuis qu'elle est la première dame de Naples, elle est toujours chargée de plus de cent livres au moins d'oripeaux, de robes en brocard, de colliers, de bracelets et de bijoux, dont elle s'accoutre dès le matin.

•— La première dame de Naples! reprit Anita elle,

la Ronda? la sœur du batelier Angelo, qui n'a eu que sa beauté pour dott... Gomment cela se fait-il?...

— Ton père te le dira quand je le lui aurai raconté. Puis il ajouta tout bas :

— Va, et reste dans la cour, j'aurai peut-être besoin de te parler.

Pappone, qui n'avait écouté que d'une manière distraite la fm de la conversation de Garniole et d'Anita, fit signe à celle-ci de s'éloigner, et les deux frères restèrent en présence.

— Eh bien, dit Dominico, le prince de Massa est donc bien persuadé qu'il n'arrivera à rien sans mon secours, et il t'envoie sans doute à moi pour me faire ses propositions?

Scoppa secoua la tête, et repartit d'un ton flegmatique :

— Il a y a plus de prince de Massa.

— A-t-il été tué? s'écria vivement Dominico.

— Il a été tué, répondit son frère.

— Et tué dans un combat contre les Espagnols, n'estce pas? fit Pappone, en examinant attentivement le visage de Scoppa.

— Je ne puis nier, dit celui-ci, que les Espagnols ne soient pour quelque chose dans la mort du prince de Massa; mais ce n'est pas avec leurs épées ou leurs pistolets qu'ils l'ont tué, c'est avec leurs rodomontades et leurs indiscrétions.

— Des rodomontades et des indiscrétions peuvent-elles tuer un homme? fit Pappone... d'un air stupéfait.

— Ne fais pas seii4>lant de me comprendre, continua Scoppa; tu sais trop bien que le prince de Massa n'avait accepté qu'à contre-cœur le titre de capitaine-général des armées du peuple de Naples ; tu sais très-bien que, comme beaucoup d'autres, il entretenait des relations secrètes avec les Espagnols, et qu'il n'a pas tenu à lui que la ville n'ait été livrée au duc d'Arcos.

> Mais enfin il a trouvé le prix de sa trahison, comme il arrivera probablement à tous ceux qui suivent son exemple, et qui profitent du pouvoir que le peuple leur a confié pour faire leur paix avec l'ennemi, et laisser leurs camarades dans l'embarras.

— Allons, allons, dit Pappone, ne t'enroue pas à me donner des conseils dont je n'ai que faire, et dis-

moi seulement comment le vieux Massa est mart?

•* Le peuple en a fait justice, repartit froidement Cerniole.

—• C'est-à-dire, reprit Pappone, qu'il a été assassiné f

•— Il a été tué, répliqua sèchement Scoppa, justement tué parce qu'il trahissait la cause du peuple.

^ Et quelle main l'a frappé? dit Pappone.

— Mille mains.

— Mais, reprit Dominico d'un ton plein de sarcasme, de même qu'il y en eut une, et ce fut la tienne, qui osa la première presser la détente de son mousquet pour frapper au cœur le brave Mazaniello, de même il y a dû se trouver quelqu'un qui, maintenant comme alors, a donné l'exemple.

» Est-ce encore toi qui, cette fois, as frappé le premier ?

— C'est moi, repartit Carniole.

— En ce cas, dis-moi pour qui tu as fait ce nouveau crime?

— Ecoule, frère, répondit Scoppa en se posant d'une façon menaçante devant Dominico.

» Il y a sur la lame de mon épée bien du sang de versé; il y a du sang royal, du sang des plus nobles, du sang des plus braves, du sang des plus illustres; mais jamais ce sang n'a été répandu que pour une cause juste, et pour punir ceux qui s'étaient faits tyrans ou rebelles. J'étais

au ^pvjee de l'empereur Ferdinand II, lorsque Wallensleio, ivpe (le ses vjqtoires et de l'amour de «es soldats, voulait lui enlever ses plus belles provinces.

» C'était en 1634; Tempereup me donna un ordre.... Deux jours après, j'étais près de Wallenslein, je le poursuivais dans sa chambre et rétendais mort d'un coup de mon épée, pendant que mes camarades tuaient ses généraux dans la salle du festin.

Le Pappone frappîi du pied avec impatience; Carniole continua :

■^ J'étais au service du cardinal de Richelieu, lorsqu'on 1640, je fus envoyé à Lisbonne pour y hâter le succes de la conspiration du duo de Bragance.

» Les conjurés étaient entrés dans le palais, mais pas un d'eux n'avait osé frapper Vasconcellos, le secrétaire <i état de la vice-reine, Marguerite de Savoie, le plus infâme et le plus insolent tyran imposé à une nation par 'a colère de Dieu, si le duc d'Arcos n'existait pas.

» Les conjurés hésitaient; je l'arrachai de l'armoire où 'l s'était enfermé, et mon épée, en le frappant, traversa le cnicifix qu1l serrait sur sa poitrine.

- Assez t murmura le Pappone.

— J'étais encore au service de Richelieu, continua froidement Scoppa, le jour de la bataille de la Marfrée, et c'est moi qui ai arrêté les funestes résultats de cette vie-

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toire, et de la sottise de Ghàtillon, en faisant sauter le crâne au comte de Soissons, pendant qu'il s'amusait à regarder le duc de Guise qui poursuivait les fuyards.

» C'était pourtant là des hommes capables d'arrêter un cœur moins résolu. Un général qui avait écrasé TAllemagne de victoires, un ministre représentant de la volonté souveraine du roi catholique, et pour dernière victime un prince de sang royal, un Condé, un Bourbon; et pourtant je les ai tués sans crainte et sans remords.

» En effet, j'ai obéi à un empereur, à un roi et à un cardinal, et si avec de tels garants ma conscience ne doit pas être en repos, c'est qu'il n'y a plus de religion, ni de discipline en ce monde.

— Mais quels garants as-tu, reprit vivement Pâppone, pour avoir assassiné Mazaniello, notre frère ?

— Pour celui-là, dit Scoppa, j'ai le peuple entier et toimême.

» Fallait-il laisser ce fou courir à cheval, à travers les rues de Naples, l'épée d'une main et le pistolet de l'autre, massacrant tout ce qui se rencontrait sur son passage, incendiant les palais et abandonnant la défense de la ville ?

— Ce ne fut pourtant pas lui, reprit Pappone, qui chassa les Espagnols de Naples.

— Oui, dit Scoppa froidement, il a eu trois jours de gé. nie et de courage.

• Le reste de la semaine, que Dieu lui avait donnée, a ê\é un transport de crime et de folie; il avait fini sa tâche, je l'ai frappe, c'a été justice et prudence.

— Tu mens, reprit Pappone, c'est le duc d'Arcos qui ^'a payé pour ce forfait, comme il en avait payé d'autres pour verser à Mazaniello le breuvage empoisonné qui troubla sa raison dans le banquet où on parvint à l'attirer.

— Le duc d'Arcos, répliqua Garniole, qui avait pâli en entendant parler de poison, le duc d'Arcos commandait \itie chose juste; je l'ai faite parce qu'elle était juste.

-Et sans doute, tu as accompli encore, selon toi, un acte de justice, en assassinant le prince de Massa ?

— Tu vas en juger, repartit Scoppa.

Avant de continuer, Scoppa alla examiner soigneusement les diverses issues de la salle où il se trouvait; il

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ferma exactement les portes et revint aussitôt près de son frère; il s'assit en face de lui et reprit :

— Quoique ta ville de Sessa soit à peine à quelques milles de Naples, les Espagnols que tu as laissés si maladroitement s'enfermer dans le fort de Gaëte, font assez bonne garde à tes portes pour que les nouvelles arrivent ici difficilement; ainsi il est probable que tu ne sais pas l'aventure du Brancaccio et de la mine du fort Saint- Ëlme f

•— J'ai entendu parler, dit Pappone, de l'élection de ce cavalier, et je me suis demandé comment, après s'être donné pour général un homme de quatre-vingts ans comme le prince de Massa, le peuple de Naples a été choisir un mestre de camp de soixante-quinze ans, comme le seigneur Marc-Antoine Brancaccio.

» N'y a-t-il pas des hommes jeunes à Naples? Et surtout n'y a-t-il pas d'autres hommes que ceux de la noblesse, que ceux qui ont passé toute leur vie au service de l'Espagne?

— Ne chicanons pas sur la naissance, reprit Scoppa. Si haut ou si bas qu'on prenne les chefs, on fera toujours un mauvais choix, si l'amour de la patrie ne domine pas dans leur cœur l'amour de leur propre fortune.

— A quels sermons assistes-tu donc depuis quelque temps, repartit Pappone en haussant les épaules, que lu

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99 partes plus que par seotences moralea et p%r malédictions eontre les traîtres et les rebelles?

- Je parle comme juge, dit Scoppa, en regardant fixement son frère, sans m'occuper si mes paroles arrivent à qui je ne les adresse pas, et je juge comme je vois, Mns haine et sans amour pour personne; car tu sais Weo, Dominico, que dans ce pays qui est le mien, je suis aussi étranger que je l'étais en Allemagne, en France ou en Portugal : je suis donc juste pour tous, parce que je n'appartiens à personne.

- Excepté à celui qui peut te payer assez cher pour te ï^ire commettre un crime, dit Pappone.

- Tu te trompes, reprit Scoppa. A l'heure qu'il est, je suis libre, et, comme il faut que d'ici à peu de jours je choisisse un parti, il se trouve que je suis parfaitement impartial.

- C'est bien, c'est bien, fit Pappone, et probablement je SUIS dans le même cas que toi.

Dis-moi donc ce qui s'est passé à Naples, et nous Je jugerons chacun selon notre manière de voir.

- C'est-à-dire selon notre intérêt, reprit Scoppa. Puis il continua ainsi :

-- Tu étais à Naples le jour de la mort de Mazaniello, ^t tu assistas, je crois, h l'élection du prince de Massa ?

— Oui, j'y étais, et je sais quelle difficulté il fit pour accepter la charge que le peuple voulait lui confier.

— Mais ce que tu ne sais pas, c'est qu'un homme lui dit, dans le confessionnal de la chapelle où il s'était retiré, qu'il fallait être général du peuple ou mourir.

> Tu dois comprendre qu'un commandement accepté pour de pareilles raisons doit singulièrement peser à celui qui en est chargé; aussi, depuis deux mois que le prince de Massa commande à Naples, n'a-t-il eu d'autre désir et d'autre soin que de remettre la ville sous la domination espagnole, en poussant le peuple à traiter avec don Juan d'Autriche, qui vient d'arriver au secours du duc d'Arcos, notre ex-vice-roi.

— Quoi ! s'écria vivement Pappone, le peuple de Naples pense à traiter avec les Espagnols, et ne s'occupe pas de ceux qu'il a appelés à la révolte, et qui, perdus et isolés dans leur petite cité, seront écrasés sans pitié ni merci, quand l'Espagne aura reconquis la capitale de ce rovaume?...

— Le peuple de Naples, repartit froidement Scoppa, traite ses amis comme on le traite lui-même; plus d'une fois il a fait dire, à certains des chefs qui tiennent la campagne autour de la ville, qu'à tel jour ou à telle heure il attaquerait les Espagnols d'un côté, et qu'il les invitait à les attaquer d'un autre; eh bienl Dominico, aucun de

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ces chefs, pas même celui qui, possédant une armée de plus de six mille bandits, bien armés, bien disciplinés, pouvait en détacher deux mille sans se compromettre, pour aider les efTorts du peuple de Naples, pas un n'a répondu à cet appel; il ne faut donc pas qu'ils s'étonnent qu'on les oublie comme ils ont oublié.

— Eh bien soit! dit Pappone avec humeur, chacun pour soi.

— Tu as raison, repartit Scoppa, et il y a longtemps que tu t'es dit cela, je le suppose, car lorsque Melchior Borgia est arrivé à la conférence qui a eu lieu sur le Pausilippe, il sortait de cette même maison où nous sommes, et où il avait eu une entrevue avec loi.

Pappone pâlit à celte parole, et reprit d'une voix inquiète :

— L'a-t-il avoué à ceux de Naples?

— Je le sais, voilà tout, reprit Scoppa ; je sais plus : je sais que Borgia t'a promis à loi tout ce que tu as demandé : la possession de la ville de Sessa, les revenus de l'abbaye de Fondi, le privilège du sel, le titre de duc d'Ischia et le droit de frapper monnaie, et son nom pour la belle Anita.

> Tu lui aurais demandé de te faire empereur de la Chine, qu'il t'aurait tout promis; mais au Pausilippe il n'était pas le maître de mentir à sa guise.

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> Le prince don Juan n'a pas été si bien endoctriné par son frère Philippe lY, qu'il ne croie encore en la sain* teté de la parole du gentilhomme donnée le poing sur son épée, à la sainteté du serment du chrétien donné la main sur l'évangile; il n'a donc pas voulu mentir comme Borgia t'a menti; c'est pourquoi il a exigé des bourgeois, pour première condition de tout traité, que le peuple mît d'abord bas les armes, que la tour des Carmes lui fût livrée, e'est^-dire que Naples se rendit à discrétion.

-^ Il n'est pas possible que des envoyés du peuple aient écouté de pareilles propositions.

-^ Les envoyés du peuple, reprit Scoppa, ont compris le duc don Juan d'Autriche; ils ont vu que ce jeune homme ne voulait point être de moitié dans les promesses mensongères dont les Espagnols bercent depuis si longtemps les Napolitains. La conférence a été rompue, et c'e^t alors qu'est arrivée l'histoire de la mine.

~ Achève donc, cai* tout ceci devient grave.

— Tu sais qu'il y a à peu près un mois le vieux 6enuino, Peppe Palombo, le Pione, Sanctis, les chefs du peuple, certains que le prince de Massa ne cherchait qu'une occasion pour livrer la ville, avaient décidé qu'il allait en finir avec l'armée espagnole et la chasser enfin du fort Saint-Elme.

» Pour y arriver, il fut arrêté qu'une mine serait creu-

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sée SOUS le fort, mine qui devait passer par les caveaux de réglise des jésuites; mais le prince de Massa, qui leur appartient depuis son enfance, représenta si ardemment que ce serait un crime abominable de détruire le plus riche temple du Seigneur, qu'il fut convenu que la mine ne serait point creusée en cet endroit. On en choisit donc un autre, et Ton se mit immédiatement à l'œuvre sous le commandement de Cannata, le célèbre mineur.

» Les conférences ayant été rompues il y a quelques jours, on se résolut à tenter ce coup décisif, et lu as dû recevoir samedi dernier un message l'avertissant que le fort Saint-Elme devait être emporté le lendemain.

» Dans ce message, on l'engageait à profiter du moulent pour l'emparer du fort de Gaëte. Comme à l'ordinaire, tu n'as pas bougé.

— Je n'ai pas reçu le message, répondit avec humeur Pappone.

- Très-bien 1 très-bien î dit Scoppa, la trahison d'un autre a justifié la tienne, et tu as bien fait de ne pas attaquer.

» Voici ce qui est arrivé.

» Tandis que Cannato préparait toute chose pour le succès de la mine, tandis qu'il faisait assembler tous les citoyens armés pour tenter un assaut général, dès que la poudre aurait ouvert une brèche à leur courage, le prince

24 LES QUATBB NAPOLITAINES.

de Massa rassurait les Espagnols sur Tissue de cette tentative, en faisant en sorte que ce qui devait faire la perte des Espagnols devint celle des Napolitains. ^ > En efTet, hier matin, tout le inonde étant bien armé et bien résolu, Gannato mit de sa propre main le feu aux poudres; mais, à son grand étonnement, ce fut à peine si deux ou trois petits barils éclatèrent, et tandis que le peuple de Naples restait tout surpris de ce misérable résultat, les Espagnols, sans doute bien avertis qu1ls n'avaient rien à oraindre de cette entreprise en apparence si terrible, les Espagnols, dis-je, se précipitèrent sur nous, et profitant de Tétonnement et du désordre que jetait parmi le peuple la nouvelle de cette trahison, ils le poussèrent jusqu'à la tour des Carmes.

> Heureusement que Le Pione et les Lazzares, que Pepe Palombe et ceux de son Ottine s'étaient placés sur les flancs. Ils profitèrent de la confiance imprudente des Espagnols, et les attaquèrent avec tant de furie, que ceuxci furent bientôt obligés de rentrer en désordre derrière les murailles et les fossés du fort Saint-Ëlme.

Pendant ce temps, un homme, suivi de quelques intrépides camarades, avait osé pénétrer dans la mine.

Il y trouva plus de cent barils entassés les uns sur les autres, et qui, s'ils eussent éclaté, eussent renversé le Vésuve jusqu'en ses fondements; il en défit un, il en défit

deux, dix, vingt, et ne trouva partout que des barils rem-' plis de sable, sur lesquels on n'avait laissé qu'une légère couche de poudre. Lui et les siens en prirent un certain nombre sur leurs épaules, et arrivèrent sur la place du Marché, au moment où Cannato allait être égorgé par le peuple pour l'avoir trompé et livré aux Espagnols.

* Le malheureux se débattait sous le couteau des Lazzares, criant que la mine était bien faite et demandant qu'on la visitât ; mais on refusait de l'entendre, et c'en était fait de lui, lorsque je fis déposer devant les plus exaspérés les barils que je venais d'apporter.

» Alors il fallut s'expliquer, alors il fallut savoir qui avait fourni cette prétendue poudre.

» £h bien! Dominico, tous ces barils sortaient du magasin dont la garde a été confiée au prince de Massa.

* lis avaient sa marque ; ils avaient été portés, par des hommes qui lui appartenaient personnellement, jusqu'à la mine du fort Saint-Elme, et sans qu'il voulût permettre qu'aucun d'eux fut exactement vérifié.

» Le traître n'était pas Cannato, c'était le prince de Massa.

» La mort qu'on voulait infliger au paiivre mineur ne cessait pas d'être juste, parce qu'il fallait frapper un gentilhomme et un prince.

» Cependant, déjà poursuivi par les Lazzares, qui, de-

puis longtemps, soupçonnaient sa trahison, ii avait trouvé un refuge dans la maison de Torfévre Giommo, à la Pietra del Pesce.

> Ce misérable peuple napolitain est si fatigué de ces combats inutiles, si las surtout de sentir qu'il est dans la , main de chefs qui ne se servent de l'autorité que pour sa perte et leur salut, qu'il entrait déjà en composition avec le traître Massa, et qu'il lui eût rendu la liberté sur la vaine promesse que lui faisait ce vieillard astucieux de lui livrer le fort Sainte-Claire, où il avait des correspondances, lorsque celui-là même qui avait découvert la trahison se présenta pour accomplir la justice.

— Oui, c'est vrai, s'écria Scoppa avec une expression terrible et farouche, comme j'ai tué Wallenstein, l'insolent conspirateur; comme j'ai tué Vasconcellos, le lâche tyran; comme j'ai tué Beaufort, le rebelle royal; comme j'ai tué Mazaniello, le fou furieux, j'ai tué Massa le traître.

» Et pour que ce ne fût pas, comme tu le dis, un assassinat dans l'ombre, je l'ai arraché de la maison de Ciommo, où il s'était agenouillé devant un crucifix, en criant : Grâce! grâce! comme un coupable qu'il était.

» Je l'ai traîné sur la voie publique jusqu*à la fontaine aux Serpents, je lui ai tout haut reproché ses crimes, et-

LBS QUATRE NAPOLITAINES. S7

<iuand tout le peuple assemblé autour de moi a répondu par un cri unanime de mort, je l'ai frappé au cœur.

* Oui, je l'ai tué, mais je n'ai pas insulté a son cadavre; c'est le boucher Sanctis, ce lâche qui fait trembler Naples, qui lui a tranché la tête, et qui l'a fait promener par toute la ville au bout d'une pique.

» Son corps a été pendu par un pied à une potence, et son cœur arraché de sa poitrine a été porté à sa femme qui n'avait cessé de l'encourager dans sa trahison.

Scoppa s'arrêta, tandis que Pappone gardait un somhte silence.

— Eh bien ! continua Scoppa , cela le parait-il un crime, Dominico? et ne penses-tu pas comme moi, que toux ceux qui trament des trahisons contre leur pays méritent d'être traités coihme l'a été le prince de Massa ?

Pappone ne répondit point, mais il jeta autour de lui lin regard rapide et ihquiet, puis se reculant tout à coup, il prit à sa ceinture deux des pistolets qu'il portait habituellement, et les dirigeant sur Scoppa, il lui dit ^'un ton menaçant :

- Et probablement tu es venu ici pour accomplir un <ïe ces actes de justice qui ont fait de toi un des plus infatigables meurtriers de la chrétienté.

» Mais prends garde, Scoppa , l'heure est peut-être

venue où il sera t'ait justice à celui qui prétend l'avoir faite à tant d'illustres princes.

— Imprudent et fou! dit Scoppa en regardant tranquillement son frère; imprudent de me menacer, fou de ne pas écouter jusqu'au bout ce que j'ai à te dire.

— Vraiment, répliqua Dominico en ricanant, c'est manquer de prudence que de se mettre en garde contre les projets d'un homme tel que toi ?

— Oui, oui, reprit Scoppa dédaigneusement, c'est manquer de prudence que de faire comme Tours qui, surpris dans son antre par le lion, veut lever sa lourde griffe contre le roi des animaux.

» Ne comprends-tu pas, Dominico, que je n'ai guère peur de ces pistolets qui tremblent dans ta main, et qu'il ne tient qu'à moi de te les arracher avant que ton doigt n'en ait pressé la délente ?

Et aussitôt Scoppa, par un mouvement rapide, saisit les pistolets par les canons et les arracha des mains de son frère.

Cependant celui-ci, surpris par cette brusque attaque, n'était pas homme à se laisser intimider, et probablement une lutte terrible allait s'engager entre les deux frères, lorsque l'on entendit des coups précipités frappés à la porte intérieure, puis de grands coups mêlés d'éclat de rire.

Scoppa ouvrit la porte, et un homme vêtu d'habils somptueux, mais de couleurs bizarres et les plus choquantes, se précipita dans la chambre; il était coiffé d'une vaste perruque en crins noirs, toute tortillée en longues mèches imitant des serpents. Il avait un chapeau orné de rubans; ses mains étaient chargées d'anneaux précieux mêlés à des bagues d'argent, de fer, ou de cuivre.

Sa longue épée était emmanchée dans un os encore puant de la graisse du gigot auquel il avait appartenu, et qu'il disait être le tibia de saint Paul; sa barbe noire el fournie était tressée de petits rubans roses et blancs, et il portait au cou un portrait du roi Henri TV de France, suspendu à un double chapelet de la plus grande richesse.

A peine cet homme fut-il entré dans la salle où se trouvaient les deux frères, qu'il se mit à crier :

— Tu appelleras avec nous l'élu du Seigneur, ô intrépide descendant d'Hercule, fils de Jupiter et d'Alcmène; tu joindras ton épée à son épée ; vous triompherez ensemble des farouches Espagnols, et vous rendrez à l'antique Parthénope sa couronne de roses et de lauriers à l'abri de laquelle fleurira bientôt la couronne royale de l'un et ^a couronne ducale de l'autre.

— Quel est ce fou? dit Pappone avec colère.

— C'est l'ambassadeur de Sa Majesté très-chrétienne le roi Louis XIV près la république de Naples, dit Scoppa, c'est le signor Luigi del Ferro.

— Ah çà 1 reprit Dominico» en se coifTant de son feutre gris, comme s'il eût repris le signe de son autorité; prétend-on se moquer de moi?... Aucun de vous n'y serait le bien venu, je vous en préviens.

— Je suis non-seulement le très-honoré ambassadeur de Sa Majesté très-chrétienne, reprit Luigi, je suis aussi le premier conseiller du peuple de Naples... entends-tu, Dominico?...

> Et en cette qualité, je viens te proposer de signer la lettre suivante. •

^ Le premier conseiller du peuple, lui, ce misérable fout

— Oui, reprit Scoppa, et lis la lettre qu'il te propose de signer, tu apprendras ce que ta folie, à toi, ne m'a pas laissé le temps de te dire.

Pappone prit des mains de Luigi un papier portant les armes de Naples sur un sceau de cire suspendu à un ruban, et il lut ce qui suit pendant que l'embassadeui', se jetant à genoux au milieu de la salle, se mit è réciter son chapelet en disant entre chaque Ave et chaque Pater ;

T> Pour le peuple,

» Pour le roi.

LES i^UATRB NAPOLITAINES. St

» Pour monseigneur de Gume...

» Sérénissime Altesse,

» Le très-fidèle peuple de Naples et son royaume, ayant aux yeux des larmes de sang, supplie Votre Altesse de vouloir être son défenseur comme Test aujourd'hui, en Hollande, M. le prince d'Orange, et de lui procurer les assistances que Votre Altesse lui a oiïertes de si bonne grâce par l'obligeante lettre que ledit très-fidèle peuple a reçue aujourd'hui à bras ouverts, avec la sincérité, fidélité et teneur d'icelle, et qui nous oblige à ne pas manquer continuellement de faire ici des prières à la bienheureuse Vierge-des-Carnies, pour que bientôt nous puissions voir la personne et sentir les efl'ets de la valeur de Votre Altesse, à laquelle nous baisons les mains avec toute sorte de respect et de soumission.

> De Votre Altesse sérénissime, la très-humble, Irès- » dévote et très-obligée servante,

> la République de Naples.

» Gktînaro Annese, capitaine-gén.

» LuiGi DEL FERRo, p» Conseiller. »

A la lecture de celle lellre, Dominicc Colesi resta stupéfait.

32 LES OUÂTRK NAPOLITAINES.

— Quoi t reprit-il en regardant Scoppa,un fou pour conseiller, et un lâche pour capitaine général... est-ce vrai?

— Oui, répondit Scoppa, et si nous laissons faire, bientôt un Français pour roi et pour maître.

— Oh! ce ne sera pas... ce ne sera pas... dit Pappone avec un grondement sourd et terrible : des Français!... jamais... jamais...

— Ne t'alarme point, descendant du dieu Hercule, dit Luigi en se relevant; dans les traités passés par mon beau-frère Lorenzo Tonti, il a été très-expressément convenu que les Français n'embrasseraient point nos femmes et nos filles, et qu'il leur était interdit de leur plaire.

— Est-ce une comédie? s'écria Pappone; une farce de Pasquin que ce misérable nous a rapportée de Rome?...

» Quoi ! le peuple a choisi cet idiot pour premier conseiller, et Gennaro Annese, qui a toujours tremblé devant les fusils qu'il fabriquait, pour capitaine-général!... Cela ne se peut pas.

— Cela est pourtant ainsi, dit Scoppa.

— Et le Plone n'a rien dit?

— Rien... car le Pione se bat et ne parle pas, lu le sais bien.

— Et Pepe Palombe ne lui a pas brisé la tête?

— Giuseppe a assez de la sienne pour ne pas s'occuper de celle des .autres.

— Et le vieux Genuino a laissé faire?

Scoppa ne réiK)ndit pas, mais il adressa à son frère un coup d'œil significatif.

— Emmenez ce fou dans une prison, dit le Pappone, en élevant la voix.

— Non, reprit Scoppa en s'adressant aux estafîers qui étaient accourus à la voix de leur chef; servez à boire et à manger à l'illustre ambassadeur... on ne saurait avoir trop de respect et de vin pour un si magnifique personnage.

— Mon frère a raison, dit Pappone, que rien ne soit négligé pour satisfaire la soif que ce noble conseiller a dû gagner en route.

— Mais ma lettre... ma lettre...

< Dit Luigi en cherchant à la prendre sur la table où l'avait posée Dominico.

— Il faut bien que mon frère ait le temps de la signer, dit Scoppa en s'en emparant...

— Allez vous régaler, Monseigneur, allez, nous

allons tout préparer pour le succès de votre ambassade .

On emmena Luigi, et la porte n'était pas encore fermée derrière lui que Pappone reprit vivement :

— Que t'a dit Julio Genuino?

— Qu'il fallait entrer cette nuit même à Naples à la

tète de tous les tiens, et demander au peuple le poste de mestre de camp de Genoaro.

— Quitter Sessa I dit le Pappone avec humeur.

— Le poste le sera non-seulement confié par le peuple, mais encore Annese te le fait proposer, attendu qu'il sera charmé d'avoir un second qui se batte contre les Espagnols, tandis qu'il entassera en toute liberté les bijoux et les meubles de prix provenant du pillage des maisons nobles.

— Ainsi les dangers «eront pour moi et les trésors pour lui.

— Mais ne comprends-tu pas, Dominico, que lorsque le peuple te verra sans cesse le fer au poing, te battant pour lui, chassant et renversant les Espagnols, il finira par comprendre que le titre de capitaine-général appartient à celui qui en remplit les devoirs ?

— C'est le vieux Genuino qui t'a dit cela, n'est-ce pas ? . — 11 a pu me le dire, car c'est la pensée de tous.

— Et t'a-t-il dit ce qu'il voulait être, lui, quand je ser aicapitaine-général ?

— Président des consultes et des sièges.

— C'est-à-dire le maître de faire voter à m guise les gabelles et les impôts.

-- Oui, dit Scoppa en baissant la voix, jusqu'au moment où il sera prouvé que Genuino n'a pas cessé d'en-

LES QUATRE NAPO(iITAINE S. 35

iretenir des relations avec le duc d'Arcos et les Espagnols; auquel cas la justice, qui est montée jusqu'au prince de Massa, descendra jusqu'au consulteur.

— El tu en seras sans doute encore Texécuteup ?...

— Je frapperai le traître comme j'ai frappé déjà ceux qui ont mérité la mort...

— Et lorsque je serai capitairte-général, et que Genuino aura été rejoindre Mazaniello et Massa, que me demanderas-.tu pour prix de tous ces actes de justice?

— Une tête et une main.

— La tête du cardinal Filomarini, n'est-ce pas? -Oui.

— Et la main d'Ottavia de Buonalbergo.

-Oui.

— Tu n'auras ni Tune ni l'autre, Scoppa, tant que ma tête sera sur mes épaules, tant que ma main pourra porter le poids d'une épée.

» Le cardinal m'a baptisé, et ce saint prêtre a été mon bienfeiteur...

— Ce saint prêtre m*a volé Olympia Genuino, qui allait devenir ma femme, et 11 l'a mise au rang des concubines qui peuplaient son palais...

— Je ne sais pas cette histoire, reprit sèchement le Pappone;et quant à Ottavia, la petite-fille du duc de

Salsa, tu ne la puniras pas de ce que son père, le cpmte de Buonalbergo, t'a fait fouetter publiquement pour avoir volé l'argenterie de sa villa de Pausilippe, car le comte m'a deux fois sauvé la vie.

— C'est ton dernier mot, Dominico ?

— Oui...

— Eh bien 1 s'écria Scoppa, le duc de Guise aura dans deux jours celle lettre qui l'appelle à Naples, et malheur alors, malheur à ceux qui ont eu des intelligences secrètes avec les Espagnols I

— Et qui lui portera cette lettre ?... dit le Pappone.

— Moi.

— Tu ne sortiras pas d'ici. r "î Scoppa jeta sur son frère un regard sinistre.

— As-tu oublié la leçon de tout à l'heure ? lui dit-iL

— C'a été une surprise, fit Pappone , en s'approchant d'une fenêtre qui ouvrait sur une petite cour au milieu de laquelle Anita et une douzaine de bandits fai' saient boire Luigi delFerro...

> Regarde, dit Dominico; un signe, et tous ces hommes se précipiteront sur toi.

Il parlait encore, que Carniole Scoppa le repoussa rudement, et sautant d'un bond par la fenêtre tomba au milieu de la cour.

Le Pappone se mit à crier :

— Tuez-le I tuez-le !

Mais avant que personne fût revenu de la surprise qu'avait occasionnée cette chute inattendue, Scoppa s'était emparé d'Anita, et, s'élançant avec elle sur son cheval, il le fit sortir à reculons de la cour, présenlant ainsi la jeune fille aux coups des bandits qui n'osaient frapper.

Le Pappone, furieux, déchargea ses pistolets sur lui, au risque de tuer sa QUe.

Les bandits eux-mêmes poussèrent un cri d'horreur et s'arrêtèrent.

Scoppa profita de leur stupéfaction, et tournant bride dès qu'il fut dans la rue, il lança son cheval au galop.

— Tirez... tirez sur lui !... s'écriait le Pappone.

Les bandits coururent alors sur leurs arquebuses, mais lorsqu'ils arrivèrent dans la rue, Scoppa était déjà loin, et Anita, rejetée sur la croupe de son vigoureux coursier, lui servait encore de bouclier contre les balles de ses ennemis.

Le Pappone furieux jurait, menaçait et demandait vainement un cheval...

A ce moment il aperçut, à l'autre extrémité de la rue, un cavalier arrivant à toute bride.

A son aspect, le Pappone sembla vouloir tourner sa

38 LBS QUATBB NAPOLITAINBS.

fureur contre lui, il se plaça au milieu de la rue, Fépée haute :

^ Arrête, lui cria-t-il, Helchior Borgia, tu n'iras pas plus loin.

— Pardieu, dit le cavalier en sautant à terre, je n'en ai nulle envie, car voici l'homme que je cherche, ajoutat-il en montrant Luigi del Ferro...

» Allons, manant, fit-il en s'adressant à l'ambassadeur déjà à moitié ivre, livre-moi la lettre que tu devais porter au duc de Guise...

— Le cavalier qui vient de tomber du ciel s'en est emparé, répondit Luigi en bégayant, il s'en est emparé, et elle galope sans doute avec lui en compagnie de la belle Anita...

— N'est-ce pas le Garniole? dit Borgia avec colère.

— Oui, dit le Pappone, c'est mon frère...

— Et il a emporté la lettre ?

— Et il a enlevé la fille... s'écria Luigi en riant.

— Par mon aïeul Alexandre, s'écria Borgia en remontant à cheval, je rattraperai la lettre.

— Et ma fille, dit le Pappone, vous me la rendrez, seigneur Borgia ? !

Le gentilhomme regarda Dominico et répondit, après i

un moment de silence :

LKS QUATRE NAPOLITAINES. 89

— Consulte Luigi sur la rançon que tu peux m'oiïrir, si je m'en e;sipare.

Dans la vaste salle de marbre d'un riche palais, situé sur le penchant du mont Aventin, étaient assemblés une demi-douzaine de gentilshommes attablés autour d'un lapis sur lequel étaient dispersés des caries et des dés.

Un seul d'entre eux était debout ; il avait sans doute apporté une grande nouvelle, car le jeu était abandonné, et tous les yeux étaient fixés sur lui.

Enfin, il reprit d'un air mystérieux.

— Oui, messieurs, le duc a accepté, et bientôt nous quittons Rome pour Naples :

— Bon, s'écria l'un des joueurs avec une violence presque grossière, bon... voilà encore de ses folies.

— Qu'avez-vous donc, Tilly ? dit celui qui avait apporté la nouvelle; cette entreprise vous déplaît-elle ?

— Oui, elle me déplaît, Cerisanle, parce que c'est une soUise, répondit celui-ci d'un ton brusque, parce que ce

n'est pas une légitime ambition qui l'y pousse, mais le désir d'ofTrir un royaume à la femme qu'il aime, à celle...

— Chut! fit Cerisanle, espèce de diplomate ambulant qui se piquait de retenue.

— Bah! fit Tilly... Savez-vous l'espagnol, Cerisante?...

— C'est mon métier.

— Avez-vous lu un livre d'un certain Michel Cer vantes?...

— Qui a pour héros don Quichotte ?

— Eh bien ! le fou du livre n'est pas plus fou que le fou qui est là dans cette salle, reprit Tilly en désignant une porte voisine.

» Et savez-vous quel rôle il me réserve dans celte bouffonnerie ?

— Il vous envoie en courrier à Paris porter des lettres k M. le cardinal Mazarin, à madame de Chevreuse sa lante, au chevalier de Guise son frère, et à la belle mademoiselle de Pons.

— Permettez ! dit un autre gentilhomme à l'air sentencieux, c'est une mission où il y a moins de risques à courir et plus de grâces à gagner que dans l'entreprise que nous allons tenter.

» Mazarin ne peut pas faire moins que de donner un régiment à celui qui lui apporte la nouvelle que M. d^' Guise a obtenu enfin le chapeau de cardinal pour

monseigneur d'Aix, frère de notre grand ministre.

» Quant à la duchesse de Chevreuse, on la dit devenue si avare, qu'elle ne vous fera aucun présent, si ce n*est celui de sa personne ; et quoiqu'elle ait un peu vieilli depuis ses amours avec Chalais, c'est une bonne fortune à ne pas dédaigner.

» Mais vous vous rattraperez sur le chevalier de Guise... L'enragé est capable de prendre d'assaut le château de madame sa mère, pour en vendre les meubles et les tableaux.

» Il forcera, au besoin, le coffre-fort du bonhomme Chevreuse, brisera la serrure, pillera les étoffes et les diamants, afin d'en faire argent, pour venir aider son frère dans la conquête d'un royaume.

» Il y a là de quoi réparer vos pertes à la bassette et au lansquenet, Tilly; et après toutes cesbonnes chances,

vous avez encore celle d'être le premier à baiser les belles mains de la belle Anne de Pons, auxquelles vous

allez annoncer un sceptre de la part de M. le comte de

Guise.

— Ah! pardieu! mon cherModène, reprit Tilly d'un Ion d'humeur, je crois que parmi les officiers de M. le duc, il en est un qui s'entendrait mieux que moi à remplir ce dernier office, et si Henri de Lorraine tient à être agréable à mademoiselle de Pons en lui envoyant un

messager de son goût, il n'a qu'à donner cette charge à Malicorne.

A ce nom, prononcé assez haut, le visage de tous ceux qui écoutaient Tilly prit un air discret ; chacun posa son doigt sur sa bouche, et il y eut un accord unanime pour dire à voix basse :

— Chut I ne parlons pas de ceci.

Les gentilshommes s'entregardèrent, un léger sourire efïleura d*abord leurs lèvres, quelques signes, quelques hochements de tète furent échangés silencieusement , puis on osa rire un peu franchement.

— Mais est-ce bien vrai ? dit Modène.

— Ha !... hé ! hé !... fit Cerisante, qui se piquait toujours de diplomatie.

— Vous êtes merveilleux avec vos doutes, reprit brusquement Tilly ; il n'y a que le duc qui ne le sache pas.

-- Il est étrange que Taveuglement soit si complet chez un homme qui n'en est encore qu'à une promesse de mariage, fit Cerisante d'un air fin.

— Et pour lequel les promesses de mariage ont si peu de valeur, dit M. de Modène d'un ton grave.

— C'est ce qui, je crois, reprit Tilly confidentiellement, a poussé mademoiselle de Pons à se pourvoir d'un amant de relai, dans le cas oii l'humeur volage de M. de Guise lui donnerait une rivale, comme il est arrivé à la belle

Gonzague, lorsqu'il a épousé la comtesse de Bossut.

— A ce propos, dit Cesirante en baissant la voix, on dit que M. de Guise a été pris dans un piège abominable?

— Vous savez que je m'occupe de rassembler des notes louchant les affaires de notre époque, reprit le baron de Modène d'un air capable; obligez-moi donc de me dire ce qui s'est passé.

— Vous savez fort bien, dit Tilly, que M. de Guise était tellement ensorcelé de la belle Anne de Gonzague, qu'il lui signa une promesse de mariage, lorsqu'il §e retira •en Flandre pour se joindre à l'armée de Monsieur et du

duc de Beaufort.

> Mademoiselle de Gonzague n'avait pas médiocrement contribué à le pousser dans ce parti extrême, attendu que c'est bien l'ouvrière la plus habile que je connaisse en intrigues et en machinations.

> Elle voyait déjà les princes triomphants, le cardinal de Richelieu pendu, M. de Guise usurpant la Lorraine, et elle-même une couronne en tête et une cour à ses pieds.

> Fort confiante dans la constance du duc, la belle de Mantoue (Anne de Gonzague) crut retenir son amant en rendant publique la promesse qu'il lui avait faite ; si bien qu'ayant été le rejoindre à Bruxelles, elle y prit le titre de duchesse de Guise, en fit mettre les armes sur son car-

rosse et signa de ce nom les lettres qu'elle écrivait a M. le duc d*Enghien.

— Mais pourquoi, dit Modène, le mariage ne se fit-il pas à cette époque?

— Parce que M. de Guise, qui, à l'âge de cinq ans, avait été pourvu de l'archevêché de Reims, qui plus tard avait hérité de ses deux oncles, d'une demi-douzaine d'abbayes valant pour le moins cinq cent mille livres de rente, ne voulait point du tout se voir déposséder de tous ces avantages par un mariage précipité; de façon qu'on arriva ainsi jusqu'à la bataille tle la Marfrée, où M. de Beaufort fut tué, on ne sait comment, après la victoire.

» Cet événement débanda complètement l'armée des princes, et le cardinal de Richelieu fit rendre c(jntre eux une déclaration emportant la peine de mort.

» Je ne sais, continua Tilly, si Richelieu avait la prétention qu'on lui abandonnerait la tête des rebelles, comme on avait fait de celles de Marsillac, de Montmorency et de Cinq-Mars, toujours est-il qu'il trouva dans cette déclaration l'avantage qu'il y cherchait, c'est-à-dire celui de pouvoir disposer des bénéfices de M. de Guise ; si bien qu'au bout de quelques mois, toutes les créatures du cardinal furent magnifiquement pourvues et que le duc de Guise se trouva fort embarrassé dans ses affaires, et trèsà court d'argent.

— Et pensez-vous, dit Cerisante, que cette nouvelle position du duc ait été pour quelque chose dans ses nouvelles amours?

— Je ne puis afirmer, dit Tilly, que ce fut à cause de sa misère que le duc de Guise tourna ses regards du côté de la comtesse de Bossut, qui, étant de la famille de Berghes, se trouve la plus riche héritière de toute la Flandre; mais ce que je puis vous certifier, c'est que ce fut cette misère qui rendit mademoiselle de Mantoue si indifférente à l'abandon de M. de Guise.

» Ce ne fut point le duc qui la renvoya, ce fut elle qui partit; et comme elle n'aimait point à voyager seule, on prétend qu'elle fit monter dans sa voilure un certain Metlernich, capitaine autrichien, alors au service de don Juan, qui commandait à Bruxelles.

— Revenons, s'il vous plaît, dit Modène, à l'affaire de la comtesse de Bossut;. car si nous commençons le chapelet des amours de mademoiselle de Mantoue, nous avons à conter jusqu'à demain matin.

— Eh bien I reprit Tilly, le duc, se trouvant libre, se mit en devoir d'obtenir les bonnes grâces de la comtesse, qui en était tellement affolée qu'à peine entrait-il dans une maison où elle se trouvait, qu'on eût dit qu'elle le sentait venir sans le voir.

— Oh ! voilà une de ces choses dont le duc fait vanité,

dit Modène, et qui me paraissent d'un ridicule indigne d*un si grand prince et d'un si grand esprit.

— Ainsi donc, fit Cerisante, qui passait pour être quelque peu astrologue et fort adonné aux sorciers, vous ne croyez pas à ces sympathies qui émeuvent en même temps deux cœurs, bien qu'ils soient séparés par des distances considérables ?

— Non, de par Dieu I dit Modène, et je trouve que ce sont là des contes faits pour les bonnes femmes et les petits enfants.

— Pensez-en tout ce que vous voudrez, reprit Tilly avec indifférence, mais yoici ce dont j'ai été témoin.

» Un soir que j'étais d'une partie de masques que don Juan d'Autriche nous donnait au château de Lacken, j'y suivis la comtesse de Bossut et quelques autres dames de sa compagnie.

» La fête était fort brillante, et madame de Bossut, vêtue en amazone, venait de danser un pas avec monsieur le prince, lorsque tout à coup elle met la main sur son cœur, pâlit, et se prend à trembler en s'écriant :

« M. de Guise vient d'entrer dans le château, j'en suis » sûre. »

» Comme elle disait ces paroles minuit sonnait, et on annonça le souper.

» Il faut vous dire que M. de Guise était parti la veille

pour Sédau, où il avait à traiter avec M. de Bouillon des alTaires qui devaient le retenir quelques semaines.

» Nous ne fîmes que rire d'abord des émotions de madame de Bossut, quoiqu'elle en restât continuellement tourmentée pendant tout le souper, disant à tout înslant :

« Il est ici, il me cherche, il me voit, il s'éloigne, il re-

» vient. >

» Tout cela comme si elle Tavait vu à la lumière du

soleil.

» Deux heures se passèrent ainsi, et il arriva qu'un quadrille de masques mauresques ayant exécuté des pas V doot tout le monde avait été enchanté, le prince don Juaa les pria de se démasquer, afin de pouvoir faire connaître à ses hôtes les charmantes personnes qui les avaient si bien divertis.

> Ceux-ci, qui étaient de jeunes gentilshommes de Bruxelles, qui n'ayant point été invités à la fête, avalent trouvé ce moyen ingénieux de s'y introduire, obéirent au prince don Juan qui leur fit le plus aimable accueil.

* Mais jugez de Tétonnement qui dut nous saisir lorsque, le dernier de ces intrus s'étant démasqué, nous reconnûmes le duc de Guise en personne; ma première pen- ^0 fut, je vous l'avoue, de lui demander à quelle heure Précise il était arrivé.

» A quoi il me répondit que minuit sonnait au moment où il avait mis le pied sur le seuil du château.

— Cela ne m'étonne pas, dit Cerisante ; j*ai vu de bien plus merveilleuses sympathies que celles-là, et je sais telle femme qui eût mieux fait que de deviner, comme la comtesse de Bossut, la présence du duc à une fêle. J'en connais qui eussent prévu l'infidélité du duc, et qui se fussent bien gardées de se donner à lui.

— A ce compte, dit Tilly, la charmante Honorine ne manqua pas de sympalhie, ou, si vous aimez mieux, de prudence, car elle a pris, avant de se donner, toutes les précautions nécessaires; et il me semble que vous en avez aujourd'hui la preuve en voyant la résistance que fait Sa Sainteté à casser son mariage, bien qu'il ait été fait par surprise.

— Mais comment donc se fit-il, ce mariage? reprit vivement le baron.

— C'était, parbleu, une après-souper; nous nous promenions quelques couples dans les jardins de la comtesse.

» M. de Guise l'avait doucement entraînée à l'écart, et la belle n'avait pas eu grand'peine à le suivre, car elle n'était guère en état de lui rien refuser; elle l'aimait de toute son âme; heureusement quelqu'un qui l'avait bien avertie du danger se mit à marcher pas à pas à peu de

dislance des deux amoureux, se couvrant des bosquets de fleurs rares dont ces jardins sont parsemés.

" Il entendait toute la conversation des deux amants, et toutes les fois que le duc devenait trop entreprenant, et que la voix mourante de la comtesse lui disait que sa vertu faiblissait comme sa voix, il faisait entendre comme le léger gazouillement d'un oiseau.

> Tout aussitôt la vertu aux abois se reprenait à fuir, et il fallait que M. de Guise rentrât en chasse.

— Ma foi, dit Cerisante, ce devait être une fort amusante comédie pour celui qui en était témoin.

- Je vous jure, dit Tilly, sans songer à cacher plus longtemps le rôle qu'il y avait joué, que je n'ai jamais vu d'homme plus enflammé jusqu'à l'irritation que ce pauvre ^c, à qui la coupe du bonheur semblait venir à chaque

instant à fleur des lèvres, et qui la voyait de même s'écarler brusquement au chant d'un maudit oiseau inconnu.

» Enfin un moment arriva où le duc, exaspéré dans ses ^<*sips, mit tout en œuvre pour les satisfaire; quoiqu'il se fùl repenti d'avoir usé de ce moyen vis-à-vis de mademoiselle de Mantoue, son ardeur l'emporta sur ses regrets; il parla de mariage.

> Il était temps; la comtesse était à bout de résistance, et je crois qu'elle eût fini par fermer l'oreille à l'oiseau qui parlait prudence, pour n'écouter que le ramage de l'a-

moureux; mais enfin, elle put prendre son temps, et dit au duc :

— Eh bien ! si vous voulez être mon époux avec la même ardeur et la même sincérité que je désire vous appartenir, venez en ma chapelle, et unissons-nous.

— Encore faudrait-il un prêtre, dit le duc, assez surpris de la proposition.

— On en trouvera un.

— Et si l'on n*en trouve pas? dit M. de Guiso.

— C'est que vous ne m*aimerez point, dit la comtesse.

» Le duc, poussé à bout, envoya quelqu'un de sa maison s'informer de Tabbé Simplon, qui avait des habitudes réglées avec une des femmes de la comtesse.

» On Teut bientôt trouvé chez sa belle, où il paraissait être en train de souper joyeusement. On le fit passer dans la chapelle, où tout était préparé....

» Le duc le prit un moment à l'écart en lui recomnaandant de manquer à quelque point capital de la cérémonie ; mais le drôle avait reçu deux mille écus de la comtesse pour se montrer du dernier scrupule. Il donna donc les dispenses de ban, confessa, prôna et procéda ensuite à la cérémonie.

» Le mariage étant ainsi conclu, il fut permis au duc d'être heureux.

— Mais, fit Cerisante, l'archevêque de Malines avait

LES QUATIIK IfÀPOLITAINBS. 51

seol lé droit de donner des dispenses de ban dans son diocèse.

— Nous le savions, pardieu bien I dit Tilly ; c'est à cause de cela que la comtesse de Bossut avait pris toutes les précautions.

EUè avait en effet obtenu, grâce à un sacrifice d'argent, que le prince don Juan nommât Simplon grand-aumônier de larniée.

» Or, comme Tarmée, par le fait de son existence errante, est sous la dépendance directe de Taumônier qui la gouverne, celui-ci se trouve investi de tous les pouvoirs ecclésiastiques vis-à-vis de ceux, qui font partie de celte armée.

■ Or, M. de Guise servait alors dans celte armée; par conséquent, il était dans la juridiction de l'aumônier, qui a pu donner la dispense nécessaire.

— Mais voilà ce que conteste l'archevêque de Malines.

— Assurément, reprit le baron de Modène, comme la cour de Rome n'est pas encore bien édifiée sur ce point, de savoir si elle doit maintenir les prérogatives des évéques et archevêques dans leur diocèse, ou s'il ne vaut pas mieux faire de la grande-aumônerie des armées une sorte de diocèse ambulant, il est probable que le duc n'obtiendra aucune décision; non point que Sa Sainteté

s'intéresse le moins de monde à la comtesse de Bossut, mais pour ne point juger une question de cette importance.

— En ce cas, M. le duc de Guise fera bien de décider lui-même la question en épousant mademoiselle de Pons. Une fois la chose faite, il faudra bien que la cour de Rome approuve.

— N'allez pas le lancer dans cette idée, dit Tilly, il y a bien assez des folies qu'il fait de lui-même, sans qu'on lui indique le moyen d'en faire d'autres.

> C'est l'indiscrétion d'un laquais qui la déterminé à se battre avec Coligny pour l'honneur de madame de Chevreuse qui est, certes, de toutes les femmes, celle qui dans le vice garde le moins de respect pour la vertu.

— Elle avait, dit-on, payé d'avance son neveu pour le danger qu'il allait courir, et la belle Monlbazon le récompensa ensuite pour la victoire qu'il avait remportée.

» Ce duel a valu deux maîtresses au duc.

— Et d'après ce qui arrive ici, ajouta Modène, il paraît que ce bel amour du duc pour madame de Monlbazon s'en est allé où sont allés son amour pour la comtesse de Bossut, et son amour pour la belle Gonzngue, son amour pour la belle Chevreuse...

— Et où s'en ira son amour pour la belle mademoiselle de Pons, et tous ses amours futurs... fit Tilly en haussant

les épaules, après lui avoir toutefois fait faire les plus aiïreuses sottises...

> Tenez, reprit Tilly d*un air moitié rieur, moitié sin* cère, le duc est brave, spirituel, ambitieux, homme de ressources. Mais pour être parfait il faudrait qu'il fût digne de chanter à la chapelle Sixtine.

Comme Tilly disait ces paroles, une porte s'ouvrit, et tous les gentilshommes se découvrirent respectueusement et rentrèrent dans le silence.

Celui qui venait d'entrer était un homme de belle taille, portant de longs cheveux bouclés, son front était haut et étroit, l'ovale de son visage parfait; il avait de beaux yeux, le regard étincelant, la bouche nettement dessinée, et, comme tous ceux de sa race, le nez long et mince...

C'était Henri de Lorraine, duc de Guise ; il donnait la main à une femme voilée qu'il conduisit à travers la salle où se tenaient ses officiers.

Il s'arrêta à la porte extérieure où il dit adieu à cette

femme en lui baisant la main, qui parut d'une blancheur

et d'une beauté éblouissantes à tous ceux qui purent

l'apercevoir.

Les gentilshommes présents échangèrent un regard

entre eux.

» Voilà, disaient-ils par ce regard, voilà à quoi il s'oc-

> cupait pendant que nous le croyions en grande confé- » rence avec les députés de Naples. »

Mais nul n*osa prononcer une parole.

Guise repassa devant eux et les salua de la main ; puis il alla ouvrir une porte à côté de celle par laquelle il venait d'entrer dans la salle avec la femme inconnue, et appelant à haute voix :

— Venez, messieurs, dit*il , venez.

Trois hommes sortirent de la salle : Tun d'eux paraissait être un Tiche bourgeois, le second portait le costume de marinier napolitain, le dernier n'était autre que Carniole Scoppa.

— Partez, dit Guise aux deux premiers, et dites au peuple de Naples qu'avant huit jours je serai au milieu de lui.

— Merci, monseigneur, dit le bourgeois.

— Vive le duc de Guise, protecteur de Naples I s'écria le marinier.

LBS QUATRE NAPOLITAINES. ^ 55

Cerisante fit signe au marinier de crier moins fort.

— Monsieur, dit Guise avec hauteur, je voudrais que ce cri pût traverser les murs de ce palais et aller jusqu'à Madrid, pour apprendre nos desseins au roi d'Espagne.

— Du reste, ajouta-il en se tournant vers ses oftieiers, si nous ne pouvons en avertir S. M. Philippe lY, nous donnerons avis de notre départ à son ambassadeur en cette ville. Je n'ai point l'habitude de me cacher quand je vais combattre.

Le marinier et le bourgeois sortirent.

Le duc emmena Garniole dans Tangle d'une fenêtre^ et lui remettant un anneau qu'il tira de son doigt, il lui dit tout bas :

Tu sais que nous sommes de vieilles connaissances, Scoppa, et que l'on peut compter sur ce que je promets, que ce soit une potence ou un sac de pistoles ? Scoppa resta immobile.

— Prends cet anneau, continua le duc ; ce soir, à la porte du Peuple, tu trouveras une femme voilée, à qui tu te feras reconnaître en lui montrant cette bague.

» Tu la ramèneras à Naples sous un déguisement quelconque ; songe qu'il faut qu'elle soit arrivée dans deux jours au plus tard.

Scoppa se recula.

— Voici de Targent...

— Merci, monseigneur, dit Scoppa d'une voix ferme; je ne prends point l'anneau et je n'accepte pas l'argent, parce que je ne veux pas accompagner à Naples Olympia Genuino.

— D'où sais-tu que c'est elle?...

— Quand vous êtes passé du cabinet où vous écoutiez les envoyés de Naples, pour entrer dans celui où vous attendait cette belle dame, je n'ai aperçu que la pointe de son pied, que le bout de ses doigts ; puis, à travers son voile noir, j'ai vu luire la flamme bleue de ses yeux, et j'ai reconnu la souveraine maîtresse du cardinal Filomarini.

— Et pourquoi ne veux-tu pas la reconduire à Naples ?

— Parce que si je restais seul avec elle pendant une heure, repartit Scoppa froidement, je la poignarderais.

— La soupçonnes-tu de me trahir ? dit Guise. ^ Garniole se mit à sourire dédaigneusement.

— Je ne savais point que la courtisane Olympia put trahir monseigneur Henri de Lorraine : lui a-t-il déjà donné des gages de son amour, ou bien lui a-t-il confié ses projets ?

— . Tu deviens insolent, Scoppa ?

Le bandit salua ironiquement.

~ Dis-moi donc, continua Guise, pourquoi tu poignarderais la signera Olympia ?

LES QUATRE xNAPOLITAINES. 57

— Pour quelque chose qui ne regarde point Votre Altesse.

— Vraiment I mais je songe que je lui ai promis de lui donner quelqu'un pour la ramener à Naples.

— Puisqu'elle a pu en sortir, elle saura bien y rentrer.. > Laissez-la faire, elle est femme à conduire sa barque

mieux que beaucoup d'habiles navigateurs, tandis que vous n'avez pas un pilote capable de guider celle qui doit vous transporter à Naples à travers la flotte espagnole.

— Dieu y pourvoira, répondit de Guise.

— Il y a pourvu, puisque je suis ici.

— Toi, Scoppa, reprit le duc en mesurant le bandit des pieds à la tête : est-ce au métier de porter les armes, que tu as appris à manier la voile et le gouvernail ?

— Monseigneur, répondit Scoppa froidement, je sais tout ce qui est nécessaire à l'accomplissement de mes projets.

— Eh bien 1 dit Guise après un moment de silence, j'accepte.

— Vous faites bien, Monseigneur, répondit Scoppa.

II salua et se retira, pendant que les ofliciers murmuraient entre eux de voir le duc de Guise causer si longuement avec un misérable de cette espèce.

Le duc resta un moment silencieux, puis revint vers les officiers.

-* Vous avez entendu que j'ai promis d'être à Naples dans huit jours... que ceux qui me veulent suivre se tiennent prêts.

^ Nous le sommes, dit Modène, autant que peuvent l'être des gentilshommes qui n'ont ni argent, ni suite.

— N'avez-vous pas vos pistolets et vos épées? repartit le duc.

*- Gela sufHt-il pour marcher è la conquête d'un royaume ?

Le duc se mit à rire, et repartit d'un air libre et gai :

— Ce ne serait pas assez pour le roi d'Espagne, mais c'est assez pour un Guise.

Hélas t le magnifique aventurier ne savait pas quelle entreprise il allait tenter.

La scène suivante en donnera peut-être une idée à nos lecteurs.

Quelques jours après ce que nous venons de raconter, dans une petite maison du Marché-Neuf, un homme et une jeune fille veillaient près d'une lampe fumeuse.

L'homme était un vieillard de plus de quatre-vingts ans, petit, maigre, droit.

LK8 DUATRK NAPOLITAINES. Ô9

Son firent vaste et luisant était complètement chauve, mais des côtés et du derrière de sa tête tombaient des chevj^ix d'une blancheur si pure, qu'ils se confondaient presque avec le col de fine toile qui se détachait sur un pourpoint de velours violet; le visage était d'une pâleur d'ivoire, et ajoutait, par le contraste, à l'éclat de ses grands yeux noirs. La bouche, encadrée entre d'épaisses moustaches blanches et le flot de barbe qui partait du menton, avait gardé toutes ses dents. L'expression en

était ironique et cruellç à la fois.

Une ceinture de cuir serrait la taille du vieillard, et

une dague de médiocre grandeur pendait par une chaîne d'or.

La jeune fille qui était près de lui avait beaucoup de la nature frêle et délicate de ce vieillard. C'était une blonde enfant qu'on ne saurait mieux comparer qu'à ces suaves esquisses que le crayon jette en glissant sur un papier teinté de rose.

C'est à peine si le satin de la feuille légère a été elTleuïé; il semble que le trait n'est nulle part achevé, que la ligne capricieuse échappe à l'œil et manque à la correction du dessin ; la forme n'est, pour ainsi dire, nulle pan, et cependant elle est partout.

La fluidité aérienne des cheveux, la langueur incertaine de l'œil, la grâce ingénue de la bouche, la ténuité

merveilleuse des traits, la transparence lumineuse des contours, apparaissent dans ce vaporeux assemblable d'ombres et de lumières; la beauté y rayonne insaisissable el présente à la fois et la grâce et la candeur; la virginité, le charmeT, Tenveloppent comme d'un voile diaphane, prêt à disparaître sous Thaleine de celui qui admire ce charmant et fugitif chef-d'œuvre.

Celle jeune fille était Gasta, celle dont Scoppa avait parlé à Anita ; le vieillard était Jules Genuino, celui que le Pappone avait signalé comme un des meneurs de Naples.

Bien jeune encore, il s'était marié avec la fille d'un jardinier de Pouzzoles.

Son talent, ses intrigues, la facilité de sa parole, la fortune considérable qu'il avait acquise comme avocat, le firent nommer élu du peuple lorsqu'il avait à peine trente ans. Ce fut lui qui, ayant été présenter à Médiiia, alors. vice-roi de Naples, des réclamations au sujet d'une nouvelle taxe, reçut de lui pour toute réponse ces paroles devenues trop célèbres :

« Je ne laisserai le repos aux Napolitains que lorsqu'il » n'y aura plus dans tout le royaume quatre familles assez » riches pour diner à table.

» Je connais votre peuple, il est comme les chiens, il » mort qui le bat. Retirez-vous et payez. »

El comme Genuino lui feprésenUiit qu'il ne leur restait plus rien pour solder la nouvelle laxe. Médina lui répondit avec la plus insultante dérision :

■ Esl-ce qu'il ne vous reste pas à vendre l'honneur de ■ vos Temmes el de vos filles ? > ' Ce mot Tut répété bientôt dans tout Naples.

Hais Genuino lenla vainemcnl de remuer ce peuple, qui, abrité par son beau ciel, amusé par ses improvisateurs, bercé par sa mer d'azur, parfumé par les fleurs de ses jardins, ril et chante sous ses haillons lanl qu'on lui laisse un morceau de pain pour la faim et un fruil savoureux pour la soif.

Alors Genuino voulut s'adresser b la noblesse, mais il trouva la vanité de celle-ci plus sourde encore que no Yi\aU été l'indolence du peuple.

En effet, à cette même époque, Filomarini, homme de basse extraction, venait d'être pourvu de l'archevêché de Naples et du chapeau de cardinal.

Cette nomination avait tellement exaspéré la noblesse, que ceux à qui Genuino s'adressa ne voulurent point s'associer aux plaintes d'un peuple parmi lequel, diaail- OD, les Espagnols choisissaient des archevéqu«s et des cardinaux.

Cette colère de la noblesse napolitaine contre l'é lion d'un homme de rien, fut portée à un tel excë

Joseph Caraiïa, frère cadet du duc de Matalone, ayant rencontré Filomarini, le frappa publiquement du pied, et lui fit l'injure la plus dégradante que peut recevoir un homme.

Mais ce qu'il y a d'étrange dans cette colère, c'est qu'elle ne s'adressa pas aux Espagnols qui avaient fait à la noblesse l'injure de lui imposer un archevêque tiré des classes les moins élevées de la bourgeoisie; elle se tourna contre le peuple qui avait accueilli cette nomination avec des transports de joie.

La conséquence de ceci fut non moins singulière : Genuino, de son côté, oublia les injures des Espagnols, il oublia leur odieuse tyrannie pour ne voir que l'indifférence de la noblesse napolitaine; il irrita contre elle les ressentiments du comte d'Ognate, alors vice-roi, et conspira avec lui pour enlever aux nobles napolitains leurs châteaux et leurs trésors.

Ses projets furent découverts, il fut exilé en Espagne et d'Espagne il fut envoyé à Oran, où il resta près de dix-neuf ans aux galères.

Genuino, au moment où il fut arrêté, avait près de lui une fille de douze ans à peine, dernier enfant d'une famille qui avait fait asseoir à sa table douze fils et sept filles.

L'amour que Genuino portait à cette enfant était pour

LES QUATRB NAPOLITAINES. êS

ainsi dire la concentration de tout celui qu'il avait répandu sur sa riche postérité.

A la mort de chacun de ses nombreux descendants, à la perte de chacune de ses espérances, son afTection s'é* lait resserrée sur ceux qui lui restaient jusqu'au moment où tout son orgueil, toute sa tendresse, toute sa vie, ne . s'appuyèrent plus que sur un frêle enfant dont la santé était chancelante.

Cie fut à ce moment que Genuino fut arrêté.

Il ne pouvait emmener sa fille, et il ne savait à qui la laisser. Il ne, voulait pas la confier à un Espagnol, car il se rappelait le mot infâme de Médina.

Il n'osait la mettre sous la protection d'un noble Napolitain, car il connaissait le mépris de la noblesse pour les enfants du peuple. Il eût pu la cacher dans quelque famille obscure, mais il savait que la beauté d'Olympia l'exposerait dans cette misérable situation aux insultes des uns et des autres.

Il crut faire un acte de prudence en la remettant aux mains d'un homme dont Torigine et le caractère devaient être un noble garant de la sainte protection qu'il accorde-

rait à l'enfant abandonné. Il la confia è Filomarini, homme du peuple et prêtre.

Déjà Olympia était fiancée à Giuseppe Colesi, fils d'un boucher de Sessa.

64 LES Ot'ATRE NAPOLITAINES.

Celait le plus intrépide pêcheur du golfe de Gaële, c'était le plus joyeux improvisateur de la grève de Naples; c'était le plus brave et le plus adroit de ceux qui apprenaient dans des réunions secrètes à manier Tépée, la dague et le mousquet.

Filomarini, appelé près de Genuino comme confesseur, avait reçu les instructions du proscrit : dès qu'Olympia aurait atteint sa quatorzième année, elle devait être mariée à Giuseppe Colesi, et sa fille une fois sous la protection de ce brave garçon, Genuino se croyait tranquille sur son sort.

Nous pourrions dire ici comment cette confiance fut trompée, comment le libertinage de Filomarini, abusant de l'abandon d'une pauvre enfant, amena l'exil et la proscription de son fiancé, et le poussa dans la carrière bizarre et sanglante qui en fit l'homme que nous avons déjà présenté à nos lecteurs sous le nom de Scoppa Carniole.

Mais il faut d'abord que nous expliquions pourquoi le vieux Genuino consultait avec tant d'anxiété la vieille hor-

loge posée au coin de la chambre où il se trouvait avec sa petite-fille Casta.

— Les as-tu vus ? dil-il tout à coup, en sortant du silence inquiet où il était plongé.

— Oui, père, répondit la jeune fille d'une voix douce et triste; Pepé Palombe vient. Mais pourquoi cette impatience? L'heure du rendez-vous n*esl point encore arrivée, et vous vous alarmez à tort.

— C'est vrai, dit le vieillard, comment se fait-il que la minute soit si lente, lorsque les années sont si rapides?

» Et Miquel Santis, a-t-il promis aussi de venir?

— Je vous ai déjà dit qu'il avait promis, répondit Casta d'un ton froid et presque sec.

— Comment t'a-t-il dit ?

La jeune fille ne répondit pas.

— Comment t'a-t-il reçue, que t'a-t-il répondu? dit le vieillard d'un ton impératif.

— Je vous ai obéi en allant porter votre message à Mi- Quel Santis; il viendra, vous dis-je, mais ne forcez pas ma bouche à répéter des paroles que mon oreille n'aurait pas dû entendre.

rougissant, car il ne m'a jamais dit un mot qui pût me faire croire à son amour.

— En vérité, reprit le vieillard; répète-moi seulement ce qu'il t'a répondu, lorsque tu as été lui dire de ma part que je l'attendais ce soir dans cette maison.

> Je lui ai envoyé de nombreux messagers depuis quelque temps, et il les a tous laissés sans réponse. Mais tu lui as parlé, toi, et il viendra; comment t'a-t-il dit cela, Casta ? il faut que je le sache!

— Je lui ai transrais votre message, mon père, repartit la jeune fille, et il m'a dit ces seules paroles :

« — Veux-tu que j'y aille, Casta ?

» — Puisque mon père le veut, je dois le désirer.

» — Puisque tu le désires, j'irai, a répondu le Pione. »

» Puis il a détaché de son cou l'image de Notre-Damedes-Carmes, et me l'a remise en me disant :

« — Maintenant, retourne près de Genuino, et comme la ï nuit s'avance, tu peux traverser Naples en sécurité en » montrant celte madone à ceux qui pourraient t'arrêter-

» Tu leur dirais que tu la tiens de Scipion Gannattasio, » dit le Pione, et ni cape noire du parti de Palombo, ni > pieds-nus des compagnies de Santis, ni soldats de Gen- » naro, ni bandits de Scoppa n'oseront te dire un mot. »

— Le Pione a dit vrai, mon père, j'ai été plusieurs fois arrêtée, en revenant des avant-postes du fort Saint-

Elme, mais toutes les voix ont fait silence, tous les rangs se sont ouverts à Taspect de la sainte image que m'avait remise Scipion.

— Qui, oui, dit le vieillard en souriant avec satisfaction, le Pione a plus d'autorité tout seul, que tous les autres chefs réunis ; c'est un cœur honnête et sans ambition.

» N'a-l-il pas laissé prendre la première place à Mazaniello, quoique ce fût lui qui commandait les lazares, le

jour où fut renversée la puissance de l'Espagne ?

» Oui, oui, continua Genuino, à défaut des autres, celui-là seul me suflira, s'il veut me comprendre et me servir.

» Et cela dépend de toi, Casta, car il t'aime; et tu le vois bien, ce que tu voudras, il le voudra.

La jeune fille secoua doucement la tête, comme si elle ^ùt voulu dire qu'elle ne pouvait payer l'obéissance del Pione du prix qu'il demandait.

Probablement le vieillard n'eût pas laissé passer cette muette protestation sans forcer Casta à s'expliquer ; mais UQ coup discret fut presqu'aussitôt frappé à la porte de la maison.

Le vieillard alla ouvrir et rentra presqu'aussitôt suivi <l'un homme d'une trentaine d'années, petit, carré, vigoureusement constitué, et sur le visage duquel on devinait î'fement que le courage et la résolution étaient mêlés à une certaine astuce.

70 LES QUATBB NAPOLITAINES.

C'était Pepé Palombo, un des capitaines d'OtUne ou quartier de Naples, et le chef le plus estimé de la bourgeoisie.

Le nouveau venu salua cordialemenl la jeune fille et lui parla d'un Ion amical, pendant que Genuino allait ouvrir encore la porte, car on venait de frapper une seconde fois. Aussitôt deux hommes entrèrent dans la chambre où était déjà Pepé Palombo.

L'un, couvert d'habits déguenillés, était chargé d'autant d'armes que pouvaient en supporter trois ou quatre cordes, dont les unes lui ceignaient la taille, tandis que les autres pendaient en bandoulière de son épaule à son côté : dagues, poignards, pistolets étaient attachés à ces cordes, uiï lourd mousquet était sur son épaule, une hache pesante

son côté, et il portait la main à une longue pique toute einte encore d'un sang noir et coagulé.

®*9il le boucher Miquel Santis, le chef de la plus vile

puiace de Naples et des criminels dont on avait ouvert P'^^sons dans les premiers jours de la révolution.

Après lui, parut un beau jeune homme à l'air timide et embarrassé.

Genuine avait eu raison de dire qu*il était beau ; mais une fixité étrange dans le regard, une immobilité triste et mélancolique dans les traits, un balancement continu de la tête lui donnaient Taspect d'un idiot; il était vêtu du simple caleçon des pêcheurs ; sa chemise de toile grossière était rattachée sur sa poitrine par une épingle d'argent; il avait pour coifïure le bonnet rouge de laine qui avait servi d'étendard à la révolte et sur lequel était cousue ^e image en plomb de saint Janvier; pour toutes armes, il portait une riche épée qu'il avait enlevée à un ottlcier espagnol, et il avait à la main un long bâton blanc qui^ était le signe de son commandement.

Dès que ces trois hommes furent entrés, le vieillard fit signe à Casta de se retirer.

La jeune fille allait obéir, lorsque le Pione prit le chemin de la porte.

— Où vas-tu? lui dit Genuino.

^ Casta m'a dit de venir, et je suis venu, dit le jeune homme ; si elle s'en va, je m'en irai.

— Qu'il s'en aille, dit Santis brutalement ; nous n'avons besoin ici ni d'une péronnelle ni d'un idiot.

Le Pione se mit à rire niaisement; mais Casla tressaillit d'indignation.

7i LES QUATRE NAPOLITAINES.

A ce moment, Tidiot se mil à regarder tour à tourCasta ei le boucher; son œil terne et presque vitreux s'éclaira d'une lumière sanglante, il s'élança vers Pepé Palombo et s'écria d'une voix gutturale :

— Qu'a-t-il dit?

^ Rien, rien, repartit Palombo... il n a pas parlé de toi...

— De moi... c'est égal.., mais de Gasta? QuVt-il dit ? elle a rougi et tremblé...

— Il a dit qu'une fille aussi prudente et aussi discrète qu'elle, n'était pas de trop dans cet entretien, dit Palombo en souriant, , . *

— Ah! fit le Pione, bien.

L'éclair d'intelligence et de colère qui avait brillé dans ses yeux s'éteignit, et il alla s'asseoir dans un coin la tête basse, et comme s'il eût été étranger à tout ce qui allait se passer.

— Eh bien, fit Sanlis, nous diras-tu, pourquoi tu nous as fait appeler, Genuino ?

— Pour vous apprendre une étrange nouvelle, c'est que celui que vous avez élu capitaine-général après la mort du prince de Massa, c'est que Gennaro vient d'appeler à Naples un prince français.

— Bon, bon, dit Santis, j'ai enteiylu parler de ça. Qu'il vienne s'il veut, ce Français, qu'il entre à Naples... C'est

difficile... Mais qu'il en sorte, c'est ce que je déclare impossible, ajouta-t-il en montrant son mousquet.

— Le savais-tu aussi, Pepé Palombo ? dit Genuino.

— Oui, répondit celui-ci avec humeur.

— Et tu ne t'en es pas alarmé ?

— Nous avons besoin d'un chef qui nous rallie la noblesse, reprit Palombo; car sans elle, nous ne chasserons jamais les Espagnols... Eh bien, ce prince peut seul obtenir ce résultat...

Santis poussa une exclamation féroce...

— La noblesse î qui parle de la noblesse? s'écria-t-il... Noblesse et trahison marchent toujours ensemble... ne le savez-vous pas?....

» Avez-vous oublié que celui d'entre tous les nobles que nous croyions le plus dévoué à nos intérêts, Joseph Caraffa, a voulu vous faire accepter pour vrai un titre faux?

» Avez-vous oublié ce qu'a fait Massa?... Point de noblesse, et malheur à ceux qui parleront de traiter avec ellel

-Tu me menaces? s'écria Pepé... toi... Santis, qui devrais être sur les galères avec ceux que tu commandes....

— Ahl fit Santis en brandissant sa pique, les Capes- Noires veulent prendre la place des pourpoints de ve-

74 LES QUATBS NAPOLITAINES.

lours... Nous verrons si elles résisient mieux à un bon coup de pique.

Peut-être, dès le iJébut de celle conrérence, le sang allait-it couler, car Palombo venait de tirer sa longue épée.

Genuino resta immobile, mais Casla poussa un cri, et tout aussitôt le Pione, se levant avec une rapidité inouïe, arracha des mains de Sentis sa pique redoutable, et d'un revers de son bâton blanc fit tomber l'épée de Palombo; puis, après avoir considéré un moment, l'un après l'outre, les antagonistes désarmes par lui, il se mit à rire d'un air niais et selisfait, et retourna s'asseoir en disant de sa voix sourde et embarrassée :

— Continue, Genuino, continue...

— Le fou est plus sage que vous, reprit le vieillard-., la loi des anciens était prudente et juste, lorsqu'elle disait que les citoyens ne pourraient venir discuter les affaires Dubliques sur le Forum que complètement désar-

iz donc vos dagues, vos pertuisanes, et écoules deux ennemis ramassa son aruic sans ri-

s'agit pas, continua Genuino, de savoir si la tra avec nous ou contre nous, il s'agit de JUS voulons nous arracher au joug de l'Espa-

lES OUATRK NAPOLITAINES. 75

gne pour nous mettre sous celui de la France, ou bien si nous voulons être un peuple libre; si vous voulez changer un vice-Foi qui s'appelle le duc d'Arcos, contre un viceroi qui s'appelle le duc de Guise; si vous voulez envoyer vos millions à Paris au lieu de les envoyer à Madrid.

- Pas de vice-roi, pas de noblesse... pas d'Espagnols, pas de Français!... le peuple., rien que le peuple, dit Sanlis... toujours le peuple... et meure tout le reste.. 1

-C'est bien, ditGenuino en souriant; mais toi... Paiombo, que dis-tu ?

- Je dis qu'un Etat, quel qu'il soit, ne peut marcher sans chef, et qu'il en faut un au peuple de Naples.

- Si c'est là ton seul désir, tu dois être satisfait, car il en a un... Gennaro Anese n'est-il pas capitaine-général?...

- Un misérable et un lâche... ce n'est pas là un chef. -Aussi, reprit Genulno... as-tu élevé dans ton quar-

lier des retranchements contre lui, tandis que d'un autre côté lu en élèves contre les Espagnols... Gennaro n'est pas le chef qu'il te faut, à ce qu'il paraît.

- Préférerais-tu un noble Napolitain?

- Pas de nobles 1 s'écria Sentis, pendant que Palombo gardait le silence.

- Tu serais donc pour le duc de Guise? reprit Genuino en s'adressant encore à Polombo.

76 LS3 QUATRE N AFOLITAINBS.

— Pas de FraDçaisI reprit encore le boucher. Le bourgeois ne répondit point.

— Devons-nous Taire la paix avec les Espagnols? dit le vieillard d'un ton impatient.

— Mort à qui peut avoir cette penséel reprit Santis.

— Que veux-tu donc, Palombo f reprit Genuino avec colère.

— N'y a-t-il pas ailleurs que dans la noblesse, dit celuici d'un ton obséquieux, ailleurs que parmi les princes étrangers, des hommes dignes de porter l'épéc et de régir un Etat? pourquoi aller cbercher si loin et si haut ce qui est parmi nous?...

' La bourgeoisie de Naples ne compte-t-elle pas des citoyens assez braves et assez instruits, pour qu'on leur confie le pouvoir suprême?...

— Ahl vraiment? oui, vraimenti s'écria Santis en riant arfreusemcnt. . .

> Des hommes braves comme monseigneur Giuseppe Palombo, instruits comme Son Altesse Palombo...

• Vive le roi Pepé Palombot Le royaume de Naples sera bien honoré...

— On pourrait crier : Vive le roi Miquel Santisl si Pa-

nsait, dit Genuino très-sérieusement.

;her devint grave et garda le silence; puis il

m Ion embarrassé :

— Non... pas de roi... je l'ai dit et je n'ai qu'une parole, le mol roi doit être effacé de la langue des Napolitains; mais Rome, notre aïeule, qui ne voulait pas de roi, a eu des empereurs; et je dis que ce serait un titre suflisant pour ceux qui, ayant combattu pour la délivrance du peuple, seraient appelés à le gouverner.

Ce fut le tour de Palombe de rire et de s'écrier :

— De par Dieu ! je le veux bien, et je promets d'unir ma voix à la première qui osera crier sur la place publique: Vive l'empereur Miquel Santisl

— Allons! allons! dit Genuino, ce ne sont là que des folies auxquelles aucun de vous ne pense, j'en suis sûr.

» Mais puisque nous cherchons nos exemples dans l'antiquité, pourquoi ne pas la suivre dans ce qu'elle eut de bon ? Rome ne fut-elle pas longtemps gouvernée par deux consuls?

— Oui vraiment, dit Palombe.

— Pourquoi ne ferions-nous pas de même ? pourquoi n'aurions-nous pas deux chefs, l'un sage, modéré, chargé de l'administration publique, des rapports du royaume avec les nations étrangères, de la justice, des impôts; l'autre jeune, ardent, général des armées, ayant pour mission de défendre et de venger la nation : l'un ayant, comme il convient aux têtes blanches, tous les soins, tout le fardeau des affaires; l'autre, tous les dangers et toute la

gloire des armes, comme doit être le partage des hdtnines jeuaes et forts?

On voit que Genuino reproduisait sous une nouvelle forme la proposition qu'il avait fait faire à Pappone, el que celui-ci avait refusée.

Santis et Palombe s'entre-regardèrent.

— Certes, dit Santis, cette proposition n'est pas déraisonnable.

— En effet, ajouta Palombo, ceci peut être sage... mais...

— Oui, fit Santis... Cependant il faudrait savoir...

— Pas un mot de plus, dit Geriuino...

» Ce n'est pas à nous de discuter sur les choix qui pourront être faits.

» Arrêtons-nous à ceci, c'est que la république sera régie par deux consuls choisis parmi tous les citoyens^ l'un chargé des affaires, l'autre commandant les armées.

^ Soit, dit Santis.

— Je le veux bien, reprit Palombe.

— Eh bien! dit Genuino, réfléchissez à ce que vous venez de décider i.. l'heure s'avance, lé jour va bientôl paraître. Dans une heure, soyons tous sur la place du Marché; appelez-y le peuple.

— Oublies-tu que Gennaro tient la tour des Carmes^

et que lui seul peut sonner le tocsin? dit Palombo. — Gennaro est un traître, s'écria Genuino, qui a appelé à Naples un étranger, un Français, un descendant de la famille d'Anjou, à qui notre pays a dû tous ses malheurs...

» Il faut que Gennaro soit dénoncé et condamné avant qu'il sache que le peuple a été convoqué pour changer et arrêter la forme de son gouvernement.

» Retourne à ton quartier, Palombo... parcours tous ceux qui ne sont pas fermés; Santis, prévenez tout le nlôtide qu'au point du jour, le peuple est appelé au Marché-Neuf.

Santis et Pepé Se regardèrent encore; purs, par un mouvement simultané, ils tendiretit les tnains à Gônuinô et lui dirent :

. -^ A bientôt, au point du Jour.

Il y eut encore un mouvement d'hésitation, mais tous deux 66 décidèrent à sortir ensemble en répétant : — Au Marché-Neuf, au point du jour.

Casta regarda son grand^père et allait lui adredsôf l a parole.

Genuino lui ftt signe de se taire et se mit à écouter à la petite fenêtre située en face de la porte par laquelle venaient de sortir le chef des Capes-Noires et celui des Pieds-Nus.

Presque aussitôt on entendit un ongle grincer discrètement à la vitre de la fenêtre.

Genuino cacha la lampe et ouvrit la fenêtre.

— C'est toi, Palombe? dit-il.

— Oui, répondit celui-ci.

— Je l'attendais.

— Et moi, je t'ai compris... A toi le gouvernement et l'administration des affaires.

— A toi le commandement des armées.. Palombo : assure ma nomination, et je saurai bien assurer la tienne.

— Et tu n'as rien promis à Santis?...

— Es-tu fou, Palombo ? crois-tu que je voudrais m'associer un brigand qui ne commande qu'au rebut de nos galères ?

> Non, il faut à Naples un homme considérable qui ait montré ce que peuvent la valeur, la vigilance, son amour de la liberté 1... Ce sera toi, Palombo, qui seras élu...

» Mais, silence! on approche de l'autre côté de cette maison... éloigne-toi î

Genuino ferma les volets de la fenêtre, et presque aussitôt la porte s'ouvrit.

— C'est toi, Santis? dit Genuino, tu as bien tardé? tu ne m'as donc pas compris?

LES QUATBE NAPOLITAINES. 81

— Je t'ai compris, Genuino, tu veux la première place et tu donneras la seconde à Pepé Palombe.

— A Pepé Palombe? fit Genuino; non, je suis ambitieux, je veux que l'autorité qui me sera départie ne me soit pas sans cesse contestée par un rival intrigant...

» Tu es un brave soldat, toi, Santis : la guerre, les batailles, le sac et le pillage, voilà ce que tu veux, et tu l'auras ; mais Palombe, il se croit un grand politique plus encore qu'un bon capitaine...

» Non, je neveux pas de Palombe... j'aimerais |nieux renoncer au consulat que de le partager avec lui...

> Assure ma nomination, Santis, et la tienne réussira, ou je périrai.

— A la bonne heure, Genuino, j'accepte; gouverne, fais les lois, lève les impôts... mais je serai le maître de l'armée?

— Oui...

— Mais... tu me donneras tes voix pour la seconde place.

— Je te le jure... dit le vieillard; mais éloigne-toi, prends garde : Palombe est capable de t'espionner.

— A bientôt, fit Santis.

Et il s'éloigna.

A peine la porte fut-elle fermée que Genuino rapporta la lampe, et la plaçant devant le Pione, qui était reste immobile à sa place, il s'écria vivement :

St LIS QUATRE NAPOLITAIFBS.

^ Ce ne sera ni l'un ni Fautre de ces deux mîâétibles qui partagera avec moi le comniandement suprètnei ce sera loi, Scipiou Gannatasio«

Le Pione se mit à rire niaisement.

— Moi, dit-il, moii.. est-ce qu'il faudra mettre une robe de drap d'or et me coiffer d'un chapeau à pluiiies ?

— Cela fera ressortir ta beauté, mon fils, dit Genuino... tu effaceras aiilsi les plus nobles gentilshommes.

— Non, dit le Pione, avec un tremblement convulsif, le manteau d'or dévore celui qui le porte, le chapeau à plumes étreint et brise le crâne de celui qui le coiffe; n'ai>je pas vu mon frère Mazaniello, le plus sage, le plus brave et le meilleur des enfants de Naples, devenir insensé, polU'on et méchant, pour avoir revêtu le manteau et mis le chapeau sur sa tête ?

— Eh! bien, reprit Genuino, tu sais bien que le costume no donne ni le courage, ni l'autorité; tu feras comme lu voudras.

Le Pione se prit à rire, se balança un moment d'un air gauche, puis il ôta son bonnet, et s'avançant vers Gasla, il lui dit d'une voix tremblante :

— Dis-moi, Casta, veux-tu être la femme du général des armées de Naples ?

Casta frémit et recula à cette proposition du Pione.

— Moi, dit-elle... moi ?...

LES OUATRB NAPOLITAINES. 8S

Genuino fixa sur elle un regard menaçant, et sembla vouloir lui dicter sa réponse.

— Oui, toi... reprit le Pione; si tu le veux, ce sera... Si tu ne le veux pas... je verrai alors.

— Tu n'y peiises pas, Scipion, dit doucement Gasid, oublies-tu que je suis une pauvre fille dont la naissatioe est une honte?

— Tu es vertueuse, dit le Pione.

— Non-seulement une honte, mais un sôcriléjfe ? *^ Tu es bénie, reprit encore le Pione.

— Jamais les Napolitains ne permettraient, reprit Gastâ avec un frémissement glacé, que l'uh de leiirs chefs épousât la fille d'un prêtre et d'une courtisane : oh me Ta assez reproché pour que je le sache.

— Tu es sainte, ajouta le Pione de la même voix uniforme, et quand tu seras la femme de Scipion Gannalasio, personne ne te dira plus rien.

Casta, qui tremblait sous le regard dd (îenuiftd, détourna la tête, et rassemblant tout son courage, elle dit d'une voix étouffée :

~ Jamais!... jamais î...

— Misérable enfant! s'écridGehuinoett s'avaiiçaht vei^ Gâsfa.

-^ Le Piôné étendit 6ôn bâton bUno entre le vieillii^ei èi sa p6l!l6-miè :

— La Icle de Gasta est sacrée, fit-il d*un ton mélancolique; saint Janvier qui me vient visiter toutes les nuits, me l'a dit :

« Le jour où une main quelconque profanera la pureté

> de sa couronne, Naples sera perdue... je t'en avertis. >

< Elle no veut pas, c'est bien... qu'il n'en soit plus parlé.

— Mais, reprit Genuino d'une voix caressante, tu viendras demain au Marché-Neuf, tu amèneras les lazzares, tu leur diras d'élire un consul.

Le Pione interrompit le vieillard par un grand éclat de rire.

— - Oui, dit-il, j'y serai, mais pour vous en chasser, toi, Palombo et Santis.

— Mais, malheureux, ou va nous imposer un Français !

— Ça m'est égal.

— Un noble.

— Tant mieux pour lui.

— Un descendant de la maison d'Anjou qui voudra devenir roi.

— Il sera roi.

— Mais sais-tu quel est cet homme?... Sais-tu par quels vices et quelles extravagances il s'est fait connaître ?

— Il ne peut être aussi fou que Luigi, ni aussi lâche que Gennaro, qui régnent maintenant; il ne peut être ni si i'éroce que Santis, ni si avare que Palombo, ni si

LES QUATRE NAPOLITAINES. 8â

menteur el si faux que toi, qui veux régner avec eux.

» Ce sera donc un meilleur maître que vous tous... Qu'il vienne, qu'il vienne ; lui ou un autre, ça m'est égal, pourvu que ce ne soit pas un de vous.

Aussitôt le Pione s'éloigna en chantant, pendant que Genuine murmurait en regardant Casta :

— Eh bien 1 Guise me comprendra peut-être.

Voilà quels étaient les hommes qui, à cette époque, menaient la ville de Naples, tant au dehors qu'au dedans.

Nous avons dit quel était celui qui se croyait le pouvoir de réunir et de diriger toutes ces ambitions, tous ces intérêts, tous ces égoïsmes.

Voyons maintenant comment les événements justifièrent celte prétention.

A huit jours de la, deux cavaliers partis de Rome couraient de toute la vitesse de leurs chevaux sur la route de Terracine.

Tous deux jeunes, tous deux beaux, magnifiquement équipés, et portant sur leur visage la résolution de la jeu-

86 LKS QUATRE NAPOLITAINBS.

nesse. C'étaient deux gentilshommes de vingt-quatre à vingt-cinq ans.

• L'un d'eux, monté sur un cheval barhe d'une finesse exquise, était d'une taille médiocre, d'un aspect débile; son visage était pâle, ses membres délicats; toute la puissance, toute la vie de cet hoofime semblait retirée dans l'ardente flamme qui jallissait de ses noires paupières, sur lesquelles ses noirs sourcils étaient contractés.

11 galoppait silencieusement, l'œil fixé devant lili, tandis qu'un frémissement convulsif agitait ses lèvres et hérissait sa sombre moustache. Celui-ci était l'Espagtiol don Félix de Médina.

Tout au contraire, son compagnon promenait ses regards insouciants sur la campagne, caressait amoureusonient l'encolure de son beau genêt d'Espagne et chantonnait à tout propos.

Malgré sa jeunesse, il avait déjà un peu trop d'embonpoint; sa physionomie respirait l'audace, l'astuce et la confiance; ses lèvres («paisses et vermeilles étaient sans cesse épanouies en sourire; ses grands yeux d'un gris brun, voilés par de longs cils, souriaient de même; seulement de temps en temps et lorsqu'il regardait de côté son corn" pagnon silencieux, on pouvait remarquer tout ce que ce coup d'œii avait de malice, de pénétration et de fermeté.

Ce second gentilhomme était Melchior Borgia, le coniideot le plus intime de don Juan d'Autriche.

Le silence que gardait son compagnon lui devint probablement insupportable, car il s'écria tout à coup :

— Ahl çà, don Félix, il me semble que depuis si longtemps que nous courons, votre indignation devrait être calmée.

— Non... non, répondait don Félix, jamais je n'ai vu tant d'insolence supportée avec une patience si proche de la lâcheté.

» Il serait donc vrai qu'un gentilhomme français aura passé devant l'hôtel de l'ambassadeur d'Espagne^ faisant sonner la trompette en avant d'une misérable troupe de cinq ou six aventuriers et de douze ou quinze manants^ proclamant qu'il marchait à la conquête d'un royaume- ^jui nous appartient, et que l'ambassadeur du roi Philippe IV aura supporté cette injure à notre nation sans laire disperser à coups de bâton cette mascarade ?

— Mon ami, repartit Melchior Borgia d'un ton narquois, les bâtons sont mal venus contre gens qui portent de bonnes épées, et quand à la tête de ces gens il y en a un qui s'appelle Henri de Lorraine, duc de Guise.

— Il serait mieux appelé duc des fous et prince des ridicules, repartit Félix avec une colère dédaigneuse.

• Ce sera un beau récit dans l'histoire que ce départ

de Rome à la tête de vingt-deux hommes pour toute armée, et que ce voyage sur des felouques qui peuvent à peine porter deux passagers, et qui doivent forcer les trente galères qui gardent rentrée du port de Naples.

» C'est à ne pas croire à de si soties bravades; j'espère que Dieu ne les noiera pas dans la tempête qui semble se préparer, afin que nos canons puissent écraser et engloutir cette flotte ridicule; car il nous faut punir ces insolents à Naples, puisque le comte d'Ognato ne m'a pas permis de le faire lorsqu'ils sont passés devant notre hôtel, à Rome.

— Le comte d'Ognato s'y est peu opposé, repartit Borgia, et l'envie qui vous a pris n'a pas eu besoin d'être enchaînée et mise sous verroux.

» Vous avez beaucoup crié, mais quanl à bouger, nul de vous n'en a eu la fantaisie.

— Qu'est-ce à dire? reprit Félix avec hauteur; prétendez-vous qu'une crainte quelconque m'eût arrêté...

— Je vous crois trop de courage, illustre Médina, reprit Melchior du même ton mêlé de rire et de sarcasme, pour penser qu'une crainte eût suffi pour vous arrêter... mais quand on en a deux, peut-être trois ou plus encore, on est prudent.

— Et quelles étaient ces craintes, monsieur?

— La première, c'est que si le comte d'Ognato eût là-

ché ses laquais et ses bâtons contre la ridicule armée du duc de Guise, il eût pu arriver qu'au bout d'une demiheure, l'ambassadeur de Philippe IV se fût trouvé sans bàloD et sans laquais....

- Il y avait des gentilshommes pour les soutenir de leurs épées...

- Les épées auraient bien pu suivre les bâtons, et les gentilshommes suivre les laquais.

* Mais une seconde crainte retenait ces gentilshommes ; attaquer le duc et sa suite, c'était violer la neutralité de la cour de Rome, auquel cas il eût pu arriver que les sbires de Sa Sainteté eussent aidé les Français à apprendre le droit des gens aux Espagnols.

-J'aurais bravé tous ces dangers...

- Même celui d'être saisi, emprisonné et calfeutré au Tort Saint- Ange, puis accusé soit à la Rote, soit, au besoin, devant la sainte Inquisition?

- Le pape n'eût pas osé arrêter un sujet de Sa Majesté le roi des Espagnes...

^ Alors pourquoi vous êles-vous contenté de serrer les dents et les poings à travers les vitres de l'hôtel, au lieu de faire une vigoureuse sortie de bâtons et de laquais...

Médina, dont les plaisanteries de son compagnon agaliaient la colère, haussa les épaules et ne répondit pas.

La course des deux jeunes gens continua en silence...

Meichior Borgia, toujours le sourire aux lèvres, Tair libre et joyeux; Médina, de plus en plus sombre.

Enfin, l'Espagnol s*écria tout à coup comme poussé par les pensées qui l'agitaient :

— C'est qu'on n'a jamais rien vu de pareil!!!

» Une armée de vingt-deux hommes, une flotte de douze barques, s'attaquer à l'armée de Philippe IV, commandée par le duc d'Arcos, et à la flotte d'Espagne sous les ordres de don Juanl

» En vérité, ce duc de Guise est plus que fou, il fait un acte méprisable, indigne du nom qu'il porte, et qui ne mérite pas qu'on s'en occupe.

A peine Médina eut-il prononcé ces mots du ton du plus fastueux mépris, que Borgia arrêta son cheval, s'assit à l'aise sur sa selle, poussa un gros soupir et s'écria :

— Ah I tant mieux.

— Qu'avez-vous donc et pourquoi vous arrêter? dit fièrement Félix.

— Ce que j'ai?... c'est que je suis ravi de vous entendre parler ainsi.

» Je comprends parfaitement que l'entreprise du Lorrain ne mérite point qu'on s'en occupe, et en conséquence je ne vois aucune nécessité d'éreinter deux bons chevaux, comme ceux que nous montons, pour aller avertir le duc

d Arcos et Tarmée de Philippe IV, le prince don Juan et la flotte d'Espagne que le duc des Fous et le prince des Ridicules va s'embarquer à Fumicino avec une armée de viDgt-deux hommes et Une flotte de douze barques pour tenter un acte méprisable et...

— Savez-vous, Melchior, fît Médina d'un ton sévère, que si nous n'étions liés depuis longtemps d'une amitié fraternelle, je dirais que vous fondez quelque espérance coupable sur la tentative du duc de Guise.

— Vraiment, reprit Borgia en ricanant; et savez- vous ce que je dîâ, moi, mon cher Félix? c'est que l'entreprise du duc vous épouvante.

• C'est que cette armée de vingt-deux hommes et cette flotte de douze barques font trembler l'armée du duc d'Aroos et la flotte de trente galères du prince Juan.

• C'est que vous comprenez qu'il peut vous arracher Naples, s'il y met le piod.

Médina se mordit les lèvres et repartit :

— C'est vrai...

Puis il regarda un moment Melchior avec attention, et ajouta d'une voix moitié menaçante, moitié amicale :

— Surtout si la noblesse napolitaine, séduite par la grandeur d'un si illustre chef, acceptait par son entremise l'alliance qu'elle a refusée jusqu'à présent avec tous ces capitaines sortis des rangs de la plus vile populace.

Borgia devint sérieux et ne répondit pas...

— L'y croyez-vous disposée? ajouta Félix...

— C'est aux Espagnols d'empêcher la noblesse de céder à ces mauvaises pensées, fit Melchior.

> Quoiqu'à vrai dire, reprit-il avec amertume, il serait peut-être temps que ce royaume de Naples fût un royaume et non pas une province appartenant à TEspagne ou à la France.

— Prenez garde, reprit Médina d'un ton moqueur, on dirait qu'une espérance orgueilleuse soulève votre feutre, comme pour faire place sur votre front à une couronne souveraine.

— Et quand cela serait. Médina ?

— Nous prierons le duc de Matalone de vous la mettre sur la tête; cela lui sera d'autant plus facile qu'il la rêve pour son propre compte.

— Non, de par saint Janvier, répliqua Borgia avec colère, périsse plutôt ma race que de la soumettre au pouvoir d'un de ces Carafia, si insolents et si fourbes; non, plutôt une république de lazzares, plutôt un prince français, plutôt l'Espagne!

» Au galop, Félix! ajouta-t-il en lançant de nouveau son cheval, il faut prévenir l'arrivée du duc.

— A la bonne heure! s'écria Médina avec hauteur,

plutôt l'Espagne, n'est-ce pas ? et la faveur du jirince don Juan; et la meilleure des gabelles de ce pays peut fournir au luxe de vos chevaux et de vos maîtresses.

— C'est quelque chose, en eflet, repartit Borgia ; mais, en vérité, vous nous faites payer bien cher notre fidélité par vos rodomontades castillanes.

— Encore! s'écria Médina avec colère.

— Ehl mon Dieu, dit Melchior d'un ton léger, nous nous sommes mesurés cinq fois l'épée à la main, j'ai deux marques de votre lame sur le bras, vous en avez trois de la mienne sur la poitrine, et je sais que vous êtes prêt à recommencer : mais ne pouvez- vous pas avoir un courage naturel et simple ; ne pouvez- vous pas voir les choses face à face, comme elles sont, au lieu de les regarder dédaigneusement du haut eri bas?

» Guise vous fait peur et à moi aussi.

> A vous, parca qu'il peut arracher le royaume de Naplesau roi d'Espagne, votre maître; à moi, parce que j'ai fait ma cause de la vôtre.

Un assez long temps s'écoula avant qu*aucun d'eux ne reprît l'entretien.

Ce fut Médina qui le premier rompit le silence, en disant :

— Dites-moi, Melchior, vous arrêterez- vous quelques moments à Sessa ?

— Pour quoi faire? reprit Borgia.

— Mais pour y saluer la jolie Anita, la fille du bandit Golésie Pappone.

— Vous ne savez donc pas, dit en riant Melchior, que nja belle a été enlevée, et si bien cachée par son ravisseur que son père n*a pu découvrir où elle peut être...

— Et c'est de ce ton, dit Médina, que vous parlez de la disparition de votre bien-aimée?

-— Ma bien-aimée, dit Borgia en riant aux éclats, la fille du boucher Pappone, descendant du grand Hercule, et futur duc d'Ischia!

> En vérité, Félix, je crois que votre humeur contre moi n'est pas passée, et que vous voulez me dire des choses humiliantes en appelant cette fille ma bien-aimée.

— Si je dpis croire aux discours que vous-même avez tenus devant moi, dit sévèrement Félix, à la promesse que vous lui avez faite de l'épouser, à la manière dont vous l'avez entretenue dans ses idées de grandeur et dans l'espérance de voir arriver son père au titre qu'il demande, je devais croire que cette jeune fille était Tobjet d'une véritable passion.

— Je lui en promettrais encore mille fois plus si je la tenais là, reprit Borgia, à la condition qu'elle me raconterait les moindres démarches de son père...

— Et pourvu qu'elle voulût vous accorder ses dernières faveurs, n'est-ce pas? ajouta don Félix.

Borgia secoua dédaigneusement la tête.

- Non, de par tous les saints, je ne donnerais pas la rognure d'un de mes ongles pour un baiser de cette fille, et si ce n'était le meilleur espion que je pusse avoir auprès de ce scélérat de Pappone, je me soucierais fort peu qu'elle fût enlevée, noyée, brûlée ou déshonorée.

-Mais elle croit à votre amour, Borgia, elle y croit avec sincérité, et elle compte sur le nom que vous lui avez promis.

Bopgia regarda Médina d'un air stupéfait, et repartit en riant :

^ Et la belle Casta, la petite-fiUe du consulteur Genuino, compte-t-elle aus3i devenir la duchçsse de Médina?

- Elle n'en a pas le droit, reprit sérieusement don Félix, je ne lui ai jamais fait cette promesse.

- Et que diable lui racontez-vous jjonc le soir, lorsqu'elle s'échappe du pont de Naples sur une barque légère comme une coquille de noix, et que vous quittez secrètement la galère capitane sur une felouque où il û'yàplace que pour vous, et que vous allez tous ideux vous rencontrer au beau milieu de la mer sans autre témoin que les étoiles du ciel?

- Je lui dis que je l'aime, répondit don Félix, et que sî elle veut être à moi, ma vie sera toute à elle; et je le

96 LBS QUATRE NAPOLITAINES.

dis parce que c'est la vérité : mais je ne lui promets point mon nom, parce que je ne veux point mentir, et que s*il m*est permis de le laisser mourir dans ma persoQne,il ne m'est pas permis de le salir dans une alliance honteuse

— Et cette manière de séduction a-t-elle beaucoup avancé vos affaires près de la belle Casta ? dit Melchior en riant.

— Elle m'a valu du moins Testime de Casta, et peutêtre aussi son amour, repartit don Félix.

— Et quelque confidence sur les menées du vieux Genuino, reprit Melchior, ce qui vous permet de rendre compte au duc d'Arcos et au prince don Juan de ce qui se passe dans l'intérieur de Naples.

— Hélas ! dit don Félix, si j'apprends quelques nouvelles de la bouche de cette enfant, c'est bien innocemnient qu'elle me les dit.

— Et c'est non moins innocemment que vous les écoutez et que vous «n tirez profit, n'est-ce pas, don Félix ^ reprit Melchior malicieusement.

» Mais, en vérité, ajouta-t-il tout à coup en riant, j'ou- • blie que vous n'avez pas été destiné à porter l'épée; la mort de votre frère aîné, don Alphonse, vous a débarrassé de la robe monacale, mais elle ne vous a pas dépouillé de cette abominable manie de donner un tour honnête aux plus mauvaises actions.

LES QUATBE NAPOLITAINES. 07

» II faut avouer que pour ce qui est de. la religion, on fait consciencieusement les choses en Espagne; en vous destinant à TEglise, on vous en a donné l'esprit...

» Oubliez tout cela, Félix... voyez : le duc de Guise a été archevêque, et jamais il n'a pensé à autre chose qu à faire Tamour et la guerre; monsieur de Gondy, qui est coadjuteur de Paris, a eu cent maîtresses et vingt duels ; point de ces petites et vaines hypocrisies avec moi.

> La Casta vous sert comme Anita me sert; sous prétexte de lui parler d'amour, vous la faites parler d'atTaires politiques.

— Je vous ai déjà dit, reprit sèchement Félix, que je l'écoutais, voilà tout.

> Est-ce que si le hasard jetait là, sous vos pieds, une dépêche importante, vous n'en profiteriez pas, sans croire que ce fût trahison ?

Melchior leva les yeux au ciel et se mit à chanter un madrigal d'Aloïs de Palestrina, dont la musique régnait encore dans toute l'Italie, quoiqu'elle datât de plus d'un demi-siècle.

Mais presque aussitôt tous deux arrêtèrent leurs chevaux et tirèrent leurs épées d'un mouvement simultané.

En effet, au beau milieu de la roule qu'ils parcouraient, ils virent s'avancer tout à coup à leur rencontre une

98 LES QUATRE N\PÛLITàINBS.

espèce de fantôme blanc d'ui^e taille démesurée, et gui, étendant ses bras en croix, seml)lait vouloir leur interdire le passade.

Pon Félix se signa, et Melchior laissa échapper un jurement qui eût fait bondir d'indignation la çonsciencp catholique dp Félix, s'il n'eût été beaucoup plus ocçupi' de cette étrange apparition qu'il ne l'était de son eompagnop.

Le jour touchait déjà à sa fin, et nos deux cava)iers arrivaient k l'entrée des niarais Pontin^.

Ji'irisalubrité mortelle de cette route^ lorsqu'oq §*y laisse gagner par le sommeil, n'avait en aucune façon inquiété les deux jeunes cavaliers, que leqr manière de yeygger devait nécessairement tenir éveillés; et, quelle que fûf l? f^ph^U§e rpput^tiqn de^ r^rcs et pépies habitants de ce pays (}é8Qlé, nos deux gentilshommes p'ayaient pas # craindre des obstacles sérieux de la part de quelques misérables pâtres, pauvres êtres pliétifs et lai^guissaHls, qui çtyqienli à peine la fprce de se traîner à la suj{0 dp }enrs naî^igres troupeaux.

Mais l'apparition qui venait de se montrer Ip^ alarw^> siirtQut lorsqu'il^ entendirent une vpix caverneuse leur crier :

— arrête, doq Félix de Médina 1 ^^vè^i Melchior de Bprgja l çirrétez et rendez vos épées !

LES dOÂTRË NAPOlltAINES. 99

— Qù*en dités-Tous, Félix ? dit Borgia en regardant attentivement le jetitife Espagnol.

— C'est qiielqiife misétable, repartit don Félix, qui veut nous empêcher d'apporter jusqu'à Foiidi la nouvelle dû départ dli duc de Guisë, et qui prétend iibus épouvanter pat cette comédie.

— Je voudrais savôi^^ reprit Melchidr sans quitter de l'œil le fantôme qui continuait à gesticuler d'une ïûiaièrë frénétique, qliel misê^able à pu savoir tjlië Jiôus sommes partis de Rome àvàtlt la pointe du jour; et comliient il à pu ërtivei^ ici avant nous pour s'oj)pôser ë notice passage.

» A (|uellè race infernale, dites-moi, don Félix, appartenait le cheval (jui à pu ràmëiiér dVant notas, Si toutefois il a voyagé à cheval ?

èoïi Félix épfoûvâ uii lêgei- ti*essàilléhieht tjiii fit sourire MelchiGtr Bd^già^ et Mêdiftë liil dit d'une voix légèrement altérée :

— Qu'en penséz-îvous Vôtis-hiêmcf, Mélchidr f

— A mdifts que èe flë soit quelque sorcier rënii à Iràvi^rs lés é\H sur le tjtieiié d'Un dfagdh, je he piiis éft vérité di'èxpîiquei* la chose.

— Vous êtes fou, Melchior, repartit Félix avec une htimaïf qii! toontf ait que les suppositions i^idifeulés de son ^ttiprignoîi lé ttoubîaiènl ptdS qu'il tiê TëÛt voiilii.

tOO LES QUATRE NAPOLITAINES.

> D'ailleurs, ajouta-t-il, cet homme, car je ne doute pas que ce ne soit un être humain comme vous et moi, a peut-être un autre intérêt que celui que vous lui supposez à nous empêcher de passer.

— Toujours est-il, dit Melchior, qu'il nous connaît parfaitement Tun et l'autre, et que, sachant si bien ce que nous sommes, il doit savoir un peu ce que nous voulons faire.

Aussitôt Félix, avec cette brusque détermination d'un homme qui se révolte contre la crainte superstitieuse dont il est troublé, se précipita en avant en s'écriant :

— Puisqu'il sait ce que nous voulons faire, je veux savoir, moi, ce que prétend ce malheureux.

Il lança son cheval au galop, sans que le fantôme eût paru le moins du monde troublé de cette attaque rapide; tout au contraire, il s'avança au-devant de don Félix, en continuant à crier:

— Arrête! te dis-je, ou la mort est ici! L'Espagnol n'était plus qu'à quelques pas du fantôme,

lorsque tout à coup son cheval trébucha, roula sur le sol, et don Félix y fut jeté si rudement, qu'il resta étourdi sur le coup.

Avant qu'il eût le temps de se relever, l'espèce de géant, qui s'était affublé de longs vêtements blancs, lui

LES OUÀTRB NAPOLITAINES. 101

lia les pieds et les mains, et Félix ne revint à lui que pour se voir prisonnier.

Tandis que Melchior, demeuré immobile à sa place, ne paraissait nullement disposé à lui venir en aide.

— A moi, Borgia! s'écriait don Félix; à moi ! si vous éles gentilhomme I me laisserez- vous égorger sous vos yeux sans essayer de me délivrer ?

A cet appela Melchior s'avança, mais avec une lenteur qui parut peu amicale à Médina.

Arrivé à l'endroit où le cheval de celui-ci s'était abattu, Borgia s'arrêta tout court, et dit à haute voix :

— Doucement, doucement, messieurs les bandits, il est inutile que vous essayiez de tendre la corde qui a fait culbuter le cfieval de ce noble gentilhomme, qui crie d'une manière si douloureuse.

> Je suis accoutumé à vos façons, mes maîtres, je suis une vieille connaissance du signor el Pappone, votre capitaine; sortez de derrière vos grandes herbes, ou, sur

109 LBS QUATRE N AP0LITA1NB§.

mon âme, j'éventre d'un coup d'épée ce drôle qui. Toiis a conduits ici.

En disant ces paroles, il fit faire un bond k son cheval, et se trouva de l'autre côté de la cohie qu'on avait tendue à rencontre du passage de Médina.

Cependant le prétendu fantôme avait tiré une longue épée qu'il brandissait en vociférant et en menaçant Borgia.

— Allons, allons, vieux fou, lui dit le cavalier, ne t'expose pas à te faire fendre la tète.

» Tu sais que j'en aurais quelque regret, brave Luigi dèl Ferré; liials tu sais aussi qu'il li'est aucune èction au rndttde ((de je fte sois prêt à accdmplir lorsqu'elle est nécessaire à la réussite de mes projets.

— • Oui, oui, repartit Ltiigi,- car c'était celui quel nous avons vu arriver chet le Paippoiïe, je feais que iU es «li digne héritier dé lé race, et qiiè tu ne crairidraS pas de verser dans le saint calide d'un prêtée le poifeoii qui doit...

Le malheureux n'avait pas achevé eeinài t}u'il roulait pai* le^^e, Renversé par l'attà/qUè imjiéliletlse dfe BdT*gîa.

Heureusement qu'il tivait oppoëé ôti coup que llii aV&it adressé MelChior, là lourde épée qu'il portéit. Sans cêlè,' il est probable que lé pauvre Liiigi èflt eu là tête mndue^ càfûihé l'ëfl àvôit thériâcé Bôf^ië.

L8S OBAtftfe AAPÔLlTÂlNBS. iM

Gehii^l, emporté par là oDurse mpiâe dé son cheval; rerint sur ses pas.

Mais déjà son antagoniste était dèlnnit, et i'épée nppuyée sur la poitrine de Médina, il lui criait :

— Si tu fais lin fias contre tnoi,* eeiui-ci mourra d'abord., j

— Sus... sus... à ce misérable, disait Médina^ ne votis oeeupez point de moi...

^ Hé 1 Cria Borgia,- sans paraitre autrement ému de ce qui tenait de se passer je ne puis pousse^ la main dé ce ërdle à vous enfoncer dans la poitrine ^cetle grande lame pdiniue qu'il y liedl appUyée... il vaut liiièux entrer en négoCialioiis, comme nous aurions dû commence^ par le (aire d'abord...

— Eh bien! cria Médiua, fuyez, allez porter à Fondi la nouvelle dont nous nous étions chargés tous deux, il arrivera de nioi ce que le Giél Voudra.

— Un t)as jK)ur t'échapper^ s'écria del Ferro en s'a- (Iresèânt à Borgia, sera auâsi fatal à cet homme, qa'un in» pour rapprocher de mw.

— N'importey reprit don Félix, qu'une violente colère OH un sehliment exagéré de l'honneur aveuglait sur son <ianèery actoraplissez votre devoir^ fût-ce eu péril eertain de mes jours.

— Peste î dit Borgia, dôrtt il était diffîcilé de devine*' la

104 LES QUATBS If APOLITÀINBS.

pensée sous le ton railleur qu'il aiïectait, peste 1 que me diraient le duc d'Arcos et le prince don Juan, si je revenais au château Saint-Elme pour leur apprendre que j'ai laissé assassiner un Médina confié à ma garde ?

> Au lieu de leur apporter la nouvelle du duc de Guise, je leur apporterais la tête de leur ennemi lui-même, que je doute fort qu'elle suffit à protéger la mienne.

> Non, non, nous avons plus de prudence que cela, nous autres fous napolitains, comme nous appellent les graves Espagnols ; tenez-vous tranquille, seigneur don Félix, et laissez-moi entrer en pourparler avec ce vénérable ambassadeur du roi de France près la royale république de Naples.

— Tuez-le, vous dis-je, ou qu'il me tue, s'écria Médina, mais sauvez l'honneur de notre mission en Taccomplissant.

— Doucement, reprit Melchior, si vous n'étiez couché sur le dos et si vous n'aviez les yeux fixés au front des brumeuses étoiles qui commencent à luire dans le firmament, vous verriez à travers les longues herbes qui bordent la route, se lever et luire dans les brumes de la terre une trentaine de canons de longs naousquets, et je m'étonne que vous ne sentiez pas déjà Todeur des mèches, qui m'avertissent que si je ne vous tire pas d'ici avec moi, je ne m'en tirerai pas tout seul.

Médina ne répondit point, et Borgia sautant en bas de

LBS QUATRE NAPOLITAINES. 105

de son cheval, remit son épée au fourreau et s'approcha de Luigi del Ferro :

— Voyons, monseigneur, lui dit-il en s'inclinant devant lui, quelle rançon demandez-vous à deux pauvres gentilshommes tombés dans les mains des plus honnêtes gens de la chrétienté?

— La rançon que je veux, ou plutôt que veut celui pour lequel je suis ici, est plus précieuse que l'argent, plus précieuse que l'or et les diamants.

— Oh ! oh ! dit Borgia, vous faut-il quelques morceaux de la vraie croix? ou bien a-t-on dérobé la fiole qui contient le sang de saint Janvier, et pensez-vous que nous la possédions?

— La rançon que je demande, dit Luigi del Ferro d'un ton farouche, est une rançon de sang, mais de sang vivant.

— Est-ce donc quelques prisonniers dont vous voulez la liberté?

— Il ne s'agit pas d'un prisonnier, mais d'une prisonnière qui est entre tes mains, Borgia.

— Sur mon Dieu et sur mon âme, répondit celui-ci, je n'ai d'autre prisonnière en mon pouvoir que la fille d'un malheureux pêcheur napolitain, qui, étant venue me demander la liberté de son père, a trouvé qu'on dormait mieux chez moi que sur la grève de Naples.

— Tu en as une autre, Borgia, répéta Luigi del Ferro.

106 htS QUATRE NÀPOLITJ^lNâS

— Serait-ce par hasard la femme du conseillei" Colèltè, que j'ai enlevée l'épée au poing dans ùtie attaque du fauhontg de la Chaija; elle n'est plus entre mes ittalhs, et ellfe se console arec don Raphaël de Las Vêlas dU chagrin que je lui ai causé en la séparant de son époux.

— Ce n'est point celle-là, reprit encore Llllgl.

* Si tù te inets h éniltnérer tous les crlhlës q[ue l'a lait cDrtiniëttre ton amour pour les femmes, tU peux parler d'ici à demain sans en arriver à celle que je te redetiiaiide.

— En ce cas, reprit Melchior, tu feras bien dé riië la nommer todt de suite, car je pourrais oublier qufelques- Uns de mes exploits en ce genre.

— C'est la dernière que tu as fait enlever par uri tniscràble qui s'est vendu, safts doute, à toi; celle dont la vertu avait résisté à t«iutes les séductions, celle que l'irifâmê agent de ton libertinage est venu cherchel' jusque sous le toit de son père, sous prétexte de lui parler des intérêts dil peuple de Naples ; fe*est Atiità Colési, la fille d'ël Papj)one.

— Anita ! s'écria Borgia avec uiie stir-prisè admirablelAent jouée, Ariita a été enlevée ( pat^ (}ui et poiirqtioi ?

— - Elle à été eiilevêe par Carriidle Scoppa^ son oticlej qtii l'a empot^têe sûr la route de Ronie.

* Tu le Sais bieh, puisque tii dfe passé à Se^a ^uélt}ues minutes après l'enlèvement.

— Et ce séélétaf île l'a pas ramenée? dit Bot-già.

- Non... mais elle te suit, s^ns doute.

-Hélas! s'écria tout à coup Borgm d'un ton dése^pérp, la l^elle Anita, celle qui devait faire la gloire et rhopneur de mon no^i, le bonheuF e\ la joie de toute ma vie, n'a pas reparu !

> Malédiction sur ce misérable t je le chercherai jusqu'aux pnfers, je l'exterminerai!

> A moi, mes braves, à moi I il fiaut le poursuivre, il ftyt l'extenniner.

> V^ne^, suiveï-nipi!

A çe;^ axclai^^ations désolées, jà c^t appel fait d'une ypix énergique et pleine d'émotion, une quarantaine d'hoiBrmeg spftirent tout, p coup des l|aut^ bouquets d^ jonc derrière lesquels ils étaient cachés, et s'élancèreut sur la ^^^^7 Bandant que ftîelchÎQr, qui s'était approché doucement 4e Méflina, lui disait à voix b^s^ :

^ Vou^ yoyez, ^Igupr don Féljx, qu'il y Rivait 8|ssez de gens déterminés pour nous empêcher l'un et l'autre de remplir notre mission • continuez douç çi vous tepjr tranguilie, et surtout point de yains l)qyapd?ge8, car }es gens à qui nous avons affaire n'auraient auaun scrupule à nous envoyer quelques balles dans la tête, surtout si le seigneur LMigi del Ferro leur en touchait le moindre mot.

Cependant, celui-ci s'était laissé aller comme les bandit^au qiouveraent douloureux de Borgia.

108 LES QUATRE NAPOLITAfNES.

— Oui, oui, s*écria-t-il, conduisez-nous; nous la délivrerons, et sitôt qu'elle sera en notre pouvoir, vous pourrez satisfaire aux désirs de votre cœur en unissant votre illustre nom à celui, non moins illustre, de duc dlschia.

— Suivez-moi donc, répondit Borgia ; ce n'est point à Rome que le misérable a dû conduire la noble Anita; elle est cachée, j'en suis sûr, aux environs de Fondi, non loin du rivage de la mer.

.r — Nous te suivrons, dit Luigi del Ferro; mais songe que si, arrivé au but, nous ne trouvons pas la fille de Pappone, ta vie et celle de ton compagnon nous répondront d'elle.

— J'accepte, dit Melchior, pour moi et le comte de Médina.

— Comment, lui dit celui-ci en espagnol, pendant que Borgia coupait la corde qui le tenait attaché, comment vous acceptez de pareilles conditions de tels misérables?

— J'accepte, repartit Borgia à voix basse.

" » J'accepte d'abord pour ne pas être exterminés sur place et jetés dans quelques touffes de jonc, où jamais personne ne découvrirait votre cadavre ni le mien.

» Puis, une fois hors de cet exécrable pays, nous verrons à pourvoir au danger tel qu'il se présentera alors.

— Voilà pourtant, dit Médina avec humeur, où nous

LES QUATHE NAPOLITAINES. 109

OQt menés vos amours avec une misérable fille de boucher.

— Mon cher don Félix, repartit Borgia sans s'émouvoir, le jour où vos chastes amours avec la noble fille d'une courtisane, vous auront mis dans un danger plus grand que celui où nous sommes, tâchez de vous en tirer aussi bien que je viens de le faire, et alors je vous reconnaîtrai le droit de blâmer mes folies.

Tout aussitôt ils reprirent leur route, mais Luigi ne voulut point permettre que les deux jeunes gentilshommes remontassent sur leurs chevaux, car il leur eût été facile de profiter d'un moment de lassitude et d'inattention pour s'enfuir à toute bride.

Ils furent donc obligés de marcher à côté des bandits.

La nuit était tout à fait venue, et ce fut une cruelle- fatigue pour ces jeunes gentilshommes bottés, éperonnés, cuirassés, armés jusqu'au menton, que de suivre l'allure rapide de ces bandits à peine vêtus, et accoutumés aux marches les plus rudes.

Médina la supporta avec cette froide résignation que

donne l'orgueil; quant à Borgia, il n'avait pas fait trois

milles qu'il commença les doléances les plus plaisantes

sur sa position.

— Ahl que Dieu vous a bien plus favorisé que moi,

s'écria-t-il, en s'adressant à Félix; il vous a fait maigre 1. 7

110 LBS QDATBB NAPOLITAINES.

et décharné comme un lazzare, tandis que moi, qui suis gros et gras comme un clianoine, je sue dans mon pourpoint, j'étoufîe dans mon colletin, je ne pourrai aller jusqu'au bout, si la pitié de ces braves gentilshommes du mousquet ne me permet de me reposer un moment.

— Allons, allons, lui repartit Médina, songez à votre dignité et ne demandez rien à ces dr61es.

» Qu'est-ce qu'un peu de fatigue auprès de la honte qu'il y a d'être ainsi prisonniers d'une troupe de bandits?

— • Vous ne souffrez donc point? lui dit Melchior; moi j'ai les talons écorchés, mes jambes pèsent chacune mille livres... je n'en puis plus... je succombe...

» Ahl seigneur Luigi, permettez que je m'arrête... un quart d'heure de sommeil> et je reprendrai les forces nécessaires.

— Oubliez-vous, lui dit Félix, que c'est la mort?...

— Eh bient que ce soit la mort, peu m'importe... je reste ici, reprit Melchior en se jetant à terre.

» Pitiél seigneur Luigi; je n'en peux plus... Achevezmoi, braves seigneurs...

» Puisqu'il faut que je meure, encore vaut-il mieux que ce soit d*un coup de mousquet que do la fièvre.

Un des bandits souffla sur sa mèche; Luigi del Ferro le renversa d'un coup de plat de sa longue et lourde èpée.

— Tuer le futur gendre del Pappone! cria-t-il; as-tu

LSd OOATRB NAPOLITAINES. lll

doue envid d'être pendu et de faire pendre tous tes camarades?...

» AUons, eourage, seigneur Borgia, relevez-vous; essayez encore vos forces, et si elles vous trahissent tout à fait, eh bien t nous vous porterons.

Borgia se releva, et reprit sa marche, mais avec tant de peine, que les bandits, obligés de régler leur allure sur la sienne, commencèrent à murmurer.

— De ce train-là, dit Tun d'eux, nous arriverons sous les murs de Terracine en plein jour, et si la garnison nous aperçoit et nous attaque, nous serons tous pris et aussi sùfement pendus par les officiers de Sa Sainteté que par les bourreaux du capitaine... Qu'il marche plus vite, ou qu'on l'achève î...

— J'ai juré, dit Luigi, de le ramener vivant à Sessa, et vous n'y toucherez pas...

» Voyons, signer Borgia, montez sur mes épaules... nous nous relayerons les uns les autres.

Borgia ne put s'empêcher de rire, et il s'écria en espaguol, pendant qu'il se mettait à califourchon sur le dos <lel signer Luigi :

— Quelie belle monture pour un gentilhomme napolitain, que le très-illustre ambassadeur du roi de France près la royale république de Naples !

-- Vous ne voyez que matière à plaisanterie dans tout

au LES QUATRE NAPOLITAINES.

ceci, dit Médina avec humeur, tandis que Guise s'embarque peut-être en ce moment.

> Vous verrez qu'il arrivera à Naples sans que nous ayons rien fait pour l'en empêcher.

— Faites mieux si vous pouvez, dit Melchior. Puis il se mit à chantonner.

— Eh t s'écria l'un des bandits, il a l'air d'un muletier sur sa bête... il chante pour lui donner du courage.

— C'est pour me tenir éveillé, monseigneur, dit Borgia... Sans cela je m'endormirais, tant le pas de votre chef est doux et facile.

> Sur mon âme, et je dis ceci à sa louange, quand j'étais petit garçon et que je montais sur les ânes des jardiniers de Pouzzoles, je n'en ai jamais rencontré de plus agréable que celui-ci.

Tous les bandits se mirent à rire, et Luigi, retournant la tête du côté de son cavalier, lui dit d'un ton amical et d'une voix discrète :

— Quel dommage, seigneur Borgia, qu'un bon et brave • gentilhomme comme vous êtes, reste du parti de ces

damnés Espagnols?

» Ah 1 si vous l'aviez voulu, vous eussiez été duc de Naples et général du peuple, au lieu de ce Français, que personne ne connaît...

— Ah! dit Borgia d'un ton pénétré, si tous ceux du

LES QdATRE NAPOLITAINES. IIS

peuple étaient aussi faciles à mener que vous, il y a longtemps que ce serait une chose faite.

— Bon... bon... dit Luigi... on peut les soumettre, et il y a un moyen d'y arriver...

— Enseigne-le-moi, Luigi, dit Borgia, et je le réponds que la place que je te réserve ne sera pas au-dessous de celle que tu occupes maintenant.

— Ecoutez donc, dit Luigi... Voici ce que je suis chargé de vous dire, voici pourquoi je vous ai attendu.

> Le Pappone commande les quatre mille bandits les plus déterminés de toute Tltalie... C'est plus qu'il n'en fatit pour réduire les Espagnols à la dernière détresse, s'il veut les attaquer d'un côté, pendant que vous vous mettrez à la tête du peuple de Naples.

— Et que faut-il faire pour arriver à ce but? dit Borgia, qui écouta plus attentivement.

— Epouser Anita, et le Pappone donnera à son gendre l'appui qu'il a refusé au cardinal Filomarini.

— Que parles-tu de Filomarini, et à quoi est-il mêlé à tout ceci? dit Borgia.

— Penchez-vous sur mon épaule de manière à ce que vous seul puissiez entendre les paroles que j'ai à vous dire.

— Parle donc, dit Melchior...

— Voici ce dont il s'agit...

> Le cardinal a fait dire au Pappone que s'il voulait lui prêter l'appui de sa redoutable armée, il s'engageait à faire élire duc de Naples et général du peuple tel seigneur napolitain qu'il lui plairait de choisir, à la condition que ce seigneur s'engagerait à épouser la Caata... la petite fille de Genuino.

— Et la fille du cardinal et de la courtisane Olympia...

— C'est cela...

— Pourquoi donc, alors, me parlais*tu tout à l'heure d'épouser Anita?

^ C'est que le Pappone a trouvé bien plus raisonnable de faire servir ses forces au mariage de sa propre fille qu'à l'élévation de celle du cardinal, se disant qu'il lui valait mieux être le beau - père du duc de Naples que d'être son général.

— Eh 1 fit Borgia en frappant joyeusement sur la tête du Luigi, voilà un plan trop bien combiné pour ne pas être sorti d'un meilleur cerveau que celui del Pappone.

Luigi se mit à rire, et l'un des bandits qui avait vu l'action de Borgia, se prit à dire :

— Voyez comme il fait marcher son ône.

•— Tout cela est très-bien, dit Borgia en reprenant l'en" tretien à voix basse, mais il faut d'abord être élu général des armées du peuple, et si le cardinal tient cette élection dans les mains, il ne la fera pas tourner au profit d'un

homme qui ae servira pas son ambition en épousant la Casta.

— Le cardinal est fou^ repartit Luigi... les vrais maîtres de l'élection seront le Pione, Santis, Pepé^ Palombo et moi.

> Le premier sera à vous si on lui promet la main de la Casta, qu'il adore : et l'assurance de garder ce qu'ils ont amassé par les pilleries, vous attachera les deux autres...

> Mais pour réussir en toutes choses, il faudrait avoir le courage de me suivre à Naples et de vous présenter au peuple...

» Beaucoup d'entre les capes noires désirent faire une alliance avec la noblesse et...

^ Ahl Luigi... Luigi... s'écria Borgia, que. ce serait une magnifique entrée que .celle que je ferais à Naples, monté comme je le suis; mais un autre y sera arrivé avant nous.

> Le duc de Guise a quitté Rome, et une fois dans la ville, toute chance de lui disputer la place est perdue pour [moi, non que je ne croie la mériter aussi bien que lui, mais tu sais qu'il suftit de fermer une porte du bout tles doigts pour empêcher d'entrer xlans une citadelle, et qu'une fois que l'ennemi y est, il faut la battre avec le canonjpour l'en faire sortir.

— Vous avez raison, le plus pressé est d'arrêter ce Français... Mais comment faire?

— Ah ! si j'étais libre, dit Borgia.

— Acceptez-vous?

— En doutes-tu!...

— Puis-je en donner l'assurance au Pappone?

— J'irais la lui porter moi-même, si j'étais libre, le dis-je...

Luigi réfléchit un moment.

— Laissez-moi faire^ dit-il, et secondez-moi. Aussitôt se secouant rudement, il jeta Borgia à terre,

en lui disant :

— Maintenant, vous devez être reposé, marchez...

— Aie... oh... hélas 1 s'écria Borgia, tout au contraire, j'ai les jambes engourdies et glacées... Je ne puis faire un pas...

» Par pitié, par grâce... n'y a-t-il pas un de ces seigneurs qui puisse me rendre le même service que vous.

Un murmure de mécontentement répondit à cette proposition.

— Nous prend-il pour des bêtes de somme, dit l'un des brigands... qu'il reste là, s'il veut... et qu'il y meure.

— Ah 1 dit Borgia... je donnerais cent pistoles pour un cheval... je sens que iejn'évanouis...

Il se laissa tomber toul à Hiil iH restn sans mouvement.

— Jetez-le sur son cheval, dit Luigi... nous pourrons dire au moins au capitaine que nous avons tout fait pour le sauver.

On prit Melchior, et on le plaça sur son cheval : deux bandits le maintenaient de chaque côté; car il paraissait ne pas pouvoir se soutenir.

— Dieu le sauve ! dit Tun d'eux! le voilà qui s'endort... c'est un homme perdu...

— Regarde, reprit l'autre, vois comme ses mains se crispent... il s'attache à la bride .. voilà les convulsions qui vont commencer.

En effet, Borgia qui se balançait d'abord sur sa selle, comme un homme à moitié endormi, s'agita bientôt avec des soubresauts convulsifs, tordant ses mains et ses bras; il parvint ainsi à saisir les rênes de son cheval qu'il tenait serrées dans ses doigts crispés.

— Il me semble qu'il râle, dit un des bandits...

— Oui, vraiment, et ce serait une bonne action que de lui dire les prières des morts.

— Oui, vraiment, reprit l'autre.

Et il commença tout aussitôt :

— Eequiem œtemam dona eis. Domine.

— Et lux perpétua luceat eis, répondit l'autre.

118 LES OUATBB NAPOLITAINES.

•— Dùminef libéra animam meam, s'écria tout à coup Borgia d'une voix retentissante.

Et tout aussitôt enfonçant les éperons dans le ventre de son cheval, il le fit se cabrer, ruer, et s'étant débarrassé par ce mouvement violent des deux bandits qui le soutenaient de chaque côté, il lança son cheval au galop, et disparut à tous les yeux avant que personne eût pu s'opposer à sa fuite.

Quelques - uns s'élancèrent à sa poursuite , d'autres tirèrent trois ou quatre mousquetades, mais bientôt le bruit des pas du cheval de Borgia se perdit dans le lointain.

Dans le premier mouvement de leur colère, les bandits voulurent se venger sur Médina de la ruse de Borgia; mais ils le cherchèrent vainement, il avait aussi disparu.

Vin

Le jour était à peine venu, et Borgia avait déjà atteint Terracine; mdis au lieu d'entrer danr cette ville pour

LKS QUATRS KAPOLITAINBS. 119

y prendre quelque repos, il la tourna, et abandonna la route de Fondî pour suivre la côte

Melchior la parcourut assez longtemps sans rencontrer ce qu'il cherchait.

Cependant il ne manquait pas, à quelque distance du rivage, de barques de pêcheurs arrêtées sur leurs ancres, ou traînant leurs filets en louvoyant lourdement....

Hais-il avait beau faire des signaux, aucune d'elles ne paraissait le voir ou l'entendre, ou du moins aucune d'elles ne semblait disposée à lui répondre.

Son cheval, épuisé de fatigue, se traînait languissamment sur le sable de la rive; Borgia lui-même, malgré l'énergie dont il était doué, succombait à la fatigue.

n était arrivé près d'un rocher qui s'avançait dans la mer et qui la dominait d'une douzaine de pieds.

Borgia descendit de cheval, gravit le rocher pour voir au loin et être mieux aperçu des barques qui se tenaient toujours au large...

Mais à peine fut-il au sommet de ce roc que la force

lui manqua tout à coup, et qu'il se laissa tomber à terre

en s'écriant avec une colère désespérée :

— Ahl perdre une couronne faute d'une misérable barque l

n avait à peine prononcé ces mots qu'il entendit un

léger cri au pied du rocher et du côté opposé à celui par lequel il était monté.

Il regarda et vit que ce rocher abritait une petite crique au fond de laquelle était construite une misérable maison de pécheur, et sur les flots se balançait une barque d'une forme particulière et d'une légèreté merveilleuse.

Dans la barque était une jeune fille qui, les mains jointes, avec l'expression du plus profond étonnement et de la joie la plus vive, tenait les yeux fixés sur lui.

— C'est Anita, s'écria Borgia à qui cette rencontre inespérée rendit une partie de ses forces.

— Quoi I c'est vous, Melchior, s'écria la jeune fille pendant que Borgia s'élançait rapidement vers elle, et elle reprit :

— Ah I mon oncle ne m'a donc pas trompée.

— A qui est cette barque ? dit vivement Borgia.

— A mon oncle.

— Qui donc a l'habitude de la conduire ?

— Mon oncle...

— Est-il ici, votre oncle?

— Je l'attends.

— Mais où est-il ?

— A Rome ou à Naples... ou peut-être à Gaëte... Je ne sais...

i Mais il m'a dit de l'attendre ici... il m*a dit que je

vous reverrais lorsqu'il m'a enlevée de chez mon

père.

Borgia, qui, dans la joie que lui avait causée la découverte de cette barque, n'avait pensé à autre chose qu'à la chance qui s'offrait à lui de continuer sa route, Borgia se souvint, à propos, du reproche que lui avait fait Luigi, d'avoir fait enlever Anita, et avant de profiter de son heureuse rencontre, il voulut savoir pourquoi la fille de Pappone se trouvait à cet endroit, et comment il se faisait qu'elle l'y attendît.

Il lui dit donc :

— Ainsi votre oncle Carniole Scoppa vous a dit la vérité.

— Oui vraiment, reprit Anita, lorsqu'il m'eut emportée en croupe, et que nous fûmes hors de la poursuite des soldats de mon père.., il prit la route de Mola et celle de Fondi, mais il n'entra point dans cette dernière ville et m'amena ici, il y a déjà plus de huit jours.

» C'est alors qu'il m'a dit qu'il conduirait bientôt ici un gentilhomme de haut renom, de grande noblesse , et <pie je serais charmée de le rencontrer.

- Vraiment, fit Borgia fort étonné de ces paroles; et que vous a-t-il dit encore ?

- Que celui qu'il devait amener, déjà illustre par son

133 LBS OtJATRB NAPOLITAINES.

nom et son courage, était destiné à la plus haute fortune et peut-être à une couronne.

Borgia attachait sur Anita un regard curieux.

n ne doutait point de la véracité de la jeune fille; mais il ne comprenait pas comment ce qu'elle lui disait pouvait si bien se rapporter à la proposition que Luigi lui avait faite dans la nuit.

t Peste, se disait-il en lui-même, je ne savais pas <iuMl 1 y eût tant de gens intéressés à faire de moi le souverain » du royaume de Naples ) •

Cependant, bien décidé à profiter de toute occasion qui pourrait le servir dans ses projets, il continua :

— Et votre oncle vous a dit que c'était pour moi qu'il vous avait^enlevée à votre père ?

— Oui vraiment : car il a ajouté que le gentilhomme qnll devait amener ici me ferait partager sa fortune et m'élèverait au rang des plus grandes dames et des plus nobles.

> Et de quel autre pouvait-il parler, si ce n'est de vous qui m'aimez, et qui m'avez promis de m'épouser ?

— Il ne vous a donc pas dit mon nom? s'écria vivement Melchior, à qui la vérité parut se montrer tout à

coup.

— n m'a dit que le nom était encore un secret, mais que bientôt toute l'Italie en retentirait.

LIS QUATRR NAPOLITAINKS. 128

- fit VOUS pènsezy reprit Borgia, que c'est de moi qu'il a voulu parler ?

- J'en suis sûre, car il a ajouté encore 'qu'il allait le rejoindre à Rome, et j'avais appris la veille à Mola que vous aviez passé le matin même dans cette ville pour vous rendre près du comte d'Ognate.

>Mon oncle était porteur, m'a-t-il dit, de dépêches fort importantes, et il m'a laissée seule dans cette mai-sou qui lui appartienk

Borgia ne répondit point ; il suivait en lui-même le ?m que fôi révélaient les paroles d'Anita.

n comprenait le rôle que Garniole réservait à Anita près du duc de Guise.

- Le drôle ! le misérable 1 murmurait-il entre ses dents.

- De qui parlez-vous? reprit la jeune fille.

- Parbleu, reprit Borgia, vous avez là un oncle bien honnête, et qui veut faire de vous quelque chose de bien recommandable.

» Ce n'était point moi qu'il devait ramener ici, Anita, c'était un misérable aventurier dont il veut faire le duc de Naples, et dont il comptait s'assurer la reconnaissance en lui donnant pour maîtresse la plus jolie flUe de tout le royaume.

- Ce n'est pas possible, dit Anita avec épouvante.

194 LBS Q1TATRR NAPOLITAINES. '

— Et VOUS dites qu'ils doivent venir dans cette ma- | sure?

— Sans doute.

Borgia regarda autour de lui, sa main se porta machinalement sur la poignée de son épée, il examina ses pistolets, et murmura sourdement :

— Peut-être vaudrait-il mieux les attendre ; de celle façon je saurais bien empêcher Guise d'arriver à Naples.

— Mais qu'avez-vous donc à vous parler ainsi à vousmême ?

Borgia n'écoutait point.

Il se leva tout à coup.

— Non, dit-il, je tenterai la fortune jusqu'au bout; ce qu'un Guise entreprend, un Borgia peut l'accomplir.

Il resta encore un moment à rêver, puis il reprit :

— Etes-vous seule dans cette maison, Anita ?

— J'y suis avec une vieille servante et un jeune garçon, qui va tous les jours nous chercher des vivres dans le village voisin.

— Ah ! s'écria Borgia, des vivres, voilà une chose essentielle...

» Ma chère Anita, vous voyez un homme qui a fait la route de Rome jusqu'à cet endroit, tantôt à cheval, tantôt à pied, tantôt à dos d'ambassadeur; mais qui ii*a pas mangé une once de pain depuis son départ...

Pouvez- VOUS me donner de quoi manger ?

— Suivez-moi jusqu'à la maison.

— Non, dit Borgia... Apportez-moi plutôt quelque chose au sommet de ce petit rocher.

» Il faut que je surveille les barques qui peuvent s'approcher de cette côte.

Anita s'empressa d'obéir aux désirs de Melchior, et bientôt celui-ci eut réparé ses forces.

Pendant qu'il buvait et mangeait avec l'activité d'un homme qui a hâte d'en finir avec ce misérable besoin de la vie, Anita lui dit les choses les plus tendres, mais elle n'obtint de lui que des réponses distraites, Borgia arrangeant dans sa tête les chances du plan qu'il comptait suivre pour arriver à son but.

Dès qu'il eut fini son modeste repas :

— Anita, lui dit-il, nous allons partir. -- Comment cela ? reprit-elle.

— Dans cette barque...

> Ce garçon qui vous sert doit savoir manier une rame et une voile, et je ne serais pas digne d'être né dans un palais qui baigne ses pieds dans la mer, si je ne savais en faire autant.

• Que le vent qui commence à s'élever continue, et nous sommes sauvés...

■ L'enfant manœuvrera les voiles, et je serai au gou-

vernail... Si le vent nous quitte, nous prendrons les rames et vous le gouvernail.

» N'oubliez pas, Anitai que votre oncle avait raison , et que vous allez accompagner un homme qu'attend peatêtre une couronne.

— Que vous partagerez avec moi?

— N'en doute pas, Anita, dit Borgia en lui baisant les mains.

• Puis il reprit aussitôt :

— Peut-on se fier à la vieille femme qui vous sert?... •* Sans doute.

— Eh bien t allez la chercher, et donnez*moi ee qu'il faut pour écrire.

— Ce n'est pas dans une -misérable maison comme celle-ci que vous trouverez ce qu'il faut pour cela.

— Le sort sourit à mon entreprise, dit Melchior, jusque dans les obstacles qu'il me suscite; quelle imprudence j'allais commettre! Ecrire de pareilles affaires t

Il secoua la tête et ajouta :

— Folie... ceci suffira.

Il tira un anneau d'or de son doigt... prit la bague d'argent que portait Anita et les attacha ensemble.

— Ecoute, dit-il à la vieille, prends une mule, fais diligence et arrive aujourd'hui à Sessa, voilà deux ducats....

LES QUATRB NAPOLITAINES. 127

> Tout aussitôt tu te rendras chez le Pappone et tu lui diras :

« Voici les signes d'alliance que vous envoie Melchior

> de Borgia; il faut que les noces solennelles dont ces » anneaux sont le gage^ se célèbrent après-demain matin

> à Naples.

> N'oublie pas de lui dire qu'il amène tous ses amis, fussent-ils dix mille, pour être témoins de ce magnifique mariage. >

En prononçant ce mot, il regarda Ânita, dont le visage rayonnait de joie et d'orgueil

Un sourire imperceptible de dédain et d'astuce glissa sur les lèvres de Borgia, et puis il s'écria avec transport :

— En mer, Anita... c'est une couronne souveraine à gagner à la course.

La vieille partit de son côté, et quelques instants après, la barque, montée par Melchior Borgia, Anita et un jeune garçon de seize ans, sortait de la petite crique, où elle était abritée, et gagnait le large.

Le vent s'était élevé, et la voile ayant été tendue, la barq[ue s'avança rapidement.

Borgia, assis au gouvernail, l'œil enflammé, les narines dilatées, un sourire triomphant aux lèvres, avait une expression Inspirée qu'Anita contemplait avec une sorte d'étonnement.

138 LES QaATRE NAPOLITAINES.

Le jeune homme qui les accompagnait, assis à eôlé d'Anita, et tenant la corde qu'il serrait ou relâchait avec soin, selon la force du vent, se pencha à Toreille d'Anila et lui dit d'une voix triste :

— Quel est ce gentilhomme, Anita ?

— C'est le comte Melchior de Borgia, le plus beau, le plus brave des seigneurs de Naples.

— Borgia, dit le jeune homme à voix basse... je connais ce nom, c'est celui d'une famille illustre...

— La plus illustre de Tltalie...

— Oui, répondit le jeune homme d'un ton froid et méprisant, illustre par ses crimes et ses débauches , par ses poisons.

Anita rougit, car le récit des forfaits attribués à cette famille avait souvent épouvanté son enfance, lorsque le soir, bien avant la révolte de Naples, les matrones et les bourgeois de Sessa, réunis sous la treille qui abritait la maison de son père, disaient tout bas les griefs du peuple contre la noblesse.

— Celui-ci, reprit-elle cependant d'une voix tremblante, n'a hérité de ses aïeux que de l'époe et de la dague qu'il porte à sa ceinture...

> Je ne redoute point ses poisons, Francesco.

— Ceux qu'on verse dans l'oreille des jeunes filles, dit Francesco, ne sont point renfermés dans un flacon de

cristal coiffé d'un casque d'or orné de pierreries, comme celui qui fut versé dans la coupe de Mazaniello le jour où il accepta le festin du duc d'Arcos; ces poisons, Anita, sont sur les lèvres des gentilshommes et s'en échappent en paroles flatteuses, en promesses mensongères...

Anita devint encore plus rouge, et ne voulant point paraître comprendre le jeune garçon, elle lui dit :

— D'où sais-tu, Francesco, qu'un poison mortel fut versé dans la coupe de Mazaniello ?

Le jeune homme poussa un profond soupir et repartit d'une voix amère :

— Celui qui a fait ce crime a été confessé, avant de le commettre, par le père Cappece, l'aumônier du duc d' Arecs, qui l'a absous, et lui a dit qu'étant ainsi pur de toute faute, il était digne d'exécuter la justice de Dieu contre un misérable révolté.

Puis, après le crime, il a été confessé par le cardinal Filomarini, qui l'a absous pour avoir suivi les ordres du Ciel.

— Alors, dit Anita, pourquoi appelles-lu crime une action de laquelle deux saints prêtres ont absous celui qui l'a faite?

— Parce que toutes les fois que j'y pense, répondit le jeune homme eu baissant la tète pour cacher les larmes

ISO LBS OÛATRB NAPOLITAINES.

qui s'échappaient de ses yeux, ma vue se trouble^ ma main tremble, mon cœur se serre.

— Qui donc a versé le poison ? reprit Aûita en attachant sur Francesco un regard ardent et curieux.

— La main qui tient la corde de cette voile Ta versé, et la main qui tient le gouvernail de cette barque l'a fourni.

Anita pâlit et jeta un regard d'épouvante sur Melchior.

— Hé!... s'écria tout à coup Borgia, hé!... manant, tiens la corde plus serrée, ou nous perdons tout Tavantage du vent...

» Est-ce que la mer te rend malade, que ta main tremble et frémit comme cette voile?

— Oui, vous avez raison, seigneur, dit Francesco d'un ton bourru, ma main tremble et la vôtre est sûre; c'est bien.

» Et puisque Dieu nous a jetés sur la même barque, je tâcherai de faire aussi bien que vous.

» Allons, allons..» ajouta-t-il en donnant au vent toute la prise que pouvait avoir la voile latine qu'il déployait, courons... hâtons-nous...

» Une fois en route, il faut arriver ou périr.

— A la bonne heure, repartit Borgia avec exaltation, voilà un garçon, de joyeux augure, arriver ;ou périr,., il

LBS QÙÂTRB NAPOLITAINES. ISI

n'y a que l'un ou l'autre de ces deux buts que doivent tenter les gens de cœur...

» Allons, allons, livre toute la voile au vent.

A ce moment, la toile s'enfla par une rude secousse ; la barque, après s'être dressée presque droite sur son avant, sembla vouloir se précipiter dans la mer; mais soutenue et relevée sur son gouvernail par la main ferme et prompte de Borgia, elle glissa comme une flèche sur le versant de l'énorme vague qu'elle venait de franchir et remonta, nob moins rapide, la vague qui suivait.

— Que Dieu nous protège ! murmura Anita éperdue, non-seulement du danger qu'elle courait, mais encore de c« qu'elle venait d'apprendre; elle se signa et commença une prière.

— Fortune ! Fortune I s'écria Borgia, tu aimes les audacieux... Je m'abandonne à toi.

— C'est le diable en personne, ditFrancesco allons...

La barque continua à courir rapidement.

Bientôt nos voyageurs eurent dépassé la ligne lointaine des pêcheurs auxquels Borgia avait fait des signaux pour qu'ils vinssent le chercher à la côte.

— De par saint Janvier, dit Borgia, lorsqu'ils arrivèrent à la hauteur où se trouvaient ces barques, si j'avais une heure à perdre, j'aborderais quelqu'un de ces drôles

pour lui apprendre à mieux répondre a ceux qui sont dans rembarras.

» L'on dirait, du reste, que ces misérables ont la conscience de leur mauvaise action ; voyez comme à mesure que nous approchons de chacun d'eux, ils s'éioigneot avec empressement, savent-ils donc que cette barque porte un homme qui n'a jamais laissé passer une injure sans en tirer vengeance.

Francesco secoua la tête en souriant dédaigneusement.

— Que signifie cet air de mépris? lui dit Borgia.

— Cela signifie, lui répondit Francesco sans s'émouvoir du ton sévère de Melchior, que pas un de ces pêcheurs ne se fût dérangé de sa place s'il avait su que cette barque fût montée par le comte Melchior Borgia.

— Et pourquoi donc s'éloignent-ils ? reprit celui-ci en observant plus attentivement ce jeune garçon.

— Parce que d'habitude cette barque est conduite par un homme qui leur a appris que son épée pèse de bons écus, par un homme qui leur a fait souvent payer sa visite si cher, qu'ils préféreraient trois mois de tempête à une heure de sa présence.

— Et quel est ce pirate des côtes de Ter racine ?

— Il me semble, reprit Francesco, que celui qui se sert de sa barque pour enlever sa nièce ne devrait pas rnc demander son nom. •

— Ah ! ah t mon fils, dit Borgia en reprenant son ton insouciant, tu connais donc Garniole Scoppa ?

— Je suis • à ton service, seigneur, répondit le jeune homme, et j'y pétais déjà le jour du grand festin que le duc d'Arcos donna à Mazaniello dans la grande salle du château neuf.

Borgia attacha des yeux étincelants sur Francesco, qui soutint ce regard d'un visage impassible.

— C'est vrai, répondit-il, je te reconnais maintenant, c'est toi qui servais Mazaniello; car ce misérable, craignant quelque trahison de la part de la noblesse du pays, eut l'iasoience de demander à n'être servi que par des gens de son espèce.

• La précaution était bonne, n'est-ce pas, mon garçon, fit Borgia d'un ton railleur.

— Tout n'est pas fini, monseigneur, dit Francesco.

— Tout est fini pour lui du moins, répliqua Borgia, et tout finira de même pour quiconque voudra entraver la marche de celui qui tient le gouvernail de ces affaires mystérieuses

> Souviens-toi seulement d'une chose, enfant, c'est que la frêle barque qui s'attacbe à la poupe du navire qui court à la conquête d'un royaume arrive avec les conquérants; tandis que si elle se jette imprudemment en avant de sa marche pour lui faire obstacle, le puissant vaisseau 1. »

la heurte de sa proue, la brise et Tengloutit avec tout ce qu'elle porte, sans que ce choc retarde sa course d'une minute ou ébranle ses flancs d'un imperceptible frémissement.

» Et maintenant, allons 1 Déjà je pourrais compter les voiles des galères abritées dans le havre de l'île de Ponza : allons, car c'est là notre but pour le moment.

Anita avait écouté toutes ces paroles, et quoiqu'elle fût avec Melchior Borgia, avec celui qu'elle aimait, ou plutôt dont elle aimait la noblesse et la fortune, avec celui qui lui avait promis de la faire reine, déjà ce qu'elle venait d'apprendre avait calmé le délire des folles espérances avec lesquelles elle était partie; déjà elle restait sur son banc, la tête basse, le regard fixe, l'effroi dans l'àme.

Cependant la barque continuait à s'avancer rapidement vers l'île de Ponza, et bientôt elle ne fut plus qu'à quelques toises des premières galères mouillées sous les repiparts.

Une sentinelle espagnole, indolemment couchée sur le bord d'un de ces navires, demanda d'une voix endormie quel était l'étranger qui osait aborder ainsi un vaisseau espagnol.

Mais déjà Borgia était sur le tillac, criant d'une voix impérative :

~ Le capitaine? où est le capitaine? est-ce ainsi que

LKS QUATRB XAPOLITAIUSS. tti

Ton veille ici; où sont les officîefs? qa*0Q me les amène

sur l'heure.

«Donnez le signal; que tout le nK»de revienne à boid; qu'on se prépare à partir.

> Allons, allons, ajouta Borgia, en frappant avec tîolence sur le pont, et que p»8onne n'oublie que le prince don Juan ne manque ni de cordes pour pendre les matelots coupables, ni d'une hacbe pour punir les officiers qui oublient leur devcHr.

Presque aussitôt, et sur le signal donné par le bas officier à qui la garde de la galère avait été oMifiée, on vil revenir de terre tous les matdots et bientôt le capitaine lui-même.

— Monsieur, lui dit sévèrement Borgia, savez-vous ce qui se passe? savez-vous que pendant que vous êtes à terre, tout occupé de quelque frivole amusement, les ennemis de l'Espagne passent à portée de votre canon sans que vous ayez tenté un effort pour les arrêter?

Le capitaine, qui était un homme grave, et que la violence n'épouvantait point, comme elle avait effrayé son équipage, lui répondit sèchement :

— Que je sois sur le pont de mon navire ou que je sois à terre, mes yeux et ceux de mes officiers surveillent tout ce qui se passe sur la mer; si l'Espagne n'a à redouter d'autres ennemis que ceux qui ont pu passer à portée de

136 LRS QUATRE NAPOLITAINES.

nos canons, et en vue de nos côtes, elle peut dormir tranquille.

Borgia consulta la montre qu'il portait à sa ceinture, et se parlant à lui-même plutôt qu'il ne répondait au capitaine, il ajouta :

— Oui, il est possible qu'il ne soit point encore arrivé. Ainsi, monsieur, reprit-il vivement, vous n'avez encore

rien vu?

— Rien, répondit flegmatiquement l'Espagnol, qu'une douzaine de petites felouques qui, au lieu de faire route le long de la côte, ont doublé notre île, et qui maintenant se dirigent vers le port de Gaëte.

— Et qui pensez-vous que portent ces felouques ? dit Borgia avec un rire amer.

— Ce sont probablement des jeunes gens qui ont voulu faire preuve de courage et d'adresse, en prenant cette route inaccoutumée sur des embarcations aussi fragiles, car le bruit de leurs chants joyeux est arrivé jusqu'au pavillon d'où je les ai observés.

Borgia, qui frémissait d'impatience, avait laissé achever le capitaine qu'il regardait avec une colère muette.

— Non , monsieur, reprit-il avec violence, ces petites felouques ne portent pas de jeunes promeneurs qui chantent gaîment leur voyage...

» Elles portent M. de Cérisante, que la France a placé

près de Henri de Lorraine pour le mieux accréditer auprès des Napolitains;

» Elles portent le baron de Modène, Rochefort, Malicorne, Tilly, ses gentilshommes favoris;

j» Elles portent de l'or et des munitions;

> Elles portent les ambassadeurs de la consulte de Naples, qui ont été ofTrir la couronne à un Français;

> Elles portent enfin le duc de Guise lui-même;

» Ëntendez-vous, monsieur? le petit-fils du Balafré, celui qui, à la dernière campagne de Flandre, est entré seul dans Condé Tépée à la main et en a balaye la garnison devant lui.

A cette terrible allocution de Borgia, le capitaine espagnol ouvrit de grands yeux; il tendit la main du côté des felouques et repartit :

— Ça! impossible, monsieur; quel est le prince de noble race qui voudrait confier sa vie et sa fortune aux mi-

138 LES OUATRB NArOLITAINBS.

sérables embarcations que les plus pauvres pêcheurs de la côte ne montent qu'en tremblant?

» Je ne suis que le capitaine d'une galère de troisième ordre, repxit l'Espagnol avec dignité^ et je ne me déshonorerais pas par une pareille imprudence.

— Avez-vous vu la barque sur laquelle je suis venu pour vous tirer de votre sommeil, monsieur? dit Melchior avec colère; ce n'est pas même la felouque d'un pécheur, c'est la barque d'un voleur, d'un bandit; ce sont quatre planches mal jointes et qu'une lame furieuse pouvait disperser en lambeaux, et cependant je n'ai pas hésité à lui confier ma vie, moi.

» Je n'ai pas eu honte d'en prendre le gouvernail en main, et cependant je m'appelle Borgia.

> Mais ma vie, ma dignité, mon orgueil ne sont rien quand il s'agit de mon devoir; je ne suis pas de ceux qui cachent leur trahison sous de pompeuses excuses.

Le capitaine se récria.

Borgia continua avec violence.

— Monsieur, hâtez-vous.

> Il faut que cette flottille soit capturée ou dispersée; il faut qu'elle soit anéantie avant la fin du jour^ ou bien votre tête répondra au roi Philippe IV de votre négU-' gencOi sinon de votre trahison.

En un instant les ordres furent donnés pour se mettre

LBS QUATBB NAPOLITAINES. 189

immédiatement à la poursuite de la flottille du duc de Guise, et Borgia> ayant été témoin de Tardeur et de Tac* tivité qui avaient remplacé Tindolence habituelle des Es-* pagnols, s'apprêta à regagner sa légère embarcation, où l'attendaient Anita et Francesco.

- Ne voulez-vous pas rester avec nous, monsieur? lui dit humblement le capitaine, qui savait que Borgia était tout-puissant sur l'esprit du duc d'Arcos; ne voulez^vous pas être témoin de la victoire que nous allons remporter?

- C'est inutile, monsieur, répondit Borgia, qui cherchait à découvrir au loin la marche de la petite flottille, dont les blanches voiles se montraient à l'horizon comme des points imperceptibles.

> Il est peut-être déjà bien tard, monsieur? il faut que j'arrive à Naples avant le duc de Guise.

Tout en parlant ainsi, il prit une mèche allumée des loains d un des canonniers de la galère, et mit lui-*môme lie feu à une pièce de canon qui se trouvait près de lui.

Le coup partit, et Borgia, l'oreille tendue, sembla en suivre le retentissement.

Il était immobile, la main élevée, pour imposer silence à tous ceux qui l'entouraient; quelques minutes après, un ^fuit lointain et sourd revint de la côte.

- Ils ont entendu, s'écria joyeusement Borgia, en descendant vers sa barque; les galères de Gaëte vont

140 LKS QrATBE ?IAPOLITAiN

prendre la mer de leur côté, el si maiotenani, monsieur, vous laissez s'échapper le duc de Guise, vous me permettrez de penser que vous êtes ses complices, et de le dire au vice-roi, que je vais retrouver.

En eflet, le coup* de canon parti de l'île de Ponza avait été répété par une batterie du monte Circello.

Le signal avait couru de fort en fort, et toute la côte était éveillée sur un danger présent, mais dont elle ignorait la nature.

Borgia était déjà dans sa barque, courant rapidement vers la côte de Gaëte, pendant que les galères se dirigeaient lourdement vers la flottille qui s^était arréiée à ce signal.

Melchior avait fait asseoir Anita au gouvernail, et se tenait debout sur le devant de la barque, Tépée nue à la main, pendant que Francesco gouvernait la voile selon les ordres qu'il lui donnait.

— Ecoute, enfant, avait-il dit au jeune Italien, je ne sais ni qui tu es, ni ce que tu veux; souviens-toi seulement qu'au premier mouvement qui me fera supposer de ta part une trahison, je te tue, dussé-je périr ensuite avec celle que j'aime, dussions-nous être tous les trois engloutis par ces vagues furieuses qui s'élèvent vainement

contre nous.

Francesco baissa la tête sans répondre, et la barque

courut de toute la vitesse que pouvait lui donner un vent assez violent.

Bientôt la barque de Borgia fut assez près de la flottille du duc de Guise pour pouvoir Texaminer.

Toutes les felouques étaient groupées les unes près des autres, et se tenaient immobiles sans paraître redouter l'approche des galères, qui, à leur tour, s'avançaient vivement en s'aidant à la fois de leurs voiles et de leurs rames.

~ Ils tiennent conseil, murmura dédaigneusement Borgia.

» Pauvre chef pour une pareille entreprise, que celui qui n'a point prévu qu'il pouvait être attaqué par les ennemis qu'il allait combattre, et qui n'a pas un parti pris d'avance pour une pareille circonstance.

Trois galères étaient sorties de l'île de Ponza et marchaient en ligne de manière à pouvoir bientôt envelopper la flottille.

Borgia, qui s'était placé entre les felouques du duc de Guise et les galères, arrêta un moment sa barque pour voir comment l'action allait s'engager.

Il commençait à croire que Guise voulait attendre les galères, et il avait conçu l'espérance de les voir s'emparer du duc, lorsqu'il vit tout à coup la flottille se diviser en

trois groupes séparés.

143 LBS QUATRE NÀPOLITAINBS.

Le premier chercha à retourner par la route suivie le matin, et à se mettre à l'abri derrière Tile de Ponza ; le second gagna audacieusement la pleine mer, malgré le danger qu*elle offrait à d'aussi frêles embarcations, et le troisième continua sa route en se dirigeant droit vers le golfe de Naples, et en se tenant à distance de la côte.

Comme les barques s'étaient divisées, les galères à leur tour se séparèrent les unes des autres, chacune prenant pour but de sa poursuite l'un de ces grotipes de barques, où sans doute devait se trouver le duc de Guise.

-^ Oh t les fous, les misérables, les ânes bâtés, s'écria Borgia avec fureur, les mauvais chiens sans nez. Regarde, Anita, comme chacun d'eux accepte sottement la part que Guise lui a faite et abandonne la trace véritable de l'ennemi.

— Mais, reprit Anita, qui observait avec une anxiété égale à celle de Borgia les mouvements des felouques et des galères, si le duc de Guise était dans cette flottille, il doit se trouver dans une des barques qui suivent ces diverses directions.

— Regarde donc, enfant, lui dit Borgia, regarde cette felouque, la plus légère, la plus étroite, la plus frêle dont on a plié la voile, dont on a couché le mât, et qui glisse comme un serpent entre les vagues pour courir vers la

côte de Gaëte; c'est là qu'est le duc de Guise, j'en suis sûr.

— Le duel dit Francesco en regardant à son touf, mais ce serait se précipiter de lui-même à sa perte que de s'approcher d'une côte où tout le monde veille déjà sans doute.

— Il y a cent à parier contre un que le danger qu'on fuit vous atteint, repartit Borgia et que le danger qu'on affronte recule devant vous; le duc de Guise est dans cette barque, te dis-je, si c'est véritablement l'homme dont on vante le courage et l'audace.

> Voilà, ajouta-t-il avec colère, ce que c'est que de confier le commandement des navires à des hommes sortis des dernières classes du peuple.

> Rien ne leur dit à ces stupides manants que c'est là, où est le danger le plus grand, qu'il faut chercher son ennemi, quand cet ennemi est un gentilhomme.

> Regarde, comme ils s'acharnent à poursuivre ces felouques vides et inutiles > tandis que le Guise leur échappe.

• Eh bien! ajouta Borgia en menaçant de loin la barque de son épée nue, il ne m'échappera pas, à moi; en avant t

» Reprenons notre course, et si nous parvenons à atteindre cette felouque, Francesco, je ne te demande

144 LBS QUATBB N APOLIT AlXBS.

qn*uD service, c'esl de lier ma barque à celle de mon ennemi assez solidement pour que le sol ne nous manque pas pendant que nous combattrons tous deux Tépée d'une main et la dague de Tautre.

Pendant que ceci se passait sur la barque qui portait Borgia, le duc de Guise relevait le màt de sa felouque, ouvrait de nouveau sa voile au vent, et tournait résolument sa proue vers les remparts de Gaëte.

Quoi qu en eût dit Borgia, le duc de Guise avait été aperçu du haut des galères qui donnaient la chasse à sa flottille ; mais il avait paru inutile de s'occuper d'une barque qui allait être bientôt sous le canon des Espagnols.

Le duc était assis au pied du màt, la tête inclinée sur sa poitrine, tandis que son regard suivait attentivement le mouvement des galères.

— La ruse est bonne, monseigneur, dit tout à coup Carniole Scoppa.

» Il est donc vrai qu'on a toujours raison de compter sur la bêtise de ses ennemis, lorsqu'il s'agit de prendre quelque grande résolution.

» En vérité, on dirait que ces Espagnols ne connaissent pas cette mer, quoiqu'ils y régnent depuis longtemps.

» Voyez là-bas, à rhorizon, cette ligne jaune dentelée de petits flocons blancs, il ne se passera pas deux

LÈS QUATRfi NAPOLITAINES. 145

heures sans que nous ayons une tempête à briser toutes les galères d'Espagne, tandis que nos felouques glisseront sur les vagues, comme des nids d'alcyons; nous serons à terre avant que ces prudents Espagnols ne soient rentrés dans leur havre.

Guise, qui semblait ne pas avoir écouté Carniole Scoppa, Tinterrompit brusquement, en lui disant : ,

- Je ne loucherai terre que sur le quai de la Chiaïa. Celte eau m'engloutira, ou me portera jusqu'à Naples.

- Il faut cependant que nous abordions, dit Scoppa avec humeur, ne fût-ce que pour prendre la seule barlue qui puisse passer, sans exciter de soupçons, à travers la flotte qui garde l'entrée du golfe de Naples.

> D'ailleurs, il y a là quelqu'un qui m'attend, et que votre altesse ne sera pas fâchée de connaître. > Guise garda encore le silence.

Scoppa reprit :

- Laissez - moi faire, monseigneur, et lorsque vous verrez la jolie felouque qui vous attend, avec son joli mât peint en bleu, et la flamme rouge qui le domine; lorsque vous verrez la belle fille qui doit vous accompagner, vous serez charmé de voyager sur l'une en compagnie de l'autre.

• Voici mon plan :

> Aussitôt arrivés dans la petite habitation que je me suis faite au pied du monde Gircello, vous quitterez ces

tét LS.i QCATKS XArOLITAtXBS.

hiMs de gf": *-.vmw pour prendre la casaque d'uo bourgeoLï en a<re:>*.ure; moi-iDéme, je dépouille cet atUrsil mi:i:aire, et jVodosse le rastume d'un pécheur : et alors, que t/yMs ks galères d'Espagne viennent nous aborder, ei du diable si, en vous voyant assis là, près de b jolie Aniia, ib ne croient pas qu'ils ont aOaire à quelque couple amoureux de Bancés, qui rentre dans B3 famille; ï moins qu'il ne nous plaise de leur dire que c'est un enlèvemenL

— De façoD, reprit le duc, que j'arriverai dans Naples avec une casaque de manaot, couduisanl par la main quelque Marilome qui t'appartient...

> Belle eutrée, en elTel, pour un duc da Goîsa qui vient apporter à lout un peuple la victoire et la liberlé!

— Hais, monseigneur, ai nous oe rusons pas, e'eo tal fait de nous...

• Il est temps de virer du côlé de ma demeure, oer dans cinq minutes nous serons sous le canon de Gaële.

— Nous devrions y être déjà, dit le duc, demeuré eomplétemeni immobile, si la barque que nous montons valait celle qui noua poursuit avec un acharnement incmvnhio et qui a déjà gagné sur la nôtre plus d'un tiers

tance qui la séparait de nous.

le ScoRM, qui était assis au gouvernail, se re-

our voir la barque que le due venait àé lui

signaler, et s'écria, avec une véritable stupéfaction :

— De par saint Hercule, patron de mon frère, c'est ma barque...

— Ah I fit Guise, en se levant... tu vois que nous eussions perdu bien du temps à Taller chercher...

» Et, dis-moi, puisque tu la reconnais si bien, pourraistu m'apprendre par qui elle est montée?...

— A son jupon rouge et à son voile à franges d'or, qui reluisent aux derniers rayons du soleil, je reconnais ma nièce Anita... le jeune garçon qui tient la voile est ce coquin de Francesco : mais qui donc est assis au gouvernail?...

— Un homme d'un courage à toute épreuve sans doute, dit Guise, et qui marche à quelqu'entreprise désespérée, car jamais on ne se livra avec plus d'audace aux souffles emportés de la tempête...

» Vois, sa voile est pleine à se briser.., sa proue entre dans les flots, et les partage avec fureur, comme un chevalier, lancé à travers une vile populace de fantassins, fend leurs rangs et les rejette tremblants et frémissants <ie chaque côté de son passage.

— Eh bien! reprit Scoppa, serrez les voiles... laissez les rames, nous saurons qui a osé s'emparer de ma barque.

— ANaplesl à Naples! cria Guise, avec autorité; c'est

148 LBS QOATRK NAPOLtTAINRS.

là qu'on nous atieod... noua D'atlendoos personne, nous, -^Mais et» geus-là paraisseat dous poursuivre, et

Heuri de Lorraiae veul-il qu'on dise qu'il a Tui devant

une lemme, un jeune garçon, et...

Le duc de Guise était monté sur son banc, l'œil alla-

elle sur la barque qui coniinuail sa course Turieuse. Tout à coup son visage s'assombril, el il dit d'une voix

légèremenl altérée :

— Il ne Taul pas que celte barque puisse nous aticindre.

— Avez-vous peur de l'homme qu'elle porte? reprit Scoppa insolemuienE.

— S'il veul prendre Ion épée, répondit Guise, et me laisser pour toute arme la rame que porte le matelot, je suis prêt à le combattre.

• Hais celui-là a une épée dont la moindre égratignure

est mortelle, et on dit même que lorsqu'il ne peut arriver

par le fer jusqu'à ses ennemis, il lui sufllt de jeter devant

' es parcelles de la poudre impalpable qu'il porle

us le pommeau de son épëe, et si le moindre

irrive jusqu'à son ennemi, aussitôt il est Baisi

mortel, et il tombe avant même d'avoir pu

e combattre...

dit Scoppa en pâlissant, c'est Melchior Boi^ia... a vent et à Naplesl... A Nsplesl...

Il n'avait point achevé ces paroles, qu'un coup de canon partit d'une tour qui plongeait ses pieds dans la mer, et qui domine l'entrée du golfe de Gaëte.

— Qu'elle est cette tour? dit Guise.

— C'est la tour Roland.

Guise ôta son chapeau, et la saluant avec enthousiasme, il s'écria :

— Vous qui, à Roncevaux, avez péri sous la trahison des Espagnols, je vous remercie d'avoir salué la bienvenue d'un Français qui s'apprête à les combattre.

Un second coup de canon parti du môle brilla au loin, et le boulet qu'il avait lancé tomba à quelques toises de la barque, se releva et emporta les plumes du chapeau que Guise tenait à la main...

Le duc le suivit des yeux pendant qu'il traçait un sillon fuiguraAt de vague en vague, jusqu'au moment où il vint expirer près de la barque qui portait Borgia.

— Nous sommes découverts! dit Carniole... Que faire... Un second boulet peut nous couler..-

— Allons au boulet pour qu'il ne vienne pas à nous, repartit Guise... Droit au môle!

*- Soit, dit Scoppa .. c'est un coup manqué...

Guise reprit sh place, et la felouque arriva en peu de leDips sur le môle et à la portée des sentinelles qui y veillaient.

— Qui portez-Yous? cria un officier espagnol penché sur le parapet du môle.

— Le comte de Borçia, un courrier du comte d'Ognato au Tîce-roi de Naples... dit Guise en se leTant.

— Entrez dans le port pour faire vérifier vos qualités

— Impossible, repartit le duc, la nouvelle dont je suis porteur n^admet aucun retard, et vous nous avez déjà fait perdre trop de temps.

— Entrez dans le port, répliqua roffîcier, ou je vous fais couler...

— En vérité, dit Guise, vous voulez que Je m'arrête, pour que Henri de Lorraine arrive devant Naples, sans que le duc d'Areos en soit averti?

— Entrez dans le port! répéta Tofficier avec colère.

— Songez, reprit le duc sans s'émouvoir, que vous répondrez sur votre tête du retard que vous apportez à ma missive.

— Entrez dans le port! répéta encore l'officier en s'armant d'une mèche, et tout prêt à mettre le feu au canon qui était près de lui.

— Que l'enfer confonde ce misérable 1 fit le duc. Quelle est donc cette brute?...

— C'est le capitaine Orribio, dit Scoppa en ricaDdot; il est sourd comme un sac de farine.

Le duc fronça le sourcil et regarda Sooppa d'un air soupçonneux.

— Entre donc dans le port, dit-îl, en reprenant sa place.

Pour faire cette manœuvre, il fallait doubler la pointé du môle, duquel ils s'étalent approchés.

La barque fut dirigée de façon à pouvoir dépasser cet obstacle sans courir risque d'être brisée contre les murs puissants de cette énorme jetée.

Elle s'éloigna doucement, mais de façon à rester cependant sous le feu des canons dont ces remparts étalent hérissés.

Pendant ce temps, la barque de Borgia avait gagné du terrain, et, comme elle se dirigeait franchement vers le port de Gaëte, les sentinelles la surveillaient à peine de l'œil; d'ailleurs, la barque avait été reconnue.

Borgia avait laissé le gouvernail à Anita, et, debout Sur le banc d'avant, il disait à Francesco :

— Ohî les lâches et les maladroits... les voilà qui vont entrer dans le port...

» Guise compte sans doute sur quelque supercherie pour tromper la vigilance des Espagnols, on voit bien qu'il ne les connaît pas.

» n s'agirait de la vie de Philippe IV, et ce bateau porterait le médecin et le breuvage qui doit rendre la santé

au roi d'Espagne, qu'il ne quitterait le port qu'après avoir été aussi exactement vérifié que s'il avait un chargement d'oranges ou de farine pour nos ennemis.

— Oui vraiment, dit Francesco, les voilà qui ont doublé le môle, et maintenant ils n'ont plus qu'à virer à bâbord, dans dix minutes ils seront dans les eaux de Gaëte.

— Non, de par l'enfer, s'écria violemment Borgia, le voilà qui file... droit devant lui...

» Feu... feu de toutes vos pièces! s'écria-t-il comme si on pouvait l'entendre du môle... c'est le duc de Guise.

Comme si le vent eût porté cette parole jusqu'au rempart, toutes les batteries lâchèrent à l'instant même leur bordée... La mer, criblée de ces mille boulets, parut se hérisser de vagues nouvelles, et la barque de Guise disparut un moment à tous les regards, enveloppée d'un bouillonnement aux longs jets d'écume blanche.

Le bruit de cette décharge retentissait encore le long des échos de Gaëte, que l'on vit tout à coup la barque reparaître à la cime d'une vague; son mât était brisé, sa voile pendait le long du bord, mais un homme était debout au milieu de la barque, agitant son chapeau aux longues plumes rouges.

— C'est lui, murmura Borgia avec rage... Oh î les maladroits!

LES QUÀTEE NAPOLITAINES. 153

' La barque de Melchior était arrivée à son tour à la pointe du môle.

~ C'est Guise î cria-t-il d'une voix de tonnerre... Feu !...

— C'est inutile, repartit la sentinelle à laquelle il s'adressait; voici deux galères qui sortent de la rivière de Carigliano, et qui en auront bientôt fini avec lui...

— Ah! je l'atteindrai maintenant, dit Borgia...

» Mons, Anita, le gouvernail à tribord, et dans un quart d'heure nous serons à portée de pistolet de cette felouque démâtée.

— Entrez dans le port! cria la voix obstinée de l'officier, qui reparut aussitôt pour reconnaître cette seconde I)arque.

— Je suis Melchior de Borgia, répondit celui-ci, je porte les dépêches du comte d'Ognato au vice-roi de Naples.

— Entrez dans le port! répéta l'officier, pour faire vérifier votre qualité.

— Afin qu'Henri de Lorraine, n'est-ce pas, dit Borgia, afin que Guise que vous venez de laisser échapper, puisse arriver jusque là ?

— Entrez dans le port! reprit obstinément l'officier, ou je vous fais couler à l'instant même. >

Borgia jeta un regard furieux autour de lui, et vit à quelque distance la felouque du duc s'éloigner lentement,

154 LES QUATBE NAPOLITAINES.

tandis que deux galères sortaient de la petite rivière de CarigUano.

— Oh! les stupides aninaaux! s'écria-t-il avec fureur; ils le laisseront échapper.

» Allons, Anita, mets ton gouvernail à bâbord jusqu'à ce que je trouve un âne moins bâté que ce digae gHicier espagnol.

» Mais tu me reverras bientôt, Guise! cria-t-il avec fureur.

Pendant que Borgia gagnait les eaux de Gaëte, Guise encourageait les deux rameurs qui montaient sa felouque et qui commençaient à murmurer contre son obstination.

— Voilà ce que c'est que de n'avoir pas voulu suivre mes conseils, dit Carniole Scoppa d'un ton d'humeur; si voua m'aviez laissé attendre ma barque, je veux que le diable m'emporte si on ne nous eût pas laissés passer comme de joyeux compagnons revenant d'un bon festin et d'une promenade amoureuse.

LES QUATRE NAPOLITAINES. li>5

— Au large ! au large ! criait sans cesse Henri.

— A quoi bon tous ces efforts? reprit Scoppa; pensezvous que nous puissions échapper à la poursuite des galères sorties du Carigliano comme à celles de nie de Ponza?

> Il vaut mieux les aborder franchement et essayer dé les tromper par quelque subterfuge, que d'attendre qu'ils nous envoient une bordée qui brisera cette barque comme une paille.

— Je te dis, repartit Guise, que cette barque sera le char de triomphe sur lequel j'arriverai à Naples, ou lé cercueil avec lequel je m'engloutirai dans cette mer.

Carniole jeta un regard derrière lui, et vit en effet leâ galères qui s'avançaient rapidement.

Après cette inspection, il s'assit sur son banc, et repartit en disant :

Il n'y a plus que Dieu qui puisse nous sauver d'ici.

A ce moment, un mugissement sourd et terrible, venu de rhorizoû, passa au-dessus de leur tête et revint presque aussitôt, renvoyé par les mille échos de la côte.

— C'est la tempête ! s'écria Guise joyeusement.

— Oui, dit Scoppa, c'est l'ennemi devant et l'ennemi derrière : que ceux qui ont quelque péché sur la conscience se recommandent à Dieu, dans dix minutes la uuit sera venue, la tempête sera dans toute sa force, et

t^a LES QUATRE NAPOLITAINES.

je ne connais pas au inonde une barque qui puisse résister à la fureur des vagues de ce golfe ; je ne connais pas un homme qui puisse suivre un chemin possible dans la nuit qui va nous envelopper.

— Cette barque sera celle-ci, reprit Guise, et cet homme ce sera moi.

Aussitôt, il repoussa vivement Scoppa du banc où il était assis, et, prenant le gouvernail en main, il dirigea sa felouque contre l'orage qui s'avançait en mugissant.

Scoppa, que la violence du duc avait irrité, porta la main à son poignard; mais son œil féroce rencontra le regard d*aigle de Guise, et sa main tomba de sa ceinture pendant qu'il murmurait avec une sorte de dépit :

— Cet homme est plus grand que les autres.

Sans doute a ce moment il faisait allusion à tous ceux dont il avait été le bourreau.

D'après la manière dont il était posé, Guise ne pouvait voir ce qui se passait derrière lui, et il se mit à interroger Scoppa, qui, debout au milieu de la barque, regardait ce qui se passait sur la côte.

— Eh bien I ces galères, dit Guise, sont-elles bien près de nous, maintenant ?

A l'instant même, Scoppa se laissa tomber sur ses genoux, un coup de vent furieux, venu de l'horizon, passa en mugissant au-dessus de la barque, tandis qu'une

nuce de boulets la dépassait en sens contraire, en mêlant ses sifflements déchirants au profond mugissement de la tempête.

Les deux matelots laissèrent pendre leurs rames le long du bord, et tombèrent à genoux en se signant.

— Ramez, ramez;! cria Guise d'une voix impérieuse, ne voyez-vous pas que c'est le souffle de Dieu qui a détourné <ienous les boulets de nos ennemis?

Scoppa se releva le premier', les mariniers reprirent leurs rames.

— Oh î oh ! dit Scoppa d'un ton joyeux, les galères ^fusent de danser avec nous la sarabande où nous invile le seigneur Eole ; les voilà qui virent de bord et qui rentrent paisiblement dans le port.

— Ainsi donc , reprit Guise, plus d'ennemis à notre poursuite.

— Qui diable voulez-vous , dit un des matelots , qui s'aventure en mer par un temps pareil, à moins qu'une eorde ou une potence ne l'attende sur la plage où il doit débarquer?

— Il y a quelqu'un qui l'ose, répartit tout à coup Scoppa ; voilà le mât bleu, voilà la flamme rouge qui luit là-bas : c'est encore ma barque.

— C'est donc encore Borgia? dit Guise d'un ton sombre. '

— Ce n'est pas étonnant, fit un des mariniers; tous ces Borgia sont les enfants du diable.

— Faites donc tous vos efforts pour lui échapper, dit Guise.

» Courage, enfants, et le jour de mon arrivée à Naples , je vous donnerai à chacun une galère à commander.

— Bon, bon, reprit Scoppa, à moins que Melchior Borgia n'ait des yeux comme ceux du chat-tigre ou du léopard, qui voient au milieu de la nuit, il ne doit pas savoir de quel côté nous nous sommes dirigés, car nous n'avons ni mât ni voile qu'il puisse apercevoir de loin ; et moi qui me vante d'avoir une vue plus longue que celle des lunettes avec lesquelles le CucuruUe fait ses observations d'astrologie, c'est à peine si j'aperçois encore l'ombre de la flamme rouge qui couronne le mât de ma barque.

Guise avait tressailli au nom que Scoppa venait de prononcer; il examina le bandit, pendant que celui-ci, les yeux fixés à l'horizon, disait :

— Voilà la flamme qui disparaît peu à peu... elle s'efface... elle est disparue... Ah /la voilà encore... non, ce n'est plus elle... c'est...

Un violent coup de tonnerre qui retentit tout à coup, lui apprit que la teinte rouge qu'il avait cru apercevoir à

LBS QUATRE NAPOLITAINES. i59

l'horizon, n*était que l'éclair qui avait précédé d'une seconde le terrible retentissement de la foudre.

— Qui as-tu nommé tout à l'heure ? dit Guise à Scoppa, n'as-tu pas parlé du Cucurulle?

— Oui, vraiment.

— Le connais-tu ? dit Henri.

— Si je connais le vieux Justîniano î repartit Scôppa, c'est lui qui m'a prédit que je serais en ce monde le ministre le plus terrible de la vengeance des rois, et sur mon âme il ne m'a pas menti.

— Et l'as-tu interrogé au sujet de ce voyage? lui dit le duc avec une sorte d'anxiété.

— Je ne suis pas homme à y manquer, reprit Scoppa.

— Et qu'a-t-il répondu ?

— Au diable soit la question l repartit brusquement Carniole, j'avais oublié la prédiction du Cucurulle, et voilà que vous me la rappelez... Nous sommes perdus.

— Que t'a-t-il donc prédit ? fit Guise avec un redoublement d'anxiété.

— Il m'a dit que je réussirais, si l'homme que j'allais chercher avait a la fois dans les veines du sang d'empereur et du sang de pape.

— Merci de Dieu, dit alors Guise avec transport, nous serons à Naples demain.

— Cest plutôt à ce Borgia qui vous poursuit que s'ap-

160 LES QUATRX NAPOLITAINBS.

plique la prédiction du Cucurulle, reprit Carniole avec humeur.

— Oublies-tu, répliqua Henri, que les Guise comptent parmi leurs ancêtres l'empereur Charlemagne et le pape Alexandre VI ? La prédiction du Cucurulle me regarde, s'écria joyeusement le duc de Guise.

» A Naples... A Naples, enfants! Dieu et les. destins sont pour nous.

En effet, c'était une prétention de la maison de Lorraine, de descendre directement de la race oarlovingienne, et ses chefs firent publier a ce sujet une chronologie très-circonstanciée à l'époque où ils se crurent sur le point de s'emparer du trône de France.

Quant à leur parenté avec le pape Alexandre, elle était aussi réelle que l'autre était chimérique, car Lucrèce Borgia était la bisaïeule du Guise dont il est question dans ce récit.

Cependant la nuit était déjà venue; le ciel, couvert de nuages épais, ne permettait de suivre aucune direction sûre...

Point d'étoiles au ciel, point de lueurs à la côte... Seulement nos aventuriers savaient que le vent soufflait avec violence de la haute-mer, et ils tâchaient de se maintenir contre sa puissance en employant la rame.

La journée s'était passée en incroyables efforts...

Guise etScoppa prirent la place des deux matelots pendant que ceux-ci réparaient leurs forces au moyen de quelques vivres que le duc avait fait embarquer avec quatre mille pîstoles, qui étaient tout l'argent qu'il avait pu se procurer. '

Ce fut ensuite le tour de Henri et de Carniole. Le futur roi de Naples et le bandit partagèrent un morceau de pain et burent à la même gourde quelques gorgées de vin.

Cela fait, ils s'occupèrentà réparer autant que possible les avaries qu'ils avaient souflertes. Un mât de rechange se trouvait dans la felouque ; il fut dressé, et la voile y fut gréée.

Un nouvel accident faillit rendre inutiles le courage et la persistance de Henri de Lorraine.

Le timon du gouvernail avait été attacné afin que les mariniers pussent ramer ensemble, et que Scoppa et Guise fussent libres de travailler au rétablissement du mât. Une lame furieuse, et qui faillit faire chavirer la felouque, prit le gouvernail en travers et en brisa le timon.

Plus de deux heures se passèrent pendant lesquelles Scoppa maintint, avec les efforts les plus pénibles, le gouvernail, à l'aide d'un tronçon de la barre, pendant que le duc de Guise, armé de sa dague, coupait l'extré-

162 LIS OUATRB NAPOTLITAINES.

mité d'une rame et l'amenuisait pour remplacer la barre, qui avait été emportée.

Cependant la fatigue devenait insupportable; la nuit qui avait amené Guise de Fumicino et de l'embouchure du Tibre à la hauteur de l'ile de Ponza, s'était passée sans sommeil.

— Eh bien ! monseigneur, dit Scoppa, lorsque le travail nécessaire à la réparation de la felouque fut achevé^ ne voulez-vous point prendre un moment de repos?

— Dors si tu veux, lui dit le duc; quant à moi, je ne dormirai maintenant qu'à Naples ou dans ma tombe.

Carniole ne parut point contrarié de cette réponse, et il s'étendit dans le fond de la felouque, le haut du corps appuyé au banc du milieu, tandis que le duc restait assis au gouvernail : de cette façon, ils se trouvaient face à face.

Bientôt Scoppa sembla dormir du plus profond sommeil, et la tempête s'étant apaisée, les nuages s'étant dispersés en partie, les mariniers purent lui dire qu'ils s'étaient véritablement maintenus dans la bonne direction, mais qu'ils ne pouvaient calculer à quelle distance ils se trouvaient de la côte.

Le duc ordonna qu'on se laissât arriver peu à peu vers la terre en appuyant cependant du côté de Naples, et la felouque continua sa marche.

LKS QUATBB NAPOLITAINES. iHt

Le duc, immobile ë sa place, s'abandonna alors à ces rêveries sans fin qui, dans toute imagination ardente, accompagnent la poursuite d'une grande entreprise.

H se représenta son arrivée à Naples, l'enthousiasme du peuple, ses combats, ses victoires, et enfin ce moment solennel et sublime où, en présence de Dieu et du peuple, un prêtre poserait sur sa tête la couronne souveraine qui avait été l'ambition de tous ceux de sa race, espérance toujours trompée et toujours présente dans cette famille de héros.

A ces pensées, à ces images, qu'il poursuivait avec ardeur dans le silence de la nuit et qui se dessinaient nettement dans son esprit, se mêlèrent bientôt de vagues fantômes, les uns railleurs, les autres menaçants.

Henri tressaillait, relevait sa paupière à demi afTaissée par le sommeil et jetait autour de lui un regard rapide et assuré.

Alors, en se revoyant dans sa barque isolée, avec ses deux matelots luttant avec courage contre les vagues, en fkce de Scoppa endormi, il chassait loin de lui ces bizarres apparitions qui semblaient lui prédire une destinée fatale, et bientôt il reprenait à la fois ses rêveries aQâ)itieuses et la méditation de Taudacieuse entreprise où il s'était engagé.

Ces alternatives de veille parfeitemont lucide, et de

164 LBS QUATRl NAPOLIT AIHBS.

somnolence où se mêlaient de vagues apparilions, durèrent assez longtemps.

Enfin Iq Tatigue Rnit par remporter, et quoiqu'Henri de Guise ne se laissât pas aller tout à fait au sommeil, il resta cependant dansxet étal intermédiaire où la volonté n'est pas entièrement absenie de la pensée, et où néanmoins l'agitation de la fièvre prête aux objets et aux bruits extérieurs des apparences inconnues et un tangage surnaturel.

Guise se vovait è Naples, devant l'autel de la métropole.

Ce n'était point un monument pareil h ceux qu'il avait déjà vus, les colonnes s'élançaient de terre jusqu'à des hauteurs incommensurables, portant h leur sommet mille figures bizarres ou gracieuses, qui se penchaient vers la ner, où une grande cérémonie allait s'accomplir.

Il lui semblait que les cieux s'étaient abaissés pour servir de coupole à ce prodigieux édifice, et il les voyait resplendissant de lumière, et tout semcs d'anges aux ailes rosées, de vierges aux longs voiles blancs, d'apôtres aux visages graves, tous applaudissant à son triomphe.

glise, aux proportions gigantesques, une longue procession de prélats.

LlEd QUATRE NAPÛLITAtNBS. 165

vêtus de magnifiques costumes, ruisselants d'or et de pierreries.

Ce n'était pas des hommes ordinaires qui venaient consacrer sa victoire, tout prenait, dans son rêve, des formes colossales; il lui semblait se trouver dans un monde de géants.

Les gentilshommes qui Tentouraient paraissaient appar^ tenir aussi à une race supérieure. Nul homme n*eût pu revêtir les puissantes armures qui les couvraient, ni manier les longues et lourdes épées dont iils tenaient la pointe baissée devant lui.

Tout à coup, au milieu de cette procession qui s'avançait au bruit des orgues et du chant des prêtres, aux loQgs cris &e la foule, il vit un groupe de prélats portant sur leurs épaules une châsse merveilleuse voilée de rayons lumineux. Elle approchait doucement, pendant que la multitude du peuple répandue dans Téglise battait des mains à son passage.

A Taspect de cet objet étrange, Guise avait senti son cœur se troubler d'une espérance inquiète et d'une amoureuse émotion.

A mesure que cette châsse approchait de lui, il lui semblait qu'elle se transformait sous les ombres lumineuses qui l'enveloppaient, et il crut voir un magnifique baldaquin sur lequel était porté quelque chose de mer-»

199 L88 QUATBB MAP0UTÀINB9.

veilleux, mais dont il ne distinguait pas encore la forme*

Tout à coup, et comme si une lumière plus vive, sortie du fond de ce baldaquin, eût effacé les vapeurs éclatantes qui Tenveloppaient, il lui sembla voir poindre une étoile fulgurante.

C'était comme le regard d'une femme ardemment fixé sur lui ; il continua à approcher, et Guise crut recon-» naître bientôt le visage de celle qui lui apparaissait au milieu de cette splendeur surnaturelle.

C'était mademoiselle de Pons, qui venait assister au tciomphe de son amant; c'était sa maîtresse qui venait recevoir de lui le nom qu'il lui avait promis et la couronne qu'elle lui avait demandée.

Bientôt elle ne fut plus qu'à quelques pas de lui ; bientôt ils furent l'un en face de l'autre.

Guise mit un genou en teire et lui présenta la 9)aio pour l'aider à descendre de ce trône éblouissant; ntiais au moment où mademoiselle de Pons s'appuya sur son bras, au moment où elle parut prête à se lever pour venir prendre place près de lui, Henri sentit une étreinte terrible qui lui brisait la poitrine, et il lui sembla voir devant lui un géant monstrueux qui le menaçait du long poignard qu'il portait à la main.

Le duo, arraché à son rêve fantastique par cette dou^ leur horrible et cette eflTrayante apparition, se leva brus*

LES QUATRE NÀPOLITAINGS. 167

quement et se trouva en face de Çarniole Scoppa> dont une main tenait son bras serré comme dans un étau de fer, tandis que de l'autre il levait sur lui la lame d'un long couteau.

Le premier mouvement du duc fut si brusque, celui par lequel il se dégagea de celte étreinte cruelle, celui par lequel il repoussa Çarniole, furent si rapides et si violents, que le bandit était retombé au fond de la felouque avant que Henri n'eût pu se rendre compte ni de ce qu'il venait de voir, ni de ce qu'il venait de faire.

— Qu'est-ce à dire? misérable! s'écria Guise, pendant que Çarniole remettait furtivement à sa ceinture le poi- ^ard qui avait lui un moment aux yeux de Guise.

» Pourquoi t'ai-je vu debout devant moi, et pourquoi m'avoir saisi le bras avec cette violence ?

— Au diable soit la vôtre ! repartit Scoppa avec humeur, toutes les précautions que j'avais prises pour vous éveiller doucement ne m'ont servi de rien, et les gens qui sont à notre poursuite, et qui ne doivent pas étro loin de vous, ont dû nous entendre, et savent probablement maintenant qui nous sommes et où nous sommes.

La tempête était apaisée, et déjà les premières lueurs du jour teignaient l'horizon derrière le sommet lointain du Pausilippe.

Guise se contenta de jeter sur Scoppa un regard mé-

168 LES OUAtRS NAPOLITAINES.

content, puis il porta les yeux autour de lui. L'obscurité était encore assez profonde pour qu'il fût difficile de découvrir une voile qui n'eût pas été très-rapprochée.

Cependant Guise, ne voyant près de lui rien qui pût l'alarmer, se retourna de nouveau vers Scoppa et reprit :

— Où sont donc ces ennemis qui nous poursuivent, et que ma violence a dû avertir de l'endroit où nous sommes ?

— Monseigneur, répondit ^Scoppa avec humeur, vous êtes comme tous ceux de votre race, vous regardez toujours en avant, et vous vous croyez sûr d'arriver, parce que vous vous sentez la force de briser l'obstacle qui se présente à vous; mais vous oubliez que la chaîne qu'on traîne à sa suite peut aussi aisément faire trébucher un homme que le précipice ouvert sous ses pas.

» Regardez un peu derrière vous, monseigneur, et, comme vous le disiez vous-même il y a quelques heures, vous reconnaîtrez qu'il y a là une barque qui porte un homme aussi résolu que vous, aussi patient que vous, et qui, pour braver les mêmes dangers que vous, doit avoir un but aussi élevé que le vôtre.

En effet, Henri de Guise, en jetant un regard rapide en arrière de la felouque, aperçut dans la pénombre une barque qui s'avançait vers la sienne.

Soit que ia tempête eût déchiré sa voile et emporté

LES QUAtafi NAPOLITAINES. 169

son mât, soit que ceux qui la montaient les eussent enlevés, elle était entièrement privée de ses agrès.

Il était difficile de la reconnaître pour la barque qui portait Borgia, mais Guise comprit immédiatement que Scoppa avait raison.

Cependant il lui dit, en observant plus attentivement la figure du bandit;

— Comment se fait-il que tu aies reconnu cette barque pour celle qui nous a poursuivis hier avec tant d'acharnement? tes yeux fussent-ils meilleurs que les lunettes du Cucurulle et plus clairvoyants que ceux du chattigre, tu n'as pu distinguer ni le mât bleu, ni la flamme rouge de ta barque.

— Hé ! monseigneur, ne savez-vous pas, repartit le bandit en reprenant toute son assurance, qu'il y a dans l'air des bruits, des odeurs, des sympathies inexplicables qui avertissent le cœur de la présence de ceux qu'on aime?

» Ne vous souvient-il plife de ce jour où la comtesse de Bossut devina votre présence dans la fête où elle se trouvait, sans que rien de naturel l'eût avertie de votre arrivée?

» Eh bien! monseigneur, ma barque, c'est ma vie, c'est mon amour, c'est ma maîtresse, et du moment où sa quille fend les flots sur lesquels je navigue, je

Ta me conduiras au but, ou tu périras en route avec inoi.

» Et maintenant, pourrais-tu me dire, Scoppa, pourquoi Borgia ne nous poursuit plus, et pourquoi il court droit à la côte; se croit-il bien assuré que tu exécuteras le meurtre que tu lui as promis?

Scoppa avait écouté ces paroles les bras croisés sur sa poitrine, Tœil fixé sur le visage calme et dédaigneux de Henri de Lorraine.

Ses traits étaient contractés par une émotion puissante, et il semblait lutter avec effort contre le sentiment qui le dominait.

Enfin, il sortit de son immobilité, il se découvrit la tête, et repartit d'une voix sombre, mais qui avait quelque chose de solennel :

— Monseigneur, j'ai vu de près Wallenstein, qui était le roi des armées, de l'Empire; j'ai vu de près Vasconcellos, qui marchait sur la tête des plus nobles du Portugal ; j'ai rencontré sur le champ de bataille le comte de Soissons, qui un moment a fait trembler sur son siège le grand Richelieu:

» Le premier était un général féroce qui s'enivrait à la fois de sang, de vin et de pillage; le second était un insolent favori qui, à l'abri de l'autorité d'une faible femme, se gorgèait d'or, et s'endormait dans la mol-

lesse; le troisième, un factieux, un turbulent incapable, dont la vanité faisait seule le courage.

» Mais je n'avais pas encore rencontré Thomme intrépide, indomptable, prêt à tous les dangers, et qui joue aussi aisément sa vie que ceux-là jouaient la vie de leurs soldats ; je n'avais pas encore rencontré le prince qui a osé partir sur une barque à laquelle le plus brave pécheur eût à peine osé se confier; Thomme qui a couru au devant de la tempête avec plus d'empressement que d'autres n'eussent mis à la fuir; le gentilhomme qui a marché à la conquête d'un royaume sans autre appui que son épée; je n'avais pas trouvé celui que Garniole Scoppa pouvait servir avec orgueil.

» Cet homme, ce prince, c'est vous, monseigneur; prenez-moi donc, je vous appartiens désormais, je vous le jure sur la croix de ce poignard ; monseigneur, je serai aujourd'hui au fond de cette mer, ou cette nuit vous serez à Naples. •

» Voulez-vous un serviteur prudent, dévoué, à qui vous pourrez dire :

> Tue, et qui tuera ; à qui vous pourrez dire : Meurs, et qui mourra ?

— J'attendais cette proposition de toi, Scoppa, et je l'accepte.

174 LIS QDÂTRB M AP0UTiINB8«

— Eh bien donc 1 s'écria Sk^oppa avee enthousiasme, je suis à vous, maintenant et k toujours*

> Quel parti prene^rvous, et quelle FWt# youle^-vous enivre ?

Cependant le jour s'était tout à fait levé, et alors Guise put voir le chemin qui lui restait à faire, et les dangers qu^l avait encore à courir.

— Quelle est cette côte que nous venons de dépasser? dit Guise à Scoppa, en s'appuyant familièrement sur son épaule.

— C*est le golfe de Baïa, répondit Carniole, voici làbas le pont de Galigula, plus loin les étuves de Néron, et plus près les ruines des bains d'Octavia.

^ Romet partout Romet murmura sourdement Guise.

» 0 toi! ajouta-t-il tout haut, qui, après avoir pesé sur \'univer3 pntier, tiens encore dans tes mains la destinée de Henri de Lorraine^, un jour viendra peut-ê(|'e qù tu

LfES QUATRE NAPOLITAINES. 17&

obéiras à genoux à cette province de Napies, dont tu avais &it uu de tes jardins de piaisanee.

— Vous convient-il de débarquer dans cet endroit? dit Scoppa, nous pourrons aisément nous cacher dans les bois d'orangers et do citronniers qui entourent Balta, et j6 vous promets de vous miseigner des chemins par lesm^ vous éebappereis à toute la surveillanee des Qspa-

G^m soçpua dou0^»4»p( la téta, pendant qu'il suivait d'un œil attentif la marahe de la barque de Borgia, qui semblait vouloir couper 1^ sienne.

- Préférez-yott§ d^rquer dans l'ile d'Ischia ? reprit Scoppa; nous pourrons y attendre la nuit, et alors il serifi iacilç p notre felouque de se glisser dans l'ombre à travers les galères et les chaloupes espagnoles qui sillon^ nent en tous sens le golfe de Jiîaples.

— Guise arrivera en plci^ jour, à la face du peuple qu'il va secourir et des ennemis qu'il va combattre, ou il «'arrivera jamais.

> Mais, dis-moi, pourquoi Borgia semble-t-il abaadAB= ner \^ poute que nous suivons, et, au lieu de doubler Isehia, ppurquoi se dirige-t-il vers la terre ?

-T" Vous avez raison, di^ Scoppa, en suivant d'un oeil aUei^tif la manœuvre de la barque de IM^elchior, il va gagner le détroit de Procida, et nous ne serons pas arri-

VOS à la pointe de l'ile qu'il sera déjà au milieu des eaux du golfe, et parmi les galères ennemies, auxquelles il va donner avis de votre arrivée.

— Il y a donc un chemin plus court que celui que tu me fais prendre pour arriver à Naples? s'écria vivement le duc; il y a un chemin qu'ose suivre une barque montée par un gentilhomme et deux enfants, et que quatre honmie résolus craignent de tenter ?

» Vire de bord, Garniole, et marchons droit à ce passage, si dangereux qu'il puisse être.

— Le danger ne vient pas de la mer ni des rochers qui hérissent la côte à cet endroit, monseigneur; le danger est au-delà du détroit.

» Prendre ce passage, c'est vous exposer à tomber au milieu de vingt chaloupes ennemies qui ne laissent pas passer une seule barque sans la visiter.

— Va toujours, Scoppa, reprit Guise en souriant, fasse Dieu que nous en rencontrions un grand nombre; elles nous serviront d'escorte et donneront plus d'éclat à notre arrivée.

On obéit aussitôt aux ordres du duc de Guise; la felouque tourna du côté du détroit de Procida, les mariniers se penchèrent sur leurs rames, la voile fut livrée à la brise, et la barque commença à marcher plus vivement.

LBS QUATRR NAPOLITAINES. 177

£q ce moment, elle se trouvait à peu près à la même distance du passage que le bateau de Borgia.

Celui-ci était plus léger et plus rapide que la felouque du duc ; mais celle-ci était montée par des hommes vigoureux, tandis que Melchior n'était accompagné que par deux enfants. Cependant Taudacieux Napolitain ne craignit pas de tenter la lutte.

Guise et Carniole purent le voir abandonner le gouvernail qu'il confiait à Anita, pendant que lui-même se plaçait près de Francesco et ramait avec ardeur.

— Aborderons-nous cette barque, dit Scoppa à Guise, et donnerons-nous en pâture aux poissons ce messager de malheur?

— Non, répondit Guise, il faut seulement que nous passions les premiers.

— Si les poisons de ce damné Borgia vous épouvantent, monseigneur, reprit Scoppa, détournez-vous de lui lorsque nous serons bord à bord, et je vous réponds de lui avoir planté mon épée dans le cœur avant qu'il ait pu livrer aux vents les poudres impalpables avec lesquelles il répand la mort dans Tair qui l'environne.

— Tu oublies ta nièce, Scoppa, dit Guise, elle peut périr dans cette rencontre, et je ne veux pas que le premier acte de ton dévouement puisse te coûter un regret.

178 LIS QOATBB NAPOLITAinBS.

-^ Merci, monseigneur, repartit Scopps en souriant, que Dieu et Anila vous réeopiieaBeBt de celle benne pensée!

Cependant les deux barques, séparées d'abord par une \B.Tge distance, le rapprocbaient insensiblement l'une de l'autre, en tendant au même but.

Jusqu'à ce moment, aucune d'elles ne semblait avoir gagné le moindre avantage.

— Malbeur b noust dit tout à coup Carniole, voici un vent qui s'élève de la terra et qui va les porter vers le détroit avant que nous n'en ayons senti la moindre influence...

> Voyez, leur voile se tend, et ta barque bondit en ^Içmant |a vague, comme un cheval bien reposé et qui recommence une nouvelle course.

En effet, la barque de Borgia gagna feeilement l'avance, et bientôt Guise ne put plus douler que son en- Bemi n'arrivât avant lui.

Pour la première Tois, son calme se démentit.

— Malheur sur noust e-écria-t-il avec emportement, si ^hit lo détroit avant nous, noua sommes

Q-t^il pas moyen de passer sur la barque duseions-noua être exposés à la vapeur

LB9 eUATBB NAPOLIT AlHIl. l19

— Noos n'atteindrons plus cette barque, dit Scoppa, le veQt la fait voler comme une Qèche au-devant de la nOtre; nous ne l'atteindrons jamais, euSsIODS^nous dix ramëUrs vigoureux au lieu de ces deux malheureux ëpuls^ par la Fatigue et l'insomnie.

• Mais il y a UD chemia, monielgiieur, un Chemitt que J'ai tenté Une seale lois dahs ma vie, 9t qiiê }'6vala juré de oe jamais reprendre, eussé-je à ma pouMtiitè IM esialiera du tribunal d'armes des Bâpa^nols Ou )ei algaélila de la sainte Inquisition.

• Voyez & la pointe de l'ile de Procidâ, tei rocher?, linL blancs de l'écume des flots Qui s'y brisent sans césSft; entre ces rochers et la cAte, ïl y a uti p«ti( Chenal à peitle awez large pour que cette felouque y puisse passer, et qui ne serait pas sans danger, b supposer même qué la mer y fOt unie Comme une glace.

Eh bien 1 led eaux s'y précipitant comme dftns tin pmffre, y passent eomme dans uti kn^ni; et en sortent ''Jimme urt tourbillon; ce chemin, si tous oscï le fenter, vous fera gagner près d'une demi-heure sur là barque deBorgia.

— Ne me demande pas si j'ose le lenler, dis-moî sêUlemeirt si tu veux nous y conduire.

— Je vous ai dit que je vous épp pleur, répondit Scoppa, et la parole qu

180 LBS QUATRE NAPOLtT AINES^^

née est aussi sainle que celle du plus noble gentilhomme de France.

» Holà, cria-t-il, en s'adressant aux mariniers, laissezla vos rames, nous allons louvoyer ici, comme des pécheurs occupés à leurs travaux, jusquà ce que la nuit nous permette d'aborder.

» Couchez-vous au fond de la barque et donnez, enfants ; car si nous étions poursuivis, peut-être aurionsnous besoin de toute notre force et de tout noire courage.

— Vous avez raison, dirent les mariniers, c'est le seul parti prudent qu'il y ait à prendre, si nous ne voulons tomber au milieu de la flotte ennemie.

— Pourquoi donnes-tu ces ordres ? dit tout bas Guise à Scoppa.

— Parce qu'une fois dans le passage dont je vous ai parlé, le secours des rames nous serait inutile, et parce que ni Tun ni Tautre de ces deux hommes ne voudraient s'y engager, si je leur disais notre projet, dussiez-vous leur promettre les quatre mille pistoles qui sont au fond de cette barque.

» Il faudrait donc nous débarrasser d'eux, et si nous devons tous périr, mieux vaut encore qu'ils meurent dans notre naufrage que de tomber sous mon épée ou la vôtre.

Les deux mariniers s'étaient cofuchés au fond de la barque.

— Et maintenant, dit Scoppa, laissez-moi le gouvernail, et ne me dites rien : que Borgia vienne sur nous ou continue sa course, qu'une galère paraisse à l'horizon ou qu'un signal parte de la côte, ne détouirnez pas mon attention du but où nous allons; si la proue de notre felouque déviait d'une ligne de cette pointe noire qui domine les eaux de l'autre côté du canal, il ne resterait bientôt plus une planche de cette barque.

» Silence donc, monseigneur, c'est à moi qu'appartient maintenant le commandement; tenez la voile d'une main ferme, et dussiez-vous la voir incliner jusqu'à balayer les ondes, ne la serrez ni ne relâchez un moment.

Bientôt ils se trouvèrent au milieu de brisans qui les séparèrent de la barque de Borgia et la leur firent perdre de vue.

— Oh! ohî murmura Scoppa : on dirait que tous les vents d'Espagne soufflent à travers ces rochers, mais nous aviserons, mes maîtres; nous naviguerons dans l'air s'il le faut.

A ce moment ils se trouvaient entre deux rangées d'écueils où la mer s'engouffrait en emportant la barque avec une rapidité effrayante.

Les eaux, qui se brisaient incessamment le long de 1. 11

us LBS OVATftft MAPALtTAlKSS.

ces rives dentelées de roches aiguës, produisaient un tel bouillonnement, que la felouque semblait courir sur récume.

Guise, assis ^ur son banc, le coude sur son genou, la tête dans ses mains, regardait ce spectacle d*un air tranquille.

Bientôt il aperçut à peu de distance la roche noire qui servait de phare à Scoppa, et qui semblait barrer le passage d'un obstacle infranchissable. Il douta un moment de la possibilité de sortir de ce détroit, et se tournajvers lei bandit.

Celui-ol, le regard tendu devant lui, les yeux démesurément ouverts, les traits immobiles et eontractés, ressemblait à un de ces visages pétriQês par la tété dé Méduse, au milieu d'un mouvement violent de éôlère et de menace.

Le duc comprit que toute Tàme et toute la puissance dé cet homme s*étaient entièrement vouées à sôii éàlùt, et il reporta les yeux vers recueil menaçant qui se dressait devant lui, sans comprendre et sans démander comment il pourrait le franchir.

Lorsque Henri de Guise reprît sa première pbsîtioh, la marche de la barque avait été si rapide, qu'il hé se trouvait plus qu'à quelques toises dé cet êcueil.

Ce fut à peme sr de Gatse eut le temps de voir que lè

LSft OUATRB NAPOLITAINES. 1&&

coBrânt se divisait en cet endroit, à droite et à gauche de la poche noire, en l'enveloppant de ses plis profonds.

Sa pensée avait à peine conçu Tespérancc de suivre l'une de ces deux voies, que la barque subissant tout à coup un mouvement violent, se pencha si rapidement à bâbord, que, si le duc ne s'était pas attaché aU mât, il eût été précipite dans la mer; puis elle se releva presque debout, sembla franchir sur une [vague toute hérissée d'écume les rochers qui fermaient ce terrible passage, et retomba de l'autre côté de l'ile de Procidâ, dans des eauîi calmes et sûres.

Ils étaient au centre du golfe de Naples, le jour resplendissait dans tout son éclat, les galères d'Espagiiè étaient majestueusement rangées en face de la ville, et de nombreuses chaloupés parcouraient le golfe en tous sens et abordaient les barques des pécheurs, qui, nïàigré la guerre, venaient exercer leur adresse aii profit des Napolitains aussi bien que des Espagnols.

— Et maintenant, monseigneur, dit Scoppa, que pretendez-vous faire ?

— Aux rames! aux rames!

S'écria le duc en s'adressant aux mariniers, qui êh se trouvant au-delà de l'île de Procîdd, crurent avoir été miMIciilèttsèmeht transportés dans lô golfe de Nàples.

184 LES OUATBB NAPOLITAINES.

• Que nul de vous ne réponde un mot h ceux qui pourront nous aborder.

• Toi-même, Scoppa, garde le silence : ce n'est pas encore l'heure de combattre nos ennemis, mais celle de les tromper.

La barque était à peine à un mille de la c&te de Procida.

Une des chaloupes, qui faisait pour ainsi dire la police du golfe, l'aperçut et se dirigea sur allé.

Guise se laissa aborder et salua humblement l'oflicier qui lui adressa la question suivante :

— Qui étes-vous? d'oii venez-vous? et où allez-vous?

— Je suis le marquis d'Alcanlaros, répondit Guise, à qui l'on avait dit qu'il avait quelque ressemblance avec ce gentilhomme; ce soldat m'appartient, et ces deux matelots sont des pêcheurs de Fulmicino; nous venons de Borne de la part du comte d'Ognate, et nous allons à la galère capitane, où doit se trouver le prince don Juan d'Autriche.

— S'il vous convient de monter à notre bord, nous vous y transporterons plus sûrement que cette chétive '"'""""" "îprit l'ofRcier espagnol.

trouverez bon, répondit Guise avec hauteur,

3 mon voyage comme je l'ai commencé,

e, monsieur, vous pouvez nous accompagner.

LBS QUATRE NAPOLITAINES. 185

mais tenez- vous à l'arrière, car j'entends que personne ne me précède sur la galère capiiane, où je vais porter des nouvelles qui intéressent le salut de l'Espagne.

— Monseigneur, dit tout bas Scoppa, c'est nous fermer toute voie de retraite.

— Laisse-moi faire, dit Guise: ou je connais mal la haine des Espagnols pour le nom français, ou celui-ci se laissera prendre à l'appât que je vais lui jeter tout à l'heure.

La chaloupe et la felouque marchèrent ainsi pendant

quelque temps : déjà l'attention des autres navires répandus dans le golfe avait été attirée par cette felouque que convoyait une des embarcations de la royale marine d'Espagne.

Etait-ce un noble messager à qui elle rendait honneur, était-ce un prisonnier qu'elle chassait ainsi devant elle?

Tout à coup Guise, qui était resté appuyé contre son màt, poussa une exclamation bruyante.

146 IJt^ QUAIBB NÀPOUTAIVSf.

La felouque s'arrêta un moment, et la chaloupé le trouva bord à bord avec elle.

— Monsieur, s'éoria-t-il, en s'adressant vivemeat à l'officier espagnol, avez-vous des armes? avez-vous des munitions ?

— Et à quoi bon ? dit l'officier.

^ Malédiction t s'écria Guise, ne voyez-vous pas que pendant que je cours annoncer au duc d'Arcos et au prince don Juan que le duc de Guise s'est embarqué pour venir à Naples, le voilà qui débouche par le détroit de Procida, et qui va gagner la ville avant qu'une embarcation de toute cette flotte ait fait un mouvement pour l'en empêcher?

Le capitaine regarda du côté que désignait Guise, et aperçut la barque de Borgia, qui à son tour arrivait de toute sa vitesse.

-*- De par l'enfer! s'écria Scoppa, en aidant à la ruse d'Henri, c'est lui, c'est bien lui ; je reconnais la barque de ce scélérat de CarniolCj qui avait juré d'introduire le duc à Naples, malgré la flotte espagnole,

— Oui, vraiment, dirent quelques matelots de la chaloupe, c'est bien là la barque de ce bandit qui ^oiis a tant de fois glissé entre les mains comme une anguille.

^ Monsieur, reprit Guise, en s'adressant au capitaine de la chaloupe, je ne devais dire cett§ nouvelle qu'au

LES QUÀTBB KAPOLITAIHBS. IS7

vlee-roi^ mais le péril pressant qui m'a fait parleir doit vous dicter votre devoir^

Aussitôt, et çans attendre de réponse, Guisç fit un 9igne aux rameurs, sa felouque reprit sa course vers la fékète capitane, tandis que la chaloupe virait de bord pour aller à la rencontre de la barquç qui portait Borgia.

— Le pauvre diable, dit Guise en rendant à rofficier 4e la chaloupe le salut que celui*ci lui adressait, r^ve quelque magnifique récompense pour la capture qu'il va faire, et peut-être demain l'enverra-t-on aux prisons d'Oran, pour m'avoir laissé édiapper

— Et où allons-nous?

-^ A la galère capitane, dit Guise.

Qudques cfaabupes avaient remarqué le liiôuvemefit qui venait de s'opérer, et peut-être eussent-elles abordé la felouque de Henri, si elle s'était détournée un^mo- Dient de la route qu'elle devait suivre; mais en la voyant >e diriger vers les navires espagnols, ils se contentèrent de la surveiller de loin, et se mirent en mesure d'aider à la chasse qu'allait tenter une de leurs embarcations.

Cependant l'attention des galères avait été attirée par ce mouvement de^ chaloupes.

On savait que Guise avait quitté Rome, et quoiqu'M supposât que lés frêles embarcations dont il pouvait disposer avaient péri dans la tempête de la nuit précédente,

on n'en surveillait pas moins exactenoent les plus petites barques qui se montraient en rade.

Déjà les deux chefs suprêmes de l'armée et de la flotte espagnoles étaient sur le pont de la galère capitane, entourés de la plupart de leurs ofUciers.

— C'est un courrier du comte d'Ognate, qui vient sans doute à nous, dit le duc d*Arcos en montrant au jeane don Juan d'Autriche la barque de Guise qui continuait à s'avancer vers eux.

— Courrier fort peu intéressant, repartit don Juan, et qui nous apporte probablement les nouvelles que le canon des forts nous a déjà apprises...

» Je voudrais bien plutôt savoir quelle est cette barque qui se dirige si résolument sur Naples, et que poursuivent nos chaloupes...

» C'est peut-être Guise lui-même.

— Un prince de Lorraine monté sur une pareille barque, c'est impossible, dit sentencieusement le duc d'Arcos.

— Mais qui donc peut mettre tant d'obstination à résister aux signaux de nos chaloupes?

— Quelque misérable marinier qui porte quelques sacs de fôrine aux affamés du marché Neuf.

— Les drôles, reprit don Juan, seraient-ils assez maladroits pour la laisser échapper?,,.

— Une chaloupe en merl s'écria le jeune prince, j'irai moi-même...

— Que votre altesse ne se dérange pas, dit le duc d'Arcos, voilà la chaloupe de don Inigo Marillas qui vient d'envoyer à ce bâtiment rétif un avertissement qu'il comprendra mieux que vos signaux...

En effet, la chaloupe venait de lancer contre la barque de Borgia un boulet qui avait brisé son mât.

— Oui, oui, dit le prince, le voilà qui s'arrête... et... qui obéit.

En effet, Borgia, décidé à tenter l'aventureuse entreprise qui lui avait été suggérée par Luigi del Ferro, avait mis tous ses efforts à arriver à Naples avant le duc de Guise. Et peut-être y fût-il parvenu sans la ruse du duc, qui l'avait désigné à la poursuite des Espagnols.

Il avait donc couru à son but sans s'occuper des signaux qui lui ordonnaient d'aborder, jusqu'au moment où le coup de canon tiré sur sa barque le mit dans l'impossibilité de continuer sa route.

Il y eut alors sur le visage de Borgia un moment indicible de rage et de douleur; un sourd rugissement s'échappa de sa poitrine, et il resta un moment immobile et indécis; mais aussi prompt à abandonner un parti désespéré qu'à se jeter dans une entreprise dangereuse , il se contenta de hausser les épaules en disant :

100 LIS QUATBB M APOLITAIfiTIS-

^ HiséraUe Inigo» il ae ^ dout^ pst^ que le boulet qpu'il vient de lancer a brisé une couronne. ^ Puis il ajouta :

— A la chaloupe, enfants 1 et <iue du moias ft^isoiiûe n*aborde ceae ville où nous ne pouvons plus «mver.

Aussitôt il vira de bord, et revint sur la chaloupe espagnole qui l'avait forcé de s'arrêter; du plus ioisi p'il put se faire reconnaître et se faire entendre, il se le^a dans sa barque et se mit à crier :

— Imbéciles, maladroits, chiens dégénérés qui courez sur le chasseur et laissez échapper la bête...

> Je suis Borgia, me reconnaissez-vous?... Eï^ Msa\ voilà Guise là-*bas... Guise qui vous échappe.

^ Que vous soyez Borgia, repartit rofficier espagoôi, je n'en doute point; mais je ne vois pas ce que vous alliaz faire à Naïves, monsieur le comte.

— €e que j'allais faire du côté de la ville, pioosieur, dit Borgia avec une assurance insolente» j'allais m'opposer seul, et avec cette barque montée par deux enlant^, au passage du duc de Guise, puisque vous, ses premiers ennemis, vous le laissez passer paisiblement et lui faites l'honneur de le convoyer.

— Allons, allons, monsieur de Borgia, répliqua Inigo, nous r^MJUrons compte chacun de âotre conduite au viceroi et au prince amiral; lirais Je ne v<^is pas <{tt'il y ait au

LIS QtATRB NAPOLITAINES. 191

uflç gfa^dç &ute à laisser passer uoe fel^uQue qui, vous le voyez, continue si rapidement et si directemeat sg route vers i9 galçre capitane.

La barque de Borgia avait abordé la chaloupe; VMchior monta sur le pont espagnol et prit une lunette des maifi$ de Tofficier, il regarda la fi^uque de Guile» et une émotion extraordinaire se peignit sur son visage^

— Ce que Carniole n'a pu accomplir cette nuit, murmurait-il en tressailkat, Taurait-U fait dans cess dangereux réd& qu'il vient de franchir avec tantd*auda£e?

— Voyez, dit l'officier : cette felouque qui porte, ditesvous, le futur souverain de flapies, est déjà dans les eaux de Te^eadre ; encore quelques minutes, et eliç sera à la portée de son canon.

— Oui, c'est vrai, dit Borgia; mats quand vous l'avez tbordée, ne portait-elle que deux hommes f

— fl y en avait trois...

— Et )e n'en yois plusse deux t dit Bor|^ia d-unè v^hi stridente.

— Il y en a donc un qui se caclie?...

— A moins qu'il ne soit plus qu'un cadavre é^âiêhé au fond de cette barque, et dont Carniole va d^èmander le prix au vice*roi.

— Le cadavre de qui t...

^Is c«4avre de Guise, dit &9rgia flifeè iti{MBitièM6.*.

193 LES QUi:TRB NAPOLITAINES.

t Oui, cela doit être, car Scoppa continue à aller droit à la 'galère capitane.

— Et vous voyez qu'on les a aperçus, car on leur fait signe d'approcher.

— - Que tous les saints et tous les démons vous confondent! s'écria Borgia en frappant le pont avec fureur; voyez comme ils obéissent au signal qu'on leur donne

» Ah ! c'est un brave gentilhomme, que Henri de Lorraine, et qui mérite de réussir; mais, à vrai dire, il a eu affaire à de bien sots ennemis.

» Gourez sus à cette felouque, monsieur, et par le saint roi dont je porte le nom, je lui couperai la route, ou j'y périrai...

> Donnez-moi deux rameurs.

Ce qui avait excité à ce point la colère de Borgia, c'est qu'au moment où les galères semblaient saluer la bienvenue de la felouque de Guise, qui s'approchait d'elles, le duc se leva tout à coup sur le banc de sa barque, et bravant fièrement ses ennemis, s'écria en agitant son chapeau : ::: :j

— Guise! France et Guise!

Au même instant, la barque changea de direction, et courut droit à terre, à quelque distance de Naples.

Aussitôt tout fut en émoi sur la flotte, les galères tjrèrent

' toutes leurs bordées sur la felouque, les chaloupes furent mises à la mer.

Cependant le peuple de Naples s'était amassé sur la rive, averti par les premiers coups de canon qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire dans le golfe.

On avait vu la poursuite de la felouque de Guise, puis celle de la barque de Borgia, et l'intérêt avait été vif; mais lorsque les deux embarcations furent forcées d'arriver aux vaisseaux des Espagnols, la foule commença à se retirer : ce fut à ce moment qu'elle fut arrêtée par la manœuvre audacieuse de Henri de Lorraine.

De même que les nombreuses assemblées ont quelquefois un sens moral supérieur à celui de l'homme le plus intelligent et le plus instruit, de même il semble que la finesse des sens physiques arrive dans les masses à une puissance de perception inouïe.

I Ce cri de Guise, qui semblait devoir se perdre et mourir dans l'espace, domina le profond murmure de la mer, les mille bruits de cette escadre de chaloupes, et arriva jusqu'à la multitude qui bordait le rivage.

Mille autres cris lui répondirent, et les échos de Castellamare les répétèrent avec un sourd mugissement.

Puis, tout à coup, ce fut un tumulte effroyable : toutes les galères se mirent en mouvement, tous les canons éclatèrent à la fois; la mer fut labourée de milliers de

184 LBS QUATRB NÀPOLITM^f^.

boulets; les chabupes, les felouques, les embareatii^s de toute espèce, coururent vers cette barque, qui continuait à marcber vers la ville, tandis que Guise, agitant comme un drapeau les plumes de scm feutre, Guise, debout sur son banc, bravait, en souriant» tous ces toonerres qui grondaient contre lui, et mtootrait à ceux qu'il allait commander ce que peuvent l'audace et la vokHité inflexibles d'un homme.

Cependant, parmi tous ces légers bâtiments ajuieutés à la poursuite de la felouque de Guise» une barque Ugère et étroite avait devancé les autres... Un entoten tenait le gouvernail, tandis que deux vigoureux matelots faisaient ployer les rames sous leurs efforts désaspérés.

Ua homme aussi était debout sur cette barque, 1*4^ à la main, la tête nue, le visage enflammé d'une ardeur cruelle; à ses pieds, une jeune fiUe, à genoux, cachait sa (été dans ses mains.

— A moi. Guise, à moi t criait Borgia (c^'étaii lui) ; à moi!

El sa voix, non moins retentissante que celle de Guise, domina aussi un moment tout le tumulte de cette scène et arriva jusqu'au duc...

il ae détourna à cet appel ; un indieibte mouvcmant d'efErai parut sur le visage de ce fier geàtilhomiàe (fÂ

LSÇ QUATIl^ M4P0UTAIV9I. 106

trav^esait avec taot de oalme les miilç morts qui l# ^ursuivaient.

Garniole Tobservait et laissa écliapp^r un aourire; mais presque aussitôt {lenri de Lorraiae s'écria :

— Arrêtez-vous, rameurs» j'ai totjyours répondu à qui m'appelle, une épée nue à la maio.

Le9 ramQurs obéirent; mais aussitôt Garoiole 9a leva, en s'écriant avec colère :

— A la rama» misérables... à la rame, ferm#» radou- Ueis

Ei oomme Quise lui voulait imposer siienca :

— U(Hiseigneur, repartit Scoppa, vous ne portas plus seulement au bout de votre épée Thonneur des Guis«, vous y portez les destinées d'un peuple : vous ne vous appartenez plus.

La barque de Henri reprit aa course, celle de Borgk arrivait d'une vitesse extrême; elles marchaient à angle ^oit, irune vers l'autre : Guise 8*e(forçant dé gagner la c6te» Borgia essayant de couper sa roule.!

Déjà le duc était hors de la portée des canons des galères, et ass^ près de terre pour que les batteries de lu ville tinssent à distance les chaloupes qui auraient pu s'aventurer à sa poursuite; il ne restait donc plus d'espérance aux Espagnols et d'obstacle au duc, que cette barque montée par Borgia.

196 LBS QUATRE NAPOLITAINES.

Tous les yeux s'attachèrent sur ces deux fiers eanemis.

En effet, leurs barques couraient d'une égaie vitesse, et si celle de Guise devait devancer celle de Borgia, ce ne pouvait être que d'une distance si petite, qu'il était impossible de la calculer...

Bientôt elles furent assez près pour que Ton jugeât que la rencontre était inévitable.

La felouque de Guise allait être prise en travers, lorsque tout à coup Carniole change la direction de sa barque, l'incline du côté de celle de Borgia, comme pour la laisser passer, puis redressant tout à coup le gouvernail, et poussant les rameurs de ses cris et de ses jurements, il court sur la felouque de l'Ilalien, l'aborde par le travers, la heurte, la renverse, l'abîme et passe victorieusement sur les flots, où la barque et ceux qu'elle portait avaient disparu.

Mille cris de triomphe éclatent du côté de Naples, les canons des galères recommencent à tonner, lançant à Guise leurs boulets inutiles, comme ces furieux qui, ne pouvant plus atteindre leurs ennemis, les poursuivent de leurs injures.

• Un moment après, on vit monter à la surface des eaux le jupon rouge de la jeune Anita, et la barque de Guise s'arrêta.

LES OUATRB NAPOLITAINES. 197

Un moment après, la jeune fille était recueillie par Carniole.

— Monseigneur, fit le bandit à ce moment, voyez cette tête qui nage à une demi-portée de mousquet, ce n/est ni celle de Francesco, ni celle de l'un des rameurs que l'on a pris à bord de la chaloupe du seigneur Inigo.

— Tu as raison, repartit Henri... c'est Borgia.

— Ne vaut-il pas la balle que contient ce mousquet?

— Il vaut mieux que cela, dit Guise; je lui dois une re- Tanche.

— Prenez garde, monseigneur, Dieu seul sait comment il la prendra.

Camiole soufïïa sur la mèche de son mousquet.

— A Naples, répondit Guise en la lui arrachant.

Une demi-heure après, Guise abordait à Naples au milieu de cent mille hommes qui étaient venus à sa rencontre, et qui le portaient en triomphe;

Tandis que Borgia, épuisé et presque mourant, atteignait la plus prochaine chaloupe, et était conduit comme un coupable en présence de don Juan d'Autriche et du <luc d'Arcos.

Quant à Francesco, personne ne s'occupa de ce qu'il était devenu.

19$ LIS QVAT^If nAfQLITMKKt.

Ce jottr4k même, dans la tour principale 4^ t^église des Carmes, un homme et une femme venaient é$ a^^ofenner 4mm une immense cuisine, qui mérite quç nous en lassions la description.

Une haute et large cheminée en occupait un <^té;

Dans cette vaste cheminée et devant un feu indigeut fumait une petite marmite de terre, de laquelle s'écbippait une odeur infecte de lard rance et d'ail; . Tout près et sur un coussin de toile Perse, or ^ S0ie, était assis un petit nègre hideusement défiguré pat Ils affreuses pustules d*une maladie terrible (il avait la petite*véroie).

Le malheureux enâint, les yeux couverts d^ croûtes, grelotait sous le manteau de velours hrodé d'or dont il était enveloppé, poussant sans cesse des gémisâemtato plaintiis.

Les murs de cette cuisine, tout noirs de fumée, tout souillés de graisse, supportaient quelques tablettes, sur lesquelles étaient jetés pêle-mêle des pots de médica-

LBS QUÀTBK 9APOLITAINÏE9. 199

ments, ûe^ ustensiles dQ cuisine en terre» des vases ignobles débordant de beurré fondu et de macaroni gluant, * parmi lesquelles luisaient des cassettes de bols précieux, ornées de sculptures d'or et d'argent, quelques-unes incrustées d'agates gravées et de précieux camées.

Çà et là des coupes d'un travail exquis, des verres d'une délicatesse aérienne, de petites statues d'une valeur considérable, soit par leur antiquité, soit par la perfection de l'œuvre ou la richesse du métal.

Le long de ces murs étaient appendus des quartier^ de viande salée, du gibier, des volailles, des paquets d'oignons, et aux mêmes clous de magnifiques mousquets damasquinés, de riches épées, des cuirasses resplendissantes d'or« de§ prpies de toute espèce.

Par terre, et à côté des ordures provenant des l^guiQ^ qu'on avait épluchés» des pil^s de vaissQllç d'argent, 4*or #t de vermeil, des coffres à demi ouverts, d'où sortaiQQt des cb$ines, des bracelets» des colliers de perles et d^ diifmants;

Dans les angles, et entassés les uns sur les autres, des meubles les plus rares, d'où pendaient d^ velours, des damas, des brocards, des robes avec leurs dentelles de Venise, des manteaux avec leurs broderies de pierres précieuses, çà et là, des sacs d'argent et de sequiçs, è moitié répandus à terre.

De tous côlés, des tableaux magnifiques des premiers maîtres de l'Italie, des portraits de dames et de chevaiiers, des toiles de sainteté, qui attestaient que le pillage, qui avait amené là toutes ces richesses, n'avait pas plus épargné Tasile religieux que la maison des riches et le palais du grand seigneur.

Enfin, et pour compléter ce bizarre ensemble de confusion, un lit splendide, surmonté d'un dais couronné de plumes, tout habillé de riches tentures de brocard d'or, au pied duquel se trouvait un misérable berceau en osier, couvert d'un vieux lambeau de drap et qui servait de lit au misérable négrillon malade.

L'homme qui s'était enfermé dans cette chambre pouvait avoir une quarantaine d'années, il était d'une taill« médiocre, et assez mal tourné.

Ses cheveux noirs et crépus lui descendaient si bas sur le front qu'ils touchaient jusqu'à ses épais sourcils; ses yeux profondément enfoncés semblaient hagards; la teinte presque noire de son visage dissimulait mal sa pâleur livide ;.sa bouche démesurément fendue laissait voir, aux moindres mouvements de ses lèvres, une double rangée de dents blanches et aiguës; enfin ses énormes oreilles plates et sans bord lui donnaient tout à fait l'aspect d'un singe en mauvaise humeur.

Il était vêtu d'un collet de buffle, d'un justaucorps de

velours cramoisi, avec des chausses écarlates. Les jambes et les pieds nus. Un bonnet rouge et or couvrait sa tête, et une ceinture de même couleur soutenait de chaque côté trois longs pistolets qu'il ne quittait jamais.

La femme qui raccompagnait pouvait avoir vingt-cinq ans, elle était belle, et ses grands yeux noirs, ses lèvres vermeilles, ses dents d'ivoire, sa peau brune et veloutée, ses cheveux d'ébène, ondes à la manière antique, devaient avoir une grâce tout à fait piquante sous la coiffe à dessus plat et à barbe pendante des jardinières de Pouzzûles. Mais le ridicule de ses vêtements lui enlevait tous ses avantages.

Elle était habillée d'une robe de brocard bleu, venant de la duchesse de Matelone, qui était une des femmes les plus grandes de son époque, de façon que la Ronda (c'était le nom de cette femme) avait été obligée de la retrousser tout autour, pour qu'elle ne traînât pas par terre, tandis qu'elle lui montait jusqu'au menton; elle avait ajusté par-dessus cette robe un gard'infant en point de Venise, qui ressemblait volontiers à une serviette nouée autour du cou.

En outre elle avait jeté par-dessus tout cela une chaîne de pierreries de couleur, un collier de perles qui valait une principauté, et elle portait à ses oreilles des pendants

3ff LES QUATRE NAPOLITAINES.

d6 diamants, les plus beaux peut-être qui, ë cette épbqixe, fassent en Europe.

Le tout était surmonté d'un t)onnet à l'infante, dont le fond était orné d'une étoile de brillants.

Cet homme était Gennaro Anneze; cette femme était la sienne.

Au moment où ils étaient entrés dans celte pièce, tous deux étaient chargés d'objets divers^ tels que ceux qui étaient répandus de tous côtés. C'étaient des épé^, de petites cassettes, des sacs d'argent, des bijoux.

La Ronda avait relevé le devant, de sa robe, et portait ainsi une quantité considérable de ce riche butin.

Arrivée au milieu de la cuisine, elle jeta à terre cette charge pesante, au risque de briser les choses précieuses qu'elle portait.

Son mari en fit autant, comme s'ils n'avaient I'uq et l'autre attaché aucun prix à ces richesses.

— Ah ! dit la Ronda en repoussant tout cela du pied, pour le ranger plus près du mur, je crois que nos hommes commencent à se faire la part trop large.

» Comment se fait-il qu'on n'ait trouvé que cet argent et ces bijoux dans le pillage de la maison de l'avocat Ornazio? Il était fermier de la gabelle sur les laines, et il était plus riche que le procureur Andréa, de chez qui on nous a rapporté dix fois plus de butin.

LBS QUATRE NÀPOLITÀINBS. 20S

» Tu ès un poltron et un imbécile, Gennaro, et si ta laissa faire ainsi, non-setilement on ne nous apportera rien^ mais on viendra nous demander ce que nous avons.

— Silence! répondit Geonaro d'une voix sourde et enrouée; as-tu envie que les gardes qui sont dans la salle précédente t'entendent et forcent la porte, pour venir nous punir tous deux de tes imprudentes paroles?

» Ce n'est pas tout que d'être riche, il faut vivre, et si je n'avais pas ces braves garçons pour me défendre, et pôor maintetiîr dans mon parti le peuple du marché, il y ^ longtemps que Pepé Palombo avec ses capes-noires, Santis avec ses bandits, et le Pione avec ses lazzares m'auraient coupé la tête et pendu par un pied, comme ils ont fait au comte Ginseppe de CarafTa.

^Mais, reprit sa femme avec aigreur, à quoi bon amasser toutes ces richesses, si elles ne doivent nous servir à autre chose qu'à les regarder là, jetées pêle-mêle comme un tas d'ordures?

- Il me semble, repartit Gennaro avec un sourire sa-

^israit, que c'est déjà un assez grand plaisir. » Yoici, dit-il, tous les bijoux du duc de Turci, voilà les

parures de là princesse d'Avelle, la vaisselle du duC de

Conegliano

> N'es-tu pas ûèrè de posséder ce qui faisait la fortune

€t l'orgueil de ces nobles insolents?

> Oh! ajouta-t-il en caressant de Toeil toutes ces richesses accumulées autour de lui, que je puisse faire la paix avec les Espagnols, et j'irai vivre à Rome comme un prince de l'Eglise ou un vice-roi du Mexique.

— Oui, repartit sa femme, si tu n'es pas pendu demain, comme Ta fait décider don Félix de Médina au dernier conseil des Espagnols, et comme le duc d'Arcos t'en a fait menacer en réponse au message que tu lui as envoyé hier.

— Ou plutôt, s'écria violemment Annèze, si je ne suis pas empoisonné aujourd'hui.

— Empoisonné! répliqua la femme en regardant son mari d'un air étonné ; par qui, et comment?

Gennaro montra du doigt le petit négrillon qui était assis près du feu. -

— Pourquoi cet enfant est-il là? Qui l'a tiré de son berceau?

» Ne vois-tu pas qu'il peut, en étendant la main, jeter dans celte marmite une liqueur ou une poudre mortelle?

— Eh! répondit la Ronda en haussant les épaules, le pauvre malheureux n'y voit pas clair, la fièvre le brûle; c'est à peine s'il reconnaît le son de ma voix.

» Et qui, d'ailleurs, aurait pu lui remettre du poison, puisqu'il ne sort jamais de cette chambre, et qu'il n'y a que toi et moi qui puissions y entrer ?

LÊÔ OUAtRÉ NAPOLITAINES. 20^

•^ C*est égal, répondit brutalement Gennaro, remetsle dans son berceau, et maudit soit le jour où tu as pris en pitié cette bideuse créature, et où tu Tas apportée dans notre maison!

— Ce jour-là, Gennaro, reprit la Ronda, tu avais la fièvre noire, et nos médecins t'avaient laissé pour mort dans notre pauvre boutique.

» Une vieille Egyptienne s'y présenta au milieu de la nuit, portant cet enfant dans ses bras. Elle m'offrit de te guérir, grâce à une poudre dont elle avait le secret, et je fis vœu à saint Janvier de lui accorder ce qu'elle demanderait, si elle parvenait à te sauver.

— Oh ! dit Gennaro en versant quelques sacs de sequîns dans un grand plat d'argent, tu as été bien imprudente, ce jour-là : car enfin cette femme pouvait m'empoisonner.

— Tu n'étais pas encore capitaine-général des armées de Naples, répondit la Ronda d'un ton dédaigneux, et cette femme n'avait aucun intérêt à se défaire d'un misérable comme toi.

— Folie, folie, dit Gennaro d'un ton sentencieux ; toutes les Egyptiennes sont sorcières; elle pouvait prévoir ma gfanda fortune, et vouloir se débarrasser d'un homme qui peut-être un jour sera le maître de Naples. ;.? -

— Toujours est-il, répondit vivement la Ronda, qu'elle

3M LB$ QUATRE XIAPOLITÀINSS.

te sauva, et que, pour la récompenser de ta guérisen, je lui promis, selon le vœu que j'avais fait à saint Janvieri de me charger de cette pauvre petite créature qu'elle portait dans son tablier, et je ne Taband^nnerai pas» quoi que tu puisses dire.

-*- Bien, bien, reprit Gennaro d'un ton bourru, m^if bon sera le jour où la maladie emportera ce damné p^tit Egyptien.

-« Maudit soit ce jour, s'écria la Ronda avec c(^èr6| car je suis sûre que ta vie est attachée à eeUe de oet tu-^ faut, et le jour où tu le frapperais pour t'en ^ébarrassefi le jour où il mourrait parée que tu l'aurais aband^nnéi serait celui où Dieu te livrerait à tes ennemis pQur te punir de ta cruauté et de ton ingratitude.

fieunaro jeta un regard irrité sur sa femme et m l'enfant malade; il semblait vouloir les punir l'uB et Feutre de la menace de Ronda; mais presque aussitôt, ee sentiment violent sembla faire place dans son tmt à une soudaine terreur; il baissa la tête et répondit :

— Eh bien! ne vois-tu pas qu'il souiïfe? donu^-iui à boire de cette limonade, et fasse Dieu qu'il guérisse bientôt t

La Ronda ne répondit à son mari que par «â regard de méprii«

hmn «oAfM MÀf«Lf¥Amfli< §Êft

La Roada avait déjà fait avaler ii renfant Quelques gorgées d'une boisson rafraîchissante, lorsqu'ils furent interrompus par des éclata de voix et un bruit tumultueux qui s'éleva dans la salle, qui précédait la cuisina au ils se trouvaient.

Gennaro fut pris d'un tremblement oonvulsif, peâ^ 4ant que sa femme allait écouter à la porte, pour deviner ce qui excitait tous ces éclats.

«^ Par la barbe du Père éternel, disait une voii baute, insolente, est^e que vous croyez, parée que vous ôte^ vingt, que vous m'empêcherez de pénétrer dans le ra* paire de ee damné Gennaro? mon épée est plut longue, plus lourde que vos piques, mes maîtres, et Je vais vetis l'apprendre tout à l'heure si vous ne m'amenez pas à linstant votre capitaine-général.

Des cris de : Mort au bandit \ répondirent à cette vio« lente allocution, et presque aussitôt un tumulte eilireyablft suivit cette menace.

308 LBS QUATRE NAPOLITAINES.

Des cris de femme se mêlaient au choc des armes, et la Ronda s'écria presque aussitôt :

— C'est la voix de Carniole Scoppa. Seigneur Dieu, que vient-il nous annoncer?

— Laisse mes braves retendre sur le carreau de quelque bon coup de pique, dit Gennaro, ce sera un chien hargneux de moins acharné à nous ronger les os.

— Oui, vraiment, répondit la Ronda, pour que le corps de bandits qu'il a laissé à Naples sous le commandement du Rosso, son lieutenant, et qui sont vos meilleurs partisans, viennent assiéger la cour des Carmes et nous y égorgent quand ils l'auront prise, ou nous y brûlent s'ils ne peuvent en venir à bout.

Aussitôt elle ouvrit la porte de la cuisine et se précipita courageusement dans la salle en s'écriant :

— Holà! hé! misérables, quel est celui d'entre vous qui ose tirer l'épée et lever la pique contre notre fidèle ami Carniole Scoppa?

> Rengainez! ou de par tous les saints, mon mari vous fera pendre aux potences du Marché-Neuf.

L'intervention de la Ronda arriva à propos, pour la garde d'honneur de son époux, car déjà Carniole Scoppa en avait étendu deux ou trois par terre; l'un avait la poitrine ouverte, et quoiqu'il fût probable qu'il eût succombé sous le nombre, c'eût été avec une si grande

perte pour la garde particulière de Gennaro Anneze» qu'il est probable qu'il ne lui fût pas resté assez d'hommes pour garder les diverses issues de la tour qu'il occupait.

— Merci de vos bonnes paroles, dit Carniole, en tendant la main à la Honda, vous êtes une bonne et brave femme qui sait distinguer ses amis de ses ennemis; mais votre mari est le plus insigne gueux que je con-naisse.

» Je ne sais qui me tient d'aller lui passer mon épée au travers du corps, pour m'avoir exposé à la salir dans le sang de ces ignobles gredins; mais, à vrai dire, la liqueur rouge qui coule dans ses veines ne vaut pas mieux que celle que j'ai tirée de ces misérables, et mon épée n'en sera pas moins flétrie jusqu'au jour où je l'aurai lavée dans, le sang de quelque gentilhomme.

— Pardonnez-nous, seigneur Carniole, reprit la Ronda d'un ton soumis, mais mon mari ne peut être à la merci du premier qui voudra le demander, et les pauvres gens avaient reçu Tordre de ne laisser entrer personne.

— Ils auraient dû recevoir l'ordre, reprit brusquement Carniole, de laisser entrer, à- quelque jour et à quelque heure qu'il se présente, votre ami Carniole Scoppa.

» Mais où est-il, ce brave et digne Gennaro, que je lui

Sia LES O^ATRB NÀ»ÔtlTAI!ftt».

annonce la grande nouvelle qui ocou^ déjà tQuté là ville de Naples?

«-Quelle nouvelle? dit la Ronda, en s'avançant veM Anita, qui, durant tout le tumulte, s'était tenue cachée dans un coin de la vaste salle, en poussant les eris que la femme d' Annexe avait entendus du fond de sa cuisind. Quelle nouvelle?

> Est-ce par hasard celle de l'arrivée du père de m charmante filleule, avec ses braves soldats?

"* Non, non, répondit Caniiole, je vous apporte un ièèouvs plus puissant et plus respecté que celui de moii digne frère, descendant en ligne droite du dieu Hercald.

— Cela n'empêchera pas Anila d'être la bien venue dans ma maison^ répondit la Ronda en embrassant 1$ jeune fille.

» Mais, mon Dieu! comme la voilà f^ite; elle grelotté^ elle a froid, elle est toute trempée par l'eau de la mer.

— C'est qu'elle a fait un voyage dangereux, qui s^cst terminé par un naufrage terrible; fasse Dieu que le baptême qu'elle a reçu dans les eaux du golfe de Naples ait lavé les fautes qu'elle a dû commettre pendant ce voyage!

— Sur mon âme I mon oncle, dit Anita^ dont la fatigue et les dangers avaient épuisé les forces, sur mon âme, je suis innocente.

. Gamiéle haussa les épaules et répondit par un sourire

LIS OnATlB NÀteLlTAINlI. Sti

9ui disait clairemeai que eetle aatupaoee né le satisfait

sait pas.

Puis il reprit :

— Mais ce sont des choses dont nous nous occuperons plus tard; allez me chercher Gennarô Annezô, et dites-lui de se préparer à me suivre.

Avant que la Ronda n*eût fait un pas pour aller chercher son mari, celui-ci entra dans la salle où était Carniole.

Il avait ajouté aux pistolets qu'U portait à sa ceinture une hache de boucher, et il tentait un poousqu^t dont U avait allumé la nièche.

— Te suivre, s'écria-t-il en entrant, pour m© faire assassiner par les gens de Pepé Palombo ou par ceux de Genuino?

» Je ne sortirai point de la tour ioA Carmes. Pourquoi en sortirais-je?

— Pour aller au-devant du trèl-illustré prince HenW deU)rraine> duo de Guise, qui vient de débarquer en face de toute la flotte espagnole, après avoir été salué par toutes les batteries des eDnemis de Naples, et qui maintenant entend la messe dans Téglise de Notre-Dam»- 4ea*Carmes.

Au nom du duc de Guise, toutes les peftH^nne^ ptê"

sentes, et Gennaro lui-même, répondirent par un cri de joie.

— Il est ici, dis-tu? s'écria Gennaro, en se rapprochant vivement de Carniole, et comme si la présence du duc de Guise à Naples eflaçait de son esprit toutes les craintes auxquelles il était en proie quelques instants avant.

— Sans doute, répondit Carniole.

— En es-tu bien sûr?

— C'est moi qui l'ai amené.

-- Apporle-t-il de l'argent?

— Il a le secret d'en fabriquer, repartit Carniole en jetant un regard railleur du côté de la cuisine.

— Nous amène-t-il des troupes? reprit Gennaro.

— Celles qu'il commandera sont sûres de vaincre, répondit Carniole.

— A-t-il avec lui des munitions?

— Il a chargé les Espagnols de lui en fournir.

— Et tu penses qu'il m'attend, et qu'il est convenable que j'aille au-devant de lui?

— Je le pense si bien que je suis venu te chercher.

Anneze ne répondit point et se mit à marcher dans la salle d'un pas actif, et d'un air inquiet et préoccupé.

Pendant ce temps, la Ronda avait échangé les paroles suivantes avec Anita :

— Est-ce véritablement le duc de Guise? dit-elle à la jeune fille.

— Oui, c'est lui, répondit Anita.

— .L'as-tu vu ?

— Oui, je Fai vu, car il m*a recueillie dans sa barque, au moment où j'allais périr.

— Est-il aussi beau qu'on le dit?

— Oui, il est beau, dit Anita d'un ton pensif.

— Plus beau que Melchior Borgia lui-même? dit la Ronda en baissant la voix.

Anita fixa ses yeux brûlants de fièvre sur ceux de sa marraine, comme pour lire au fond de sa pensée, et lut prenant les mains, elle les serra vivement en répondant d'une voix presque éteinte :

— Oui, plus beau que Melchior Borgia, plus beau que ^ don Félix de Médina; ce sont des gentilshommes, mais i lui c'est un prince; ce sont des enfants, mais lui c'est un i homme.

I — Et dis-moi, ajouta la Ronda, en se penchant prèsqu'à l'oreille d'Anita, est-il vrai qu'aucune femme ne puisse le regarder sans éprouver au fond de l'âme une sensation terrible et brûlante?

A ce moment, la vjye rougeur qui avait un moment coloré les joues d'Anita s'effaça tout à coup, ses mains laissèrent échapper les mains de la Ronda, ses lèvres

$14 LES otJATRE Napolitaines.

8*agitèrent convulsivement, elle tomba évanouie en ffiurmurant :

— Ne me demandez pas cela.

— Emportez cette pauvre enfant, dit vivement Carniole en s'adressant à la femme d'Anneze, soignez-la, réchaufTez-la; vos bons soins vous seront complçs devant Dieu, et devant moi, ajouta-t-il, avec un signe particulier, en oiontrant Gennaro, qui continuait au milieu de la salle sa promenade taciturne.

La Honda emmena Anita dans la cuisine.

Gennero, qui n'avait pas pris gapde à Qe qui v#n»il dé te passer, s'arrêta tout à coup et s'éeria vivemeat :

— Non, je n'irai pas... je ne sortirai pas,..

s Le due Guise est venu à Naples sur mon invitation, il peut bien pousser jusqu'ici.

— Si Pepé Palombe, ou le Genuino, ou le dernier de» drôles qui sont ici, repartit Carniole Scoppa, m'eût répondu comme tu viens de le faire, je te jure que je lui aurais fendu la tête, car j'aurais pu soupçonner que dd leur part c'eût été insolence, mais de lâ tienne ce n'est que terreur et lâcheté ; et comme ce serait vouloir fair* marcher un cadavre que de prétendre arracher un poltron h ses craintes, je ne te parle plus de me suivre^ mais je te dis de me donner un des tîenâ, le plus eensidérabla

LBS QUATRE NAPOLITAINES. 316

de ceux qui t'obcissent, pour venir foire tes excuses à son altesse^ et Tlnviter à te venir trouver.

-^ Oui, tu as raison; voici Cavaiilo^ mon premier Ii^u<tenant^ le frère de ma femme, celui que je considère comme un autre moi^même^ qui va te suivre et porter mes compliments et mes excuses au duc.

Celui que Gennaro avait désigné ainsi s'avança*..

C'était, de tous les brigands qui encombraient cett^ salie, celui qui, dans les vêtements et l'abandon complet de sa personne, semblait le plus misérable et le plus brutal.

Mais, à le mieux examiner, on reconnaissait une rare beauté dans ses traits, une vive intelligence dans son regard, et dans toute sa physionomie l'expression d'une volonté ferme et d'une persistance obstinée.

— Ah 1 dit Carniole, c'est Angelo que tu te proposes d'anvoyer comme ambassadeur au duc de Guise ?

» Soit, je l'accepte i sa parenté avec toi est un brQvet suflisaût pour le faire admettre par le prince,

* MaiSi pour remplir une pareille mission, ne faudrait-il pas qu'il prit tout au moins la peine de se laver un peu le visage et les mains, et ne pourrais-tu tirer du trésor â^ tes pilleries quelque vêtement convenable et qui 1^ rehauàse un peu ?

<~ A qv^i l^n? 4it Angelo çn souriant dédaigneuse-

2l6 LÉS OCAtHÂ NAPOLltAtNÊâ.

ment, le sang qui tache ma main est du sang espagnol, la poussière qui couvre mon visage est celle du combat; cette parure doit plus charmer le duc de Guise que le justaucorps galonné, volé dans le pillage d'un palais.

— Le drôle a raison, dit Carniole, n'est-ce pas, Gennaro?

Le misérable Anneze répondit par un sourire bas et cruel, et repartit :

— Je vais tout préparer pour faire honneur au duc.

Il était à peu près midi, lorsque Henri de' Guise, ce beau et charmant gentilhomme, dont on disait à la cour de France que les autres princes semblaient de la canaille à côté de lui, arriva devant le tourjon des Carmes, conduit par Carniole, Angelo, Télu du peuple Arpaya, et une foule immense d'hommes, de femmes et d'enfants, qui jetaient des feuillages sur les pas de son cheval, et qui brûlaient de l'encens au-devant de lui.

A peine avait-il mis le pied sur le sol napolitain,

LÈS QUATRE NAPOLITAINBS. 217

Guise avait été porté en triomphe par le peuple jusqu'à l'église Notre-Dame-des-Carmes, où il avait entendu la messe.

Jusque là rien ne Tavait averti de ce que pouvaient être les hommes auxquels il allait avoir affaire.

Bien qu'il sût que Naples était au pouvoir de misérables sortis des dernières classes populaires, il lui était cependant diilicile de se faire l'idée d'un chef aussi saie et aussi déguenillé qu'Angelo.

L'arrivée du lieutenant et du beau-frère de Gennaro Anneze causa donc une surprise fâcheuse à Guise; il était encore tout brûlant de l'enthousiasme de son voyage si audacieusement exécuté, encore tout enivré de l'accueil de la multitude, de la pompe de la cérémonie religieuse à laquelle il venait d'assister, des chants entonnés par un nombreux et pompeux clergé, et répétés par des milliers de voix : l'aspect d'Angelo l'humilia ; toutefois ce sentiment s'qtîaça bientôt.

Angelo, arrivé devant le duc, mit un genou en terre devant lui avec une sorte de grâce et de dignité qui étonnèrent ceux qui le connaissaient.

— Monseigneur, dit-il d'une voix grave, pardonnez à mon frère s'il ne s'est pas présenté à vous, comme c'était son devoir, mais parmi ce peuple que vous venez défendre, il se trouve trop de traîtres et d'assassins qui

ont promis la mort de mon frère aux Espagnols, pour qu'il n'y eût pas pour lui un danger trop grand à quitter Tasiie où il est enfermé.

— Si ce danger existe pour lui, monsieur» lui dit le duc, il doit exister pour vous^ et cependant vous l'ayez bravé.

— Je ne suis qu'un soldat, monseigneur, et que ce soit une balle napolitaine ou espagnole qui me tue, il importe peu au salut de la république.

» La vie de mon frère répond du salut de Naples, Jusqu'à ce qu'il ait remis entre vos mains les destinées de la patrie; il a dû la ménager jusque là.

• Il vous attend, car il a hâte de vous saluer^ comme je vous salue, roi de Naples...

— Oui... oui, crièrent quelques voix isolées..

— Jamais 1 crièrent d'autres voix, pendant qu'un sourd et long murmure courait d'un bout de cette fçule à l'autre.

Un homme d'un aspect aussi féroce que misérable s'écria :

— A bas l'étranger... il est né en Francp.

— Vous vous trompez, reprit Guise h haute voix, je suis né sur la felouque oui m'a appçrté ici.

Cette réponse charma la foule.

— Vive le duc de Guise! crièrent qaille voix, parmi

LES QUATRE NAPOLITAINES. 2l9

lesquelles quelques-unes poussaient les cris de : Vive le roi!

— Mort à tous les gentilshommes, de quelque pays qu'ils soient! mort à ceux qui les ont appelés! répondit d'une voix furieuse celui qui avait crié : A bas Tétranger !

Aussitôt il s'éloigna avec un groupe de bandits qui répétèrent les mêmes imprécations, et ce dernier ennemi se perdit dans la foule qui lui fit place avec épouvante.

Pendant ce temps Carniole disait à Angelo :

— Nous ne serons tranquilles que le jour où nous aurons attaché ce Miquel Santis à la potence, où il a pendu le cadavre de Pepé Caraffa.

— Si nous voulons pendre tous ceux qui ne sont pas de votre avis, reprit Angelo pendant que Guise montait à cheval, il n'y aursi pas assez de toutes les potences du Marché-Neuf.

Le duc, qui avait entendu ces paroles, commença à comprendre qu'il n'était pas venu se mettre à la tête d'un peuple uni dans une pensée commune pour la conquête de son indépendance, mais qu'il allait se trouver le chef d'une anarchie qui s'agitait dans la fange des mes.

Cependant il reprit sa route au milieu des acclama-

220 LSS QUATRE NAPOLITAINES

lions des femmes et des enfants, et arriva bientôt à ce qu'on appelait le tourjon des Carmes.

Il monta au premier étage par un grand escalier extérieur, et arriva à une espèce de petite terrasse, sur laquelle il rencontra Gennaro en compagnie des misérables qui faisaient sa garde.

Anneze s'avança vers Guise et le salua disgracieusemeut en grommelant quelques paroles sans suite. Puis, sans attendre la réponse du duc, il fit signe à sa femme de s'approcher.

Elle tenait dans ses mains un bassin d'argent, dans leiquel était posé un bonnet rouge et or, de la forme de celui qu' Anneze portait elle-même, et qui n'était autre que le bonnet ordinaire des pécheurs napolitains.

Alors, s'approchant de Guise, sans que le duc pût soupçonner ce que voulait faire Gennaro, celui-ci lui ôla rapidement le chapeau à plumes dont il était coiffé, el plaça sur sa tête le bonnet qu'il avait pris dans le bassin d'argent.

En même temps il s'écria de manière à être entendu de la foule qui s'était arrêtée au pied du grand escalier :

— Voici la couronne que le duc de Guise est venu chercher à Naples.

C'était le signe de ceux qui voulaient faire une république de ce royaume, el, comme la foule était en disposi-

tioD d'applaudir à toul ce qui se disait, à tout ce qui se faisait dans ce jour solennel, elle se mit à hurler : — Vive le duc de Guise, prolecteur de la république de Naplesl

Od l'avait déjà salué roi, on le saluait protecteur d'une république.

Guise comprit que c'était à lui de décider du titre 80US lequel il devait commander à cette populace mobile. Il fit signe à Gennaro de le précéder dans l'intérieur de la tour, et comme celui-ci hésita, Guise passa le premier et entra dans une vaste salle entourée seulement de bancs de bois , puis dans une seconde pièce qui précédait la cuisine où étaient entassées les richesses de Gennaro.

Le duc s'y trouva seul un moment, et s'étant retourné iK)ur savoir pourquoi Gennaro ne le suivait point, il le vit fermant avec soin les portes derrière lui, après avoir recommandé à ses gardes de ne laisser entrer personne.

222 LBS QUATRE NAPOLITAINES.

Gennaro et Guise se trouvèrent donc seuls : le duc examinait attentivement cet homme à Tallure honteuse, à la physionomie basse et craintive, tandis que celui-ci se promenait dans la chambre d'un air embarrassé et inquiet.

— Eh bien ! monsieur le duc, dit enfin Gennaro, vous voilà, qu'avez-vous à me dire ?

— Vous oubliez, repartit Henri de Lorraine, que c'est vous qui m'avez appelé ici, et que c'est à vous à expliquer les espérances que vous avez fondées sur mon arrivée.

— Des espérances, répéta Gennaro avec humeur, quelles espérances peut-on former dans la position où est la ville;? chacun se bat pour soi.

» Pepé Palombo, comme tous les capitaines de quartier, se renferme dans son ottine et ne se bat que lorsqu'il est attaqué.

» Genuino, qui mène toute la bourgeoisie, a des correspondances avec les Espagnols.

» Miquel Santis ne pense qu'à massacrer tout ce qui reste dans Naples de nobles et de gentilshommes.

• Le Pionne seul avec ses lazzares se bat courageusement partout où il y a un danger, et vous êtes arrivé avec un bandit qui vendra Naples à ses ennemis pour mille écus d'or, et qui vous tuera pour dix.

— Et VOUS, monsieur, lui dit Guise, vous, le capitainegénéral de cette ville, que faites-vous ?

— Moi, dit Anneze d*un ton d'humeur, je sais ce que je dois faire; je rends la jusfice, je punis les traîtres et les coupables, et je fais rendre gorge à tous ceux que je soupçonne de s'être nourris et abreuvés du sang et de la sueur du peuple»

— G'ést-chdire, lui dit Guise, que vous le volez à votre pro&ti

Gennaro se retourna et jeta sur le duc uti regard pleiù de colère et de menace, inais il s'arrêta et pâlit devant le sourire méprisant de Henri de Lorraine.

Il lui tourna le dos, et reprit, un moment àpfès :

— Est-ce que croyez, monsieur le duc, qu'en vous appelant Jci, j'ai voulu me donner un maître?

— Vous avez voulu deux choses, lui dit sévèrement le duc de Guise : vous avez voulu prévenir une trahison deGenuino ou de tout autre, qui, en livrant la ville aux Espagnols, vous eût mis dans les mains d'ennemis qui vous eussent fait pendre comme un rebelle.

Gennaro voulut répondre, mais Guîse l'interrompit en continuant d'un ton sévère : .

— Vous avez voulu, d'un autre côté, empêcher le peuple d'élire un autre chef que vous; car il n'en est pas

— Qu'est-ce que c'est que ça ?

— Mais reprit Gennaro, avec un sourire sardonique, c'est monseigneur Tambassadeur de la cour de France près de la république de Naples.

— Çà? fit le duc avec un dégoût qu'il ne put dissimuler.

Le misérable se releva, et se coiffant d'un chapeau emplumé, non moins ridicule que la crinière qu'il s'était ajustée sur la tête, il s*écria :

— Je suis il signer Adriano^Luigi del Ferro, ambassadeur de Sa Majesté très-chrétienne...

Le duc lui tourna le dos, il passa vivement la main sur son front et poussa un profond soupir.

« Dans quelle odieuse pasquinade me suis-je jeté? » voulaient dire ce geste et ce soupir. »

Cependant H«nri se remit presqu'aussitôt, et revenant vers Luigi del Ferro, il le salua d'un air grave, et lui remit une lettre qu'il tira également de son pourpoint.

— Qu'est-ce que cela? dit Gennaro avec inquiétude...

— C'est une lettre de M. le marquis de Fontenay, ambassadeur du roi Louis XIV à Rome, adressée par lui au seigneur Luigi del Ferro, notre ambassadeur près la cour de Naples.

Guise, en parlant avec cette gravité «et cette déférence à ce saltimbanque décoré d'un si haut titre, essayait, par

la considération qu'il lui montrait, de le remettre a la véritable place qull eût dû occuper; mais il nV réussit Jjsls, car Gentiaro arfachaint vivëmétlt la lettte des inaîns de Luigi, s'écria :

- Qii'y â-t-îl là-dedailS ?

^ Cette lettre est pour mertisieiiry dit Ûuiâe sévêreioetit GennarO bftissa fa tête et rendit la lettre ë Luigi^ qui^ au lieu de paraître blessé de Finsalte ^'il venait de reee» voiry répondit en souriant :

^ Soyez tranquille, monseigneur, l'illustrissime général peut s'emparer de toutes les dépêches du monde, elles ne pourraient lui servir qu'à bourrer son mousquet, s'il osait le tirer, ou qu'à allumer le feu de sa cuisine, car il ne sait pas lire.

— Lis donc tout haut, misérable chien, s'écria Gennaro avec colère.

Cependant la porte était restée entr'ouverte, et les gardes, arrêtés dans là première salle, ainsi qu'une foule de curieux qui étalent parvenus à y pénétrer, avaient été témoins de cette scène.

Luigi prit la lettre, l'ouvrit et la parcourut rapidement des yeux.

— Lis donc, s*écrïa (ïennaro, qui l'observait avec anxiété.

- Sileûeef répondit LuîgfT e& ftcvftflt la volt, et vôu»

tous, écoutez, et répétez au peuple les nouvelles importantes que je reçois...

— Ecoutons, écoutons, répétèrent les curieux et les gardes.

— M. le marquis de Fontenay m'annonce Tarrivée de monseigneur le duc de Guise, comme représentant de la France, et garant de l'intérêt que sa majesté Louis XIY porte aux braves Napolitains.

— Vive le duc de Guise I s'écria la foule qui se tenait dans la salle, pendant qu'Angelo, s'élançant du haut de la terrasse, répétait cette phrase au peuple assemblé au bas de l'escalier.

Le cri de : Vive Guise ! retentit au dehors comme au

dedans.

— Il m'annonce aussi, reprit Luigi, que Sa Majesté

très- chrétienne enverra bientôt au secours des Napolitains une flotte de vingt galères...

Que dit-il? s'écria Angelo du haut de la terrasse.

Que Sa Majesté très-chrétienne, répondit Carniole, qui était resté dans la salle située entre celle où était Guise et la terrasse où était Angelo, que Sa Majesté très-chrétienne enverra bientôt aux Napolitains le secours d'une flotte de quarante galères.

— Et tout aussitôt, Angelo cria au peuple que Sa Ha-

£ES QUATRE NAPOLITÂINIS. 939

jesté très-chrétienne promettait aux Napolitains le secours d*un flotte de quatre-vingts galères.

Les cris de vive Guise 1 redoublèrent.

— Cette flotte, continua Luigi sera montée par une armée de cinq mille ^hommes.

— Le roi de France, cria Garniole à Angelo, nous envoie une armée de dix mille hommes.

— Sa Majesté très-chrétienne, dit Angelo au peuple, envoie à notre aide une armée de vingt mille de ses meilleurs soldats.

Les cris de vive Guise! devinrent furieux.

— Et en outre, ajouta Luigi, cette flotte vous apportera des munitions et cent mille écus de subsides.

— La flotte, répéta Garniole, apportera des fusils, des munitions et trois cent mille écus de subsides.

— La flotte, cria encore Angelo au peuple, nous apporte des canons, des munitions et un million d'écus de subsides.

Les cris de vive le duc de Guise ! devinrent frénétiques.

Henri restait immobile et muet, mordant avec humeur sa moustache.

Les cris continuaient au dehors.

■^ Il serait bon de vous montrer au peuple, reprit Garniole.

•^ Je ne veux pas être le complice de cette indigne comédie.

230 LES QUA.TRB NAPOLITAIMBS.

— Monseigneur, dit Carniole, on vous a promis une ville abondamment pourvue, et la moitié du peuple meurt de faim; on vous a annoncé une armée de cent mille hommes, et^c'est àpeine si vous en trouverez quatre mille qui vaillent la peine d'être comptés dans une rencontre.

» On vous avait dit que les personnages les plus considérables se joindraient à vous; et vous voyez à quelle populace vous avez afTaire.

» Jouez le même jeu qu'on a joué avec vous; d'ailleurs, la partie est engagée.

— Soit, dit Guise avec humeur; mais je ne puis me montrer au peuple sans lui faire quelques libéralités, et j'ai laissé chez le curé de Notre-Dame les quatre mille pistoles que j'ai apportées.

— Allons, dit Garniole tout bas à Gennaro, prête à monsieur le [duc quelques sacs de tes écus et de ces sequins que tu entasses là...

— Ils vous seront rendus, dit le duc, qui vit la figure de Gennaro s'allonger à cette proposition.

Garniole haussa les épaules, pendant que Gennaro disait tout bas à sa femme :

— Prends quelques poignées de menue monnaie et apporte-les ici.

Un regard d'Angelo arrêta Gennaro dans sa recommandation» et il dit à la Ronda ;

— Que ce que ma sœur fera... soit bien fait.

Gennaro voulut se récrier; mais il resta muet,. en portant tour à tour ses regards désolés et furieux sur Carniole et Angelo, qui s'étaient placés de chaque côté de lui.

Guise s'était éloigné pendant cette ignoble discussion; il avait remarqué que Luigi del Ferro, malgré sa folie apparente, avait lu attentivement la suite de la dépêche sans rien en communiquer à personne.

Le duc espéra qu'il y avait peut-être quelque bon sens et quelque subtilité sous cette apparence extravagante, car il savait ,que la suite de cette dépêche renfermait des instructions qu'il était inutile de faire connaître au peuple.

Bientôt après, la Ronda sortit de la cuisine, où elle était allée chercher de l'argent avec Anita.

L'une portait un bassin d'or rempli de sequins, et l'autre un vaste plat d'argent couvert d'écus.

La résignation forcée de Gennaro ne put supporter cette vue.

— Non, point cela, dit Gennaro en s'élançant vers sa femme je suis ruiné rends-moi mon or, coquine 1

— Tu insultes ma sœur! dit Angelo en le repoussant du revers de sa main.

331 LES QUATRK NAPOLITAINES.

— Au moins les as-tu comptés? reprit Anneze d'un ton pleurard.

— Les as- tu comptés quand tu les as volés? dit Carniole.

Gennaro s'éloigna en s'arrachant des poignées de cheveux.

Pendant ce temps, Anita et la Ronda s'approchèrent du duc, et ia Ronda lui dit, en le regardant de son plus doux regard :

— Est-ce assez, monseigneur?

— Si j'avais pu puiser dans le trésor de mon père, dit Anita toute tremblante, ces sequins d'argent auraient été des ducats d'or.

Et, après avoir regardé le duc, elle baissa les yeux en rougissant.

Leduc les regarda l'une après l'autre.

— C'est donc là votre sœur, Angelo?... C'est ta nièce, Carniole... Elles vous font honneur.

Angelo et Scoppa sourirent chacun à part soi.

— Allons, se dit Guise en prenant le chemin de la terrasse, si l'appui des hommes me manque, j'aurai pour moi la bonne volonté des femmes. C'est beaucoup.

Il arriva sur la terrasse entre la Ronda et Anita, portant chacune un bassin rempli d'argent. Il fut accueilli par des cris si retentissants, qu'il ne put dire une parole.

Alors» prenant l'argent à poignée, tantôt dans un plateau» tantôt dans un autre, il le jeta au milieu de la foule qui se rua, en hurlant» sur cette curée.

Ce tumulte dura assez longtemps pour que Guise pûl remarquer que tous ceux qui avaient pu attraper quelques pièces de monnaie s'échappaient tout aussitôt de la fouie et quittaient la place en courant.

— Est-ce là, dit-il, le but de tout cet enthousiasme, et la constance de ce populaire ne dure-t-elle que jusqu'au moment où il a reçu son salaire?

— Ne les jugez point si mal, dit Carniole : si ces malheureux s'enfuient après avoir attrapé un sequin, c'est qu'ils vont chez quelque boulanger acheter du pain pour leurs enfants ou pour eux-mêmes... Les trois quarts meurent de faim.

Guise poussa un profond soupir, mais comme il se voyait observé de tous côtos, il reprit d'un ton familier :

— Tu me fais souvenir, Carniole, que voilà bientôt plus d'un jour que je n'ai mangé.

GennarOy qui s'était approché pour voir ses sequins rouler sur les marches de la tour, s'avança sur un signe <l'Angelo en disant du même ton maussade et hargneux :

— Si monseigneur veut me faire l'honneur d'accepter fflon modeste repas.

— Sœur, dit viveiiient Ângeio à la honda, n'oublie pas que tu as le droit de servir M. de Guise.

— Anita, fit tout bas Carnioîe, tâche dé servir Son Altesse.

Le duc accepta Tinvitalion de Gennarô de la façon la plus gracieuse, bien décidé qu4l était à surmonter le dégoût que lui inspirait ce misérable et tout son entourage, jusqu'à ce qu'il eût pu prendre un parti sur là conduite quMi devait tenir.

Ce que nous âvoiîs tacônté à hos lecteurs touchant Gennaro et Tarrivée du duc, doit leur faire pressentir de que dut être le repas auquel Guise fut forcé d'assister.

Annézè ft*aVàit pas d'auti*e cUîsiniei* que sa feititné, tant il craignait qiie ses ènnémiâ rie l'empoisôntiàséent, de façon que Télégant et magnifique Henri de Lorraine fut obligé de se contenter du détectable ragoût qtii bouillait dans la marmite depuis le matin.

Le duô, humilié d^abord de la position où il se trouvait, se décida enfin à en rire.

Pour commencer, la Ronda, toute vêtue de brocard et de soie, couverte de diamants et de perles fines, troussa sa robe, releva ses manches et se mit en devoir de servir le duc; ceci permit à Henri de remarquer des pieds charmants, un commencement de jambe vif et déluré qui devait promettre une danseuse achevée dans ces fringantes saltarelles qui animedt si joyeusement les amours napoUtains.

Ânita fit comme sa tnarraine, et laissa enti'eVoir des

, promesses de beauté encore plus piquantes, et cependant

voilées de cette grâce enfantine qui éveille un doux sen-

' tlment à côté du désîr.

L'œil, la lèvre, Tâllure de la jeune fille annonçaient une pétulance, une ardeur extrêmes ; maïs ces vives apparences étaient contenues par un embarras charmant, par une timidité presque pénible, qui enchantaient d'autant plus le duc qu'il voyait bien qu'il en était la cause. La Ronda avait déjà posé sur la table l'affreux ragoût qu'elle avait préparé, et Anita, tenant en main une bassine d*argènt et une aiguière en vermeil, allait présenter ^ laver au duc, lorsque Luigi del Ferro, l'écartant brusquement, s*écria :

— G*est à moi de servir Tilluslrissime, c'est un droit de ma charge.

— Vous n'êtes point de ma maison, lui dit Henri, et je ne saurais rabaisser un homme de votre importance à un service qui ne m'est dû que par les gentilshommes qui m'appartiennent.

— Laissez-le faire, dit Gennaro, il y est habitué.

» Je trouverais plaisant que le drôle ne s'empressât pas de vous servir à table, lorsque je lui permets de m'ôter mes sandales à l'heure de mon coucher.

— A votre aise, monsieur l'ambassadeur, dit Guise en se lavant les mains dans le bassin que tenait Luigi del Ferro.

Il prit cependant la serviette des mains d'Anita, et soit maladresse, soit volonté, il rencontra les jolies mains de la jeune fille et lui serra doucement le bout des doigts: mais pour que personne ne fût jaloux, il reniit la serviette à la Bonda avec un sourire et un regard qui la firent rougir comme Anita avait rougi en se sentant presser la main.

Gennaro, le nez penché sur la table, et mangeant avec gloutonnerie, ne s'aperçut point du trouble des deux femmes ; mais Luigi le comprit et se penchant à l'oreille de Guise, il lui dit tout bas :

— Vous savez que dans les conventions qui vous ont

LES OUATBfi NÀPOLITAINBS. 2^7

été remises par mon frère Tontî, il est expressément convenu que les Français ne séduiront ni femmes, ni filles.

Guise allait répliquer à cette impertinente observation, lorsque Gennaro l'interrompit brutalement :

— Que vous a-t-il dit ? s'écria-t-il en dévorant Guise du regard; c'est quelque délation contre moi, quelque complot... il veut vous entraîner dans le parti de mes ennemis. Si je le savais...

— Rassurez-vous, lui dit Guise, maître Luigi me disait qu'en outre de cet excellent ragoût vous pourriez me faire servir quelques fruits.

— D*où sait-il que j'en ai? dit Gennaro; pourquoi faitil le libéral avec ce que je possède ?...

> Monseigneur, ajouta-t-il brusquement, vous n'êtes pas ici à la cour du roi de France, ni à la table d'un cardinal romain; vous êtes chez un misérable et pauvre fabricant de fusils qui vous reçoit comme il peut. Je n'ai pas de quoi faire le prodigue.

— Pardieu 1 voilà qui est noble et grand, lui dit le duc; car si vous êtes si fort retenu dans l'emploi des richesses qui vous entourent, c'est que vous ne les considérez pas comme vous appartenant, et que vous comptez les employer à la défense et à l'approvisionnement de la ville comme chose et fortune publiques.

Gennaro releva la tête, regarda le duc^ puis Lui^i del Ferro, puis sa femme, puis Anita.

— Qu'est-ce qu'il a dit? fit-il d'une voix étranglée...

— Que vous feriez bien, lui dit Luigi, de lui servir ce que vous avez de mieux en vin et en fruits, et de faire mettre à la broche pour souper ce ^ir une de ces excellentes pièces de gibier qui pourrissent le long des murs de cette cuisine.

Gennaro n'eut pas le temps d'ordonner qu'on se rendit au désir du duc, car déjà la Ronda débouchait une bouteille d'un vin délicieux, et Anita apportait des fruits magnifiques dans une corbeille de filigrane..

— Hum ! fit Gennaro, avec quoi vivrons-nous si la famine se met dans la ville ?

~ Voici, ce me semble, dit le duc en montrant les trésors entassés dans cette cuisine, voici de quoi acheter des vivres pendant longtemps.

— Oui, dit Gennaro, quand il y en a ; les paysans ne peuvent faire entrer à Naples ni blé, ni viande, ni légumes.

— Puisque voilà de quoi les payer, dit Guise en poussant du pied ui) sac d'or qui s'çfFondra au milieu de la cuisine, voici de quoi leur ouvrir un passage, ajouta-t-il çi\ frappant sur son épée.

^ Camille, renversant d'un pied dédaigneux la ba-

lance où Tinsolent Brenpus avait jeté soq épée^, n^ point dit une plus noble parole que celle que vous yenez de prononcer, s'écria Luigi en se mettant à genoux devant Guise.

— Oui, oui, dit la Ronda, c'est le mol d'un brave gentilhomme.

— D'un héros, ajouta Anita.

Guise remercia les deux femmes d'un coup d'œil également partagé. Mais Gennaro, à qui tant d'admiration déplaisait, allait faire quelque grossière observation lorsqu'un horrible vacarme éclata encore (}ans la salle qui précédait la cuisine*.

Gennaro se prit à se désoler; la Ronda jeta loin d'elle un plat précieux en criant :

— Sainte Vierge! quelle existence! n'avoir pas une heure de repos !

— Est-ce que c'est toujours ainsi ? dit Guise.

— Toujours, lui répondit Luigi.

Guise devait çjpprendre dans cette journée â quelle entreprise dangereuse il s'était voué.

Cependant Luigi del Ferro allait ouvrir la pprfe pour connaître la cause de !a violente querelle qui coQtinuçit dans la salle voisine, lorsque Anita l'arrêta tout k Çoup fin lui disant d'une voix presque éteinte par la {erreur :

240 LISS OUATRB NAPOLITAINES.

— Juste ciel ! c'est mon père !

— A celte parole, Luigi del Ferro recula jusqu'au fond de la chambre, et Gennaro chercha d'un œil égaré quelque coin où il pût se cacher; la Ronda elle-même, qui ne paraissait pas facile à alarmer, se troubla visiblement. .

Guise vit qu'il n'y avait que lui qui pût aller au-devant de ce terrible citoyen; il ouvrit la porte et fut presque renversé par un homme qui se précipitait dans la chambre en s'écriant :

— Où sont-ils? Où est-elle?...

En parlant ainsi, le Pappone, car c'était lui, voulut s'élancer vers Luigi del Ferro, qui s'était emparé de Gennaro et qui le tenait devant lui en guise de bouclier.

Heureusement pour ces deux misérables, le duc, saisissant vivement Pappone au collet, le fit tourner sur lui-même et le lança à terre avec une telle vigueur que le noble descendant d'Hercule resta un instant étourdi du coup.

— Qui ose entrer ici, fil le duc, dans l'endroit où je suis ?

» Par la mort-Dieu, messieurs, ajouta-t-il en se tournant vers une troupe de bandits qui hurlaient à la porte de la cuisine en jetant d'effroyables regards de convoi-

LfiS OHATRË KAPOLtTÀINSS. ^41

lise sur les richesses étalées devant eux, par la mort- ^Dieu! j'apprendrai à quiconque Toublierait le respect qui m'est dû.

— Vive monseigneur le duc de Guise 1 cria Luigi del Ferre, toujours blotti derrière Gennaro.

— Le duc de Guise... vous êtes le duc de Guise ? dit Pappone en se relevant avec colère...

» Eh bien I si vous êtes quelque chose ici, je viens vous demander la tête de ce traîtrç, ajouta-t-il en montrant Luigi del Ferre.

— La personne d'un ambassadeur est sacrée, répondit &uise, et je ne permettrai pas la moindre violence contre lui.

— Eh bien! de par tous les diables, je me passerai de la permission.

Le duc allait être forcé de lutter corps à corps avec le boucher, et il est probable que cette fois il n'eût pas eu 8i bon marche de lui, lorsque tout à coup Anita s'élança au-devant de ses pas en s'écriant :

— Grâce pour lui, il n'est pas coupable!

— Comment! il n'est pas coupable ?

» N'est-ce pas lui qui m'a mis en tête de venir attaquer les Espagnols pendant que le comte de Borgia, élu capitaine-général des Napolitains, les attaquerait de son côté?

343 LES QUATRB NAPOLITAINES.

Guise^ Gennaro et toutes les personnes pérsentes demeurèrent fort stupéfaits à ces paroles.

Le duc regarda Luigi del Ferro, qui, secouant tout aussitôt sa crinière, se mit à hurler :

— Pater noster, qui es in cœlis»,.

— Silence! dit Guise avec colère; répondez, monsieur, comment se fait-il que vous, qui m'avez écrit à Rome la lettre qui m'a amené ici, vous ayez en même temps dit à monsieur que le comte de Borgia serait élu chef de la république ?

Credo in unum Deum ùmmpotentem, se mit à chanter Luigi à tue-tête.

— Me répondrez- vous? lui dit Guise avec colère...

— Vous n'en obtiendrez rien maintenant, fit la Ronda , le pauvre diable est dans un de ses accès de folie...

Guise trouva que cet accès était venu si à propos qu'il y a avait de quoi en suspecter la réalité.

Le Pappone, qui était de cet avis, n'imita point la prudence de Guise, qui se contenta de hausser les épaules.

— Je vais voir alors de quelle couleur est le sang d'un fou, s'écria-t-il en tirant l'épée et en s'élançant vers Luigi.

Il leva son arme sur la tête du grotesque ambassadeur et lui cria :

— Tiens, traître!...

LES QfTATRB NÀPOLITÀINBS. ^48

Mais il s'arrêta en voyant le visage de Luigi rester impassible pendant qu'il continuait à chanter d'une voix formidable...

— Vous voyez bien qu'il est fou, dit la Ronda,

— Oui, murmura le Pappone; mais c'est moi qui 8ui9 le plus fou de nous deux d'avoir cru à ce que ce misérable me proposait.

— Vous me direz maintenant de quoi il s'agit! reprit Gaise.

— Je vous le dirai, moi, monseigneur, fit Anita en s'adressant à Guise.

— Avant de répondre à monsieur le duc, s'écria le Pappone, tu m'expliqueras, je suppose, ce que signifie l'envoi de ces deux anneaux?

— C'était une espérance folle à laquelle il ne faut plus songer, reprit Anita.

— Quoil dit le Pappone en baissant la voix, mon duché dlschia, ton mariage avec Melchior de Borgia...

•- Jamais, mon père, dit Anita, jamais!

— Il ta refusée, peut-être, dit le Pappone avec fureur...

— Non, mon père, reprit Anita doucement, c'est moi c[ulne veux plus...

-Toi?...

— Mon cœur n'est plus avec lui, ajouta-t-elle doucement en cachant son visage dans les mains de son père.

La Ronda fronça ses noirs sourcils et laissa échapper un sourire de mépris.

Le Pappone regarda autour de lui de Tair d'un homme qui demandd à tout le monde Texplication de ce qu'il vient d'entendre.

Il rencontra alors les yeux du duc de Guise attachés sur Anila avec une expression tout amoureuse.

— Ahl fit-il sourdement... Ah! ah! répéta-t-il après un moment de silence...

> Ah diable! ajouta-t-il un moment après..

Puis il regarda Guise et sa fille, se gratta l'oreille, comme s'il combinait ensemble les nouvelles idées qui se présentaient à lui.

Guise le comprit, et craignant quelque démande indiscrète, se hâta de lui dire :

— Mais, qu'est-il arrivé de votre attaque contre les Espagnols?

— Il en est arrivé que je me suis avancé avec la confiance d'un homme qui se croit soutenu...

» Je croyais les trois quarts des troupes espa^oles occupées à combattre contre la ville, et le canon, qui retentissait de tous côtés, devait me le faire croire... Point du tout, ce bruit infernal n'était dirigé que contre une misérable barque, si bien que lorsque je me suis

élancé hardiment sur les postes espagnols, je les ai trouvés parfaitement occupés.

> Au bout d'une heure de combat, une troupe de cavaliers tombait sur mon arrière-garde, si bien que je me suis trouvé enfermé entre la ville et les postes

> C'était bien le moins que la ville pour laquelle je venais combattre me donnât asile; mais j'étais du côté de Tottine où commande ce traître de Pepé Palombe, qui m'a laissé écharper jusqu'au moment où des deux mille hommes que j'avais emmenés, il n'en restait plus que cinq cents... Alors seulement il a baissé les barricades et ouvert les portes.

> C'est lui qui m'a appris votre arrivée et celle de ce misérable Luigi, qui n'est pas si fou qu'il veut bien le faire croire; car voyez de quel air il nous écoute depuis qu'il peut recueillir ici quelques renseignements bons à vendre aux Espagnols...

— Te Beum laudamuSj entonna tout aussitôt Luigi del Perro.

— Silence ! lui cria Guise d'uifi ton de mépris. Luigi continua.

•* Jetez ce malheureux à la porte, fit le duc. Deux des estaliers de Gennaro s'avançaient pour obéir «l'ordre de Guise; mais le capitaine-général trouva mau

t4S LES OrÀTKB 9APOL1TÀ15BS.

va» qu'on cxccnUit ëan sa maiaoo on ordre qu'il n'avait pas dooDê, et il leur coomiaiula de ae retirer.

Ce qui ae passait dans celle cuiaine était pour ainsi dire une représentation en petit de l'immense anarchie qui régnait dans la ville de Naples.

Luigi del Ferro, ae sentant soutenu par Gennaro^ continuait à chanter à tue-tête pendant que la Rouda calmait, avec toutes aortes de regarda caressante ei de douces paroles, la colère qui s'était peinte sur le viaage du duc de Guise.

De son côté, Anita racontait k son père comment, partie avec Carniole, cachée par lui au bord de la mer> ^e avait été rencontrée par Borgia, s'était embarquée avec lui et avait été enfin recueillie dans la barque du fluc de Guise.

Sans doute, Anita avait arrangé son récit de façon à apaiser la colère de son père, et probablement elle

LES QUÂTRB NAPOLITAINES. 247

avait fait luire à ses yeux des espérances qui flattaient la superbe ambition du prétendu descendant d'Hercule, car il finit par lui répondre :

— Si c'est ainsi, je pardonne è Camiole de t'avoir amenée ici.

» le comprends, ajouta-t-il, qu'il n'était pour rien dans l'affaire de Borgia ; c'est à celui-ci, fll-il tout bas en désignant le duc de Guise du coin de l'œil, c'est à celui-ci qu'il faut songer maintenant.

Anita poussa un profond soupir pendant que le Pappone criait tout haut à ceux de ses bandits qui avaient pénétré avec lui dans le tourjon des Carmes :

— Allons, vous autres, rendez la liberté à mon frère Camiole.

En effet, tout le tumulte qui avait précédé l'entrée del Pappone dans la cuisine était le résultat d'un combat livré dans la grande salle, et dans lequel les bandits du Pappone avaient désarmé ceux de Gennaro et s'étaient emparés de Scoppa.

— Eh bien ! reprit le boucher, n'avez-vous pas entendu? je vous ai dit de rendre la liberté à mon frère.

A ces mots, Angelo, le frère de la Ronda, s'avança d'un air narquois, en disant :

-^ Ne sais-tu pas qu'il n'y a d'autre prisonnier dans la tour que toi, Dominico Colesi ?

t Ton frère est bien loin d'ici, mais comme c'est un homme plein de générosité et de bons sentiments, il s'est dévoué pour toi pendant que tu comptais le retenir captif pour le faire pendre.

» En apprenant que tu venais d'être battu par les Espagnols, il a craint que cette fâcheuse nouvelle ne portât le découragement et le désordre dans ta ville de Sessa, et il vient de partir en toute hâte pour cette cité, afin de la maintenir dans Tobéissance, et d'empêcher les Espagnols de s'en rendre maîtres.

— Ahl le traître, te scélérat, l'usurpateur t s'écria le Pappone, avec mille contorsions désespérées, il veut me dérober ma ville, il veut me voler mes trésors.

> Non, j'y serai avant lui, laissez-moi partir.

— Oui, oui, s'écria la Ronda, partez.

En parlant ainsi, elle avait obéi à un regard discret d'Angelo.

— C'est très-bien, reprit Gennaro, et si monseigneur le permet, je ne m'opposerai pas à ce que le futur duc d'Ischia retourne dans sa principauté.

Un nouveau regard d'Angelo avertit sa sœur de ce qu^elle avait à faire et à dire.

Elle se pencha à Toreille du duc de Guise :

— C'est un traître sur lequel vous ne pourriez compter; laissez-le partir.

— Allez, monsieur, fit Henri, et si vous trouvez Carniole, dites-lui que ce n'était pas là ce qu'il m'avait promis.

Le Pappone se dirigea vers la porte, en disant :

— Adieu, monsieur le duc, que le ciel vous protège I

— Emmenez donc votre fille, lui cria sèchement la Ronda.

Le Pappone s'arrêta, puis, après un moment de réflexion, il dit à Guise :

— Vous ne trouverez pas étonnant qu'un père ne veuille pas exposer sa fille aux dangers que je vais courir; car non-seulement il me faudra forcer les lignes espagnoles, mais encore j'aurai à combattre les traîtres qui auront suivi mon frère, et ce n'est pas au milieu des balles et des coups d'épée qu'est la place d'une jeune fille.

» Permettez-moi, monsieur le duc, de la laisser ici, 80U8 votre protection.

La Ronda pâlit, et elle allait témoigner à Guise le mé- ^ntentement qu'elle éprouvait, lorsque le duc lui dit tout bas :

-- Je la garde comme otage de la fidélité de son père.

> C'est bon, ajouta-t-il en se tournant vers le Pappone, je donne ma parole de gentilhomme que la vie de votre ^^ sera en sûreté entre mes mains.

Dominico Colesi s'éloigna tout aussitôt, rejoignit une

bonne partie de ses soldats qu'il avait laissés au pied de Tescalier de la tour, et se hèta de profiter de la nuit qui commençait à venir, pour traverser les postes espagnols et reprendre la route de Sessa.

Cependant, à peine avait-il quitté la tour, que la Ronde, ne dissimulant plus Thumeur qu'elle éprouvait de la présence d'Anita, lui dit tout haut:

— TU sais qu'il n'y a pas de place pour te loger dans la tour, la belle; ainsi, tu peux aller chercher un gîte où tu voudras.

<*- Puisque vous m'avez accordé l'hospitalité, ma belle dame, lui dit Guise en lui baisant la main, vous êtes obligée de rofïVir â tous ceux qui m'accompagnent*

> Je suis sûr que cette jeune fille se contentera du coin le p^lus modeste que vous lui oiTrirez, jusqu'à ce que j'aie pu trouver quelqu'un de convenable, sous la protection de qui je puisse la mettre.

— Quand on est jolie et riche comme Anita. s'écria tout à coup une voix rude, on ne manque jamais de protecteur convenable.

Tout le monde resta fort surpris en reconnaissant Cafniole Scoppa, qui entra la main fièrement appuyée sur son épée.

— Eh quoi ! tiit Angelo avec colère, le Pappone l'a déjà

LBS QUATaB NAPOLITAINES. S5l

atteint et chassé comme un laquais? Voilà, ma foit un beau conquérant 1

— Tout doux! tout doux! repartit Scoppa, signer Angelo, mon frôre court à son aide sur la route de Semi, et je suis resté à Naples de ma pleine et entière volonté.

— Mais pourquoi m'as-tu dit que tu voulais femparer de sa ville? dit Angelo en serrant convulsivement le manche de son poignard.

— Maître Angelo Cavaillo, repartit Scoppa d*un ton railleur, vous cachez sous ces guenilles presqu'autant de duplicité, de trahison que ce drôle de Lulgi del Ferro sous sa crinière de ibu; mais je me flatte d'avoir là, ajouta-t~ il en se frappant le front, autant d'adresse que vous.

> Je vous ai dit que je voulais m'emparer de la ville de Sessa» afin que vous eussiez Tohligeance, dans Tespoir de m'éloigner d'ici, de couper les cordes dont les handits de mon frère m'avaient lié par surprise; cette petite ruse m'a servi à deux choses : d'abord à rattraper ma liberté, ensuite à éloigner le Pappone, à qui vous ne deviez pas manquer de dire cette agréable nouvelle.

» Vous voyez que j'ai réussi, et j'espère que je réussirai aussi, en vous priant de vouloir bien donner, pour eette nuit, l'hospitalité à ma jolie nièce Anita, ainsi qu'à moi?

2S1 L<S QUAtBI NAPOLITAINES.

> J'espère qu'au besoin, monseigneur, vous vous en Cèrez un devoir.

— C'est déjà chose convenue, dit le duc, et je vous avoue que les fatigues de cette journée commencent à me faire sentir le besoin du repos.

> Veuillez donc me dire, ajouta-t-il en se tournant vers Gennaro, dans quel endroit je pourrai me reposer?

— Cette chambre, répondit Anneze, est la seule où il y ait un lit; j'espère que votre excellence voudra bien le partager avec moi.

La proposition était peu agréable, et le duc crut pouvoir l'esquiver en disant :

— Je ne voudrais déranger personne; et je ne pense pas, ajouta-t-il en souriant, que la signera Gennaro soit de moitié dans ToiTre que vous me faites.

— Ma femme couchera sur un matelas près du feu, répondit brusquement Anneze.

-* Et pendant que monseigneur partagera le lit de Gennaro, dit Carniole, ma nièce partagera le matelas de la Honda.

» Si cette chambre, ajouta-t-il en élevant la voix pour interrompre les réclamations que cette proposition allait exciter, si cette chambre est la seule où il y ait un lit, c'est aussi la seule qui soit à l'abri de visites dangereuses.

LSS QUATRfi KAPOLITÀINSS» 353

— Penses-tu que ta nièce soit si jolie, dit Angelo, que personne ait envie de troubler son sommeil pour aller lui tenir des propos d'amour ?

— Ce n'est point à cela que je. pense, repartit Garniole; mais, tout au contraire, je crois que le sommeil d*Anita conviendrait tellement à certaines gens qu'il pourrait s'en trouver qui le rendraient éternel avec un bon poignard dans le cœur.

> Monseigneur, reprit-il encore, vous avez répondu à mon frère de la vie de sa fille, il faut qu'elle repose celte nuit près de vous; demain, je viendrai vous la redemander.

En parlant ainsi, il quitta la cuisine, et bientôt, après Luigi del Ferro le suivit.

Ângelo se retira, et le duc de Guise resta encore une ibis seul avec Gennaro, la Ronda et Anita.

On nous pardonnera sans doute de donner à tous ces ^lails une si large place dans ce récit ; mais il nous iemble qu'ils disent mieux que ne pourrait le faire l'ap-

précialion la plus juste, la misérable entreprise où S'était engagé le duc de Guise, et tout ce qu'il y avait de contraste bizarre dans les mœurs hautaines et princières de ce descendant d'une des plus grandes familles de l'Europe, et la situation à la fois grotesque et dangereuse dans laquelle il s'était jeté.

Mais ce n'était pas assez de l'accueil qu'il avait reçu le matin, du singulier festin qu'on lui avait éervî, de l'apparition d'un ambassadeur tel que Luigi del Ferro, de l'arrivée d'un gouverneur de^ville tel que le Pappone, et de la présence d'un chef de gouvernement fait comme Gennaro Anneze. Le coucher eut aussi sa part de ridicule, que nous aurions cependant passé sous sileiice, si quelques-unes de ces circonstances ne se rattachaient à des événements postérieurs.

Gennaro, sans respect pour la présence du duc, et surtout pour celle d'Anita, commençait à se déshabiller, lorsque Guise lui fit une observation à ce sujet.

Alors il s'assit sur le lit, et ici nous voudrions laisser parlei^le duc lui-même, pour ne pas accepter, vis-à-vis de nos lecteurs, la responsabilité de vilains détails dont le beau Henri de Lorraine dut être le témoin.

— Allons, je coucherai tout habillé, dit Gennaro; mais je souffre horriblement de la jambe; et tu vas me panser, entends-tu, Ronda ?

LES QUATBS NAPOLITAINES. 255

Celle-ei obéit, et s'approcha de son mari dont elle défit les chausses, pendant que le duc de Guise disait à Gennaro :

- Vous avez donc été blessé dans quelque rencontre?

- J'ai été blessé, dit Gennaro, si on peut appeler blessure un trou fait par le bistouri d'un chirurgien, afin d'y mettre...

En ce moment, la Ronda développa une longue bande delioge et tira d'une petite boîte un long collier dont les perles n'avaient ni la valeur ni l'éclat de celles qu'elle portait au cou. Le duc détourna la tête avec dégoût.

-C'est un remède que l'espagnol Antonio Majos à iotrodait à Naples, dit Gennaro d'un ton satisfait, et dont je me trouve très-bien.

Le cœur de Guise se souleva à la pensée qu'il avait ^\sé les mains qui se livraient à de pareils soins. Il se tourna vers Anita, qui, assise sur un escabeau, le regardait dans une muette contemplation.

La Ronda s'aperçut que le regard du duc de Guise se reposait avec plaisir sur les blanches mains d' Anita, et elle lui cria d'une voix grondeuse :

- Puisqu'il faut te garder ici, tâche au moins d'être ^nne à quelque chose, et berce cet enfant, dont les cris nous empêcheront de dormir toute la nuit, si nous ne parvenons pas à l'endormir.

256 LES QUATRB NAPOLITAINES.

Anita se leva en rougissant et alla vers le berceau où l'on avait déposé Todieux petit négrillon dont la Ronds s'était faite la protectrice.

Anita allait poser la main sur ce berceau tout imprégné de maladie pestilentielle, lorsque Guise, qui avait déjà aperçu ce misérable enfant, s'élança vers Anita, rarréta brusquement en lui disant :

— Ne touchez pas à cela.

— Et pourquoi n'y toucherait-elle pas ? dit la Ronda. Ne peut-elle pas faire ce que je fais?

— Vous êtes la maîtresse, lui dit Guise, de risquer votre existence ou tout au moins votre beauté; mais songez que j'ai répondu à son père de la vie de cette jeune fille.

— Qui donc bercera l'enfant pendant que je suis occupée à soigner mon mari ? reprit aigrement la Ronda.

•— Moi, lui dit Henri.

Et voilà le valeureux duc. de Guise agitant le sale berceau de cette hideuse créature, pendant qu' Anita, les mains jointes devant lui, le contemplait à travers des larmes de reconnaissance et d'admiration.

Cependant, au regard que la Ronda lança sur Anita, le duc comprit qu'il avait fait une imprudence, non-seulement pour lui-même, mais pour la fille du Pappone, et il

entama la conversation avec Gennaro sur Tétat de la ville, en essayant d'y faire participer la Ronda, comme un conseiller dont il prisait très-haut les lumières et les jugements; mais la femme d'Anneze ne répondit à aucune de ces coquetteries, et garda le silence le plus obstiné.

Ce fut durant cet entretien que le duc et Gennaro firent ensemble le partage de Tautorité suprême, dont le premier était seul investi, si toutefois le titre et les attributions eussent eu quelque signification au milieu du désordre qui régnait à Naples.

Guise prit pour lui le commandement des troupes, la oomination à tous les grades et la punition des délits qui appartenaient au service militaire.

Gennaro se garda Tadministration des impôts et celle de la justice.

Le premier comptait arriver par la victoire à une popularité qui lui permettrait de soumettre bientôt à ses ordres tous ceux qui se partageaient TafTection du peuple.

Le second ne voyait que des marchés fructueux à conclure avec les fermiers de l'impôt, un droit de pillage à exercer sous prétexte de poursuivre les ennemis du peuple, ou bien, selon les circonstances, des rançons à obtenir et des grâces à vendre.

L'enfant s'était endormi, Anita s'était jetée sur le matelas étendu près du feu, Gennaro ordonna à sa femme de se coucher près d' Anita, et pria le duc de venir prendre place près de lui sur le lit magnifique du duo de Matalone.

Gennaro était dans la ruelle ; le duc se coucha tout habillé sur le bord du lit, le visage tourné du côté de la cheminée, de manière à observer la Ronda ; elle resta immobile sur Tescabeau où elle s'était assise en attendant que tout le monde fût endormi.

Bientôt les grognements de Gennaro attestèrent son sommeil. Anita ne bougeait pas, et Guise imita légèrement les ronflements de Gennaro pour faire croire qu'il dormait aussi.

Cependant, la Ronda attendit encore, comme pour donner aux dormeurs le temps de s'enraciner dans un profond sommeil; seulement, elle s'était tournée vers Anita, et Guise voyait ses grands yeux noirs luire d'un feu sombre à la lueur d'une petite lampe suspendue par son crochet de fer à la tringle qui courait le long du manteau de la cheminée.

Quand la Ronda crut être bien sûre du sommeil de ceux qui l'entouraient, elle se leva doucement et alla s'agenouiller à côté d'Anita, et resta longtemps à contempler ce jeune et frais visage.

LES QUATRE NAPOLITAINES. ^id

La lumière incertaine et pauvre de la lampe ne permettait pas à Guise de voir l'expression des traits de la Ronda, dont le visage, penché vers Anita, se trouvait tout à fait dans l'ombre.

Cependant, Guise crut voir que la Ronda avait doucement porté sa main à sa ceinture : elle y prenait un poignard...

Guise allait s'écrier, lorsqu'un gémissement douloureux, parti du berceau, arrêta tout à coup la Ronda. Elle se releva avec terreur, et Anita, s'étant agitée sur son matelas, la Ronda, pour se donner une contenance, se mit en devoir de se déshabiller.

Elle détacha les agrafes de sa robe et la laissa tomber à ses pieds.

Le duc put alors admirer la grâce et la richesse de cette taille déformée par des habits ridicules.

La Ronda elle-même parut ravie de se voir ainsi; elle alla se placer devant une riche glace de Venise qui faisait partie du magnifique butin qui encombrait cette chaml>re, et là, se tournant, se penchant de tous côtés, elle sembla s'assurer que sa beauté était capable de lutter avec celle d' Anita.

C'était un terrible homme, que le duc de Guise ; trèsbrave, très-ambitieux, très-fier; mais jamais il n'avait pu voir un visage agaçant, une tournure avenante, sans que

des pensées d'amour, des désirs de volupté ne vinsseDt eflacer de son esprit tout ce qu'il avait rêvé de grands projets et tout ce qu'il s'était promis de prudence pour les faire réussir.

En voyant ainsi la Ronda étaler devant lui des charmes qui lui avaient valu l'admiration des nobles aussi bien que du peuple, il fut sur le point d'oublier la conquête du royaume de Naples et les articles importants du traité signé avec le frère de Luigi ; il oubliait Gennaro, qui ronflait près de lui; il oubliait les soins odieux que lui avait donnés la Ronda, il eût même oublié Anita, si la Ronda n'eût ramené son attention sur elle d'une façon bien singulière. Satisfaite d'elle-même, elle voulut comparer sa beauté à celle de sa rivale endormie.

La Ronda revint vers Anita, et se pencha encore vers la jeune fille endormie; elle dévoila doucement ce sein d'enfant, et se regardant elle-même, parut se donner la préférence; puis elle posa son pied près de celui de la jeune enfant, et relevant légèrement sa robe et celle d'Anita, elle montra à Guise deux pieds délicieusement courbés et d'une élégance qui rendait le jugement difficile. La jambe d'Anita avait plus de mollesse et de rondeur, celle de la Ronda plus d'élégance et de hardiesse.

Ce bizarre examen tenait Guise si éveillé, qu'il avait

toutes les peines du monde à faire croire qu'il dormait. Il était temps que cette comparaison cessât, car Guise, bien convaincu du profond sommeil de Gennaro et de celui de la jeune fille, était sur le point de se lever pour donner la palme à la belle éveillée, au risque de revenir le lendemain sur son jugement, après le réveil de la belle endormie, lorsqu'il vit la Ronda s'arrêter brusquement et prendre la lampe : son visage, mieux éclairé, faisait voir une sombre expression de dépit; elle approcha la lumière du visage d'Anita et retomba dans sa contemplation muette.

Tout à coup la Ronda souffla la lampe. Guise ne vit plus rien, mais il entendit que la Ronda marchait encore dans la chambre; il lui sembla qu'elle allait jusqu'au berceau du petit nègre, et qu'elle retournait ensuite vers Anita.

Puis, ce fut un silence complet qui dura près d'une minute, au bout de laquelle un cri désespéré d' Anita fit retentir la chambre :

Guise se jeta à bas du lit ; Gennaro s'éveilla en criant au meurtre, à l'assassin, et presque aussitôt des coups terribles furent frappés à la porte de Carniole, qui hurlait comme un furieux.

Guise parcourait la chambre à tâtons pendant qu'Anila criait :

263 LIS QUàTBE MAPOUTA.INBS.

— Mon Dieu, mon Dieu, que m'e$t-U arrivé? Cependant la Ronda depiandait aussi d'où venait ce

tumulte.

Guise ouvrit la porte afin d'obtenir de la lumière, et Carniole et Angelo entrèrent portant chacun une torche.

Gennaro s'était caché dans la ruelle. Anita était à genoux sur son matelas, le visage bouleversé par une indicible terreur, et la Ronda, debout au milieu de la chambre, répétait d'une voix railleuse :

— Mais qu'a donc cette fille à crier ainsi?

— Qu'as-tu, Anita, que t'a-t-on fait?«dit Carmole d'un ton menaçant.

— Oui, dit Guise, qu'avez- vous? qu'est-ce donc qui vous a si fort épouvantée?

Anita jeta autour d'elle un regard vague et terrifié, et répondit d'une voix haletante :

— Je ne sais... mais au milieu de mon sommeil, il m'a semblé qu'un nain diiïbrme s'était couché sur ma poitrine... puis il m'a semblé que ses mains calleuses se promenaient sur mon sein, puis il est monté jusqu'à mon visage, et j'ai cru sentir comme des lèvres rugueuses et fétides qui se pressaient sur ma bouche... alors je me suis éveillée.

Angelo sourit amèrement et d'un air de triomphe.

Guise regarda la Ronda, qui soutint fièrement le coup d'œil indigaé qu'il lui lança.

Tous deux avaient compris que ce rêve avait sa réalité; que ce nain hideux était le misérable négrillon pestiféré qui hurlait dans son berceau.

— Allons^ folle, dit Scoppa à sa nièce, laisse-nous dormir en paix, nous en avons tous besoin.

— Et dis-lui, ajouta Gennaro en sortant de la ruelle où il était resté blotti, que si elle recommence une pareille algarade, je la fais jeter à la porte.

> La santé de Thomme le plus robuste ne résisterait pas à des peurs semblables à celles que j'ai éprouvées aujourd'hui.

— Je ne veux gêner personne, dit Anita; emmenezmoi, mon oncle, emmenez-moi.

Puis elle se tourna vers le duc de Guise, et lui dit :

— Adieu, Monseigneur 1

— Pourquoi partir ? lui dit Guise : votre père vous a confiée à moi, je lui réponds de voire vie.

— Qu'importe ma vie? répondit Anita tristement; d'ailleurs, ajouta-t-elle, je sais que je ne dois pas mourir jeune, le Gucurulle me l'a dit : il m'a dit aussi que je serais malheureuse, et il me semble que ça commence.

Elle sortit avec Carniole, la Ronda se coucha sur le mat^as, Gennaro se prit à ronfler, et Guise se demanda

Stt4 LBS QUATBK K&FOLIT&mBS.

si c'étail bien lui, le plus élégant gentilhomme de la cour, le représentant d'une famille qui avait failli mettre la main but la couronne de France, qui était couché côte k cAte d'un misérable dévoré d'ulcères, et dans cet immonde réduit tout encombré de la dépouille des nobles assassinés et pillés par ce misérable.

Un mois s'était écoulé depuis l'arrivée de Henri de Lorraine ii Naples, et déjà les Espagnols avaient été repoussés des postes avancés qu'ils occupaient b l'entrée des faubourgs; on attendait à tous moments les secours d'une flotte eiipédiée par Hazerin pour seconder l'enlreprise du duc.

Des vivres avaient été introduits, et des mesures énergiques, en faisant cesser en partie le piUage, avaient nce des habitants considérables de la

que les affaires de la république s'amë-

LES QDATBC NAPOLITAtHBS. 365

lioraieDl, ta position personn^e du duc de Guise devenait de plus en plus dangereuse.

La nuit était close, lorsqu'un bomme de haute taille, enveloppé d'un long manteau, Trappa à la porte d'une petite maison isolée.

— Qui est là? demanda-t-oQ de l'inlérieur.

— C'est moi, Hîquel Santis.

— Qui demaadez^TOus?

— Je demande Carniole Scoppa, n'esl-ce pas ici sa demeure?

— C'était sa demeure avant qu'il n'habitât le palais du duc de Guise, répondit l'enfant, mais il y vient rarement >!présent, et il n'y est pas à cette heure.

— Eh bient répondit Miquel Santis, il y viendra ce «ûi... allons, ouvre, drôte, si lu ne veux pas que j'enfonce la porte.

— Ouvre • lui, Francesco, dit dans l'inlérieur la voix presque éteinte d'une jeune fille, mais dis-lui que la maladie et la mort habitent cette maison.

Francesco, car c'était lui, ouvrit au boucher et lui transmit les paroles de la malade.

— le sais, dit le boucher en entrant, que la nièce de Carniole est atteinte d'une terrible maladie ; mais les traces qu'elle a laissées ■■

que je n'en ai plus rien à

S66 LBS QUATBB NAPOLITAIMBS.

— Ah I oontiQua le boucher en s'approchant du Ut sur lequel languissait la malheureuse Anita, on est jeune, ou est beau, on est aimé , on croit au bonheur qui vous sourit, puis un jour arrive où un souffie empoisonné passe sur vos lèvres durant le sommeil, et le lendemain on s'éveille le front chauve comme un vieillard, les yeux éraillés, le visage labouré de hideuses cicatrices, et ceux qui vous souriaient la veille se détournent de vous avec dégoût, celle qui vous aimait ne vous reconnaît plus; alors on devient méchant, cruel, vindicatif, alors...

^ Alors, dit Anita d'une voix douce et triste, on meurt et on pardonne.

Santis approcha la lampe du Ut et regarda Anita qui fit un effort pour se cacher.

— Diable! fit-il brutalement, ça va mal...

— Et toi, ajouta-t-il en se tournant vers Francesco, toi que rien n*a encore éprouvé contre ce mal affreux, tu es venu le braver?

— Oui, dit Francesco, et si je dois devenir malade, fasse Dieu que ce soit moi qui sois défiguré, car la beauté d'un homme n'est pas dans son visage. Elle est là et là, ajouta-t-il en portant successivement la main droite à sa tète et à son cœur.

» D'ailleurs, reprit-il avec un profond soupir, je ne suis pas aimé, moi.

— Pauvre Francesco! murmura Anita, tu es bon, toi...

— Non, reprit-U, je t'aime, Anita; je ne suis point comme Borgia qui, lorçque je lui appris ta maladie, m'a répondu en se détournant légèrement ;

« C'est fâcheux pour elle, c'était une jolie fille. »

— Peu m'importent les paroles et les sentiments du comte de Borgia, dit Anita. Hélas I ce n'est pas pour lui que j'aimais à être belle !

— Et pour qui donc, fit Santis en ricanant.

■«^ Pour qui? dit Francesco avec colère... pour...

— Tais-toi, Francesco, dit Anita d'une voix suppliante; ce ne serait pas bien de trahir le secret que tu as surpris dans le délire de mes rêves.

• Ce n'est pas de ma faute si je l'aime. Je ne l'ai pas voulu; c'est Dieu qui m'a inspiré cette fatale passion pour me punir de ma coquetterie passée; c'est lui qui m'a envoyé ce mal horrible pour châtier mes folles espérances.

— Serait-elle comme toutes les femmes de Naples ? reprit Santis d'un ton brutal; serait-elle affolée de ce brigand de Français, de ce prince insolent, de ce...

— Malédiction et mort sur ce Lorrain infâme, sur ce fanfaron impudent, sur ce reste dégénéré d'un grand nom! s'écria tout à coup une voix furieuse qui interrompit brusquement Santis.

9C8 LES QCATHB NAPOLITAINES.

C'était Carniole qui entrait et qui Jeta avec fureur de Gdté et d'autre son chapeau et son épée.

— Ahl lit Santis avec un rire cruel et joyeux, te voilà... ton tour est donc venu comme celui des autres ?

> Sans doute. Guise t'a chassé comme il a fait du vieux Genuino, ou bien il t'a cassé sa canne sur la télé?...

— Comme il t'a fait au milieu des liens, à la place du Harchè-Neur, dit Carniole, pour te punir de tes insolences.

> Non, maiu« Santis, le Guise, tout duc et tout prince qu'il est, ne m'a point fait cette injure; sans cela il y aurait sur mon épée une couche de plus de sang royal.

Francesco sourit en frappant dans ses mains et s'écriant :

— Bien! voilà un homme t.. . Point de poison Il'épée t l'épéc 1 à la bonne heure !

— Ohl que dites-vous, mon oncle î fit Anila en se lèvent sur son séant.

— Quoi 1 fit Santis en baissant la voix et en se penchant vers Carniole d'un air étonné, ravi, tu oserais le tuer?

Carniole regarda à son tour Santis d'un air de mépris, puis il ajouta en le regardant flxemenl :

urquoi m'as-tu fait dire de venir ici, que

— Peut-on parler?... dit Santis en montrant du coin de Fœil Anita et Francesco.

— Anita ne peut être indiscrète^ dit tristement Carniole.

> Pauvre fille 1 ajouta-t-il tout bas; avoir été si belle t et maintenant... Ah! si elle était restée ce qu'elle était, je serais mestre de camp général...

> Quant à Francesco, reprit - il brusquement , il se taira... la haine est discrète, et je ne sais pourquoi il déteste le duc plus que toi, peut-être.

— Tu^ais ce qui est arrivé ce matin au palais?

— Ce matin je faisais entrer un convoi de blé dans le faubourg de la Chiaïa, fit Garniole : mais je sais ce qui vient de m'arriver; je sais que lorsque je suis venu demander à Guise une récompense, il m'a refusé comme on refuse un laquais ; et, de par tous les saints t cela vous coûtera, mon cher monsieur le duc. Mais dis-moi ton affaire.

— Tu sais cependant l'histoire de la marquise d'Atavianne ?

— Oui, dit Scoppa.

* > Je sais qu'au mépris des passe-ports que lui avait donnés le duc, on l'a arrêtée à la porte d'Averse; que tu as maltraité ses laquais, pillé sa voiture, dévalisé ses fourgons.

— J'en avais le droit, fiti>rutalemeQt Santis, et c'est une trahison du Français que de donner des passe-ports à des nobles pour qu'ils puissent emporter leurs richesses qui appartiennent désormais au peuple.

— Si tu m'avais dit cela il y a trois heures, dit Scoppa d'un ton de mépris, je t'aurais bâtonné pour t*appreûdre à accoler le mot trahison au nom de Guise. Mais tu peux parler maintenant.

» Eh bien ! qu'est-il arrivé de cette affaire de la marquise d'Atavianne?

— Il est arrivé que le duc m'a fait mander amicalement ce matin par Gérisantes, un des Français qui sont venus après lui.

» le me suis rendu chez le duc de Guise avec quelques-uns de mes meilleurs compagnons, pour lui dire notre mécontentement. Gomprends-tu pareille trahison?

» A peine entrés dans son palais, il nous a fait entourer par ses gardes, nous a fait désarmer, et a voulu nous faire peur; mais, grâce à notre fermeté, il nous a relâchés... et...

— Tu mens comme un moine préchant la continence, dit Garniole en interrompant brusquement Sentis.

» Le duc t'a ordonné de venir, et tu as obéi, la peur dans l'âme et l'insolence à la bouche... Tu es entré ii-

brement dans son palais, et tu as crié d'un ton impudent.

» Il t'a regardé en face... alors tu as été troublé; il t'a dit que tu étais un infâme brigand, et tu as baissé la tête; il t'a menacé de te faire pendre par un pied, supplice tout à fait de ton goût pour les autres, alors tu t'es mis à genoux, tu as fait des excuses, tu as juré sur les saints, auxquels tu ne crois pas, de ne plus recommencer; alors le duc, qui est faible jusqu'à la sottise, généreux jusqu'à l'imprudence, t'a pardonné et t'a permis de sortir.

— Oui, dit Santis avec colère, mais après m'avoir fait rendre tout ce que j'avais pris à la marquise.

-r C'est ce que j'allais ajouter.

— Tu étais donc au palais?

— Non, mais je connais le duc, et je te connais aussi, toi, le plus lâche coquin de tout Naples.

» Allons, allons, continua 3coppa d'un ton dédaigneux, ne hérisse pas ta moustache, ne roule pas les yeux comme un furieux; c'est bon pour tromper Pepe Palombo et le Pione qui, parce qu'ils sont braves, croient les autres sur parole; mais je connais les drôles de ton espèce, et, pour te le prouver, je vais t'épargner le reste de la confidence que tu as à me faire. Tu es venu me proposer de trahir le duc et de conspirer contre lui.

372 LES QUATRB NAPOLITAINES.

Santis ne lui répondit pas sur-le-champ; il avait peur de la manière dont Scoppa acueillerait ses propositions, il tourna la difllculté et reprit :

— Le duc t'a donc insulté aussi ?

-*Eh bien, après? dit Scoppa.

— Que t'a-t-il fait ?

— Je te demande ce que tu es venu faire ici ?

— Est-ce qu'il vous a refusé la place de mestre de camp que vous lui avez demandée ? dit Francesco.

— Silence, enfant, dit Scopa; t'a-t-il insulté aussi, vaillant Francesco ?

» En vérité, je ne sais ce qu'il y a dans cet homme, mais tout le monde le hait et conspire sa perte.

— Et tu feras comme tout le monde, n'est-ce pas ? reprit Santis.

— Je lui avais juré fidélité, fit Scoppa d'un ton sombre, mais son ingratitude m'a dégagé de mes serments. Eh bien ! voyons, Santis, quels sont vos plans ?

— Demain, répondit celui-ci à voix basse, une insurrection éclatera au Marché-Neuf... Puisque tu connais si bien le duc, tu sais ce qu'il fera.

— II. montera à cheval et vous dispersera à coups de canne, comme il l'a déjà fait.

— Qu'il vienne I dit Santis, tous mes hommes seront là, amène les tiens, et alors nous l'attaquerons, et...

LfiS OtJATRfi NAPOLITAINES. 373

— Combien en peux-lu amener? dit Scoppa.

— J'en ai deux cents déterminés qui ne craignent ni Dieu ni diable.

— £t quelle sera la suite du duc?

— Sans doute celle qui raccompagne d'ordinaire, une demi-douzaine de gentilshommes et autant de gardes.

— Et avec deux cents hommes qui ne craignent ni Dieu ni diable, tu demandes un auxiliaire pour attaquer une troupe de quinze hommes!

Santis bassa la tête et reprit en hésitant :

— Ce n'est pas quinze hommes... vois-tu... qu'il s'agit d'attaquer, c'est lui, c'est le duc de Guise... C'est un prince... c'est...

9 Est-ce que tu ne l'as pas vu dans les dernières escarmouches où il a culbuté les Espagnols... Il ne se bat pas comme les autres... on dirait que son regard est comme un glaive qui marche devant lui...

» Il faut, pour porter le premier coup, un homme qui ait osé regarder en face les premiers princes de l'Europe.

» Toi, vois-tu Carniole... tu en as déjà tué plusieurs... Mais moi je le sens... quand je pense que ma main va se lever sur un gentilhomme, sur un prince du sang souverain, je ne sais, ma main tremble... mon sang se glace... le n'oserai... au lieu que toi, tu en as l'habitude.

374 LB8 QUATRB NAPOLITAINES.

— Lâche I murmura Scoppa... Qu'importe ([ue le sang qui coule dans ses veines soit un sang royal, si ta hache le peut faire couler aussi facilement que celui des moutons que tu égorgeais jadis?

— C'est possible, mais jamais... jamais je n'oserai.

— Et c'est à moi que tu réserves l'honneur de le frapper ?

— Je ne suis ici qu'un messager, reprit Santis à voix basse... Il y a dix mille écus pour celui qui le tuera'.., on me les a proposés, et je viens t'ofTrir de partager.

— Et qui donc paie si généreusement la tête du duc de Guise ?

— Si tu veux me suivre chez le cardinal Filomarini, je pourrai t'en dire davantage.

— Chez Filomarini ? reprit Scoppa d'une voix terrible... chez le cardinal.,, chez...

n s'interrompit et demeura rêveur.

— Eh bien! soit, dit Scoppa soudainement... d'un côté ou de l'autre, je trouverai là une vengeance.

Ils sortirent, Francesco et Anita demeurèrent seuls. Dès que le bruit de la marche des deux bandits se fut éteint dans le silence, Anita se souleva sur son lit.

— Francesco, dit-elle d'une voix agitée, Francesco I Le jeune homme ne lui répondit pas.

— Quand j'étais belle, tu me répondais, Francesco, dit Anita douloureusement.

» O mon Dieu î qui m'entendra donc maintenant, si tu m'abandonnes ainsi?...

» Francesco, pourquoi ne me réponds-tu pas ?

— Parce que je sais ce que tu vas me demander, et que je ne peux pas te raccorder.

— Ce que j'ai à te demander, Francesco, est une chose juste et sainte...

— Pour toi qui l'aimes, Anita; mais pour moi qui le hais, c'est une lâcheté...

— Que veux-tu dire ? s'écria vivement Anita.

— Tu vas me prier d'aller au palais du duc pour l'avertir du complot qui se trame contre lui... et cela, vois- . tu, je ne le ferai pas... ajouta-t-il; non, sur mon âme! je ne le ferai pas...

— Pourquoi donc ne le ferais-tu pas ?

— Parce que tu l'aimes, Anita.

— Qu'importe, reprit la jeune fille, qu'importe que je l'aime à présent que je ne suis plus belle?...

— Et voilà ce qui fait que je le hais encore plus... car je m'étais dit : lorsqu' Anita n'aura plus cette beauté qui la ferait digne d'un trône, elle n'aura plus ces folles ambitions qui l'emportaient loin de moi; elle aura pitié de

37S LBS flUATBl NÀPOLITAIHEB.

celui qui ne l'aura pas abandonnée, qui ne la méprieeTa pas pour sa laideur,..

■ Eh bien, noni lu le sais; il ne l'aime pas, il nel'iimera jamais... mais lu l'aimes, loi.., tout ce qui le reste de ce que lu étais autrerois tu le lui as gardé; lia les pensées, ton cœur, ton àme...

> Depuis près d'un mois que je veille au chevet de ton lit, ce n'a été que pour entendre son nom dans les prières, son nom dans le délire de la fièvre, son nom à ton réveil, toujours son nom... Ah ! malheur sur luil... malheurt...

• Pourquoi SanUs ne m'a-t-il pas proposé de le frapper?... Je l'aurais osé, moit

Anita se retourna dédaigneusement et lui répondit:

— Toi, Francesco, il t'écraserait du talon de sa botte.

— 0ht ne dis pas cela, Anita, dit Francesco, ne ne pousse pas h prêter l'oreille aux propositions •'ue m^ fait Borgia.

— Borgia? s'écria Anita en se levant soudainemeal; tu as vu Borgia?...

— Eh blenl... oui.

— Malheureux I

. V -j™.. .^[]g j'y^g y^jjj frémissante, il t'a parlé

)ndit par un signe de tête.

LSS QUATRE NAPOLITAINES. 277

— Oh rinfàme!... rinfàme! dit Anita.

— Tu Tas pourtant aimé, celui-là aussi, dit Francesco avec amertume; c'était, selon toi, le plus beau et le plus brave gentilhomme de lltalie.

— Je n'avais pas vu Guise, dit Anita.

» Il te promettait une couronne.

— Je préférerais un baiser de Guise sur mon front à la couronne ducale que Borgia pourrait y poser.

— Mais qu'a-t-il donc cet homme, fit Francesco avec fureur, pour que tu l'aimes ainsi ?

— Il a, dit fièrement Anita, le courage qui marche en plein jour; il a la foi de ses serments; il a la loyauté, l'honneur, la noblesse, la générosité : tandis que Borgia, je le sais maintenant, n'a que les ténébreuses intrigues, le mensonge, l'assassinat et le poison...

— Qui diable! dit tout à coup un nouveau personnage en entrant, fait un si bel éloge de moi?

— Borgia! s'écrièrent à la fois Anita et Francesco.

— Ah 1 ah ! reprit Melchior en s'approchant du lit de la malade, Dieu me damne! je crois avoir reconnu la voix de ma belle fiancée.

» C'est donc vous? ajouta-t-il en s'approchant de la pauvre fille; c'est donc vous, ma douce et fidèle Anita? Aussitôt il se recula avec terreur en s'écriant :

— Jésus mon Dieu! quel est ce monstre?

278 LES QUATHB NAPOLITAINES.

— Je suis ta belle et douce fiancée, répondit Ânita d'une voix amère.

— Sortons d'ici, repartit brusquement Borgia ; je n'ai pas envie de changer ma figure pour un masque pareil à celui-là, dût-on me donner en retour le duché de N&ples.

» Suis-moi, Francesco!

— Malheur à toi, si tu écoutes les paroles de cet homme 1 s'écria vivement Anita.

» Demeure, Francesco, et je n'aimerai plus le duc de Guise 1 Demeure, et je t'aimerai 1 Francesco s'arrêta.

— Ne vois-tu pas, lui dit Borgia, que c'est pour le sauver qu'elle te promet son amour?

> Juge à quel point elle l'aime !

Borgia essaya d'entraîner le jeune hotome, qui résistait.

— Francesco Francesco criait Anita, je t'aime,

c'est toi que j'aime reste.

— Eh bien ! dit Borgia à Francesco, suis-moi, enfant, et elle t'aimera; sur mon honneur de gentilhomme, sersmoi comme tu m'as déjà servi, et je te la donnerai.

Il entraîna Francesco', et Anita demeura seule.

A peu près à la même heure, un homme enveloppé d'un long manteau se promenait aux abords d'une maison d'assez belle apparence. Il allait et venait en levant à chaque fois ses yeux vers une croisée éclairée et qui sans doute ne s'ouvrait pas aussi vite que Timpatlent promeneur l'eût désiré.

Bientôt il vit la lumière s'agiter daiis la chambre; il se cacha dans l'angle d'une porte en face de la croisée qu'il examinait depuis longtemps,

La porte de la maison s'ouvrit, trois hommes en sortirent.

— Nous diras-tu maintenant, dit Tun d'eux, où tu nous conduis?

— Chez le Gennaro Anneze, au tourjon des Carmes, répondit une voix qui fit tressaillir le cavalier qui s'était prudemment caché.

— Et tu dis, reprit une autre voix, que nous y trouverons ce fier Espagnol ?

— Non, repartit l'autre voix, depuis qu'Olympia, en revenant de Rome, Ta ramassé presque mourant sur la route des Marais-Ponlins, il est resté caché chez le cardinal... il nous rejoindra à la fontaine aux Serpents.

— Et il n'est pas retourné près du duc d'Arcos?

— Non, reprit celui qui paraissait conduire les deux autres, il a reçu les ordres du vice-roi par l'entremise de

C'est à peine si le cavalier tapi dans l'angle de la porte avait saisi les premières paroles de cette réponse.

Ces trois hommes parlaient en suivant la rue de l'Annonciade, et il. ne put entendre le nom qui fut prononcé.

Il parut un moment disposé à les suivre, mais le bruit de la fenêtre qui s'ouvrait l'arrêta tout à coup.

Une ombre parut à la croisée.

— C'est moi, Casta, dit le cavalier.

— Silence, monseigneur, ils pourraient nous entendre...

— Qui donc accompagnait votre grand-père le vénérable Genuino?

— C'était Pepe Palombo et le Pione; ils sont restés en grande conférence pendant plus d'une heure, et naon grand-père vient de me dire qu'il se rendait au conseil pour les affaires publiques.

— Le conseil a le jour pour s'assembler, dit le cavalier.

et il ne se réunit pas d'ordinaire chez Gennaro, pour y rencontrer des Espagnols. Il y a quelque complot dans tout ceci; mais au diable les affaires!

» Ouvrez-naoi votre porte, Casta. La nuit est froide, même pour celui que votre amour brûle d'un feu dévorant.

— La porte est fermée à double tour, et je n'ai point la clef... mais voici qui vous conduira près de moi.

Casta jeta une échelle de soie au cavalier qui attendait dans la rue, et celui-ci fut bientôt près de la jeune fille.

La fenêtre se referma sur eux, et le cavalier se débarrassa de son vaste manteau.

— Tu es belle et charmante comme les anges, Casta, lui dit-il en l'attirant doucement dans ses bras. Je t'aime, enfant, et je voudrais avoir une couronne pour te la donner...

— Non, monseigneur, dit la jeune fille, je suis folle et coupable.

> Mon Dieu, ajouta-t-elle en levant les yeux au ciel, vous savez si je l'ai voulu, vous savez si je me suis défendue contre ce sentiment impérieux, car je suis nonseulement coupable envers moi, je suis aussi coupable envers un autre.

» J'avais donné nion amour à don Félix de Médina, ou plutôt je croyais le lui avoir donné, parce qu'il élaif

beau, brave et qu'il m'aimait)... Mais vous êtes venu, {lenri, et j'ai senti que je n'avais point aimé; votre regard, monseigneur, a été comme le soleil qui montre sa route à celui qui s'égare dans les tépèbres, Je vous ai vu...

• Ah ! dites-moi pourquoi je vous ai aimé ainsi à votre premier regard, pourquoi s'est effacée tout à coup dans mon cœur ma haine pour les étrangers, la crainte que mon vieux père m'avait inspirée contre vous... Dites-moi poiirquQi je ne me suis plus senti de pitié pour les douleurs du Pione qui m'aime, lui aussi; dites-moi pourquoi il m'a semblé que tous les serments que m'a faits don Félix n'étaient que des mensonges...

» Oh! dites-moi pourquoi je vous aime ainsi?

-T- C'est que tu as compris que seul je t'aimais comme tu mérites d'être aimée, enfant.

£1 Guise, car c'était lui, la fit asseoir à ses côtés et prit ses mains dans les siennes.

-r- Ce n'est pas cela, monseigneur, dit Casta d'une voix douce et triste; ce p'est point parce que vous m'aimez que je vous aime; car, ajouta-t-elle en posant sa main sur son cœur, je ne suis pas heureuse; mais n'importe, voyez-vous, je vous aime, moi... C'est assez... Vous m'oublierez sans doute... mais je vous aurai aimé...

» Oh I monseigneur, mopsejgneur, vous aurez pitié (Je

LES QUATKB NAPOLITAINES, 283

moi, et le jour où tu m'abandonneras, Henri, tu me tueras, pour que je ne commette pas un crime de plus en me tuant moi-fnême.

- Pourquoi ces sinistres pensées, enfant? reprit Guise. -r C'est qu'il en est tant d'autres et plus nobles et plus

riches et plus belles que moi, qui t'aiment, monseigneur, > Crois-tu que tous les jours à l'église je ne vois pas les regards de toutes les femmes attachés sur toi?... Vous saluez les plus nobles, vous souriez aux plus belles... Henri.

— Et je ne regarde que toi, ma blanche et douce fée, lui dit le duc en déposant un baiser sur le front de Casta.

Elle tressaillit.

Est-ce vrai, reprit-elle d'une voix tremblante, que vous

avez aimé une princesse de Mantoue et que vous lui avez promis de l'épouser?

» Est-ce vrai que vous êtes marié avec la comtesse de Bossut et que maintenant vous voulez rompre ce mariage? Est-ce vrai enfin que vous êtes venu conquérir ce royaume pour l'offrir à la belle Anne de Pons? — Ce sont là mille bruits ridicules et faux, dit le duc, il n'y a de vrai que mon amour pour toi...

> Oh I que je devienne le maître de ce royaume, et cette couronne, que j'aurai conquise, ne sera ni pour 1* princesse de Mantoue, ni pour Honorine de Bossut,

284 LBS QUÀTRB N APOLITAINBS.

ni pour Anne de Pons; elle sera pour toi, Casta, je le jure...

— Ne me jurez rien, monseigneur, dit Casta, vous n'avez pas de devoirs à remplir envers moi...

» Vous aviez mon amour avant de me le demander, mes regards vous Tont dit avant que vous ayez cherché à l'apprendre; et lorsque vos yeux fixés sur moi semblaient me trouver belle, je n'ai pas attendu vos prières pour vous faire savoir que tout mon être vous appartenait...

» Ne me jure rien, Henri; mon âme, ma vie, mon honneur, tout est à toi. Tu ne m'as rien pris, je t'ai tout donné.

» Ne me jute rien, car lorsque viendra Iç jour où tu'm'abandonneras peut-être, je ne veux pas avoir à te reprocher d'avoir manqué à ta parole, je ne veux pas que tu sois traître envers moi, je veux mourir avec la pensée que tu es grand, noble et bon, et que moi seule j'ai été coupable. Non, monseigneur, ne me jurez rien... laissez-moi vous aimer.

— Enfant céleste, lui dit Guise en se mettant à genoux devant elle, que Dieu me maudisse si jamais je flétris tant de chaste confiance par un lâche abandon.

— Tu m'aimes donc un peu, mon beau cavalier, lui

LES QUATRE NAFOLrTAINES. SS5

dit Casia d'une voix enivrée, mon brave capilaine, mon beau héros?

— Oui, je t'aime, enfant, et ma vie t'appartient...

— Ne me fais pas croire à tant de bonheur, lui dit Casta... ne joue pas ainsi avec mon cœur, la joie le l)riserait aussi vite que la douleur... Reste là à mes pieds, que je te voie, que je l'adore...

Elle se mit alors à jouer avec les longues boucles blondes de Guise, lui disant à chaque instant :

— Je t'aime je t'aime je faimel...

Casta venait de prendre cette lële adorée dans ses mains, et elle allait à son lour déposer sur ce front, qui rêvait une couronne, le premier baiser qu'elle eût accordé à Guise, lorsque tout à coup une voix douloureuse et désolée retentit au pied de la renétré.

— Casta I Casta I disait cette voix,

La jeune fille se leva soudainement, l'oreille tendue, le regard efTaré, comme une bicbe que le son du cor vient surprendre dans la profonde solitude des bois.

Guise lui Ht signe de se taire,

— Casta I bonne Caaial répéta la même voix; pitié... ealenda-moi I

— Miséricorde t dit Casta, je reconnais cette voix; c'est celle d'Anita, qui a disparu depuis le jour où elle éiïii avec vous au lourjon des Carmes.

— Que nous importe? dit Guise; laisse appeler cette fille importune.

La Ronda m'a cependant dit que vous la trouviez belle, monseigneur, fit Gasta en le regardant d'un air soupçonneux. Je vais lui ouvrir.

— Ohl non, dit Guise, ne lui réponds pas, et elle se fatiguera bientôt.

— Impossible, reprit Gasta; cette lumière lui dit que je ne repose pas encore. Et puis, continua-t-elle en se dégageant de Tétreinte de Guise, voilà bien longtemps que je ne Tai vua: pHe paraît souffrir...

A ce moment, Gasta s'arrêta en poussant un cri... Guise venait d'éteindre la lampe indiscrète qui trahissait la présence de Gasta dans la chambre. La jeune fille murmura d'une voix éteinte :

— Oh! monseigneur, qu'avez-vous fait?

Le duc ne répondit pas; mais la voix qui gémissait au pied de la fenêtre s'écria avec colère :

— Ohl maudite sois-tu, Gasta, pour avoir été sans pitié pour ta sœur d'enfance!

Gasta voulut de nouveau courir vers la fenêtre, mais elle était déjà dans les bras de Guise qui la retint en lui disant :

T-, Gasta, moi aussi, je t'aime, je t'aime!

Pendant que Camiole Scoppa suivait Miquel Santis chez le cardinal Filomarini, tandis que Borgia entraînait Francesco, et que Guise, insoucieux des dangers qui pouvaient le menacer, oubliait le soin de son entreprise et de sa propre sûreté près de la belle Caste, une nouvelle iûlrigue se tramait contre lui dans le tourjon des Carmes, où pour la première fois il avait reçu l'hospitalité.

Là se trouvaient réunis des hommes depuis longtemps habitués à se considérer comme ennemis, mais qui semblaient avoir oublié leur haine pour se réunir dans une même pensée de trahison : c'étaient Gennaro Anneze, Genuino, le capitaine Pepe Palombe, et un homme soigneusement enveloppé dans son manteau espagnol.

Selon son habitude de prudence, Gennaro ne les avait point introduits dans l'arrière-cuisine où il entassait ses trésors. Prêt à trahir celui qu'il avait lui-même appelé à Naples, il craignait la trahison de ses complices, s'ils dé-

288 ES QUATRE N APOLITAINES«

couvraient jamais quelles immenses richesses il avait accumulées par la confiscation et le pillage.

Du reste, des trois hommes que Guise avait vus sortir de chez Genuino, Palombe seul avait accompagné le vieillard jusque chez Gennaro Anneze; le Pione avait refusé de le suivre.

La Ronda s'était assise dans un coin, et, l'aiguille à la main, elle semblait tout absorbée par un travail de couture. Angelo, son frère, qui venait d'introduire les nouveaux arrivants, avait fermé la porte et s'était retiré.

Gennaro, toujours sombre, inquiet et chagrin, fit signe aux nouveaux venus de s'asseoir autour d'une table près de laquelle il se trouvait à leur arrivée.

— N'y a-t-il ici que ceux qui doivent s'y trouver? dit l'inconnu d'une voix grave, et les chefs du peuple de Naples ont-ils l'habitude d'admettre les femmes à leurs délibérations?

— Ma femme est ma femme I répondit Gennaro brutalement! elle est la moitié de moi-même; ce que la fortune peut me donner de pouvoir lui appartient comme à moi ; ce que l'avenir peut me réserver de misère sera son partage ; il est bien juste qu'elle sache ce que je vais décider de notre existence.

L'inconnu se leva, ramena tout à fait son manteau sur son visage, et reprit d'un ton grave :

-— En ce cas, je me retire, messieurs.

— Un moment, reprit Pepe Palombe, je n'ai pas fait cette démarche, je ne me suis pas décidé à venir dans le tourjoQ des Carmes pour le plaisir de faire une vaine promenade ; il faut donc que le dessein qui nous a réunis ici soit arrêté entre nous ou abandonné pour jamais dans cette conférence même.

> Je suppose^ ajouta-t-il en se tournant vers la femme de Gennaro, que la Bonda ne voudra pas empêcher cette décision^ en s'obstinant à demeurer ici malgré le vœu de ce noble gentilhomme.

La Ronda jeta un regard mêlé de colère et de mépris sur Palombo, et repartit d'une voix pleine de sarcasme :

— Lorsque le comte don Félix de Médina attendait la beUe Gasta au milieu des flots du golfe de Naples, et qu'il mêlait à ses serments d'amour les questions les plus pressantes sur ce qui se passait dans notre cité, il ne trouvait pas les femmes si inutiles qu'aujourd'hui au succès de sa politique.

— Julio Genuine ! s'écria don Félix avec colère, en mettant la main sur la garde de son épée, je suis entré dans cette maison sous ta sauvegarde, je devais y rester inconnu; comment se fait-il que mon nom y ait déjà été prononcé?.

-- Ne voQB irritez pas ainsi, don Félix de Médina, dit »• 17

290 LBS QUATRB NAPOLITAINES.

la Ronda avec le môme sourire Insolent, parce que je vous dis que les femmes sont bonnes à quelque chose.

» Vous avez été dix fois prévenu par la Casta, du jour et de rheure où Ton devait attaquer votre armée; et si elle n'est pas anéantie, c'est grâce aux précautions que vous avez pu prendre d'après les avis d'une femme ; ce soir même, vous ne seriez pas ici si Olympia ne vous avait ramassé mourant sur la route des Marais-Pootins, et si, touchée de votre jeunesse et de votre beauté, elle ne vous avait fait placer dans sa litière, et ne vous avait arracha au sommeil de mort qui commençait à peser sur vous.

> Comment vous en a-t-elle éveillé? continua la Ronda d'une voix de plus en plus amère; cela a dû être difficile, car le sommeil des Marais-Pontins est lourd ; mais la courtisane Olympia est si belle et si complaisante, c'est en même temps une mère si prévoyante et si dévouée, que Ton prétend qu'elle a détourné sur elle-même le danger dont votre amour menaçait la charmante Gasta.

— Silence, femme ! s'écria vivement Gennaro, ne jette pas tes paroles de vipère au milieu de cette discussion, et si tu veux rester en paix dans tes intrigues, laisse les autres tranquilles dans leur faute.

— Tu aurais raison de parler ajusi, s'écria la Ronda avec violence, si je disais à ces hommes que tu les as

LBS QUATBB NAPOLITAINES. 291

appelés ici pour te défaire d'abord de celui qui, dans le conseil des Espagnols, a demandé ta tête comme le premier gage d'un accommodement avec le peuple, et pour frapper ensuite ceux c^i ont accepté ces conditions.

— Trahison! s'écrièrent à la fois Genuinoet Médina, pendant que Pepe Palombô, la main sur son poignard, se tenait prêt à frapper Gennaro au moindre mouvement.

— Trahison! dites-vous, dit la Ronda en se levant fièrement, n'étes-vous pas venus ici pour Torganiser; comment se fait-il que vous vous étonniez de Ty rencontrer?

C'est donc un piège infâme? s'écria Genuino, qui ne fut point maître de la terreur qu'il éprouvait.

— Commencez votre entrelien, dit la Ronda en s'asseyant et en reprenant son aiguille, vous sortirez de cette tour sains et saufs comme vous y êtes entrés, c'est moi qui vous le jure; seulement, comte de Médina, n'oubliez pas que vous n'avez dû votre sûreté qu'à la protection d'une femme que vous ne jugiez pas digne d'entendre vos paroles.

Un morne silence succéda à cette singulière discussion : Palombe, Médina et Genuino échangeaient entre eux des regards inquiets, pendant que Gennaro, la tête basse et les sourcils contractés, laissait voir qu'il était

399 LIS QUATBB NAP0LITAINB8.

le premier à subir le joug que ses complices étaient forcés d'accepter.

Médina le premier rompit ce silence gênant pour tout le monde, et s'adressa à la Ronda :

— Puisque vous savez tant de choses, madame, lui dit-il, vous devez être instruite des desseins qui m'ont amené ici ?

— Adressez-vous à moi, fit Gennaro avec une violente expression de colère : je suis encore le maître de Naples, quoique le duc de Guise porte maintenant le titre de capitaine-général.

La Ronda voulut parler, mais Gennaro lui dit avec la

dernière fureur :

— Silence, femme î Ne fatigue pas ma patience ; n'oublie pas que l'heure pourrait venir où je me lasserais de ces rodomontades insolentes.

La Ronda ne répondit pas, mais elle frappa du dé dont son doigt était armé un timbre d'argent placé près d'elle ; au même instant, la porte s'ouvrit, et Angelo, se • montrant sur le seuil, dit d'une voix moqueuse :

— Monseigneur Gennaro Anneze a-t-il besoin de moi?

— Non, repartit la Ronda, c'est moi qui, par mégarde, ai frappé sur ce timbre; mais dis-moi, Angelo, ne sommes-nous pas bientôt au milieu de la nuit ?

'—Oui,. sœur, repartit celui-ci.

— C'est bien^ fit la Ronda en adressant à son frère un signe auquel celui-ci s'empressa d'obéir en se retirant et en fermant la porte.

— Vous le voyez, messieurs, ajouta la Ronda, le temps se passe ; il faut vous hâter, si vous ne voulez pas que cette conférence soit inutile.

Ainsi venait de se dévoiler aux yeux de Pepe Palombo, de Genuino et de Médina, le mystère de la singulière existence de Gennaro.

Tyran implacable de la cité, grâce à la position formidable de la tour qu'il occupait, il était lui-môme esclave dans cette tour, d'où il commandait à toute la ville.

Ce fut encore Médina qui reprit l'entretien : — Votre femme a raison, monsieur, dit-il en s'adressant à Gennaro, il est temps de savoir pourquoi nous sommes ici, et de nous entendre sur nos intentions réciproques, si cela est possible.

— Quelles propositions avez- vous à nous faire? dit Gennaro.

— Il a été convenu entre moi et le capitaine Pepe Palombo, repartit Médina, qu'il ouvrirait aux troupes espagnoles rentrée de son ottine.

— Et sans doute, reprit Gennaro, il a fait ses conditions pour être bien payé de ce service?

' Si j'ai fait mes conditions, dit Pepe Palombo avec humeur, c'est que je le savais décidé à vendre le tourjon des Carmes aux Espagnols, et qu'une fois ce poste important entre leurs mains, la résistance de mon quartier devenait tout à fait impossible.

— Tu oublies, Pepe Palombo, reprit Gennaro, qu'on ne peut entrer au tourjon des Carmes qu'après avoir forcé l'un des quartiers qui l'entourent de toutes parts, et que toi et tes collègues vous êtes chargés de défendre.

» Seulement, comme il eût pu arriver que l'un de tes collègues eût livré avant toi le passage qui lui appartenait, tu as pensé qu'il était prudent de profiter de l'occasion pour faire ta paix avec le vice-roi et t'assurer l'impunité.

— Tu mens! s'écria Pepe avec fureur.

— Silence tous les deuxl dit Genuino; ce n'est point une vaine terreur qui vous a poussés à traiter avec les Espagnols, c'est la haine que nous éprouvons tous pour

LBS QUATRB NAPOLITAINBS. 295

cet exécrable Français que notre faiblesse a fait le tyran de Naples.

— £n finirons-nous, dit Médina, et saurai-je enfin quelle réponse je dois porter au duc d'Arcos ?

— Ma réponse, vous l'avez, dit Genuino; je ne demande pour Naples que le droit que l'empereur Charles- Quint lui avait déjà concédé, de ne pas avoir à payer d'autres impôts que ceux qui auront été votés par les sièges du royaume : seulement dès aujourd'hui le nombre des sièges appartenant au peuple sera porté à cinq, au lieu d'un.

^ De façon, dit Médina, que vous aurez toujours la D^jorité contre les quatre sièges, dont deux appartienlient au clergé et deux à la noblesse.

-- C'a été assez longtemps, repartit Genuino, le droit ^^ la noblesse et du clergé de décider du destin du foyaume.

■^ Si ce n'est, reprit Médina, lorsque le clergé et la noblesse étaient divisés et que le peuple, en vendant la ^'oix de son siège à l'un ou à l'autre, décidait la question.

^Oui, reprit vivement Palombe, au profit de la no- Messe ou du clergé, mais toujours contre lui. ^ J'ai mission d'accepter, repartit dédaigneusement

396 LB8 QUÀTRB NAPOLITÀIKIS.

Medipa. Le duc d'Arcos et le prince don luan sont les maîtres... Ceci sera fait.

-*- Ecrivons, dit Genuino.

— C'est écrit, fit Médina.

t Mais maintenant que demandes-tu, toi, Pepe Palombe ?

•— Le droit pour le peuple de rester armé et d'élire librement les capitaines de quartier et le capitaine«général de la garde bourgeoise.

-- Ceci est encore écrit, dit Médina avec dégoût, comme un homme honteux du traité qu'il est chargé de faire, soit que les conditions lui en paraissent indignes, soit qu'il regrette de s'assoder à un acte qui n'àt qu'un

leurre.

— Diable! fit Gennaro, les choses étaient bien avancées, ce me semble ?

— Mais, reprit Médina, vous ne m'avez point encore dit ce que vous demandiez personnellement, messieurs?

Palombe rougit, Genuino détourna les yeux.

.— C'est cependant le point important, reprit Félix dédaigneusement.

-*- J'ai stipulé pour le peuple le droit de voter ses impôts, dit Genuino; je demande à être le premier surveillant de rexerciœ de ce droit. Je veux être président

LBS QUATRï NAPOLITAINES. 207

des consultes y autrement dit des assemblées annuelles des sièges.

— Et vous, messire Palombe ? dit Médina en ricanant.

— Genuino se fait le surveillant des droits qu'il a stipulés pour le peuple, répondit Palombe, il est donc juste qu'il en soit de même pour ceux que j'ai demandés aussi pour lui : je veux être capitaine-général des gardes bourgeoises.

-^ A moi l'administration 1 dit Genuino.

— A moi l'armée 1 dit Palombe.

— Pourriez-vous me dire ce qui restera au vice-roi ? dit Médina.

— Il lui restera ceci, dit Genuino : c'est que les impôts votés par nous profiteront à l'Espagne.

— C'est que les soldats napolitains, ajouta Palombo, combattront pour l'Espagne.

— C'est quelque chose, fil don Félix.

— Mais que restera-t-il à Gennaro Anneze, mon mari? s'écria violemment la Ronda.

— C'est à lui à le dire, repartit froidement Médina.

— Je ne demande pas grand'chose, dit Gennaro d'un ton humble : la confiance du peuple m'a appelé à un poste au-dessus de mes forces; je le reconnais en toute bumilité; qu'il me soit permis de me retirer dans mon obscurité, c'est tout ce que je désire.

Palombo, Médina et le vieux Genuino se regardèrent avec étonnement.

— Quoi! dit Médina, vous ne demandez rien autre cliose ? pas même une garantie pour votre sûreté personnelle dans cette ville de Naples?...

Gennaro le regarda en ricanant.

— L'air de la ville de Naples est mortel pour ma santé, répondit-il, et je souhaite que ceux qui y demeureront après moi s'y portent bien, alors même qu'ils seront garantis des mauvaises influences par leur robe de président ou leur habit de capitaine-général.

» Je quitterai Naples, et je me retirerai dans quelque ville plus saine.

— Soit, dit Médina, vous pourrez partir dès que nous serons rentrés dans cette ville.

— Non, monseigneur, reprit Gennaro Anneze; quand vous rentrerez dans cette ville, j'en serai parti.

> Vous allez me signer immédiatement trois passeports, l'un pour moi, l'autre pour ma femme, le troisième pour mon frère Angelo.

» Ces passe-ports nous livreront passage à travers les troupes espagnoles, non-seulement à nous, mais encore à tous les bagages qui pourraient nous suivre.

— Ah! dit Palombe, je commence à comprendre...

— Soit, dit Médina; car, à vrai dire, seigneur Gen-

LBS QUATRE NAPOLITAINES. 299

oaro, je ne m'attendais pas à vous trouver si peu exigeant.

~ Je n'ai pas tout dit, reprit Gennaro. J'entends que ces passe-ports soient signés du duc d'Arcos.

— J'en ai là de tout préparés, dit don Félix.

— Signés du prince don Juan d'Autriche, dit Gennaro. Médina fronça le sourcil.

— Vous défiez-vous du vice-roi ? dit-il avec hauteur.

— Signés du comte d'Ognate, continua Gennaro, et j'entends que l'on m'y désigne comme étant le trèsûdèle sujet de sa sainteté notre saint Père le pape, et c[ue cette qualité soit reconnue par le cardinal Piomtoo, son ministre, qui se trouve maintenant au fort Saint-Elme.

— Vous êtes fou ! maître Gennaro, dit Médina.

*-- Non, monseigneur, mais je ne veux pas qu'à une lieue de la ville le duc d'Arcos, au mépris de sa signa- ''^fe, puisse me faire arrêter et pendre, comme c'est votre ^ïésir. Peut-être le ferez-vous malgré toutes mes précautions, car vis-à-vis de nous autres, misérables gens du P^^ple, vous faites bon marché de votre honneur.

> Mais, si vous faites cela quand le cardinal aura signé •^on passe-port, vous aurez arrêté le sujet d'un souve- ^in étranger, vous aurez méconnu la signature du ministre de sa Sainteté ; et, vous le savez, monsieur Me-

300 LIS QUATRl NAPOLITAINES

dina, il y va do rexcommunication et de la damnation éternelle; et vous penserez à votre salut dans l'autre monde» comme je pense ao mien dans cehti*ci.

Médina, qui jusqu'à ce moment avait traité cette affaire avec, le plus profond dédain, devint silencieux et repartit :

— Ceci est grave, monsieur; je ne suis pas en mesure d'accorder tout ce que vous me demandez.

— La vie sauve, voilà tout, dit Gennaro avec une humilité railleuse.

— Et le droit d'emporter les immenses trésors que vous avez accumulés ici par vos effroyables pillages?

— Aussi, dit Gennaro sans s'irriter des paroles de Médina, je ne demande ni la place de président des consultes, ni celle de capitaine-général.

-* Eh bien 1 dit Médina, demain ces passe-ports vous seront apportés ici par moi.

— Le tourjon des Carmes vous sera livré une heure après, dit Gennaro.

— Jamais, dit la Ronda en se levant avec colère. C'est une trahison contre le duc de Guise, et...

A son tour Gennaro frappa avec force sur un timbre placé près de lui. Angelo parut aussitôt...

— Angelo, lui dit-il, le conditions dont nous sommes

convenus entre nous sont acceptées... Fais comprendre à ta sœur qu'elle n'a rien à y contredire. Médina se mit à rire et dit tout bas à Genuino : — Ce garçon me paraît remplir ici le rôle du siège du peuple dans l'assemblée des consultes. Comme l'autre faisait pencher la balance tantôt pour le clergé, tantôt pour la noblesse, celui-ci est de même tantôt pour la femme, tantôt pour le mari.

La Ronda pendant ce temps était restée immobile, mesurant tour à tour son mari et son frère d'un regard irrité. Ses lèvres frémissaient de colère, ses yeux lançaient des flammes, ses sourcils contractés semblaient se hérisser.

— C'est comme ça, lui dit impudemment Angelo.

— Oui, ajouta Gennaro d'un ton moins sévère. Assiedstoi, femme, et laisse-nous terminer cette affaire en paix.

— C'est bien, repartit la Ronda d'une voix sourde. Elle se remit à sa place, reprit son travail de couture,

et parut être devenue sourde et muette pendant que Médina arrêtait avec les traîtres Genuino, Pepe Palombo et Anneze, les précautions nécessaires pour que le duc de Guise tombât avec la ville de Naples dans les mains des Espagnols.

80) LIS OUÀTRl NAPOLITAINBS.

La nuit était déjà avancée lorsque Guise rentra dans son palais.

Le duc traversa d'abord un vestibule où veillait une sentinelle, et arriva dans une salle assez pauvrement éclairée par une lampe suspendue au plafond.

Quelques soldats'et quelques lazzares y dormaient sur de longues baQquettes.

Gérisantes, qui les commandait, salua le duc en lui disant :

— Vous avez été bien longtemps, monseigneur; nous commencions à craindre pour votre altesse.

— Pensez-vous, lui dit Guise en lui rendant amicalement son salut, qu'on puisse visiter en quelques minutes les postes d'une ville comme Naples ?

— Vous devriez du moins permettre à quelques-uns de vos officiers de vous accompagner; il peut se trouver un misérable qui ose attenter aux jours de votre altesse.

et ce serait un affreux désespoir pour ceux qui vous aiment, s'il vous arrivait malheur.

— Vraiment t lui dit le duc en souriant; vous êtes bien préoccupé de mes dangers, monsieur de Cérisantes; je vous remercie, et je reconnaîtrai cet intérêt; mais permettez-moi de remettre ce soin à demain, j'ai besoin de quelque repos.

— L'heure de vous reposer n'est pas encore venue, monseigneur, repartit Cérisantes en souriant à son tour, car il y a quelqu'un qui vous attend dans votre appartement.

— Au diable l'importun, quel qu'il soitl fit Guise : n'aije pas mes audiences publiques pour ceux qui veulent me parler ?

— Une voix si douce que celle qui a demandé la faveur de vous voir, repartit Cérisantes, eût eu peine à arriver jusqu'à vous à travers les rumeurs de vos audiences publiques, et des pieds si petits et si délicats que ceux de la personne qui vous attend auraient trop souffert à attendre durant deux heures le moment de vous approcher. "

— Par saint Côme, dit Guise en s'approchant familiè rement de Cérisantes, è'est donc une femme ?

— Oui, monseigneur.

— Et vous I9 dites jolie ?

904 L18 QUATRE If APOLITÀINSS.

— Je rignore; elle a absolument voulu garder sou voile; mais j'ai entendu sa voix, j'ai vu ses pieds : et la voix a un timbre de quinze ans» les pieds sont ceux d'un enfant.

Guise devînt sérieux, une vive curiosité le poussait à entrer, une sorte de remords secret semblait aussi le retenir.

Tout à coup il parut prendre un parti violent.

— Entrez là, dit-il brusquement à Cérisantes, dites à cette femme que je ne puis pas, je ne veux pas la recevoir.

— Vous, monseigneur? dit Tofficier avec surprise.

— Oui, moi, dit Henri tristement. Pauvre Casta! ^jouta-t-il à voix basse.

> Entrez, Cérisantes, reprit-il vivement; renvoyez cette femme... je ne veux pas entendre cette douce voix, voir ces pieds d'enfant... non, ce serait infâme.

Cérisantes obéit et le duc resta dans Tantichambre. 11 se retira dans un coin après s'être enveloppé de son manteau pour ne pas être reconuu.

Quelques minutes se passèrent sans qu'il vit revenir personne.

— Dieu me damne, dit-il en se pencbant vers un des lazzares qui était couché par terre et qui Texaminait

LBS QUATBB NAPOLITAIffBS. 305

d'un œil curieux, Dieu me damne si Gérisantes ne profite pas de Toccasion que j'ai refusée.

— Toute occasion est bonne, reprit le lazzare, pour qui a un grand dessein à mettre à exécution; aussi sont-ils bien fous ceux qui, ayant juré de vous exterminer, vous ont laissé si paisiblement rentrer dans votre palais.

~ Et, par Dieu, fit Guise, c'est toi, Scipion, mon fidèle capitaine des lazzares... Comment se fait-il que je te trouve ici? D'ordinaire, tu choisis des postes plus dangereux.

— Oui, répondit le Pione de cet accent incertain qui pouvait faire croire qu'il n'avait pas la conscience de ce qu'il disait, oui, quand le jour luit et qu'on peut se battre; mais la nuit j'ai un autre poste que cependant j'ai quitté pour vous.

— Et lequel, mon brave? lui dit Guise en s'asseyant près de lui.

— Monseigneur, c est un banc de pierre au seuil de la porte de celle dont les yeux sont mes étoiles.

— Et là, mon bel amoureux, que fais-tu ? lui dit le duc qui se plaisait à la conversation de ce jeune bomme, <lont il avait dix fois admiré le courage et dont il avait deviné l'intelligence et le dévouement sous l'apparent idiotisme de son allure, de son regard et de sa parole.

— Je pense à elle, qui dort au-dessus de ma tête; et

306 LkS QUATBB NAPOLITAINES.

quand je m'endors, il me semble la voir sourire sur mon front.

— Tu l'aimes donc bien ?

— Si elle avait voulu être reine de Naples, je serais roi; elle n'a pas voulu, je suis resté lazzare.

•— Et qui t'a donc fait quitter cette nuit ta pierre accoutumée?...

^ Elle m'a dit ce soir : c Va au palais de Guise; on » trame des complots contre lui : tu veilleras... »

— Elle me connaît donc !

— Oh 1 non, non, elle ne vous connaît pas, monseigneur. D'où vous connaîtrait-elle? Oh ! si elle vous connaissait... ajouta le Pione d'un ton sombre.

Au même instant une femme voilée sortit rapidement de l'appartement du duc en s'écriant avec colère :

— N'y a-t-il ici personne qui puisse me faire arriver auprès de monseigneur de Guise ?

Le Pione se leva, le duc rabattit son chapeau sur son visage.

— Laisserez-vous chasser au milieu de la nuit une pauvre femme qui ne demande que la faveur d'être entendue ?

» Mes amis, ajouta-t-elle en se tournant vers les lazzares, s'il arrive malheur à monseigneur, vous n'en accu-

LBS QDATRJB NAPOLITAINES. 807

serez que cet officier qui ne veut pas permettre d'attendre le duc.

La présence de Guise, qui se tenait toujours caché, empêcha les lazzares de répondre.

— Il me semble que je reconnais cette voix, dit tout bas le prince.

Cependant personne ne répondit à Tappel d'Anita, et Cérisantes, s'approchant, la prit assez rudement par le bras en lui ordonnant de sortir.

Le Pione s*élança vivement entre eux.

— Qui donc, s'écria-t-il, ose frapper une fille du peuple de Naples ? Laisse* cette enfant, seigneur de Cérisantes, et toi, dis-moi, qu'es-tu venue faire ici, ma pauvre?....

— Tais-toi, dit rapidement la femme voilée, mon nom doit rester caché comme mon visage.

» Mais sans doute, Scipion, Dieu t'envoie à mon aide, puisque je te rencontre ici ; car j'ai été te chercher sur la pierre où tu passes la nuit, et je ne t'ai pas trouvé,

— Elle m'avait dit de venir ici...

— Oh ! dit-elle amèrement, que Dieu écarte d'elle la malédiction que j'ai jetée sur sa tête !

— Toi, son amie, sa sœur d'enfance? dit le Pione d'une voix sévère.

908 LBS QUATRE NAPOLITAINBS.

^ Oui; car ne l'ayant pas trouvé et voyant la fenêtre de sa chambre allumée, je Tai appelée.

— Et elle ne t'a pas répondu ?

— Non... Je l'ai appelée encore, et alors elle a éteint sa lampe.

— Ce n'est pas possible ! s'écria vivement le Pione. Casta est incapable de ne pas répondre à la voix qui l'implore.

— Ne la blâme pas inconsidérément, comme j'ai fait moi-même, reprit doucement Anita, car c'était elle; si Casta avait été seule, elle ne m'eût pas laissée gémir au pied de sa fenêtre; mais avant que sa lampe eût été éteinte, il m'a semblé voir près *de son ombre s'agiter une ombre étrangère.

A ces paroles d' Anita, lé Pione tressaillit et Guise se leva soudainement.

— Une ombre étrangère ? dis-tu, répéta le Pione d'une voix altérée.

— Oui, repartit naïvement Anita, celle du vieux Ge- ' nuino sans doute ? car c'était l'ombre d'un homme.

— Un homme ! s'écria Scipion avec un cri rauque, un homme à cette heure dans la chambre de Casta î c'est impossible I tu mens, misérable...

— C'était son grand-père, te dis-je, repartit Anita d'un ton triste; car, crois-moi, Scipion, je sais aussi bien que

toi que Casta est un ange de pureté et de vertu; c'était Genuino, j'ensuis sûre; c'était ce vieillard impitoyable, qui l'aura forcée de rester sourde à la voix de sa sœur mourante.

A ce moment, le Pione se mit à rire d'une façon effrayante; les larmes et les sanglots se mêlaient à cette horrible gaîté, pendant que des mots entrecoupés s'échappaient de ses lèvres :

— Ce n'était pas Genuino... non, ce n'était pas lui, il venait de sortir avec moi pour m'entraîner à un crime, et comme je l'ai refusé, il a été rte conclure avec Pepe Palombe. . C'était... un homme... un homme... as-tu dit?

A peine le Pione eut-il prononcé ces paroles qu'il se retourna vivement vers le duc, et oubliant que celui-ci ne voulait pas être reconnu, il lui dit avec l'accent d'un désespoir déchirant :

— Ecoute-moi, monseigneur, écoute-moi; tu. m'as vu combattre et tu sais si je suis fidèle.

Je ne t'ai point demandé de récompense comme Carniole, je ne me suis pas fait justice par mes mains, comme Gennaro Anneze, je t'ai juré d'être ton serviteur, et je veux rester ton serviteur, parce que, entre tous ceux qui sont venus au secours de cette déplorable ville, toi seul t'es montré brave, juste et loyal 1 c'est pour cela que je m'adresse à toi pour obtenir justice et récompense.

810 LBS QUÂTRK NAPOLITAINES.

» Monseigneur, tu me donneras la tête de rhomme qui était cette nuit dans la chambre de Gasta, tu me la donneras, ou je ferai comme les autres, je la prendrai... ou bien je me vendrai à qui me la livrera.

En parlant ainsi, le Pione était tombé à genoux devant le duc de Guise ; son visage, toujours voilé de mélancolie et comme immobile sous son idiotisme apparent, son visage s'était illuminé d'une expression enthousiaste et d'une sublime résolution.

Guise le considéra un moment avec tristesse.

— Pauvre enfant, di(|il d'une voix attendrie, cette tête que tu demandes, prends-la, si tu veux; ta colère est juste, et ce n'est pas moi qui te maudirai le jour où tu frapperas au cœur l'homme qui a brisé dans le tien l'affection sacrée qui était ta vie.

• Toutefois, réfléchis avant d'agir, enfant : peut-être Casta est-elle innocente, peut-être cette jeune fille s'estelle trompée.

— C'est ce que je vais savoir tout à l'heure, dit le Pione en se relevant lentement.

— A qui vas-tu donc le demander ? lui dit Guise avec un léger trouble.

— A Casta elle-même, repartit le Pione; elle peut vouloir ma mort, mais elle ne me mentira pas : Casta n'a jamais menti.

LBS QUATRE NAPOLITÂINBS. 3tt

Le Pione quitta le palais du duc, et celui-ci, se tournant vers Anita, dès que le jeune lazzare eut disparu, lui dit:

— Maintenant que vous me connaissez, ma fille, veuillez me dire quel motif si puissant vous a fait venir près de moi au milieu de la nuit.

— Ce que j'ai à vous dire, monseigneur, reprit Anita d'une voix tremblante, ne doit être entendu que de vous, il faut que nous soyons seuls.

— Je ne veux pas vous offenser, jeune fille, reprit de Guise en souriant; mais, ajouta-Vil en élevant la voix, il ne manque pas de gens, n'est-il pas vrai, messieurs ? cfui blâmeront votre démarche, et qui chercheront matière à calomnie dans cet entretien mystérieux.

— Monseigneur, repartit Anita d'une voix amère, je suis maintenant au-dessus de toute calomnie : d'ailleurs, ce voile ne se lèvera pas plus pour vous, que je viens sauver, qu'il ne s'est levé pour ceux qui m'écoutent et qui voudraient me perdre.

Guise, qui cherchait à reconnaître cette voix qui l'avait vivement frappé, fit passer la jeune fille dans son appartement particulier et l'y suivit tout aussitôt.

St2 LES QUATRE NAPOLITAINES.

La leçon que Guise venait de recevoir au sujet de la Casta avait jeté un vif regret dans son âme; l'observation qu'il venait de faire à Anita était le résultat de ce sentiment; mais telle était la nature légère et ardente de cet homme, qu'il avait déjà presque oublié la scène qui venait de se passer, et qu'une vive curiosité s'était emparée de lui au moment où il avait pu remarquer la grâce et l'élégance de la tournure d'Anita.

Dès qu'ils furent seuls dans la magnifique chambre où il l'avait fait entrer, il força Anita à s'asseoir et se mit en face d'elle pour observer ses mouvements et tâcher de voir son visage.

— Eh bien ! ma belle enfant, lui dit-il, personne ne peut vous entendre, qu'avez-vous à me révéler ?

— Monseigneur, reprit Anita d'une voix grave, vous marchez environné d'embûches et de trahisons, Ae savezvous?

LKS QUATRE NAPOLITAINES. 313

— Je ne saîs^ enfant^ dit Guise en souriant, mais j'ai confiance en Dieu et en mon épée, et j'espère déjouer les complots de mes ennemis.

*- Monseigneur, reprit Anita,une insurrection doit éclater demain au Marché-Neuf.

— Ëhbien! repartit Guise, j'y serai aussitôt qu'elle; ce n'est pas la première fois que je vois la révolte face à face.

— Alors, dit Anita, vous servirez les projets de vos ennemis; leur révolte de demain est une embûche tendue à votre courage, c'est parce que l'on sait que vous viendrez l'affronter face à face qu'elle éclatera : seulement au lieu d'y trouver comme à l'ordinaire des mécontents que votre présence épouvante ou rassure, vous y trouverez des assassins dont les poignards sont prêts et dont les mousquets vous attendent.

— Ma belle enfant, repartit Guise en souriant, quand je vais à la rencontre des Espagnols hors des murs de cette cité, je suis certain de rencontrer non-seulement des poignards, mais des épées tirées contre moi ; nonseulement des mousquets, mais des canons qui m'attendent; et je n'ai pas encore pensé à reculer devant eux: et croyez-moi , les assassins sont moins redoutables que les ennemis.

— Monseigneur^ monseigneur^ reprit Anita avec in-

314 LIS OUATBE NAPOLITAIKKS.

sistance, il peut se rencontrer parmi ces assassins un homme plus terrible à lui tout seul que toute l'armée espagnole.

— Quel est donc ce héros? fit dédaigneusement de Guise. ^

— Un homme qui est habitué à répandre le sang des princes pour la vengeance des autres, et qui cette fois frappera pour la sienne :

— En vérité, fit le duc, qui devint plus grave, quel est donc cet homme dont la vengeance me menace?

— C'est un homme que vous avez ofîensé aujourd'hui même par un cruel refus.

— Garniole, n'est-ce pas? s'écria le duc avec colère; Garniole, le plus infâme des brigands qui peuplent cette ville; Garniole, qui avait fondé l'espoir de sa fortune sur la perte d'une malheureuse enfant qui heureusement lui est échappée... Mais, dites-moi, comment se fait-il?...

Le duc s'Interrompit soudainement, et, se rapprochant d'Anita, il l'enveloppa d'un regard curieux et ardent : mais Anita resserra son voile sur son visage; ce mouvement permit au duc d'examiner cette main dont la grâce et la ténuité l'avaient frappé autrefois; il se souvint aussi de cette nuit bizarre où il avait pu admirer le pied charmant de la jeune fille qui reposait près de lui, il le chercha vivement de l'œil, et Anita ne put le cacher assez

rapidement sous sa robe, pour que Guise ne crût pas l'avoir reconnu.

— Oh ! maintenant, dit-il, je ne vous ferai plus la question que j'allais vous adresser tout à Theure; je ne vous demanderai plus comment il se fait que vous sachiez les plans de trahison de Tinfâme Garniole. Quoi 1 c'est vous...

— Monseigneur, reprit Anita d'une voix tremblante et altérée, les projets de Scoppa ne sont pas ceux qui vous menacent du danger le plus terrible; il y a un homme aussi puissant que vous, d'un nom illustre comme le vôtre, et qui a juré votre perte.

— Celui-là, dit Guise, doit porter une épée, et la mienne est toujours prête à répondre à qui veut se mesurer avec moi.

— Celui-là, dit Anita d'une voix défaillante, est un homme sombre et plein d'embûches terribles; rencontrez-le demain dans la bataille et, en présence de votre année et de la sienne, il vous combattra au grand jour comme le plus loyal gentilhomme; mais viennent la Quit et la solitude, si vous passez dans le chemin où il se tiendra caché dans l'ombre, son poignard vous aura frappé avant que vous n'ayez entendu, le bruit de ses pas»

— De par tous les diables t tu me donnes une énigme

S16 LBS QUATRE NAPOLITAINES.

à deviner. Quel est donc celui qui peut allier tant de courage et tant de duplicité ?

—-Celui, monseigneur, ajouta Anita en baissant la voix, celui qui, s'il n'a pas de chances de vous rencontrer le jour dans le combat, la nuit dans vos sorties aventureuses, pénétrera dans votre maison; celui enfin qui, s'il ne peut en franchir lui-même le seuil, y fera entrer le poison.

— Borgia) s'écria Guise avec éclat, Borgiat et c'est toi qui viens me dénoncer ces projets, enfant, toi qui Tas accompagné dans cette course furieuse où il a vainement cherché à m'atteindre; toi qui l'aimes, car je te connais maintenant, Anita 1

— Vous vous trompez, monseigneur, repartit la jeune fille en se levant toute tremblante, je ne suis point celle que vous croyez,

» D'ailleurs, que vous importe ? vous êtes averti, protégez-vous vous-même.

Guise la prit par la main, et la ramenant doucement près de lui :

— Un moment, enfant, lui dit-il d'une voix caressante, laîsse-moi te remercier et te bénir; car Dieu t'a fait une âme aussi noble et aussi pure que ton visage est frais et gracieux.

r-> Laissez-moi t laissez-moi l reprit Anita d'une voix

m% QUATBS If APOLITAINflS: SIT

désespérée, voua ne me connaissez pas, vous ne m'aves jamais vue. J'ai voulu te sauver, Henri de Lorraine, rê-> prit-elle avec des larmes, parce cpie j'ai sefiti là, dans mon cœur, que tu étais loyal et bon; mais tu ne me connais pas.

*- Crois4u donc, reprit Guise en la retenant encore, que j'aie pu voir impunément cette main de fée, ce pied d'enfant, et que la Voix si douce qui me parlait chee Gen* naro ne soit pas restée gravée dans mon cœur?

— Oh t mon Dieu, mon Dieu 1 s'écria Anita chance^ lante, ayez pitié de moi, ne lui inspirez pas de me dire de ces paroles qui me brûlent et me torturent.

-- Tu souflres, enfant, lui dit Guise; ce voile t'êtoufTe^ l'air te manque...

En parlant ainsi, le duc voulut écarter le voile qui cou^ vrait le visage de la jeune fille; mais elle le repoussa en jetant un cri désespéré.

— Ah! monseigneur, Jui dit-elle avec indignation, je vous apporte la vie; voulez-vous me donner la nnort?

^ — La mort, répéta Guise, parce que j'ai voulu revoir une fois encore ce charmant visage, qui bien souvent m'a souri dans mes rêves; la mort, parce que j'ai voulu m'assurer que celle que je dois bénir comme un ange»' protecteur est la belle Anita ?

Guise entendit des sanglots douloureux s'éehapper du>

IIS LBS OUATRI NAPOLITAINES.

voile impénétrable qui lui cachait le visage de la jeune fille; elle parut enfin surmonter sa douleur, et répartit d'une voix presque éteinte :

— Anlta est morte, monseigneur.

> Si le souvenir de sa beauté vous plaît, si le souvenir du dévouement d'une pauvre femme inconnue vous semble mériter quelque reconnaissance, confondez ces deux sentiments et adressez-les à un être imaginaire que vous nommerez Anita, si vous voulez, mais qui ne sera pas elle, car la pauvre Anita est morte, et moi vous ne me verrez jamais.

— £9t-ce ta volonté, enfant? lui dit Guise d'un ton grave; ne dois-je donc point connaître celle qui vient de me sauver, si lu n'es pas Anita ? Ou bien, si tu es cette charmante fille, ne dois-je plus revoir le frais visage qui m'a le premier souri dans cette ville?

— Je vous ai dit tout ce que je devais vous dire, monseigneur, dit la malheureuse...

> Adieu pour toujours au nom d'Anita et au mien.

— Sois donc bénie devant Dieu, reprit le duc en se levant et en la conduisant vers la porte.

La jeune fille allait en franchir le seuil, lorsqu'elle recula avec épouvante.

En effet, une voix rude et alûère se faisait entendre dans la salle des gardes qu'elle devait traverser.

LIS QUATRE NAPOLITAINES. dl9

— Qu'est-ca <ïue cela ? fit Guise, étonné de répouvante de la jeune fille.

— C'est elle! elle... murmura Anita en reculant comme devant un fantôme; c'est elle qui m'a perdue, c'est elle qui m'a tuée, car j'ai compris enfin le sens de ce rêve horrible qui m'étouffait dans la maison de Gennaro, j'ai compris quelles étaient ces mains redoutables qui par* couraient mon sein, ces lèvres hideuses qui pressaient les miennes!... c'est la Ronda, monseigneur!...

Puis se tournant tout à coup vers Guise, elle dit avec une rage désespérée :

— Qu'est-ce que cette femme vient faire ici ? Est-ce que tu l'aimes, Henri de Lorraine ?

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