‹ Les quatre NapolitainesChapitre 2 sur 13 · MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS · texte numérisé non relu

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS

RUE YIVIBNHB, S BIS

GuiM eut h peine le temps de pousser Ânita derrière les vastes tentures de son lit, car la Ronda entra tout à coup avec impétuosité»

En se trouvant en face du duc, elle s'arrôta et parcourut la chambre d'un regard soupçonneux : son œil \> brait, ses narines étaient gonflées, sa respiration haletante.

— Vous étiez seul, n'est-ce pas, monseigneur? Iii dit^elle à haute voix^

— Sans doute, répondit Henri avec quelque embarras.

— En ce cas, reprit la Ronda, il est inutile de laisser

d LIS OUATRE NAPOLlTAtNBS.

cette porte ouverte pour faire sortir ceux que je croyais être avec vous.

Aussitôt elle-même ferma la porte avec violence, et se jetant sur un siège, elle reprit d'une voix ttemblante :

— Laissez-moi respirer un moment, Henri , car la course est longue du donjon des Carmes à ce palais, et il m'a fallu revenir sur mes pas, puisque l'entrée secrète de vos jardins était fermée; il m'a fallu aussi, ajouta la Ronda d'un air soupçonneux, me disputer avec ce Gérisantes qui garde la porte avec plus de soin qu'un chien, avec autant d'insolence qu'un laquais; et pourtant vous étiez seul, n'est-ce pas, monseigneur?

— Je vous Tai déjà dit, madame, repartit Guise avec humeur; mais si vous avez quelque secret à m'apprefidre, ce lieu n'est pas convenable pour une conversation. Suivez-moi.

— Ah ! dit la Ronda en se levant soudainement, il y a quelqu'un ici.

-— Il n'y a personne, reprit Guise, mais il y a trop près d'ici le page qui couche sur le seuil de ma porte pendant que je dors; il peut vous entendre.

— Ah 1 fit la Ronda dédaigneusement^ vous ne preniez pas ces précautions pour votre sûreté, lorsque vous demeuriez au donjon des Carmes, et vous n'en aviez pas

Iti OttATRÈ NAPOLiTAtNfiS S

besoin alors; car, moi; je veillais suf vous, Henri... On m'aurait mille fois tuée avant que d'arriver jusqu'à toi.

— Silence, silence! reprit Guise... Je vous ai dit qu'on pouvait vous entendre.

— Puisque je suis ici, monseigneur, reprit la Ronda d'un ton sombre, il m'Importe peu qu'on sache maintenant pourquoi je suis venue et à quel titre je suis venue.

» Ohf monseigneur tïenri de Guise, ajouta-t-elle avec une douiourérnse colère, que sont dévenus les serments que tu mé faisais lorsque je le promettais de veiller pour toi et de l'aîder à conquérir une couronne que tu feras peut-être partager à une autre ?

Guise était horriblement embarrassé.

n s'approcha doucement de la Roiidâ, et lui dit à voix basse :

— Ma belle Êonda, ne saVez-vous pas que Tamour se plait au mystère, et que le mîén polir vous ne veut d'autre confident que toi. Ainsi, parlez bas... car je vous Tai fit, mon page est là.

— Eh bieni monsieur, renvoyez-le, ou plutôt, ajouta Vivement la Ronda, c'est inutile h présent, il en a assez entendu pour qu'il sache qui je suis et ce que je suis.

> Hais laissons cela, car je ne suis pas venue dans votre palais pour vous faire des reproches. Le désespoir

4 LBS QUATRB NAPOLITAINES.

remplit mon âme, Henri, mais mon amour est plus fort que mon désespoir... > Savez- vous quel danger vous menace?

— J'en connais beaucoup, dit Guise, charmé de tourner cet entretien sur des choses sérieuses. Le Gamiole conspire, m'a-t-on dit, Borgia a promis ma mort à don Juan.

— C'est peut-être vrai, reprit dédaigneusement la Ronda, mais tandis que Seoppa ameute contre toi quelques misérables bandits, tandis que Borgia cherche quelque main obscure pour te verser du poison... les chefs de cette cité la vendent aux Espagnols, et avec la cité ils leur vendent votre tête, Henri de Lorraine.

— Ce n'est pas possible 1 dit Guise; d'où le savez-vous? -^ Je le sais, parce que c'est au donjon des Carmes,

parce que c'est dans celte chambre où je me glissais AI^ tivement près de vous durant la nuit, qpue cet infâme traité a été signé devant moi.

— Devant vous et devant Gennaro aussi, sans doute f ^ Devant mon mari et mon frère, qui tous deux y

ont donné leur assentiment.

— Quel jour?.,, à quelle heure?...

— Cette nuit, et il n'y a pas une heure de cela<

— Et tu es venue sur-le-champ, toi, dit Guise avec émotion, tu es venue pour me sauver, chère Ronda,

— — Oui^ pour sauver la tête, je suis venue t'opporter celle de mon mari et de mon frère...

» Qu'en penses-tu, Henri? reprit la Honda, dont la voix frémissait; penses-tu qu'Olympia, la belle courtisane, eût ainsi trahi pour toi son vieil amant Filomarini et son jeune amant Médina?

» Non, elle ne Teût pas fait, et cependant... tous les jours, soit que tu reviennes de la bataille ou de l'église, ion cheval s'arrête à la porte du palais du cardinal, car Olympia t'attend cachée derrière sa jalousie verte...

— Tu te trompes, Ronda. . Olympia, tu le sais, est

venue me chercher à Rome, c'est elle qui m*a apporté

la proposition du cardinal Filomariui; tu sais avec

quelle autorité elle gouverne ce vieillard, si puissant sur

le peuple, et je lui dois des égards qui me ménagent

sa protection..

— Ne vous descendez pas si bas que cela, monseigneur, reprit la Ronda avec hauteur; Henri de Lorraine peut avoir fantaisie de la courtisane Olympia, car elle est belle à faire envie aux anges, elle est parée à faire envie aux madones, et de pareilles créatures plaisent aux hommes pour qui Tamour n'est qu'un

Jeu.

• Mais que le duc de Guise, que le prétendant au

trône de Naples ménage et flatte l'influence de la cour-

6 LBS QUATRE NAPOLITAINES.

tisane, cela ne se peut pas; duc, tu mens maintenant, car sans cela tu aurais menti à ta noblesse, et tu en es incapable.

— Je ne chercherai pas à éclairer ta jalousie soupçonneuse, dit Guise en baissant la voix.

> Mais dites-moi, reprit-il plus haut, quelles sont les clauses de ce traité de trahison ?'

— La nuit prochaine, dit la Ronda, le donjon des Carmes doit être livré aux Espa|;nols.

— Mais pour arriver jusque-là, il faut que l'un des capitaines du quartier livre passage aux troupes.

— Il en est un qui a promis de Je faire.

— Ah ! dit Guise en se laissant entraîner à un mouvement de colère. C'est Pepé Palombe, sans doute?

— Qui vous Ta dit?

— Je Tai vu sortir cette nuit de la maison de Genuioo avec ce vieillard fertile en intrigues... et...

Guise ne put continuer; un cri rauque et furieux, auquel avait répondu un faible cri parti de derrière les tentures, où était cachée Anita, l'interrompit tout à coup.

— Ah l s'écria la Ronda avec colère et désespoir, tu Tas vu sortir cette nuit de la maison de Genuino... C'est donc toi qui, tous les soirs, viens errer sous les fenêtres de la Casta...

— Et c'est toi, sans doute, s'écria une voix non moins

LBS QUATRE KAPOLITAINES. 7

furieuse et désespérée, c'est toi qui étais dans sa cham** bre pen(}ant que, moi, je gémissais au pied de sa fené« tre; c'est toi qui as éteint cette lumière indiscrète qui dessinait ton ombre à mes yeux.

Et Anita» s'échappant de derrière les rideaux du lit, s'élança au milieu de la chambre.

— Quelle est cette femme? s'écria la Ronda en reculant.

Guise, pris ainsi entre les fureurs de la Ronda et les colères d'Anita, fut sur le point d'éclater de rire; mais il y av9it au fond de celte scène comique un danger terrible pour lui, un dévouement sans bornes de ces deux femmes, il reprit donc la parole et s'écria avec hauteur:

— Sur mon honneur! la Ronda, je ne connais point celte femme.

> Comme tu es venue m'avertir de la trahison de Gennaro et de Pepé Palombe, elle est venue m'averlir des mauvais desseins de Scoppa et de Borgia.

— Elle t'aime donc bien aussi, dit la Ronda en examinant d'un œil furieux Anita toujours voilée, et tu ne la connais pas?

— Sur mon honneur je ne sais pas qui elle est, car elle a refusé de lever son voile.

^ Ce n'est pas faute, sans doute, de l'en avoir suppliée, n'est-ce pas, monseigneur, dit la Ronda avec des

8 LBS OUATAIS NAPÛLITAIHSS.

larmes de désespoir et de rage; car si Olympia est belle, elle ne t'a donné que ce qu'elle a tant vendu. Si la Casta est plus belle encore, elle ne t'a cédé que parce que le sang de sa mère coule dans ses veines,

» Je te l'eusse pardonné, car ni Tune ni l'autre n'avaient pour le plaire ce que je croyais avoir seule : le dévouement d'une esclave, la servitude d'une âme qui sacrifie pour toi frère et mari. Quelle est donc cette femme qui est venue te révéler de nouveaux complots? Qui a-t-elle sacrifto pour toi? i

» Elle t'a parlé de Carniole et elle t'a parlé de Borgiat La Honda- s'arrêta, et les lèvres tremblantes, le regard flxe, la poitrine haletante, elle s'écria :

— Carniole, Borgia, ah! je la connais maintenant, c'est Anita... Elle t'a livré son oncle et son amant comme je t'ai livré mon mari et mon frère.

— Quelle qu'elle soit, peu vous importe, dit Guise.

— Je veux la voir, dit la Ronda d'une voix rauque et brève.

— Elle est entrée ici voilée, elle est restée ici voilée, elle en sortira de même...

— Non, je veux que tu la voies, Henri de Lorraine, dit la Ronda d'un air sinistre.

— Pitié et protection, monseigneur! s'écria Anita en se cachant derrière le duc,

— C'est que lu l'aimes peul-étrc encore? reprit la RontJa amèrement.

— Je te dis que je ne Tai point vue.

— Aujourd'hui peut-être; mais lu en as gardé un doux souvenir, sans doute, continua la Ronda de cet accent mielleux et cruel qui semble devoir appartenir aux tigres.

» Sa taille était si souple, et tu vois, elle n*a rien perdu de sa grâce; ses pieds étaient si charmants I et tu vois que les miens ne pourraient chausser ces mules étroites qu'elle semble vouloir te cacher; sa main était si blanche et si douce!... et tu vois encore comme elle paraît cclatante et polie sur le voile qu'elle presse sur son visage, et ce visage lui-même, il était si jeune, si gracieux!... Regarde-le maintenant!...

En disant ces derniers mots, la Ronda s'élança sur la malheureuse Anita comme la panthère sur sa proie, et arrachant avec violence le voile d'Anila, elle montra à Guise celte figure toute dévastée par l'horrible maladie qu'elle-même avait transmise à sa victime. Guise ne put retenir un mouvement d'horreur. Anila tomba a genoux en cachant son visage dans ses mains. Pas un cri, pas un sanglot ne sortit de sa poitrine.

— Aime-la maintenant, s'écria la Ronda, Je ne suis plus jalouse...

— Relevez -vous, malheureuse enfant, dit Henri a Anita, relevez-vous, voire âme est belle et votre cœur splendide. Oui, je vous aimerai maintenant.

Anita se releva et ramena son voile sur son visage.

— Monseigneur, répondit-elle d'une voix ferme, je suis venue dans votre palais pour vous sauver d'un danger qui vous menaçait, je ne vous ai demandé pour récompense de ce dévouement que de me laisser sortir comme j'y étais venue, avec ce voile sur le visage.

» Je croyais que l'honneur d'un gentilhomme était une sauvegarde suffisante pour celle qui s'en remettait à lui; je croyais que la main d'un homme était assez forte pour protéger ce voile qui me cachait; je me suis

trompée, monseigneur,

» Que Dieu vous protège maintenant, c^r, moi, je n'ai plus rien à faire dQUS ce monde.

— Tu veux donc mourir, enfant? s'écria Guise. Non, je ne le veux pas, je t'en supplie...

— Ne me demandez pas de vivre, reprit Anita avec amertume, car je ne vivrais que pour me venger, et je ne m'en sens pas la force, ajouta-t-elle en éclatant en larmes. Adieu, monseigneur... adieu.

LES QUATBB NAPOLITAINES. U

Guise voulait la retenir, mais la Ronda Vetk empêcha en lui disant d'une voix*émue :

— Laissez-la partir, monseigneur : votre pitié lui fait plus de mal que ma colère ne lui en a fait.

— La Ronda, reprit Anita en s approchant d'elle, donne-moi le poignard que tu portes d'ordinaire, et que tu levas sur moi la nuit où je dormais à côté de cet homme.

— Tiens, lui dit la Ronda, prends...

Elle lui tendit le poignard, et Anita sembla l'examiner à travers son voile.

— A qui le destines-tu? dit la Ronda troublée.

*- A la Castal s'écria Anita en se reculant; à la Casta qu'il aime; car il ne t'aime pas, toi, il te méprise... &t tu peux en être sûre, car je te laisse seule avec lui...

A ces mots, elle s'échappa de la chambre.

Une heure après, la Ronda, accompagnée de Céri- ^aaie^, retournait au doi^on des Carmes.

Toute expression de colère avait disparu de? «on visage.

En vérité, H. de Guise était un habile homme.

1) LSS QUATAB NAPOLITAINES.

Tout n^élait pas encore fini, et cette nuit, fertile en trahisons, devait voir naître d'autres complots que ceux qui avaient été révélés à Guise par la Ronda et Anita.

On se rappelle qu'un moment avant que Borgia fût venu chercher Francesco dans la cabane de Garniole, celui-ci avait suivi Santis chez le cardinal Filomarini.

Les deux bandits étaient enfermés avec le prélat depuis un assee long temps, lorsque la porte de 1^ chambre où se tenaiti le conciliabule s'ouvrit doucement, et un homme sortit et s'avança avec précaution devant le lon;;^^t)rridor obscur au fond duquel cette chambre était située.

A l'autre extrémité de ce corridor, une autre porte était restée ouverte; mais, voilée par de riches tentures, elle ne laissait pas échapper un seul rayon de la lumière qui éclairait un vaste appartement.

LES QUATRE NAPOLITAINES. ift

Une négresse, cachée derrière ces tentures, surveillait tout ce qui pouvait se passer dans ce corridor, tandis qu'une femme d'une éblouissante beauté se tenait couchée au fond de la chambre sur un lit de repos d'une rare élégance.

— La porte s'ouvre, dit la négresse tout bas.

— Assure-toi si c'est lui, répondit sa maîtresse.

La vieille servante entr'ouvrit les portières, et dit à voix basse à un homme qui passait en ce moment devant elle :

— Est-ce vous, seigneur Colesi?

L'homme ne répondit pas, et la vieille reprit :

— Ou, si vous avez oublié ce nom, est-ce vous, maître Carniole Scoppa,?

— Le seigneur Colesi ou maître Scoppa, répondit une voix brutale, n'est plus dans le palais du cardinal Filomariûi.

— Quoi! s'écria vivement la femme qui était couchée au fond de l'appartement, il est parti ! ce n'est pas possible...

* Il n'y a que deux issues à la chambre de monseigneur, celle qui ouvre sur ce corridor et celle qui mène...

Pendant qu'elle parlait ainsi, l'homme que la négresse

14 LB8 OOATRB MAPOLITAINBS.

avait arrêté écarta vivement les portières et entra, après avoir repoussé la vieille servante :

— £h quoi 1 dit-il on interrompant celle qui parlait, quoi t signera Olympia , vous attendiez ici Caroiole Scoppa ?

> Est-ce qu'il vous est revenu en mémoire qu'il avait été votre fiancé , et après seize ans d'abandon et d'oubli, vous prendrait*il fantaisie de lui oiTrir un amour dont personne ne veut plus ?

Olympia ne parut pas avoir entendu l'injurieux lao-' gage de cet homme, et reprit d'un ton ferme :

— Vous êtes, n'est-ce pas, le boucher Miquel gantis?

— Je suis le capitaine Miquel Santis.

— Capitaine ou boucher, repartit dédaigneusement Olympia, je sais que tu es à vendre à qui pei^t te payer.

— Quelle tête avez-vous à me demander? dit Santis avec une gaîté ignoble.

— Je n'ai pas de tête à te demander, répondit Olympia; mais, toi, tu as un secret à me vendre. Que te faut-il pour que tu me dises ce qui s'est passé tout à l'heure dans l'entretien que tu as eu avec Scoppa et Filomarini?

Avant que Santis eût eu le temps de répondre, les

ms QUATBB NÂPOIflTAINgS. Il

portières s'ouvrirent de nouveau, et le cardioal entra luimême (Jans la cbambçe d^QlyiupJa.

— Vous ête^ trop pressée, madame, lui dit-'il ; ayez un peu plus de patience; jie savez-vous pas, ajoula-t^il av0p un sourire plein de menace e( de mépris, que j'ai Thabi'^ tude de ne tenter aucune entreprise sans vous la soumet' tre, ou du moins vous en avertir ?

» Va où tu dois aller, reprit-il en se tournant vers Santis, et n'oublie pqs quels yeux veillent sur toi. Le brigand salua avec humilité et se retira.

— Fermez celte porte, dit le cardinal à la vieille négresse, et songea que tout doit désormais dormir dans le palais.

La servante obéit.

Le cardinal et Olympia demeurèrent seuls.

Ceux qui vantaient dans toute l'Italie les charmes dQ celte belle courtisane avaient raison.

Olympia avait déjà trente ans accom|^lis, et cependant elle avait gardé tant de jeunesse, que sa beauté au lieu de décroître semblait être à peine arrivée a sa perfection, Ce n'était ni la figure agaçante et fraîche d'Anita lorsqu'elle était encore belle; ce n'était ni le suave et blond visage de Casta, ni sa grâce vaporeuse; ce n'était pas non plus la beauté hardie et passionnée de la Ronda. Celait quelque chose de charmant et de souverain,

10 LES QVATBE NAPOLITAINICS.

quelque chose de languissant et d'impérieux à la fois, c était la beauté d'une déesse toute prête aux faiblesses de rhumanité, c'était Timmortelle Vénus à qui devaient plaire aisément, et le chasseur Adonis et le berger Anchise, et le terrible dieu des batailles et le faible et beau Paris.

Comme si le hasard eût voulu donner plus de justesse à cette comparaison, Filomarini, celui à qui appartenait cette suprême beauté, était un homme petit, au visage renfrogné, au front 'bas, aux yeux obliques; ses bras étaient démesurément longs, sa taille légèrement. contrefaite ; et depuis sa naissance, il était tout aussi boiteux que le fut le dieu Vulcain après sa chute du haut de Tempyrée.

Olympia avait repris sa place sur son lit de repos, pendant que le cardinal t'examinait d'un regard curieux et méchant.

— Vous vouliez savoir, dit-il, ce qui s'est dit dans l'entretien qui vient d'avoir lieu entre moi et votre ancien fiancé? Je vais commencer ce récit, et peut-être vicndra-t-il tout à l'heure l'achever lui-même.

—Je vous écoute, monseigneur, dit Olympia , qui cherchait à cacher sous une apparence calme l'effroi qu'elle éprouvait.

— Dites-moi, madame, quelle parole vous m'avez rap-

portée de Rome, lorsque je vous y ai envoyée pour Taire mes conditions au duc de Guise ?

— Je vous ai rapporté ses propres paroles, monseigneur, reprit Olympia. Guise vous a juré par ma bouche de soumettre son autorité à la vôtre, et de ne rien entreprendre avant de vous avoir consulté.

— £t trouvez -vous, reprit Filomarini, qull tienne fidèlement sa promesse?

— Ne vient- il pas ici tous les jours, repri Olympia, recevoir vos conseils, ou plutôt vos ordres?

— Pensez-vous que ce soiu seulement pour cela qu'il vienne? dit le cardinal en attachant sur Olympia un fegard fixe et menaçant.

— Pourquoi voulez- vous qu'il vienne? fit Olympia en regardant à son tour le cardinal avec assurance.

— Je rignore, repartit Filomarini; mais je ne sais comment il se fait que M. le duc de Guise arrive tou-

jours à mon palais aux heures où je suis sorti,

— Lui faites-vous un crime, dit Olympia, d'un hasard fâcheux, et ne vous montre-t-il pas ainsi son empressement?

— Il fait plus, reprit le cardinal en ricanant, il ne se febute point de ses visites inutiles, et le plus souvent il 9i>aisse son orgueil de prince jusqu'à m'attendre des heures entières.

Ifi LB8 QUi^TBK NAPOLITAINES.

> Cela doit Tort l'ennuyer, n'est-ce pas> madame? à moins que quelqu'un de ma maison ne s'empresse de lui en faire les honneurs en mon absence, à moips qae vous...

— L'avez-vous jamais trouvé près de moi?

— Vous avez raison, madame, repartit celui-ci; car les fenêtres de la Guana, votre négresse favorite, ouvrent sur la porte de ce palais; et à peine en ai-je franchi le seuil, que le fil d'argent qui communique de sa chambre à votre appartement vous a déjà avertie qu'il étail temps de vous séparer de votre héros bien-aimé.

— Qu'osez-vous dire, monseigneur ? s'écria Olypipia; moi, recevoir ici le duc de Guise? Mais c'est à peine si je le connais ; c'est par votre ordre que j'ai été le trouver à Rome, et si vos espions m'y ont suivie, comme ils ont coutume de faire toutes les fois que je quitte ces murs, ils ont dû vous dire que je n'ai vu le duc de Guise qu'une seule fois, et seulement pendant une heure.

— Vous avez raison, madame, reprit le cardinal, vous n'êtes entrée qu'une seule fois dans le palais de Guise, et vous n'êtes restée qu'une heure avec lui...

» Comment se fait-il donc qu'au lieu de revenir sur-lechamp à Naples, vous n'ayez quitté Rome que le jour où lui-mêmQ s'embarquait à Fumicino ?

«» Je vous l'ai déjà dit, monseigneur, le duc de Guisf

LBS QCATRB NAPOLITAINES. |9

m*avait promis un homme dévoué pour me reconduire jusqu'ici; cet homme a refusé de m'accompagner^ et j'ai dû atteadre la garde que vous m'avez expédiée.

— Et, reprit le cardinal, vous l'avez aussi patiemment attendue à Rome, que Henri de Lorraine attend maintenant mon retour dans ce palais; car durant ces huit jours, ajouta le cardinal avec colère, Guise est entré toutes les nuits dans la misérable maison où vous vous teniez cachée.

— Qui a pu vous dire une pareille calomnie? fit Olympia dédaigneusement.

— Celui qui tous les soirs a suivi le duc de son palais à votre maison, celui qui peut-être eût gardé éternelleinent votre secret s'il n'avait maintenant à se venger du duc de Guise, comme il avait depuis longtemps à se plaindre de vous.

— Carniole Scoppa, sans doute? dit impétueusement Olympia. Et vous trouvez qu'il a à se venger de moi, vous, monseigneur, ajouta-t-elle avec indignation, vous a qui le vieux Genuino proscrit remit une pauvre enfant de dix ans, et qui en avez fait la misérable femme que je suis? Oh! si quelqu'un est coupable entre nous, vous savez bien que ce n'est pas moi, monseigneur.

— Vous avez désiré voir Carniole Scoppa^ vous le verrez, et il vous dira sa façon de penser è ce sujet.

20 LES QUATEB MAPOLITAINSS.

— Mais quel dessein avez-vous donc sur moi, monseigneur ? dit Olympia, qu'épouvantait le ton railleur du cardinal ; quel attentat contre moi avez-vous médité dans ce nocturne entretien?

— Dans ce nocturne entretien, reprit Filomarini dédaigneusement, il a été beaucoup plus question du sort de Naples que du vôtre ; dans ce nocturne entretien il s'est trouvé que tout le monde a été d'avis qu'il était temps de délivrer Naples de l'insolente tyrannie de Guise.

— Et quel crime avez-vous médité contre lui ? dit Olympia, qui malgré tous ses efforts ne put cacher l'horrible angoisse qu'elle éprouvait.

— Santis était d'avis de l'assassiner sur le Marché- Neuf, et pour cela il demandait mille livres d'or. Carniole n'a pas été de cet avis, et il s'est chargé d'accomplir ailleurs et lui seul le dessein pour lequel Santis ne croyait pas avoir assez de deux cents hommes déterminés.

— Que vous a-t-il demandé pour cela ? dit Olympia pâle et tremblante.

— Peu de chose, madame : la clef du passage secret qui conduit de mon appartement au vôtre.

— Il n'est donc pas sorti de ce palais ? s'écria Olympia avec une horrible épouvante.

LBS QUATRB NAPOLITAINKS. 21

— n en sortira par cette chambre, dit le cardinal en regagnant la porte du corridor»

A ces mots, le eardinal sortit.

A rinstant même où le cardinal sortait, une autre porte s'ouvrait à l'angle opposé, et Carniole Scoppa parut sur le seuil.

Olympia demeura immobile et sans pouvoir proférer une parole.

Carniole s'avança jusqu'à elle, et lui dit d'une voix sourde et menaçante :

— Es-tu prête à mourir, Olympia ?

La pauvre femme tomba à demi renversée sous cette parole terrible; ses longs cheveux blonds s'étaient dénoués sur ses épaules et traînaient sur le tapis où elle s'était agenouillée; elle avait jeté ses bras en croix sur sa poitrine, et sa tête, élevée vers Carniole, avait la sublime expression de douleur de la Niobé antique.

— Giuseppe, murmura-t-elle d'une voix mourante, en

33 LfiS OUATRB NAPOLITAINS^.

donnant à Carniole le nom de sa jeunesse, Giuseppe, tu n'es pas venue pour me tuer ainsi, sans me laissef une heure, un moment, une minute pour me confesser de mes fautes, pour adresser une prière à Dieu! Ohl Gluseppe, Giuseppe! tu ne me tueras point!

— Ne m'appelle plus de ce nom, reprit Carniole d'un ton sombre, si tu veux que j'aie pitié de ton âme; ne me donne plus ce nom qui me rappelle ta trahison.

» Tu m'as demandé une minute pour prier, je t'en donne dix, ajouta le brigand en montrant du doigt une horloge dont le lourd balancier résonnait impassiblement à l'un des angles de cette chambre.

1 Hâte-toi et pense à ton salut devant Dieu, car tu es jugée et condamnée devant les hommes.

— Merci, Giuseppe, dit Olympia, à qui ce délai Semblait rendre quelque espoir; merci, je te savais aussi juste que tu es implacable; tu m'as donné dix minutes pour me confesser à Dieu, tu n'as pas besoin de t'éloigner et de te détourner de moi, car je ne m'adrêssetai qu'à lui; tu m'as donné plus que je ne méritais de ta justice ; encore une fois, je te remercie.

Olympia se leva, alla vers un meuble qu'elle ÔtlVrit d'une main ferme, en tira de magnifiques bijôuîc, et les présentant à Carniole, elle lui dit ;

•~ prends ceci, Giueeppe...

Lii OUAfaË NAPOLITAINES. 33

— Pauvre Met dit Carniole en la repoussant «le la main, lu crois parler à Miquel Santi3.

-Prends ceci, dit Olympia, et lorsque tu m'auras luée, lu iras le porter à l'enfant que je n'ai pas vue depuis

' Je ne sais, ajouta-l-elle en levant lea yeux au ciel, je ne sais ce que mon père Genulno a fail de ma Casta, ■nais je sais ce que la misère et l'abandon font d'une pauvre HUe, et si ce que je te remets pour Casta devient la àot qui lui servira à trouver un mari qui la prenne sous M proieclion. Dieu me tiendra compte peut-être d'avoir psiisé â l'honneur de toa fille, moi dont personne n'a défendu l'honneur.

— Ce que tu veux sera accompli, dit Carniole, mais bùte-loi, le temps marche et voilà déjà plusd'une minute i'mrAée.

Comme si cette parole eAt brisé toute la résolution d'Olympia, elle retomba à genoux, el comme elle s'était approchée de Scoppa pour lui remettre les bijoux destina à la Casta, elle se trouva face à face avec le bandit : i^pendant les regards d'Olympia ne s'attachèrent pas sur lui, ses yeux levés au ciel semblaient chercher dans l'espace le Dieu invisible et éternel auquel elle adi pritfe.

- Mon Dieu, Ht Olympia d'une voix douce

34 LBS QUATRtt NAPOLITAINES.

dieuse, depuis de bien longues années, que je suis en celle funeste maison , vous savez ce que j'ai souffert et vous aurez pitié de moi.

Carniole, qui jusque-là avait évité de la regarder, tourna ses yeux vers elle, et il se demanda comment il sd faisait que tant de vices et de libertinage pussent être cachés sous une eoveloppe si belle, sous un si merveilleux visage, sous une si pieuse résignation.

— Mon Dieu , continua Olympia de celte voix douce el pénétrante qui ressemblait à une musique lointaine, vous savez de quelles tortures j'ai payé l'abandon où on m'avait laissée; vous savez quels combats j'ai soutenus contre celui à qui mon père avait confié mon en* fance, et à quelle horrible violence j'ai dû ma première faute; vous le savez, mon Dieu , et vous aurez pitié de moi.

( Un sourire amer glissa sur les lèvres de Garniole^ et, comme si ce souvenir lui avait rendu toute sa colère, sa main chercha la poignée de sa dague.

Soit qu'Olympia n'eût pas aperçu ce mouvement, soit qu'elle fût déjà au-dessus de toute crainte terrestre, elle continua du même ton calme et inspiré :

— Mon Dieu, reprit-elle, vous savez avec quels odieux conseils on chercha à égarer mon ème; vous savez par quels affreux mensonges on me fil douter de la fidéliié

LES OtlATRE NAFQLITAtNB<$. 25

de mon Qancé; vous savez |>ar quelles infàoies calomnies on essaya de tuer dans mon cœur Tamour que Je lui gardais.

-- Tu mens» malheureuse, tu mens, s'écria tout à coup Scoppa en se levant avec fureur.

•^ Tu oublies que je parle à Dieu, dit doucement Olympia, et ce n'est pas à lui qu'on peut mentir; d'ailleurs, ajouta-t-elle en prenant la main de Scoppa et en la détachant lentement de la poignée do sa dague, tu vois que l'heure n'est pas encore passée.

^ Oui ! tu as raison» repartit Scoppa d'une voix haletante, j'aurais dû te tuer tout de suite.

B Ohl ajouta-t^il en se frappant le front avec colère, le cardinal me l'avait bien dit, que si je t'écoulais une seule tninule» mon cœur serait troublé et ma main tremble^ rait.

— Eh bien! dit Olympia, que rien ne semblait plus pouvoir épouvanter, ne m'écoute plus, Giuseppe, éloignetoi de moi; quand l'heure sonnera, je serai prête.

— U y a cinq minutes de passées, répondit Scoppa en l'éloignant d'Olympia.

— Cinq minutes, reprit-elle en se levant soudainement, cW trop de temps à attendre; tue-moi tout de suite, Scoppa, ou peut-être j'essaierai de te dire pourquoi j'a • vais prié ma fidèle Guana de t'introduire près de moi,

Page 1