II
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1 Le sang de ton père parie-t-il en toi^ Amuly?
Elle hésita et répondit après un moment de silence :
— Quand je t'ordonnai de tuer la femme et la fille ie Rouge-Ëpée, parlait-il en moi?
-— TU as raison, Amaly, tu es restée fidèle à iios haines, à nos misères, à notre exil; mais ton frère Fabiano, moitié zingari, moitié chrétien, Vit aussi souvent parmi nos ennemis que parmi nous; il sait porter leurs habits, parler leur langage; il lit dans leurs livres^ il les adinire; il nous trahit.
^ Qui ose accuser mon frère de trahison? dit Atnaly d'un ton sombre.
— Depuis son enfance, repHt Marco, ne s'est-il pas fait le valet assidu de celui qui vient de iiiôurir? N'était-ce point par ses ordres qu*il quittait si souvent no£l montagnes pour aller à Naples? Et depuis qu'il est notre chef» n'ft-t-il pas toujours enchaîné notre courage?... il nous trahit...
— Le penses-tu?
— Ne protége-t-il pas ici Tarrivée de cette prétendue fille de Bucentio, de cette nouvelle comtesse qui vient s'emparer de Théritage qui t'appartient, à toi la fille du frère aîné de Rouge-Épée?
—- Le crois-tu?... reprit encore Amaly.
«^ Beaucoup d'autres le pensent comme moi...
— Côttibieri sont-ils? dit Amaiy en jëtemt un regërd sinistre autour d'elle.
— Si j'éveillais l'écho de ces voûtes du signal convenu, tu verrais luire autour de nous plus de deux cents poignards.
— Ils auront peur, dit Amaly avec dédain.
— Amaly! reprit Marco en s'animant, je t'ai aimée quand tu étais jeune et belle. Alors tu m'as repoussé, el
cependant je t'ai servie comme si tu m'avais aimé.
> Aujourd'hui je t'aime encore et je suis encore prêt à te servir; mais aujourd'hui il me faut une récompense. Tu veux la vie de Diane de Bucentio^ tu l'auras ; mais il me faut, à moi, celle de Fabiano.
» Et après sa mort, il me faut ta main pour que nul ne puisse me disputer la place de chef souverain des bohèmes...»
Amaly se leva comme pour échapper à la mauvaise pensée qui la pressait;
— Ecoute, dit Marco, enténds-tu le pas des chevaux qui gravissent le chemin qui borde le grand ravin? Dans quelques minutes ils seront ici... et dans quelques minutes l'héritière de Bucentio peut avoir disparu; dans quelques minutes...
— Silence! dit Amaly, lès voilà à quelques pas de la
MO ANNB DK PONS.
poterne; ils vont venir dans cette chambre : il faut que je voie cette Diane, il faut que je voie Fabiano...
—Adieu, dit Marco en prenant son sac et son bâtoa.
— Reste, lui dit Amaly, je n'ai pas encore décidé de leur sort...
A peine avaient-ils disparu parmi les décombres de la tour, que Fabiano parut donnant la main à une jeune fille d'une grâce charmante, plus belle que n'avait dû rétre Amaly, {dus belle que ne Tétait mademoiselle de Pons. Elle était brune, petite, mince, délicate, mais une résolution étrange semblait l'animer. On sentait l8 force dans la souplesse même de son corps. Ses regards curieusement passionnés, ses lèvres légèrement épanouies annonçaient une nature dont l'ascétisme du couvent n'avaient fait que modérer l'ardeur.
Mademoiselle de Pons, galamment soutenue par Borgia, la suivait. Fabiano jeta un regard rapide dans l'intérieur de la tour et dit à haute voix :
— Ou je ne sais plus comprendre la marche des nuées, ou la pluie qui nous a surpris h un mille d'ici sera bien^ tôt passée.
Diane, car c'était elle, s'assit sur une pierre, pendant que Borgia arrangeait son manteau sur une vieille plan^ cbe pour y faire placer mademoiselle de Pons.
— Reposez-vous un moment, dit Fabiano; je vais montrer à nos compagnons Tabri où ils peuvent attacher les chevaux.
— Ah çà, dit Borgia, ceci est un véritable coupe* gorge; heureusement, ajouta -t-il, que nous sommes là! et par le sang-Dieu, au moindre signe de trahison...
— Prenez garde, monsieur le comte, dit Fabiano du ton le plus railleur, vous allez faire peur à mademoiselle de Pons.
Il sortit.
— Votre cousine est fort jolie, lui dit-elle.
— Et fort riche, répondit Borgia. Ces Bucentio étaient une race de brigands qui ont, dit-on, enfoui dans leur château de Fiéramonte des trésors incalculables...
— Est-ce pour cela que vous avez abandonné Tarmée du vice-roi, pour remplir votre rôle d'exécuteur testamentaire?
-« En vérité, dit Borgia, je crois la cause de TEspagne perdue, et si Guise devient roi de Naples, comme cela me
80f AltlfB Dtt POK$.
parait certain^ je ne seniiis pas fâ^îé éè me faife un refoge dans ce paya pont traittfr av^o kti attûs iti^ de désavantage.
— Bt c'est II moi^ dit mademcrtèeUè de Pons m essayant de prendre un al^ digne^ que tous faites m pareil aveu?
» Vous avez trop d'esprit pour ne pas m'appraùver; mais une forteresse èù je me croirais mieux à Talnri de la colère du duc, dit Borgia, ce serait le cœur de edle qui doit être notre reine j dgnnez-y la pltis petite plaee à celui qui vous donnerait sa vie si voua la lai demandiez et j'abandonne cette silencieuse péeét'e à sdn siuvage protecteur et à ses honorés cousini^.
— Prenez garde, dit tout bas mademoiselle dé Pons, voici Malicorne qui arrive avec ces messieurs.
— Que faites-vous donc de ce jeune et bel écùyerî dit Borgia.
— Un espion que Guise a mis à ma suite... -*0n m'a dit qu'il vous es^nnait de très^ptés...
— Monsieur le comte^ dit Atme^ à qui te rouge moatà au visage, vous m'insultez...
— Non, lui dit Borgia, mais je suis jaloux. L'insolence du Napolitain ravissait mademoiselle de
Pons; eUe trouvait déjà Guise ennuyeux et Malicorne fade.
AlirNti Dft PONS. 808
A ce moment les trois cousiiis, hurlant, géigiiaiit, ^omiâelânt, entrèrent dans la tour.
Maiicdrne les suivait avec le grand prieur.
Celui-ci s'arrêta sur le seuil et murmura sourdement :
— Oui, c'est bien ici la chambre fatale...
-- Malédiction et damnation 1 fit le ihatàniôrë èti se secouàtit, je suis trettipé jus(iu'à la t)eau...'Ahî Ttimi, ne pourrions-nous avoir du feu?
— Vous êteg galant, dit Fabiano, Vous pensez à ces dames.
Il alla vers le seuil et siffla, mais personne ne rét)Ondit.
— Les laqtiais du seigtiëur Fàbiano, dit Bôrgia, se sont endormis dans les offices ou les cuisines.
Fabiano siffla de nouveau et presque aussitôt une figure gravé se montra derHère une pierre, puis uiie autre à rémbrâsui^e d'uiie fenêtre en ruine, puis une troisième àTatigle d'une porte, puis Uiïe quatrième, puis dix, puis vingt.. i
— Viendrâ-t-on, quand j'appelle? dit Fabiano.
— MaitrOj répondit une voix tremblante, Forage nous a empêchés de rentier dans nos demeures comme ton signal noiiS Tavàit orddiiiiê...
— Longtemps avant que Tdrage se fût élevé, rê^ pondit Fabiano d'un ton péremptoire, j'avais entendu la voix qui vous conseille de désobéir à tties ordres.
soi ANNE DS PONS.
> Maieo est un traître, et si je ne méprisais les complots d'un lèche, je n'aurais besoin que d'étendre la main pour Fécraser; mais je dédaigne de me salir d'une pareille justice...
> Apportez des torches et du bois... faites du feu rapidement et éclairez ces voûtes...
Toutes ces figures qui s'étaient montrées comme par enchantement disparurent comme une illusion.
— Barbe de bouc! s'écria César en essayant de tirer son épée, nous sommes tombés dans une embuscade de voleurs.
— Ou plutôt, dit Borgia, dans un repaire de cetlc race maudite des zingaris...
— Race maudite en effet, dit Fabiano avec un sourire amer et en regardant Borgia, car elle vit dans la malédiction et la pauvreté pour les mêmes crimes qui font le pouvoir et la richesse de certaines gens...
— Jusqu'au jour où Dieu marqua la ruine des coupables si puissants qu'ils soient 1 dit le prieur d'une voix triste. Il n'y a pas vingt ans que la famille des Bucentio régnait tyranniquement sur ce pays, et maintenant les fils maudits de la bohème partagent avecles reptiles impurs les ruines de leur plus redoutable forteresse.
Pendant qu'ils parlaient ainsi, le feu avait été allumé,
Anne s*en était approchée, ainsi que les trois cousins. Quant à Diana, elle paraissait plongée dans une' méditation à laquelle rien ne semblait pouvoir l'arracher. Fabiano Tappela doucement.
— Mademoiselle de Bucentio n*a-t-elle pas froid? Elle ne répondit pas.
Fidélio, le Bucentio usurier, prit sa plus aimable grimace et s'approcha à son tour.
— Pourquoi ce silence obstiné, belle cousine? lui dit-il; nous ne sommes pas des galantins dorés comme les courtisans du duc d'Arcos, mais nous savons ce qu'on doit d'égards à une parente...
— A une riche héritière, ajouta ironiquement Borgia.
— Et à une jolie femme, dit César en retroussant sa moustache.
— Ces messieurs ont raison, dit Fabiano, cette tristesse est une injure pour eux : comment se fait-il qu'elle ait remplacé la gaieté que vous aviez au départ?
— Quelqu'un dans cette compagnie déplait-il à mademoiselle Diana de Bucentio ? dit insolemment mademoiselle de Pons.
-^ A Dieu ne plaise! répondit modestement la jeune nile, et je ne me plains de personne.
— Mais pourquoi ce chagrin? dit Borgia, pourquoi ce silence?
— Je vais vous le dire, répoadit résolument Diana, et je désire que Tun de ceux auxquels je m'adresse me réponde franchement.
Tout le monde promit la vérité.
— Eh bien donc, reprit Diana, avant d'arriver à la montagne dont nous avons gravi une partie, nous avons traversé beaucoup de villages et rencontré de nombreux voyageurs; comment se fait-il que^ sur notre passage, à la curiosité qui nous a d'abord accueillis ait succédé Tépouvante dès qu'on a su le but de notre voyage ? Gomment se fait-il qu'au seul nom de Bucentio, les enfants se sont enfuis avec terreur, les jeunes filljss se sont cachées, les portes des maisons se sont fermées?
» Fabiano, ajouta-t-elle, vous disiez tout à l'heure que la race de ces hommes qui vous obéissent était maudite ; la race des Bucentio ne le serait-elle pas encore davantage?...
— Sur les entrailles de saint Pierre, s*écria César, j'arracherai celles du premier qui oserait dire que les Bucentio ne sont pas les plus honorables gentilshommes de la chrétienté.
— Pourquoi donc, dit Diana en s'anlmant^ pourquoi ces cris poussés à notre aspect? ç Ce sont les Bucentio ! > disait'on, comme on eût dit : c Ce sont des assassins 1 »
— Je viens de la Calabre, où les malheurs du temps
m'ont réduit à faire échange des chevaux que j'élève contre de Targent, dit Jacques; mais je casserais la tête à qui oserait élever un doute sur Thonneur des Bucentio...
— Et moi, je lui ferais un procès, s'écria vaillamment Fidélio.
— Messieurs, reprit Diana] en élevant la voix, je quitte pour la première fois le couvent où
La plume de\ Frédéric Soulié s'est arrêtée là.,, La mort ne lui a pas permis de continuer son œuvre.