‹ Les quatre NapolitainesChapitre 12 sur 13 · ANNI DR PONS. S4S · texte numérisé non relu

ANNI DR PONS. S4S

Oh t je t'en prie, je le yeux Henri, mon Henri, mon héros, mon roi!...

Et c'étaient à chaque parole une de ces caresses qui ferment les yeux et qui ferment la bouche à un amant trompé, si bien que Guise put à peine répondre entre deux baisers :

.— Eh bien, nous verrons.

* Â l'instant même une voix sifflante et cruellement altérée troubla cette douce victoire en s'écriant :

— Le chevalier de Bonne*6arde.

C'était Malicorne, qui précédait de quelques pas seulement le chevalier attendu par le duc de Guise.

Dès qu'il eut entendu annoncer le chevalier de Bonne- Garde, Guise se leva vivement et s'élança vers lui.

Il donna en même temps à Malicorne l'ordre de faire apporter des flambeaux dans la chambre la plus prothaine. Il se retourna pour présenter le nouveau venu à mademoiselle de Pons, mais elle avait disparu.

Guise supposa qu'elle s'était discrètement éloignée pour lui laisser la liberté de conl'érer avec le chevalier de Bonne-Garde. Il conduisit Tétranger dans Tappartement qu'il avait fait éclairer.

Il y trouva mademoiselle de Pons installée, elle fit semblant d'être surprise de les voir entrer dans cette chambre et voulut se retirer.

C'était trop de finessse; le duc la pria d'assister à l'entretien qui se préparait, etMalicorne, qui était resté pour surveiller l'exécution des ordres donnés aux laquais, fut également admis à cette espèce de conseil.

Anne de Pons n'avait pas fait cette petite manœuvre d'écolier que pour assister à cette entrevue et pour apprendre la réahté des espérances et des projets de Guise, aux fanfaronnades duquel elle ne se laissait pas prendre; mais elle oublia le but qu'elle s'était proposé, à l'aspect de celui qu'on avait appelé le chevalier de Bonne-Garde.

Jamais beauté plus parfaite et plus originale à la fois ne s'était montrée aux regards de la sensuelle Parisienne. Un profil d'une pureté parfaite, un front vaste et élevé, une bouche d'une grâce inimitable, des dents avec reflets nacrés, de longs yeux abrités de longs cils, des cheveux d'un noir d'ébène, faisaient de son visage un des plus charmants, qu'on pût imaginer. Mais la fauve fixit(* du regard, le dédain de la lèvre, la contraction menaçanledes

sourcils et surtout la pâleur d'ivoire de la peau, donnaient à celte admirable figure quelque chose de sauvage et de farouche qui serrait le cœur.

La taille de cet homme était élevée et de proportions exquises, les pieds et les mains d'une délicatesse souveraine, tandis que l'ampleur de ses épaules, la musculature de ses jambes lui donnaient un air de force et de légèreté incroyables.

Son costume n'étonna pas moins Anne de Pons que sa personne.

En entendant iiommer le chevalier de Bonne-Garde, elle avait pensé voir un gentilhomme plus ou moins bien fait, plus ou moins élégant; mais celui-ci n'avait rien du costume habituel aux cavalieip, soit en visite, soit en équipage de guerre.

Il portait d'étroites sandales attachées sur une espèce de guêtre en cuir, par des bandes de peau; son haut-dechausses, étroit et collant, rappelait la culotte de Henri III, moins la trousse. Une chemise en toile, serrée aux poignets par des nœuds de ruban noir et un long manteau, complétait son habilement.

Une large ceinture de soie soutenait à la fois une paire de pistolets, un long poignard et une haute et large rapière à poignée damasquinée; il était appuyé sur une

longue arquebuse venant de la fabrique de Vicensia de

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Milan, arme d'invention toute nouvelle, et dans laquelle la pierre à fusil, portée par une pince de fer et s'abattent sur un bassinet que le choc découvrait d'avant en arrière, avait remplacé la mèche dont se servaient habituellement les mousquetaires.

Anne de Pons resta un moment les regards fixés sur cet homme, puis elle les reporta successivement sur Guise et sur Malicome. Si l'un ou l'autre de ces deux hommes eût pu comprendre quelque chose au sourire d'une femme, il eût deviné que la comparaison n'était à l'avan* tage ni du prince ni de l'écuyer.

— Eht Pabiano, dit le duc, avons-nous des nouvelles de...?

— Oui, monseigneur; % comte de Bucentio est mort.

— Et le château de Fieramonte est à nous sans doute? dit Guise avec joie.

— Le château de Fferamonte appartient à la fille de Bucentio, qui a été élevée à Naples, au couvent des Gamaldules, à moins que le testament qu'a laissé le comte, et qui ne doit être ouvert qu'en présence de tous ceux qui portent le nom maudit de Bucentio, ne déshérite l'héritière naturelle au profit de quelque étranger.

— Mieux vaudrait cela, dit Guise avec dédain, que de le voir retomber dans cette famille d'assassins et de brigands. Connaissez-vous l'héritière du comte?

— Depuis quinze ans qu'elle est au couvent, c'est moi qui ai toujours été chargé d'acquitter le prix de la pension de Sylvia Bucentio.

^ Depuis quinze ^s t dit Anne de Pons en souriant gracieusement; on a donné à cette jeune fille un tuteur aussi jeune qu'elle?

Cette agacerie ne fit pas le moindre effet sur celui auquel elle était adressée, et il répondit d'une voix grave :

"— J'avais dix ans quand Sylvia naquit, et j'étais déjà habitué à traverser de nuit et de jour les passages les plus dangereux de la montagne. Bucentio confia d'abord son argent à l'enfant que sa faiblesse semblait mettre *% l'abri des attaques des bandits, et plus tard il le remit à l'homme dont aucun d'eux n'eût osé arrêter la marche;

— Et quel est l'âge de cette enfant qui va hériter d'un château qui commande le passage le plus important des Apennins? dit Anne.

— Cette enfant est une jeune fille d'une beauté accomplie et d'un courage indomptable, comme tous ceux de sa race : elle a quinze ans.

— Ahl dit mademoiselle de Pons en souriant, elle a quinze ans et elle est belle ; cela vous donne-t-il espoir qu'elle sera de nos amis comme vous?

Aux yeux de Malicorne et de Guise le visage de Fabiano garda son impassibilité! mais une imperceptible con-

iraction du coin de la lèvre n'échappa point à l'œil subtil de niadcinoiselie de Pons, et elle se tint pour avertie que l'héritière de Fieramonle intéressait le coeur ou rambilion de ce bizarre personnage.

— Elle sera de nos amis si le chevalier le veut, dit Guise, et il le voudra.

— Mademoiselle de Bucentio sera libre de choisir tel parti qui lui conviendra, reprit froidement Fabiano, j'en avertis Votre Altesse.

— Comment? s'écria vivement Guise.

— D'ailleurs, il n'est pas certain que son père ne l'ait pas déshéritée.

— Et s'il en était ainsi, reprit le duc, souffrirais-tu, Fabiano, que personne de cette exécrable famille comman dàt à Fiera monte ?

— Monseigneur, reprit Fabiano avec un sourire singulier, il y a dans l'histoire de la famille de Bucentio un mystère que je n'ai pas le droit de vous dire; mais voici ce j'ai à vous proposer :

» Je partirai demain avec Sylvia.

» Si le testament de son père lui assure Fieramonle, elle fera ce qu'elle voudra. Si au contraire le vieux comte l'a déshéritée, je vous jure que dans trois jours il ne restera pas une pierre de ce château maudit.

* Alors le chemin des Apennins appartiendra à ceux

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qui oseront le traverser l'épée au poing, à la tête de leurs gens, ajouta-t-il.

— Et tu es de ceux-là, dit vivement Guise; il suffît... El maintenant, dis-moi, peux-tu te charger de faire arriver à Ronie une personne pour la vie de laquelle je donnerais la mienne?

Fabiano regarda Anne de Pons, et se mit à sourire.

— - Chargez-vous de cette dame jusqu'au delà des lignes espagnoles, et je me charge ensuite de la conduire en sûreté jusqu'aux pieds du saint-père.

— Vous oubliez que Malicorne me suit, dit vivement mademoiselle de Pons; je ne puis pas voyager sans avoir un serviteur près de moi.

— Pourrez- vous aussi vous charger de ce jeune homme? fit le duc.

Fabiano l'examina attentivement.

Si Malicorne n'eût attendu en tremblant la décison du chevalier, il eût été sans doute blessé de la manière ironique dont celui-ci le regarda.

— Je m'en charge volontiers, dit Fabiano; seulement, veuillez avertir ce jeune cavalier et celte noble dame que, passé le seuil de ce palais, il n'y a plus de chevalier de Bonne-Garde, mais seulement Fabiano Malagulta.

— Malagulta ! répétèrent à la fois Malicorne et la belle comiesse.

)50 ANNt D« PONS.

•- Le capitaine des... des... bandits de la montagne!

— Le roi des Apennins , dit avec exaltation Anne de Pons. /

— Le chef de voleurs, dit froidement Fabiano, voilà mon vrai titre. Gela vous fait*il reculer?

— Les amis de M. de Guise sont les miens, dit Anne. — ' Et je ne crains^ pas de me confier à ceux k qui mon

maître me confie, dit Malicorne.

~ C'est bien, dit Fabiano en changeant tout à coup de ton. Notre-Dame de Bonne-Garde nous soit en aide, et chacun arrivera à ses fins... Monseigneur, dans trois jours nous seronsàFieramonte,et dans huit jours j'aurai l'honneur d'accompagner moi-même madame jusqu'à Borne...

» J'ai aussi une certaine dispense à demander^ au saintpère, et je sais cominent on les obtient. Tenez ferme dans Naples deux semaines encore, monseigneur, et sur mon âme je vous promets de vous débarrasser de toute cette race d'Espagnols, qui fait à Naples une ceinture puante et crasseuse. Après-demain matin, au point du jour, je serai au delà des lignes espagnoles; que madame s'y trouve, et je réponds du reste.

— Elle s'y trouvera, dit Guise, et si tu veux rester avec nous, je me charge de t'y conduire avec ta pupille. Avant que le jour soit levé, nous serons deux cents à cheval et nous aurons percé la ligne ennemie.

A5XB mm P09S. 2il

— Monseigneur, reprii Fabiano, si vous avez un autre ffloyen, je tous oonseîDe de renoncer à celui-là.

— Penses-tu que ces fan£arons tiennent une heure devant nous ?

— Non, monseigneur; mais je pense que pendant que les ennemis fuiront devant vous, les traîtres se lèveront derrière.

— C'est vrai, dit Guise, je n'ai pas pu quitter encore l'enceinte de ces murs p^idani une heure, sans trouver au retour la révolte armée. Ne peux-tu te charger de faire passer madame ? Malicorne s'en tirera comme il pourra.

Anne fit un geste de dépit, et Fabiano répondit après avoir regardé la comtesse et Malicorne :

— Je me charge de tous deux, quoique cela devienne bien dangereux. Mais j'espère que madame ne craindra pas de quitter ses magnifiques habits pour le jupon d'une paysanne.

— Je ferai tout ce qui sera nécessaire à notre succèSi dit Anne.

— Eh bien! dit Fabiano, à demain* Je vous attendrai à la porte Romaine, vers la première heure du jour*

f^ Fablano allait se retirer lorsqu'un coup discret fut frappé à la porte de l'appartement, et un page annonça la visite de don Antonio, grand prieur de Mathurins.

Fabiano s'arrêta tout aussitôt, et une vive expression d'inquiétude assombrit son visage. Le duc lui-même parut fort surpris de cette visite.

En effet, Antonio, renfermé dans le couvent dont il était le chef et le modèle, n'avait jamais voulu se mêler en aucune façon à la lutte du peuple de Naples contre les Espagnols.

Le ducd'Arcos lui avait envoyé vingt émissaires (Guise le savait), et aucun d'eux n'avait pu franchir le seuil du couvent.

Guise lui avait fait demander une entrevue, et Antonio avait répondu que son devoir était de prier et non point de s'occupçr des intérêts des peuples et des princes.

Du reste,, le prieur, quoique très-vénéré par le peuple.

lui était à peu près inconnu. On ne savait ni sa famille, ni l'époque de son entrée au couvent. Les gens bien instruits se rappelaient seulement que, trente ans avant cette époque, on avait annoncé la prise d'habit d*un novice du nom d'Antonio.

Depuis lors cet Antonio avait presque toujours voyagé pour les affaires temporelles du couvent, qui s'était considérablement enrichi grâce à lui.

Cependant la surprise générale avait été grande lorsque cet Antonio fut nommé grand prieur quelques mois avant la révolte de Mazaniello et l'expulsion des Espagnols.

On doit donc comprendre l'étonnement de Guise à Fannonce d'une pareille visite.

Il donna l'ordre de faire entrer le grand prieur, et don Antonio parut presque aussitôt.

C'était un homme d'une haute taille, complètement chauve, d'une pâleur et d'une maigreur qui attestaient l'austérité de ses abstinences.

Il s'arrêta un moment sur le seuil de la porte, et croiantsur sa poitrine ses mains que recouvraient entièrement les longues manches de son habit, il dit en tenant les yeux baissés :

— C'est à monseigneur Henri de Lorraine, à lui seul, que je voudrais parler.

1&4 àknk de (OMâ.

Anne haussa les épaules, et passant près de Fabiano, qui restait immobtie à regarder le religieux, elle lui dit pf^squ'à Toreille :

— Il est peu galant pour un moine Italien.

Fabiano tressaillit et dit à mademoiselle de Pons, qui s^ctait arrêtée près de lui :

— Avez-vous vu ses mains?

Anne sortit en éclatant de rire, Fabiano la suivit avec Malicorne.

— Le prenez-vous pour le diable? et croyez-vous que des griffes étaient sous ses manches, dit la comtesse?

-^ le suis un fou^ dit Fabiano brusquem«bt» et puis comment pourrait-il être prieur?

Gela dit| il s'étoigna et Maltootfié i^ta setd qV^ Anne.

II fallut que le trouble que fit Mi\fè dans l'esprit èè Gttise l'entretieâ qu'il éiil Àtêc don Antonio fot bien ^âd, poiltr qûll t» 8*aperçût J[^as, en rentrant dabs la galerie où il avait laissé Halicorâe et MédemoiSdle de IV>ns, qù*ils y étaieiil deineurés dans l'obscurité, que ni 1*^11 ni l'autre n'avaient répondu à son appel, et (ptê léu)rs premières paroles avaient été prononcées d^ine voix si tremblante et si émue, qu'il les avait sans doute artHehés k une vive préoccupation.

^ Ma chère comtesse , dit Guise lorsque celle-ci s»

ÂNNË DB t»ONà. t^^

ftil Vivement portée h sa rencontre, vous ne partirez pas avec Fabiano.

— Pourquoi donc? fit aigrement mademoiselle de Pons, qui dans ce moment avait probablement besoin d'une querelle pour éviter une explication.

Le duc ne fit pas attention au ton dont on lui parlait, et ajouta :

— Vous partirez avec don Antonio, ce sera pour vous une protection plus efficace que celle de Fabiano.

— Je crois peu au courage de ce moine pour nous défenidre en cas de danger, repartit la comtesse, qui préférait sans doute la compagnie de Fabiano à celle du vieux prieur.

— Quand on a le crédit de don Antonio, dit Guise, le courage devient inutile. D'ailleurs, une fois les lignes espagnoles franchies, Vous retrouverez Fabiano et vous achèvereï votre voyage en sa compagnie.

— Gela m'est fort indiffèrent, reprit Anne d'un ton indolent. La seule chose qui m'occupe, Henri, c'est le

succès de vos nobles entreprises et tu ne saurais

croire, âjouta-t-elle en baissant la voix, combien je suis heureuse et fière de pouvoir t'y aider !

— Suivez-moi dans ma chambre, mon amour, répondit Henri, car vous partez au point du jour, et il faut que je vous remette les bijoux destinés à la signora Olympia.

3&6 ANNB DE PONS.

— Vous eDtendeZy Malicorne, dit Anne, à haute voix, nous partirons au point du jour.

Malicorne ne répondit point; il était debout devant une porte ouverte, le nez en Tair et comme occupé de quelque spectacle extraordinaire.

— Avez-vous entendu? reprit sévèrement Guise. Vous partez demain au point du jour.

— Ce sera peut-être trop tard pour éviter le danger qui menace ce palais, dit Malicorne en montrant le ciel.

— Quels dangers? s'écria le duc, et que voyez-vous là-haut? est-ce Tannonce d'une tempête ou le reflet de quelque incendie ?

— Voyez, fit Malicorne en laissant passer le duc, qui entra dans le jardin et qui s'arrêta presque aussitôt.

— Qu'ya-t-il? dit Anne qui s'approcha à son tour et qui à son tour s'écria tout étonnée.

En effet, un étrange spectacle s'offrait à ses yeux. La lune, presqu'au point le plus élevé de sa course, brillait d'un éclaV sanglant; une couronne de nuages d'un noir mat l'entourait complètement, et ces nuages, descendant vers la terre et déchirés à leur bord extérieur en lambeaux démesurés, semblaient des voiles funèbres tombant de cette sinistre couronne.

— Ce ne peut être qu'une prédiction de ruine, dit Malicorne.

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Guise ne répondit pas et mademoiselle de Pons répartit d'une voix moqueuse :

— C'est l'image de la couronne d'Espagne, tout enveloppée de deuil et de ténèbres.

Un profond murmure sorti des entrailles de ces sombres nues sembla répondre à la supposition de mademoiselle de Pons. La lune était arrivée au-dessus du palais habité par Guise ; à ce moment le cercle de nuages qui pendait autour de Taslre, commença à tourner lentement.

— Voyez, dit mademoiselle de Pons, voyez la couronne arrivée au-dessus de la demeure de Henri de Lorraine, comme pour dire: « C'est ici que je dois tomber. »

Un grondement répondit encore aux paroles de la comtesse. Elle prit la main de Guise, qui restait silencieux; elle la trouva glacée.

Cependant la nue menaçante continua à tournoyer rapidement et parut s'abaisser vers la terre; de longs gémissements coururent dans l'air et le sommet des arbres les plus élevés s'agita en frissonnant.

Guise restait toujours immobile et muet. Mademoiselle de Pons devint plus sérieuse, et Malicorne s'écria tout à coup :

— C'est un avertissement de Dieu, voyez, la tempête semble vouloir s'abattre sur nous.

tM Aura DS POIft.

A ce moment la marche circulaire des nuages s'accéléra encore, des sifflements aigus $e firent entei^dre et les pins craquèrent avec bruit.

— Rentrons, dit Anne, nou9 allons être mouillés. Comme elle prononçait ces paroles, la nuée s'abaissa

sur le campanile du palais , qui portait au sommet de sa flèche les drapeaux réunis de Naples et de Lorraine, et tout aussitôt les hampes^ tordues par le tourbillpn, se brisèrent avec éclat, les lambeaux de soie des deux étendards disparurent, dispersés au loin.

Les plombs qui couvraient la toiture furent roulés comme des feuilles de saule, la cloche que supportait ce vaste monument rendjt un son lugubre, et la chaîne qui servait à la mettre en mouvement, arrachée à son premier anneau, vipt tomber aux pieds de Guise.

Le duc et Malicorne se signèrent tous les deux. Un profond soupir sortit enfin de la poitrine de 6ui$^.

— Anne, dit-il^ je passerai cette nuit en prières pour le succès de votre voyage et de celui de l^ali^orne. Demain je vous remettrai les objets destinée è Olympidi et j'y joindrai le précieux reliquaire de Saint^ûnoofrio, qui vaut près de deux cent mille livres... je le d^iine au saint-père.

Il s'éloigna, et lEilalicorne, s'approçbant de la co^^tesse, lui dit d'une voix tremblante:

— Ne voyez-you8 p^s, flai^i ce^ sinistres pronostics, des avertissements (erril)Ies pour iK^oi\&ei^^p?

^one $e çfiit ^ xm Q\ répondit d'un toa d'Indéfinissable audace:

— Je n'y vois qu'une chose, c'est qu'il passera la nuit en prières.

Malicorne ne répondit pas, mademoiselle de Pons s'éloigna en haussant les épaules.

Le lendemain matin elle était partie avec Malicorne, emportant avec elle les précieux bijoux que Guise lui avait confiés.

Une heure après son départ, le Gucurulle se faisait annoncer chez Guise et lui demandait un passe-port pour s'éloigner de Naples.

— Pourquoi donc quittez- vous notre ville? lui dit le duc.

— Parce que les signe3 précurseurs de la défaite, de la trahison et de la captivité se sont oiontré^ sur eUe« repartit le CycuruUe.

— Est-ce la ville tout entière qu'ils inenacent, p^ bien est-ce seulement quelques-ups de s^^ habit^ntç? dit Guise en affectant un ton indiiTéren^.

— L'orage qui dévaste les vallées fr^PP^ d'abord \^ sommets les plus élevés, repartit le Gucurulle^

36« ANNK DR PONS.

Guise signa le passe-port de l'astrologue et le lui tendit en répondant d'une voix calme et aère :

— Le laurier préserve de la foudre : ce soir j'attaquerai les Espagnols.

Le jour venait à peine de se lever lorsque don Antonio, monté sur une belle mule blanche, suivi de Malicorne et de mademoiselle de Pons, tous deux à cheval, arrivèrent à... Le jeune écuyer et la belle aventurière avaient eu tout le temps de se livrer aux plus tendres eontidences pendant les longues lieues qui séparaient Naples de cette ville.

En effet, quoique don Antonio eut répondu avec politesse à toutes les questions que lui avait adressées la comtesse, touchant les lieux qu'ils traversaient, il avai paru si peu disposé à se livrer à un entretien suivi, qu'elle avait renoncé à faire sortir le grand prieur de sa retenue, et elle s'était {résignée à marcher auprès

ANNE DE PONS. 26t

de Malicorne, auquel elle cherchait querelle à tout propos. C'est qu'Anne de Pons était une de ces créatures pétulantes, avides, pour qui tout repos est une fatigue; curieuse, tracassière, capricieuse, cherchant partout et à tout propos une émotion, une aventure. Ardente et inconstante à la fois, prenant Thommage de tout homme qu'elle rencontrait, fût-ce un muletier, et dédaignant celui des plus nobles et des plus brillants gentilshommes, dès qu'elle l'avait obtenu. Élevée à l'école des Chevreuse, des Montbason et des Longueville, et habituée par conséquent à faire bon marché de toute morale et au besoin de toute pudeur, elle les dépassait toutes dans ce singulier libertinage qui précéda de quelques années la galanterie fastueuse et insolente de Louis XIV, et qui ne venait ni de l'ardeur des sens, ni de l'entrainement du cœur. C'était une forfanterie de vices incroyable. Tromper, mentir , ruser et réussir, tel était le bill de mademoiselle de Pons, fort capable de résister aux sollicitations les plus brûlantes de l'amant le plus passionné et le plus aimé, elle n'eût pas hésité à se livrer à l'homme qui lui eût été indifférent, s'il eût fallu l'arracher à une rivale détestée ou narguer un jaloux armé contre elle, et prêt à briser la porte qui les sépare.

Ainsi, un rendez-vous plein de sécurité et où l'amour

3ei ÀKiri BS PONt.

n'eOi au d'auM axcitant que lui-méoie» lui eût paru la cboM to plue annuyeuw du monde; mais recevoir son amant dana un endroit aurvaiUé de toutes parts et plein de dangers, l'animait et re&altait Jusqu'à la folie; abandonner une do ses mains a Guise, pendant que de Tautre elle glissait un billet à yalioccne, était pour elle un charmant plaisir, et de [ce mièvre détail d'une intrigue jusqu'à sa conséquence la plus concluante, tout devait porter un caraotàre de bravade et de danger pour lui plaire. Cet esprit profondément perverti attendait sans cesse la bizarre, l'inattendu et l'extravagant. Pour elle tout calme était un ennui, tout repos une fatigue, et par constant tout mouvement un attrait, et to\ite ré^ sistanoe lui donnait une ardeur insensée d'en triompher.

Ge fut ce caractère qui mêla mademoiseUe de Pons à une intrigue qui eût dû lui rester parfaitement étran-^ gère , et qui amena sa ruine et la captivité du duo de Guise.

Le jour paraissait à peine et mademoiselle de Pons ve^ nait d'arriver à... avec don Antonio et Salicorne, et fort ennuyée de la position patriarcale du grand prieur, elle demandait déjà où elle pourrait retrouver Fabiaao pouf pouvoir continuer sa route, lorsque le misérable moine s'arrêta devant une maison d'assez bonne apparence et lui dit :

ANNE Di; PONS. 2^3

— Il doit venir aujourd'hui lui-n)ême dans celt^ maison, nous allons l'y attendre.

— Attendre I dit mademoiselle dePgns, et combien dç temps, Je vous prie?

— Une heure pçut-être.

—-Une heure 1 mais c'est mortel.

— Peut-être toute la journée...

— Je préfère continuer ma route toute çeule.

— GQmme il vous pl^ir^, dit le moine; j'ai tenu la pvole que j'avais donnée à J|» }e diic de vous amener jusqu'ici; c'est Fabiano qui répond 4^ ypU9 v^nint^nant, je m'en lave le$ mains.

Cett^ froide indifîéreQce eût çi^aspéré m9(}^mQiseU^ 4e Pons, si sa curiosité n'eût été emtéç per r^rrjvée d'up jeune cavalier qui s'arrêta devant la pppte. l\ ay«it felevé son manteau jusqu'au bout de ^qï\ m^, ite façon qu'il était impossible de voir son visa^^.

Anne parut croire que c'était Fabiano, (juoiqu'çUe eût remarqué les cheveux blonds et les yeux bleus 4u nouveau venu, et elle lui dit assez sèchement :

— Voilà lon^emps que nous vous attendons» monsieur.

Le cavalier se dégagea de son manteau, et I9 saluant gracieusement, il lui dit ;

'^ Uad^moiselle de Pons se trompe.

264 ANNK DK PONS.

•— Vous connaissez madame, s'écria Malicorne en s'avançant d'un air résolu à faire respecter la dame qui voyageait avec lui.

— - Oui, mon jeune cadet, reprit celui-ci, et je vous connais aussi. Tenez-vous donc à votre place, maître Malicorne, et permettez -moi d'ofTrir la main à madame pour la prier d'entrer dans la maison de ce damné podestat. .

— Qui étes-vous, pour oser vous adresser à si haute et si puissante dame que la fiancée de monseigneur le duc de Guise ?

— Pour les gens de mon rang, je porte ma réponse à de telles questions dans le fourreau de mon épée; pour les cadets de Gascogne qui parlent trop haut, elle est au bout de mon fouet

Malicorne tira son épée; et Anne fit légèrement reçu- 1er son cheval; ceci prenait une tournure assez piquante et elle voulait laisser le champ libre aux deux champions.

Mais le prieur poussa aussitôt sa mule entre eux.

— Monseigneur , dit-il en s'adressant au nouveau venu, ce jeune homme n'est pas tenu de connaître votre rang, et c'est l'exposer à vous offenser que de ne pas lui dire qui vous êtes.

— Mais il peut me plaire qu'on ne le sache pas,

répondit le cavalier, et je vous dispense de le dire. D'ailleurs , vous avez raison, j'ai autre chose à faire que de corriger un écuyer maladroit, et voilà madame qui me paraît avoir voyagé toute la nuit et qui sans doute a besoin de se remettre.

— Nous trouverons, je crois, là dedans ce que nous cherchons les uns et les autres : vous et moi, le podestat; madame et son gentil écuyer, le guide qui doit les mener à Rome.

Aussitôt et sans s'occuper de Tétonnement des voyageurs, 11 se mit à frapper à la porte.

On ne répondit pas. Il frappa plus fort. La tête d'un jeune garçon' de seize ans, à la mine pâle et chétive, se montra à une lucarne.

— N'est-ce pas ici le logis du podestat Rusconi?

— Il n'est pas encore levé, repartit le jeune homme.

— A six heures du matin, s'écria le cavalier, un podestat qui dort, c'est une impertinence et une malversation : ouvre-nous la porte , drôle, je vais le faire lever.

— Mon maître ne se dérange pour personne, repartit le jeune garçon, en se retirant et refermant la lu- «ame.

Le cavalier resta impassible; il fit tourner son cheval, l'accula contre la porte, et tout aussitôt, lui serrant la bride et piquant des éperons, il le força à lancer trois

206 AITRV 09 PONS.

OU quatre ruades si violentes, que le bois vermoulu de la porte sauta en éclats et fit l'entrée libre.

Aussitôt le cavalier sauta légèrement à \i^9 de son cheval , çn jeta dédai^neu9eiaeot les rênes à Malicorne, et présenta galaounent la maia à Ai^ae de Pon^.

-^ YeuiQez entrer, belle dame, lui dit41, et V>i> maraud, ajouta-t-il en apercevant le jeune garçon qui s'avançait d'un air résolu, va dire à ton maître que ce* lui auquel il a écrit de venir aujourd'hui est arrivé.

— S'il en est ainsi, dit le jeune garçon, attendez un moment.

Le cavalier oiTrit un siège à la comtesse, dont la curiosité était vivement éveillée, et $an^ doute il allait lui adresser quelques paroles lorsqu'il s'aperçut que le domestiqtie du pod^tat, au lieu de qui(t^ la saU^ basse où iU se trouvaient, s'était arrêté devant une grande planche peinte en noir sqr laquelle des notQs étaient écrites à la craie.

-r- Voyez, dit-il au cavalier, qui s'avapçait vers lui le front levé; voyez, sgouta-t-il en montrant la planche et en lisant les potes inscrites ; f- A huit heures et demie entendre la messe; à neuf heures recevoir les postulant^ et les plaideurs; à dix heu f es assister au sermon du pape An^lme; à midi diner; à up^ heure la sieste; à dei^x aller me confesser... »

ANNK DE PONS. 3$7

Pendant que le jeune garçon Usait ce long détail de remploi de la journée du podestat^ le cavalier se mit à regarder Anne de Pons, et comme s'il leur eût suftl de ce regard ffonv se comprendre, tous les dçuY laissèrent écb^pper en même temps un long éclat de rire. Cependant le jeune garçon continuait et il arriva ainsi d'heure en heure jusqu'à la première de la nuit, c'est-à-dire sept tieurea du soir ;

^ « A sept heures, dit^l, aiTfiire de Théritage 4u comtç Bucentiû. f

^ Comment, s'écria le cavalier en i^eveijant à sa ' mauvaise bumeur, à sept heures de l'après^dinée 1

^ Oui, monsieur, reprit flegmatiquement le jeune garçon, et comme il est six t^eures du mjitin, vous avez la journée tout entière pour vous promener.

— Ecoute, drôle, reprit le cavalier, je te donne une Oiinut^ pour aller prévenir ton maître, je lui en donne ^i^q pour se lever; passé ce temps, je mets le feu à la

maison et il donnera audience dans la rue. Le valet voulut répondre, un coup de fouet prévint

de nouveUes observations, et le malheureux s'éloigna

en hurlant.

A ce moment le prieur, qui avait dû prendre soin de

sa mule, et Malicorne, qui avait été si lestement chargé

des chevaux, entrèrent dans la salle basse.

— En Téritê, s'écria le cavalier, à la façon dont on nous fait attendre, on se croirait ici chez le vice-roi ou chez un usurier.

— Ou chez le comte Melchior Borgia, dit le grand prieur en jetant un coup d'oeil significatif à Anne de Pons.

— M. de Borgia 1 répéla-t-elle en entendant prononcer le nom de l'un des ennemis les plus acharnés de Guise.

Borgia ne parut point contrarié d'être ainsi découvert, et il répondit avec une politesse ironique pour le grand prieur et une galanterie affectée pour la helle comtesse :

— Vous vous trompez, monsieur, je n'ai jamais fait attendre à ma porte ni un saint homme ni une jolie femme.

Anne s'inclina gracieusement pendant que Malicome attachait des regards furibonds sur Borgia.

— Eh quoi I monsieur le comte, lui dit-elle, vous avez des intérêts dans l'héritage du comte Bucentio?

—Je ne sais rien, en vérité, dit Borgia ; le podestat Rusconi m'a écrit la lettre la plus bizarre, la plus mystérieuse à ce sujet, et...

AMNB DE PONS. 269

Borgia fut interrompu par l'arrivée furieuse d'un gros homme à face huileuse et à nez bourgeonné, vêtu d'un haut-de-chausses mal attaché, portant des bas roulés à mijambe et coiffé d'un vaste bonnet quadrangulaire et découpé comme une tour à créneaux.

— Tonnerre et enfer! s'écria-t-il en entrant, qu'est-ce que ces imprudents qui se permettent d'entrer dans la maison d'un juge qui dort ?

— A qui donniez-vous donc audience? lui dit Borgia.

— Qui me parle? qui m'ose parler quand je ne l'interroge pas? dit le juge.

—C'est moi, Melchior de Borgia, dit celui-ci, qui comptait sur ce nom pour imposer à la colère du magistrat.

— Eh bien ! dit le podestat, qu'est-ce que je vous ai écrit ?

— Vous m'avez écrit de venir à... pour affaires relatives à l'héritage du comte Bucentio.

^9 i^KK lk^ B^KK

— Et pour quelle heure ai-je mis le rendez-vous?

— Ah t diable I fit Melchior, c'est vrai...

— C'est pour ce soir, sept heures, fit le podestat; sept heures pour vous comme pour tout le monde.

— Mais il faut que je sache.., fitBorgia.

— Rien, vous ne saurez rien : ce que j'ai à dire, je le dirai devant tous; mais je ne veux pas que, lorsque les autres intéressés arriveront, ils puissent dire que j'ai donné aux uns des renseignements au préjudice des autres.

A ce moment le grand prieur se leva et glissa une bourse dans la main du podestat. Celui-ci le salua avec le plus gracieux sourire.

— Que votre bénédiction soit avec moi, mon révérend, dit-il en mettant la bourse dans sa poche; vous êtes un homme habitué à la justice; que voulez-vous savoir? Vous, et ces honnêtes jeunes gens, et cette belle dame qui est aussi sans doute avec vous, que puis-je vous dire?

— Rien, quant à moi ; seulement, je vous prie de permettre à madame, qui est française, et à çon éçuyçr d'attendre chez vous un certain Fabiano.

— Fabiano? dit le podestat, Je pe eonnpispas ça, Mais si madame veut venir se reposer dans un appartement plu§ OQPvenable, je yais l'y cofiduire, et puis je reviendrai pour répondre à M. ^ei Sorgia; c^r i) eçt, fijouta-

41I9KI 9B i^ans. tri

t-il 0Q narteot pl^ ))9$( ç| ^n fraj^nt sur lu poche où il ava^t serr^ la bourse» il ^t compris là 4^oa,

--< IfoQ, oiaiire cpq^i^, fit Bor^a; mais toute^foia je te conseille de parler, à moins qu'après avoir fait connaissance avec Tor du réyéread Antonio, tu ne veuilles faire eonn^ioqiapoe avec le fer de mon poignard* •« Mai^ avant tout» fokfk^ cette charmante dap^ dans une du^ipbre convenable.

-- Raphaël, cria le podestat, {Vaphaël, la chambre bleue est-elle prête?

On w réipondit pas.

rr C'eat oelle de ma saiqte épouse Séraphina Rqsconi, que j'ai perdue il y a six ans, continua le juge en s'adressant à mademoiselle de Pons.

Puis il cria de nouveau:

— Raphaël I Raphaël!

*- C'est iQutile, dU madomoiseUe de Pctns, qf i était fort curieuse d'apprendre comment Ror^i^ pouvait être mêlé aux affaires de l'héritage du cointe Bucentio.

— Il le faut, dit Malicorne d'un ton de jalpux de vingt ans...

— Raphaël ! criait le juge, Raphaël I

Le jeune garçon rentra tout à coup, l'air eflVayé, le vi« sage pâle, le corps tremblant.

— Qu'y a-t-il? s'écria le podestat.

972 ANNB DE PONS.

— J*allai8 donner k manger au cheval de Votre Seigneurie, répondit Raphaël, qui était à la fois le domestique et le secrétaire du podestat, lorsque j'ai vu la porte de la cour ouverte du côté de la campagne.

— On m'a volé, s'écria le podestat.

—Je ne sais pas, mais je m'éionne et je vais à l'écurie; jugez de ma surprise lorsque près de Thérésa, votre chère jument, j'aperçois deux autres chevaux.

— Ceux de ces messieurs, sans doute, dit le Podestat.

— Du tout, car j'ai vu le digne prieur et le jeune gentilhomme faire entrer leurs montures dans l'auherge voisine.

— Qu'est-ce que cela veut dire? fit le juge, qui ne savait s'il devait avoir peur ou se réjouir. Est-ce un cadeau, une surprise qu'on a voulu me faire?..

Raphaël balança tristement la tête et répondit :

— C'est un malheur, car il était là couché sur quelques bottes de paille et dormant du«sommeil d'un bienheureux.

— Qui? fit le juge.

— Lui, dit Raphaël, d'une voix mourante.

— Qui, lui ?..

— Lui qui n'a pas de nom, vous savez bien, qui n'a pas

de corps, vous le savez bien, puisque vous n'avez jamais pu le faire arrêter; lui, ajouta Raphaël en se signant, qui n'a pas d'àme puisqu'il l'a vendue au diable. A mesure que le secrétaire du podestat . parlait, une

ÂNNfi DE PONS. 273

pâleur de plus en plus livido se répandait sur le visage du magistrat. Il jeta un regard éperdu autour de lui et balbutia d'une voix tremblante :

— Messieurs, si vous avez pitié de... si vous voulez sauver un infortuné... si...

— Mais ce n'est pas tout, reprit Raphaël avec un éclat de voix qui fit bondir son maître comme s'il eût entendu les rugissements d'un tigre; ce n'est pas tout! j'étais à le regarder dans la plus profonde stupéfaction, lorsque votre voix est venue jusqu'à moi, il s'est réveillé et s'est mis à écouter.

• — La chambre bleue? m'a-t-il dit lorsque vous m'avez demandé si elle était prête. La chambre bleue n'est pas libre, j'en ai disposé pour une demoiselle dont je ne veux pas qu'on trouble le sommeil par tout le bruit qu'on fait là, à côté.

> En parlant ainsi, il s'est de nouveau étendu sur la paille et il s'estrendormi .

Le podestat adressa à Borgia et à Malicome un regard désespéré, et allant vers une vieille hallebarde déposée dans un coin, il s'écria :

— L'occasion est bonne, suivez-moi !

— Ah çà ! dit Malicome, sommes-nous dans un hôpital de fous ?

St4 kvnn bt PMi.

A p^ne aTftU-il prmioiioé celle )^arole que le hasaird sembla vouloir la oonflrmer ; on entendit un grand brait à la porte extérieure de la salle basse.

C'était le bruit d'une violente querelle. Deux voix disputaient... Tout h coup on n'en entendit plus qu'une, et presque aussitôt un h<Hnme d'une taille élevée ouvrit la porte et entra dans la salle basse l'épée à la main:

n s'arrêta sur le seuil, et se tournant vers la cour eu remettant sa longue rapière dans un long fourreau :

— Par les entrailles de Lucifer, j'em ferai autant à tout prestolet qui prendra le pas sur moi.

Après cette apostrophe à la cantonade, ooiame oa 4it en sl^ld d'iadieation scénique, le terrible eavaUer, entrait dans la salle en faisant sonner les longs éperons de ses longues bottes, et en Mint d'une main son vaste feutre gris iotti ^ii|rfuBié de rouge, pendant que de Tautre il retroussait les longues pointes de sa moustache.

ANNS DS PONS. ât5

— Séhxi, messieurs, dit-ird'un ton de matamore; je ne vous dérange pas... tant mieux... je vous suis obligé. 1)ite^moi, je Vous pHe, où éfitle bonnet carré couvrant ht tête d'ftne qui s'appelle le podestat Rusconi.

^-^ Quel est ce malotru? fit Borgia |en s^asseyant près d'Anue de Pons, comme s'ils eussent été liés d'une longue habitude.

— Voyons, reprit-elle en lui souriant; en vérité, on se croirait à la comédie.

Personne n'avait t^ndu ^n àcmveeU venu, €ont l'arrivée avait lait oublier ia tearribie découverte fkite dans récurie par Rapbaël; il promena un regard <9ioUfroucé sur tout le monde, remit son ehapeau et reprit d'un 4on superbe :

— Je me suis fait Tbonneur de demander la rc^e noire doublée d'usurier qui s'appelle le podestat Busconi.

Celui-ci qui s'était peu à peu remis de la frayeur que lui avait causée le récit de Raphaël, repartit tout aussitôt :

'^ Le podestat Rusconi, c'est moi, monsieur, tout prêt b vous apprendre...

— Je sais tout ce que doit savoir un gentilhomme qui à la conscience de ce qu'il vaut; vous m'avez écrit, me

voilà. Expliquez-moi l'affaire...

— Ah bienl très-bien, fit le juge, vous êtes...

276 ANNB DB PONS.

n était écrit sans doute que le malheureux podestat ne pourrait achever une phrase , car à l'instant même apparurent deux individus se colletant et se gourmant : l'un maigre, sec et tout vêtu de noir, s'était attaché comme un oiseau de proie au second, espèce de manant assez grossièrement vêtu.

— Vous avez été témoin et vous témoignerez, disait le premier.

— Laissez-moi, criait le second.

— Messieurs, fit le podestat voulant les arrêter.

— Vous témoignerez ou je vous prends à partie, reprit le premier.

— Voulez-vous me laisser? fit le second.

— Messieurs! cria le podestat.

— Je vous prends à partie et je vous considère comme complice de l'injure, reprit encore le premier.

— Ah I vous me laisserez, fit le second avec humeur. Et d'un vigoureux coup dé poing, le manant trapu

envoya rouler à l'autre bout de la salle le petit homme noir.

— S'il y avait eu une bonne épée au bout de ce poing- II, fit le matamore en se posant sur la hanche, c*était un homme mort. Voulez- vous me permettre ? ajouta-t-il en tendant la main au rustre vigoureux.

Celui-ci l'examina de la tête aux pieds et lui tourna le dos en répondant :

— Je ne vous connais pas.

— Ah çà î messieurs, cria Rusconi en furie, qui êtesvous et que voulez-vous?

Les trois survenants, le matamore, l'homme noir et le rustique répondirent d'une voix unanime :

— Le podestat!...

— Eh bien I c'est moi.

Il n'avait pas achevé cette dangereuse déclaration que l'homme noir s'élança sur lui, s'accrocha à son habit et lui dit avec une volubilité effrayante :

— Ah! c'est vous qui êtes le podestat. Je ne vous demande pas encore pourquoi vous m'avez écrit, mais j*en suis ravi.

Il se tourna vers Borgia et Malicorne et il reprit :

— Vous témoignerez, messieurs, que, lorsqu'on entrant j'ai demandé le juge, il n'a pas répondu; c'est un refus tacite d'accueillir ma plainte, un déni de justice...

— Que le diable vous emporte 1 s'écria Rusconi exaspéré. Raphaël! Raphaël!

— Voyons, fit le manant,^ pourquoi m'avez-vous écrit?

— Et à moi? dit le matamore.

— Et à moi? dit l'homme noir.

^ Et à moi ? fit Borgia, |qui se laissa entraîner à piu. 16

37S ANNB DK PONS.

quer de ce mot la fureur du podestat, lequel se débattait au milieu de toutes ces questions comme un homme attaqué par un essaim d'abeilles.

» Raphaël! Raphaël! reprit le malheureux podestat d'une voix désespérée, va chercher les sbires de la ville.

—Les sbires de la ville? reprirent en riant tous les acteurs de la scène.

— Combien penses-tu, podestat, reprit le matamore, que je puisse en tenir embrochés sur mon épée ?

— Une arrestation illégale, fit l'homme noir, autorise la résistance; je tire sur tes sbires comme sur des faquins, ajouta-t-il en montrant une paire de pistolets.

Le rustre se contenta de montrer un énorme bâton.

— Tout beau, messieurs ! dit Borgia en s'avançant, il vous en coûterait peut-être plus cher que vous ne pensez, si vous insultiez aux sbires chargés de veiller à la sûreté publique; vous pourriez vous faire de mauvaises affaires.

— De mauvaises affaires, reprit le matamore, j'en ai eu cent et je m'en suis toujours galamment tiré, grâce à Bradamante, ma mignonne. Bradamante, ajouta-t-il en frappant sur son épée, est ma vaillante et ma fidèle... A voilée service, monsieur, qui menacez de mauvaises affaires;

— Oui, oui, dit l'homme noir, il y a eu menace de

knn n PQira. 279

mauvaises affaires, ceci peut se prouver par téovoins, et touie menace est punie d'amende.

— Sortez, malheureux, dit sévèrement Borgia, j'ai à parler au podestat.

^ Et qui nous fera sortir ? s'écrièrent ensemble les trois derniers arrivés.

— Moi, Ifelchior de Borgia, fit celui-ci avec fierté ; et à votre tour me direz-vous votre nom, messieurs?

Le matamore s'approcha et lui dit en le toisant avec le dernier dédain :

—Moi, je suis César de Bucentio, dont le grand-père a tué le vôtre.

— Moi, dit le manant, je suis Jacques de Bucentio, dont le père a brûlé trois châteaux de tes ancêtres.

— Et moi, ajouta l'homme noir, je suis Fidélio de Buceutio, dont le père a enlevé la sœur du tien.

— Messieurs de Bucentio, dit Borgia en les regardant tous attentivement, bonne race de bandits et de coupejarrets t elle n'a pas dégénéré.

— Ea ce cas, dit le juge d'iHi air ravi, vous êtes les trois neveux du comte Bucentio, àitRouge-Èpée^oelni qui vient de mourir au château de Fiéramonte, en laissant à Naples ^ne dlle, et dans son château un testament. Mais je vous ^vais tous avertis que l'entretien était pour ce soir, com-

ment se fait-il que tous vous soyez arrivés ici à la pointe du jour ?

— Parce que, dit le prieur en s'avançant, chacun espérait obtenir de toi, par menace ou par argent, quelques renseignements sur ce fameux testament, dans l'espoir de frustrer ses cohéritiers.

Borgia se mit à rire, les trois cousins murmurèrent; mais un regard de don Antonio fit baisser les yeux aux plus insolents. Puis il continua :

— Puisque Tempressement de ces messieurs à venir vous consulter les a tous réunis ici, il est inutile d'attendre à ce soir, et vous pouvez nous dire la raison pour laquelle vous nous avez écrit.

— Avec plaisir, s'écria le magistrat ravi de se débarrasser de cette nombreuse clientèle.

Et il commença ainsi :

— Il y a six mois à peu près, je fus réveillé en sursaut par un horrible tapage, j'entendis tout à coup briser une fenêtre et je vis entrer au clair de la lune un hideux brigand au visage rouge et aux yeux sanglants. J'allais le jeter par où il était venu lorsqu'il me fit des excuses et m'annonça que le comte Bucentio me faisait instamment prier de passer à son château de Fiéramonte pour affaires sur lesquelles il voulait me consulter.

Tout le monde écoutait avec attention, si bien que per-

sonne ne s'aperçut qu'un homme venait de paraître à Fune des portes intérieures de la salie basse ; il s'appuya l'épaule contre Thuis, croisa les jambes et attendit la suite du récit du podestat.

Celui-ci reprit :

— Malgré les dangers d'une pareille expédition, je m'armai et j'ordonnai à ce misérable de me conduire à Fiéramonte, quoique je le soupçonnasse de faire partie de quelque bande de ces zingaris qui infestaient les Appennins. Il obéit...

— Tu mens, dit tout à coup une voix grave et calme. Tout le monde leva vivement les yeux et Ton vit alors

l'homme qui s'était posté près de la porte.

— Qu'est cela ? fit Borgia.

— Lui I lui ! s'écria le podestat en frissonnant.

Anne serra vivement la main de Malicorne pour lui imposer silence, car elle venait de reconnaître Fabiano.

— Tu mens, podestat, répéta Fabiano; je frappai un quart d'heure à ta porte, et comme ni toi ni ton valet n'aviez le courage de venir m'ouvrir, je montai par la fenêtre.

— Oui, oui, oui, c'est juste, fit le podestat en balbutiant.

— J'ai rencontré ce visoge-là sous un bonnet de mar-

ie.

283 ANNI DB PONft.

chand de txsufSy murmura à part soi le rustre Jacques Bucentio.

Fabiano supporta sans se troubler les regards qui le dévoraient et continua en s'adressant au podestat :

~ le te tirai de dessous ton lit, où tu t'étais caché; tu te Jetas h mes genoux et tu me demandas grâce.

— C'est possible, oui, fit Rusconi avec un sourire forcé, je n'ai pas une excellente mémoire.

* Je t'ordonnai de me suivre de la part du oom^ de Bucentio, et comme tu ne pouvais te tenir sur tes jambes, tant tu tremblais, je te pris par le chignon et je te mis en croupe sur mon cheval. Et maintenant continue...

Le podestat s'inclina, toussa, salua, eracha, pour remettre son récit à une allure qui n'excitât pas les démentis de ce terrible inconnu, et pendant ce temps Anne put entendre Borgia qui disait tout bas à Malicorne :

— Si je ne le savais mort et enterré, je le prendrais pour un certain cavalier florentin contre lequel j'ai perdu à Rome deux mille pistoles à la bassette...

>-- Ce n'est pas cela, fit le cousin noir, l'homme aux témoins, je me rappelle l'avoir vu sur les bancs de la cour martiale de Milan, accusé de meurtre, il y a deux ans...

-> Ily a^deux ans, fit le matampre, ce drôle a eu,

ANNB DB PQK8. 288

je crois, l'honneur de tirer l'épée contre moi à Vérone.

— Qui êtes- vous donc, Tami ? fit Borgia.

— Laissez continuer le podestat et vous l'apprendrez. -*• Ouiy oui, dit Ame, qui trouvait déjà un charme

extrême à cette mystérieuse aventure.

— Eh bien î parlerez-vous, maître Busconj ? dit Fabiano.

— Voilà, dit le podestat en souriant. Nous partîmes et nQ^3 voyageâmes ainsi, monsieur |i cheval, ippi en croupe, à travorç des chemins afTreuxi des ppécipip^, pendant.-

— Pendant cinq heures; deux en plaine, trois dans la montagne, ditFahiano.

Le podestat s'inclina et reprit:

— Au bout de ce temps, nous arrivâmes au château de Son Excellence le comte de Bucentio.

— Appelle-le de son vrai nom, dit brusquement Fabiano, appelle-le Bucentio Rouge-Épée.

Le podestat se remit à trembler et reprit encore :

— On m'introduisit dans un appartement splendide où le comte était sur un lit de parade.

— On riatroduisit, ^'écrisi Fabianp d'un ton de plus en plus sombre, dans une salle haute, sombre, enfumée, où il était seul, occupant le lit à colonnes dans lequel, il y a bien des 9ni^ée3 de celsi, la noble châtelaine, ta tante.

Melchior de Borgia, aimait à voir sourire, rangées sur le même traversin, les têtes roses de ses cinq fils, qui ont ét^ ses cinq bourreaux.

— Quel est cet homme? s'écria le prieur en se levant soudainement.

— Laissons-le parler, dit froidement Borgia.

— Prenez garde, l'ami 1 crièrent ensemble les cousins d'une voix menaçante.

— Laissez achevée le podestat, reprit Fabiano en reprenant sa position indolente et en se nettoyant insolemment les ongles avec la pointe de son poignard.

Le podestat jeta un regard sur ceux qui Tentouraienl et parut prendre un peu d'assurance dans leur nombre; puis continua d'une voix plus ferme :

— Dès que fus en présence du comte, il me dit en me remettant un papier : « Ceci est mon testament; je veux et j'entends qu'il ne soit ouvert et lu qu'en présence de ma fille qui habite Naples et de tous mes neveux assemblés. Vous les chercherez et vous leur manderez de se trouver chez vous le 3 avril 1647. > J'étais fort embarrassé d'exécuter les volontés du comte, car, depuis longtemps, tout ce qui restait de cette illustre famille avait quitté le pays; mais enfin, grâce à mes recherches...

■— Tu mens, reprit Fabiano sans se déranger*

— Vous n'éftiez pas dans la chambre, vous n'êtes pas entré dans le château, vous n'avez rien vu et rien entendu.

— Je vois à travers les murs et j'entends à travers l'espace; il te dit: « J'ai un neveu qui s'est caché au fond d'un manoir crénelé de la Calabre, près de..., où il vit de pillage, faisant trafic des chevaux ou du bétail qu'il vole aux uns et vend aux autres, rançonnant les paysans, toujours prêt à fondre sur sa proie comme un faucon, et à l'emporter comme un loup; celui-là s'appelle Jacques Bucentio. »

Le manant que Fabiano avait désigné du coin de l'œil en parlant ainsi, leva le lourd bâton qu'il tenait à la main, et s'élança vers l'inconnu en s'écriant :

— Par le sang de saint Janvier, je t'apprendrai à parler ainsi d'un Bucentio, drôle!

Fabiano saisit le bâton, le brisa comme une paille et répondit tranquillement :

— Je ne fais que répéter les paroles de votre oncle Bucentio Rouge-Épée. N'est-il pas vrai, podestat ?

— Oui... oui..., reprit celui-ci, qui craignait encore plus Fabiano que Jacques.

— Continuez, dit Borgia, ceci devient fort intéressant.

— Alors, reprit le podestat, il me donna aussi quelques

2M AKXX DX POVS.

reiiBeigiiMsieDts gur un second neveu qui prête son argent à... à...

— A usure^ dit Fabiano.

» Et qui fait signer à ces emprunteurs des obligations qui... que...

Le petit homme noir s'était redressé » lançant au podestat des regards étinc^ants... Cdui-ci s'arrêta tout court] mais la voix impassible de Fabiano continua la phrase interrompue.

— Des obligations avec lesquelles il les ruine en procès. Celui-là est un juif immonde et s'i^ppelle fidélio Bucentio.

-^ Vous m'avez diffamé et insulté l'un ol l'autre^ s'écria Fidéiio, ei^ m'appelant usurier et juif, et je vous assignerai.

— Assigne donc le cadavre de ton pnçle, car c'est lui qui a parlé ainsi.

— Et qu'a-t-il dit de moi ? fit le matamcnre en se posant fièrement au milieu de la sallOi un poing sur la hanche et l'autre sur le pommeau de son épée.

Fabiano quitta la place qu'il avait prise et s'avança vers le terrible. César, qu'il mesura de la tête aux pieds de l'air le plus moqueur.

— Il a dit, répondit-il, que vous déshonoriez la famille, attendu que les autres faisaient du moins le mal

ANNE DE POKS. 287

pour leur compte et que vous, vous le faisiez pour le compte d'autrui; il a dit que vous n'étiez qu'un brigand à toute solde, un coupe-jarret de tout parti, un soldat mercenaire, dont la cocarde est un écu et le drapeau une bourse.

Le César fit un saut en arrière, et tirant à moitié sa longue rapière, il s'écria :

— Ah 1 il a dit cela, et tu le répètes...

— Laissez votre triomphante tranquille, lui ditFabiano, à moins que vous ne vouliez que je la casse en deux morceaux comme la badine de votre cousin Jacques.

— Et mon cher oncle m'a-t-il oublié? dit Borgia,

car je suis de la famille du côté des femmes.

Fabiano lança un regard au podestat et il répondit :

— Oui, monsieur le comte, il parla de vous en ce sens qu'il prononça votre nom.

— Qu'a-t-il ajoute?

— Il n'y a rien à ajouter au nom de Borgia^ dit Fabiano, il porte sa renommée avec lui.

Le ton de Fabiano en faisant cette réponse était si courtois, que Borgia eût eu mauvaise grâce à se fâcher; et il reprit tout aussitôt :

— Mais nous direz-vous, mon maitre, pourquoi nous avons tous été appelés ici, car Bucentio Rouge-Épée a

laissé une fille, et les fils de ses frères n'ont aucun droit à son héritage.

— Telle a clé sa volonté, reprit le podestat. MM. de Biicentio doivent être présents à l'ouverture du testament, et vous, monsieur le comte, vous devez en assurer Texécution, et, en preuve de ceci, voici la lettre et la clef que M. le comte m'a chargé de vous remettre.

Borgla prit la clef et parcourut la lettre.

— Ah ! diable 1 dit-il en s'adressant à mademoiselle de Pons, encore un... Cette famille est interminable.

Il mit la lettre et la clef dans sa poche et reprit :

— Mais vous qui savez si bien l'histoire de cette honorable famille, nous direz-vous ce que vous êtes venu faire ici? .

— Je suis venu, reparti! Fabiano, vous apprendre l'arrivée dans cette ville et dans cette maison de Diana Bucentio, la fille de Rouge-Épce, l'héritière de Fiéramonte et votre cousine; je vous avertis aussi que dans une heure elle part pour Fiéramonte.

— Mais sait-elle, la pauvre demoiselle, qu'elle va voyager dans un pays infesté de brigands, de zingaris, de sorciers?...

— Elle le sait, dit Fabiano.

— Vous plait-il, reprit Borgia, de lui demander si elle veut accepter la compagnie de quatre gentilshommes

ANNfi DE PONS. !289

qui, je Tespère, oublieront leurs querelles pour protéger une orpheline?

— Et voulez-vous lui demander, dit Anne de Pons en s'approchant de Fabiano, l'honneur de sa compagnie pour des voyageurs isolés comme moi et ce jeune homme?

-* Madame, dit Fabiano, en saluant courtoisement Anne de Pons, mademoiselle Diana de Bucentio m'avait chargé de vous offrir sa protection ainsi qu'à ces mes^ sieurs pour un voyage qui n'est pas sans dangers.

^ Sa protection! dit Borgia piqué; elle a donc une escorte bien nombreuse?...

— Je l'accompagne, dit Fabiano avec un regard particulier.

— Ah! diable! fit Borgia; mais, pour se fier à vous, il faudrait au moins savoir qui vous êtes, votre nom...

— Oui, votre nom, répétèrent les trois cousins.

— Messieurs, à Fiéramonte, on me nomme Fabiano le varlet... à Naples, Fabiano l'espion... ici, Fabiano le voleur... Parmi ceux de ma race, on m'appelle Fabiano le roi... Choisissez. Nous parlons dans une heure.

Il sortit et chacun s*appréta à le suivre.

tu 17

W ANNB D« PONS.

vm

Le soir même de ce jour^ un homme et uoe femme étaient ossis parmi les ruines d'une tour qui commandait un étroit passage où finissait la route moatueuse qui côtoyait les flancs d'une moutagn0 décoiiverte et où commençait un chemin étroit et sombre qui s'enfonçait dans une forêt de noirs sapins.

La femme était d'une beauté remarquable» quoiqu'elle ne fût plus jeune; mais cette beauté avait un caractère particulier.

Le teint était d'une pâleur jaune et mate» les che^ veux ondes étaient d'un noir hiisant qui n'appartiesi pas aux plus brunes Italiennes, et la taille était petite et d'une souplesse incroyable; les mains, les pieds et la jambe même, grêles et presque disproportionnés avec les hanches et la richesse de toutes les autres formes; le profil légèrement bombé à la hauteur des sourcils, lui donnait cette physionomie sombre que Lavater a

ANNU DE peH$* 891

attribuée plus tard à Tesprit àQ prppbétie. Elle était assise sur une pierre, pendant; que l'homme qui était avec elle, regardai^ au loin, comme pour découvrir quelque chose.

-^ ph bien, Marco, s*.écria tout à coup cette femme, tu le vois, ton mensonge est avéré, ta trahison n'est plus * douteuse.

» ^a fille de Buçentio existe, l'héritière de Rouge-Épée va venir s'emparer de ces biens qui sput à moi. L'ordre a été doi^né aux valets de Fiéramonte de lui préparer une réception sonveraine.

Celui à qui ellje parlait, l'œil toujours foé sur l'horizon, ne répondit p^s. La femme se leva avec impétuosité, ej, le secQuant ^vec^viplence, elle s'écria:

— Combien as-tu vendu son salut à Rouge-Ëpée après que je feus payé sa mort?

L'honime à qui elle s'était adressée se retourna lentement. Il pouvait avoir trente-six ans et on pouvait remarquer dans ses traits le même caractère étrange qu0 dans ceux i§ la {èmme qui l'avait si violemment interpellé.

&. Mais ce qui donnait à son visage un caractère encore plus étrange, c'iQSt qu'il port&it ses cheveux nattés en larges tresses arrangées autour de sa tête ccnnme une calotte. De vastes anneaux pendaient h ses oreilles et

il portait aux poignets et aux chevilles des ornements d'argent.

— Amaly, répondit-il d'une voix gutturale et avec une sorte de déclamation ampoulée, comme il est vrai que nous sommes les descendants de la race maudite et chassée de la tente du roi pasteur, comme il est vrai que nous sommes les fils d'Âgar condamnés par le Seigneur à vivre éternellement errants et proscrits, ta volonté a été faite ici, il y a seize ans, à cette même place.

— C'est impossible! tu mens, repartit Amaly. Marco s'avança au milieu de la ruine et, élevant la

voix, il reprit avec la même emphase :

— Que les ombres de ceux dont le sang a rougi ces dalles se lèvent contre moi si je ne te dis pas la vérité. Il y a seize ans, jour pour jour, la comtesse Clémence Borgia, réponse de Rouge-Épée, rentrant à Fiéramonte, fut prise à quelques pas d'ici par les douleurs de l'enfantement.

» Depuis bien longtemps et selon tes ordres, je la suivais pas à pas comme le loup suit sa proie. J'étais donc là quand on la transporta dans cette tour réputée imprenable. C'était le soir et je me cachai dans les bois et les houx qui hérissent la montagne; je vis partir les cavaliers qui allèrent chercher le médecin, je les vis revenir et j'attendis encore.

» Une nuit et un jour se passèrent ainsi, sans que je quittasse de l'œil la porte de cette tour; puis la nuit revint encore et je vis dans son ombre le médecin emportant à Tarçon de sa selle le sac d'argent, récompense de la délivrance de la comtesse.

» Le comte Bucentio Rouge -Épée l'accompagnait, heureux de l'héritière qui venait de lui naître, et ils se séparèrent à quelques pas, le médecin pour gagner la plaine, le comte pour aller à Fiéramonte et amener une litière pour l'accouchée.

» J'attendis encore, et lorsque le bruit des fers de leurs chevaux se fut éteint dans le silence de la nuit, je fls glisser sur la terre le cri de guerre, je donnai le mystérieux signal qui rappelle des profondeurs de la forêt et des abîmes nos frères dispersés, et je me levai.

» Il était minuit quand ils furent tous près de moi.

» Une demi-heure s'était à peine écoulée que les portes de la tour étaient brisées et que l'incendie l'enveloppait de la base au sommet; dix des vingt serviteurs armés qui la défendaient, étaient couchés sur les dalles de Tescaller qui conduit ici où nous sommes, et l'heure n'était point passée, que moi-même, traversant la flamme et la fumée, franchissant tous ces cadavres, j'arrivais dans cette chambre. >

Quoique probablement le récit ne fût pas nouveau pour

SM AlflffB Dl POlfS.

Amaly, elle l'écoutait cependant avec utie aorte d'anxiété. Marco s'avança an milieu de la chanibre et, joignant le geste à la voix, il reprit d'un ton plus sombre :

~ Le lit de la comtesse était là, le berceau ici... Je n'avais rien oublié de tes ordres, je courus à renfaht, et de ce même poignard que je porte encore à la ceinture, je le frappai au cœur. Quand je me retournai, la comtesse était là, à ta placé, ddxnit, pâle et les yëux hagards.

■ Je m'élançai sur elle; mais tout à coup un fantôme se dressa entre nous : il me semblait porter dans ses bras l'enfant que je venais de frapper, mais il souriait et n'avait aucune trace de sang; je levai mon poignard, mais il prit ma main dans sa main décharnée et la brisa...

> Je tombai sous la douleur.

— Lâche! tu n'avais pas frappé... ou bien tu étais ivre et tu as rêvé.

— Non, non, car, lorsque je me relevai, l'enfant tué était encore bien là, le sang coulait de sa blessure..,

— Tu as rêvé, te dis-je.

— Regarde cependant, reprit Marco en promenant autour de lui un regard sinistre, regarde, ma main est restée inerte et brisée, et c'est à peine si elle peut arracher

à la terre lès herbes avec lesquelles tu prépares les breuvages et tes pôiSoiïS.

» Regarde^ regarde, la tour est toinbée; regarde, ajoutât-il en écartant du pied quelques ronces, la mousse n'a pas encore oouvert la place où a coulé le sang. Et ne te souvient-il pas que la comtesse est morte de désespoir?... est-ce un rêve tout cela ?. .

— Qii'îffiporte ce que tu as fait ? s'écria Amaly ; qu'importe lé sang que tu as versé; qu'importe la mort de la comtesse si sa fille vit encore?...

Elle frappa la terre avec violence et reprit :

— Ah I que n'étais-je là !...

— Où étais-tu^ en effet, dans cette nuit funèbre ? dit Marco; pourquoi ne revins-tu parmi tes frères que plusieurs jours après cette terrible catastrophe?

A&aly poussa un profond gémissement.

Puis elle leva les yeux et murmura sourdement:

— Où j'étais? mon Dieu,., où j'étais àlOfs? ..

296 ANNS DE PONS,

Elle 8*agita comme pour éloigner le souvenir qui ve^ naît de lui apparaître et elle reprit avec exaltation :

— Mais ce qui ne s'est pas fait il y a seize ans, peut 8*accomplir encore aujourd'hui I

Marco secoua la tête avec un sourire amer et jeta les yeux du côté de la route.

— Quoi doncl dit Amaly, en prenant à son tour le ton emphatique de son interlocuteur; les enfants d'Ismaël ont-ils peur de quelques hommes qui accompagnent cette femme, et la race maudite de Bucentio s'esta elle si bien perpétuée dans ses misérables héritiers que vous n'osiez les attaquer?..,

— Double le nombre de ces cavaliers, suppose que les enfants soient aussi implacables que les pères, et je me charge de les attaquer, et je jure qu'aucun d'eux ne sortira vivant de ces ravins; mais éloigne d'abord celui qui les accompagne.

— De qui veux- tu parler?

— Il y a une heure, une voix s'est élevée au pied de la montagne, et tous nos frères épars dans la montagne et dans la forêt, obéissant à cette voix souveraine, sont rentrés dans leurs demeures.

— Quoil s'écria Amaly avec une vive surprise, Fabiano mon frère les accompagne?...

Marco répondit par un signe.

AJiNB DE PONS. 297

Amaly demeura immobile et parut absorbée dans une grave et profonde réflexion.

Tout à coup elle leva les yeux sur Marco et rencontra ses regards fixés avec attention sur elle.

— - Et pourquoi n'as-tu pas obéi comme les autres? dit Amaly.

— Écoute, dit Marco en baissant la voix, mon mousquet est là avec ma besace et mon bâton de voyage; d&ns une heure j'aurai quitté ces solitudes, ou notre destin à tous deux aura changé.

— Que veux-tu donc? fit Amaly, évidemment troublée par le pressentiment de ce que Marco allait lui proposer.

— Amaly, reprit Marco en reprenant le ton de déclamation qu'il croyait nécessaire à la gravité des choses dont il allait parler, toi et ton frère Fabiano, vous êtes les derniers du sang d'Abulcaïm; vous êtes les héritiers de celui qui du fond de la Bohème conduisit jusqu'en ce pays le reste de nos tribus, lorsque Je sabre du roi Mica, aiguisé par la parole du moine Abayssin, nous chassa de cette terre où nous avions espéré nous faire une patriel Cependant ni toi ni ton frère n'êtes à l'abri des soupçons de nos frères, car le sang d'Ismaël ne coule pas dans vos veines : ta mère Dalhy avait épousé secrètement l'aîné de cette race détestable des Bucentio, qui disparut à l'époque du mariage de Rouge-Épée.

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