‹ Les quatre princesses errantesChapitre 1 sur 45 · A LA MÉMOIRE D’ÉRASME · texte numérisé non relu

A LA MÉMOIRE D’ÉRASME

Je les ai vu passer, les quatre princesses errantes. Cortège hallucinatoire et tragique. Je les ai vu passer, pâles, avec les pieds sanglants, dans un fracas affreux de cliquetis d’armes, de galops de chevaux, dans le roulement sourd des coups de canons, des bourdonnements de moteurs, dans les lueurs d’incendie, dans l’ébranlement de la terre éventrée, dans l’illumination sinistre d’un ciel déchiré d’éclairs meurtriers. Je les ai vu passer, muettes et la gorge palpitante, dans les clameurs des guerriers, dans les ricanements des bourreaux. Je les ai vu passer, douloureuses et le front meurtri, dans les râles des mourants, dans les gémissements des blessés, dans les supplications et les sanglots 'de ceux qui pleurent de toutes les tortures de la chair et de l’âme. Elles allaient lentes, mais droites, proscrites, mais non vaincues.

La première avait les yeux bandés, le corps emprisonné dans une singulière camisole de toile grise, serrée au cou, attachée par dessus les mains.

Tout autour (Telles s’agitaient des êtres revêtus de la marotte des fous. Ils se livraient à des gestes désordonnés, à des contorsions ridicules. Ils portaient des mappemondes, des atlas, des cubes de constructions géographiques, comme on en donne aux enfants pour jouer. Ils déchiraient les atlas, découpaient les mappemondes, séparaient les contrées, bouleversaient les pays, transportaient ceux d’Orient en Occident et ceux d’Occident en Orient, ouvraient les mers fermées, obstruaient les mers libres, arrachaient les rivages des nations pour les donner à des nations voisines.

D’autres à têtes de mort, habillés de drap bleu, kaki, gris ou verdâtre, armés de la macabre faux, se fauchaient tous les uns les autres et leurs faux dégouttaient de sang et de lambeaux humains.

D’autres jetaient de l’or dans les gouffres effrayants où Ton entendait le bruit assourdissant d’usines au paroxysme. Et l’or coulait par millions, par milliards et devenait du fer, du cuivre, de l’acier, du gaz et de la flamme. Et l’or coulait sans cesse comme un fleuve inépuisable parmi des immensités en friche, des forêts abattues, des villes démolies, des océans comblés par des vaisseaux chargés des moissons de la terre, et, sur les rives du fleuve où buvaient les maîtres de la finance, de la métallurgie et du commerce, les peuples grelottants et décimés, mouraient de faim et de froid.

Et je compris que la princesse aux yeux bandés était la Raison Humaine.

La deuxième princesse avait les mains et les chevilles liées. A côté d’elle une sorte de monstre habillé

en Grand Inquisiteur, chamarré de croix et de décorations, abaissait un flambeau dont il soufflait la lumière aveuglante et tout autour se répandaient les froides ténèbres des cachots. Derrière lui venaient les gouverneurs des villes prisonnières, les gouverneurs d’immenses camps où s’entassaient des captifs de tous les pays et de toutes les couleurs, et l’on entendait, dans cette nuit, le bruit des verroux et des chaînes qui ferment les portes des prisons. Des cris s’élevaient de populations emmenées en esclavage et l’on entendait des claquements de fouets, des coups de crosse. k Et nul cerveau n’osait plus penser, nul cœur n’osait

plus battre, nulle âme n’osait plus protester.

Et je compris que la Princesse aux mains et aux chevilles liées était la Liberté.

* La troisième princesse avait un bâillon sur la bou

che, une compresse au chloroforme sous les narines. Près d’elle une hideuse vieille femme insultait à sa splendide nudité. D’une main elle brandissait des ciseaux ; de l’autre elle tenait un miroir, dont l’éclat impossible à éteindre tout à fait, était terni de boue et de crachats. Un cortège d’empereurs, de rois, de prêtres suivait la vieille femme. Ils distribuaient à qui voulait les prendre des plumes qui avaient la forme de marteaux, et ces marteaux s’enfonçaient dans des millions de crânes et les bourraient de mensonges, de perfidies, de fausses nouvelles, d’optimisme, de mots, d’images et de formules.

Autour de tables recouvertes de tapis verts, avec des franges, des diplomates se chuchotaient des conventions et des traités et après chacun de leurs traités

secrets, ils faisaient proclamer le règne de la franchise et de la lumière, et pour collaborer à l’avènement de ce règne, des assemblées politiques se réunissaient en comité secret.

Et la troisième Princesse, bâillonnée et chloroformée, était la Vérité.

La quatrième princesse avait une blessure au front, au cœur ; aux flancs, aux mains. Au front, saignait l’amour de l’Humanité. Au cœur, saignait l’amour des pères et des frères. Aux flancs saignait l’amour des fils, des époux, des amants. Aux mains saignait l’amour des faibles. Elle marchait environnée de fils de fer barbelés dans lesquels agonisaient de jeunes hommes. Des êtres de cauchemar portaient des machines d’où s’échappaient des gaz mortels, des liquides brûlants, Des appareils aériens s’abattaient sur le sol, éclairés par des torches vivantes et hurlantes.

Et c’était un grouillement de voleurs, juchés sur des monceaux de cadavres, dévalisant les veuves et les orphelins. C’était une nuée d’espions, de faiseurs d’affaires, fournisseurs aux armées, accapareurs de denrées, mercantis, prévaricateurs et traitants. Et la haine soufflait son haleine fétide et, tous, ils la respiraient avec avidité, et elle empoisonnait ceux qui, tous, auraient dû s’unir contre elle.

Et la femme haïssait la femme, la mère haïssait la mère et apprenait la haine à ses enfants.

Et cette quatrième princesse aux quatre blessures saignantes était la Bonté.

Elles allaient, errantes, les quatre princesses outra-

gées. Plusieurs fois déjà, elles avaient fait le tour de la Terre, mais, de toutes les nations, elles avaient été chassées. Elles allaient, épuisées mais vaillantes, proscrites mais non vaincues, ne voulant pas quitter la Terre, espérant contré toute Espérance qu’un jour viendrait où leur royaume s’y ouvrirait pour elles.

v*:Vw;

Page 1