ELI. ELI. LAMA SABACTHANI
Un agréable article dans le Temps pour notre dimanche. Cela ne fait pas de mal par ci par là. C’est à propos d’une édition des sermons de Bossuet qu’une maison de Lille réimprime en ce moment, et plus spécialement du Sermon sur l’ambition des grands. La censure allemande s’est fâchée. Elle a trouvé que Bossuet était d’une actualité bien séditieuse, en tous cas fort impertinente pour certains grands de la chair qui — que — enfin qui pourraient bien se croire atteints parce qu’ils ont, comme on dit, des bourriers dans leurs flûtes — et elle a bâillonné M. de Meaux comme un simple socialiste minoritaire. Involontaire et imprudent aveu qu’on n’est pas si sûr de son innocence qu’on veut bien le proclamer.
Le protestant professeur Harnak a cru devoir protester contre cet excès de zèle des censeurs, l’instinct de protestation étant plus fort chez lui que le soin de ménager le Kaiser et sa clique.
Sans doute Bossuet n’a pas empêché chez nous ni les guerres, ni le scandale des mœurs... mais on aurait été heureux tout de même et soulagé d’entendre en ce moment quelque Bossuet allemand fustiger les grands de la cour du roi de Prusse.
Il y a des heures où l’on est à bout d’indignation^ où l’on sent ses paupières brûlées par des larmes corrosives, où l’on voudrait cesser d’etre faible entre les faibles, désarmé entre les désarmés. Et l’on fait des rêves ridicules... On voudrait être à la place du Pape pour laisser tomber chaque jour les malédictions et les anathèmes, de tout le poids de la Pierre léguée par Jésus à Saint-Pierre, sur les provocateurs et les continuateurs de l’affreuse catastrophe. Et comme il y a encore des catholiques dans les empires centraux, cela finirait peut-être par les faire frissonner. Mais rien ! Le cardinal Mercier fait entendre des plaintes fières qui restent sans écho. Le ciel est vide et les neutres sont muets. Aucune voix de lumière ne jaillit de l’ombre comme une lueur d’espérance. Personne n’a encore prononcé la seule parole juste : « Il n’y a plus rien*de commun entre vous et moi. » Alors les bourreaux sont les maîtres dans leurs chambres de torture. Entre la France et les victimes abandonnées, il y a l’épaisseur infranchissable de kilomètres de canons. Des troupeaux d’êtres humains s’en vont en esclavage, abreuvés des pires souffrances. Les Hollandais les regardent passer. Il n’y a rien, plus rien. Et l’on est saisi de vertige au-dessus du gouffre où s’entassent, sans pouvoir le remplir, les corps et les âmes des suppliciés.