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LA VIE

A Luc MémGÀ.

À la fin de cette année 1917 qui fut la proie de la mort, au seuil de cette année 1918 qui menace d’appartenir encore à la mort, je veux, me réfugiant dans la pensée de la Vie, y trouver l’occasion de quelques réflexions qui depuis longtemps me poursuivent et me tourmentent. Tout est contenu dans les trois let~ très de ce mot bref, le plus bref qu’une langue ait pu attribuer à ce qui est immense et infini. Il résume tout le connu et tout l’inconnu ; toutes les sciences, toutes les philosophies, l’histoire des mondes, des espèces et des races, le mystère effrayant des causes et des fins. La Vie est le fluide magique dans lequel baigne la Terre, le souffle puissant de quelque Force terrible. Chaque être vivant y puise pour un instant rapide comme l’éclair — « entre deux éternités de néant » — la parcelle organique qui l’anime, sans savoir pourquoi il en a été animé, sans savoir à la réalisation de quels desseins il aura été utile ou nécessaire, sans savoir même s’il n’est pas tout simplement une fantaisie, une expérience, une distraction, de cette Force souveraine, riche, inépuisable, et maîtresse en ses manifestations.

La Vie est en moi. J’ai puisé à mon tour la parcelle

sacrée. La Vie est en moi, limitée dans l’espace par les contours de ma force humaine, mais comme elle la déborde, la dépasse et se projette bien au delà de cette forme, par les gestes, le mouvement, par l’énergie par le désir, par la pensée. Elle va bien loin, par-delà l’horizon, et parfois même le ciel est pour elle trop près de la terre : elle s’y heurte comme au plafond d’une prison. Mais, joie, souffrance, rêve, réalité, activité productrice, je la sens d-’un prix inestimable et ne pouvant* la définir ni la comprendre, je la limite à l’Humanité, à la race humaine, reine sur la terre de tout ce qui vit, et j’en ai le culte et le respect en moi, en chaque individu, en chaque être animé de la parcelle miraculeuse.

Or, voici des années que le culte de la Vie a été remplacé par le culte de la Mort. La vieille Europe est la proie sanglante de la mort, et comme s’il ne suffisait plus de l’Europe à l’ambition destructrice des Puissances de Mort, voici qu’elles étendent leur royaume jusque sur le Nouveau-Monde. Bientôt, la planète tout entière, qui recèle en ses flancs la Vie, la donne aux Etres et la reçoit d’eux, ne sera plus qu’un immense sépulcre. Le genre humain, pris d’un accès de folie furieuse, de féroce démence, s’extermine, auxiliaire de la mort à laquelle il fournit les armes les plus cruelles, comme si la Faux ne lui était pas déjà bien suffisante.

On exalte la mort, on la représente non seulement comme admirable mais comme enviable. On en fait la seule raison d’être de millions et de millions d’hommes. On les prépare, on les entraîne, on les nourrit — on les soigne et on les guérit, pour la mort. Avec le secours de la science, de ses dernières découvertes,

on les préserve d’épidémies, de maladies microbien- , pour la mort.

On glorifie les morts, on se sert d’eux selon ses opinions politiques ou religieuses. Ils sont un argument et une preuve. Juché sur les monceaux de leurs cadavres, on fait les plus beaux discours, on exprime plus beaux sentiments ; on parle des morts et on fait parler. On leur fait dire la félicité d’être morts et l’espoir d’être vengés par d’autres morts. Hélas, n’y a-t-il pas déjà foule dans les Enfers ou dans les Champs-Elysées ?

On prodigue les honneurs aux morts, les consolations, et les diplômes à ceux qui les pleurent, les encouragements à ceux dont le tour est venu de mourir.

Sosie ne manquerait pas de dire que « le Seigneur Jupiter sait dorer la pilule ». Il y a toujours un Seigneur Jupiter pour cette orfévrerie-là.

Après vingt siècles de civilisation, dont l’essence est contenue dans cet Impératif Catégorique : « Tu ne tueras point » on trouve encore naturel et normal que de la chair humaine soit le prix et la rançon d’ambitions et d’appétits de quelques rapaces, et que le déplacement de quelques territoires, déplacement éphémère dans l’histoire des Civilisations, soit acheté payé par des millions de corps humains en pleine force de la pensée, des muscles et des sens. Et maintenant, tout autour de nous, la Mort rôde et s’installe. Elle est partout : à la ville et aux champs, aux visages tragiques des veuves, aux fronts blanchis des mères, aux cœurs déchirés des amantes, aux mains tremblantes des sœurs, aux yeux craintifs des orphelins,

et on respire une âcre odeur de cadavre dans laquelle on se sent asphyxier.

Sans doute, le massacre persistant au travers duquel nous avons été jetés n est que fort peu de chose considéré de Sirius ou de quelque autre constellation. C’est à peine dans l’Eternité quelque chose comme un pas, écrasant une fourmilière. La nature poursuit sa route vers ses destinées secrètes et quelle ne nous a point encore révélées. Que lui importent les hommes P Elle continuera, triomphante, bien des millénaires et des millénaires après qu’ils auront disparu des espèces animales. Les espèces disparaissent et la Vie demeure. La Nature ne détruit que pour créer. Elle donne la vie à la matière et c’est dans la matière vivante qu’elle renouvelle continuellement son pouvoir fécondant. Le principe d’existence cir-^ cule autour du monde, victorieux de la mort.

Les hommes mentent ou s’abusent quand ils invoquent l’exemple de la Nature pour excuser leurs luttes et leurs meurtres. Ils ne détruisent que par cruauté, par haine, par vengeance, par ambition, par tyrannie — ou par erreur — mais ils ne peuvent rien faire d’utile ou de valable avec le corps de leur ennemi étendu à leurs pieds. La mort humaine est définitive et irréparable, dans les œuvres des hommes.

L’Homme n’a qu’un devoir primordial et sacré : le respect de sa vie et de sa conservation. C’est quelque chose d’indéfinissable et de merveilleux. La vie où quelle se rencontre, où qu’elle se manifeste, la vie de la plante la plus humble, de l’animal le plus infime. Cette force incroyable, cette énergie indomptable qui donnent à la graine microscopique enfouie dans les profondeurs du sillon, la possibilité de jaillir à l’air

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libre malgré l’épaisseur et le poids de la terre. C’est quelque chose de grand que l’apparition d’une petite tache verte sur la surface brune d’un champ. Mais surtout, surtout la vie d’une créature humaine : le premier tressaillement dans les flancs de sa mère, le premier cri, le premier mouvement du nouveau-né et tout ce qui est en puissance dans ce premier cri, dans ce premier mouvement. C’est une énigme devant laquelle les hommes et les femmes sont saisis d’amour et d’exaltation.

L’amour paternel et maternel n’est que l’instinct de conservation, l’instinct de survie reporté sur une créature qui est la substance même de l’homme et de la femme qui l’ont créée — et pour assurer sa vie, pour la protéger, la disputer à tous les ennemis qui la guettent et la menacent, il n’est pas de dévouement et de sacrifices qu’on ne puisse attendre du père et de la mère.

Et c’est cela qui est la vérité : c’est la sollicitude, c’est l’amour, ce sont les soins matériels, moraux, intellectuels donnés à l’Etre vivant uniquement parce qu’il vit, pour la valeur qu’il représente, pour la richesse actuelle et future qu’il incarne. La vérité c’est d’apporter tous ses efforts à le placer dans les meilleures conditions d’hygiène, de salubrité, pour qu’il puisse se développer ; lui donner de l’air pur, de l’espace, un milieu sain, cultiver en lui les bons instincts au détriment des mauvais, tirer de lui tout ce que la nature a mis en lui pour son bien et pour le bien de la collectivité.

Pour cette œuvre-là, il ne sera jamais dépensé trop de millions, la science tie fera jamais trop de progrès, l’industrie ne sera jamais trop ingénieuse.

Alors comment expliquer le prodigieux gâchage de nos enfants, l’abominable indifférence des riches pour les pauvres, l’abandon dans lequel on laisse tant de petits êtres qu’on aurait pu sauver en les arrachant au milieu pourri dans lequel ils sont nés, aux promiscuités dégradantes qui les contaminent irrémédiablement, comment expliquer certaines crèches, certains orphelinats, certains hôpitaux ? Vous parlez de repopulation. Mais chaque année vous laissez périr par négligence criminelle, par égoïsme monstrueux, par paresse indigne des centaines de milliers de jeunes enfants qui auraient pu vivre, vous les laissez mourir de tuberculose dans des faubourgs sordides ; vous laissez aux pauvres la misère et la peine des familles nombreuses ; vous ne vous étonnez point d’avoir des hôtels tout entiers pour élever un seul enfant alors que sept ou huit petits s’étiolent dans l’air miasmatique d’une mansarde. Et vous allez, sans remords, le cœur et la pensée anesthésiés. Vous n’avez pas le courage de l’effort nécessaire, des lois de salut, de défense, de protection... vous n’avez pas le respect de la vie.

Et comment expliquer enfin cette résignation des pères et des mères ; cette acceptation du sacrifice par millions, de fils qui étaient ici-bas « le don de leur chair, la fin de leur effort, le prix de leur peine » ; cette torpeur, cet engourdissement de l’instinct qui les aurait jetés entre leurs fils et un chien enragé, qui les aurait jetés dans les flammes d’un incendie, dans les remous d’un torrent pour sauver leurs fils ?

Pour cela, pour cette destruction sauvage, pour cette extermination des fils, tous les milliards ont été dépensés, l’effort surhumain a été fait.

Mais je nie qu’il soit fatal que le Progrès s’accomplisse, que l’Idée dure et s’affirme par les sacrifices humains. Ceux qui prétendent cette chose monstrueuse sont ceux qui ordonnent ces sacrifices sans y risquer leur vie, le seul sacrifice qui compte. Il est plus facile de soutenir la fatalité d’une catastrophe que de chercher les moyens de l’éviter. Ceux par qui les progrès s’accomplissent et par lesquels l’Idée s’affirme ne meurent pas. Les hommes qui, après cette guerre — si elle finit jamais — s’assiéront autour de la table dû Congrès auront fait comme Sieyès : ils auront vécu, tandis que les peuples se massacraient, tandis que le printemps humain, cinq, dix, vingt printemps humains éatient massacrés.

Ils auraient pu, ces hommes, s’asseoir autour de la table avant le massacre. Il aurait suffi de conscience, de loyauté, de volonté, de bonne volonté et d’humanité. Il aurait suffi peut-être et surtout d’intelligence, car la Bêtise est grande et cause presque tout le mal.

L’intelligence est le grand élément de Vie. Tout le reste n’est que barbarie, survivance de pratiques sauvages, de superstitions primitives, de théologies sanguinaires ; attachement à des formes politiques et sociales, à des valeurs morales, à des principes d’honneur qui doivent disparaître — et mépris de la Vie.

Nous en sommes encore au temps des mercenaires, des esclaves, des serfs. Les « Grands de la Chair » trouvent encore tout naturel de disposer des peuples, d’arracher les jeunes pères au foyer qu’ils ont créé, de les envoyer mourir dans la suprême détresse à des milliers de lieux de ce foyer ; ils trouvent tout naturel d’obtenir de la gloire et des honneurs par le moyen d’autres hommes qui se sont fait tuer.

Mais, malgré tout, malgré les ténèbres dans lesquelles nous nous débattons, malgré l’océan de sang gluant dans lequel nous nous enlisons, l’espoir en moi ne veut pas, ne peut pas mourir. « Mes sœurs, si nous recommencions. » Le soleil est là, derrière les ciels les plus décourageants, éternel en sa lumière et sa chaleur, flamme créatrice, foyer ruisselant de vie qui se révèle en beau sang rouge, en chair prolifique, en pensée généreuse, en moissons d’or.

J’espère, je suis sûre que le temps viendra où la guerre apparaîtra aux hommes, légendaire comme nous apparaît la lutte des Centaures contre les Lapithes, où les monuments élevés à la gloire conquérante et militaire seront curiosités de salles d’archéologie ; où les hommes s’étonneront que les hommes aient pu consentir les hécatombes inscrites dans l’Histoire et s’en glorifier, que les hommes aient pu détruire tout ce qu’ils possédaient de plus jeune, de plus fort, de plus beau, mettant soigneusement à l’abri les infirmes et les vieux, qu’ils aient pu assassiner la vie là où elle était riche et musclée, pour la conserver là où elle était chétive et étiolée.

Les hommes se réveilleront un jour d’entre les morts. Les Héros seront les bienfaiteurs de l’humanité, les savants, ceux qui auront conquis sur le royaume de l’Inconnu, élargissant les limites de la Connaissance, multipliant le nombre des Possibilités, pour assurer, contre la mort, le triomphe de la Vie.

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