‹ Les quatre princesses errantesChapitre 44 sur 45 · HENRI HEINE ET ROMAIN ROLLAND · texte numérisé non relu

HENRI HEINE ET ROMAIN ROLLAND

« On pourra dire peut-être que Romain Rolland est un grand écrivain, mais ce qu’on ne dira jamais de lui, c’est qu’il a été un grand Français. Je me demande même si les générations à venir ne le compareront pas à Henri Heine — et encore : « L’hommage que cet écrivain a rendu à la France était un hommage mérité, un hommage que Romain Rolland ne lui a jamais rendu... » Ainsi a parlé le commissaire du gouvernement au 3 e conseil de guerre, ou plutôt a vociféré, car cet homme ne parle pas, il vocifère. Il vocifère sans appel et en dernier ressort. Il est la Toge et l’Armée. Son opinion est l’Opinion, son jugement est le Jugement, son patriotisme est le Patriotisme, sa justice est la Justice. Son domaine s’étend jusque sur la philosophie, la poétique et la politique, la littérature, la métaphysique et la théologie. Saint, saint, saint, trois fois saint est le commissaire du gouvernement et, comme il professe la religion de la haine, la haine est sainte, et, pour être plus sûr de haïr son ennemi, il commence par haïr ses concitoyens. « J’ai dit ». — qu’il dit, et chacun doit s’incliner. Qui pense autrement que lui est un traître et, fort de la puissance de sa fonction, il vous débite des boniments qui seraient

Mais vous apercevez la manœuvre. 11 s’agit d’accabler Romain Rolland avec Henri Heine et peu importe le galimatias des mots, la confusion des idées, la cacophonie du raisonnement.

<( On ne dira pas qu’il a été un grand Français. On le comparera à Henri Heine. » C’est donc qu’Henri

vraiment joyeux, s’ils ne pouvaient avoir les suites les plus graves. « Taisez-vous », hurle-t-il, car il est militaire. Et il parle pendant des heures, car il est avocat.

Il se demande cela, cet homme, si les générations à venir ne compareront pas Romain Rolland à Henri Heine. Ainsi, il se demande cela !

Vous apercevez toutes les conséquences d’une pareille supposition faite par le commissaire du gouvernement. Les voilà dans de beaux draps, les générations à venir, si elles doivent jamais se résoudre à une telle comparaison.

O peuple de Montaigne, de Rabelais, de Molière, de Voltaire, de Flaubert, tu entends cela et tu n’éclates pas d’un rire « hénaurme » !

Tu entends cela, ô peuple de France, peuple des grands comiques, des grands moralistes et des grands critiques et tu ne t’esbaudis pas « tout à l’aise du corps et au profit des reins ! »

Quelles souffrances, quelles détresses, quelles lassitudes, quels découragements — et quels poisons — ont donc tué le rire en toi, le rire qui est le propre de l’homme, ô toi qui étais le plus humain de tous les hommes ?

Que s’est-il donc passé en France depuis bientôt quatre ans ?

Heine n’a pas été lui non plus un grand Français Pourquoi Henri Heine eût-il été un grand Français ï Henri Heine était Allemand, -bien Allemand, et c'est même un grand Allemand. Et si on compare Romain Rolland à Henri Heine qui, Allemand, est un grand Allemand, c’est donc que Romain Rolland, Français, est un grand Français ! M. le commissaire du gouvernement manque de logique.

En quoi est-il possible de comparer « le divin auteur de l’immortel Intermezzo », le poète sarcastique et passionné, et railleur, écorché d’amour, ironique dans le désespoir amoureux du livre des Lieder ; le voyageur lyrique et gamin, tendre et élégiaque, le rêveur voluptueux et sensuel des Reisebilder , avec l’écrivain grave et noble et méditatif et tout en vie intérieure qu’est Romain Rolland ?

En quoi « le rossignol allemand qui s’était avisé de faire son nid dans la perruque de M. de Voltaire », peut-il ressembler à l’âme pensive, ià l’esprit mesuré dont l’inspiration tolstoïenne s’est élevée en une éloquence pathétique, en un appel à la conscience universelle, d’une grandeur évangélique, au moment le plus tragique que l’Humanité ait jamais vécu.

En quoi le poète « dont les soupirs d’agonie se changeaient en éclats de rire », le malade émotif à l’excès, au système nerveux déséquilibré, à la sensibilité complexe et tourmentée, instable dans ses opinions et dans ses sentiments, ressemble-t-il à celui dont l’œuvre est une et fidèle et loyale envers elle-même, à celui qui n’a pas varié, dont les méditations et le souci ont suivi la même route, « la route qui monte en lacets », dont la pensée fut absorbée par un apostolat de fraternité universelle, dont la sensibilité « fut

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toute dévouée au salut de son époque » (Jean de Prix) et qui déjà, en i<)o3, donnait un admirable « Cahier de la Quinzaine », Le temps viendra , qui contient en substance Au-dessus de la mêlée et qu'il est impossible de relire maintenant sans pâlir, comme devant l’éclatante apparition de la vérité, annonciatrice de l’Avenir.

En quoi celui dont les adversaires ont pu dire « un talent, pas de caractère », peut-il être comparé à celui qui joint au talent le caractère courageux et ferme qui est celui des forts ? En quoi, enfin, celui qui fut prompt à l’amour mais aussi à la haine, prompt à l’attaque comme à la riposte, peut-il être comparé à celui qui, abreuvé d’outrages, de calomnies*, s’est enveloppé de silence, non pas parce que sa foi est ébranlée, mais parce qu’il est convaincu de l’inutilité de parler aux sourds, d’éclairer les aveugles ?

Mais non, vous n’y êtes pas. Il est généralement admis,qu’Henri Heine a renié sa patrie, qu’ilTa couverte d’injures et d’invectives et qu’il a été sacrilège. Treitschke l’a dit et si Treitschke a tort quand ses théories se heurtent à des théories qui ressemblent aux siennes, il a raison lorsque ce qu’il dit peut servir aux besoins de la cause, aussi mauvaise soit-elle. Henri Heine a renié sa patrie, et voilà pourquoi Romain Rolland lui ressemble.

Henri Heine a détesté la Prusse, l’impérialisme, le « système Metternich » ; il a détesté l’aristocratie féodale de l’armée, la bureaucratie gouvernementale, les appétits de conquête et d’annexion, les rodomontades de ceux qui poussent à la guerre, les vices de la bourgeoisie capitaliste, toutes les puissances de réaction, et

il n’est honni chez lui que par les champions actuels de T impérialisme allemand. (Henri Lichtenberger.)

Mais Henri Heine aima profondément, passionnément l’Allemagne. Faire de lui un renégat de sa patrie est une preuve de naïveté, d'ignorance ou de mauvaise foi.

« Allemagne, ô toi que j’aime et qui es si loin — quand je pense à toi, des larmes me viennent. — Un matin de fin d’automne humide et gras — dans la boue gémissait la voiture — mais en dépit du mauvais temps et du mauvais chemin — je me sentais pénétré de bien-être. — C’est bien l’air de chez moi — ma joue en feu l’a reconnu — et cette boue de la grand’route — c’est bien la boue de ma patrie. » — « Et lorsque j’entendis parler la langue allemande — je ressentis une étrange émotion. C était tout simplement comme si mon cœur s’était mis à saigner de charmante façon. » « Depuis que j’ai mis le pied sur le sol natal, je ne sais quoi de magique circule dans tout mon être : le géant a touché sa mère, et de nouvelles forces lui reviennent. »

Ce fut une jeune Allemande, délicieuse et gracieuse, au regard malicieux, aux dents blanches comme des perles, qui fut le dernier amour d’Henri Heine, déjà torturé depuis huit ans par un mal atroce. Il l’aima comme si elle représentait pour lui le charme sentimental et romantique du pays adoré dont il avait la nostalgie. Elle était pour lui, penchée sur le lit de sa longue agonie, l’image faite femme de sa patrie lointaine... Et lorsque quelques semaines avant sa mort, sa sœur vint d’Allemagne pour l’embrasser, il s’écria : <c Ma Lolotte chérie » et la serra longtemps dans ses bras sans prononcer un mot, avec une joie indescrip-

tible. Elle lui apportait l’atmosphère, le souvenir et le dernier baiser de sa chère Allemagne.

Car dire d’un être qu’il n’a pas aimé son pays parce qu’il n’a pas voulu se solidariser avec ceux qu’Henri Heine appelait, avec son habituelle et redoutable violence, « les pharisiens de la nationalité, les valets en livrée noire, rouge et or qui fraternisent aujourd’hui avec les antipathies des gouvernements, qui jouissent de l’amour et du respect de la censure » (décembre i844), c’est le sophisme le plus détestable et le injuste, c’est confondre la patrie avec ceux qui en sont les vendeurs et les trafiquants.

Quel est celui qui a le plus aimé P Celui qui a rêvé pour son pays le rôle le plus généreux, le plus humain, celui qui l’a souhaité à la tête de toutes les nations civilisées par le rayonnement de la pensée ; celui qui a voulu l’affranchissement, la prospérité de ses compatriotes par la concorde et par la fraternité ; celui qui a souffert, le cœur et les entrailles déchirées, des fautes commises, des mauvaises passions déchaînées, des reniements, des injustices ; celui qui s’est efforcé de combattre les erreurs, de dénoncer les égoïsmes, d'apaiser les haines, de poursuivre les ignorances ; celui qui a crié casse-cou sur le chemin de l’abîme ; celui qui n’a pas voulu que son pays soit constitué en état de péché mortel, selon le mot de Péguy — ou biea celui qui a tout accepté, qui a été complice aveugle ou volontaire, qui a été provocateur ou profiteur, qui a été « pharisien », courtisan ou insouciant P

Quel est le plus vrai patriotisme, celui dont l’idéal est de justice et de vérité, de desseins irréprochables, de respect de la liberté, d’amour des siens, ou bien celui qui s’alimente des gloires guerrières, des ambi-

tions de quelques rapaces, des agrandissements territoriaux réalisés par le gaspillage affreux des richesses et des vies de sa propre nation ? Quel est le plus vrai patriotisme, celui qui plonge ses racines dans le sang de la haine ou bien celui qui plonge ses racines dans la sève féconde de l’amour ?

Henri Heine axait, de la mission de l’Allemagne dans l’univers, la conception la plus haute. Il la voyait devançant et guidant la pensée européenne sur la voie du progrès. Il aurait voulu que l’Allemagne finisse ce que les Français ont commencé : le grand œuvre de la Révolution, la Démocratie Universelle. Il a aimé le peuple allemand d’un amour profond, et c’est pan e qu’il l’a aimé d’un tel amour qu’il redoutait l'expansion militaire de l’Allemagne ; c’est parce qu’il apercevait l’horreur effroyable d’une guerre, entre deux peuples qui ne demandaient pas la guerre, qu’il s’est efforcé de la conjurer.

« La grande affaire de ma vie, écrit-il dans son dernier testament, en i85i, fut de travailler £ l’entente cordiale entre l’Allemagne et la France, et à déjouer les artifices des ennemis de la démocratie qui exploitent à leur profit les animosités et les préjugés internationaux. Je crois avoir bien mérité autant de mes compatriotes que des Français et les titres que j’ai à leur gratitude sont sans doute le plus précieux legs que je puisse transmettre à ma légataire universelle. » Mais pas plus qu’il ne voulait donner l’Alsace-Lorraine aux Allemands, il ne voulait livrer le Rhin aux Français, par cette simple raison, disait-il, que le Rhin est à moi. Non vraiment, si les générations futures comparent Romain Rolland à Henri Heine pour la

qualité du patriotisme, je ne vois pas que Romain Rolland puisse être flétri par la comparaison.

« L’hommage que Henri Heine a rendu à la France, complète M. le commissaire du gouvernement, était un hommage mérité, un hommage que Romain Rolland ne lui a jamais rendu... » Quel hommage ? Henri Heine a beaucoup écrit ; il a souvent parlé de la France.

<( La France, si gaie, me semble morose, a-t-il écrit. Ce peuple léger me pèse. »

Est-ce cet hommage-là dont veut parler M. le commisaire du gouvernement et qu’il reproche à Romain Rolland de ne pas lui avoir rendu ?

Henri Heine a l’impression que la France est faible sur jambes et il constate qu’elle est vieille, divisée, corrompue. Est-ce cet hommage-là dont veut parler M. le commissaire du gouvernement et qu’il reproche à Romain Rolland de ne pas lui avoir rendu ? Henri Heine écrit aussi : « Quand nous aurons devancé les Français par l’action comme nous les devançons déjà par la pensée. »

En réalité, Henri Heine connaissait peu la France (quatre salons, -cinq ou six cafés — et Mathilde, dit Faguet). Il nous aimait beaucoup moins qu’on ne serait tenté de le croire, et il n’a jamais cessé de se sentir « étranger » parmi nous (Henri Lichtenberger).

La France qu’il a aimée, est-ce bien celle qu’aime M. le commissaire du gouvernement ? La France, terre d’émancipation, de liberté, la France socialiste, la France de la Révolution, et c’est bien cette France : là qu’aime aussi Romain Rolland de toute sa filiale passion.

« J’aime les Français, disait Henri Heine, comme — i85 —

j’aime tous les hommes quand ils sont bons et raisonnables et parce que je ne suis pas assez sot et assez méchant moi-même pour désirer que les Allemands et les Français, ces deux peuples élus de la civilisation, se cassent la tête pour la joie impie de tous les gentilshommes et prêtres de ce globe. Gloire aux Français qui, par la Révolution, ont commencé la lutte. Gloire aux principes de liberté que la Révolution française a proclamés ! »

Si c’est cet hommage-là dont veut parler M. le commissaire du gouvernement, nous sommes d’accord, et Romain Rolland n’a aucune leçon à recevoir de Henri Heine pour l’amour de cette France qu’il appelle « ma France « (Pro Aris) ou comme nos vieux écrivains au cœur tendre ((bonne France», ((douce France» (Notre prochain, l’ennemi).

Il n’a pas rendu hommage à la France, celui qui a créé les personnages d’Olivier, d’Antoinette, de Madame Arnaud, de tant d’autres, représentatifs de ce qu’il y a de meilleur chez nous, des qualités les plus sérieuses et les plus sensées de notre race ; celui qui les a peints comme peignent les portraitistes français, sobrement, sincèrement, d’un métier pénétrant et consciencieux appuyé sur l’observation des caractères, en pleine lumière et en pleine vérité !

Il n’a pas rendu hommage à la Frace, celui qui a dédié à la Cathédrale de Reims un hymne palpitant de douleur, celui qui s’est adressé à ses jeunes compagnons français — debout sur le terrible seuil — en des termes enflammés où brûlent la fierté, l’admiration et l’amour.

« Quel que soit le Destin, vous vous êtes haussé» aux cimes de la vie et vous y avez porté avec vous votre patrie. Vous vaincrez, je le sais. Votre abnégation, votre intrépidité, votre foi absolue en votre cause sacrée, la certitude inébranlable qu’en défendant votre terre envahie vous défendez les libertés du monde, m’assurent de votre victoire, jeunes armées de Marne' et Meuse, dont le nom est gravé désormais dans l’histoire à côté de vos aînées de la Grande République. »

Il n’a pas rendu hommage ià la France, celui qui a écrit : « La France a dans cette guerre la chance d’avoir le plus beau rôle et la chance plus rare encore que l’univers l’ait reconnu. — Je veux que la France soit aimée, je veux qu’elle soit victorieusee non seulement par la force, non seulement par le droit (ce serait encore trop dur), mais par la supériorité de son grand cœur généreux ! »

Et puisque M. le commissaire du gouvernement en appelle aux générations futures, appelons-en aux générations futures. Tant de réhabilitations detres qui furent crucifiés, brûlés, lapidés, roués, insultés, peuvent nous donner confiance.

Ce sera, je pense, une stupéfaction pour les générations futures que Romain Rolland ait pu être outragé par les siens. Nul n’a été plus sévère que lui pour les Allemands, pour les responsables, parmi les Allemands. Il n’y a pas d’acte d’accusation, pas de réquisitoire d’un mépris plus implacable que la « Lettre à Gerhard Ilauptmann », que <v Pro Aris » — Que l’opinion du monde vous écrase. — Qui donc êtes-vous et de quel nom voulez-vous qu’on vous appelle à présent, Ilauptmann, qui repoussez le titre de barbares. — Race de pharisiens-quel châtiment d’en haut fla-

gellera votre orgueil sacrilège — l’impérialisme de Prusse vous a enfoncé sur les yeux et jusque sur la conscience son casque à pointe. — Si jamais le malheur voulait que la militarisation intellectuelle allemande pût triompher avec vous en Europe, je la quitterais pour toujours. J’aurais le dégoût d’y vivre. »

Il n’y a pas d’anathème plus terrible, de soufflet sur la face pire que : « De deux maux, le moindre », et qui a osé faire avec ce courage un parallèle entre l’impérialisme allemand et le tzarisme — en octobre 1914 — et qui, maintenant que nous <( savons », peut ne pas reconnaître la clairvoyance d'un Français qui a écrit dès cette date : « Le tzarisme est notre ennemi », ajoutant : « mais il est également l’ennemi de l’élite intellectuelle de la Russie elle-même. On n’en peut dire autant, Allemands ! de la vôtre, qui suit servilement les ordres de vos maîtres... »

Enfin, il n'y a rien de plus émouvant et qui honore le plus l’âme française que « Inter arma caritas », pages qui suggèrent l’idée d’une fresque de Puvis de Chavannes ; rien de plus pieux que son « Libéra » pour la Belgique, 2 novembre, jour des morts iqi 4 ; rien de plus fier que la « Lettre à ceux qui m’accusent ».

Mais de même que Romain Rolland avait écrit « La Foire sur la Place », il a écrit dans « Au-dessus de la Mêlée », les passages qui concernent les maîtres de l'opinion, les chefs religieux ou laïques, les Eglises, les penseurs et les tribuns socialistes, et il a écrit « Les Idoles» et «Le Meurtre des Elites». Il a appelé un chat un chat, et Robin un fripon.

« Il y aurait mieux à faire, a-t-il dit, qu’à brandir une plume sanguinaire et,assis devant sa table, à crier:

<( Tue, tue. » Je trouve la guerre haïssable, mais haïssable bien plus ceux qui la chantent sans la faire. » « Les publicistes, observe-t-il, commettent une erreur morale et une erreur politique en excitant les énergies de la nation vers cet objet unique : l’écrasement total de la nation ennemie. » « Plût à Dieu, ajoute-t-il, que le silence que la France qui combat s’impose sur ses souffrances ne fût pas rompu par ceux qui, prétendant le nier, dans des récits de journaux sans sérieux et sans dignité, profanent la grandeur du sacrifice par la légèreté révoltante de leur niaise facétie. »

Et il nous apparaît, au bout de quatre ans, que Romain Rolland a été bien doux et bien courtois envers tous ces maîtres-chanteurs de la guerre qui nous ont fait tant de mal et que d’autres, depuis, ont été, pour eux, d’une sévérité bien plus cinglante... Mais Romain Rolland le premier avait ' osé s’attaquer aux grands pontifes et à leurs lévites. Dans le raz de marée qui charriait vers l’abîme, dans un limon de folie et de haine, la raison de la vieille Europe, seul il a su garder la clairvoyance et la pitié, du moins seul il a osé les dire. Il a plaint les peuples poussés à se ruer les uns contre les autres ; il a pleuré la jeunesse héroïque du monde ; il a laissé tomber ses larmes au-dessus de la mêlée sur les jeunes guerriers aux prises dans le corps à corps le plus affreux, sachant bien que ceux qui tuent, forçant les autres à tuer pour se défendre, ne sont pas responsables des poisons qui circulent dans leurs veines et dont ils ont été lentement intoxiqués, comme au compte-gouttes, par de misérables maîtres. Mais Tolstoï lui-même aurait eu tort. Beethoven a été condamné. Et tous ceux de « la Foire sur la Place » se sont redressés, vipérins, et ils ont profité de la

guerre pour venger leurs rancunes du temps de paix, pour assouvir leurs jalousies exaspérées par un dea plus grands succès littéraires et moraux des années d’avant-guerre, succès sinon d’argent, du moins de gloire et de notoriété. De quoi s’avisait-il, celui-là, de vouloir prouver la fraternité de Jean-Christophe et d’Olivier ! de quoi s’avisait-il, celui-là, de vouloir empêcher l’incendie I Car Romain Rolland était non pas seulement un romancier de talent, ainsi que vient de le dire chichement M. Paul Souday ; Romain Rolland n’était pas seulement un romancier de talent comme Messieurs A. R. C. D. E., comme Mesdames X. Y. Z., Romain Rolland était une des consciences du monde, et c’en était assez pour exciter jusqu’à la fureur, les rages de ceux qu’il avait justement fustigés. Alors ils ont habillé de patriotisme les plus vils sentiments qui puissent enlaidir des âmes, et n’ont pas hésité devant l’infamie des falsifications de texte, de l’abolition du droit de réponse, de la mise au secret d’une pensée pour mieux la trahir et la calomnier — dans un pays qui a fait des révolutions pour la liberté de la pensée.

Et maintenant, après quatre ans de la plus effroyable et de la plus inextricable mêlée, après quatre ans qui nous ont révélé tant de choses stupéfiantes qu’on en est à ne plus s’étonner de rien, après quatre ans qui sont la plus tragique leçon des peuples et qui devraient être la plus instructive leçon des gouvernements, on en est encore à l’offense envers un Français du plus grand caractère, de la plus haute valeur. On en est encore à commettre à son sujet, par principe d’autorité, des attentats contre la vérité, escomptant le parti pris ou la paresse intellectuelle de ceux qui ne vérifient jamais, qui n’en appellent jamais aux textes

et qui trouvent bien plus commode, pour la tranquillité de leurs digestions ou la régulière sécrétion de leur fiel, de croire ce qui leur est officiellement enseigné.

Quand on pense comme le maître, on a des chances d’être à l’abri du bon côté de la barricade.

Henri Heine et Romain Rolland ne s’accablent pas l’un par l’autre. Ils sont tous deux, comme Ta dit de lui-même Henri Heine, « de braves soldats dans la guerre d’indépendance de l’Humanité ».

Lorsque nous les avons rencontrés l’un et l’autre sur les routes de notre esprit, nous avons été saisis des joies, des émotions, des enthousiasmes que provoque la rencontre avec les esprits humains précurseurs qui nous attestent, pour le présent, en plein naufrage, la résistance du Rien et du Reau, et nous donnent pour l’avenir « des motifs d’espérer en une humanité plus sage et plus aimante. »

Pour Romain Rolland, fils de notre commune patrie, dont le cœur bat en même temps que le nôtre des mêmes douleurs, des mêmes désespoirs et des mêmes espoirs, notre admiration s’est fraternisée de tendresse. Il nous a guidés, réconfortés, aux heures les plus sombres qu’il soit possible de vivre avant de retourner au néant, et sa main, interprète de sa pensée, est restée lumineuse dans nos ténèbres.

Maintenant encore, à l’heure où de nouveau les griffes du Destin sont plantées dans notre gorge, nous espérons de toute notre âme qui ne veut pas désespérer, que les générations futures dont a parlé M. le commissaire du gouvernement, les générations européennes, les générations humaines réuniront dans la même reconnaissance, enfin éclairée de Justice et de Raison, Henri Heine et Romain Rolland.

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