‹ Les quatre restaurationsChapitre 3 sur 6 · GO · texte numérisé non relu

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rcxlérieiir cl l'inlêricur du cliàleati de Rarnac, quelques mois sur la famille qui l'Iiabilail.

Il est bien enlendu que \c mot do famille est pris iei dans son accei)lion antique , et signifie la maison entière, depuis la chàlelaine jusqu'au dernier valet.

E,e» habUunt» tlti fhàleun de t*.annfc.

11 y avait donc, au moment où s'ouvre cette histoire, treize ans que la comtesse était veuve. Depuis treize ans elle n'avait pas quitté le deuil, et son visage, comme ses vètcmcnls, semblait l'avoir à tout jamais adopté.

Celait une femme de quaranlc ans environ, belle encore, grande, pâle. Elle avait les mains fines, transparentes comme la cire, blanches comme l'ivoire, si blanches (ju'on eût dit que le sang avait cessé d'y circuler. Quelques cheveux gris, qu'elle n'essayait pas de cacher, ai-genlaicnt sa chevelure, noire jadis et d'une opulente profusion.

Elle passait sa vie dans ce cliàloaii entre le chapelain et Olivier-, entre la prière et l'aniour maternel. Il eût été impossible de trouver un cœur plus noble, une àine plus chaste, une bonté plus grande; elle avait fait sa porte hospitalière à ce point qu'on disait dans le pays : « Bon comme Karnac. » Olivier était un jeune homme de vingttrois à vingt-quatre ans, brave connue son père, doux comme sa mère, palpable reflet de l'un et de l'autre. Quoiqu'il lût jeune encore lorsque le comte avait èlé tué, Olivier avait été élevé comme si son père eût vécu, c'est-à-dire qu'il avait r(!çu l'éducation que devait recevoir un gentillionnne destiné à faire ses preuves un jour, et à soutenir l'éclat d'une grande maison. Il n'était pas d'une constitution très-vigoureuse, mais il avait voulu suppléer par l'adresse à celte force qui lui manquait. Nous l'avons vu, dans la façon de combattre le loup, donner une preuve de ce résultat merveilleux au(piel il était arrivé. Olivier maniait un cheval, quel qu'il lût, connue si le cheval eût été inhérent à lui-même, comme s'il eût compté un centauie painii ses aïeux. 11 avait la grâce, la douceur, leléganced'une feiunie, et les exercices qu'il faisait depuis son jeune dge lui avaient donné, sous cette frêle apparence, outre une adresse sans pareille, une énergie infatigable et un courage invincible. Il était noble de race et de coeur.

loyal comme il était brave, et c'était de plus lin (les meilleurs chrétiens, non-seulement de la Bretagne, mais de la chrétienté tout entière. Il montait toujours des chevaux blancs, superstition maternelle à laquelle il avait facilement consenti, car il aimait tout ce qui venait de sa mère. Et maintenant, si vous voulez compléter ce portrait moral par le portrait pliysique, voici ce qu'Olivier était : un jeune homme de taille moyenne, bien fait, élégant dans sa mise comme dans ses formes. De longs cheveux châtains, auxquels se mêlait sur le front une mèche d'un blond doré connue un épi, encadraient son visage sympathicjue. Vne moustache fine, de la méiue teinte que cette mèche, surmontait une bouche dont une femme eût été jalouse. Ses yeux étaient bleus, grands, ouverts par la confiance et non par le soupçon. Enfin, une haute mine pleine de franchise, de grandeur, de générosité, formait l'expression générale de ce charmant visage, que poétisait une propension naturelle à la mélancolie et à la conteuijtlation.

On n'avait jamais enîiMulu dire qu'Olivier eût battu même un chicjï.Il passait ses journées à la chasse ou à .s'exercer, dans une plaine atlenante au cluiteau, à viser de j)etitsarbresouà briser des fougères avec seS flèches, tandis qucson cheval franchissaitdes fossés et des haies ; ou bien encore il jetait en l'air.uu mouchoir roulé, de la grosseur d'un

œuf, et le piquait au galop avec la pointe de son épée. Quelquefois, le soir, il montait de nouveau à cheval et disparaissait jusqu'à nu'nuit; mais le plus souvent, après le souper, il restait avec sa mère, ou se retirait dans la bibliothèque avec le chapelain, pour s'y instruire sui- l'his'oire de Dieu et y relire les liants faits de ses ancêtres.

Il était toujours richement vêtu, comme nous l'avons dit, et le soir où nous le voyons pour la première fois, il portait un pourpoint de velours vert bordé d'hermine, un ceinturon brodé, auquel pendait une épée dont la poignée et la garde étaient ciselées dans l'or; une culotte gris clair, ayant sur la jambe gauche les armes de Karnac;. un casquetde velours noir, sur lequel se dessinait la couronne comtale ; à droite de son pourpoint, une petite dague courte etacérée, et, entre le pourpoint et le ceinturon, une douzaine de ces llèches de frêne, garnies de fer, à l'une desquelles Bretagne était si reconnaissant.

A la suite d'Olivie;' venait cejeuue homme qui, d'après son propre dire, n'était ni noble, ni comte, ni baron, qui était tout siu)plenient Tristan le Roux.

Connue ce jeune homme doit jouer un lôle important dans cette histoire, a laquelle il doune son nom, qu'on nous permette de nous arrêter à son jiorirait plus longteuips que nous ne l'avous lait pour aucun Uesper-

sonnagos précédenls, si importants; qu'ils fussent eux-mêmes.

Assis près d'Olivier, l'élégant gentilhomme. Tristan luisait un vivant contraste avec lui. Nous avons déjà dit deux mots de l'aspect et du costume du jeune Hercule ; complétons ce portrait physique et moral à peine ébauché par notre récit,

Tristan, depuis qu'il avait pu faire choi.v d'un costume, avait toujours été vêtu de la même façon. Son hâhillement se composait d'un ])ûUîpoint de drap violet foncé sans aucun ornement, serré à la taille par une ceinture de cuir, à laquelle pendait d'habitude une petite hache soutenue par une chaîne de fer ; de larges braies de la même couleur, comme en portaient cesvieux Celtes qu'on venait vendre sur les marchés de Rome ; d'un pantalon de laine, violet comme les braies et le pourpoint, qui se perdait dans ces espèces de bottes montant à micuisse, et qu'on appelait des houseaux.

Quant à sa tête, il était bien rare, quelque tenqjs qu'il fit, qu'elle fût protégée par autre chose que par cette forêt de cheveux, crinière fauve, qui avait fait donner à notre héros le nom expressif, sinon aristocrati(jne. i\-' Ti'istan le liovx. Ces cheveux étaient coupés à la hauteur des épaules, connue ceux'ilc l'archange 3îichel, ce qui faisait que, par la chevelure connue par tout le reste, le jeune honnne tenait moitié du noble, moitié du

varlel . et semblait former un chaînon intermédiaire entre la famille et la domesticité. Quant au resle de son portrait, c'étaient des yeux petits, mais brillants, des sourcils roux comme les cheveux, deux plis fortement accentués sur le front, une pâleur de marbre, des moustaches rousses et épaisses, des dents petites et blanches, des joues un peu creuses, un profil dur, mais régulier. Un ensemble farouche, un côté méditatif et soucieux , telle était la physionomie de Tristan.

Ajoutez à cela des formes athlétiques, quoique sa taille ne fût pas au-dessus de la moyenne; des bras durs comme du fer, souples connue l'acier, des épaules larges, le dos légèrement voûté, les mains fines, les pieds élégants. Donnez-lui vingt et un ans, mais les vingt et un ans d'un homme qui a vécu d'une vie i)!'esque sauvage, au fond des bois, bravant le froid, la neige, le soleil et la pluie; autrement dit, donnez-lui, malgré son âge véritable, l'aspect d'un homme de trente ans, cl vous aurez au grand complet le personnage dont nous allons nous occuper.

Quant à la place qu'il occupait dans le château, il ne serait pas facile de lui donner un nom. 11 était bien récuyer du jeune comte, mais il n'était astreint à aucune des charges que cette [)osiliori iuiposait. Il n'en faisait qu'à sa tète. Olivier le traitait comnio

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un parent, comme un ami. La comtesse avait pour son caraclère bizarre, pour ses allures étranges, une indulgence sans limites. Il était enlré dans le château quelque temps après la mort du père d'Olivier. Quels étaient son père et sa mère ? Nul n'eût pu le dire. Tout ce que l'on savait, c'est qu'il aVait été élevé jusqu'à l'âge de sept ans, époque à laquelle il avait été accueilli au château de Karnac, par une vieille fcnnue nommée la Méfraie, espèce de mendiante dont la hutte se dressait au milieu d'une plaine d'ajoncs, plutôt semblable à la tanière d'une hyène qu'à l'habitation d'une créature humaine. L'enfant, que ses camarades de jeux appelaient Tristan le Roux à cause de la couleur de ses cheveux, n'avait jusqu'à cet âge vécu que dans les bois et les plaines, prenant le gibier dans les hlets, volant les fruits, et menant la vie d'un nuiraudeur et d'un biaconnier. Quand, pour faire une bonne action sans doute, la comtesse l'avait pris au château, il ne savait ni lire ni écrire, mais en revanche nul ne montait mieux que lui uu cheval à poil, nul ne jetait mieux une pierre avec une fronde, nul n'allait mieux dénicher un nid d'orfraies dans les crénelures d'une ruine. Aussi regarda-t-il d'un air étonné ce château où il entrait, et les individus dont il allait devenir le compagnon.

Olivier qui, quoiqu'il eût trois ans de plus que Tiistan, était loin d'avoir la même force

et la même agilité, se prit d'affection pour ce camarade que sa mère lui donnait et avec lequel il s'exerçait à toutes les luttes. Tristan avait été confié au chapelain pourquecelui-ci lui apprit tout ce qu'il devait savoir. Mais quand il avait su lire cl écrire, non-seulement il n'avait plus voulu rien apprendre, mais il avait même refusé de lire tous ces livres qui citaient de grands noms, parmi lesquels il ne retrouvait pas le sien, ce qui avait jeté eu lui un germe de haine pour ce qui était noble et beau. Il avait des liabitudes fantasques ; tandis qu'Olivier s'amusait à élever des faucons et des gerfauts, et à les dresser pour la chasse, lui, il élevait des chouettes et des oiseaux de nuit, dont le cri lui plaisait. Il avait grandi ainsi, ne pouvant souder son individualité aux habitudes de ceux avec lesquels il vivait. Vêtu comme Olivier, traité comme lui, sans qu'il dit une parole, sans qu'il fit un geste, il lévéiait une nature contraire à la sienne. Il s'était absenté pendant des mois entiers, allant on ne savait où, et quand on commençait à le croire mort, il reparaissait ses vêtements en haillons, les mains et le visage déchirés : il avait été tuer des loups !

La reconnaissance, les sentiments jeunes et francs paraissaient lui être restés inconnus; et cependant, deux ou trois fois, la comtesse, qui témoignait une sympathie réelle pour lui, l'avait surpris pleurant , en

contemplant Thorizon et en caressant son cliien. Elle lui avait alors demandé doucement la cause de sa tristesse ; mais il avait essuyé ses yeux à la hâte et lui avait répondu qu'il n'avait rien. On eût dit (ju'il ne voulait pas qu'une créature intelligente, et qui eût pu le répéter, vit ce qui se passait en Jui, et s'il avait un chagrin, c'était à ses oiseaux et à ses chiens qu'il en faisait la confidence.

Il éprouvait le besoin de verser sur quelque chose le trop-plein de son cœur, mais il se croyait assez fort pour ne pas avoir besoin d'être consolé , et il faisait son possible pour qu'on ne s'occupât jamais de lui. Ce n'était ni un ingrat, ni un égoïste; c'était une de ces natures craintives qui, ayant cherché autour d'elles ceux qu'ordinairement la nature place autour des enfants pour être leurs premiers confidents et leurs premiers guides, le père et la mère, et ne les ayant pas trouvés, avait résolu de renfermer tout en lui et de ne pas demander à des étrangers ce que lui avaient refusé ses parents. Il souffrait de cette volonté qu'il s'était imposée à lui-même. Il était donc encore bon, puisqu'il souffrait de quelque chose ; il n'était donc pas égo'iste. puiscju'il ne gardait pour lui que sa souffrance. De plus , il avait eu avec Olivier, dont l'âge se rapprochait du sien, des moments d'expansion connue les enfants en ont souvent entre eux ; mais après ces expansions. Tristan

était resté des semaines sans reparler au jeune comte. Il se défiait de ses bons sentiments comme un autre se défierait de ses vices; il croyait toujours que si on le surprenait capable du bien , on en abuserait.

C'était l'abandon dans lequel il avait passé ses premières années, celles qui ont le plus d'influence sur l'esprit, qui lui avait donné ce caractère particulier. Des mystères s'étaient mêlés à sa vie, comme un mystère avait présidé à sa naissance, car la Méfraic n'avait jamais dit à personne où elle avait trouvé cet enfant.

Un matin, il avait environ quinze ans à cette époque, après avoir passé la nuit dehors il rentra au château escorté des deux chiens noirs qui éventraient si galamment le loup. A partir de ce moment, ces deux chiens ne l'avaient plus quitté. On eût dit qu'il avait partagé son âme en trois et qu'il en avait donné un tiers à chacun d'eux. Les deux animaux étaient comme rivés à lui. Ils lui obéissaient sur un mot, sur un geste, sur un regard.

On lui avait demandé où il les avait eus ; il avait répondu qu'il les avait trouvés, sans dire où ni connjient.

Cependant, un paysan avait assuré avoir vu Tristan entrer seul la nuit dans la grotte de la fée Morgane, où personne n'osait entrer , siffler trois fois, cl ressortir avec les

deux chiens, lui obéissant déjà comme s'ils lui eussent appartenu depuis dix ans.

Un autre matin, il pouvait avoir dix-nenf ans alors, il était revenu au château sur un magnifique cheval noir qu'il montait et menait partout où bon lui semblait, sans rênes, sans selle et sans éperons. On racontait que ce cheval avait fait trente lieues dans une journée, qu'en s'arrêtanl il ne soufflait pas plus que s'il avait marché an pas, ot qu'il n'avait pas un poil mouillé sur tout le corps. On assurait que la nuit, les yeux de l'animal éclairaient le chemin par où il passait, et que ses pieds ne faisaient aucun bruit, même quand ils frappaient les dalles.

Chiens et cheval avaient vécu ensemble, à partir du moment où ce dernier avait passé le seuil du château.

On avait naturellement demandé à Tristan d'où lui venait ce cheval : il avait répondu qu'on le lui avait donné, sans ajouter aucun détail.

Mais un bûcheron, qui avait traversé le bois d'Auray cette même nuit où Tristan avait ramené ce beau cheval noir au château de Karnac. avait raconté qu'il était sûr d'avoir vu. en traveisant une route, passer seul et libre un cheval pareil à celui de Tristan ; mais comme ctî cheval arrivait au carrefour, un honune (|ui semblait sortir de terre s'était élancé à la crinière du cheval ,

et de la crinière sur son dos. Alors avait commencé entre l'homme et l'animal une lulte qu'on eût crue impossible, l'animal hennissant, bondissant, se roulant ; le cavalier, sans bride, sans étriers, mais cramponné à lui comme un de ces démons que l'on voit passer la nuit sur des coursiers dont les pieds ne touchent pas la terre. La lutte avait duré une heure ; enfin le cheval avait été vaincu, et avec l'aide seule de ses mains, de ses pieds et de ses genoux , le sauvage Alexandre avait dompté cet autre Bucéphale.

Or il est inutile de dire que la possession de ces deux chiens, qui ne connaissaient que Tristan et qui accouraient aux noms celtiques de Thor et de Brinda ; que la propriété de ce cheval, rapide comme l'éclair, que nul ne pouvait monter, et que Tristan, comme pour l'entourer encore d'une souveraine terreur, avait appelé Baal, donnaient an jcunehomme uneétrange renommécdans toute la province.

Seulement, comme Trislan n'avait jamais fait de mal à personne, comme souvent il avait secouru des voyageurs en péril ou des malheureux dans la misère, on accueillait plutôt le mystérieux écuyer comme un bon que comme un mauvais génie.

Le seul reproche (ju'on lui fit, c'était d'avoir des relations suivies avec laMéfraie, qui passait dans tout le canton pour une sor-

cière maudite de Dieu, mais encore le reproche tombait-il tout seul lorsque l'on songeait que celle sorcière était la femme qui avait élevé Tristan , et que par conséquent faire au jeune homme un crime de cette reconnaissance qu'il lui avait conservée, c'était lui faire un crime d'une vertu.

E^e fila et la tnève.

Le repas terminé. Olivier se leva, et s'adrcssant à Krelai^ne, il lui dil :

— Messire, avant de vous demander le message dont vous êtes porteur, je voulais que vous vous fussiez leposé et réconforté; le messager ne vient qu'après l'hùle. Veuillez donc, mainlenant, me remellre ce dont le comte de Uichemonl vous a chargé pour moi.

liretagnetira de sa poitrine un pardu-min plié en (niaUe, où pendait le sceau d'Arlhus, et le remit à Olivier, (pii l'ouvrit.

La comtesse regardait son Uls avec une

sorte d'inquiétude ; on eût dit qu'elle devinait ce que contenait cette lettre du comte. Olivier lut le message, et un éclair de joie brilla dans ses yeux. L'inquiétude de la comtesse en redoubla.

— Que répondrai-je à mon mailre? demanda Bretagne quand Olivier eut fini de lire.

— Vous lui raconterez seulement ce que vous allez voir, messire, fit Olivier, et ce sera la meilleure réponse que vous lui puissiez faire.

En parlant ainsi, Olivier quittait sa place, se dirigeait vers sa mère, et mettant un genou en terre devant elle, il lui dit d\ine voix grave et douce à la fois :

— .Ma mère, l'enfant se doit à sa mère, mais le jeune homme se doit à son pays. Voici que j'ai ^ingt-quatre ans, et comme l'enfant a pieusement rempli son devoir, le jeune homme a hàlc de remplir noblement le sien. Le frère de noite suzerain bien-aimé a bien voulu se souvenii- que les Karnac de Poitiers et d'Azincourt avaient laissé un descendant en âge de faire comme ils ont fait , et il me mande, comme ses aïeux ont mandé les miens. Je serais le premier de la famille qui manquerait à sa bannière bretonne, et c'est ce que vous ne voudriez pas, ma mère, quelque amour que vous ayez pour moi. Je viens donc humblement vous demander la peimission de vous quitter et

de répondre affirmativement à l'invitation que le comte Arthiis de Richemnnt m'a fait l'honneur de m'adresseren souvenirde mon père, qui est mort en le défendant et pour l'avoir défendu.

— Il y a bien longtemps . répondit la comtesse avec émotion, que j'avais prévu, que j'avais craint même, car il est permis aux mères de s'alarmer, ce qui arrive aujourd'hui. Que la volonté de Dieu soit faite, mon fils, et que le comte soit ol)éi ! Dans trois jours vous partirez avec une compagnie digne du nom que vous portez et qu'il vous faut soutenir. Pendant que vous combattrez pour le roi, moi je prierai pour vous.

— Merci, ma mère, fit Olivier en se relevant. Vous avez entendu, messire. conlinua-t-il en se tournant vers Bretagne, vous savez maintenant ce que vous avez à dire au comte.

— Oui. monseigneur, et si Votre Seigneurie me le permet, ré|)ondit le héraut, je me retirerai dès à présent dans l'appartement qu'elle a daigné n>e faire piéparer. et je prendrai congé d'elle, car je ilois me remettre en route au lever «lu jour, si je veux être de retour auprès de uion maître à l'époque fixée.

— A voire aise, messire; je vais vous aceompagniM- moi - n>ème à votre appartement... Veuillez congédier tout le monde, ma

mère... jusqu'au chapelain, (il Olivier tout bas à la comtesse, il faut que je vous parle. Ayant dit cela , Olivier s'approcha de Tristan, devenu tout à coup plus rêveur qu'il ne l'était avant le repas.

— Tu m'accompagneras , Tristan , lui dit-il.

— Ne suis-je pas votre valet, messire?

répondit le jeune hnn)me en s'inclinant.

— Quand donc perdras-tu cette habitude de répondre à tout ce que je te dis par un reproche ou par une injustice? fit Olivier avec le ton de l'affeclion blessée. Qui t'a jamais traité en valet, Tristan? C'est mal de nie parler ainsi... Ma mère, dites-lui donc (jue tout le monde l'aime dans le château , peiil-èlre vous croira-t-il pins que moi.

Olivier se dirigea vers la porte.

— A demain , messieurs, dit la comtesse en faisant signe h tous les convives qu'ils pouvaient se retirer, et en disant à Tiistan, qui s'apprêtait à sortir comme tout le monde : Vous, Tristan, restez avec moi, j'ai (|Ut!l({ue chose à vous dire.

Les serviteurs et le chapelain saluèrent la comtesse, et suivirent Olivier et Bretagne, qui était sorti le premier.

Quand la mèr(î d'Olivier et Tristan furent

S(Mils, cell(!-ci considéra quelques instants

l'écuyer de son (ils, et l'on eût dit qu'un

seiilinii'ut pénible présidait à cet examen.

-Je suis à vos ordres, madame, dit

Tristan, pour lui rappeler qu'elle l'avait retenu.

La comtesse passa la main sur son front comme pour en chasser une pensée douloureuse, el elle répondit au jeune homme :

— Asseyez-vous, Tristan, et causons.

Le jeune homme prit un siège et s'assit.

— Olivier avait raison tout à l'heure , reprit-elle , quand il se plaignait de la manière dont vous vous traitez. 11 n'y a que vous ici qui vous traitiez mal, Tristan.

— Qu'ai-je répondu qui ne soit l'exacte vérité, madame? Ne suis-je pas au comte de Karnac? Celui qui doit tout à un homme, depuis le vêlement qu'il porte jusqu'au pain qu'il mange, n'appartient-il pas à cet homme?...

— Vous confondez l'affection avec la charité , Tristan , la reconnaissance avec la servitude. II y a dos gens qui doivent leur corps à ceux (jui les obligent ; mais il y en a d'autres qui ne doivent que leur cœur à ceux qui les aiment. I>a maison vous fut-elle jamais inhospitalière? Dites, avez-vous à reprocher soit à lui, soit à moi, un seul mol depuis que pour la première fois vous avez franchi le seuil de ce château? Si cela est, dites-le franchement, et je serai la première à vous eu demander pardon.

— Non; rien, répondit Tristan, comme si cet aveu lui eût coûté, conime s'il eût regretté de ne pas avoir de raisons d'être

comme ii était ; non , rien , madame; aussi ne faut-il accuser que moi et ne s'en prendre qu'à moi de mon ingratitude. Que voulez-vous, madame? J'ai un côlé du cœur qui n'a jamais aimé. Je n'ai ni jière ni mère, moi ; j'ai un nom de baplême et un surnom qui est presque une ironie. Il est facile à ceux qui aiment et qui sont aimés d'être bons, et il ne faut pas s'étonner que je sois mauvais.

— Qui vous dit...? interrompit la comtesse.

— Que je sois mauvais? Oh! je le sais, madame, et l'on peut me le dire ; oh ! je vous avoue cela, parce que quelqye chose me porte à la franchise vis-à-vis de vous : vous eussiez peut-être mieux fait de ne jamais m'accueillir, et vous feriez peut-être bien de me chasser aujourd'hui.

— Que dites-vous, Trislan?

— Je dis, reprit le jeune homme en se levant, que je suis une créature maudite, et que je serai une créature fatale. Ainsi, donc, au lieu d'essa}er d'éveiller le bien en moi, vous devriez me renvoyer d'où je viens, et me laisser faire le mal à d'autres qu'à vous.

— Tristan , dit la comtesse en regardant fixement le jeune homme qui se déroba à son regard plutôt par habitude que par intention, vous avez dit tout à l'heure que je vous portais à la franchise.

— Oui.

— Eli bien , voulez-vous être franc avec moi?

— Interrogez, madame.

— Vous avez un chagrin depuis quel(}ue temps.

— Cela est vrai, madame, répliqua Tristan après quelques secondes d'hésitation.

— Eh bien, contez-moi d'où vient co chagrin , et je vous consolerai peut-être.

— Si j'éprouvais une joie , madame, je voudrais la dire au monde entier. Mais les chagrins que j'ai, jeles garde pour moi seul. Nul que moi et Dieu qui sait tout, dit-on, ne saura, non^pas le nouveau chagrin, mais le nouveau doute dans lequel je suis tombé.

La comtesse savait que toute insistance sur ce sujet serait inutile. Après quelques instants de réflexion , elle reprit :

— C'est bien, n'en parlons plus... Vous partez avec Olivier, n'est-ce pas?

— Oui, madame.

— C'est mon fils, c'est mon unique enfant. Je l'aime plus que ma vie ; je vous le recom-^ mande. Tristan, veillez sur lui, et veillez sur vous.

Tristan s'inclina, mais il ne répondit rien, sans doute parce qu'au moment où il allait répondre, la porte s'ouvrait pour donner passage au jeune comte.

Celui-ci s'approcli;! de Tristan en lui tendant la main et lui dit affectueusement :

— Eh bien ! mon lion, rugis-tu toujours? Tristan toucha avec respect la main que

lui offrait Olivier.

— >'on, monseigneur, et je me retire pour vous laisser avec madame la comtesse.

— Tu sais donc que j'ai quelque chose à dire à ma mère?

— Ne vous êtes-vous pas penché vers madame la comtesse tout à l'heure pour lui dire de congédier tous ceux qui se trouvaient ici ?

— Tu as entendu cela?

— Oui, fit Tristan avec un regard élrango.

— Tu as l'oreille fine. Eh bien ! c'est vrai, j'ai quelque chose à dire à ma.mère. El toi, pendant ce temps, tu me rendras un service.

— Parlez, monseigneur, je suis à vos ordres.

— Tu voudras bien choisir toi-même le cheval que je veux ofïrir à Bretagne en échange du sien , qui a été tué ce soir, et donner l'ordre qu'on tienne ce cheval prêt, tout sellé et tout bridé pour six heures du matin, heure à laquelle le héraut doit quitter le château.

— C'est dit, messire, fit Tristan en s'inclinant de nouveau, et il sortit.

Alors Olivier vint, comme un enfant, s'asseoir aux pieds de sa mère, et posant sa tête sur ses genoux :

— Ma mère, j'ai une confession à vous faire et une prière à voub adresser.

— Prière et confession que je devine , enfant.

— Que vous devinez, ma mère? fit Olivier d'un air étonné.

— Oui ; les mères ne doivent-elles pas se préoccuper de tout ce qui peut rendre heureux l'enfant de leur cœur, et Dieu ne leur a-t-il pas donné un secret instinct à l'aide duquel elles voient ce qui échappe aux autres?

— Ainsi, vous savez,..?

— Je sais que tu aimes.

Olivier rougit , car l'amour a sa pudetir, même chez les âmes les l'ius fortes.

— Et vous savez le nomdecellequej'ainié?

— Oui, c'est ma nièce, c'est fa cousine, c'est Alix.

— Voilà pour la confession, ma mère, continua le jeune homme en souriant : reste la prière.

— Oh ! ce n'est pas plus difficile, répliqua la comtesse en passant sa main blanche dans la chevelure longue et soyeuse de son fils , comme s'il eût été encore un enfant, car' les fils n'ont pas d'âge pour leur mère. Tu viens me prier daller dire à Alix ce (jue tu n'as pas osé lui dire toi-même di'puis six mois qu'elle hid)ite le château.

— En effet, j'aurais violé la sainteté du ' foyer, ma uu're, si j'avais dit à celle jeune iille une chose qu'elle eût éié forcée d'enlendre, puisqu'elle habile sous le même loil'

que nous; tandis que de votre part...

— Oh ! tu es un noble cœur, dit la comtesse en attirant à elle la tèle d'Olivier et en l'embrassant sur le front ; et tous ceux que tu aimeras t'aimeront.

— En ètes-vous sûre?

— Oui, répondit la comtesse comme confidentiellement.

— Alors vous lui direz, ma bonne mère, reprit le jeune homme avec vivacité, que dans trois jours je partirai, et que je veux emporter un talisman qui me fasse fort et invulnérable, et que ce talisman...

— C'est l'amour de ta mère d'abord, interrompit la comtesse pour ne pas laisser à son fils le temps de l'oublier, comme il allait le faire, emporté qu'il était par sa passion pour sa cousine.

— Oui, reprit Olivier en rougissant et en comprenant l'intention malernelle.

— Et ensuite la promesse de la main d'Alix. Est-ce cela?

— Oui, ma mère, oui.

Et Olivier baisait la main de la com tesse.

— Eh bien, mon enfant, je vais me rendre auprèsd'Alix, qui, pendant deux jours, loute à sa dévotion, ne quitte pas sa chambre, même pour partager nos repas, et je vais remplir fidèlement la mission que lu me confies.

En parlant ainsi, la comtesse se levait en 1. a

adressant à son fils nn regard d'encouragement.

— Je vous attendrai ici, ma mère, fit Olivier.

La comtesse fit un dernier signe à son fils, et quitta la salle. A sa gauche se trouvait un escalier de pierre éclairé par une lampe de fer suspendue à la voûte qui recouvrait cet escalier. Elle monta vingt marches environ; et suivant un long corridor qui aboutissait à Tune des tours du château, corridor si faiblement éclairé que l'extrémité vers laquelle elle marchait demeurait dans l'ombre, la comtesse frappa à la porte de l'appartement d'Alix.

Une vieille femme vint ouvrir cette porte,

— Puis-je parler à Alix, ma bonne Margaïte? dit la comtesse à cette femme.

— Oui, madame, répondit la suivante ; ma maîtresse est dans son oratoire où je vais la prévenir de votre visite.

La comtesse s'assit, et celle qu'elle avait nommée Margaïte passa dans une autre chambre.

Pendant ce temps, Olivier, assis dans le fauteuil que venait de (juiller sa mère, la télé ai)puyée sur sa main droite, paraissait réfléchir profondément tout en caressant de la main gauche les tèles de deux grands lévriers blancs qui étaient ses chiens à lui, comme les molosses noirs étaient les chiens de Tristan.

Quanl à celui-ci, ayant vu la comtesse quitter la salle à manger et se diriger vers rapparlemenl d'Alix, il avait suivi le même chemin que la comtesse. Seulemenl, arrivé àrapparlemcntd'Alix, il n'avait pas frappé, lui, mais il s'était caché dans l'ombre, et collant son oreille contre la porte il avait attendu. »

Le chapelain écrivaitdans la bibliothèque. Bretagne dormait les poings fermés.

La chambre où la comlcsso venait d'entrer, et s'était assise en attendant Alix, était éclairée seulement par le feu de la cheminée et par la llamme d'une petite lampe de bronze posée sur une table recouverte d'une riche étoffe d'or et de soie. Cependant la lueur que jetaient la lampe et le foyer était assez grande pour détailler aux yeux les différents objets (jui composaient celle chambre. Ainsi, l'on distinguait aisément les sujets des tableaux de piété qui,

en forme.de diptyques, ornaient les mûrs tendus d'une (apisstMie où était figurée toute l'histoire d'Achille, suivant le récit d'Homère. La fenêtre, ornée de vitraux peints, représentait Jésus et ses apôtres; et à chaque côté de la cheminée était un grand fauteuil sculpté portant des écussons.

La comtesse était assise sur une chaise sans dossier, ressemblant assez à un pliant, et elle avait posé son bras sur le rebord d'un bahut faisant face à la cheminée. Ce meuble était une admirable chose.

Comme presque tout ce qui se faisait à cette époque, c'était allégorique; c'étaient toutsimplement quatre colonnes supportant une caisse fermée par une serrure d'argent. Seulement, chacune des colonnes, fouillée avec une habileté merveilleuse, représentait une des luttes ou une des épreuves de la vie. Ici, c'était un martyr percé de flèches comme saint Sébastien; là, c'était la Vierge courbée sous sa douleur de mère. Quant aux panneaux de la caisse, ils étaient réservés aux félicilés du paradis, où l'on voyait heureux et triomphants ceux que la partie basse du meuble avait montrés souffrants et humiliés. Sur la table où se trouvait la lampe étaient déposés des manuscrits religieux, dont l'un entr'ouve'rt laissait voir un dessin plein d'un charme naïf et comme l'historien est si heureux d'en retrouver aujourd'hui. Devant la fenêtre, on avait

placé un pric-DiPu, et sur le bahut hriliaienl des aiguières et des coupes d'argent, de grands plats d'or ciselés et des orfèvreries de toutes sortes. Des coussins d'Oiient, rapportés en France par les marcliands vénitiens, ornaient le pavé de celle chambre fait de mosaïque, et des portières en soie de Tyr cachaient les portes : celle par laquelle la comtesse était entrée, celle par laquelle Margaïte avait disparu.

La mère d'Olivier examinait toutes ces choses que nous venons de décrire sans curiosité et comme des choses connues depuis longtemps, mais aussi comme une femme qui veut donner une distraction à ses yeux pendant qu'elle livre son esprit à une pensée.

En effet, la comtesse paraissait soucieuse. Au reste, ce souci pouvait s'expliquer par la nouvelle que Bretagne venait d'apporter et par la crainte où devaient être toutes les mères en ces temps de luttes continuelles.

Ce])endant, en examinant bien la comtesse, on eût vu (juecequ'elleèprouvaitressojnhlaitplnlôl à un chagrin de longue date qu'à un chagrin récent; car son visage semblait fait depuis longtemps à celte sorte de rêverie. Nous savons ce qu'elle venait faire chez Alix, mais il est évident qu'elle ne songeait point à ce (ju'elle Acnait y faire. El si nous ne craignions pas de pousser ti'op loin l'élude physionomique, nous dirions

que ce n'était pas Olivier qui occupait sa pensée en ce moment, car au souvenir de son fils bien-aimé, la mère, même au milieu (lèses craintes, eùtsouiide temps en temps, tandis qu'au contraire sa bouche était hermétiquement fermée au sourire, et son esprit certainement livré à une réflexion douloureuse.

Elle en fut tirée par l'apparition d'.\lix.

Vous avez vu peut-être des Vierges blondes de Beato Angelico, Vierges dont la peau transparente semble avoir été faite avec des roses et des lis mêlés, dont les yeux clairs laissent voir 1 "âme dans leurs rayons, dont les cheveux dorés s'enroulent comme une couronne autour de la tête, dont les mains fines, blanches, allongées, ont l'air, en se réunissant sans cesse, de ne servir qu'à la prière. Ces Vierges étaient vêtues d'une grande robe rose ou bleue qui les emprisonnait de manière à cacher aux 1 égards curieux les foinies de leur corps, et pour que rien de terrestre et d'humain ne S8 mêlât à cetlo belle et suave candeur qui ne devait montrer que ce dont l'âme a besoin pour se manifester aux yeux moilels. Eh bien ! ces Vierges de Beato Angelico, le peintre idéaliste, n'étaient pa'< plus belles que la jeune fille que l'on nommait Alix, et qui venait d'entrer dans la chambie où l'attendait la comtesse.

Voilée depuis les pieds jusqu'à la lêle

dans une robe de laine blanche que serrait faiblement à la taille une cordelière de soie, ses beaux cheveux blonds relevés et emprisonnés dans un réseau vert et or et aux mailles duquel ils se mêlaient, elle aA'ait l'air d'une apparition céleste, et l'œil ébloui croyait voir rayonner sur son (Von! l'auréole des vierges martyres.

Alix était plutôt grande que petile. Elle ne marchait pas, pour ainsi dire ; on eût pu supposer qu'elle avançait sans que ses pieds touchassent la terre, tant sa marche était Souple et silencieuse. Elle avait de grands yeux, bleus-comme le saphir, que surmonlaientdes sourcils fins qu'on eût dit tracés avec un pinceau. Ces yeux limpides, brillants comme la rosée, jetaient comme un rayon sur ce qu'ils regardaient. Alix était tel lemenl belle, (| n'entrant dans une chambre obscure où elle eût été sans qu'elle fit un mouvement, sans qu'elle dit une parole, o.u y eût deviné la présence d'une perfection humaine. La beauté, chez la femme, a des émanations qui la révèlent à tous les sens. L'air se parfumait de la beauté d'Alix et arrivait plus pur à ceux qui la voyaient. La femme, (juand elle est l)elleà ce point, prend de l'influence sur tout C(; qui l'enloure, sur leschoses inanimées elles-mêmes. Sa vue suffit pour rendre meilleur. Avonsnous maintenant Ix^soin de dire qu'Alix avait le nez droit et spirituel, que sa bouche

rose et petite s'entr'ouvrait dans un sourire d'une ineffable douceur, comme une fleur s'entr'ouvre pour laisser échapper son parfum, et montrait des dents qu'on eût pu prendre pour des goutles de lait, tant elles étaient blanches et transparentes, et que ses traits charmants s'encadraient dans un ovale gracieux et fin? Aussi, quoique la comtesse fût habituée à celte beauté, elle ne la revoyait jamais sans un invincible sentiment d'admiration, et il était rare qu'elle ne dit pas naïvement à Alix :

— Mon Dieu ! que tu es belle!

La jeune fille s'avança vers la comtesse et lui baisa la main.

— Mon enfant, lui dit alors la mère d'Olivier, je veux te parler de choses sérieuses.

En disant cela, la dame de Karnac se levait, se rapprochait de la cheminée et attirait sa nièce à elle.

— Parlez, ma tante, fit Alix en s'appuyant auprès de la comtesse et d'une voix douce comme un chant.

— Tu ignores ce qui s'est ])assé aujourd'hui, Alix?

— En effet, je suis restée tout le jour à mes prières.

— Vn homme est arrivé au château, envoyé par le comte de Richcmont,

— Et que voulait cet homme? demanda Alix avec un secret pressentiment.

— 11 venait dire à Olivier, de la part du

comte, que la Bretagne prend fait et cause pour le roi Charles VII contre l'Angleterre, et que tout Breton, surtout quand il est fils de noble et de chevalier, doit rejoindre sa bannière.

Alix pâlit légèrement, ce qui n'échappa point à la comtesse,

— Ainsi, mon cousin...? fit elle.

— Va partir dans trois jours, et c'est pour cela, ma belle Alix, que je suis venue te déranger de tes dévotions.

— Que voulez-vous dire ?

— Écoute, mon enfant ; tu sais si je t'aime, tu sais si une mère aurait pour sa lille plus grand amour que celui que j'ai pour toi; sois donc franche avec moi, car ce que je veux, c'est ton bonheur et celui d'Olivier.

— Parlez, madame, parlez !

— Tu es orpheline, Alix ; en mourant, ton père t'a confiée à moi, et depuis six mois que tu habites ce château, j'ai fait tout ce que j'ai pu, non pas pour te faire oublier tes parents morts, ce qui eût été un sacrilège, mais pour te rendre un peu de l'espérance que cette mort t'avait fait perdre.

— Oui, madame, interrompit Alix; vous avez été bonne et prévenante comme une mère, et il n'y a pas de jour que je ne prie Dieu pour vous.

— Eh bien ! Alix, une chose pourrait me rendre lieui-euse.

— Dites vite, madame! et si elle est en

mon pouvoir, je la ferai ; sinon, je prierai Dieu jusqu'à ce qu'il vous l'accorde.

— Chère enfant! celte chose est en ton pouvoir. Tu sais comhien j'aime Olivier; tu sais que mon bonheur sera dans le sien ; mais ce que lu ne sais peut-être pas encore, enfant, c'est qu'il vient un moment où l'amour d'une mère ne suffit plus au bonheur de son fils, et qu'Olivier est arrivé à ce moment. Olivier aime une jeune fille. La connais-tu, Alix?

— Oui, madame, répondit celle-ci avec un sourire confident.

— Crois-tu qu'elle l'aimera un jour?

— Je le crois.

— Crois-tu qu'il soit digne de cet amour?

— J'en suis certaine.

— Crois-tu que j'aimerai et que je bénirai comme ma fille celle à qui je devrai le bonheur de mon fils?

— Je le crois, ma mère, fit Alix en se jetant aux genoux de la comtesse et en lui baisant les mains.

— Ainsi, mon enfant, tu ainies Olivier?

Alix fit signe que oui. L'émotion l'empêchait de parler.

— Ainsi, quand il reviendra du siège d'Orléans, si toutefois Dieu permet qu'il en revienne, ajouta la cotiitesse en levant les yeux au ci(>l, tu seras sa femuu\ el il peut emporter cette espérance ?

— Cette certitude, ma mère. ;'( moins que Dieu ne me rappelle à lui.

— Merci, enfant, du bonheur que je te devrai.

— C'est mon propre bonheur que j'assure, répondit Alix en souriant; car je sais bien qiie je ne pourrais être lieuieuse sans l'aniour d'Olivier.

— Cependant, avant que je te le dise, tu ignorais ([u'il t'aimail?

— Je le savais, ma mère.

— Il te l'avait avoué?

— Non. mais je l'avais vu.

— Et comment avais-tu vu cela, enfant?

— Est-ce donc chose si difficile, ma mère. lépondit Alix en posant sa tête sur le sein de la comtesse, comme Olivier l'avait fait un instant auparavant; et le Seigneur n'a-l-il pas mis dans le coeur de la femme une voix mystérieuse qui l'avertit de tout? Non. Olivier ne m'a jamais dit qu'il m'aimait ; mais malgré lui, il me l'a montré. Un jour, voilà quatre mois de cela, j'étais tonte encore à la douleur que m'a causée la moil de mon père bien-aimé. je me promenais seule dans le bois attenant au château, et je pleurais. Olivier s'approcha doucement de moi, et, sans me dire tiue parole, il prit ma main. Je le regardai. Je vis ses yeux se mouiller de larmes conmie les miens. Il ne partageait pas ma douleur, il la resst ntait enlièremenl sans m'en demander la cause,

Je souffrais, c'était assez pour qu'il souffrît. N'était-ce pas, ce qu'il faisait là. plcTS éloquent que tous les aveux, et ne clevais-je pas deviner tout ce qu'il y avait dans ces larmes que je lui voyais répandre? Il me sembla que mon cœur quittait ma poitiine pour aller au-devant de lui, et à compter de ce jour j'ai été moins brisée, et un nom nouveau est venu prendre place dans mes prières. J'ai compris que l'âme d'Olivier était liée à la mienne par une sympathie invisible, et ma vie est devenue un reflet de sa vie. Lui gai, j'étais joyeuse; lui soucieux, j'étais triste. Et cependant, je vous le répète, ma mère, jamais il ne m'a dit un seul mot de son amour. Seulement, quand nous sommes l'un auprès de l'autre, nous ne nous parlons pas. coinme des gens qui auraient trop de choses à se dire. C'est que nos cœurs n'ont plus besoin de nous pour se faire leurs aveux, et que ce que nous nous dirions ne servirait (pi'à troubler ce qu'ils se disent. Oui, Olivier m'aime, poursuivit Alix qui paraissait heureuse de pouvoir enfin faire confidence de son amour, et moi je l'aime parce qu'il est jeune, beau, brave, noble et généreux.

La comtesse prit dans sa main la blonde tète d'Alix et l'embrassa avec reconnaissance pour les paroles qu'elle venait de dire.

— Oli! vous êtes deux âmes chastes, dit-

elle avec émotion, et le Seigneur bénira voire amour.

Mais Alix retira la tête brusquement, et se penchant dans la direction de la porte par laquelle ia comtesse était entrée, elle parut écouter.

— N'avez-vous pas entendu du bruit à cette porte? dit-elle à la dame de Karnac.

— Non, enfant.

— On dirait que quelqu'un est là et vient de faire un mouvement.

— Tu te trompes, c'est le vent qui souffle dans les corridors.

— Peut-être, fit Alix. Cependant, il n'y aurait rien d'étonnant que l'on nous écoutât.

— Que veux-tu dire?

— Personne ne vous a vue monter, ma mère?

— Personne... Pourquoi cette question, et pourquoi cet air effrayé?

— C'est que je ne vous ai pas tout dit.

— Qu'y a-t-il donc?

— Vous ne direz pas à Olivier ce que je vais vous dire : vous me le promettez, ma mère?

— Je te le jure.

— Eh bien, ma mère, Olivier n'est pas le seul qui m'aime ici.

— Que dis-tu?

— Je dis que j'ai eu le malheur de plaire ù un autre.

— Et cet autre...?

— C'est l'éciiyer d'Olivier, c'est Tristan. La coailesse devint pâle comme un

marbre.

— Il t'a dit qu'il t'aimait? lui demandât-elle.

— Oui.

-r II y a longtemps?

— Il y a un mois environ.

— Comment cela s'est-il fait?

— J'élais seule dans celte chambre. Margaïle était descendue pendant quehiues instants; ce jeune homme est entré ici. J'ai d'abord été étonnée de le voir, mais je l'ai été bien plus encore quand je l'ai entendu. Après être resté quelques minutes à me contempler, sans que je comprisse ce que signifiait celte visite, il s'est approché de moi, et il m'a dit, en joignant les mains, avec une voix lamentable et pleine d'émolion :

«I — Alix, je vous aime!

« Alors j'ai été saisie de peur, je me suis levée ; mais avant que je pusse faire un juis, il m'avait pris le bras, et je poussai un cri. Il relira sa main, comme s'il avait touché un fer rouge, et, tombant à genoux, il s'arracha les cheveux et se mit à pleurer. Mais ces larmes là n'étaient pas comme celles d'Olivier.

« — Je suis bien malheureux, murmurait-il, elle ne m'aimera jamais.

•< Puis, il se releva tout à coup> et ses

larmes se séchèrent comme si le sang de ses joues les eût brûlées. Son visage, au lieu d'une expression de douleur, prit une expression de menace, et il me dit :

<i — Vous ne savez pas ce que c'est que d'être aimée parmoi; Alix, aimez-moi, ou, sur mon àme, je tuerai celui que vous aimerez!

«t J'étais épouvantée, je voulais appeler; mais je sentais ma voix s'arrêter dans ma gorge : il me sembla que cet homme tuait Olivier; je poussai un cri et je m'évanouis. Quand je repris connaissance, dame Margaïte était auprès de moi et me demandait ce qui avait causé cet évanouissement; ce qui me prouva que Tristan avait fui avant qu'elle revint. Je me gardai bien de le lui dire, et j'évitai toutes les occasions de me retrouver avec cet homme. »

La comtesse avait écouté ce récit avec une véritable terreur.

— Et depuis?... demanda-t-elle d'une voix faible.

— Depuis, reprit Alix, à certains regards que Tristan a lancés sur moi, j'ai compris que tout n'était pas fini, et que je lui avais inspiré un amour si étrange , que la haine lui avait succédé sans effort. Depuis ce temps, je tremble pour Olivier, ma mère; car si Tristan savait que je l'aime, il le tuerait.

— Allons, je lui avouerai tout, murmura la comtesse en se levant et en mai'chanl à

grands pas dans la chambre ; il n'y a que ce moyen. Voilà donc ce qu'il ne voulait dire à personne.

— Que diles-vous, madame? demanda Alix effrayée de la pâleur de sa t-ante.

— Rien, rien, mon enfant; Tristan quittera ce château et t'oubliera.

— Oh ! ne croyez pas cela, ma mère, reprit Alix toute à l'eflroi quelui causait encore le souvenir qu'elle venait d'évoquer; il y a certaines natures qui oublient le bien qui est en leur pouvoir, mais qui n'oublient pas le mal qu'elles peuvent faire.

— C'est ma faute, répétait la comtesse en se parlant à elle-même et dans une grande agitation; c'est moi qui laurai voulu. L'un tuera l'autre. Je suis donc décidément maudite!... Mon Dieu! et moi qui lui recommandais Olivier! Il ne faut plus qu'il l'accompagne. Alix, mon enfant, pourquoi ne m'as-tu pas raconté cela plus tôt?

— Parce que je voulais que tout le monde ignorât cette scène, craignant que du jour où elle arriverait, soit à vos oreilles, soit à celles d'Olivier, il en résultât un plus grand malheur. J'ai prié un peu plus, voilà tout.

— Tu es un ange. Demain, sans que personne le sache au château, le chapelain vous fiancera, Olivier et toi; et, à son retour, tu seras sa femme. Je le veux, il le faut !

Au moment où elle achevait celte phrase, un bruit (|uo celui (jui le faisait n'essayait

pas de cacher, se fit entendre à la porte. La comtesse, (pii s',ip|)rèlait à sortir, recula épouvantée eleii regardant Alix.

— Celte fois, (it celle-ci en se précipitant vers la porte, je ne me suis pas trompée.

M;iis elle n'aperçut rien dans le corridor qu'une ombre, ou plutôt le reflet d'une ombre qui s'effaçait du mur. Un homme était là, en effet, une seconde auparavant; et c'était lui qui avait fait, en se sauvant, le bruit (jue l'on venait d'entendre.

Cet homme, est-il besoin de le dire? c'était Tristan.

Tristan, arrivé dans la cour, abaissa le pont-levis, appela ses chiens, courut dans l'écurie, y prit son cheval, et sautant dessus, sans le seller ni le brider, il sortit du château au triple galop, et disparut dans la campagne.

J>rt IHèffaie.

A la grande agitation de la comtesse avait succédé un abattement profond. Elle

s'était laissée tomber sur un siège, et elle songeait.

— Ma mère, fit Alix en se rnpprochanf, souvenez-vous que vous m'avez promis de ne rien dire à mon cousin de la confidence que je viens de vous faire. D'ailleurs, c'est peutêtre à tort que nous nous alarmons. Ce Trislan est un caractère sauvage et farouche, et j'ai peut-être été plus épouvantée de son aveu que cela ne le méritait. 11 m'a même semblé plutôt triste que menaçant; malgré tout, il y a en lui un côté attractif, et deux ou trois fois j'ai été sur le point de lui tendre la main et de lui dire que nonseulement je lui pardonnais, mais encore que j'oubliais ce qui s'était passé.

Alix, avec sa bonté d'ange, essayait de réparer le mal qu'elle avait fait; elle excusait déjà celui qu'elle accusait quelques minutes auparavant. La comtesse, qui devinait le sentiment auquel la jeune fille obéissait, la regardait avec émotion, et avait l'air de lui savoir gré de ce qu'elle faisait. Toute terreur avait disparu de ses trails, et une sorte d'attendrissement se peignait sur son visage. On eût dit qu'elle ne ressentait plus pour le coupable qu'un sontinunl de pilié, et que. loin de le maudire, elle le plaignail.

Elle prit la main d'Alix, et elle lui dil :

— Que tu es bonne, toujours indulgente, toujours prêt(> à pardonner! C(>la ( sf hi( n . emJ^rassc-moi. mon enfant.

Alix tendit son front à la comtesse, et sentit deux larmes qui tombèrent des yeux de celle qui l'embrassait.

—Vous pleurez, ma mère ! Qu'avez-vous?

s'écria la jeune fille.

— Tu sais que je m'alarme vite sur ce qui vous concerne, Olivier et toi.

— Aussi mesuis-je hâtée de vous rassurer en vous disant, ma mère, l'impression que m'a causée la contrainte de Tristan. Depuis la scène qui s'est passée entre nous, un instant ma détiance de lui et mon amour pour Olivier ont augmenté mes craintes. Tout à l'heure encore, toute au souvenir de cette scène, j'accusais ce jeune homme de nourrir une secrète haine et de préparer peut-être une vengeance; mais, rassurez-vous, je m'effrayais à tort, il n'y a rien à craindre.

Alix faisait son possible pour rassurer la comtesse, qu'elle venait de voir en proie à une si violente inquiétude, et se repentait de lui avoir raconté la tentative de Tiistan.

— Tu as raison, Alix, reprit la dame de Karnac; rassurons-nous, et surtout pardonnons-lui.

— Ah ! de grand cœur !

— lia dû souffrir beaucoup s'il l'aimait ; il doit souffrir encoje ; il y a des natures juaudites, vois-tu, mon enfant, auxquelles il ne faut pas s'en prendie du mal qu'elles font, (le mal est souvent indépendant d'elles et résulte de l'habitude du malheur. Ce jeune

homme, ce Tristan est une de ces natureslà; il n'a jamais connu ni son père ni sa mère, il a été élevé comme un vagabond. Quelf[ue chose manque aux besoins de son cœur, et il essaye sans cesse d'y suppléer. Dès qu'il t'a vue. il a dû l'aimer, toi si belle, si parfaite, si bonne ! Il a pu faire un instant ce rêve insensé que tu l'aimerais, et cœur sauvage, esprit abrupt, il est venu te le dire avec les seuls mots, les seules larmes, les seules preuves qu'il ait pu trouver en lui. Songt3 à ce qu'il a du souffrir s'il t'aime, en voyant qu'au lieu de t'inspirer de l'amour, il ne t'inspirait que de la terreur et du dégoût peut-être; le pauvre enfant! plaignons-le, ne l'accusons pas. Je suis pleine d'indulgence pour lui, moi, parce que dans son enfance isolée je devine toutes sortes de tortures et de déceptions. Tu as bien pleuré, n'est-ce pas? lorsipie tu as perdu ton père et ta mère. Mais pendant seize ans tu les avais connus, leur amour avait servi de guide à ton âme et l'avait mise dans son chemin. Tu les avais aimés, tu avais fait d'eux les conlidents de tes jeunes pensées cl de tes précoces tristesses. En mourant, ils t'ont laissé un souvenir pur qui les rem[)lace, et (jui te dirige encore. Mais songe combien tu sciais dilïérente de ce ([ue tu es. s'il l'a^ ait fallu renfermer tout en toi. joie, tristesses, impressions de toutes sortes j Ion cœur en serait gonfle, et devant

— lui -

la première personne qui l'inspirerait le sentiment qui te seiait resté inconnu, tune pourais faire autre chose (jue de le laisser déborder.

— Vous avez raison, ma mère, répondit Alix émue par ce qu'elle venait d'entendre, et je voudrais queïiislan fût là. Je lui pardonnerais en le plaignant. Je n'avais pas songé à tout ce que vous venez de me dire. Pauvre Tristan i je prierai Dieu pour lui, pour qu'il trouve une àme qui comprenne la sienne etqui panse toutes les blessures de son cœur; il y a peut-être une mine d'or sous celte terie muetlc.

— 11 ne trouvera jamais en une autre ce qu'il eût trouvé en loi, i-eprit la comtesse; mais il n'y faut p-lus songer; tu ne l'aimes pas.

On eût dit que cette pensée peinait la comtesse, cl elle avait pris si pou soin de la cacher en prononçant cette dernière phrase, qu'Alix la regai-da avec étonnement, et ne l)ut s'empêcher de lui dire avec sa chaste naïveté :

— On dirait, ma mère, que vous regrettez que je n'aime pas ce jeune homme?

— Es-tu folle? dit la comtesse en rougissant. Je regrette de voir malheureux des gens que je voudrais voir heureux, voilà tout ; au contraire, mon enfant, je suis heureuse que tu ne i'aimcs pas ; car, si tu l'aimais, que deviendrait mon Olivier, mon

fils adoré, qui m'atlend avec impatience, et que je vais rejoindre pour lui apprendre vite la bonne nouvelle dont lu m'as chargée pour lui?

La comtesse se leva, embrassa de nouveau sa nièce qui, lorsque la dame de Karnac eut quitté sa chambre, regarda la porte par laquelle elle venait de sortir, et munimra :

— C'est étrange !

Puis un sourire courut sur ses lèvres, car Alix ne savait pas douter longtemps; et rentrant dans sa chambre à coucher, elle se mil au lit et dit à sa suivante :

— Margaïte. lisez-moi le passage de la Bible où Dieu dit quels seront les devoirs de la femme envers son mari.

Pondant ce temps la comtesse était venue rejoindre son fils qui laltendaildans la position où nous l'avons laissé, car il n'avait pas plus changé d'attitude que de pensée.

— Eh bien, ma mère?.. . demanda-t-il avec émotion en se levant et en allant au-devant de la comtesse.

— Eh bien, répondit en souriant la mère, qui était entrée soucieuse dans la salle; eh bien, mon enfant. Alix t'aime. Deuuun le chapelain vous liancera. et son deuil terminé, et la guerre faite, vous serez unis!

— Ah ! ma mère, soyez dix fois bénie ! s'écria le jeune homme en se jetant aux ge-

noux de la comtesse et en posant ses lèvres sur ses mains.

— Ainsi te voilà henrcux, mon enfant?

— Grâce à vous, ma mère.

— Alors je te laisse seul, le bonheur a besoin de solitude.

— Vous me quittez déjà ?

— Oui, je me retire dans mon appartement.

— Je ne sais si je me trompe, ma mère, mais vous paraissez triste?

— Ne serait-il pas naturel que cela fût? Si j'ai la joie de te voir aimé de qui tu aimes, n'ai-je pas le chagrin de te voir partir? Puis l'amour des -mères n'est-il pas égoïste et jaloux ? Qui te dit, continua la comtesse avec un sourire qui démentait d'avance ce qu'elle allait dire, qui te dit que je ne suis pas jalouse d'Alix?

— Vous ne pouvez vous empêcher de sourire en disant cela, ma mère; vous savez bien que rien ne peut altérer en moi l'amour immense que j'ai pour vous.

— A demain, Olivier.

— A demain, ma mère.

— Sainte et digne femme, dit le jeune homme enjoignant les mains et en regardant la porte que venait de franchir la comtesse, que Dieu te conserve de longues et belles années !

Puis Olivier, quittant à son tour la salle que venait de quitter, sa mère, regagna son

appartement, et malgré le froid de la niiil, il ouvrit la fenêtre et regarda une Imuière qui brillait à une autre fenêtre du château.

11 est vrai que cette lumière était celle de la lampe d'Alix.

Quand la comtesse fut rentrée dans son appartement, elle tomba dans de longues réflexions, dentelle sortit brusquement en disant :

— Qu'on fasse monter ici messire Tristan, il faut que je lui j)arle.

— Messire Tristan a quitté le château ce soir, répondit celle à qui la comtesse s'adressait.

— Seul ?

■ — Seul.

— A pied?

— Non, madame, à cheval.

— Il y a longtemps ?

— Il y a un quart d'heure.

— C'est bien. J.aissez-inoi , dit la comtesse à ses femmes, je n'ai pas besoin de vous ce soir... Où peut-il être allé? fit-elle avec inquiétude quand ses femmes furent retirées. Que va-t-il avenir de tout cela ^ mon Dieu?

Et la sainte dame qui, daiis toutes les ])erplexités de son âme, avait toujours eu recours à la prière, s'agenouilla et se n»it à prier avec ardeur, afin (jue Dieu lui donnât un conseil.

Depuis un quart d'heure qu'il était parti ,

Tristan avait fait du chemin; mais c'était une course élrange que celle qu'il faisait : courbé sur son cheval, l'cxcilant par ses cris et lui collant les talons au ventre, il avait plutôt l'air de voler que de courir.

Après avoir quitté le château, il avait pris à droite, avait descendu, du côté opposé à celui par lequel Bretagne était entré, la hauteur sur laquelle s'élevait l'édifice, et il s'était trouvé dans une plaine d'un aspect tout différent de celui de la plaine de Karnac. Il fallait l'expérience qu'il avait de ces champs sauvages pour que Tristan ne s'y perdit pas. La plaine, couverte de genêts touffus et couchés les uns contre les autres, comme les soldats d'un bataillon, s'étendait à pejte de vue; il était impossible de distinguer un sentier dans cette forêt de cinq ou six pieds de haut, et cependant le cheval de Tiistan en avait trouvé un, soit qu'il le connût depuis longtemps, soit que l'animal élrange l'eût deviné. Toujours est-il qu'il passait comme une ombre au milieu de toutes ces broussailles sèches, sans même les heurter. Quelqu'un qui eût vu la tète de Tristan au-dessus de ces genêts noirs ne se fût pas expliqué ce qu'il voyait, ou, s'il eût compris (jue c'était un homme à cheval, il n'eût pu comprendre comment il avait osé lancer sa monture avec une pareille vitesse dans un pareil fouillis. Tristan semblait prendre

plaisir à celte course effrénée, et il aspirait avec bonheur l'air glacé de la nuit.

Il courut ainsi dans cette solitude silencieuse, qu'éclairait de temps en temps un timide rayon de lune, pendant une demiheure environ. Puis, tout à coup il arrêta son cheval et fit entendre un sifflement aigu. Il prêta l'oreille, et un sifflement pareil lui répondit. Alors il remit son cheval au galop et ne l'arrêta plus que lorsqu'il fut arrivé devant une espèce de hutte en terre, couverte de joncs . et dont la porte cntr'ouverte laissait voir qu'elle était éclairée intérieurement.

Tristan sauta à bas de son cheval, et sans s'occuper autrement de lui, il poussa la poite de la hutte et entra.

A tout autre que lui, qui y était habitue, le spectacle que l'intérieur de celte hutte présentait eût paru bien étrange.

Figurez-vous un hangar sans autre ouverture qu'une porte étroite, vis-à-vis de laquelle brûlent, sur un emplacement qui pouvait être une cheminée, des bruyères sèches et des branches d'arbre mortes qui craquent et pétillent continuellement. Les murs sont jaunâtres et raboteux, car ils sont faits de terre simplement, et nulle main n'a pris soin de les aplanir. Pas d'autre plancher que le sol. Près du feu, une espèce doj)orteentrc-bàilléedonnant sur une espèce de chenil où gisent péle-méle des herbes et

des légumes , et des pots ébréchés pour la plupart. Devant le feu, un tapis de Tuiiis, riche de dessins et de ton. et tout étonné de se trouver là.

Sur ce tapis une femme, non pas une femme, un être maigre, hideux, sombre, couvert de haillons, avec des épaules décharnées qui seraient entièrement nues, si des cheveux gris que rien ne retenait ne les couvraient. Cet être, celte chose vivante est accroupie et tient ses deux genoux dans ses deux mains réunies. A côté d'elle est une cassette d'argent . ciselée avec un art exquis et ornée de figurines d'un détail merveilleux. Celte cassette est ouverte et pleine d'or monnayé qui brille à la lueur d'une mauvaise lampe en fer, dont le bec semble se pencher sur elle pour voir ce qu'elle contient ; ajoutez à cela deux coussins de cuir, posés l'un sur l'autre et supportant un livre écrit en caractères bizarres, et vous aurez l'ensemble de la hutte dans laquelle Tristan venait d'entrer.

Le vent soufflait si fort qu'il éteignit la lampe; car Tristan, dans sa précipitation, avait laissé la porte ouverte.

La vieille femme prit la lampe et la ralluma sans dire un mot.

— Tu m'as entendu? lui dit le jeune liounne en jetant avec son pied le livre qui était posé sur les coussins et en s'appuyanlà sa place.

— Naturellement, puisque je t'ai répondu, fît la vieille.

— Que faisais-tu là?

— Je lisais.

— Tu sais donc lire, maintenant?

— C'est selon. Je ne sais pas lire ce que vous lisez, vous autres; mais je lis ce que vous ne lisez pas.

— Et cet or qui est dans ce coffre, à quoi te sert-il?

— A rien. L'or est fait pour être vu et non pour être dépensé. La jouissance de l'or est en lui-même et non pas dans les choses qu'il procure. Avec cet or je pourrais être richement velue, somptueusement logée; mais la certitude que je pourrais avoir tout cela me suffit, et je me contente de ce que j'ai. Je me dis qu'à l'heure où je regarde mon or, d'autres gens ont faim et froid, et ne peuvent manger ni se cliauffer. Cela me rend heureuse. Moi aussi j'ai faim, mais comme je pourrais faire un dîner royal, je ne m'en aperçois pas. Si les hommes avaient toujours sous la main la possibilité de posséder, ils ne posséderaient jamais. On ne veut avoir (jue parce que l'on n'a pas.

— Merci de ce cours de philosophie, dit Trislan, mais ce n'est pas pour cela que je suis venu.

— Parle alors.

— J'ai besoin de toi.

— Tu veux de l'or?

— lU'J -

— Non.

— Tu as perdu tos chiens?

— Je les ai toujours.

— Tu as fourl)u ton (.hcval ?

— 11 rôde à la porte plus fort et plus sain que jamais... INon, lit Tristan en passant la main sur son front, il uiefautmieux que cela.

— Diable! tu es exigeant. Tu m'as demandé un jour des chiens avec lesquels lu pusses braver tous les dangers, le soir même tu avais Thor et Brenda; un autre fois lu m'as demandé un cheval qui fût aussi prompt que l'éclair et aussi rapide que le vent, le lendemain lu avais Baal. Prends garde de me demander des choses trop difficiles, et que je ne puisse pas te donner.

— IMéfraie! je suisbien malheureux.

— En quoi donc?

— Je n'ai ni nom, ni famille, ni aïeux : il faut que j'aie tout cela.

La Mélraie regarda Tristan.

— Pourquoi faire? lui dit-elle.

— Parce que je ne puis être heureux qu'à celte condition.

— Fou !

Et la vieille femme haussa les épaules.

— 11 nie faut tout cela, et il me faut plus encore : il me faut l'amour d'une femme que j'aime et qui ne m'aime point.

— Créature stupidellit la Méfraie , qui ^as mettre Ion bonheur dans l'amour d'une femme qui ne t'aimait pas hier, et qui, si

elle t'aimait aujourd'hui, te trompera demain. Celait bien la jieine que je ('élevasse pour faire de toi un troubadour amoureux. Prends une niandore et va-l'en chanter tes amours sous les citronniers en fieur, au clair de la lune d'une nuit d'été. Conunent! tu es jeune, tues fort, et tu vas jeter tout cela en pâture aux caprices d'une fille! Tigre, lu rampes devant un mouton. Tu n'es pas digne de moi, va-t'en !

L'air de profond mépris avec lequel la Méfraie répondait à Tristan est indeseiipiible.

— Jeté répèle, femme, reprit le jeune liomme d'une voix sombre et en la regardant fixement, (jue je n'ai besoin ni de ta philosophie ni de ta moiale, mais de ta science.

— Allons, parle.

— Quand on veut acheter tous les biens du monde, quel prix faut-il y mettre?

— 11 faut les payer de tous les biens <le l'autre, puiscpfil parait que décidément il y a un autre monde.

— Autreuient. dit-il. il Catit reprendre sou àme à Dieu et la vendre à Satan !

— Justement.

— Eh bien, je suis prêt à faire le marché.

— Toi?

— Moi-même, et j'ai compté sui- toi pour le conclure. Je te payerai ta peine.

— AIj çà ! mais il me croit donc le diable,

fit la Méfraie en riant de façon à faire croire qu'elle l'était.

— JVon , mais je te crois une de ses plus fidèles vassales.

— Tu te trouipes.

— OliJ non , je ne me trompe pas ; j'ai gardé le souvenir de mes jeunes années, et j'ai vu dans celte cabane des nuits connue je n'en ai vu nulle part, j'ai entendu des mots comme je n'en ai plus entendu depuis que je t'ai quittée. Méfraie, je te le répèle, puisque Dieu m'abandonne, il faut que tu m'aides à m'enteiulre avec... l'antre.

— Mais, mon pauvreami, reprit la Méfraie avec un Ion moitié railleur, moitié sérieux, en admettant que je puisse te lendrele service (jue lu me demandes, et que je te metle en rapport avec Satan , que diable veu\-lu qu'il lasse de ton ànie? Quel charme auiat-elle pour lui, l'àuie d'un roturier, d'un orphelin nourii par charité parmi les valets d'un château? Il l'a déjà, ton àuie. il n'a pas besoin de la payer plus cher. Elle lui revient de droit. As-tu seulement fait une bonne action dans ta vie? Perdrais- lu quelque chose en vendant ce que tu appelles ton àme. Son, tu ne peux qu'y gagner, et le diable est trop fin pour se laisser voler. Ah ! si lu élais un prêtre ou une jeune fille, ce serait autre chose.

^Tu railles, Méfraie, et cependant tu devrais me connaître. Sais-tu que, pour obtenir

(le Satan ce que je veux, je me ferai l'àme fl'uii saint, à ce point que Dieu lui-même s'y tromperait? Sais-tu que, s'il le faut, pendant six mois, jjendantun an, j'userai mon corps sous le cilice. ma force sous le jeûne, mes genoux sur les dalles d'un couvent, pour que, ce temps expiré, Satan gagne quelque chose à m'acheler mon àme. et me donne ce que je lui demanderai?

— C'est sérieux alors? demanda la défraie en fixant sur le jeune homme ses yeux verts et brillants comme rénierande.

— Tu le vois bien.

— Que veux-tu donc faire?

— Je veux me venger.

—De qui?

— De celte Alix qui ne m'aime pas et de cet Olivier de Karnac qu'elle aime; des hôtes maudits de ce château, que je hais plus pour la charité qu'ils me font que je n'en haïrais d'autres pour le mal qu'ils m'auraient fait. Je veux être riche, noble et puissant ; je veux tous les biens qu'un homme peut souhaiter.

— Ah ! c'est Alix que tu aimes; ce sont les Karnac que tu hais !

— Ne les hais-tu 'pas, loi?

— Moi, je hais tout le monde, les puissants surtout.

— Tu consens, alors?

— Encore un mot. Que feras-tu pour celui qui te donnera les moyens que tu demandes?

— Tout ce qu'il voudra?

— Tu y es bien résolu?

— Fermement.

La Méfraie se leva, ferma la casselle qui contenait son or, et l'alla cacher dans un coin de sa cabane.

— Viens, dit-elle.

— Où me mènes-tu ?

— Viens.

Et, en disant cela, elle ouvrait la porte, et étendait son bras vers l'horizon de gauche.

— Vois-tu une masse noire qui se dessine là-bas. malgré la nuit?

— On dirait les tours d'un château.

— C'en est un.

—Eh bien?

— Eh bien, nous allons nous y rendre.

— Qui donc habite ce château?

— Tu le verras. Oh ! c'est un seigneur puissant ! fit la Méfraie, et lu ne pourras pas avoir de meilleur intermédiaire près de Satan que celui-là.

— Partons vite !

— Dis donc encore que je ne suis pas une bonne mère, ricana la Méfraie en jetant une couverture sur son dos. Ingrat, tu ne m'embrasserais seulement pas.

Et en parlant ainsi , la vieille approchait son visage jaune et ridé des lèvres de Tristan . qui l'embrassa sans répugnance.

— Je suis prèle, dit-elle.

— Viens.

Tristan ouvrit la porte et siffla. Baal parut en hennissant.

— Monte, dit la Méfraie. ïrislan sauta sur son cheval.

— Partons maintenant.

Et comme elle disait cela, elle sautait en croupe sur Baa!, qui s'élança clans la direction du sombre château avec la ranidité de la flèche.

Lt's, chiens suivaient.

Gilles do Hotx..

-^ Ne le semble-t-il pas, Méfraie, disait Tristan à la vieille femme pendant que IJaal continnait sa course faniasiique, que ce château qui se confondait tout à l'heure dans la nuit lifille d'une étrange façon?

— Oh ! c'est qu'il ne manque pas de feux à l'intérieur. Tu as viîulu voir l'enfer, je l'y mène; mais sois tranquille, tu y seras bien reçu et par nombreuse compagnie. C'est la bonne heure. Allons, Ikial, allons!

Et l'animal , à la voix ou plulùl au siffle-

ment de la sorcière, doubla de vitesse, ce qui semblait impossible.

Pendant un quart d'heure encore la course fut silencieuse, mais ce temps passé, et comme les nocturnes voyageurs ne se trouvaient plus qu'à une demi-lieue du château, Tristan crut distinguer des cris et des rires se mêlant au vent de la nuit.

— Tes oreilles ne te trompent pas, dit la Méfraie, à laquelle le mouvement de tête qu'il avait fait pour mieux entendre n'avait pas échappé ; ce sont bien des rires et des cris que lu entends ; ce sont de jeunes et beaux seigneurs qui crient ainsi ; ce sont déjeunes et belles femmes qui rient de la sorte. Allons, Baal, allons!

Le cheval poussa un hennissement d'impatience et devint si rapide, que Tristan, tout habitué qu'il était à ces sortes de courses, fut forcé de baisser la tête pour pouvoir lespirer.

Cependant l'espace diminuait, et le jeune homme ne perdait pas de vue le château, dont ses yeux perçants commençaient à distinguer les détails, malgré l'obscurité. Il fut pris d'un nouvel étonnement, sans doute; car, rompant une seconde fois le silence, il dit à sa compagne :

— Méfraie ! est-ce que je me trompe? Il me semble que ce château est entouré d'arbres, et que ces arbres sont chargés de feuille vertes comme en plein été.

— Tu ne te trompes pas, répondit la sorcière. Tu le vois. Satan fait l)ien les choses.

On était arri\é. Baal s'arrêta.

Le cbàteaii apparaissait dans tonte sa magnificence avec toutes ses fenêtres éclairées et brillantes comme d'immenses escarboncles,avec ses dentelures élégantes qu'un rayon de la lune détaillait, et avec ses cris et ses chansons d'orgie qu'emporfait lèvent. L'hiver et le froid semblaient irrités de voir qu'on les chassait avec des rires et des chants, et la bise soufflait aux alentours de cette ruche de pierre, pleine de bourdonnements joyeux, avec plus de force et de rage qu'en aucun autre endroit.

Arrivé devant le pont-levis, Baal semitjî hennir; on eût dit qu'il connaissait le lieu où il était , et qu'il y venait avec joie.

Au hennissement de Baal, le pont-levis s'abaissa.

Tristan et la Méfraie entrèrent sans que personne leur demandât où ils allaient.

— Ce château n'est donc pas gardé? demanda Tristan.

— Il se garde tout senl, répondit la vieille. A peine notre héros fut-il entré dans la

cour quil respira un air tiède et parfumé connue celui d'une serre, et cependant il avait toujours au-dessus de sa fête le ménu' ciel nébuleux ; seulement ses pieds foulaient un gazon vert et moelleux connue un tapis. Ce printemps , intercalé de force dans

l'hiver, était plus mystérieux el plus lerrible que le désert, le froid el la faim.

Ce n'était pas à cela que Tristan s'attendait; il jeta les yeux autour de lui, (;t il s'arrêta; il crut avoir peur.

— Il est encore tem[)s de reculer, lui dit la Méfraie à qui n'échappait aucune des impressions du jeune homme. Si tu hésites, retournons en arrière.

— Non pas, entrons, fit Tristan.

— Suis-moi donc.

La Méfraie passa sous une voûte magnifiquement éclairée, et se trouva en face d'un escalier qui était loin de ressembler aux escaliers sévères du château de Karnac. Il était couvert de lapis, les murs avaient disparu sous des tapisseries splendides, et des ligures d'argent de six pouces de haut, placées de distance en distance sur les marches de cctescalier, supportaientdes torches allumées. Dans de larges pots de marbre blanc, des fleurs du Sud aux feuilles épaisses, aux pétales évasés, avaient été placées entre ces figures, et complétaient de leurs parfums vivaces l'ardente atmosphère qui régnait sons cette voûte.

La Méfraie monta suivie de Tristan, silencieux et étonné.

Les ciis étaient devenus distincts, et alors on put entendre les paroles que disaient les convives. Arrivée sur le carré du premier étage, la Méfraie poussa, non pas la porte

qui conduisait à la salle du festin, mais une petite porte qui se trouvait prise dans la tapisserie et qui s'ouvrait par la pression d'un ressort caché. Elle fit signe à Tristan de marcher derrière elle, et ayant suivi un corridor circulaire, elle arriva à une chanihre richement ornée , mais déserte en ce moment; et, soulevant une tapisserie qui était la seule séparation qu'il y eût entre cette chambre et celle d'où partaient les cris, elle dit à Tristan :

— Regarde!

Tristan, passant sa tète au-dessus de la sienne, regarda.

Dans une salle longue dont le plafond était de mosaïques représentant des armoiries de toutes sortes , dont les murailles étaientchargéesd'armuresdorées, de statues de femmes, de bannières aux mille couleurs, de girandoles aux branches innombrables, de vases antiques de bronze, d'argent et de marbre vert , étaient couchés comme des Romains autour d'une table en forme de fer à cheval des hommes et des femmes, et le plus vieux des convives n'avait pas vingtcinq ans. La table élincelait au feu des flambeaux, couverte qu'elle était de coupes, d'aiguières, de vaisselle et de corbeilles d'or, versant sur la table les lleurs et les fruits de l'automne. Les femmes de ce repas, à demi nues et renversées sur les coussins de soie, se laissaient broyer sur les lèvres, par

les baisers de ces jeunes hommes, des grappes de raisins dorés. Il y avait là une déi)ense inouïe de force, de jeunesse et d'amour.

L'air était imprégné d'aronies étranges.

Ce n'étaient que rires et que cris. Jamais, en une seule nuit, plus grande prodigalité né fut faite des biens terrestres Toutes ces femmes, parées de joyaux et de pierreries, les joues empourprées par le plaisir, les lèvres rougies par le vin, pressaient les fruits dans leurs mains fines et souples.

Ilsétaienlvingt environ, tous jeunes, tous beaux, comme l'avait dit la IMéfraie.

Parmi ces folles, il yen avait que leur mère avait vues naître avec joie et reeues comme une consolation. Parmi ces jeunes hommes, il s'en trouvait qui, venus au monde pour soutenir un grand nom et devenir les soldats du bien, avaient enseveli leur mère en riant et blasphémé le nom de leur père. Cadavres vivants, rien ne battait plus chez eux à la place du cœur. Ils avaient livré tour à tour à la débauche et au mal leurs illusions, leur vertu, leur courage.

— Ce n'est pas cela que je veux, dit Tristan tout bas à la Méfraie, ce n'est pas à ces honmies que je veux ressembler.

— Regarde celui-là, fit la sorcière.

Et elle montrait un des convives que Tristan n'avait pas remarqué, i)eut-èli'e parce qu'il ne se fiouvait qu'à quelques pas de lui.

En effet, celui qu'elle indiquait ne res-

semblait pas à ses compagnons. Grand, plein de vie. l'œil noir et perçant, les traits énergiques, il semblait plus fort à lui tout seul que tous ceux qui étaient là réunis.

Au moment où Trislan l'apercevait, il prenait d'une seule main une des lourdes amphores que trainaientdes enfants, et la posait sans effort sur la table. Après quoi il vida sa coupe d'un seul trait, et quoique ce fût peut-être la vingtième qu'il vidât ainsi depuis le commencement du repas, rien en lui n'annonçait l'ivresse.

— C'est là ton maître? demanda Tristan à la ]Mé fraie.

— Oui, répondit celle-ci, c'est Gilles, seigneur de Retz, un des plus nobles, des plus riches et des plus puissants seigneurs delà Bretagne.

Après un moment de silence et de contemplation, elle reprit :

— Allons, Tristan, vois-tu parmi toutes ces femmes une femme qui puisse te faire oublier Alix?

— Non.

— Veux-tu ta part de ces joies?

— Non ; je veux parler à cet homme.

Et du doigt Tristan désignait celui ipie la

Méfraie lui avait montré quelques instants auparavant.

Cet homme ne se mêlait (|ue par sa présence à la folie des autres convives. On eût même dit qu'elle lui répugnait. H avait

l'œil trop profond pour se contenter de ces stériles jouissances.

— Attends-moi, dit la Méfraie à Tristan.

Et laissant tomber la portière entre elle et lui, elle entra dans la salle et s'en alla frapper sur l'épaule de Gilles de Retz.

— Ah! c'est toi, fit celui-ci en se retournant; sois la bienvenue. Viens-tu m'apporter ou me demander quelque chose?

— Te demander, répondit la Méfraie.

— Que veux-tu?

— Sortons d'ici, il n'\' a pas moyen de s'y entendre.

En disant cela, la Méfraie disparaissait par où elle était entrée, et le sire de Retz la suivait sans qu'aucun des convives, au milieu de l'elïroyable bruit qui se faisait, se fût aperçu de l'apparition de l'une et de la disparition de l'autre.

— Mailre, dit la Méfraie en montrant Tristan du doigt à celui qu'elle avait été chercher, voici un protégé à moi qui a besoin de ta science. Veux-tu faii-c quelque chose pour lui?

Tristan se leva.

— Qu'il parle , fit d'une voix grave l'homme au regard profond ; d'autant plus, Méfraie, tu le sais, que j'aime depuis longtemps Ion protégé.

— Vous me connaissez, monseigneur?

demanda Tristan.

— Oui. de nom et de réputation seulement. Mais je connais votre force merveilleuse, je sais que votre àme comme votre corps est ardente, vigoureuse, indomptable, et c'est pour cela que je vous aime. Mais je sais aussi qu'avec une àme pareille, toute supériorité gène, tout frein blesse, et que c'est pour cela que vous êtes venu à moi. Me suis-je trompé?

— Non, monseigneur, car tout cela est vrai.

— N'est-ce pas, messire, qu'il est dur, quand on sent battre dans sa poitrine un cœur bouillant et ambitieux, de n'avoir ni fortune, ni aïeux, ni blason, et qu'on est prêt à vendre son àme au premier qui pourra vous donner la jjlace qu'on andjitionne et le titre qu'on rêve ?

— C'est le marché qu'il veut faire, dit la Méfraie qui s'était accroupie dans un coin de Ja chambre.

— Est-ce vrai, Tristan?

— Oui, monseigneur; mais ce n'est pas le tout, il me faut encore autre chose.

— Un philtre d'amour peut-être?

— Oui, répondit-il d'une voix sombre.

— Et vous avez compté sur moi?

— Oui.

— Vous me croyez donc une puissance surnaturelle? vous croyez donc qu'elle existe ?

— Je crois qu'il doit y avoir pour ceux

qui souffrent, sans avoir rien fait pour cela, un moyen de ne plus souffrir, outre la mort.

— Vous avez raison, raessire.

Le bruit de l'orgie diminuait sensiblement; l'hôte souleva la ta[)isserie et regarda la salle qu'il venait de quitter.

Presque tous les convives dormaient, hommes et fennnes, les uns sur les lits, les autres sur le sol. Deux ou trois groupes continuaient encore une de ces conversations oîi les mains se touchent, où les regards se confondent, mais la pâleur et l'abattement de ceux qui causaient ainsi prouvaient qu'ils appartenaient déjà moitié à l'ivresse, moitié au sommeil, et qu'ils n'avaient plus aucune perception des choses extérieures. Les riches étoffes, les joyaux et les coupes d'or jonchaient les tapis de la salle.

Les enfants eux-mêmes, étourdis par tout ce qu'ils avaient vu et entendu, dormaient, ceux-ci debout et appuyés contre les piédestaux des statues, ceux-là sur les mêmes lits que les convives.

— Va tout préparer, Méfraie, dit l'hôte.

— Lequel prendrons-nous? dit la vieille en s'approcliantde son maître qui lui montra un enfant adossé à la muraille.

La 3Iéfraie marcha comme une ombre jusqu'à cet enfant, et, avec une force dont on l'eût crue incapable, elle le souleva de

(erre et le jela sur son épaule, sans que le pauvre petit se réveillât, tant son sommeil était profond.

— Passe devant, continua Gilles, nous te suivons.

La vieille disparut.

— >Iessire. dit alois le sire de Rclz à Tristan, pour qu'un homme soit fort et puissant, il faut qu'il ait comme vous deux chiens avec lesquels il puisse affronter tous les dangers, un cheval avec lequel il puisse franchir toutes les distances, et un cor comme celui-ci, ajouta Gilles, avec lequel il puisse évoquer même les morts, quand ila hesoin du passé. Prenez ce cor d'argent, mcssire; il vous servira en temps et lieu.

Et, en disant cela, le seigneur de Relz retirait le cor de son cou et le passait au cou de Tristan.

Celui-ci allait remercier le comte, lorsqu'il tressaillit malgré lui à lécho d'un gémissement qui lui sembla le dernier cri d'une créature humaine qui se débattait contre la mort.

— Avez- vous entendu, monseigneur? lit Tristan presque avec effroi.

— Oui, répondit Gilles, avez-vous peur?

— Non ; mais quel est ce cri ?

— Ce n'est rien. C'est laMéfraie qui nous prévient qu'elle nous attend.

Tous deux disparurent par la jiorle qu'avait franchie la vieille emportant l'en-

faut. Après avoir marché quelques instants dans nn corridor sombre, Gilles poussa nne porle et fit entrer Tristan dans une elnnnbre tendue de noir et faiblement éclairée par une lampe de fer posée sur une espèce d'autel.

— Tout est-il prêt? demanda Gilles.

— Oui, répondit la Méfraie en jetant un voile noir sur un objet qui gisait à terre et que l'obscurité empêchait de distinguer.

Le voile, quand il eut recouvert l'objet, dessina les plis que dessine un drap jeté sur un cadavre.

La Méfraie prit une coupe d'airain pleine d'une liqueur rouge et chaude et la posa sur l'espèce d'autel qui occupait le fond de la chambre et dont seulement alors Tristan put remarquer les détails.

C'était un autel de même forme que les autels destinés à l'office de la messe, avec la différence que celui qui officiait appelait Satan au lieu d'invoquer Dieu.

— Signez-vous de la main gauche, dit Gilles à Tristan.

Celui-ci obéit.

— Éteins cette lampe, ajouta le comte en se tournant vers la Méfraie.

Ce qu'elh? fit aussilôt; et la chambre se trouva plongée dans une obscurité complète. Mais on eût dit qu'un invisible feu commençait à l'éclairer, car les silhouettes des personnages avec lesquels il se trou-

vait se dessinèrent aux yeux de Tristan en ligne brillante, tandis que le reste du corps se maintenait dans l'ombre.

Gilles officiait, servi parla Méfraie.

Alors Tristan vit distinctement celle-ci offrir au piètre sacrilège la coupe dont le «•onlenu brillait comme une llamme, et Gilles la lever en marque d'offrande comme le prêtre olTre au Seigneur le vin qui représente le sang divin.

— Approchez-vous, dit leconiteen se tournant veis Tristan et en lui présentant la coupe.

— Que faut-il faire? demanda celui-ci.

— Boire la moitié de ce que cette coupe contient.

Tristan prit la coupe et la porta à ses lèvres; mais au moment de boire.il recula la lèle et devint si pâle que sa pâleur parut dans l'ombre.

— Quelle est cette liqueur? demanda-t-il d'une voix sourde.

— Bois, lui répondirent ensemble Gilles et la Méfraie.

— Elle a la couleur du sang humain.

— Bois.

— Elle est chaude comme si la victime respirait encore!

Et machinalement. Tristan jetait les yeux sur l'objet que recouvrait le voile noir.

— Bois, lui répondit-on une troisième fois.

— As-tu ])eur?luiditlaMéfiaie tout bas.

Tristan porta de nouveau la coupe à ses

lèvres et en but la moitié; il lui sembla qu'il buvait du feu, et son front devint brûlant.

— JMainleiiant, dit Gilles, que tu as communié sous l'espèce du sang humain, et que tu es propre à recevoir notre dieu, écoute.

En même temps, Gilles ouvrait un livre posé comme l'Évangile sur un pupitre de bois, et il posa la main sur le livre entr'ouvert.

On eût dit que ce livre était écrit en caractères de soufre, car une fumée bleuâtre glissa entre les doigts de l'officiant, doigts blancs et immobiles comme s'ils eussent été de marbre, et l'écriture magique apparut en lettres de feu. s'elïaçant à mesure que l'évocateur les lisait.

■ — Dans trois jours, lu dois quitter le cliàteau que tu habites, lit Gilles d'une voix grave.

— C'est vrai, murmura Tristan; faut-il partir ou rester?

— U faut partir.

— Bien.

— Tu traverseras la plaine de Poitiers pour le rendre à Chinon.

— Après?

— Tu t'arrêteras à l'endroit de celle plaine où il y a un tombeau.

— Le tombeau du Sarrasin.

— Oui, une pierre énorme, presque un rocher, couvre ce tombeau. Tu soulèveras cette pierre et tu descendras dans le sépulcre.

— Moi ? (it Tristan étonné.

— Toi.

— C'est étranare !

— Pourquoi? demanda Gilles les yeux toujours fixés sur le livre magicjue.

— Parce qu'il y a une prophétie dans la maison de Karnac au sujet de ce tombeau.

— En effet, je la vois ici ; n'esl-ce pas cela?

HeU et Karnac, ayaiil mêlé leur sang, Runipra le scel qui sepl siècles regarde; l.ors on verra noir niaugrabin issant Du vieil sépulcre où clievalier le garde.

— Oui c'est cela, répondit Tristan ; mais que veut dire cette prophétie?

— Elle veut dire qu'un jour cette pierre qui couvre la tombe du Sarrasin sera levée par un descendant des deux familles Retz et Karnac.

— Mais, dit Tristan d'une voix tremblante, je ne suis ni votre parent ni celui d'Olivier.

— Le livre s'elTace, répondit Gilles toujours avec la même gravité. L'ordre reste. Tu soulèveras la pierre, l'avenir est dessous ; mais, jusque-là, silence !

— Merci, monseigneur, fit Tristan, l'ordre

sera exécuté.

Au moment où Tristan, qui s'était agenouillé pour entendre ce que le comte lui disait, se relevait, celui-ci se pencha vers la Méfraie et lui dit à mi-voix sans que le jeune homuie put l'entendre :

— C'est lui !

lie dépat't.

Le Jour commençait à poindjc lorsque Tristan quitta le château de Gilles de Retz, et reprit le chemin du château de Karnac.

Pour la première fois peut-être il forçait IJaal à marcher au pas.

Il était seul. La 3Iéfraie était i-estéc aupi'ès du comte.

Est-il besoin de dire les mille pensée-^ qui agitaient l'esprit du jeune homme?

Cette messe étrange à laquelle il avait assisté, cette sanglante communion qu'il avait faite, cet ordie myst('rJ<Mi\' qu'il avait reçu de soulever la jncrrc du tombeau du Sarra-

\.\:> yl AfllL lltSTAlK.WlO.V.-. I. !•

siii, tout cela le jetait dans des méditations nouvelles.

Il se demandait si ce qu'il avait vu et fait élait bien réel, ou s'il avait rêvé, ce qu'il était disposé à croire, maintenant qu'aucun des personnages de la nuit n'était sous ses yeux, et ce qu'il eût cru certainement s'il n'avait eu au cou ce cor d'argent dont il ne savait pas encore le parti qu'il devait tirer.

Par moments, le souvenir du sang qu'il avait bu le rendait comme fou. Il lui semblait que son cerveau brûlait dans sa tète, et il était forcé d'aspirer l'air glacé du matin pour rendre un peu de calme à son esprit.

C'est que, fout fort et tout résolu qu'il était, Tristan n'était pas encore fait à ces sacrifices humains dont la magie de cette époque avait besoin, et peut-être, s'il eût su, en suivant la Méfraie, que sa visite coûterait la vie à un enfant, i)eul-être eûtil reculé. Nous n'avons pas donné Tristan pour une incarnation complète du mal, mais pour un composé des passions qui finissent par y amener rhonuue. Il n'était pas né mauvais. Le mal (ju'il pouvait souhaiter de faire était chez lui un résultat, et non un principe, et ce qui le prouve, c'est que de temps en temps son cœur se sentait accessible à la pitié. Il se voyait à regret devenir méchant; mais comme rien ne l'aidait à devenir bon,

il prenait à lâche de s'enhardir dans le mal, et de devancer la nature. Puisqu'il dcr vait arriver au fond de l'abinie, au lieu d'y rouler graduellement il s'y précipitait tout à coup. Il y gagnait de n'avoir pas le temps de réfléchir et de ne pouvoir reculer.

Le premier pas était fait dans la voie qu'il avait choisie, et il ne s'en repentait point; mais son imagination n'en était pas luoiiis frappée par le souvenir des choses auxquelles il avait assisté pendant la nuit qui venait de finir. Puis, lui, dont le désir ne connaissait pas de bornes, il était jaloux de ce Gilles de Retz, de cet homme qui avait forcé la nature à se transformer pour lui, et qui contraignait l'avenir ; il eût voulu être au fait de cette science et s'en servir à sa volonté. Son caractère indomptable était huuiiliéde reconnaître une force supérieure à la sienne, et il lui tardait d'arriver à ce tombeau dont la pierre, avait dit Gilles de Retz, cachait l'avenir.

Coinme il cheminait il rencontra un cavalier. Ce cavalier, c'était Bretagne, sommeillant à moitié sur le cheval que lui avait donné Olivier, et se dirigeant vers le château de Retz.

— Ah! c'est vous, messire Tristan, fit le héraut; je suis heureux de vous rencontrer. Il me semble que je ne vous ai pas asse? remercié hier.

— Ypus pa'avez remercié beaucoup plus

(jue cela ne valait, raessire ; mais où allezvous ainsi?

— Je vais chez le comte de Relz. sur le secours duquel mon maître compte beaucoup; car c'est un seigneur courageux et puissant que ce sire de Laval.

— Et il n'y avait rien de nouveau au château de Karnac quand vous l'avez quitté ce matin ?

— Rien, si ce n'est que tout le monde était éveillé avant le jour, depuis messire Olivier que j'ai trouvé là au moment de mon départ, jusqu'à sa noble mère qui a daigné me faire un salut de la main. Mais si vous m'en croyiez, messire, vous doubleriez l'allure de votre cheval, car il m'a paru qu'on prononçait votre nom au château et qu'on était en peine de vous.

— Merci, et bonne chance.

— Au revoir, messire, lit le héraut, car j'espère bien que nous nous reverrons au siège d'Orléans.

Les deux cavaliers se séparèrent, et lorsque Tristan arriva au château, les premiers mots qu'on lui dit furent ceux-ci :

— Messire, veuillez vous rendre auprès de madame la comtesse, qui vous a demandé plusieurs fois déjà depuis ce matin.

CommeBrelagnel'avait dit, tout le monde s'était réveillé de bonne heure, ou plutôt personne n'avait doruii au château de Karnac. La joie tient éveillé comme l'inquié-

tilde; c'est ce qui explique l'insoinmie d'Olivier et la veille de sa mère.

Tristan se rendit chez la comtesse; mais avant de se faire annoncer, il réfléchit quelques instants. On eût dit qu'il prenait une résolution et qu'il an était dans son esprit le rôle qu'il allait jouer. Après cette courte réflexion, il entra.

La comtesse était pâle. Elle avait fait plus que veiller, elle avait pleuré, et, malgré les efforts qu'Alix avait faits pour la convaincre qu'il n'y avait rien à craindre de Tristan, convaincue, bien au contraire, qu'on avait tout à redouter de ce caractère sombre et de cet esprit sauvage, elle s'était promis d'aller au-devant d'un malheur en avouant au jeune homme un secret (jui, selon elle, (levait l'arrêter dans ses projets de vengeance.

— Messire, dit-elle à Tristan, je vous ai fait demander hier.

— Je regrette de n'avoir pas été au château, madame, répondit notre héros; mais, vous le savez, il m'arrive souvent d'errer la nuit dans la campagne au lieu de dormir.

— Je le sais, et cette nuit?...

— J'ai fait connue souvent.

— Votre disparition m'efl'rajait, Tristan, dans la sombre disposition d'esprit où je vous ai vu.

— Ji'air m'a fait du bien, madame! et ce malin je suis plus calme.

— Tant mieux si vous dîtes vrai ? Qtié n'en est-il ainsi pour moi !

— Vous avez un chagrin, madame? fit le jeune homme en fixant les yeux sur la comtesse.

' — Oui, un chagrin qui vient de vous.

— De moi ?

— Alix m'a tout dit, Tristan, et votre amour et vos menaces. Voilà pourquoi je voulais avoir un entretien avec vous.

— Et..., fit Trislan avec effort et comme s'il lui eût coûté de dire ce qu'il disait ; et c'est parce que je savais que vous aviez appris une chose que je voulais ensevelir au plus ])rofond de mon cœur, que je suis allé demander conseil celte nuit.

— Et vous êtes revenu... ?

— Plus calme, conmie je vous le disais ; madame, et muni de résolutions nouvelles,

— \insi, Oliviei'...? demanda la comtesse avec joie. •

^ N'a rien à craindre de *nOi, pas ^îlus que sa fiancée; j'ai immolé mon amoui-, j'ai Imposé silence à uiou cœur. C'est le seul pl"ésent que je puisse faire à leurs fiançailles.

— Parlez-vous sérieusement?

— Oui, madame.

— Oh ! cela est bien , cela est très-bien , Tristan, et Dieu vous en récompensera. Je savais bien, moi, que vons n'étiez pas méchant, m

Et en parlant ainsi, la cotntesse i*egardalt le jeune homme avec attondiisseinent. Elle semblait vouloir le presser dans ses bras; car après les inciiiiétiides auxquelles elle avait été en proie , elle ne croyait pas pouvoir le remercier avec la parole.

— J'ai été la première à vous excuseï-, Tristan, reprit-elle, quand Alix m'a fait part de ce qui s'est passé entre elle et vous, et la chère enfant vous a, elle aussi, pardonné de tout son cœur.

— Et d'où vient, madame, cetteindulgence que vous avez pour moi?

— Elle vient , répondit la comtesse avet; émotion, de ce que je crois que l'on doit pardonner plus facilement à ceux qui ont toujours été malheureux.

— Vous savez donc que je l'ai été , madame?

— N'étes-vous pas orphelin ?

— Abandonné, vous voulez dire. Ah !

maudits soient ceux à qui je dois la vie! s'écria Tristan avec le ton de la colère.

— Ces malédictions- là retombent sur ceux qui les jettent, fit la comtesse presque avec épouvante; ne maudissez personne, Tristan , surtout ceux qui vous ont donné le jour. Savez-vous ce qu'ils ont souffert avant d'en arriver là? Le cœur de votre mère a dû se déchirer avant de se séparer de vous. Priez pour ell<.' au lieu de la maudire, et que votre prière aille la consoler

tlans sa tombe si elle est morle, dans sa douleur si elle vit encore. C'est une mèie cfui vous parle, Tristan, une mère qui devine, par l'amour qu'elle a pour son fils, la torture qu'elle devait éprouver à se séparer de son enfant.

Pendant que la comtesse avait parlé, Tristan ne l'avait pas quittée des yeux, et ses regards paraissaient vouloir lire jusqu'au fond de son cœur. Jamais il n'avait vu la châtelaine si émue à propos de lui. Une pensée nouvelle traversa son esprit sans doute, car il laissa tomber sa tète sur sa poitrine et se mit à songer profondément. Puis il reoarda de nouveau la mère d'Olivier d'une si étrauge façon, qu'elle baissa les yeux devant ce regard et fut prise d'un trouble extrême.

— Si cela était!... murmura le jeune homme. Oh ! je le saurai bien.

Et il sentit son cœur bondir d'orgueil à l'idée que la supposition qu'il venait de faire pouvait se léaliser.

— Oublions tout cela , dit-il en rivant toujours ses yeux à la comtesse, si bien qu'aucun des mouvements qu'elle faisait, qu'aucune des impressions qui se peignaient sur son visage ne pouvaient lui écluipper ; dans trois jours nous partons, uïcssire Olivier et moi, la guerre me consolera de uu's espérances peidues, et si j'en reviens, j'en reviendrai complètement guéri.

— Vous en reviendrez escorté des grandes aclioiis que vous y aurez faites, inessirc, dit la comtesse presque avec orgueil ; voire nom, obscur mainlenant, sera un grand nom, et alors vous aurez droit à toutes les ambitions.

— Même à celle de retrouver ma mère?

demanda Tristan.

La comtesse pâlit , mais elle ne répondit pas.

— Connaissez-vous le château de Retz , madanje? fit Tristan comme s'il eût voulu changer de conversation, mais avec une intonation qui prouvait que ce qu'il disait avait un but.

— Non, répondit la dame de Karnac avec cfl'ort; pourquoi me demandez-vous cela ?

Le regard dont elle accompagna cette question était presque suppliant.

— Parce que, en revenantce malin, répondit Tristan, j'ai rencontré messire Bretagne qui y allait pour inviter le seigneur qui riiabile à se rendre comme monseigneur Olivier aupiés de notre maître commun, le connétable Arlhus de Richemond. Or je pensais que, comme le château est peu distant de celui-ci, vous en connaissiez le chemin.

— V^ous vous êtes trompé. Je ne connais pas ce château , répliqua la comtesse (|ui parvenait à (huniner son émotion.

Tristan s'en aperçut, et avec son opiniâtre léniérilé il reprit :

— Cependanf. madame, si je neme trompe, il y a depuis sept cents ans une prophétie où les noms de Retz et de Karnac sont mêlés, et ce que cette prédiction annonce doit se réaliser prochainement , à moins qu'elle ne soit un mensonge comme tant d'autres choses.

La comtesse, ainsi que tous les nobles cœurs, était plus forte contre les mauvais sentiments que contre les bons, et elle ne doutait pas que Tristan n'obéit à un mauvais sentiment en la questionnant comme il le faisait: elle se leva donc, et d'un ton plein de dignité elle lui dit :

— Je m'entends peu en matière de prophéties, messire. Si celle-ci, fort obscure pour moi. s'accomplit un jour, ce sera un grand honneur pour l'enchaiileur Jlerlin et line grande gloire pour noire maison.

'-'■■ Tristan fronça le sourcil. Si la comtesse eut vu tout ce qu'elle venait d'amasser de haine nouvelle en lui, elle cùl été terrifiée. Tristan ne pardonnait pas qu'on échappât à ses calculs.

En ce moment Olivier enli-aif chez sa mère.

— Le chapelain nous atteiul. ma mère, lui dil-il avec un sourire plein d'une conlidence.

EtSe tournant vers son écuyer :

— Ah! c'est toi, Tristan, fil-il , je suis hetireux de te voir.

El il tendit sa main au jeune homme.

>! -^— Recevez mes souhaits, monseigneur, répondit Tristan.

— Tu sais donc pourquoi la - ckapelâin nous attend? .Itir>i) '-iUiK

— Oui.

i-^ Et tu envies mon bonheur, n'est-ce pas? s'écria Olivier en souriant et en frappant sur l'épaule de Tristan.

— Qui n'envierait d'être aimé par votre belle cousine, monseigneur? fit Tristan d'une voix sourtie.

— Sois tranquille, ami, nous te trouverons quelque jour une belle alliance qui fera envie aux autres... Venez-vous, ma mère? Viens -tu, Tristan?

Celui ci descendit a la chapelle, où tous les serviteurs du chàU^au se trouvèrent bientôt réunis pour assister à la pieuse cérémonie qui allait avoir lieu. Tristan, adossé dans l'ombre à une colonne, regarda le chapelain unir les deux jeunes gens et l'entendit leur dire :

— D'aujourd'hui, mes enfants, vous êtes fiancés devant Dieu .

— Les fiançailles ne font pas le mariage, se dit Tristan, et entre les deux cérémonies il se passera bien des choses.

^ Alix, émue, heureuse, fière de pouvoir montrer son amour devant tout le monde, regagna son appartement, à la porte duquel Olivier l'arrêta.

— Après-demain, vous quittez ce château

dit la jeune fille à son fiancé, et vous vous rendez à la guerre. Rappelez-vous que votre mort ferait succéder ici un deuil à un autre deuil, et, tout en étant Lrave, soyez prudent.

— Vous prierez pour moi , Alix , et Dieu écartera le danger . répondit le jeune homme.

Tristan était resté dans la cour. Tout ce dont il avait été témoin depuis la veille commençait à se brouiller dans sa tète, d'autant plus qu'à un mot de la comtesse , une espérance nouvelle lui était venue , espérance qui, si elle se réalisait, donnerait carrière libre à toutes ses ambitions.

Aussi, depuis cet instant jusqu'au moment du départ. Tristan ne parla à personne. A peine s'il mangea, et il ne dormit point.

Pendant ce temps Olivier avait levé les hommes dont il avait besoin pour former sa petite troupe, et il s'était fait dans le château un grand remuement d'armures, de chevaux et d'épées. Les jours se passaient à préparer les armes, et les nuits, réunis dans une salle qui leur avait été abandonnée, les gens d'armes soupaient et buvaient jusqu'au matin en compagnie de leurs hommes , car chaque homme d'armes avait cinq honmies sous ses ordres, deux archers, un page, un valet et uncoutiller, tous gens disposés à se bien battre, mais disposés aussi à bien boire.

Le jour du départ arri\ a.

Olivier passa la revue de sa troupe dans Ja cour du château.

Les gens d'armes à cheval faisaient face au jeune comte, et derrière eux venaient leurs hommes dans l'ordre que nous avons dit tout à l'heure, chacun de ces hommes à cheval : les valets tenaient en main chacun deux chevaux, à savoir un cheval de bataille et un cheval de bagage, portant les tentes et provisions de toutes sortes.

On comprend ce que devait coûter une troupe pareille, levée et entretenue aux frais du noble qui la menait au secours du roi. D'autres seigneurs, moins riches qu'Olivier et accompagnés seulement de cinq ou dix hommes chacun, étaient venus se joindre à lui et grossir sa bande, se mettant euxmêmes sous les ordres du jeune homme, qui se trouva ainsi à la tète de cent cinquante hommes environ , ce qui était fort respectable.

Mais ce qui causait l'étonnement général, c'étaient les compagnons que Tristan avait choisis et qui faisaient tapage dans les cours, c'étaient Thor et Brenda que leur maître avait fait barder de fer comme des chevaux, et qui , comme s'ils eussent deviné qu'il allait y avoir coups à donner et à recevoir, se livraient à une joie qui faisait honneur à leurs dispositions guerrières.

Quant à Tristan, monte sur lîaal, couvert d'une colle de mailles lé'à-re, il se tenait à

- im ^

quelques pas d'Olivier, une hache d'un oôté de la selle, une grande épée de l'aulre, et. portant Tétendard de soie où était brodé î'écusson des Karuac.

Les gens qui restaient au château pour' le garder contemplaient avec admiration la belle tenue de tous les hommes et rélégance de leur chef qui, couvert d'une cotte de» mailles souple comme un filet de soie, bril-s lante comme l'argent , maniant avec son adresse accoutumée le cheval blanc que nous lui connaissons, répétait les dernières instructions à sa petite armée.

La comtesse et Alix étaient auprès de lui, appuyées l'une sur l'autre, fiéres et tristes à la fois, et faisant intérieurement le projet de se communiquer leur douleur mutuelle, quand le bruit des chevaux se serait effaci? dans la campagne.

Le chapelain, du haut dun perron, lut, quelques versets de l'Évangile, et bénit tout ce monde, bénédiction deviint laquelle chacun courba respectueusement la tète.

Enlin, Alix jeta une écharpe brodée par, elle à Olivier; celui-ci l'embrassa une der» nière fois ainsi que sa mère. Les cris de ^: rive la comlesse de Karnac! retenliren)t, ejt. les chevaux se mirent en mouvement. . ; ;{<•

Les paysans étaient rassemblés pour voi^;. défiler le cortège, et le saluèrent de leurs cris, de leurs souhaiis et de leurs applaudissements.

Alix monta chez elle et resta sur son balcon, agitant son mouchoir jusqu'à ce qu'Olivier eut disparu.

Quanta la comtesse, elle s'agenouilla dans son oratoire qu'elle n'avait pas quitté depuis sa dernière entrevuç avec Tristan, et elle s'écria avec des larmes :

— Mon Dieu , mon Dieu ! prenez pitié de moi.

— Consolez-vous, ma fdie, lui dit le chapelain en entrant; Dieu est miséricordieux à qui se souvient de lui et n'a fait que le bien.

— Mon père, s'écria la comtesse en se jetant dans les bras du saint homme, je n'ai pas osé embrasser Tristan avant qu'il partit, et il est parti sans se tourner vers moi. H y a un malheur dans l'avenir; le pressentezvous , mon père, vous qui êtes le confident du passé ?

En ce moment Olivier , qui était aiTivé à deux cents pas du château, disait à son compagnon :

— Tristan , tu es parti sans dire adieu à ma mère : c'est mal ! elle qui t'aime à ce point que j'en pourrais être jaloux.

IjO totnheatt du San'aain.

Huit jours après les événements que nous venons de raconter, il était sept heures du soir environ , c'est-à-dire qu'il faisait nuit complète, quand une troupe d'hommes à cheval entra dans la plaine de Poitiers. plaine dans toute l'acception du mot, car on n'y voyait ni arbres ni buissons, mais des prairies seulement, comme si le terrain que les voyageurs foulaient n'eût été bon à rien.

Celte troupe dhommes était celle (pie conduisait Olivier.

Tristan était toujours à côté de lui, et son cœur battait violemment , car il voyait approcher le moment où l'avenir allait se révéler à lui.

— Monseigneur, dit-il à Olivier, ne vous semble-t-il pas que nous devrions camper cette nuit dans celte plaine, et que vous devriez faire un pèlerinage au tomi)eau de votre illustre aïeul?

— C'est bien ce que je compte faire, Tris-

tan ; et quand nous serons auprès du tombeau , nous nous arrêterons.

Tristan sonda les ténèbres de son regard perçant, et il lui sembla voir se dessiner sur le ciel obscur et comme taché d'encre une ligne que de loin on pouvait prendre pour la ligne d'un nuage, mais que ses pressentiments lui dénoncèrent comme devant être la pierre du tombeau fameux.

Il marcha donc dans celte direction en disant à Olivier :

— Ce doit être ce que nous voyons là-bas, monseigneur, et, si vous le permettez, j'irai m'en assurer moi-même.

— Va, lui dit Olivier.

Tristan mit IJaal au galop, et quelques instants après il était devant la tombe, qui n'était autre qu'une immense pierre en forme de pyramide, et sur laquelle la mousse avait poussé. Qu'il fit jour ou qu'il fit nuit, tout paysan qui passait devant cette pierre se signait avec respect et presque avec terreur, car les légendes n'avaient pas manqué de se joindre à ce souvenir, comme les fleurs qui se mêlent aux ruines.

— Tu soulèveras cette pierre, a dit le seigneur de Retz , pensa Tristan. Mais il est impossible qu'un homme soulève seul une pierre pareille.

Pendant qu'il était en contemplation devant le tombeau, Thor et Brenda , comme des clùens do «hat^se, llaiiuienl le» endioils I. io

oi\ il touchait la terre, et commes'ils eussent senti quelque chose d'étrange . ils s'arrêtèrent tout à coup et poussèrent des cris lirgubres et prolongés en levant la tête.

Baal ouviail les naseaux , tendait le cou dans la direction de la tombe , dressait les oreilles, et, aspirant l'air, il se mit à hennir coinme les chiens hurlaient.

— C'est là , se dit Tristan.

Et lai aussi il prêta l'oreille, et il aspira l'air, et il fixa ses regards sur le mausolée; mais il ne vit rien, et il n'entendit riefn que le vent.

Alors il retourna vers Olivier, qui n'était plus qu'à une portée de flèche du tombeau, et lui dit :

— Monseigneur, vous pouvez vous arrêter ici.

Olivier donna donc l'ordre qu'on s'arrêtât, et que l'on disposât les tentes pour passer la nuit dans la plaine.

Chacun sauta à bas de son cheval. Les chevaux furent confiés aux valets, et l'on se mit à l'œuvre.

On alluma des torches et l'on fit des feux de bruyère; puis on courut aux chevaux de bagages et l'on en rapporta des chaudrons et des piquets de fer . afin d'organiser la cuisine et de préparer le repas. C'était un spectacle curieux que de voir, courant à la lueur des torches, ces aivhers trapus, pliant sous le poids de leur armure et revenant

coiffés d'un grand chaudron de cuivre, pendant que les charpentiers plantaient en terre les poutres destinées à supporter les tentes , et que d'autres , plus paresseux , mangeaient autour du feu et se chauffaient au milieu des hennissements des chevaux et des cris des valets.

Olivier et Tristan se dirigèrent vers le tombeau, et le comte de Karnac, quand il y fut arrivé, se signa pieusement.

— Monseigneur, lui dit alors Tristan, ne vous semble-t-il pas que ce serait une chose digne du nom que vous portez de faire ouvrir ce tombeau ?

— Et pourquoi violer le repos des morts, Tristan ?

— Pour leur demander la force qu'ils avaient, monseigneur.

— Que veux-tu dire?

— Je veux dire qu'au moment d'entreprendre une expédition comme celle que vous entreprenez, monseigneur, celte invocation serait un hommage rendu au noble mort que celte tombe renferme. Ne m'avezvous pas dit, monseigneur, qu'on avait creusé une cavité profonde sous terre, qu'on avait couché le chrétien et le mécréant à côté l'un de l'autre, et que celte cavité était assez grande pour que votre aïeul, qui vivait encore quand on l'y renferma, put s'y tenir debout et s'y promener avant de mourir, si bon lui semblait?

— us —

— Oui.

— Eli bien! inonseigneui', qui sail? Il vous sérail peut-être permis de contempler, après sept siècles, l'image de votre noble aïeul, et eu tout cas vous verriez l'armure avec laquelle il coiubaltait et dans laquelle il s'est endormi. Qui vous empêcherait de prendre cette armuie. messire? Ce sera presque un talisman, et ce serait une belle chose qu'un chevalier combattant les Anglais avec l'épée dont sept cents ans auparavant l'aïeul se servait pour combattre les infidèles. Qu'en pensez-vous, messire?

— Tu as peut-être raison, Tristan ; mais, je te le répète, je craindrais que cela ne ressemblât à un sacriiége.

Et le jeune homme restait là, tout aux réflexions que ce souvenir palpable du passé devait faire naitre en lui.

— A votre aise, monseigneur, fit Tristan, mais moi je suis plus curieux que vous, et je veux voir à l'intérieur de celte tombe.

— Es lu fou?

— Oh! je sais ce que je fais, répliqua Tristan. Je ne serais pas fâché d'avoir l'épée, non pas de votre aïeul, monseigneur, car c'est à vous qu'elle appartient, mais de ce Sarrasin redoutable qui dort à son côté. C'est un ennemi, lui prendre son cpéc est de bonne guerre.

— Tu rêves, ami. Laissons aux morts la paix de leur lombc. il y a un cnscigncmeni.

vois-hi. (Inns ces deux ennpinis couchés pour l'cloiMiité l'un auprès de l'autre, ci dormant du môme sommeil, après s'èli'o combattus. C'est la réconciliation de la mort, c'est le pardon de le.ternifé. '

— Et vous ne vous sentez pas dans l'àme un ardent désir de voir ce que le temps a fait de ces deux héros?

— Non, je le répète.

— Eli bien ! monseigneur, reprit Tristan, le sacrilège retombera sur moi , s'il y a sacrilège ; mais je veux que vous voyiez cela, car ce sera, j'en suis sur, un spectacle digne de vous.

Et sans attendre qu'Olivier lui répondît, Tristan courut chercher tous les hommes du camp, leur ordonnant d'apporter avec eux tous les instruments nécessaires pour soulever une pferre énorme , presque un rocher.

Ils accoururent, ceux-ci avec dès madriers, ceux-là avec des barres dé fer, les uns avec des cordes, les autres avec des pioches.

Quand ils furent réunis autour du tombeau, Tiislan leur montra la pierre et leur dit :

— C'est celte pierre qu'il faut changer de place. Voyons si vous êtes forts et braves?

La curiosité avait (ini par remporter (diez Olivier sur tout autre sentiment, et il laissa faire. Chacun commença, comme il l'enten-

dait, le siège de cette pyramide qui semblait inébranlable sur sa base, et Tristan ne fut pas le dernier à se mettre de la partie.

Thoret Brenda. qui avaient compris sans doute ce que l'on faisait, burlaient de joie et couraient autour des travailleurs comme pour les encourager; mais celle rude besogne ne se faisait pas vite. Cependant deux ou trois secousses avaient été données avec tant d'unité qu'on était parvenu à ébranler un peu cette masse de pierre, ce qui avait rendu un peu de courage aux travailleurs.

Tristan faisait des efforts inouïs. Il y avait des moments où il écartait tout le monde, convaincu qu'à lui seul il reculerait cette pierre titanique; et quel(}ues-uns de ceux qui étaient présents là, soit que cela fût vrai, soit qu'ils voulussent flatterie favori de leur seigneur, soit enfin qu'ils fussent enchantés de se reposer, quelques-uns, disons-nous, affirmaient qu'aux impulsions de Tristan, le rocher avait oscillé sur sa base.

Ce travail étrange dura cinq heures. Enfin, la pierre fut soulevée de terre. On glissa dessous des poulies, et à l'aide de leviers on ménagea entre elle et la terre un espace assez grand pour qu'un homme pùtpasstfr. Cette pierre, séparée de la terre à laquelle elle était collée depuis des siècles, laissa voir une ouverture profonde, et des hommes s'étant approchés avec des torches se pen-

chèrent sur l'abîme et distinguèrent une sorte (le carrière dont le fond leur échappait.

Tout à coup, un grand silence se fit.

-^ Monseigneur, s'écria un homme en s'adressant à Olivier, il sort du bruit de ce tombeau.

Olivier devint pâle, et il écouta.

— En elïet, dit-il, c'est conmie un clir, quetis d'épées auquel se nièleiaicnt des cris.

— Une corde! cria Tristan.

— Pourquoi faire? demanda Olivier.

— Pour descendre dans ce tombeau.

— Tu vas faire cela?

— Oui.

— Arrète-toi, malheureux! Les voix que nous entendons sont un avertissement que nous devons nous éloigner sans pousser plus loin notre curiosité impie.

— Au contraire, monseigneur, c'est un conseil que le ciel nous donne.

Et en disant cela , Tristan, pâle comme un marbre, car il y avait pour lui dans cette aventure autre chose que ce qu'y voyaient ses compagnons, se ceignit autour du corps le bout d'une longue corde, et faisant tenir l'autre bout par plusieurs valets, une torche à la main, il s'apprêta à descendre dans le tombeau.

— M'aceompagnerez-vous, monseigneur?

demanda-t-il à Olivier.

— Non, répondit celui-ci ; je reste à prier Dieu qu'il te pardonne et qu'il ne laisse pas retomber sur toi celte pierre que tu as soulevée.

Tristan savait qu'Olivier n'obéissait pas à la peur en refusant de le suivre, mais à une religieuse superstition.

Il en fut content, car il pressentait que ce qu'il allait voir ne regardait que lui.

Il descendit dans le gouflre.

Les hommes qui tenaient la corde se couchèrent à plat ventre sur le bord du trou, et suivirent des yeux le hardi jeune homme.

Tlior et Brenda , devenus silencieux , tournèrent quelques instants autour de l'ouverture et finirent par suivre leur maître.

— Eh bien? demanda Olivier.

— Eh bien! monseigneur, on entend toujours le même bruit.

— Ce n'est point une illusion, alors?

— Non , monseigneur, nous entendons distinctement des cris, des coups d'épée et un bruit d'armures qui se choquent.

— C'est étrange! murmura Olivier.

Et à tout hasard il se signa.

Tout le, monde était groupé autour de lui, prêtant une oreille attentive à cette mystérieuse rumeur.

Tristan descendait toujours, et la cavité faisait le coude sans doute, car la torche qu'il portait cessa d'éclairer l'entrée delà

j?rotle comme elle l'avait fait jusque-là. Quelque temps encore un reflet rouge cou-' i-ut sur les aspérités intérieures tlu tombeau, puis tout retomba dans l'ombre. Seulement, la corde se déroulait encore dans les mains de ceux qui la lenaienl, ce qui prouvait que l'intrépide visiteur avançait toujours. Le bruit ne cessait pas.

— î^fonseigneur, dit tout à coup un des Jiommes (|ui tenaient la corde, il se passe quelque chose d'étrange, car la corde s'agite commesimessire Tristan soutenait une lutte.

— Appelle-le. •■; L'homme cria de toutes ses forces':- '^1 ••■

— Tristan!

Sa voix résonna sonore et profonde ; maisi Tristan ne répondit pas, et la corde continua de s'agiter.

— On a poussé un cri, lit Olivier ; tire la corde à toi.

L'homme obéit, et il lui sembla que celui qu'il lirait s'aidait lui-même et répondait à ses efforts : il l'entendait se cramponner au roc; car la torche était éteinte et il ne le voyait pas.

Quand il sentit que celui qui remontait n'était plus qu'à ([uelques pieds de lui, l'homme l'appela de nouveau :

— Tristan !

Mais, connue la première fois, rien ne lui répondit.

EnGn un être humain parut à l'orifice'

(lui tombeau, mais ce n'était pas Tristan.

Tous les gens qui étaient là étaient braves. Cepemlant il y en eut qui s'enfuirent devant cette apparition, et Olivier lui-même sentit la peur pour la première fois de sa vie.

Le bruit intérieur avait cessé.

L'être qui sortait du touibeau était un vieillard, grand, pâle, maigre, à la barbe et aux cheveux blancs, et vêtu d'une armure pesante du vin® siècle.

Lorsque l'air de la nuit frappa son visage, il leva les yeux au ciel avec reconnaissance; et marcliant vers Olivier plus pâle que lui, il lui dit d'une voix épuisée :

— Je suis ton aïeul, le comte de Rarnac.

— Vous ! s'écria Olivier en reculant malgré lui.

— Oui . reprit le fant6n>e armé; et saistu ce qui s'est passé depuis le jour où l'on m'a enfermé vivant auprès de ce Sarrasin damné?

— Non.

— Vous avez entendu des cris, n'est-ce pas, quand vous avez soulevé la pierre de cette tombe?

— En effet.

— Eh bien, depuis sept cents ans, toutes les nuits je lutte contre ce mécréantr qqnlrti ce fils de l'enfer- ■.liuiil .i) . ■ m'iu ,

— Je ne vous comprends pas, fil Oiivier se croyant la dupe d'une halhieinalion et Irenibianl de devenir fou.

— Toutes les nuits, reprit le vieillard d'une voix qui allait toujours s'ét«ignant, il veut cpiitter sa tombe, mais coumie il est l'esprit du mal, Dieu a permis que depuis sept cents ans je fusse là pour l'en empêcher. Compren(is-lu ? sept cents ans de lutte acharnée au fond d'une tombe, à trente pieds sous lerre, loin des hommes et du jour! Aussi est-ce un malheur qu'on ail ouvert cett« tombe.

— Pourquoi? ; i

— Parce qu'il en sortira, et la fatalité avec lui.

— Je ne voulais pas ouvrir cette tombe, uu)i, fit Olivier.

— Oui , je sais que ce n'est pas toi, fit le \ieillard d'une voix mourante, c'est l'autre. La prédiction le voulait. Adieu.

— Vous partez?

— Je meuis; ma mission est remplie.

— Et Tristan?

Le vieillard montra la tombe sans ajouter une parole, et tondja sur ses genoux dans l'attitude delà prière. Ses lèvres s'agitèrent derrière ses mains croisées ; puis il ne fit plus aucun mouvement et il tomba la face contre terre.

— Il a parlé, n'est-ce pas? demanda Olivier à ceux qui l'entouraient.

Ceux-ci se regardèrent comme si le jenne homme était devenu fou.

— Ne l'avez-vous pas entendu? répéta le jeune comte.

— Non.

Olivier se pencha sur le cadavre et lui prit la main.

— La main est glacée, dit-il.

— Comment voulez-vous qu'il parle, nion^ seigneur, puisqu'il y a sept cents ans qu'il est mort? dit nn page après avoir recueilli du regard l'assentiment de ses compagnons.

— Cependant, je l'ai entendu comme j'en*' tends cet homme, se dit Olivier; sa parole a frappé mon oreille, et il me semble que les mots qu'il a dits vibrent encore autour' de moi. Que signifie cela?

Et le jeune liomrae, se penchant de nouveau sur le cadavre, appela son aïeul et lui secoua le bras.

Mais le mort ne répondit ni à la voix nî à la secousse.

— Allons, fit Olivier en se relevant, il faut savoir ce qu'est devenu Tristan; suivez-moi. Vous, ajoula-t-il en se tournant vers quatre archers, ne quittez pas ce cadavre. ''• '

Olivier se dirigea vers le tombeau.' ^ef sans le secours de personne, il y descendit,! non toutefois sans s'être meni tri les n)ains et le visage : dix liounnes le suivirent avec des torches. 'liju.wîijjfi • 1 1 •[> /Jtj>

En effet, la cavité faisait le coude, et le jeune homme s'engagea sous une voiïle, au bout de laquelle il trouva deux tombeaux vides tous les deux.

■Auprès d'un de ces tombeaux gisait Tristan évanoui, et Thor et Brenda lui léchaient le visage pour lui faire reprendre connaissance.

Tristan rouvrit les yeux, et se relevant, il regarda autour de lui.

— Que s'est-il passé, Tristan? lui demanda Olivier.

— Rien, monseigneur, rien.

— Qui a détaché de ton corps la corde qui le ceignait?

— Un vieillard, répondit Tristan.

— Il était donc bien fort, ce vieillard?

— Oui, fit Tristan avec une sorte d'effroi.

— T'a-t-il parlé?

— Non.

— Elle Sarrasin a-t-ildit quelque cliose?

— Non.

— C'est étrange !

Tristan continua à regarder autour de lui avec inquiétude.

— Sortons d'ici, dit-il.

— Tu terepens d'y être descendu?

— Non, messire, je ne me repens jamais de rien.

— Écoute. Tristan, (it Olivier en se rapprochant du jeune homme, mon aïeul m'a

parié . j'en suis sur, quoiqu'ils disent lous qu'ils ne l'ont pas entendu.

— Ah! dit Tristan en pâlissant; et que vous a-l-il dit?

— Il m'a dit que ce Sarrasin était un génie de l'enfer, et nous ferions acte de chrétien, continua le jeune homme superstitieux, si nous nous mettions à sa recherche et sinous le renfermions dans son tombeau.

— C'est inulile, monseigneur, fit Tristan ; nous perdiions notre temps.

— Qui te fait croire cela?

— A la façon dont je l'ai vu fuir, j'ai compris tout de suite que personne ne l'atteindrait jamais. En effet, monseigneur, ce doit être un être surhumain, car Je me suis évanoui en le voyant, moi.

— Qu'est-ce que tout cela veut dire? fit Olivier en devenant rêveur.

Tristan regarda le jeune comte avec une sorte de mépris, et posant la main sur le petit cor d'argent que Gilles de Retz lui axait donné :

— 3Iainlenanl, dit-il, l'avenir est à moi!

xu

E,B pacte.

Comme on le pense bien, ce qui venait de se passer avait fait une grande impi-ession sur tous ceux qui en avaient été témoins. Les lieures destinées au repos du soir et au sommeil de la nuit reçurent donc un tout autre emploi. L'on redescendit dans la grotte, et l'on coucha pieusement dans sa tombe le corps de celui qu'on appelait jadis le Lion de Karnac. Le tombeau fut refermé sur lui ; et tandis qu'Olivier, agenouillé près de la pyramide, priait jusqu'au jour, les soldats de sa troupe pliaient les tentes et s'apprêtaient à partir. =

Quant à Tristan, qui n'avait répondu à Oiivier que parce qu'il n'avait pu faire autrement, il s'isola de tout le monde, livré qu'il était à une puissante préoccupation.

Comme nous l'avons dit, Olivier pria jusqu'au jour. Lorsque l'aube parut, il se signa une dernière fois, demanda son cheval, se mit en selle, et donna le signal du départ.

On devinait, en le voyant, que depuis la veille un incident grave avait marqué dans sa vie.

Tristan, toujours prêt, se retrouva à son côté au moment du départ. Le comte salua son écuyer d'un mouvement de tête.

— Je crois que nous avons eu tort de faire ce que nous avons fait, Tristan, dit-il, assumant ainsi généreusement sur lui la moitié du sacrilège nocturne.

Tristan ne répondit pas.

On quitta la plaine, non sans avoir jeté un dernier regard sur le tombeau dont rien ne devait révéler la violation à ceux qui étaient restés étrangers à la scène que nous venons de décrire.

Tout le jour on marcha silencieusement.

A chaque minute, Tristan tournait les yeux vers l'occident pour y suivre la marche du soleil qui s'abaissait graduellement derrière une vaste forêt qui assombrissait l'horizon.

A dix heures, on n'avait fait que six lieues, et l'on était arrivé à un petit village qui a complètement disparu aujourd'hui, et dont les habitants liront le plus gracieux accueil à leurs hôtes inattendus.

On avait une nuit de sommeil à reparer ; aussi le souper fut-il court et les soldats eurent-ils bien vite organisé leur gîte, les uns auprès du foyer sur des sièges, les autres sur do la paille.

Olivier ne demanda qu'uiK' table pour

— Uïi —

écrire. En offct . ii élail. pressé trinfonner sa mèro deCfiqui s'élait passé. Il lui seniîl)lailqiie quand ii lui en aurait fait la con^ fidence,il se croirail moins coupable. Puis-, ii éprouvait le besoin de parler d'Alix , car il s'apercevait que sa vue lui manquait. ;, Tristan ne demanda ni chambre. ni lit, assurant qu'il serait bien partout , et après avoir pris sa part d'un fort modesie repas, il se retira dans une salle, enrichie d'un grand feu. chand)re que la femme de son hôte l'avait forcé d'accepter.

Trislan seul, immobile et pensif, laissa s'écouler le tenq)S comme un homme qui sait qu'avant une heure fixée il n'aura rien à faire. Puis, quand le moment d'accomplir le dessein qu'il méditait fut venu, ii sortit de sa chambre, descendit dans la cour, tira son cheval de l'écurie, et. sautant comme d'habitude sur ses reins nus, il partit au galop, suivi de Thor et de Brenda.

Tristan, en sortant de la maison, n'hésita pas un instant sur la direction qu'il devait suivre; il lança son cheval vers la masse sombre qui indiquait la forêt, et au boutde dix minutes il avaitdisparu dans l'obscurité de cette masse.

Les arbres maigres et décharnés frissonnaient au vent de la nuit. Arrivé à un carrefour , Tristan s'arrèla , regardant autour de lui, aussi loin que le regard pouvait pénétrer. Le carrefour était désert.

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