‹ Les quatre restaurationsChapitre 4 sur 6 · ii · texte numérisé non relu

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Sans doute c'était là le but de son voyage ; car sans faire un pas de plus il porta à sa bouche le cor d'argent que lui avait donné Gilles de Retz et dont aucun son n'était encore sorti.

Minuit sonna. Où? à quelle église? C'était chose impossible à dire. Douze vibrations tremblèrent dans les airs, voilà tout.

Au moment où le douzième coup allait s'éteignant dans les profondeurs du bois, Tristan, qui semblait avoir attendu ce moment, pressait l'embouchure du cor de ses lèvres , et tirait de l'instrument muet jusqu'alors un cri lugubre prolongé et perçant.

Trois fois il répéta l'épreuve, et trois fois le même son relentit.

Alors, sans qu'il put deviner d'où elle sortait, une ombre gigantesque se dressa devant lui comme un fantôme de bronze,

Tristan ne fit point faire à son cheval un seul pas en arrière; seulement il se baissa sur le cou de l'animal, ruisselant de sueur.

Thor et Brenda se réfugièrent entre les jambes de Baal.

— Silence. Thor; silence, Brenda. dit Tristan.

Les chiens se turent.

Le fantôme était vêtu comme au jour où son corps enfermait encore une àme; c'est à-dire qu'une calotte de fer portant unelf" pointe au milieu pesait sur le haut de sn

têle. De chaque côté de ses joues pendait un réseau do mailles serréesqui défendaient ses tempes et son cou , tandis qu'une l)ario d'acier damasquinée d'or descendait verlicalement devant son visage, le déi'endant iK>n pas d'un coup de pointe, mais d'un coup de liiille.

Tout !e reste du coi'ps était couvert d'une eotlè de mailles souj)le comme la peau d'un serpent. Seulement, l'humidité de la tombe l'avait verdie, ce qui donnait au Sarrasin l'aspect d'une statue mouvante. Il était d'une pîUeur de marbre; et sur ce visage, dans les veines duquel on sentait que la vie ne circulait plus, les yeux el la voix existaienf seuls.

Deux blessures béaient saignantes à l'orifice : l'une à son cou . l'autre à sa poitrine.

— Tu m'as appelé, Tristan, me voilà, dit l'apparition d'une voix brève et sonore , comme serait celle d'un homme d'airain.

— C'est bien, dil Tristan, Ui es exaif.

Le jeune homme prononça ces paroles sans qu'on pût remarquer dans .son iiccent la plus légère altération.

Quelque cjiose , comme un sourire funèbre, passa sur le visage du Sarrasin.

— Ne m'as-tu pas rendu un service, ditil, el me prends-tu pour un ingrat?

— C'est vrai, sans moi tu restais enfermé pour l'éternilé dans celle tombe, et j'ai bien le droit de le demander quelque chose,

nVst-ce pas , en échange de la libenté que je l'îii rendue?

'),• — Demande.

— D'abord, réponds à mes questions.

— Interroge.

— Es-lu venu librement vers moi, ou parce que ce cor a le pouvoir de t'évoquer?

— Ce cor est celui de renchaulcui' Merlin. Je suis venu [)arce que.je dots obéir à l'appel de ce cor.

— Ainsi je n'ai qu'à sonner trois fois, quand je voudrai le voir apparaître?

i.: — Sonne trois fois, et j'apparaîtrai. — ■ Quelque part que tu sois?

— Il n'y a pas de distance pour les morts.

— C'est bien. Tu as répondu à ma question, réponds maintenant à ma demande.

— Parle.

— C'est le seigneur de Retz qui m'envoie à loi. D'où vient l'inlérèt qu'il me porte?

— Tu es son frère.

— Son frère ! s'écria Tristan avec joie ; ainsi je serais l'égal d'Olivier de Rarnac?

— i\lieux que cela.

— Quoi donc ?

— Tu es son frère aussi.

— Et ma mère?

— C'est la comtesse de Karnao.

— Je ne comprends plus, lit Tristan.

— C'est ijourlanl bien facile.

---Explique-loi, alors.

— La comtesse de Karnac était belle quand elle épousa le père d'Olivier.

— Et elle trompa son époux? dit Tristan, dont la première pensée était un soupçon s«r l'honneur de sa mère. . j - '■!

jl 4- Non. Elle fut violée. "'I> J-'i ' -li-r. Quand?

!) . — Pendant que le comte était à la guerre.

— Par qui? • ■■ ' '•

— Par le comte de Retz, par le jière de celui qui t'a envoyé à moi.

— Ah ! je comprends maintenant la prophétie; i "i'i l!:.^!:!M •■ f .■..!;,,■ lih, . !,! ■•Mi;i>

— Est-6e Ibiit ce qne lu'VoiilaiS'SaVôi^? ■ — IVon pas. Continue. • ••'' '' '' '■ '•"

— Le cojnte était donc absent quand un soir une mendiante vint demander l'iiospit^ilité au château de Karnac. La jeune comtesse , sans défiance, la fit entrer. La menëianlc versa un narcotique dans la coupe d'e la comtesse et introduisit un homme pendant la nuit. En sais-tu assez? demanda dé nouveau le fantôme.

— Corilinùe, répondille jeune homme du même ton. -. ■ >

— Quand la comtesse revint à elle , elle était dans les bras de cet homme. Elle cria, elle appela au secours; mais, quand on arriva, cet i)ommc avait dispiiru. La comtesse résolut de tout avouer au comte quand il reviendrait; mais elle s'aperçut bientôt qu'elle était mère. Or elle comprit, carr

c'était une femme sage, qu'il valait mieux se taire, du moment que ce crime avait ujij résultat vivant, et que le com(e, s'il par donnait à la mère, tuerait l'enfant. Or ta mère était bonne. Cet enfant, quoiqu'il pixvvinl d'un crime, elle se dit qu'il avait le droit de vivre. Elle s'enferma dans sa chambre, feignit une maladie, et tu vins au monde.

— Alors...?

— Alors elle sortit elle-même, la nuit, c'était Télé, et elle alla déposer l'enfant dans la campagne. Cet enfant fut recueilli par la mendiante qui avait introduit le seigneur de Retz au château.

— Parla Méfraie?

— Oui. Il fut élevé par elle, et comme h comtesse était une sainte femme, quand sor époux mourut, elle recueillit celui qu'elh se repentait d'avoir abandonné , le fil rentrer au château, le traita comme son fil; Olivier, et par moments, l'aima peut-èln plus que lui.

— Oh ! je m'en doutais, lit Tristan d'um voix sourde; et le comte de Retz, moi père ?

— Deux mois après son crime, il mou rut.

— Donc il luourut sans savoir qu'un iil naitrait de ce crime?

— Oui, mais la Méfraie, qui avait élevée lils, savait, elle, qu'un lils élail né.

— Comment n'a-t-elle pas abusé de ce qu'elle savait?

— Elle le savait, mais elle n'avait pas de preuves.

— Alors c'est par elle (Juc le seigneur de Retz, mon frère, a tout appris?

— C'est par elle.

— Et quel motif mou frère, le comte de Laval, a-t-ildem'aimer?

— 11 ne l'aime pas. Il n'aime rien, heureusement ; seulement il a vu que tu étais riiommedela prophétie, et que nous aurions besoin de toi.

— En ouvrant celte tombe , je n'ai donc pas fait tout ce que le destin me commandait?

— Non...

— Et comment saurai-je si ce que tu m'as dit sur ma famille est vrai?

— Raconte ce que tu viens d'entendre à la comtesse, elle avouera tout.

— Bien. Le reste me regarde. Passons à autre chose maintenant.

— A Alix, n'est-ce pas ?

Tristan tressaillit ; le fantôme venait de lire dans son cœur.

— Je l'aime, dit Tristan.

— Je le sais, mais elle ne t'aime pas.

— Non , elle aime Olivier.

— Eh bien?

— Eh bien ! je veux Alix.

— C'est diflicile.

— ms —

— Pourquoi cela ?

— Alix est une brebis du Seigneur, coinuie disent les prêtres, et celles-là éclia])pent aux loups. .'-..-.iji

— Peux-tu me faire noble, riche ,' puissant?

— Je le peux. ^ ^

— - Quand je serai noblevriuhi&;;puissant, serai-je aimé d'Alix? '; :'

— ^Non; mais en tout<îas, si tuin'en'Cs pas aimé... •'

— Eh bieu?ii|'

— Eh bien, il te restera le moyen que ton père a employé auprès de la comtesse.

— C'est jusie. Maintenant, continua le jeune honime, en supposant... \\\i-

11 hésita.

— Que la comtesse hésite à te reconnaître? dit le Sarrasin aehe\ant sa pensée,

— Oui, en supposant cela... ne viens-tu pas de t'engager à me faire lioblo, riche et puissant? , n ■'■ • i.l .i: -

— Sans doute; mm& « tu isads : qui reçoii rend. i :•) i- ■ . ;/. -

r-!- Que faut'il que je teiiienëeeu! échange de la noblesse, de la forjtiine «ot d^^la |)uiâ4 sance? .f ,■ ;.-) ■ ! '". . pir i ••». -

— ,En me quittant, tu vas rejoindfe Olivier; demain, lu te mellras a\t;c lui en route pour Chinon. et la piTuiièro femme (]ue 1 u rcnconlreraS/Sur cc.tle,ruute^ eiUendstu bien?... .uli'jillib ito'D

— J'entends... ïa prettiièrë femiuë que je

l'ciiconlrerai...? ■•• ■' '■

^^ — Je la réclame, au nom d'e liion maître,

au nom de notre maître, veux-je dire.

— Et que lui faut-il, son corps ou sou âme? ■ ' ^'; ' ^'' ."■'^''^ •■>>j ~

■ — ^L'un et l'autre; stori'âiWe, silrtotit. ■'

— Mais comment se fait-il que toi, libre et fort maintenant, tu ne te charges pas de celte mission, et ne poursuives pas toimême cetle femme? i

— Parce que. fit le Sarrasin' avec Tâccent de la colère , parce que j'ai été vaincu pai* un chrétien, moi, et que je ne j)uis plus être qu'un intermédiaire entre mon maître et son élu : or cet élu, c'est toi. Amènes nous cette femme , Tristan, car cetle femme c'est un nouvel archange Michel, c'est l'envoyée de Dieu.

— Compte sur moi.

— Ce sera une rude tâche , je t'en piéviens.

— Tant nu'eux. Mais si j'ai à m'occuper d'elle, il faut que je m'occupe de moi aussi.

— C'est juste. Quand tu.auras vu cetle personne une fois, lu pourras retourner à Karnac, si bon te semble, car je crois que lu as hâte de voir ta mère, n'e.st-cc pas?

-^Oui, fit Tristan d'une^ voix pleine de menace: "■• ' ■■>'■ -do "i i,

— Tes affaires faile8:y>'ii«'i i^éViijencfi'as à noire ennemie. M '*'' '•J^'»'-'>:i'if »»')!['-

— Et je la retrouverai ?

— Sois tranquille.

— C'est bien.

— Allons , tu es évidemment l'homiue qu'il nous faut, dit le Sarrasin. Adieu.

— Pas adieu, fit Tristan, au revoir.

Et il posa sa main brûlante dans la main glacée du Sarrasin.

Le pacte était fait.

Tristan avait l'honnêteté du mal, si nous pouvons nous exprimer ainsi, et désireux de tenir la promesse qu'il venait de faire, il reprit le chemin par lequel il était venu, (|uoique, comme il l'avait avoué au Sarrasin, il eût hâte d'avoir une entrevue avec sa mère.

•uji!-.:-..-

Quand le jour parut, le camp s'éveilla et les gens d'armes se disposèrent à repreiwlre leur route. Olivier qui, de cette première marche qu'il entreprenait, voulait faire son apprentissage de guerre, s'était couché le

dernier la veille, etse trouva levé le premier.

Ce fut lui qui donna le signal du réveil, et il était en selle avant tout le monde, ayant comme toujours Tristan à côté de lui ; Tristan, que personne n'avait vu disparaître pendant la nuit, que personne n'avait vu revenir; Tristan, cet homme de fer que ne pouvaient fatiguer ni les marches, ni les veilles, ni les sombres pensées qui l'agitaient depuis quelque temps.

Olivier lui tendit la main comme cela était sa coulxime chaque fois qu'il le revoyait après une séparation, si courte qu'elle ftit.

Tristan répondit à cette marque d'amitié par un sourire froid, et toucha du bout de ses doigts la main du jeune homme. Malgré lui, il avait honte de donner la main à ce frère , contre lequel il nourrissait la haine et la vengeance, et qu'il retrouvait toujours plus prévenant et plus affectueux , comme si l'esprit du jeune comte eût progressé dans le bien, à mesure que son esprit à lui avançait dans le mal.

Tristan ne disait rien. Il avait imposé le silence à sa bouche. Il avait bien assez d'entendre les rumeurs mystérieuses de son àme et les conseils terribles que lui donnait le souvenir de la confidence nocturne.

Ce qu'il avait à dire, la comtesse de Karnac seule devait l'entendre, et, comme jusiiu'à ce moment qui n'était pas encore venu, toutes ses paroles eussent été oiseuses et

inutiles, il alitiaît mieux se taire, et se laisait.

Olivier A'oyail bien qu'il se passait quelque chose en Tiistan, mais il respectait celte rialure sauvage et ne lui demandait jamais l'aveu de ses impressions. ^ ' '

— Les éclaireurs chargés d'explorer la route sont-ils de retour? lit Olivier quand il lit que sa petite troupe était prêle à partir.

— Oui, monseigneur, reprit un de ses écuyers. les voici.

Et il montra quelques hommes d'armes qui rentraient au village menant avec eux un paysan.

— Èh bien ! dit Olivier à ces hommes , pouvons-nous nous mettre en marche?

' -i~ Ouï. monseigneur, répondit un des éclaireiiVs ; seulement, au lieu de suivre le chemin qui nous mènerait directement à Chinon, et qui est infesté de maraudeurs et de soldats sans parti qui ne connaissent que l'assassinat et le pillage, je crois que Votre Seigneurie fora mieux de suivre la route que lui montrera c& brave homme, et qui est sans dan"er.

— Et d'où vous vient cette pensée que le danger nous fait peur? dit Olivier.

— Pardonnez-moi, monseigneur, répondit l'homme qui venait de parler, mais j'avais ciu que vous aviez fait une levée pour porter au Dauphin un secours utile, et non pour faire tuer vos hommes et vous

— ij^ —

faire tner voos-mème peut-être sans gloire, «,'ins honneur et sans profit, sur une grande roule par des voleurs et des pillaitls,

— C'est juste, répondit Olivier, et vous avez sagement pensé... Pouvons-nous nous fier à ce paysan? .,

— Oui, monseigneur.

— En route, alors.

Olivier donna de nouveau le signal du départ, et la petite armée se rfeiuit!;^!! marche.

Le chemin était désert, mais Tristan ne faisait pas un pas sans sonder l'horizon , cherchant toujours du regard cette femme mystérieuse qu'il devait rencontrer.

Des hommes passaient, mais de femme point.

Quant à Olivier, il paraissait plongé dans uqe douce rêverie. Sans doute, le souvenir de sa mère et d'Alix l'occupait tout entier, et c'était à ce double rayon du bonheur connu et du bonheur à connaître que s'éclairaient son cœur et son visage. Au moment où il entreprenait une expédition glorieuse ou mortelle, mais qui devait, quoi qu'il arrivât, donner un nouvel éclat à son nom, car Olivier n'était ni de ceux qui vivent ni de ceux qui meurent obscurément, il était tout naturel qu'il songeât à son pasSé tranquille et Iransparent comme le passé d'une jeune (ille. Sous la cuirasse qui le couvrait., le doux jeune homme cachait un

cœuF accessible aux plus chasfes et aux plus naïves émotions. Une yierge. en se penchant sur son ànie. s'y fût reflétée, et l'image d'Alix s'y reflélait incessamment. Puis . l'aventure de la veille était faite pour lui donner à penser. Il n'yvait jamais fait le mal, il ne se leprochait même pas de lavoir supposé; il ne voyait donc dans cet événement qu'un conseil de la Providence. Sa jeune ambition, pleine de songes riants, lui soufflait à l'oreille que Dieu le protégeait, el (jue le voyant si chrétien , si brave et si amoureux, il avait voulu faire un miracle en sa faveur pour lui donner une force nouvelle el le rendre capable des plus grandes choses. Olivier pouvait-il, au moment de commencer une lutte de quelques mois, de quelques années au plus, dégénérer d'un aïeul qui. depuis sept siècles, en avait soutenu une si étrange et si terrible au profit du Seigneur?

JLe nom d'Alix, la pieuse enfant, se mêlail donc sans effort à toutes 4es réflexions du jeune homme. 11 s'y mêlail connue un rayon de soleil se mêle à une nature verte et odorante. L'hiver, le froid , la neige, la désolation pulouraient Olivier, mais peu lui importait; il avait dans le cœ:ir l'amour et l'espérance, ce& printemps élei'nels, et il se réchauffait à ce foyer intérieur. juim;

Bénies soient les douces années quîooiJ* leni si rapidement pour i'hojnme entre dix-

huit et vingt-cinq ans, et où il sent son àme s'ouvrir à tous les enchantements de la vie ! Sa croyance dore fous les horizons, sa jeunesse et sa force aplanissent tous les chemins. Son passé est si court, qu'il n'éveille en loi qu'un sourire; l'avenir lui paraît si grand, qu'il lui semble l'éternité. Il marche vite dans la vie, est prêta toutes les impressions, ardent à tous les dangers. Il défie le nialheur, il rit de la mort. 11 est insouciant parce qu'il est fort; il est fort parce qu'il est bon. Les mœurs, les gouvernements, les aspects changent, mais cet admirable besoin des illusions dont fout homme est saisi an même endroit de son chemin ne change jamais. De même qu'autrefois les feuilles du printempsétaienf verfescommeau printemps d'aujourd'hui ; de même que le soleil qui nous éclaire est celui qui a toujours éclairé le monde ; de même que ces blanches étoiles qui nous font rêver la nuit sont les mêmes sur lesquelles se sont fixés les yeux des générations mortes et disparues ; de mênje il y a dans l'air une invisible transmission des mêmes croyances, des mêmes émotions, des mêmes amours . dont chaque être, à moins que, comme Tristan, il ne soit abandonné de Dieu, hérite à son tour. Les objets qui font vibrer les cordes de l'àme varient, mais l'àme ne varie pas. Les noms seuls sont changés, les sentiments sont les niêmes. Sublime conception qoe celle de

l'homme, daps lequel DieiH a onfermé sn naliire tout entière, rayons et (éoèhres, ronces et fleurs , passions et senlinienl». bien et mal , et où tout cela s'agite sous le moteur puissant de la vie, jusqu'au jour où le vase se brise, laissant retourner à Dieu, pure de tout mélange, celle essence divine qu'on nomme l'àme. Mais pendant le court espace compris enlrela naissance et la mort, que de choses, que de rêves, que de réalilés même ! Et parmi toutes ces choses , la plus douce et la plus sûre , en vérité, c'est l'âge qu'avait Olivier, l'âge heureux où toutes les ambitions sont faciles, où tous les rêves sont réalisables i .

Olivier marchait donc tranquille et rayonnant et le front éclairé de sa pensée. 11 ne soupçonnait pas. l'heureux enfant , combien était différent de lui ce Tristan qu'il aimait pai- un secret instinct. S'il eût entrevu ce qui se passait dansl'.espritel dans le cœur de son compagnon, lui (|ui ne craignait rien, il eùL reculé, plein d'épouvante.

C'est ainsi que marchent côte à côte dans la vie l'esprit du bien et l'esprit du mal. , -Aussi, pendant qu'Olivier s'abandonnait là toutes les pensées que nous venons de dire , Tristan n'était préoccupé que de la sombre mission qu'il avait acceptée , et comme il avait hâte de tenir sa parol,e pour être libre plus tôt de s'obéir à lui-même , chaque fois qu'il apercevait un groupe, il

lançait son cheval dans sa diroclion pour s'assurer si ce groupe renfermait celle qu'il devait rencontrer, et comme il ne voyait jamais que des hommes, il revenait silencieusement reprendre sa place aujirès d'Olivier, sans que celui-ci pût s'expliquer la cause de ces en<juétes perpétuelles.

On était arrivé ainsi , toujours guidé par le paysan, jusque sur les bords de la Vienne. Là le guide chercha un gué, et la troupe passa la rivière.

— Maintenant, monseigneur, dit le paysan à Olivier, vous pouvez chevaucher jusqu'à ce que vous trouviez une seconde rivière, que vous côtoierez dans le même sens que le courant, et vous arriverez sans encoujbre à Chinon.

Olivier récompensa le brave homme qui lui souhaita bonne chance et reprit en chantant le chemin de son hameau.

Comme il l'avait dit, on rencontra bientôt une seconde rivière, et , après une halte de quelques instants, destinée à reposer les chevaux et à faire manger les hommes . on se remit en marche en appuyant sur la gauche et en suivant le courant de l'eau.

Il y avait à peu près deux heures qu'Olivier et sa troupe chevauchaient sur celle nouvelle route, et le jour commençait à baisser quand Olivier dit à Tristan, abîmé dans ses réflexions :

— Tristan, ne le scmble-t-il pas voir une

— ils —

compagnie d'hommes là-bas un peu avant cette cliaumière?

El en ilisant cela, Olivier étendait la main dansla direction d'une maisonnette éloignée de lui d'environ cinq cents pas.

— En effet, répondit Tristan, on dirait une troupe de chevaliers, car je vois reluire leurs armures aux derniers rayons du joui-.

— Tirons avant, dit Olivier, et rejoignonsles, cai' Ce sont sans doute des amis et alliés du roi de France qui. comme nous, se rendent à Cliinon.

Olivier mit son cheval au trot, et ses compagnons l'imitèrent.

A mesure qu'il avançait, il s'apercevait qu'il ne s'était pas trompé, et il distinguait une dizaine d'hommes à cheval marchant au pas.

Il les eut bien vite rejoints.

Tristan passa tous ces hommes en revue, cherchant parmi eux une femme, mais ne la trouvant pas. Cependant ses yeux s'arrêtèrent malgré lui sur un jeune ehe\alier. chevauchant entre les deux clufs de la troupe. Ce devait être un bien jeune chevalier, en elïet , car il n'avait ni barbe ni moustache, et paraissait d'une taille audesse-us de lit moyenne.

Le jeune homme, se voyant examiné , regarda Tristan, et celui-ci fut forcé de baisser les yeux. 11 sentit le l'ouge de la colère lui monter au visage, et il legarda de

nouveau cet inconnu ; niais celui-ci , qui avait arrêté son cheval, souriait à Olivier, lequel venait de s'approcher des deux compagnons.

— Voilà qui est étrange, murmura Tristan; comment se fait-il que j'aie baissé les yeux sous le regard de cet enfant, moi qui n'ai encore baissé les yeiix sous le regard de personne?

— Pardonnez-moi , messires, disait Olivier ; mais je vous ai aperçus de loin, et je n'ai pu résister au désir de venir à votre rencontre. Un secret pressentiment me disait que nous allions au même endroit, et j'ai pensé que si nous avions môme but, nous pouvions faire même route.

— C'est juste, répondit un des deux chevaliers, et si vous allez à Chinon , raessire. veus avez le même but que nous.

— Ainsi, demanda Olivier, vous vous fendez auprès du roi Charles VII?

— Oui.

" —Et de là?

— De là nous nous rendons à Orléans.

— C'est comme nous.

— Tant mieux, messirc, fit d'une voix douce le jeune homme que considérait toujours Tristan, car Dieu sera avec voiis puisque vous êtes avec le roi.

— Cette voix n'est certainement pas la voix d'un homme, pensa Tristan.

— Maintenant , messire, reprit Olivier,

comme il faut quo vous sachiez avec qui vous faites route, je vais me nommer à vous , moi et les seigneurs qui m'accompagnent. Je suis le comte Olivier de Karnac, et j'ai quille la Bretagne sur le mandement du comte de Ricliemond, le père de noire suzerain bien-aiiné.

— Mais, si je ne me trompe, lit un de ceux à qui Olivier s'adressait, le roi de France et le connétable de Ricliemond sont mal ensemble?

— Ce qui n'empêche pas le connétable de servir le roi, car le connétable est de ceux qui croient que les dissensions particulières doivent tomber devant les inlérêls du royaume.

— Le connétable est un grand cœur, messire, et les Bretons sont de nobles et braves gens.

Oliviers'inclina ; après quoi il désigna les chevaliers qui l'accompagnaient.

— Quant à nous, messire. dit un des deux chefs, nous venons de la Champagne, de la ville de Vaucoiileurs, ce qui veut dire que nous avons déjà fait cent cinquante lieues avant d'arriver ici , et cela à travers un pays plein de l'orèls,et des forêts pleines d'ennemis , Anglais et Bourguignons. Heureusement Dieu, ou tout au moins un de ses envoyés nous accompagne, continua le chevalier en souriant au jeune homme dont nous avons parlé tout à l'heure, de sorte que

nnn-seiilemenl nous sommes arrives sains el saufs . mais ({u'encore nous n'avons trouvé personne à eombaltre. Voilà d'où nous venons. Il me resle à vous dire (|ui nous sommes. ^lessire, et en disant eela le chevalier étendait la main vers son compagnon, est Jehan de Xovclompont, et moi je suis Bertrand de Poulangy.

— Et ce jeune chevalier? demanda Olivier en désignant celui qui se tenait entre Jehan et Bertrand.

— Moi, répondit le jeune homme, je ne suis ni noble ni chevalier, monseigneur, je suis une pauvre fille, la plus humble servante de Dieu, et je n'ai pas d'autre nom que celui de Jehanne.

Olivier considéra la jeune fille avec étonnement.

— Ainsi , lit Tristan d'une voix sombre en s'approchantd'elle, vous êtes une femme?

— Oui, messire.

— Pourquoi avez -vous revêtu l'habit d'homme, alors?

— Parce que devant combattre comme un soldat, je ne pouvais pas rester vêtue comme une femme.

— C'est elle ! murmura Tristan.

Et il considéra Jehanne de façon à graver à tout jamais ses traits dans sa mémoire.

— iMais , Jehanne, reprit Olivier, savezvous à quels dangers vous vous exposez?

— Je le sais, messire.

— Et vous ne les craignez pas?

— Non.

— Croyez-vous donc que voire secours soit bien utile au roi de France qui a autour de lui tant de braves chevaliers plus expéj'iuientés que vous en nialière de guerre?

— Oui, je le crois, messire, car c'est moi (|ne mon Seigneur Jésus a chargée de faire lever le siège d'Orléans et de mener couronner le Dauphin à Reims.

— El qui vous a dit cela. Jehanne?

— Les anges, répondit la jeune fille en levant les yeux au ciel avec une douce exaltation.

Olivier regarda Jehan et Bertrand.

— Vous la croyez folle, messire, lui dit ce dernier, qui, chaque fois que Jehanne parlait . la contemplait avec admiration , mais délronipez-vous. Nous aussi, nous avons cru cela, mais maintenant nous éli demandons pardon à Bien comme d'un sacrilège. Cette enfant, voyez-vous bien, messire. c'est l'ange de la France!

Vn sourire de mépris courutsur les lèvres de Tristan, et Jehanne, à (pii ce sourire n'échappa point, en ressentit comme une douleur, car son visage se contracta.

— Votre histoire doit être une touchante histoire. Jehanne. dit Olivier à la jeune fille, et je voudrais bien la connaître, car je crois fermement que vous êtes ce que vous dites.

— Elle est liien simple, monseigneur, répondit Jelianne ; mais puisque cela vous fait plaisir, \c vous en ferai volontiers le récit si vous voulez prendre place à côté de moi et m'écouter.

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