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TRISTAN LE ROUX

MWattÈneHe.

Les journéesdu lendemain et du surlendemain se passèrent pour Jehanne en réceptions et en promenades. Elle recevait les notabilités d'Orléans qui la venaientvisiter, et sortait pour se montrer au peuple enthousiaste qui ne se lassait pas de la voir.

Le soir du deuxième jour, elle se relira avec sa jeune compagne dans la cliambre qu'elles habitaient ensemble.

G'eùt été alors un spectacle curieux que celui des deux jeunes filles assises sur leur lit comme deux enfants , ayant dépouillé , l'une sa robe, l'autre son vêlement de guerre, et causant entre elles avec la douce con(iance do leur âge.

LES «iUiTRE RtâTAUAATlOHS. 5. 1

Nul, en ce nionient, n'eût pu reconnallre dans Jehanne l'amazone chrétienne , la guerrière sublime, qui allait en quelques jours délivrer un peuple et pousser devant elle une armée victorieuse depuis cent ans. Oubliant sa mission, les luîtes qu'elle avait déjà soutenues, celles qu'il lui restait encore à soutenir, elle en revenait à sa nature primitive, elle redevenait la Jehanne d'autrefois; et, comme une simple paysanne, elle écoutait ce que lui disait Haumette, plus instruite qu'elle ; car la science de Jehanne était la science de l'avenir, et non celle du passé ; car sa science c'était la foi!

Elles étaient donc belles ainsi, et d'une beauté toute différente. L'une, la fille du trésorier, était mince et pâle; l'autre était une ferme et ronde fille des champs, à qui la nature prévoyante avait accordé la force nécessaire pour endosser le harnois de bataille, et la vigueur du corps comme Dieu lui avait donné l'énergie de l'àme.

Un livre était posé à côté d'elles, livre dans lequel Haumette avait lu tout le soir, tandis que Jehanne, qui ne savait pas lire, écoutait les douces et consolantes paroles de ce livre pieux. Une lampe posée sur une table , et dont la lumière caressait les épaules dos deux vierges, des sièges de boîs noir, des murs blancs avec un christ et des images de piété- tel était le cadre de ce charniaul tableau.

— Voyons, Haumetle, nous sommes seules, disait Jehannc à la jeune lille en lui prenant les mains et en la regardant avec intérêt, qu'avais-tu à me dire que tu n'as pas osé me dire hier, et dont tu m'as promis la confidence pour aujourd'hui? Sur quoi voulais-tu me consulter? A quoi enfin puis-jc t'élre bonne?

— Comment ! Jehanne , au milieu dos grands inlérèls qui vous préoccupent, vous consentez à vous intéresser à moi et à distraire un instant votre pensée de la grande mission que vous êtes en train d'accomplir?

— Ma mission n'est-elle pas de faire le hien partout où je trouverai l'occasion de le faire?

— Que vous êtes bonne!

— Oui, je suis une bonne fille, va.

— Une sainte fille, vous voulez dire. Parlez de vous avec plus de respect , Jehanne, car vous seriez la seule qui ne vous admireriez pas, et douter de vous, ce serait douter de Dieu !

— Je veux dire, Haumetle, que je n'avais d'autre droit à être choisie par le Seigneur que d'avoir été toujours une bonne fiile. Je ne suis et ne sais rien. J'obéis à la volonté qui me pousse, et ma force ne vient pas de nmn esprit.

— Klle vous vicnldo votre cœur, Jehanne. De quelle autre science avez-vous I)esoin, vous qui avez Dieu avec vous? Quand Jésus

a choisi sesapôlus. csl-ce parmi les savants (la la terre qu'il a é(é les prendre? Non. C'est parmi les esprits les plus humbles, parmi ceux qui ne savaient rien. C'est que Dieu écarte de la science de la vérité ceux qui veulent y être initiés par la discussion, tandis qu'il en rapproche ceux qui se présentent avec la foi.

— Que de choses tu dis que je ne saurais dire, et qui sont vraies, cependant ! Les paroles que tu viens de prononcer , je les entends en moi, mais je ne les pourrais peutêtre pas répéter.

— Depuis deux jours que je vous connais, Jehanne, je vous étudie sans cesse , car je suis fîère d'être votre compagne , et vous êtes tellement pure et tellement vraie que vous n'avez pas besoin de paroles pour convaincre. Vous êtes un fait. L'étoile que le marin suit a-t-elle besoin de dire qu'elle est une étoile? Elle est. cela suffit.

Jehanne posa sa télé dans ses mains, ef se mit à réfléchir profondément.

— Quelle étrange chose! dit-elle tout à coup. Quand je suis seule; quand, comme celte nuit, fout rejjose autour de moi; quand je n'entends que le murmure de ma pensée intérieure, je me demande presque avec eiTroi si je faiblirai ; si, dans le cas où de dures épreuves me seraient réservées (car j'ai la conviction que je souffrirai et que je mourrai jeune), si la matière l'em-

!portera sur l'esprit, ou si, comme noire maître <iivin Jésus, j'aurai la force de floniiner la douleur et de dépouiller sans legrols et sans larmes mon enveloppe terrestre.

C'est dans ces moinen's-là que je pense à ma mère, à mon père, à mes frères aimés, que je ne reverrai peut-être plus. Heureux, vois-tu, ceux qui ne qtiilteiit pas l'humble foyer de leur enfance , ceux qui marchent dans la vie escortés du tianquille souvenir de leurs premières années! Quand je me souviens de ce que j'étais et quand je vois ce que je suis, et surtout ce que je vais faire, puisque je suis à la veille d'entreprendre ce que les plus vaillants capitaines n'ont pu accomplir depuis bien des années , je fais un retour sur moi-même, et je demande à Dieu de permettre que je ne me sois pas trompi^e, et de pi-rmettre surtout que, mon œuvre accomplie, il me lajsse retourner là d'où je viens, m'asseoir de nouveau aux genoux de ma mère et mener encore mou troupeau sous roiubredel'arbre des Fées. Oh! le bonheur est là pour moi ! Mais ce bonheur, continua Jehanne avec un soupir, je crains bien qu'il ne se réalise jamais.

— Ainsi, <|uand vous aurez sauvé votre pays, si le roi reconnaissant veut vous retenir, s'il veut vous donner la récompense que vous avez méi-ili'i;, soiis ne l'accepterez pas?

— Ma récompense serait la joie d'avoir obéi au Seigneur. Rèlourner à Boniremy, voilà tout ce que je demanderai ; mais le roi ne le voudra pas , et je serai Lien malheureuse.

Et, malgré elle, Jelianne laissa tomber deux larmes. Cet admirable mélange de force et de faiblesse qui composait cet(e fille ; celte lutte perpétuelle de l'élue contre la femme; cette créature merveilleuse qui , avec un cri , entraînait des milliers d'hommes au combat, et qui pleurait en voyant le sang, même d'un ennemi ; qui, au milieu d'une charge, arrélait son cheval et descendait pour panser ou consoler un mourant; celte àme forte entre toutes les âmes, et chez laquelle la sensibilité de la femme se révélait dans toutes les occasions, autant pour elle-même que pour les autres , voilà une des plus curieuses études que nous ait léguées le passé.

Croire que Jehanne accomplissait volontairement la mission dont elle s'était cbargce , ce serait retirer à cette belle figure son caractère le plus frappant; ce serait nier le triomphe de l'àme sur le corps, de l'esprit sur la matière , du Créateur sur la créature. Si Jehanne eût pu ne consulter qu'elle ; si elle n'eût pas été poussée par une volonté supérieure à la sienne, Jehanne n'eût jamais quitté son \illage. Ce qu'il y a de beau dans son souvenir, ce qui prouve

l'intervention bien réelle de la Providence dans toute cette affaire, c'est l'hésilation de la pauvre' fiilp avant de se soumettre à cet ordre ; c'est la lutte qu'elle soutient contre cette volonté qui n'est pas la sienne ; c'est sa nature de femme timide , isjnorante et obscure, qui réagit continuellement contre cette violente impulsion que lui donne la main divine. Une fois partie, elle n'a pas reculé, mais elle eût bien voulu ne pas partir, et la rapidité qu'elle met à remplir sa mission prouve combien elle avait hâte de la voir accomplie, de se soustraire à cette volonté plus forte qu'elle qui la poussait dans les bruits de la guerre, elle dont toutes les sympathies étaient pour le reposdes champs, et de s'en retourner bien vite dans son nid ignoré, colombe à qui il était poussé tout à coup des ailes d'aigle. Des écrivains matérialistes ont essayé de prouver que Jehanne avait obéi à un accès de folie périodique. S'il n'y avait eu que folie en elle, les accès passés, elle fût tombée dans un affaissement profond et fût revenue sur ses pas. Et cependant, pour arriver au résultat qu'il voulait, Dieu s'est servi de moyens humains , car Dieu ne peut et ne veut procéder que par des moyens qui puissent permettre la discussion à l'esprit des hommes; car Dieu , c'est-à-dire la vérité, ne sortira que du choc des idées, comme l'éclair du choc de deux électricités. Oui, une perturbation physi-

que qui n'existe pas chez les aulnes femmes existait dans Jelianne; et. suivant la belle expression de M. -Michelet. elle avait reçu du ciel ce don précieux de rester enfant d'âme et de corps. Dieu préparait ainsi cette âme à recevoir sa volonté ; et, voulant opérer un miracle, il le manifestait déjà par une exception. Tout, esprit et matière, était et devait être si pur en Jehanne, que la nature n'avait pas voulu la soumeltre aux règles ordinaires de la vie des autres. Cela explique peut-être inieux encore les larmes qu'elle a versées le jour où Dieu l'a avertie que pour la première fois elle verrait couler son sang.

— Pauvre chère Jehanne, reprit Ilaumette en voyant les larmes de la jeune fille, qui croirait qu'à l'heui'e où nous sommes vous avez presque besoin d'être consolée, vous dont bientôt le monde entier répétera le nom ?

— Mais ne parlons plus de moi, Ilaumette, iît brusquement Jehanne; parlons de loi, au contraire, car c'eSt de toi qu'il devait être question quand nous nous sommes re tirées ce soir.

Haumette baissa les yeux sans répondre.

— Quas-tu?fit Jehanne en lui prenant les mains , et pourquoi baisses-tu ainsi les yeux?

— C'est que je ne sais comment vous faire la confidence que je vous ai promise.

— Pourquoi? Y a-t-il donc du mal dans celle confitience?

— Non ; mais vous êtes tellement audessus des choses qui préoccupent les autres femmes, que j'ai iionte de vousmonlrer combien je suis peu de chose auprès de vous.

— Enfant ! en bbéissant à son cœur, n'obéit-on pas toujours à Dieu? Le Seigneur ne demande pas à tout le monde le même sacrifice qu'à moi , et il le fera heureuse si ce que tu souhaites est pur. Voyons, parle, dis-moi tes secrels de jeune fille, à moins que lu n'aimes mieux que je les devine.

— Vous les devineriez dune?

— Peut-être. Tes yeux ne sont-ils pas le crislal transparent à travers lequel ton àme se laisse voir dans toute sa pureté? ?s"as-tu pas l'àge où le cœur s'ouvre comme une fleur et chante comme un oiseau? Pourquoi échapperais-tu à la loi commune ?

Pourquoi n'aimerais-tu pas?

Haumelle rougit à ce mot.

— Le ciel m'a refusé la joie qu'il te donne, continua Jehanne; car mon cœur à moi n'est accessible qu'à Dieu , et cependant je suis convaincue qu'il doit y avoir de grands bonheurs dans la fusion de deux senliments, dans la communauté de deux âmes, dans le mariage de deux sympaihies. Ce que je le dis là l'encourage-l-ii un peu, ou faul-il que je prononce encore uu nom

pour l'enhardir tontà fait? Allons! conte-moi

comment cela te vinl, car je suis pleine de curiosité pour ce miracle quotidien que je ne connaîtrai jamais par moi-même, et qu'on nomme l'amour.

— Ce qui méfait espérer, Jehanne, c'est que c'est auprès de toi que cet amour a pris naissance, et que, par conséquent, Dieu le protégera , car il protège tout ce qui l'entoure.

— Je t'écoute.

— Ah ! mon Dieu , c'est bien simple : j'aime Etienne.

— Et que ressens-lu quand tu le vois?

demanda Jehanne avec une véritable curiosité d'enfant et une charmante naïveté.

— Mon cœur bat, mes yeux se troublent, il me semble que mon cœur sort de ma poitrine et va se joindre au sien. Si je ne me retenais pas , je crois que je suivrais mon cœur et que j'avouerais à Etienne que je l'aime.

— Et pourquoi ne fais-tu pas cela?

llanmetle regarda Jehanne.

— Parce que c'est mal, dit-elle.

— Quoi ! c'est mal , lit Jehanne , de dire qu'on aime? Si j'aimais un homme, je le lui dirais, moi.

— iMais s'il ne m'aime pas, lui?

— El pour(|Uoi n(* l'ainierait-il pas?

— Le sais-je. moi? Il aime peul-ètre une aulrr fi-miuc.

— Ah ! c'est juste. Mais s'il en est ainsi , que feras-tu?

— Je mourrai de chagrin.

— Tu mourras! s'écria Jebanne. On meurt donc de cela?

— Oh ! oui, on en meurt.

— Et ton père qui t'aime tant , que deviendra-t-il après ta mort?

— Oh ! vous ne pouvez pas comprendre , Jehanne , ce que c'est que l'amour que je ressens, vous (}ui n'aimez que Dieu.

— Le seul amour qui ne trompe pas, enfant; car Dieu, qui est éternel, peut aimer tous ceux qui l'aiment, et l'amour qu'on a pour lui ne peut ni changer, ni vieillir, ni se lasser. Si Etienne ne t'aime pas, amie, il te restera donc Dieu à aimer ; mais, sois tranquille, Etienne t'aimera.

— Vous le croyez, Jehanne?

— J'en suis sûre, et d'ailleurs je le questionnerai.

— Vous?

— Moi. Ne m'as-tu pas dit que ton bonheur était dans cet amour ?

— En effet.

— Eh bien ! il faut que tu deviennes la femme d'Etienne.

— Oh! que vous êtes bonne! Et quand lui parlerez-voiis de cela?

— Demain.

Haumelte prit les mains de Jehanne et les porta à ses lèvres.

— Pauvre enfant! murmura Jehanne, comme si elle eût eu tout à coup le pressentioient d'une douleur pour sa compagne.

En ce moment, le crieur denuit annonçait une heure du matin.

— Maintenant, reprit Jehanne, il esttard ; il faut dormir. Le sommeil est fils de la conscience et de l'espoir. Tu es sainte et tu espères. Dors bien, Haumette. Quant à moi, j'ai besoin de prendre quelques heures de repos, car je ne dormirai pas la nuit prochaine ; c'est après-demain à dix heures que nous livrons bataille.

Kn disant cela, Jehanne embrassait sa compagne sur le front; et, quelques minutes après, toutes deux dormaient, l'une souriante dans son amour, l'autre calme dans sa prière.

Mja bantilte r/e Saittl-EiOtip,

Pendant ce temps, Tristan avait été à la rencontre du comte de Richemont, qu'il avait trouvé non loin d'Angers et se diri-

— logeant vers Orléans, en compagnie de tous les braves seigneurs qui étaient venus se joindre à lui à Parthenay.

Le connétable se trouvait ainsi à la tête d'une armée formidable et qui eût pu être d'un puissant secours à la Pucelle, si elle n'avait eu le secours de Dieu, ce qui lui faisait dire que !e nombre des combaltanls lui était indifférent , et que si peu nombreux qu'ils fussent, Messire , car c'est ainsi que souvent elle nommait Dieu, leur donnerait la victoire.

Tristan airiva la nuit à l'endroit où le comte et sa troupe avaient campé, et il fit demander tout de suite Bretagne, le héraut que nous connaissons.

— Ah! c'est vous, messire? dit Bretagne avec joie en reconnaissant l'un de ses deux sauveurs.

— Oui, maître Bretagne, c'est moi.

— Et monseigneur le comte Olivier de Karnac, où est-il?

— A Orléans.

— Avecla Pucelle?

— Oui.

— Ah çà ! cette Pucelle s'est donc fait des partisans?

— Oui, beaucoup.

— Vous l'avez vue?

— Certes.

— Eh bien, qu'en pensez- vous?

— Je pense qu'elle vient du diable et non

l.ES QLAIRK nESTAlP.ATIOXS. 3. 2

pas dé DÎPti. Voilà pourquoi je veux voir monseigneur le connétable.

~ Et vous avez compté sur moi pour i'bus introduire près de lui ?

— Certes.

— Vous avez bien fait, messîre, et je vais vous mener à mon maître. Sans indiscrétion, puis-je vous demander ce que sont devenus vos chiens?

— Les voici.

Tristan appela Tlior et Brenda.

— Vous les avez emmenés avec vous?

— Oui.

— Sont-ils donc dressés pour la guerre comme pour la chasse?

— La même chose. Vous les verrez à l'œuvre. Ils descendent de ces fameux chiens qui combatlaieni pour les Celtes, nos aïeux, contre les Romains. Jlaiutenant, à mon tour de vous faire une question.

— Dites.

— Quand je vous ai rencontré allant chez le seigneur de Retz, l'avez-vous trouvé?

— Oui.

— Et il s'est rendu à l'appel du connétable?

— Parfaitement.

— De sorte...?

— De sorte qu'il est ici et que voilà sa tente là-bas. Le voulez-vous voir?

— Oui, tout à l'heure-, mais avant tout, voyons le connétable.

— 0ui vous envoie à lui, messire?

— Xaintrailles, la Hire et d'autres briives seigneurs qui sont à Oi'léans, et qui, las d'obéir à une femme, deiiiandeiit ii servii* un homme.

— Mais comment cette fille à-t-ellè convaincu le roi?

— Cest la Trémuuille qui a fait tout cela.

— Vraiment?

— Oui.

C'était l'habitude à cette époque du règne de Charles Vil, quand on croyait ou quand on voulait faire croire qiie le roi avait fait une faute, de dire que c'était la Trémouille qui en était cause. C'était quelquefois vrai, mais, comme on l'a vu, on n'avait pas à lui reprocher d'avoir pi'otégé Jehanne.

Tout en causant. Bretagne et Tristan étaient arrivés à la tente du connétable.

Bretagne passa le premier.

Le connétable dictait à son secrétaij-e la relation de la i'oute qu'il avait faite depuis Parlhenay, ainsi que cela était son habitude, et celle, du reste, de prescjue tous les grands hommes de guerre.

— Monseigneur, fil le héraut en montrant Tristan, je vous ai parlé à mon retour d'un brave jeune homme qui m'avait sauvé la vie à Karnac. et qui étouffait les loups entre ses bras; j'ai l'honneur de vous le piésenter, monseigneur, et vous prie de

l'entendre, car il ne peut avoir que de bonnes choses à vous dire.

— De quoi avez-vous à m'entretenir, niessire? demanda le comte.

— Du siège d'Orléans, monseigneur.

— Laisse-nous, Bretagne, lit Arthus.

Et du même geste il invitait son secrétaire à se retirer.

Le connétable et Tristan restèrent seuls.

— Monseigneur, lit Tristan, vous savez ce qui se passe dans l'armée du roi de France?

— Oui.

— C'est une fille qui la commande.

— Je le sais, et l'on raconte même sur celte lille des choses merveilleuses.

— Que vous croyez, monseigneur?

— Que je suis disposé à ci-oire.

— Ainsi vous comptez faire alliance avec elle?

— Oui, si elle peut être utile à la cause du roi.

— Ainsi, vous, monseigneur, duc de Bretagne, connétable de France, vous qui êtes aussi noble que le roi, vous obéirez à une jeune liile qui vient je ne sais d'où, et qui n'est peul-êlre (lu'une sorcière?

— Le roi a bien remis son royaume entre ses mains, pourquoi ne lui obéirais-je pas? Obéir à Jehanne, c'est obéir au roi.

— Toutle monde n'est malheureusement pas de ^otre avis, monseigneur, et c'est

pour cela même que j'ai l'honneur d'être ici.

— Que voulez-vous dire?

— Avoz-vous confiance en moi?

— J'ai confiance en Bretagne , qui m'a dit que vous étiez un brave cœur.

— Et vous pouvez avoir confiance dans le comte de Karnac, dont le père est mort pour vous, et dont je suis l'écuyor.

— Certes.

— Eh bien, monseigneur, c'est lui qui m'envoie à vous, non pas d'après sa seule opinion, mais d'après les opinions réunies des différenls chefs au milieu desquels il se trouve.

— Ainsi, Dunois, Xaintrailles, laHire, le duc d'Alençon...

— Sont d'avis qu'il ne faut pas donnera rire aux Anglais, et qu'il faut se débarrasser de Jehanne.

— La tuer?

— Non, mais l'empêcher d'agir. Ils vous veulent pour chef, monseigneur.

Une rougeur de vanité naturelle éclaira le visage du comte.

— Jehanne est mal disposée contre vous, monseigneur, reprit Tristan.

— Ah ! vraiment?

— Oui. Elle a dit que si vous veniez à Orléans, vous seriez le premier ennemi qu'elle combattrait, car elle sait que le roi ne vous aime pas, cl le roi lui a défendu d'accepter votre secours.

— ly -

— El cepeiulaul ii a accepjé jes genlilslîommes qui sont venus avec Olivier de Kainac?

— Oui. monseigneui". mais parce que. en vouant à lui, ils faisaient pour ainsi dire ac|e de soumission au roi de France, ce que ne font pas les seigneurs qui vous accompagnent, et qui, avant de se rendre à Orléans, n'ont pas été faire hommage an roi.

' — C'est juste.

— Voici donc ce qui vient d'être décidé ce soir : Jehanne voulait attaquer les Anglais dès dem;iin.

— Eh bien?

— Eh bien , les autres chefs s'y sont ppposés.

— l'ourquoi?

— Parce que vous n'êtes pas encore; en vue d'Orléans. Vous comprenez, monseigneur, que si le hasard fai«;ail (jue Jehanne remportât cette victoire, il n'y aurait plus nioyen de nier sa mission, et il faudrait se soumettre à une fennue, ce qui est humiliant pour de bons et braves guerriers connue vous; tandis que si ou remporte la piemièro victoire sans son secours, il sera évident qu'on n'a pas besoin d'elle, et tout i'ijonniur en restera à qui de droit.

' — C'est juste.

— Ce n'est donc que dans (rois jours qu'on doit livrer batail|e, et jjé suis yenu

\cvs vous, inonseignenr, pour vous prévcnii" de cctle résolu linn. Faites diligence, rampez à un quart de lieue d'Orléans, et faites dire que le jour Où l'on doit faire une sortie, au lieu d'attendre dix heures connue cela est convenu, on sorte à six heures du matin, sans prévenir Jebanne qui dormira encore. On fermera les portés de la ville de façon ([u'elie ne puisse la quitter, on rejoindra v(!tre corps d'armée, on attaquera la bastille de Saint-Loup, et ce sera fini des prétentions de celte fille. On lu repvci'ra dans son village, et Ton ne se laissera pas men(r {)ar une houlette ou par une quenouille.

— Oui. reprit le connétable, on m'avait déjà dit que l'intention de Jebanne était de me combattre. Eb bien ! nous lui ferons voir que nous n'avons pas besoin d'elle, et, comme vous le dites, que notre épée vaut nneux que sa boulette. Je ne sais, en vérité, de quelle sotte superstition j'avais été pris, moi, qui avais bâte d'arriver à Orléans et (le faire ma paix avec elle.

— Ainsi, monseigneur . c'est convenu?

— Oui.

— Vous vous remettez en loule?

— Cette nuit même.

— Vous campciç à un quyrl de lieue d'Orléans?

— A un quart de lieue.

— Vous faites dire à Xainlrailles.àlallirc et à Duijois, de faire une sortie à six luiires.

~ ii) —

au lieu de la faire à dix, et vous vous joignez à eux?

— C'est bien cela. Vous placez des gardiens aux portes avec ordre de ne pas laisser sortir Jehanne, et nous attaquons la bastille de Saint-Loup?

— Oui, monseigneur. Moi, je repars tout de suite.

— Allez, nicssire, allez.

— Mais, monseigneur, il me faut un ordre écrit de votre main, sans quoi on n'aura aucune confiance en moi, qui ne suis qu'un pauvre écuyer, ni en mon maître Olivier, qui est le plus jeune de cette armée.

— Vous avez raison ; vous leur remettrez ceci alors.

Et le comte écrivit ces mots :

« Mes chers compagnons d'armes Dunois, la Ilire, Xaintrailles et autres, à l'aide desquels je viens avec une année entière, peuvent avoir confiance en celui qui leur remettra ce message et croire aux paroles qu'il leur dira.

«c Arthus, comte de Riciiemont. »

— Merci, monseigneur, tout ira bien.

Tristan j)rit congé du comte en se disant :

— Cette fois, je crois que je liens Jehanne. Voyons maintenant Gilles de Retz, car celui-

là peut nous èlre ulilç, el deux pièges valent mieux qu'un.

Comme il disait cela, Tristan se trouva en face de Bretagne, qui l'attendait à la porte de la tente du comte.

— Conduisez-moi vers le seigneur de Retz, dit Tristan.

— Je venais pour cela.

— Vous avez vu messire Gilles?

— Oui, el il vous attend.

Tristan trouva Gilles seul et lisant.

Il s'arrêta à considérer cet homme au visage pâle, à l'œil ardent, aux dents blanches. Toutes les passions violentes qui habitaient cette àme se lisaient sur ce visage en laissant transparaître la teinte rêveuse que l'imagination et l'étude donnent aux physionomies humaines.

— C'est moi ! fit Tristan en touchant du doicrt le sombre lecteur, si attentivement plongé dans sa lecture qu'il n'avait pas entendu venir le jeune homme.

— Soyez le bienvenu, messire, dit Gilles en se retournant el en reconnaissant Tristan.

— J'ai suivi vos conseils.

— Et vous en êtes content, sans doute?

— Jusqu'à présent, non ; mais cela viendra, je l'espère.

— Puis-je encore vous être bon à quel- (juc chose?

— C'est moi, à mon tour, qui veux faire quelque chose pour vous.

— I)it(^s.

— Je vous sais curieux d'amours étranges et nouvelles.

— En effel.

— Et vous (levez posséder quelque philtre qui inspire l'amour que vous ressentez?

— Naturellement.

— Je connais qne belle fille, monseigneur, qui donnerait à celui qui la posséderait des émotions inconnues et comme vous les aimez.

— Et celte jeune fille?

— C'est Jehanne d'Arc.

— Oui, j'ai pensé à elle souvent; car je la liais, celte femme.

— Et pourquoi la haïssez-vous?

— Parce que. de toutes les passions que j'ai, celle qui domine en moi est celle de la gloire et du nom. et que noîis disparaissons tous dans le rajonnement qjie jette déjà oelîc fille de Dieu.

— Vous pensez en cela conime tous les capitaines du roi de France. Aussi un >niour qui servirajt voire haine serait-il justement ce qu'il vous faudrait.

— Vous avez raison ; mais comment faire ?

— Chargez-vous de la mission que vient de me donner le connétable.

Et Tristan expliqua à Gilles ce dont il s'agissait.

— Ensuite ?

— Une fois à Qilcans, introduisez-vous

auprès deJehannc. Avec le nom (jiie vous portez, nom qui est un des plus illustres parmi nos noms de i];uerre, la chos(3 vous sera facile. Faites-lui prendre ce philire dont je vous parlais lout à l'heure, un narcotique aux habitants de la maison ; le soir, au lieu de quitter l'hôtel du trésorier, cachez-vous quelque part, et quand tout le monde dormira, entrez chez Jehanne et passez la nuit avec elle. Le lendemain on livrera la bataille à six heures, comme cela ^st convenu, au lieu de la livrer à dix ; et quand la bataille sera gagnée, on trouvera Jehanne endormie dans vos bras, et l'on dira que pour un amour sacrilège elle a oublié sa mission divine. Elle s-era perdue.

— Et pourquoi ce conseil que vous me donnez, ne le suivez-vous pas vous-même? demanda Gilles ; car vous me paraissez haïr Jehanne phis encore que je ne la hais.

— Pourquoi? Parce qu'une de mes tenlatives a déjà éclioué, et que Jehanne me coniiait niainlenant, tandis qu'elle ne se défiera Pfis de vous. Seulement ne diles pas à Jehanne de quelle mission vous éles chargé pour les chefs français, et cachez bien à ceux-ci vos projets contre Jehanne. Réussissez, nmnseigneur; et si jamais ^ous avez besoin de la moitié de mou sang, demandezla-moi. je vous la donnerai. Vous avez bien un cheval aussi lapide que BaaI. puisque c'est à vous que je dois le mien?

— Oui.

— Eli bien ! ne perdez pas de temps alors, et tout ira bien.

Gilles, qui était l'homme des résolutions promptes, jeta son manteau sur ses épaules, et, sautant sur son cheval, il disparut dans les ombres de la nuit après avoir fait un geste d'adieu à Tristan.

Celui-ci revint près de sire Talbot, lui rendit compte de ce qu'il avait fait, et lui dit qu'il fallait concentrer toutes les forces sur la bastille de Saint-Loup, parce que c'était cette bastille-là qui serait attaquée.

Grâce à la combinaison de Tristan , Jehannc ne devait pas combattre; elle devait être déshonorée, et les Français devaient être vaincus, car il leur serait impossible de résister au nombre des Anglais.

Tristan dormit donc cette nuit-là du sommeil d'un Titus satisfait.

A l'aube, il alla faire une reconnaissance, connne c'était son habitude, et la première chose qu'il aperçut sur les remparts d'Orléans fut son effigie, haute de quinze pieds environ, et qui se balançait à une potence gigantesque.

Etienne avait tenu parole.

Ceci se passait la veille du jour où l'attaque devait commencer.

Le lendemain du jour où Jehanne et Hiuimelte avaient causé si avant dans la nuit se

trouvait donc être la veille de celui où l'assaut devait être livré.

Un chef ordinaire eut ordonné à ses soldats de préparer leurs armes et de faire des reconnaissances.

Jehanne ordonna que tout le monde se confessât, ainsi que devait le faire une armée qui combattait au nom du Seigneur; puis elle somma une dernière fois les Anglais de se rendre, sommation à laquelle ils répondirent par de nouvelles injures.

Toutes choses élant réglées pour le lendemain, Jehanne se souvint qu'elle avait promis à Hauinette de s'occuper d'elle, et prenant Etienne à pari, elle lui dit :

— Etienne, il faut que je vous parle.

— Qu'avez-vous à me dire. Jehanne?

demanda le jeune homme. Est-ce un service que vous avez à me demander? Dites vite alors, car vous le savez, ma vie est à vous.

Et le doux enfant, avec une càlinerie toute féminine et toute charmante, s'agenouillait devant Jehanne et portait à ses lèvres les mains de la jeune fille.

— Non, Etienne, je n'ai rien à vous denuinder, mais j'ai à vous faire part d'un conseil qu'il faut que je vous donne et d'une confidence qu'on m'a faite.

— Voyons le conseil d'abord, continua Etienne sans changer do position.

— Vous avez olîensé un homme dangereux.

— Qui donc?

— Cet Anglais dont vous avez pendu l'effigie sur le reiiipait.

— N'est-ce pas que c'est ressemblant?

— Oui, mais cet homme se vengei'a.

— Quel mal peut-il me Faire?

• — Il peut vous en faire beaucoup , Etienne. 11 ai entre les mains des ressources mystérieuses, et il me faut la protection que Dieu m'accorde pour pouvoir combattre cet homme et triompher de lui. Je vous le répète. Etienne, si vous tenez à la vie, évitez cet homme.

— Et pourquoi tiendrais-je à la vie ', Jehanne? Ne croyez-vous pas que lé bonheur qui nous atlerid dans l'autre monde est préférable à celui que nous goûtons ici? Je n'ai pas peur de la mort. Je moiiriai en rihnt, comme j'aurai vécu. Rien ne m'attache à là terre. Mes parents sont morts, et personne ne m'aime.

— Vous vous trompez. Elienne, et voilà justement pourquoi je vous conseille de quiller les lieux où vous avez quelque chose à redouter, car quekprun vous aime.

— Moi !

— Vous. N'aimez-vous donc personne?

— Si; mais celle !à que j'aime, Jehanne, je lui ai voué mon cœur, et elle a gardé le sien.

— Je ne comprends lien à toutes ces choses, Elienne ; ce que je pense et ce que

je désire, je le dis naïvement, car en moi rien ne saurait feindre ni tromper. J'ai reçu la confidence d'un cœur jeune et franc, je voudrais vous voir heureux, et je voudrais voir heureuse celle qui vous aime. Demain, noiis entrons en campagne. Qui sait si, au milieu des grands inlérêls de la guerre, il m'eût été possible de vous dire ce que je vous dis aujourd'hui? Vous êtes un enfant rêveur, vous êtes un poëte, Etienne; il faut une compagne à votre vie, une sœur à votre âme, une incarnation vivante de la poésie que vous aimez. Eh bien! il y a une jeune fille, belle, chaste, confiante, qui vous aime, et je ne crois pas olïenser Dieu en essayant d'unir deux cœurs qui me semblent si bien faits l'un pour l'autre. Je voudrais avoir servi à donner un bonheur que je ne connaîtrai jamais. Éiienne, en écoulant Jehanne, s'était mis à songer profondément. Une teinte de tristesse voilait son visage à chaque j)arole nouvelle que lui disait la jeune fille.

— C'est d'IIau mette que vous parlez; n'est-ce pas, Jehanne? demanda-t-il en relevant la tète.

— Oui.

— Je m'en doutais.

— Qui a pu vous avertir de cela?

— J'ai surpris certains de ses regards arrêtés sur moi, et j'ai plaint cette pauvre enfant.

— Pourquoi?

— Parce que l'amour qu'elle ressent esl un malheur pour elle.

— Vous ne laimerez donc jamais ?

— Jamais.

— Alors, que va-t-elle devonii?

— C'est vous qui le demandez, Jehanne, vous qui puisez votre force dans l'amour du Seigneur? Hauuietlc puisera sa consolation où vous puisez votre force.

— Oh! quoique je ne les éprouve pas, je comprends les passions des autres femmes, car les passions sont dans les volontés de Dieu, et je sens bien (jue si j'étais à la place d'Haumetle, votre dédain me rendrait bien n)alheureuse,

— Ce n'est pas du dédain, Jehanne. Je trouve cette jeune fille digne d'être aimée; mais je ne l'aime pas. Je voudrais qu'elle fût ma sœur, je voudrais qu'elle eût besoin de moi, je voudrais courir un danger pour elle; mais je ne l'aime pas. Il y a des destinées étranges, Jehanne, et qui nous resteront toujours ignorées. Pourquoi Dieu a-l-il permis que la mienne fût liée à une femme qui ne m'aimera jauiais, pas plus (jue je n'aimerai Haumette? Pourquoi ne permet-il pas que les deux amours que nous ressentons, Haumette et moi, nous les ressentions l'un pour l'autre? Alors nous serions heureux, bien heureux; mais il n'en est pas ainsi. Vous me voyez gai, in-

soucieux, et vous me croyez le cœur libre et content. Vous vous trompez, Jehanne, celte gaieté n'est qu'un masque, cette insouciance n'est qu'exlérjeure. Mes nuits, je les passe dans la contemplation d'un portrait, dans le souvenir d'un visage. En venant ici. ce n'est pas vous que je suivais. Je fuyais une pensée , et cette pensée m'a suivi. Vous ne pouvez lien sur la destinée, Jehanne, vous qui on subissez une merveilleuse et qui n'a jamais eu d'exemple. Où cela me mènera-t-il? Je l'ignore. Mon rêve, mon amour, ne se réaliseront pas plus que ne se réaliseraient le rêve et l'amour d'un fou amoureux d'une étoile. 11 la regarderait de loin, et tout le jour, c'est-àdire pendant le temps qu'il ne pourrait la voir, il ferait mille folies pour se distraire et tuer le temps. Voilà où j'ensuis, Jebanne. Quant à la mort, je vous le répèle, qu'elle me frappe jeune, au milieu de mes illusions et de mes croyances, que je m'endorme dans les premières fleui-s de ma vie, c'est tout ce que je demande à Dieu. Mon àme ne mourra pas, je le sais bien, et l'eussé-je cru, vous m'auriez détrompé, vous, àme vivante. Donc, si la volonté du Seigneur est que ce rustre me lue, je ne chercherai en aucune façon à esquiver celte volonté ; seulement, pour plus de précautions, je prierai tous les malins, afin de mourir en état de yràce.

Jehanne considéra quelques insfanls Etienne.

— Oui, je comprends qu'on vous aime, dit-elle ; mais je suis contente qu'IIaumette ne vous entende pas parler ainsi; car elle vous aimerait davantage encore.

— Pauvre petite !

— Vous la plaignez?

— Oui, car je sais ce qu'on souffre à n'être point aimé.

— Qu'allez-vous faire, Etienne?

— Que voulez-vous que je fasse?

— Quittez Orléans.

— Où irai-je?

— Où est celle à qui vous pensez.

— A quoi bon ?

— Partez, Etienne.

— Non, Jehanne, je reste auprès de vous.

— Parlez, vous dis-je.

— Non, je veux voir votre victoire; je partirai après.

— Partez aujourd'hui. Il y a un danger pour vous dans la journée de demain.

— Tant mieux ! Si je vous disais qu'il y a un danger à courir, fuiriez-vous devant ce danger, Jehanne? Pourquoi voulez-vous que je fasse, moi qui suis un homme, ce que vous ne feriez pas, vous qui êtes une femme?

— Alors vous ne me quitterez pas pendant l'assaut?

— Si vous le permettez, je resterai auprès de vous.

— Si vous êtes blessé, vous m'appellerez?

— Oui.

— En tout cas , Etienne, priez Dieu ce soir.

Jehanne se retira et alla rejoindre Haumette, se demandant ce qu'elle allait dire à la pauvre enfant pour qu'elle n'eût pas trop £ïrand'peine.

— Vous l'avez vu ?ditHaumette à Jehanne.

— Oui, mon enfant.

— Eh bien?

Jehanne hésita.

— Eh bien, il vous aime, dit-elle tout à coup.

— li m'aime! s'écria la jeune fille avec joie.

— Oui.

— Ainsi je pourrai être sa femme?

— Sans aucun doute.

— Oh ! merci, Jehanne, merci.

Et la pieuse jeune fille, tombant à genoux, rendit grâces à Dieu pendant que Jehanne la contemplait en se disant :

— Puisqu'elle doit éprouver une grande douleur demain, épargnons-lui celle qu'elle devait éprouver aujourd'hui.

En ce moment, on vint annoncer à Jehanne que le seigneur Gilles de Retz lui faisait denuinder l'honneur de la voir.

— Laisse- moi seul avec cet homme, dit

Jehanne «^ Haumette. et si lu rencontres Etienne, silence, car c'est sous le sceau du secret qu'il m'a fait l'aveu de cet amour.

Haumette quitta la salle au moment oii Gilles de Retz y entrait.

— Encore un ennemi ! murmura Jehanne en voyant paraître le sire de Retz. Mon Dieu, donnez-moi la force de comballre celui-là connue les autres.

Ija baatillo île Saitil'tiOtip.

fSuitf.)

Gilles n'était point un méchant homme ; c'était un homme curieux de science, et qui, malheureusement, s'était trompé de route, si bien que son esprit, au lieu de rechercher la vérité dans le bien, avait recherché rétrangetédans le mal. Doué d'une nature violente, d'une force exceptionnelle, il s'était jeté à corps perdu dans les jouissances physiques et dans les voluptés sensuelles. Il avait fini par ne plus connaître de bornes à ses désirs et par ne pouvoir limiter la dépravation de ses goùls, de sorle

que, pour donnor satisfaction à ses sens épuisés, il en était arrivé aux monstruosités les plus incroyables. De là ce teint pâle, ces joues creuses, cet air sombre, ces yeux cerclés de noir ; de là cette face de génie du mal que nous avons essayé de peindre. Au milieu de, toutes ces dégradations, une chose était restée pure dans Gilles; celte chose, c'était l'honneur du soldat, le dévouement à la patrie, le respect du serment fait au roi. Lisez la vie de cet homme depuis ses premières armes jusqu'à sa mort, vous verrez qu'il n'a pas abandonné un seul instant ce sentiment pieux, et que le jour où il a été condamné, le souvenir de cette fidélité a pesé d'un grand poids dans l'hésitation du roi à prononcer la condamnation. Or, quand il avait promis à Tristan de faire ce que celui-ci lui demandait, c'était à ce sentiment même qu'il obéissait, car il n'avait rien juré à Jehanne, et il était convaincu qu'en croyant à elle, Charles VII ne faisait que subir encore la pernicieuse influence de la Trénmuille, le conseiller éternel. Il était donc venu à Orléans, ainsi que cela avait été convenu entre Tristan et lui; il s'était rendu auprès de Xaintrailles, de la Ilire, du sire de Gamaches, du duc d'Aleneou et do Dunois, (jui était déjà revenu de Blois avec son convoi de vivres, et il leur avait remis la lettre du connétable en leur disant qu'ils avaient à choisir entre

— Silo comte de Richeiuont, soldat éprouvé, et Jehanne, fille peut-être folle, et à laquelle il était dur d'obéir quand on portait des noms comme les leurs.

Sa mission première s'était donc facilement accomplie, et il avait été convenu que. sans prévenir Jehanne de cette décision nouvelle, on attaquerait les Anglais à six heures du malin, le lendemain, au lieu de les attaquer à dix.

Lisez la vie de la Pucelle, et vous verrez l'obstination que mettent ceux-là mêmes qui lui sont le plus dévoués à ne pas croire en elle et à essayer sans cesse de la tromper, quelque preuve qu'elle leur donne de la sincérité de sa mission et de la réalité de son but. Ce n'est que par cette opposition continuelle que le miracle devait devenir plus évident. Jehanne avait donc non-seulement les Anglais, c'est-à-dire des ennemis à combattre, mais elle avait autour d'elle, dans ses amis, des aveugles qu'il fallait éclairer ou conduire de force.

Il y eut donc un grand étonncment pour Gilles quand, se présentantdevant Jehanne, il entendit celle-ci lui dire tout d'abord :

— Mcssiie. vous venez ici faire une lâcheté indigne du nom que vous portez et de l'honneui' de votre maison. Dieu déjoueia, je vous en préviens, les condjiuaisons de UU3S ennemis. Vous déviez de votre véritable route, messire ; vous étiez né pour le

bien el vous laites le mal. La science que Dieu vous a donnée, vous la touinez contre lui; mais elle retombera sur vous el elle vous écrasera.

Puis elle ajouta tout bas :

— Le jour où l'on fouillera les caveaux de vos châteaux, niessire, savez-vous ce qu'on trouvera dedans?

Gilles pâlit.

— On y trouvera, continua Jelianne, des ossements d'enfants tués par vous pour vos exécrables sacrifices, des femmes tuées par vous après vos sanglantes orgies; et toutes ces voix éteintes se ranimeront alors pour crier vengeance et pour demander votre châtiment au Seigneur irrité.

— Comment savez-vous tout cela? balbutia Gilles.

— Dieu m'éclaire, raessire, dans le chemin qu'il m'a dit de parcourir, et nul ne se présente devant moi dont je ne puisse lire l'àme comme un livre ouvert.

— Ainsi vous savez...?

— Je sais ce que vous venez faire ici : vous venez pour me perdre. Au moment où tout à l'heure votre nom retentissait à mon oreille, une voix secrète me disait de me défier de vous, et m'avertissait de vos projets odieux. On vous trompe, messire. Cet homme, ce Tiistan que vous avez vu cette nuit, qui vous a remis le message (|ue vous venez de remettre à mes compagnons aux-

quels je réserve une preuve éclatante du besoin qu'ils ont de moi, cet homme n'est pas parmi nous, et vous le trouverez demain au premier rang parmi ceux que nous allons combaltre.

— Tristan est aux Anglais?

— Oui. Une chose noble vit encore en vous, messire, et quoique vous soyez au plus profond de l'abîme, cette chose pourra vous aider à en sortir, car Dieu laisse toujours aux hommes une route pour revenir à lui, roule étroite, couverte de pierres, bordée de ronces, et qu'on nomme le repentir. Vous êtes un brave soldat, messire. Capable de tous les crimes, vous êtes incapable d'une lâcheté. Je ne vous laisserai donc pas accomplir votre projet. Vous voulez me déshonorer et jeter mon nom en risée au peuple qui croit en moi. Insensé que vous éles, vous qui me croyez une femme semblable aux autres, et qui n'avez que ces pauvres moyens de déjouer les volontés de Dieu !

— Jehanne ! Jehanne ! vous m'éblouissez, murmura Gilles près de tomber à genoux devant la jeune fille.

— Au lieu donc de me perdre, vous allez me servir. Dieu veut faire éclater cette nouvelle [)reuve de la force qu'il me donne.

— Que faut-il faire, Jehanne? Parlez, je vous obéirai.

— Allons, messire, donnez-moi la main

el recevez mon pardon, en altendant que le Seigneur vous donne le sien. Un jour peut-être vous expierez vos crimes passés, mais je me porte garante que vous mourrez avec le repentir et la foi. Ecoutez, maintenant. Ils ont résolu d'attaquer sans moi?

— Oui.

— La bastille de Saint-Loup?

— Oui.

— Savez-vous ce que font les Anglais à celle heure?

— Non.

— Ils renforcent cette basiille. Tristan les a prévenus que ce serait celle qu'on attaquerait, et que je ne serais pas de l'attaque, ce qui double le courage de nos ennemis, car ils fuient en me voyant paraître, car ils ne doutent pas de ma mission, eux. Voici donc ce qu'il faut faire.

— Parlez, Jehanne, parlez.

— Retournez dans le camp français.

— Ensuite?

— Dites que rien n'est changé, et qu'on livrera l'assaut sans moi.

— Après?

— x\prés, mettez bonne garde à la porte de la ville, et donnez l'ordre qu'on ne me laisse pas sortir, et demain à six heures du malin commencez la bataille. X sept heures, vous serez vaincus; à huit heures, vous serez vainqueui's, car à huit heures je serai arrivée. Mais je veux que tous ces braves

capitaines combattent deux heures sans moi, et s'ils ne m'accueillent pas avec des cris de joie quand je paraîtrai, s'ils ne reconnaissent pas que leur salut est en moi, je veux retourner à mes troupeaux et perdre mon nom de Jehanne.

— 11 sera fait comme vous le vouler. Estce tout, Jehanne?

— Non, deux choses encore. Le sire du Lude est parmi les capitaines que vous allez retrouver?

— Oui.

— Conseillez-lui de se confesser ce soir.

— Pourquoi?

— Parce qu'il sera tué demain.

— Qui vous a dit cela, Jehanne?

— Je le sais ; que cela vous suffise.

— Et la seconde chose?

— Vous avez avec vous un narcotique?

— Oui.

— Qui est sans danger, n'est-ce pas?

— Sans aucun danger, et le sommeil qu'il procure est le plus doux des sommeils.

— Vous l'ètes-vous procuré par magie?

— Non. Il est fait d'herbes simples.

— Uonnez-le-moi.

Gilles tira un flacon de sa poche et le jemit à Jehanne.

— El maintenant, allez, lui dit celle-ci, et rappelez-vous que vous m'avez promis de vous repentir.

Gilles se relira avec des larmes dans les yeux.

C'était la première fois do sa vie qu'il pleurait.

Jehanne convoqua de nouveau les chefs de son armée, et de nouveau ils lui dirent qu'on ne livrerait l'assaut que le lendemain à dix heures du matin.

— A demain donc, messires, leur dit Jehanne.

Le soir, elle fit mander Gilles de Retz.

— Avez-vous fait ce que je vous ai dit? lui demanda-t-elle.

— Oui.

— Les portes seront gardées ?

— Par deux cents hommes.

— Avec défense de me laisser sortir?

— N'est-ce pas là l'ordre que vous m'avez donné?

— Si fait.

— C'est l'ordre qu'ils ont reçu.

— Vous pouvez vous retirer maintenant, messire; mais, en vous retirant, veuillez dire à Olivier de Karnac de venir me parler.

Quelques instants après, le jeune homme paraissait devant Jehanne, qui lui disait :

— Messire, vous allez passer la nuit dans la chambre voisine, et vous ne prendrez les armes demain que lorsque je vous le dirai. Gardez Etienne auprès de vous, j'aurai besoin de vous deux, et priez ferme-

ment, car demain vous aurez besoin d'une grande force.

Il est bien entendu qu'Olivier ignorait le complot tramé contre Jelianne . car il s'y serait opposé, ou serait venu provenir la jeune fille.

Enfin Jehanne resta seule avec Haumetle, et les deux jeunes filles se mirent à souper.

Haumetle, qui avait le cœur joyeux, soupa gaiement.

Jehanne était un peu triste, et ne voulut prendre qu'un peu de vin et qu'un morceau de pain.

A peine Haumette avait-elle fini son repas, qu'elle sentit ses yeux s'alourdir, sa pensée se voiler, et qu'un sommeil rapide s'empara d'elle.

Jelianne avait versé dans son verre le narcotique de Gilles.

Quand Haumette fut endormie d'un sommeil presque semblable à la mort, Jehanne la prit dans ses bras et la coucha sur son lit après avoir déposé un baiser sur son front, puis elle s'agenouilla, tenant dans ses mains les mains de la jeune fille endormie, et elle pria jusqu'au jour.

Au moment où les premiers rayons du matin argenlaient le fleuve, Olivier heurla à la porte de Jehanne.

— Jehanne! Jehanne! criail-il , on vous» trahit.

— Que se passe-t-il? demanda Jelianne qui savait bien ce que voulaient dire les paroles du jeune homme.

— Voici l'armée qui sort de la ville.

Alors Jehanne, vêtue de son armure, ouvrit la porte à Olivier et à Etienne.

— Ils ont douté de moi, leur dit-elle, laissez-les aller.

Et Jehanne raconta à Olivier ce qui s'était passé la veille.

— Mais , reprit le jeune comte , ils vont livrer bataille sans vous.

— Oui, mais ils ne pourront vaincre sans moi. Nous ne sommes que trois ici, n'est-ce pas? Eh bien! dans une heure, ces centaines d'hommes auront plus besoin de nous trois que nous n'aurons besoin d'eux. Attendez.

Pendant ce temps, les chefs français niarchaient dans la direction de l'endroit où les attendait le connétable, et les deux armées faisaient leur jonction.

— A l'assaut! cria le comte Arthus.

— A l'assaut ! répétèrent toutes les voix. Et les bataillons, s'ébranlant à ce mot, se

ruèrent sur la bastille de Saint-Loup, semblables à une houle de fer.

lY

Ml» pfetnière vengeance de 'Frêaltm.

De la place où elle se trouvait, Jehanne voyait admirablement le lieu du combat et pouvait même distinguer les détails de cette lutte.

Elle avait donc vu les Français sortir d'Orléans, laisser bonne garde aux portes refermées, faire leur jonction avec le connétable, comme nous l'avons dit dans le chapitre précédent, et livrer bravement l'assaut à la bastille de Saint-Loup. Ils avaient été rudement reçus , et jamais depuis le commencement du siège on n'avait vu un engagement si acharné.

Il y avait surtout une chose dont les assiégeants ne se rendaient pas compte ; c'était d'où pouvaient venir ces pierres gigantesques qui les écrasaient , et quelle main pou\ait faire mouvoir ces pierres. Ils apercevaient bien sur le sommet de la bastille un géant dont l'armure brillait étrangement aux premiers rayons du jour, et qui, levant au-dcjsus de sa télé des quartiers

énormes de roc, les précipitait sur eux ; mais il fallait une force telle pour faire ce que faisait cet homme, qu'ils croyaient qu'ils étaient les jouets d'une hallucination, et que la frayeur doublait la réalité des objets et des êtres.

Mais Jehanne aussi voyait ce défenseur invincible qui à lui seul eût protégé la bastille, et elle avait reconnu Tristan.

Mais Olivier aussi voyait cet ennemi redoutable, et il avait reconnu son écuyer.

Mais Etienne voyait cet assiégé terrible, et il avait reconnu le compagnon de Talbot; aussi les trois spectateurs étaient-ils agités d'un sentiment unanime au sujet de cet homme.

— C'est lui, murmura Olivier, pâle et les dents contractées par la colère. Oh ! Jehanne, quittons cet hôtel et marchons contre cette bastille, car il faut que je tue ce traître, qui a dormi sous mon toit , et qui vend sa patrie comme Judas a vendu son Dieu.

— Est-ce que nous n'allons pas nous mêler un peu à tous ces braves gens?

disait Élienrje. Je ne sais pourquoi j'ai l'idée que je tuerai ce grand diable d'Anglais qui joue avec les rochers comme un Tilan.

Jehanne regarda Etienne avec attindrissoment, mais elle seule, avant le pressentiment de l'avenir, eût pu dire pourquoi elle le regardait ainsi.

— En effet, voilà assez de sang répandu,

dit Jelianne; Etienne, faites seller mon cheval ; Olivier , allez me chercher ma bannière ; dans dix minutes, on va avoir besoin de moi, et voyez plutôt si je me trompe, voici les Français qui reculent.

Elle disait vrai. Toutes les forces des Anglais, concentrées sur un seul point, avaient , protégées encore par la position , repoussé les assiégeants qui, fuyant pour la plupart, appelaient : «Jehanne! Jehanne!» sans que la voix de leurs chefs put les ramener.

Jehanne , restée seule , s'agenouilla , adressa une prière à Dieu ; puis elle embrassa Haumette qui dormait toujours , et elle descendit dans la cour de son hôtel. Alors, malgré le poids de ses armes, sautant sur son cheval comme aurait pu le faire un cavalier consommé, elle cria à Etienne et à Olivier :

— Suivez-moi !

Elle piqua des deux, et, traversant les rues d'Orléans au galop, elle arriva aux portes qu'on avait défendu de lui ouvrir.

— Au nom de Notre-Seigneur, ouvrez-moi ces portes! cria Jehanne.

— Non, lui répondirent les gardiens.

— Malheur à vous si vous ne les ouvrez pas, dit Jehanne, car elles s'ouvriront seules, et en s'ouvrant elles vous renvei'seront comme le tombeau du Christ, en s'ouvrant, a renversé ceux qui le gardaient.

Pcndanl ce temps, on entendait toujours les fuynrtis appelant :

— jehanue ! Jehanne !

— EntenJez-vous? reprit la jeune fille, on m'appelle. Ouvrez-moi.

— Non ! non ! répétèrent les soldats , c'est l'ordre de notre siie Dunois.

— Passade alors! cria Jehanne en lançant son cheval à travers les soldats étonnés, et mort à qui m'arrête !

Et, prenant à la main sa petite hache, Jehanne creusa cette masse de fer comme une barque creuse l'Océan; puis, frappant la porte d'un coup léger, elle l'ouvrit comme l'ange de Dieu ouvrii-alcs tombeaux les plus épais au jour du jugement dernier.

Les soldats, épouvantés, tombèrent à genoux; puis, se relevant, ils saisirent leurs armes et se mirent à la suite de Jehanne en criant :

■ — Miracle! miracle! A l'assaut!

Alors les fuyards, ranimés par la vue de la Pucelle qu'ils appelaient, rebroussèrent chemin comme un torrent qui remonte, et, se retournant contre les Anglais qui, sûrs de la victoire, avaient fait une sortie et les poursuivaient, ils revinrent au condjat plus acharnés que jamais. Dunois, la Ilire, Xaintrailles, le sii"e de Camaches, le sire de Graville, le maréchal de Houssac , couveris de sang et de poussière, frappaient sans se lasser, décirhVs à se faire tuer '■.an'^ reculer 5. 4

d'une semelle, quand Jelianne, ariivanl à eux, leur dit :

— Ah ! méchants compagnons, qui combattez sans moi ; Dieu va vaincre sans vous.

Et, disant cela. Jchanne se j)récipitait en levant sa bannière au milieu des rangs anglais, qui se courbaient sous son passage comme les blés sous le vent, tandis qu'autour d'elle tous les soldats, qui avaient repris courage, semblables à des moissonneurs pressés , fauchaient tous ces épis humains.

La mé!ée fut effrayante , mais l'étendard de Jehanne. qui flollait au-dessus de toutes les tètes, avait produit un effet magique. Depuis qu'elle avait fait son appaiition, pas un Français n'était tombé, tandis que les Anglais tombaient au moindre coup, comme des hommes frappés d'ivresse et de folie. Les poursuivants étaient poursuivis à leur tour, et, se sauvant devant la vierge vengeresse, ils coururent chercher un nouveau refuge dans la bastille qu'ils venaient de quitter.

Arrivée là, Jehanne ordonna une halle, et dicla à Etienne une lettre conçue en ces ternies :

« .Au nom de Dieu, je vous dis que vous avez loît (le combatire. car le plaisir de >'!)lie-Seigneur esl (jue vcius leviez le siège, et que vous vous en alliez. Ecoutez donc le conseil que je vous donne, parlez ; car si

nous livrons un second assaut, nous ne ferons ni grâce ni merci. '•

ElJclianneayîtnt fail attacher celte lettre au bout d'une flèche, elle ordonna à Olivier, l'archer merveilleux , de la lancer dans les retranchements ennemis . tandis qu'elle criait à Gladesdale et à Talbot :

— Lisez.

Mais les chefs anglais jetèrent la lettre sans la lire, et, s'avançant sur les murailles de la bastille, ils crièrent à Jehanne :

— Va-l'en, ribaude ; va-t'en, sorcière ; va-t'en, gardeuse de vaches !

Et en même temi)s une pluie de flèches se buttaient contre les armures françaises, tandis que Tristan, revenu à son poste, ébranlait des pans de muraille et recommençait sa défense titanique.

Tous les chefs français s'étaient franchement ralliés à Jehanne et lui obéissaient comme de simples soldats, se pressant autour d'elle pour la voir et pour la défendre.

— Gentil duc, cria Jehanne au duc d'Alençon, qui, dans son ardeur, s'éloignait d'elle, revenez auprès de moi. J'ai promis à la dame d'Alençon de vous ramener à elle sain et sauf, et si dans deux minutes vous n'êtes à mon côté, vous me ferez manquer à ma parole.

Comme elle parlait, un pan de muraille se détacha de la bastille et tomba à la place que venait de quitter le duc ; luais le i>ire

du Lude, qui n'avait tenu compte du conseil donné par la jeune iille, n'avait pas quille cette place, si !)ien qu'il fut (ué, comme Jebanne l'avait prédit la veille , mais il ne mourut point sans avoir la force do dire :

— Jehanne, je meurs en état de grâce; je me suis confessé ce malin.

— En avant ! cria Jehanne ; en avant ! Dieu nous précède, et je viens d'avoir des nouvelles de Nôtre-Seigneur.

En un instant, la déroute fut dans la bastille. Il y eut un Anglais qui cria que deux anges coml)allaient au-dessus de Jehanne pour les Français. C'en fut assez pour désespérer les autres, qui se mirent à fuir parles portes de derrière.

Tristan seul tenait bon. Il ne voulait pas abandonner la bastille , et la démolissait pierre à pierre ; il tint quelques instants les assiégeants en échec, mais il ne pouvait rien contre la volonté de Dieu, et Jehanne ordonna qu'on mit le feu à la bastille, qui s'embrasa bientôt. Au milieu des flammes, de la fumée et du craquement des poutres , on distinguait le colosse ennemi, à côté duquel se tenait le Sarrasin impassible.

— Que ces flammes soient pour toi les flanunes de l'enfer ! dit Jehanne. Meurs sans repentir et sans pardon.

La baslille s'écroula et Tristan disparut dans les décombres au milieu des cris de

victoire des Français ; mais tout à coup de ces ruines fumantes on vit sortir un cavalier monté sur un clieval noir, suivi de deux chiens et fuyant dans la plaine.

Ce cavalier, c'élait Trislan qui, se sauvant, jetait encore un cri de défi à Jehanne.

— A nous deux alors ! cria Olivier.

Et partant au galop , il se mit , plein de haine et de colère, à la poui-snile de Tristan, en lui criant de toutes ses forces :

— Attends-moi, traître. Je suis Olivier de Karnac.

— Mon frère, lit Tristan avec un ricanement sauvage. Satan soit loué! nous allons donc en finir avec celui-là.

Tristan arrêta Jîaal, se retourna, et se prépara à cond)attre son ennemi.

An même moment, Élienne partait à fond de train en criant aussi :

— Attends-moi , l'iiomme rouge ! C'est moi, Etienne Chevalier, l'ambassadeur de Jehanne. celui qu'on veut pendre et qu'on ne pend pas !

— Etienne, Etienne! dit Jehanne, venez

Mais le jeune homme n'entendait pins la voix de Jehanne. et celle-ci s'yrrètant essuya deux larmes en disant ces seuls mots :

— Pauvre enfant!

Les Anglais s'étaient réfugiés dans la bastille Sainl-Fiaiirent, latpielle, ontourée d'un

large fossé, avait élé faite avec une église dont on avait utilisé les épaisses murailles et dans les clochers de laquelle on avait pratiqué des moyens de défense. En un instant, les Anglais, sous le commandement do Talbot et de Gladesdale, y prirent position et attendirent qu'il plût à Jelianne de venir les attaquer.

31ais Jehanne avait ordonné une halte pour que ses gens pussent reprendre haleine, et elle ct;iil toute au combat (|ui allait avoir lieu entre Trislan, Olivier et Etienne.

Alors le sire de Gamaches s'approcha d'elle, et mettant un genou en terre, il lui dit:

— Jehanne, pardonnez-moi d'avoir douté de vous l'autre jour. A partir d'aujourd'hui, je serai le plus humble de vos soldats, car vous êtes le plus grand de nous tous.

Gilles de Retz s'approcha à son tour et dit à Jehanne, en s'agenouiilant , comme avait fait le sire de Gamaches :

— Jehanne, je suis un grand coupable, vous seule et Dieu le savez; peut-être un jour les hommes le sauront-ils, et aurai-je à répondre à leur justice. Jehanne, quand vous prierez, priez pour moi, et je vous jure que dici à l'heure de ma mort, je ne ferai rien (jui puisse offenser Dieu.

— C'est bien, inessire, répliqua Jehanne, Dieu verrii votre repentir, el il vous par- (huMK'ia. je l'espère.

— Et moi, fil le connétable de Richeinont en s'appi'ochant de la jeune fille, rt moi , Jehanne, sur ijui doit retomber le sang versé ce matin, puisque c'est mon ambitieuse vanité qui a fait livrer le combat plus tôt que vous ne le vouliez, je viens vous dire qu<! vous êtes une sainte fille, et i\ue tout frère que je suis du duc régnant, que tout connétable de France que je suis, je vous obéirai à l'avenir et tirerai l'épée contre quiconque ne vous obéira pas comme moi. Ordonnez donc, Jehanne, tout ce qu'il ^ ous plaira ordonner.

— Merci, monseigneur, fit Jehanne ; le roi m'avait dit que vous n'étiez pas un véritable ami, et j'avais cru le roi. La première chose que je lui dii'ai à Reims, quand je l'y mènerai sacrer, ce sera qu'il s'est trompé sur voire compte ; et s'il m'accorde une grâce, je lui demanderai sa reconnaissance et son amitié pour vous. Et maintenant , monseigneur, allons au secours de ces deux enfants, dont l'un est de vos sujets les plus lidcles et les plus ilévoués.

Et Jehanne. mettant son cheval au galop, partit [)our rejoindre Olivier, accompagnée seulement de (pielques hommes. Mais si rapide que fût le cheval de Jehanne , il devait s'écouler un temps assez long avant qu'elle fût rendue sur le lien du combat, car Raal avait de; boiin.s jaud.tes, et Tristan, <|ui ne savait pas devoir être rejoint par

Olivier, avait enfoncé ses éperons clans le ventre de son cheval pour atteindre au plus tôt ses compagnons.

La lutte s'était donc engagée pendant que le sire de Gamaches , Gilles de Relz et le connétable étaient venus faire leur soumission à Jehanne.

— Enfin, s'était écrié Tristan en voyant Olivier tirer sa masse d'armes et en tirant sa large épée, Gain va donc tuer Abel.

— Tu n'es même pas Ciiïn, maudit! avait répondu Olivier, car tu n'es pas mon frère.

— Si tu retournes jamais au château de Karnac, ce qui ra'élonnerait bien, demande à la noble mère, à ta sainte mère, si elle n'a jamais eu qu'un fils, et alors elle te dira que si je n'ai pas le même nom que toi, j'ai le même sang; et elle te demandera pardon d'avoir trompé ton père, le vaillant chevalier.

— Tu mens ! s'écria Olivier en pâlissant devant cette injure jetée à sa mère.

— Tu vas mourir, Olivier; je suis rhommc de la prophétie. J'ai levé la pierre du tombeau, j'ai sauvé le Sariasin.

— Tu mens ! répéta Olivier, mais en reculant malgré lui,

— Allons, beau seigneur, bel enfant légitime, beau rejeton aine, approche donc et que l'on voie un i)eu à qui de nous deux notre mère a donné le plus de cœur, notre chère mère la comtesse de Karnac.

— Tu mens! fit une troisième fois Olivier.

ma mère est une sainte femme , et c'est au nom de son honneur outragé que je vais te tuer comme un chien.

Trislan répondit à cette menace par un ricanement de défi ; mais au même moment Olivier faisait faire à son cheval un bond de six pieds et assenait sur le casque de Trislan nu coup de hache d'ai'mes avec une vigueur qu'on eût crue impossible à ce bras d'enfant. Le casque de Tristan rendit un son rauque, mais le cavalier ne broncha point , et. se penchant sur le cou de Caal , avec une adresse et une agilité merveilleuses, il porta un coup de sa large épée au défaut de la cuirassede son adversaire; celuici chancela sur ses éiriers , mais la pointe de l'épée de Trislan s'était brisée sur la médaille que Jehanne avaitdonnée à Olivier.

— Ah! des talismans! hurla Trislan; moi aiissi j'en ai, et de meilleurs que les liens.

Et jetant son épée. il saisit, sans descendre de cheval. Olivier à bras-le-corps et le serra si vigoureusement que l'arnuire du jeune honune se bossela sous celle pression, tandis qu'Olivier, saisissant son frère à la goige, lui repoussait la tête et le frappait de sa hache au milieu de la poitrine. Les chevaux s'étaient uiis de la partie, el, dans le tourbillon de poussière qu'ils soulevaient sous leurs pas , l'un mordait l'autre au poitrail, tandis que celui-ci, se cabrant, frajipait l'air de ses pieds.

— Tenez ferme, mes.^ire , me voilà ! cria an milieu de tout cela une jeune voix,

— A moi. Tlior! à moi. Brenda ! cria Trisîan en voyant Élienne.

Et montrant le jeune homme à ses deux chiens, d'un geste il les lança sur lui.

Etienne s'attendait à combattre un homme et non des chiens.

— Ah ! les vilaines bétes ! dit-il en riant <|uand il vit Thor et Brenda courir sur lui, et en faisant sauter son cheval par-dessus les deux molosses.

Mais ceux-ci étaient de rudes jouteurs.

et le pauvre enfant ne savait pas à (|ui il avait affaire. Pendant qu'Olivier et Trist^in se tenaient, s'enlaçaient, se pressaient l'un contre l'autre comme deux lions, Thor et Jîrenda se jetaient au poitrail du cheval dÉlienne et mordaient l'animal de façon à lui faire pousser des hennissements de douleur. Ils se pendaient par la gueule à la blessure qu'ils lui faisaient, et ne présentant à l'épée d'Etienne qu'un dos bardé de fer, ils devenaient invulnéiabks. Le cheval perdait son sang, et s'affaissant sur ses jambes de derrière, il tomba, entraînant Élienne dans sa chute.

Le jeune homme n'eut pas le temps de se relever, les deux chiens lui sautèrent à la gorge. Il se débattit des pieds et des mains, mais inutilement, car il se brisait les doigts conli'c leurs caparaçons de fer. Alors il clen-

(lit les bras . murmura le mot : < Agnès! ;. laissa retomber sa tète sur le sol et se laissa faire.

— Et d'un ! cria Tristan avec un éclat de joie. Bravo, Thor ! Bravo . Brenda !

Olivier se retourna pour voir ce qui s'était passé, et Tristan, profilant de ce mouvement, sauta comme un chat-tigre de son cheval à terre, se pendant du même coup aux épaules d'Olivier, et roulant avec le jeune homme jusqu'à l'endroit où les deux chiens achevaient Èlienue. Alors il mit son genou sur la poitrine du comte, et le maintenant ainsi, il détacha la courroie qui liait son épéc à son flanc, la serra autour du cou de l'enfant mouianl. la passa dans les colliers des deux chiens en l'y consolidant par un nœud, et en criant :

— Allez!

Les farouches animaux partirent alors, traînant derrière eux le cadavre d'Élienne et déchirant son beau corps aux pieires du chemin.

— El maintenant, à nous deux, continua Tristan en tirant son poignard et en se jetant de tout son long sur le corps de son frère comme pour l'étoutTer, en même temps qu'il lui ouvrirait la gorge.

Voilà où en était la lutte quand Jehanne arriva.

En la voyant paraître, Tristan abandonna Olivier et remonta prudennnent sur Baal.

— Ah ! méchant, ah ! lils de Satan, criait Jehanne qui avait tiré son épée et qui courait sur le meurtrier d'Etienne. Sauve-loi si tu ne veux rendre à Dieu ton âme maudite.

Tristan souffla dans son cor , car il avait compris instinctivement qu'il n'allait pas avoir assez de son courage, et il évoquait une force supérieure.

— Tu appelleras en vain ton démon , lui dit Jehanne qui l'avait vu porter le cor à sa bouche, ton démon est un lâche qui ne paraîtra pas devant moi.

— C'est ce que nous allons voir, reprit Tristan.

Et il souffla de nouveau dans son cor; mais, comme l'avait dit Jehanne, le Sarrasin ne parut point.

Tristan pâlit.

Au même moment la vierge s'avançail sur son ennemi , et elle s'apprêtait à le frapper de son épée ; mais avant qu'elle eût pu le toucher, Baal épouvanté s'était mis à reculer devant elle, et Trisian frappait en vain l'air de sa large épée. Il était plus blême qu'un mort, sous sa visière baissée , car quelques efforts qu'il fit pour maintenir son clKnal, l'animal hennissant et couvert de sueur reculait toujours.

— Va-t'en, maudit ! criait Jehanne en le poursuivant et en appelant à elle la troupe de ses compagnons.

Pendant ce temps Olivier s'était relevé sans blessure, et il avait voulu poursuivre Tristan à son tour, mais Jehanne lui avait dit:

— Olivier , Dieu ne veut pas que vous combattiez cet homme ; et c'est à d'autres qu'à vous qu'il laisse le soin de son châtiment. Portez ma bannière et suivez-moi.

Jehanne avait donc continué de poursuivre Tristan jusqu'à la bastille, où les Anglais venaient de se réfugier, et sans pouvoir l'atteindre tant la fuite de Baal était rapide. Arrivée là, elle vit le sombre combattant disparaître dans l'épaisseur de la muraille, et reparaître un instant après, chargé d'un fardeau, dans un des clochers de la forteresse, qui, connue nous l'avons dit, avait été autrefois une église.

Ce fardeau , c'était le cadavre d'Élienne.

Tristan se pencha en dehors de l'ouver- (ure du clocher en consolidant une poutre qu'un charpentier poitait derrière lui, et suspendit en l'air le corps du pauvre enfant.

— Maître Jean, cria Jehaiine en voyant cela et en entendant le rire dont Tristan accompagnait cette pendaison, niaitre Jean, faites-nous une brèche à cette bastille ; il f;ut que nous y entrions avant une heure.

Maître Jean fît avancer Riflard, S2l fameuse coulevrine, et le premier mur de l'église comnu nça à se trouer avec une régularité parfaite.

A. peine le trou offrait-il passage pour un homme, que Jehanne cria :

— A l'assaut !

— Mais la brèche n'est point assez large, lui dit le duc d'Alençon, et ne vous semblel-il pas que nous devrions attendre encore?

— N'aie aucun doute, gentil duc. reprit Jehanne; as-tu peur?etn'ai-je point promis à ta fenuue de le ramener sain et sauf?

~ Oui.

— Eh bien , ne crains rien alors, et suismoi.

Et Jehanne, sautant la première dans le fossé qui bordait la bastille , y ramassa une échelle qu'elle y avait fait jeter, et l'appuyant contre le mur, elle monta à l'assaut en criant :

— En avant !

Tous ceux qui la suivaient s'égrenèrent alors à grands cris dans le fossé et commencèrent l'escalade.

Mais si l'attaque était rude, la défense était opiniâtre. Les Anglais avaient eu le temps de reprendre courage et ils nous repoussaient vaillamment. Tristan , que sa première défiiile n'avait fait qu'irriter, versait de l'huile boirillante et du plomb fondu sur les assaillants, et recommençant sa stratégie première, faisait choir des pans entiers de muraille sur les Français.

Cependant, Jehanne avançait toujours , et elle mettait le pied sur le premier rempart, quand Tiislan, qui ne la quittait pas des yeux, lui cria :

— A nous deux, maintenant !

Et illui lança de toute sa force une énorme pierre qui se brisa sur son casque, mais sous le choc de laquelle elle roula dans le fossé.

Deux cris immenses accompagnèrent cette chute.

L'un, cri de victoire, qui sortait des poitrines anglaises; l'autre, cri d'épouvante, et (|ui était poussé par les com])agnons de Jehanne.

Les assiégés redoublèrent alors de rage et d'injures, et les Français comnjencèrent à reculer , convaincus que Dieu n'était plus pour eux, puis(iu'il avait laissé tuer Jehanne.

Collo-ci n'élaît point morlc cependant ; mais la chute qu'elle venait de faire était telle qu'elle ne pouvait se relever. Elle vit l'effet que produisait sa disparition , et elle comprit que l'absence de sa Ijanniére, c'était la défaite pour les Français.

— Prenez mon étendard, dit -elle alors à Olivier, montez à l'assaut en le faisant flotter au-dessus de votre tête; on croira que c'est moi qui le porte, et l'on vous suivra.

Olivier obéit. En un instant, les Français avaient repris confiance et couvraient les remparts de la bastille, tandis que Jehanne, qui était parvenue à se jelevcr , y faisait son entrée par la brèche de maître Jean.

Une fois maîtres de la bastille, les Français en gardèrent toutes les issues, tuèrent tous ceux qui s'y trouvaient , jetant les cadavres par-dessus les murs, et en jetant une telle quantité qu'en quelques instants le fossé s'en trouva comblé.

Quant à Tristan, il avait disparu avec Gladesdale, et Jehanne l'aperçut qui traversait le pont qui rejoignait la rive à la bastille Saint-Laurent.

— Remercions Dieu de cette victoire, ditelle.

Et, du geste , elle ordonna à tous ses soldats couverts de sang et de poussière de s'agenouiller dans une commune prière.

'l'ous obéirent, et un chant de reconnaissance monta vers le ciel.

— El maink-nant , Olivier, liil Jclianne au jeune comle, détachez le corps d'Etienne afin que nous puissions lui donner une sopullure digne de lui.

Olivier remplit ce [deux devoir, et prenant dans ses l)ras le corps froid du bel enfant, il le déposa sur le rempart et i'em- Inas^a en pleurant sur le front.

— Doux ami, lui dit-il , si gai , si insoucieux, si charmant, cœur si tendre, esprit si fertile, je te vengerai, je le le jure sur le saint nom de ma mère cl sur l'amour do mon Alix.

Puis Olisicr lava le visage du mort, el sous la poussière et le sang qui le couvraient, il retrouva ce sourire jeune el franc qui, du vivant dÉlienne, illuminait son visage.

Oiiviir se retourna en essuyant ses} eux. et il vit Jeliannc qui l'avait rejoint et qui pleurait aussi.

— Pauvre Ilaumelte ! disait-elle; comme elle va souffiir!

En ce moment Olivier vit» une pelile chaîne d'or passée autour du cou du jeune homme. Il tira à lui celle chaîne, au bout de laquelle il trouva un médaillon renfermant un portiait de femme. Autour de ce portrait, deux vers étaient peints en émail l)i« Il sur l'or, et ces deux vers élaieiil :

Aj,'iiés (!(! Uclie Agiit'-s ,i;ui-(icr;i le renom, ïiiul <]iie (le la lie.iulc beuulc sera le iiuiii.

— II m'avait bien dit qu'il ne pouvait pas iiimcr Haiimelte, fil Jehanne quand Olivier lui eut lu ces deux vers, selon le désir qu'elle en avait exprimé. Savez-vons quelle est celte Agnès dont voici l'image ?

— Oui. Jehanne. je la connais.

— Alors, vous lui remettrez ce médaillon, et lui direz comment est morl celui qui le portait. Mais vous ne direz cela qu'à elle, car il faut que la fille de mailre Boucher ignore toujours qu'Élienne aimait une autre femme qu'elle.

— Que vous êtes bonne , Jehanne , et comme vous trouvez le moyen de laisser le bien partout où vous passez !

— Voici la nuit qui vient, reprit Jehanne, rentrons à la ville; il est temps. Demain nous en finirons avec ces Anglais; puis nous nous meltrons en loule, car il ne nous restera plus que Jargeau ei Palay à prendre, et le Dauphin pourra être sacré. Hélas! continua Jehanne en essuyant deux larmes qu'elle ne ppt retenir, c'est demain que je serai blessée , c'est demain qu'il sortira du sang de mon corps , comme il en est sorti du corps de cet enfant !

— Vous avez donc peur de cette blessure, Jehanne?

— Oui. fit-elle en regardant Olivier avec une charmante fiauchlse, oui. j'ai peur de bouillir comuKi j'ai souffert tout à l'heure.

— Soyez tranquille, Jehanne, je serai

attppèt» de vous, devant vous mèuH", ri Dieu peniicttia qiio je n'çoive !« coiip qtii vous sera d«\slui«.

— ÎVon, Olivier, vous ne serez pas auprès de moi demain.

— Et pourquoi?

— Parce que vous serez occupé à remplir la mission dont je vais vous charger, et que je veux vous conserver à voire belle fiancée, comme j'ai promis de conserver le duc d'Alençon à sa femme.

— Ordonnez, Jehanne, j'obéirai.

— Vous partirez demain après que nous aurons pris la bastille tles Tournelles, parce quil y aura pour vous gloire et honneur à assister à celte prise. C'est là que vous serez fait chevalier, messire.

— El de la main de qui?

— De la main d'un noble et vaillant Anglais qui ne se doule guère à celte heure qu'il sera notre prisonnier demain, de la main du comte de SulTolk.

— Dites-vous vrai, Jehanne? fît Olivier avec joie.

— Vous le verrez. Les Tournelles prises, vous parlirez pour Tours, où le roi doit être. Vous lui direz qu'il se tienne prêt à se rendre à Reims, parce que la volonlé de Dieu est qu'il soit sacré au plus vite, et que je retourne auprès de ma mère au |»Uis tôt. Je vous envoie à l'avance au Dauphin , parce (pie je sais que tous nos capitaines et

lous les conseillers vont encore s'opposer à mon avis ; ils semblent avoir reçu mission de s'opposer à ce que je veux; mais ce que je veux sera.

— Ne m'avez-vous pas tlit , Jelianne , (ju'il vous restait encore Jargeau et Palay à })rendre?

— Oui. mais ces deux citadelles seront prises en un instant, et il faut qu'il n'y ait pas de temps perdu. Pendant que je prendrai cette place, le roi convoquera les seigneurs de son royaume qui n'ont pas encore répondu à son appel, et nous n'aurons plus q*rà nous mettre en chemin pour Reims.

Ce voyage achèvera de chasser les Anglais, car ils fuiront devant nous sans que nous ayons même besoin de lancer un Irait.

— Il sera fait comme vous le voulez , Jelianne ; je partirai demain.

— >lain tenant, je vous le répète, rentrons dans la ville et emportons ce pauvre corps.

Jehanne redescendit au milieu des soldats et des chefs qui s'emparaient de tout le butin que l'ennemi avait laissé.

— Est-ce là une bonne besogne? leur demanda -l- elle gaiement.

— Oui, Jehanne. et hardiment faite.

— Ave/.-vous tout piis?

— Tout.

— Il ne reste j»lus (pu' les murs?

— .Vbsohiment.

— Parlous alors.

- Go —

— Faut-il laisser garnison? lui demanda la Ilire.

— Il faut laisser le feu , c'est bien assez, ré|)ondit Jehanne.

L'ne heure après il faisait nuit complète, et les Français rentraient à Orléans, éclairés des rouges reflets de l'incendie de Saint- Laurent et accueillis par les applaudissements des Orléanais accourus sur les remparts.

La première personne que Jehanne trouva à la porte de la ville fut Haumctle.

La jeune fille se jeta dans les bras de Jelianue.

— Chère Jehanne, lui dit-elle, j'ai dormi tout le jour, mais je me suis réveillée en suisaut comme touchée par un malheur.

Il ne vous est rien arrivé, Jehanne?

— Rien, mon enfant.

— Vous paraissez triste , cependant , au milieu de la joie de tous.

— Où est votre père, Ilaumette?

— Il est chez lui, il vous attend. Pourquoi celte question ?

— Allez le rejoindre, enfant, je vous dirai plus lard la cause de ma tristesse.

Et Jehanne s'efforçait d'éloigner Haumelte ; mais celle-ci , lout inquiète , jetait les yeux autour d'elle et ne s'éloignait pas.

Tout à coup, elle poussa un cri et lond)a évanouie dans les bras de Jehanne.

Klle venait de reconuailre , porté par

quatre arcliers. le cadavre de celui qaj'elle

aimait.

VT

Ifieti le reut.

Le lendemain on enterra Etienne.

Ce fut par une éclatanle uialinée de juin que celle triste et touchante céiéujonie eut lieu.

Ilauniotte, revenue à elle, axait passé toule la nuit assise par terre dans la chani- Itre où l'on avait déposé le njort. la (êle appuvée sur le lit où il rejjosait el li-nant une de ses mains dans les siennes.

Deux ou (rois fois Jehanne élait entrée dans c^'tle chaïuhre. Alors Haunielte avait retourné la léte, lui avait souri d'un de ces sourires dans lesquels filtre l'ànu; tout entière ; puis elle avait repris sa pose accoutumée sans diic une parole.

Quand le malin ou déposa Etienne dans son cercueil, llaumeltc cou\rit de lleuis et de larint's le corps du ht-l cnlaul ; puis elle

coupa ses grands dievoux l)londs et los déposa, connue un palpable rayon de soleil, dans ce eolTre qui .'lilait enfermer pour réltrnité celui dont elle avait fait l'espoir de sa vie.

Lorsqu'on eut emporlé le mort, lïaunictîc s'assit dans ia chambre où elle avait passé la luiit. les mains jointes entre ses genoux, la tète inclinée vers sa poitrine, les yeux fixes et sans regard, et deux grosses larmes qui contenaient un monde de douleuis apparurent à ses blanches paupières.

Jehanne avait tout raconté au trésorier, et celui-ci, qui avait compris l'amour ((ue la jeune fille avait pour Etienne vivant, avait respecté la piété qu'elle conservait pour Éiienne mort.

Ce fut sur la colline prochaine, dans un endroit que le soleil visite en se levant, que furent déposés les restes de l'amant mystérieux d'Agnès.

A parlir de ce jour, Haumelle apprit le chenu'n qui menait à cette colline, car t )us les matins elle alla juier sur le tertre vert qui indi(piait une tombe.

Puis Jehanne, fout émue encore de ce qui venait de se passer, endossa de nouveau son armure, et après avoir prié Dieu de ne la point faire trop souffrir de la blessure qu'elle allait recevoir, elle pailit pour assiéger la bastille des Tournelles.

Tout se j)assa couinie elle l'avait piédit.

Elle reçut un trait dans l'épaule , et ce fut Trislan qui lança ce trait.

Dieu voulait, sans doute, éprouver la jeune fille parcelle blessure; mais Dieu dul élre content car Jehanne, tout en perdant son sang, ne cessa de l'invoquer.

On l'emporta à une centaine de nas du boulevard, où elle avait essaye varriement de remonter à cheval, et là on la désarma. Jehanne porta la main au carreau qui l'avait blessée, et s'aperçut seulement à celle heure qu'il sortait d'un derai-pied par derrière. Alors la femme succéda à la guerrière, la faiblesse à la force. Jehanne eul peur et se mit à pleurer ; mais tout à coup ses larmes s'arrélèrenl. elle leva les yeux au ciel, ses yeux prirent une expression i-adieuse, et ses lèvies nuirnuirèrent quelques paroles que personne ne comprit. C'étaient ses saintes qui lui apparaissaient et la venaient consoler.

A>issil6t la vision évanouie, Jehanne se sentit de nouveau forte et confiante; elle prit le carreau à pleines mains et l'arracha elle-même de sa plaie.

Cependant, elle soulïrait toujours.

Alors, un homme s'approcha d'elle et lui offrit de charjner sa douleur par des paroles magiques.

Jehanne se recula avec effroi, car dans cet honune elle venait de reconnaître Tristan.

— Va-l'en, lui dit-elle, tu sais bien que j'aimerais mieux mourir que d'offenser ainsi Dieu. Contente-toi de mon corps, maudit ! Car, je le le jure, quoi que tu fasses, tu n'auras jamais mon àme.

Tristan disparut en rugissant.

Tendant ce temps, le combat avait continué, et comme cela arrivait toujours quand Jehanne n'était plus là, les Français reculaient. Alors Dunois arriva près d'elle, et lui dit que la retraite était ordonnée; qu'il fallait qu'elle songeât à se retirer. Tous les autres capitaines arrivèrent ; alors Jehanne leur dit :

— A vez-vous de bons éperons , messires ?

— Oui, réj)ondirent-ils.

— Et de bons chevaux?

— Oui.

— Alors à cheval !

— Et pourquoi ces questions? demanda le sire de Gamaches. Allons-nous donc avoir longtemps à fuir?

— Fuir! s'écria-t-elle; est-ce que les soldats de Dieu fuient, messirc? Non, je demande si vous avez de bons éperons et de bons chevaux, non pas pour fuir vousmêmes, mais pour poursuivre ceux qui fuiront. En avant, houmies d'armes, en avant ! Et vous, Olivier , continua Jehanne; en se tournant vers le jeune comte de Karnac, rappelez-vous que vous devez être chevalier avant d'aller trouver le roi.

Les ToiirneUi?s étaient une formidable bastille posée sur un pont au milieu île la rivi(-'re. et d'autant plus formidable que du (6té par où attaquait Jehaiine le pont était rompu, tandis que de l'autre il était tout entier; si bien que les Anglais pouvaient, sans élre intjuiétés, recevoir secours et renforts.

Jehanne fit jeter une large poutre sur le pont brisé, et s'élançant la première sur le chemin mouvant, elle cria :

— Amorl.à mort, les Anglais!

Une demi-heure après, les Tournelles étaient prises; Gladesdale était tué. la rivière était pleine de morts, et les Français poursuivaient à fond de train les fuyards dans ia campagne.

Parmi ceux-ci était le comte de Suffolk, qui venait de voir périr son frère, Alexandre de Poole; et celui qui le poursuivait sans savoir qui il était, mais reconnaissant à son armure qu'il avait affaire à un puissant seigneur, c'élail Olivier de Karnac.

— Rendez-vous! rendez-vous î lui criait Olivier.

Suffolk, se voyant serré de trop près, s'arrêta, et se tournant vers Olisicr, il lui dit en le\ant la visière de son cas(|ue et en se faisant reconnaître :

— Étes-vous gentilhomme?

— Je le suis, répondit Olivier.

— Étes-vous chevalier?

— No.n, mais je veux l'être.

— Eh bien, sur mon àme, fil le ewnte, vous le serez, et de ma main, encore. A genoux, messire.

Olivier s'agenouilla au milieu delà campagne ; le comie lui donna alors sur l'épaule trois coups du plat de son épée en lui disant :

— Au nom de Dieu et de saint George, je te fais chevalier !

Olivier revint tout joyeux à Orléans, où Jehanne était rentrée avec ses troupes, après avoir mis le feu aux Tournellcs, et, remettant son prisonnier enlre les mains de la jeune fille :

— Merci, Jehanne, lui dit-il, c'est à vous que je dois mes éperons.

— Maintenant, messire, vous savez ce qu'il vous reste à faire. Ne perdez donc j»as de temps et rendez vous le plus tôt possible auprès du roi. Pendant ce temps, nous prendrons, comme je vous l'ai dit, JargeaM et Palay. Le loi se mettra en loute; je le joindrai à (iien et le mèneiai tout de suite à Reims. Dites-lui bien cela, messire, et qu'il n'hésite pas.

Olivier partit le jour même avec une petite escorte, et après avoir envoyé à sa mère le récit de ce qui s'était passé, il lui fit un rapport dans lequel il omit volontairement sa lutte avec, Tristan et les étranges paroles ({ui avaieiit accompagné celte liille.

Jehanne avait raison d'agir et de parler comme elle venait de le faire. Il n'y avait pas de temps à perdre en elîet, et il fallait que le roi profitât au plus tôt et de l'embarras où se trouvaient ses ennemis et de l'enthousiasme de son peuple.

Les bords de la Loire étaient complètement balayés. Le seul nom de Jehanne faisait fuir tout ce qui portait une armure anglaise. Chose étrange! Tandis que dans sa propre armée, ainsi (jue nous l'avons vu, Jehanne trouvait du doute et de l'opposition, dans l'armée ennemie nul ne doutait de la réalité de sa mission, et les soldais anglais, rien qu'à voir son étendard, fuyaient comme si Dieu lui-même eût marché conli-e eux.

Or les affaires de Bedfort et de Henri VI étaient en mauvais état. Paris était toujours aux Anglais ; mais tous ces Parisiens, ces Parisiensqiii ont toujours été les mêmes, c'est-àdire prêts à tout accepter au nom de leur tranquillité et de leur repos ; tous ces Parisiens, disons-nous, qui avaient un instant oubliéleurroi.qui avaient presque abdiqué h'ur nationalité, qui s'étaient faits Anglais en un mot, conmiençaient à se remuer dans leur hérésie, car le bruit des merveilles accomplies par Jehanne était arrivé jusqu'à eux. Or 1(^ siège d'Orléans et le courage des Orléanais leur faisaient honte. Ces braves gens (jui n'avaient pas, connue eux. l'hon-

neur d'être les habitants de la capitale de la France, et qui avaient tenu si obslinément pour Charles Yll, leur paraissaient bien autrement dignes qu'eux du nom de Français. Ils étaient donc jaloux de reconquérir l'honneur national.

Poui- obtenir le secours du duc de Bourgogne, pour lui faille donner les troupes et l'argent nécessaires à la domination de l'Angleterre à Paris, on l'avait nouinié commandant de la ville ; mais Philippe avait hâte de quitter ce pays de famine et de misère, de retourner en Flandre chercher sa troisième femme, et de se livrer là à toutes les joies d'un amour nouveau et à tous les plaisirs des fêtes longlemps interronqnies.

L'appui du duc manquait donc à Bedfort, couune la conliancc des Parisiens commençait à lui manquer.

D'un autre côté, 11 y avait pénurie complète dans les caisses anglaises. Bedfort ne pouvait plus payer son parlement, et celuici refusait de siéger pour rien. Décidément, le principe au nom duquel il combattait était faux et injuste; et Dieu, par la misère où il jetait les Anglais et par les secours miraculeux qu'il envoyait à la France, le manifestait plus que clairement.

.Souvent un pays épuisé, lassé par des guerres fréquentes, laisse lier sa volonté j)ar une usurpation quelconque; uuu's toi ou lard il loiiffit de sa faiblesse, il a honte

de sa soinmission, et secouant violeminent les lions qni le reliennont, comme Sparlaciis il se relève, une chaîne brisée d'une main, un poignard de l'autre, et nul. si fort qu'il soit, ne peut soutenir l'éclat de son regard ni lutter contre l'énergie de sa résolution.

C'est ce qui arrivait à la France. De tous côtés l'enlhousiasme se réveillait. Des centaines, des milliers d'hommes sortaient de terre, nouveaux soldats de Cadmus. et venaient entourer ce roi abandonné six mois auparavant dans son château de Chinon. Il aurait fallu qu'il fût sourd pour ne pas entendre, et aveugle pour ne pas voir. Mais, grâce à Dieu , il n'en était point ainsi, et le sang (jui coulait dans les veines du jeune roi élait un sang pur et vraiment royal. Charles devait se souvenir de se<> premières victoires, et il s'en souvint.

Il devint le faisceau où vinrent se réunir routes les branches éparsesde la nationalité française. Sans ce principe d'unité, le roi, c'en était fait du nom français, et la France s'en allait par morceaux, anglaise d'un côté, bourguignonne de l'autre. Charles VII n'était plus seulement un chef, il était devenu un centre.

Ce qu'il fallait avant tout, et Jehanne l'avait mieux compris que tous les conseillers du roi, c'était que Charles fût sacré. Vnc Uns sacré, il était roi moralement, et il

repreua'fct toute son influence. Henri VI n'était plus qu'un prétendant a])sur(lc, qu'un usurpateur au maillot, qu'un ridicule pastiche d'Edouard III. Le sacre fait, le mirade était accoîîipli, l'oint du Seigneur devenait le véritable chef de la nation, et rien ne pouvait plus lui faire obstacle.

C'était bien aussi l'opinion de Redfort. Il voulut donc faire sacrer son roi, à lui, avant que Charles Vïl eût le temps de se rendre à Reims, convaincu qu'il était de son côté, car il connaissait les superstitions du peuple, qne le peuple reconnaîtrait pour roi le premier dont le front serait touché de l'huile sainte.

Malheureusement pour lui, lîedfoit n'avait aucune ressource sous la main. Ses soldats étaient démoralisés. I! fît une dernière démarclîe aupiès de Philippe le Bon. Celui-ci consentit à venir répéler une dernière fois l'éternelle et insnpportable histoire de l'assassinat de son père sur le pont de Montereau. en continuant d'accuser Charles VU de ce meurtre; uiais le levier n'était plus assez fort pour soulever cette population contre son souverain légitime, et le duc de Bour^otïne fut accueilli dans ses plaintes comtue un acteur usé dans un mauvais rôle.

Cette dernière comédie coula cependant lu ville de Meaux, qu'on lui engagea en

échange do quelques mauvais soldais picards qu'il traînait à Paris.

Un dernier moyen restait à Bedforl.

Ce moyen, c'était l'assislance de N\'inchester . ce prêtre qui. pendant la minorité de Henri VI . régnait en Angleterre comme Bedfort à Paris. Le régent s'adressa donc à lui, car il était le plus riche des princes anglais, et l'un des plus grands hénéficiers du monde. Chargé par le pape d'une croisade contre les hussites de Bohème, Winchester avait une armée loule prête. Le pape lui avait donné de l'argent et des indulgences pour aller en Bohême; il se fit donner encore plus d'argent par l'Angleterre pour intervenir en France, et il se trouva de celle façon qu'il fut payé deux fois et qu'il eut une armée à sa disposition pour devenir roi de France, si tel était son plaisir, lorsqu'il serait venu au secours de Bedfort.

Il est vrai que, par celle combinaison politique, il se trouvait avoir trafiqué des croisés que lui avait fournis le pape.

Mais SVinchester n'y regardait pas de si près.

Sur ces enlrefailes, la nou\elle se répandit à Paris {{ue Jargeau et Palay étaient au pouvoir de Jehanne.

Olivier était arrivé à Tours.

ÏÏjc M'acfe.

La cour que le roi tenait à Tours était loin de ressembler à celle qu'il tenait à Chinou. Le luxe et les fêtes avaient succédé à la détresse et à l'abandon.

Dieu qui faisait pour ce roi des miracles à s'en reposer pendant des siècles, après lui avoir envoyé une sainte fille pour le défendre, lui avait donné un honnête homme pour l'aider.

Cet homme, c'était Jacques Cœur ; c'était le commerçant opulent dont les vaisseaux couvraient la Méditerranée et l'Océan, et qui s'était fait l'argentier du roi à condition de fournir l'argent.

Les choses étaient donc en fort bon état.

Cependant la Trémouille et sa femme étaient toujours auprès du roi comme ses deux âmes damnées, combatlant opiniàtrémcnl la double influence d'Agnès et de Marie d'Anjou, influences qui, nées de sources bien différentes, n'en étaient pas moins liées mystérieusement entre elles par le

lES (JLATr.E BESTAl'RATlOîiS. 3. t>

bien que la maîtresse et la reine voulaient l'une à l'amant dont elle était aimée, l'autre à l'époux qu'elle aimait.

Quant au roi. nature indolente et sensuelle que Dieu, dans ses desseins providentiels sur la royauté, refaisait roi presque malgré lui, il était arrivé à faire vivre ensemble tous les éléments nécessaires à son bonheur et qui, dans les conditions ordinaires de la vie, semblaient devoir être incompatibles les uns aux autres.

Ces éléments étaient sa maîtresse, sa femme et son fils.

Agnès aimait Charles, et son cœur plein d'amour pour le roi était plein de respect pour la reine. Marie d'Anjou n'en souffrait pas moins, et souvent le jeune prince, qui devait être plus (ard Louis XI, avait surpris sa mèie pleurant silencieusement dans l'ombre. Si jeune qu'il fût. l'enfant avait déjà dans la tète le germe de cette grande intelligence, de cette finesse vive, qui ont fait plus tard de lui une des plus curieuses et des plus étonnantes figures de la monarchie. Il avait donc deviné ce qui faisait couler les larmes maternelles, et de son amour filial un sentiment de haine profonde était né en lui pour Agnès Sorel. La maîtresse du roi le savait, el avec cette angélique douceur qui fait le caractère de sa vie, elle avait tenté mille fois déraillera elle ce jeune cœur rebelle ; mais ses tentatives étaient

restées sans résultai; et, malgré lui, l'enfant avait reporté sur son père un peu de la haine que lui inspirait Agnès. Celle-ci pleurait donc parfois sur les malheurs dont elle était la cause, mais elle ne se sentait pas la force d'abandonner le roi. Elle l'aimait trop. Puis, cet abandon, au milieu de toutes les mauvaises influences qui entouraient Charles, eût été presque une mauvaise action. Quand elle était trop triste, elle allait trouver Jacques Cœur, et le brave homme lui donnait des conseils et des consolations.

Voilà quelle était la vie intérieure de Charles VII quand Olivier arriva à Tours.

11 trouva le roi dans une chambre retirée de son palais et se préparant à partir pour la chasse.

Agnès était auprès de lui.

— Ah ! c'est vous, messire, dit Charles à Olivier qu'il reconnut tout de suite, car nul ii'avait plus la mémoire du cœui- que ce roi qu'on a toujours accusé d'ingratitude.

— Oui. sire, lit Olivier en s'agenouillant, moi qui, de la part de Jehanne, viens vous donner des nouvelles de votre armée.

— Et ces nouvelles...?

— Sont toujours bonnes, sire.

— Ainsi, le siège d'Orléans...?

— Est levé, et, à cette heure, Jehanne a pris Jargeau cl Patay, les deux dernières places qui lui restaient à prendre avant de vous mener à Reims.

— Que sont devenus les chefs anglais?

— Gladesdale est tué, Talbot et Falstaff sont en fuite, Suffolk est prisonnier.

— Et qui a fait cette belle prise? demanda Charles avec joie.

— Moi, sire, répondit Olivier, et le comte m'a fait chevalier sur la place.

— Touchez là, messire, fit le roi en tendant sa main au jeune homme.

Olivier baisa la main que le roi lui tendait.

— Jehanne m'envoie donc à vous, sire, reprit-il, pour vous dire qu'il ne faut pas perdre un instant, et qu elle vous conjure de vous mettre en route tout de suite pour Reims avec les nombreuses compagnies qui sont venues vous rejoindre et qui vous aideront à prendre les places qui vous résisteraient encore sur votre passage.

— Jehanne a raison, mon cher seigneur, dit Agnès, et après ce qu'elle a fait pour vous, vous lui devez bien de suivre ses avis.

— Peut-être as-tu raison, Agnès, mais encore faut-il que je consulte mon conseil.

— Et votre conseil vous diia d'attendre.

— Ce qui sera une faute, sire, se hàla de reprendre Olivier, car pendant que vous hésiterez, IJcdfort fera sacrer le roi d'Auf^leterre ; et qui sait combien vous aurez à faire encore pour cond)atlre un roi qui aura sur vous l'avantage d'être sacré. Vous savez.

sire, quelle portée a sur l'esprit du peuple celte cérémonie du sacre. Ilàtez-vous, c'est l'élue du Seigneur qui vous l'envoie dire, et c'est le plus dévoué de vos serviteurs qui vous le dit.

— Croyez ce jeune homme, Charles, fît Agnès en passant ses bras autour du cou du roi; je le désire, je vous en prie, je le veux, ajoula la jeune femme en donnant à cet ordre l'intonation qu'on donne à la plus humble requête.

— Ta volonté sera faite en ceci comme en tout, Agnès. Quand ordonnes-tu que je parte ?

— Dès demain.

— Et tu m'accompagneras?

— Si vous le permettez, sire.

— Charles sans Agnès, cela se peut-il, même une fois? .\llons, notre chasse est remise à notre retour, et pour avoir été attendue, elle n'en sera que meilleure.

— Oui, sire, ordonnez qu'on se dispose à partir, car j'ai hàle de voir se lever le jour où le roi que j'aime sera véritablement roi.

— Au revoir, Olivier, dit familièrement Charles en s'éloignant et en caressant le faucon qu'il tenait sur son poing, et merci de vOs bonnes nouvelles.

Olivier resta seul avec Agnès.

Alors il s'approcha d'elle, et d'une voix émue, il lui dit :

— Madame, j'ai une douloureuse mission

à remplir auprès de vous. J€ vais vous causer un chagrin à vous si bonne, que fout s'éclaire de votre bonté.

— Qu'est-ce donc? demanda Agnès avec inquiétude.

Olivier lira de son sein le médaillon qu'il avait trouvé sur le corps d'Etienne, et le remit à Agnès.

— îMon portrait! s'écria-t-elle. Comment ce portrait se trouve-t-il entre vos mains, messire, et d'où vient ce portrait que je ne connaissais pas?

— N'est-ce point vous, madame, qui l'aviez remis à Etienne?

— Est-ce donc lui qui vous l'a remis?

— Non. C'est la première chose que j'ai trouvée sur lui quand je l'ai relevé...

— Blessé?... lit Agnès en devenant toute pâle.

— : Mort, madame, mort en tue défendant.

— Etienne est mort, lui, le pauvre enfant que j'aimais comme mon frère !

— Et qui vous aimait plus qu'une sœur, car il est moit en prononçant votre nom, madame.

Agnès se laissa tomber sur un siège, et cachantsatète dans ses deux mains, elle se prit à pleurer abondamment.

— Pauvre Elienne, disail-elle de temps à autre; pauvre enfant! Qui m'eût dit que j'apprendrais sitôt ta mort? C'était une si douce et si pure affection que la nôtre !

c'élaitun cœur si noble, un esprit si charmant que le sien ! Oh ! vous me direz où il repose, n'est-ce pas? Je veux faire un pèlerinage à sa tombe; je veux faire transporter ses restes dans mon château de Loches, afin que le cher enfant qui m'aima tantpendant sa vie dorme après sa mort dans l'endroit où je dormirai moi-même.

Olivier regardait Agnès, et il se demandait quelle sorte de lien l'unissait à Etienne.

Sans doute Agnès comprit ce regard, car elle raconta à Olivier ce que nous savons déjà de ses rapports avec le jeune poète, et comment celui-ci. par amour pour elle, s'était fait le confident et le conseiller de l'amour du roi.

— Alors, madame, reprit Olivier, je vous demanderai de faire un sacrifice à quelqu'un qui aimait aussi Etienne, mais d'une affection toute différente de la vôtre, car où vous ne voyiez qu'un ami. la personne dont je vous parle espérait un fiancé.

Olivier raconta donc à son tour l'amour dont Haumelte avait été prise pour Etienne, la confidence qu'Etienne avait faite à Jehan ne d'un autre amour qu'il ressentait, sans nommer celle qui lui inspirait cet amour, et du moyen que Jehanne. qui savait qu'Etienne allait mourir, avait employé pour qu'llaumette apprît le plus tard possible cette mort qui devait la rendre si malheureuse.

En effet, comme on sele rappelle, Jehanne avait fait prendre à la fille de Jacques Boucher le narcotique que Gilles de Retz lui destinait ; mais l'amour avait été plus fort que le sommeil, et la jeune fille, réveillée en sursaut par un pressentiment myslélieux, s'était trouvée à la porte d'Orléans quand on y avait rapporté l'enfant mort.

— Et quel est le sacrifice que vous me demandez? reprit Agnès.

— C'est de laisser reposer Etienne sur la colline où nous l'avons déposé. Songez, madame, que cette tombe est ia dernière consolation d'une pauvre fille qui, grâce à Jehanne, qui lui avait caché la confidence d'Élienne, est convaincue que si le jeune homme eùl vécu-ilTeùtaimée. et fùl devenu son époux. La mort Va fiancée à Etienne, et elle mourrait de douleur si on lui relirait ce tombeau.

— C'est juste, répondit Agnès, il lui ap parlient. Je me contenterai d'aller jeter des fleurs sur cette tombe, car j'ai la mémoire du passé et la religion des morts. Oui, cet enfant m'aimait, moi qui n'ai jamais été pour lui qu'une sœur, plus peul-élre que ne m'aime celui à qui j'ai tout donné. Quelle étrange destinée que celle des femmes! Qui sait si je n'eusse pas été plus lieureuse si, au lieu d'ainier Charles, le roi de France, j'eusse aimé Eli(?nne. l'humble gentilhomme? Car je ne suis pas toujours

heureuse, messire, car on me hait, car on me calomnie, et voilà que Dieu me reprend le seul cœur avec lequel je pouvais causer à l'aise de mes espérances et de mes chagrins, de mes joies et de mes tristesses. Que la volonté de Dieu soit faite, reprit Agnès après un silence de quelques instants, et qu'il donne miséricorde et repos à l'âme du doux ami que je pleure!

En ce moment, Charles VII rentrait dans la chauihre où il avait laissé Olivier et Agnès, et il put s'approcher de celle-ci sans qu'elle l'enlondit venir. Alors voyant qu'elle tenait un portrait, il passa la main doucement par-dessus son épaule et s'empara en riant du médaillon.

Agnès poussa un cri de surprise, presque de peur.

— Qui a fait ce charmant portrait, dit le roi, et ces charmants vers?

— C'est Etienne, monseigneur, répondit Agnès.

— Il t'aime donc toujours ?

— ^. Il ne m'aime plus, hélas !

— Ainsi, il est infidèle?

— Non, monseigneur, il est mort.

— Et comment cela s'est-il fait? demanda Charles avec émotion.

Olivier raconta la mort du jeune homme.

— Pauvre cher! fit le roi.

Et deux larmes roulèrent le long de ses joues,

— Merci pour ces deux larmes, monseigneur, dit Agnès en posant sa tête sur l'épaule de Charles.

— Avec qui parlerai-je de toi, maintenant? reprit le roi en essuyant ses yeux; de toi, ma pauvre Agnès, que tout le monde déteste ici parce que je t'aime? En vérité, je suis bien malheureux, et j'ai plus de regret d'avoir perdu un ami que je n'ai de joie d'avoir retrouvé mon royaume.

— Vous voyez comme le roi est bon, messire, dit Agnès avec orgueil en se tournant vers Olivier. Il fera de grandes choses, allez, car un roi qui pleure si franchement est capable des plus nobles actions. Séchez vos larmes, monseigneur, et puisque vous ne pourrez plus parler de moi avec Etienne, vous parlerez de lui avec moi.

Charles déposa un baiser sur le front d'Agnès, et s'adressant à Olivier :

— Vous pouvez repartir, messire, lui ditil ; allez au-devant de Jehanne lui dire que dès demain nous marcherons à sa rencontre.

Olivier s'éloigna, et le lendemain, ainsi que le roi l'avait promis, il se mit en marche avec (ous les capitaines qui l'étaient venus joindre, et après avoirenvoyé des messagers dans le pays pour que les retardataires se hâtassent.

Quand Jehanne arriva à Tours, le roi ordonna qu'elle fût immédiatement introduite auprès de lui. Jehanne s'approcha

du roi avec son respect habituel ; puis s'agenouillant devant lui :

— Très-cher sire, dit-elle, vous voyez comme, avec l'aide de Dieu et de vos serviteurs, vos affaires ont été bien conduites jusqu'ici, ce dont vous devez rendre grâces au Seigneur seul, car c'est le Seigneur qui a tout fait. Or il faut que vous vous prépariez maintenant à faire votre voyage de Reims, afin d'y être oint et sacré, comme y ont ci-devant été vos prédécesseurs les rois de Fiance. Le temps en est venu, ainsi que je vous l'ai fait dire par mon envoyé, et il plait à Dieu que la chose soit faite, attendu qu'il on doit résulter un très-grand avantage pour vous ; car, après votre consécration, votre nom royal s'augmentera de considéralion et d'honneur auprès du peuple de France, tandis qu'en même temps il deviendra plus formidable à vos ennemis.

N'ayez ni doute ni peur de ce qu'ils tiennent les villes, les châteaux et les places du pays de Champagne, par lesquels il vous faut passer; car. avec l'aide de Dieu et de vos bons capitaines, nous vous conduirons de telle manière que vous passerez sûrement.

Jehanne avait raison; les pays à traverser étaient pleins d'ennemis. Aussi le roi. sur les nouveaux rapports qui lui étaient faits et les nouveaux conseils qui lui étaient donnés, hésilait-il encore un peu et propo-

sait-il de faire d'abord l'expédition de >ormandie, et le sacre ensuite.

— Au nom de Dieu , lui répondit Jehanne, le sacre tout de suite, ou je ne pourrai plus vous aider.

— Et pourquoi cela, Jehanne? demanda le roi.

— Parce que je ne durerai pas plus d'un an,ditJehanneensecouanltrislementlatéte.

— Comment cela? dit le roi; et qu'arrivera-t-il donc de vous à cette époque?

— Je ne sais, répondit Jehanne, mes voix ne me l'ont pas dit; mais ce que je sais seulement, c'est que ma mission se borne à faire lever le siège d'Orléans . et à vous mener sacrer à Reims. Partons donc , gentil Dauphin, partons donc, je vous en prie, car telle est la volonté de Dieu.

On partit donc.

Au reste, le roi avait autour de lui. comme nous l'avons dit, une plus grande puissance qu'il n'en avait jamais eu ; avec sa bonne fortune, la fidélité lui était revenue de toutes parts. Dieu s'était si formellement déclaré pour la monarchie, qu'il y eût eu athéisme à ne la point soutenir. Ce voyage fut donc plutôt un triomphe perpétuel qu'une expédition.

C'était du reste une belle chose à voir. L'amour pour le roi s'était si universellement réveillé, qu'à chaque instant de nouveaux seigneurs venaient se joindre à la troupe

royale. Chacun tenait à si grand honneur d'en être, que de très-nobles chevaliers, qui étaient ruinés par la guerre et qui n'avaient pas de quoi aciieter de grands chevaux de bataille, y allaient comme archers ou comme cousiillers, y allaient montés sur les premiers chevaux qu'ils trouvaient; et dans cette multitude, il n'y en avait pas un qui élevât le moindre doute sur le succès de l'entreprise, tant Jehanne était regardée à cette heure comme une sainte et véritable inspirée. Quant à elle, elle chevauchait à l'avant-gardc, toujours armée de toutes pièces, et supportant toutes les fatigues comme un capitaine de guerre, toujours la première au départ, la dernière à la retraite, et menant ses troupes en si belle ordonnance que la Hire et Xaintrailles n'eussent pu faire mieux. Aussi une pareille discipline était-elle l'objet d'une grande admiration pour les capitaines et les gens de guerre qui voyaient Jehanne s'arrêter dans toutes les églises pour prier, et une fois par mois au moins se confesser et recevoir la sainte communion.

Aussi ce voyage fut-il le véritable triomphe de Jehanne. Toutes les vHles se rendaient rien qu'en voyant apparaître l'étendard de la jeune fille.

Auxerre paya une rançon dont le roi n'eut (ju'une trés-faible partie, et dont la Trémouille. suivant la vieille coutume des

favoris, mit six mille écus dans sa poche, ce qui mit Jehanne en grande colère, car on ne put donner à ses soldats, sur une solde arriérée, qu'un seul écu par homme.

A Troyes il se passa bien autre chose.

Quatre ou cinq mois auparavant, un cordelier. nommé frère Richard, qui était du parii du roi, et qui allait prêchant par le pays, s'était arrêté à Troyes et avaitterminé tous les sermons qu'il avait faits par ces mots :

« Semez largement des fèves, mes frères, semez largement. C'est moi qui vous le dis, car celui qui les doit moissonner viendra bientôt. »

Comme on avait une grande confiance dans la science de frère Richard, chacun lui avait obéi, et l'on avait planté des fèves. Or les fèves étaient mûres, et voilà que Charles Vil arrivait au moment de la récolte. Il devenait évident que c'était là le moissonneur annoncé. Aussi, malgré la résistance que promettaient de faire les Anglais, le parti royaliste, qui était le parti des bourgeois, était-il tout prêt à ouvrir les portes à Charles VII, à la première occasion.

On campa donc devant la ville, ctles soldats, trou\ant les fèves bonnes, vinrent en aide à la prédiction et s'en firent un régal quotidien.

Cependant les fèves diminuaient, et l'on

-Oise trouva en danger de famine, car, quoiqu'on eût promis aux paysans de leur payer les vivres qu'ils apporteraient, ils avaient été trompés si souvent qu'ils ne voulaient plus croire à ces promesses.

On tint donc un conseil dont, comme toujours, on écaila Jehanne; et la Trémouille, qui ne voyait rien à gagner à Troyes et qui avait hâte de se reposer, proposa tout bonnement de lever le siège, siège inutile puisqu'on n'avait pas de machines de guerre, et de s'en retourner derrière la Loire, en ajoutant que tels étaient les embarras où pouvait entraîner la confiance aveugle qu'on avait en Jehanne.

Chacun donna son avis, et tous les avis furent celui de la Trémouille.

Ah! les hommes ont toujours été les mêmes : convaincus le matin, sceptiques le soir. >'ul n'a fait plus de miracles que Jehanne. nul n'a plus excité de doutes qu'elle.

Un seul homme eut le courage d'être d'une opinion contraire à l'opinion générale, ce fut Robert le Manan, ex-chancelier du roi.

— Gentil sire, dit-il au roi, Jehanne a promis que nous arriverions à Reims, Jehanne ne nous a pas encore trompés. Il me semble qu'avant de prendre une décision, nous devrions consulter Jehanne.

— Bien parlé, messire ! fit la Pucelle en

entrant et en tendant la main an conseiller. Ah ! continua-t-elle, on clébnt ici de grandes choses, et je n'y suis pas. Tant pis pour vous, sire, car si votre conseil est bon, le mien est meilleur. Sire, serai-je crue en ce que je dirai?

— Jehanne, n'en faites aucun doute si vous dites des choses possibles et raisonnables, répliqua le roi.

Alors elle se retourna vers les conseillers.

— Encore une fois sérai-je crue, messires? leur dit-elle.

— C'est selon ce que vous direz, Jehanne, répondit le chancelier.

— Eh bien, sachez, gentil Dauphin, reprit Jehanne, que cette cité est vôtre, et que si vous patientez trois jours, dans trois jours elle sera à vous par amour ou par force.

— Donne/, une preuve de ce que vous dites, Jehanne.

— Hélas ! je n'ai ni preuve ni signe que je dis vrai, sinon la confiance que j'ai en mes voix. Mais je n'ai jamais menti, je pense, et ne mens pas plus aujourd'hui que par le passé.

— Eh bien, qu'il soit fait comme vous le voulez, Jehanne, dit le roi, niais c'est une grande rosponsabililé que celle que vous prenez là.

— Qu'on me laisse l'aire, et jo réponds de tout.

Jelianne (il une révérence au roi, et. sortant aussitôt du conseil, elle monta à cheval, prit une lance, et suivie d'Olivier, qui avait voulu porter son étendard, elle lit apporter des fagots, des fascines, des poutres et jusqu'à des portes et des fenêtres, fit jeter tout cela dans le fossé qui bordait la ville, afin de faciliter les approches, et d'asseoir le plus près possible des murailles une petite l)ombarde et quelques canons de moyen calibre qui étaient dans l'armée, donnant des ordres aussi exacts et aussi précis que si elle n'avait jamais fait autre chose que de commander des sièges, ce qui émerveillait tout le monde, et surtout les petites gens, qui, ayant le bonheur d'avoir moins de science que les grands, avaient aussi plus de foi.

Or, les gens de Troyes, voyant les préparatifs que l'on faisait contre eux, commencèrent à s'assembler sur les murailles et à murmurer hautement.

Au milieu d'eux se trouvait un homme d'une haute stature et dont l'armure brillait étrangement au soleil. Quoiqu'il eut sa visière baissée, Jehanne le reconnut.

— Toujours vous, Tristan! cria-t-elle.

Pauvre esprit perdu, ne te repentiras-lu donc jamais?

— Tu n'entreras pas à Reims, Jehanne, quelle que soit la foice de les armes, répondit Tristan.

— Aussi n'aurai-je pas besoin de mes armes pour prendre la ville. Plus l'ennemi que Satan m'envoie est fort, plus les moyens que Dieu me donne sont simples. Regarde !

En même temps Jehanne agita son élen-^ I dard, et une nuée de papillons blanc vint ^ voltiger autour d'elle, si bien qn'un instant elle se trouva cachée par ce nuage vivant.

A celte vue, les bourgeois de la ville n'y tinrent pas davantage : criant au prodige, ils déclarèrent aux Anglais ({ue c'était offenser Dieu que de lutter plus longtemps, et ils allèrent eux-mêmes ouvrir les portes de la ville, où Jehanne fit son entrée escortée toujours de ses légers compagnons blancs, qui ne la quittèrent et ne s'éparpillèrent sous l'azAir du ciel que lorsque le roi eut reçu la soumission de la ville. Pendant que les Français entraient par une porte, les Anglais sortaient par l'autre.

Tristan , rêveur et tout préoccupé du prodige nouveau dont il venait d'être témoin, sortit le dernier.

De loin, Jehanne le vit s'éloigner, car elle le reconnaissait au milieu de tous.

— Lui qui doutait de moi, voilà qu'il doute de lui, murmura-t-elle. 11 y a quel- (jue chose de bon dans le cœur de cet honune.

Tristan, après avoir suivi pendant quelque temps la route ((u'il avait prise en quittant Troyes , entra dans un petit bois

qui bordait celte route, et s'asseyant à côté d'un ruisseau où son clieval et ses chiens buvaient , il laissa tomber sa tête dans ses mains et se mit à songer profondément.

Un léger bruit se lit entendre dans les broussailles. Tristan regarda d'où venait ce bruit, et il aperçut un jeune daim qui avançait timidement.

Le premier mouvement de Tristan fut de lancer un trait à l'animal. 11 s'y apprêta même ; mais, au moment de décocher ce Irait, l'animal tourna la tète vers lui et le regarda d'une si étrange façon que, pour la première fois de sa vie, Tristan comprit la joie de ne pas détruire, et jetant le trait à ses pieds, il se rassit , sans pouvoir se rendre compte de l'émotion qui agitait son àme.

Le daim se sauva , et Thor et Brenda se mirent à sa poursuite ; mais Tristan les rappela et les fit couchera ses côtés.

Il resta jusqu'au soir auprès de cette fontaine, jusqu'à l'heure où la lune parut au lîrmament.

Troyes était en fête, et le bruit de cette ville, toute joyeuse d'être redevenue française, arrivait jusqu'à lui.

Alors il vit passer un paysan qui se dirigeait en chantant vers la ville.

Tristan s'approcha de cet homme.

— Où vas-tu, luidit-il,toiqui chantes ainsi?

— Je vais à Troyes.

— Que faire?

— Y retrouver ma sœur qui y est entrée aujourd'hui même.

— Comment se nomme ta sœur ?

— Jehanne d'Arc.

— Et toi?

— Je me nonmie Pierre. Elle m'a fait écrire de la joindre à Reims; mais comme je la trouve ici , j'aime mieux la voir plus tôt. J'irai juscju'à Reims avec elle, et je la ramènerai.

— Tu la ramèneras ?

— Oui. Une fois le roi sacré , elle veul levenir à Domremy.

— Et qu'y fera-t-elle ?

— Elle y fera ce qu'elle y faisait : elle mènera paiire les moutons de ma mère.

— Merci , mon ami , continue ton chemin, et bonne chance.

— Que Dieu vous garde, messire chevalier ! répondit Pierre.

Et il reprit sa route en chantant.

— C'est une cause injuste que celle que je sers, murmura Tristan quand il fut seul : cette fille est décidément une sainte lille.

Et il sentit deux larmes dans ses yeux, lui qui n'avait jamais pleuré les douces larmes du repentir. Mais depuis la mort d'Etienne, il tombait souvent dans des tristesses profondes, car l'ombic de l'innocent enfant troublait souAcntson sommeil quand

il dormait , sa pensée quand il ne dormait point.

Élienne était le premiermeurlre de Tristan.

Une demi-heure après que Pierre avait disparu dans l'ombre du chemin, un cavalier passa venant de la ville.

C'était un messager qu'Olivier envoyait à sa mère et à Alix pour leur annoncer à toutes deux son prochain retour.

Tristan l'interrogea, comme il avait interrogé Pierre, et le messager, croyant avoir affaire à un chevalier français, répondit comme Pierre avait répondu.

Mais cette fois Tristan, au lieu de souhaiter bonne chance au voyageur, le quitta brusquement et remonta sur Baal.

— A la bonne heure, dit une voix à côté de lui, te voilà revenu à la raison.

Tristan se retourna, et vit le Sarrasin de l'autre côté du ruisseau.

— Sais-tu , fit l'ombre en riant , que je croyais presque que tu allais te faire moine. tant je te voyais sensible et larmoyant ?

— Non. sois tranquille, ami. je suis toujours à toi, répondit Tristan , à (jui la dernière rencontre qu'il venait de faire avait rendu toute sa haine.

— Voilà qui est bien parler, et d'autant mieux même que nous touchons au but.

— Que veux-tu dire ?

— Dans un mois le monde sera à nous ;

— oscar dans un mois Jehanne, l'envoyée de Dieu, aura commis une faute.

Cette fois le Sarrasin avait raison.

Mleiutg.

Le lendemain de la prise de Troyes, Jehanne qui ne voulait goûter aucun repos avant que le roi fût sacré, Jehanne se remit en route, et elle arriva bientôt devant Châlons en Champagne. Pendant toute la route on avait eu quelque crainte sur la façon dont on serait reçu dans cette cité; mais en arrivant devant la ville, le roi vit les portes s'ouvrir et les plus notables du pays venir à lui, l'évéque en tête, et demander à faire serment d'obéissance.

11 en fut de même de la ville de Sept- Saules, que les deux capitaines anglais qui y tenaient garnison (]uiltèrent avant même que l'armée française arrivât.

Cette ville n'était qu'à quatre lieues de Reims. H fut donc convenu qu'on ne ferait que s'y reposer, et que le roi en partirait le

lendemain, dès le matin, avec l'archevêque pour recevoir son sacre, et il envoya à l'avance, pour remplir les formalités nécessaires auprès de l'abbé de Saint-Remy qui gardait la sainte ampoule, le maréchal de Boussac , le seigneur de Retz , le seigneur de Graville et l'amiral Culaut. Tous quatre partirent avec leurs bannières et bien accompagnés pour aller chercher l'abbé de Sainl-Remy. Arrivés à l'abbaye, les messagers royaux firent le serment de conduire à Reims et de ramener sûrement à Saint-Remy l'abbé et la précieuse relique dont il était porteur; puis ils remontèrent à cheval et accompagnèrent l'abbé, chacun marchant à un coin du poêle sous lequel il chemimiit dévolemenl et solennellement, avec autant de piété que s'il eût tenu dans ses mains le précieux corps de Notie-Seigneur Jésus-Clirist. Ils cheminèrent ainsi, suivis d'une grande foule de peuple, jusque dans l'église de Saint-Remy, où ils s'arrêtèrent et où l'arclievéque de Reims, revêtu de ses habits pontificaux et accompagné de ses chanoines, vint qnerir la sainte ampoule, et, l'ayant piise de ses mains, la porta dans la cathédrale et la posa sur le grand autel. Les qu:ilre seigneurs à qui la garde en était confiée entrèrent avec elle dans l'église à cheval et toujours armés de toutes pièces, et ne mirent pied à terre qu'au chœur; encore gardèrent- ils la bride de

leurs chevaux à la main gauche, tandis qu'à la main droite ils tenaient leur épée nue.

Puis le roi vint à son tour magnifiquement vêtu, et entouré d'un concours immense de seigneurs et de peuple, et acclamé de ces cris d'enthousiasme et de joie dont un pays qui échappe à l'anarchie accueille le retour d'un prince aimé.

Charles Vil s'agenouilla, et fut fait chevalier par le duc d'Alençon.

Jehanne se tenait à côté du roi, couvrant sa royale personne de l'ombre de son étendard blanc.

Là se trouvaient le comte de Clermont, le seigneur de Beaumanoir, le seigneur de la Trémouille, le seigneur de Maillé, lesquels étaient en habits royaux et représentaient les nobles pairs de France qui n'assistaient point au sacre.

Une place était restée vide parmi tous ces grands seigneurs. C'était celle du comte deRichcmont que, malgré les instances de Jehanne, le roi n'avait pas voulu admettre à son sacre.

Nous verrons plus tard comment le comte se vengea de l'homme auquel il devait toutes ces injustices du roi.

La cérémonie commença.

L'archevêque s'approcha de Charles, et assisté des deux pairs ecclésiastiques, il lui lit la requête suivante pour toutes les Kgli'

ses qui étaient sujettes de la couronne.

« Nous demandons que vous accordiez à cliacnn de nous et aux Églises qui nous sont confiées la conservation des privilèges canoniques, la loi due et la justice, et que vous vous chargiez de notre défense comme un roi le doit à chaque évêque et à l'Église qui lui est confiée. »

Le roi , sans se lever, et la tête couverte, répondit :

— Je le promets.

Alors les deux paii*s ecclésiastiques soulevèrent le roi de son fauteuil, et, Charles étant debout, ils le montrèrent aux assistants, au peuple et aux grands assemblés en disant :

— Le voulez-vous pour roi?

— Nous l'approuvons, nous le voulons, qu'il le soit ! répondit un cri unanime.

Et les cris de joie commencèrent.

Quand le silence se fut rélabli, l'archevêque présenta les saints évangiles au roi, et celui-ci, étendant les mains dessus, dit d'une voix ferme et haute :

« Je promets au nom de Jésus-Christ au peuple chrétien qui m'est soumis :

«i 1° De faire conserver en tout temps par le peuple chrétien une paix véritable à l'Église de Dieu ;

« 2° D'empêcher toutes rapines et iniquités, de quelque nature qu'elles soient.

« 5° De faire observer la justice et la miséricorde dans (oiis les jugements afin que Dieu, qui est la clémence et la misérir corde, daigne les répandre sur vous et sur moi :

« Toutes lesquelles choses ci-dessus dites je confirme par serment : qu'ainsi Dieu et ses saints évangiles me soient en aide ! »

Pendant que le roi prêtait ces serments, on déposa sur l'autel les ornemenls et les habits dont il devait être paré à son sacre.

Puis on le dépouilla de la grande robe de toile d'argent dont il était vêtu, et on le revêtit des habi!s que l'on venait d'apporter, habits miraculeux, car nul ne les avait commandés, et on les avait trouvés à Reims, dans la chambre du roi, sans qu'on eût vu qui les avait apportés là.

Charles se mit alors en prière, et tandis qu'il était à genoux, l'archevêque de Reims s'aj)procha de lui, et lenant en main la patène sur laquelle est l'onction sacrée, il en pril avec le puuce droit et commença d'oindre le roi en disant ces paroles :

— Je vous sacre roi avec cette huile sanctifiée, au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit.

Puis les deux pairs ecclésiastiques ouvri- 1 ent les ouvertures faites à la chemise et à la camisole du roi, et l'archevêque fit sur la

poitrine de Charles VIT les signes qu'il avait faits sur son front, puis il les répéta entre les deux épaules, puis sur l'épaule droite , puis sur l'épaule gauche .puis sur les jointures des bras, et pendant ce temps les musiciens chantaient :

« Le prêtre Sadoch et le prophète Nathan sacrèrent Salomon roi dansSion, et s'approchant de lui , il lui dirent avec joie : Vive le roi éternellement! »

Enfin, l'archevêque posa la couronne sur la tête du roi, et la voûte de l'église retentit d'un seul cri : «iNoël! :>que toutes les poitrines poussèrent avec enthousiasme; puis les trompettes sonnèrent. et sans qu'aucune main les agitât, les cloches se mirent à sonner à toute volée, annonçant d'elles-mêmes que Charles VII était enfin sacré roi de France.

A ])ariir de ce moment, c'en était fini des prétentions de l'Angleterre et du gouvernement deBedfort.

Les Français avaient dans le cœur pour la sainte cause de la monarchie plus d'enthousiasme et d'amour que les Anglais n'avaient de sang à répandre pour le maintien de leur domination.

Jehanne pleurait de joie en se disant :

— C'est moi qui ai fait cela.

Aussi, les cris de : « Vive Jehanne ! » éhranlèrent-ils les voûtes de l'église.

Alors la jeune fille, tenant la main de son frère qui ne comprenait rien à tout ce qu'il voyait et qui ne pouvait que pleurer comme sa sœur en voyant de quel culte et de quelle admiration elle était l'objet, s'approcha du roi, et s'agenoui liant lui dit :

— Gentil roi, maintenant le plaisir (\o Dieu est exécuté. Vous venez de recevoir votre digne sacre, et vous avez montré par là que vous étiez le seul et vrai roi de France, et que le royaume doit vous appartenir. Or, maintenant ma mission est accomplie, et je n'ai plus rien à faire ni en la cour ni en l'armée. Permettez donc que je me retire dans mon village, près de mes parents, afin que j'y vive ainsi qu'il convient à une huuible et pauvre paysanne, et ce faisant, je vous aurai, sire, une plus grande reconnaissance de votre congé, que si vous me nommiez la plus grande daiue de France après la reine.

— Jehanne, répondit le roi qui depuis longtemps s'attendait à cette demande, tout ce que je suis en ce jour, c'est à vous que je le dois. Vous m'avez, il y a cinq mois , pris pauvre et faible à Chinon, et vous m'avez mené fort et triomphant à Reims. Vous êtes donc la maîtresse, et c'est à vous d'ordonner bien plutôt que de requérir. Mais votre retraite, Jehanne, dans les circonstances où nous nous trouvons , et au moment où voire influence sur mon armée

est à son comble, serait une chose si faliile aux intérêts du royaume , que je vous conjure de ne me point quitter, car vous êtes l'ange gardien de la Fiance, et si vous partiez, ma bonne fortune partirait avec vous. Puis se tournant vers le frère de Jehanne que celle-ci tenait par la main :

— Pierre, lui dit-il, il faut que je laisse à ta famille un souvenir du service que je lui dois. A partir d'aujourd'hui vous êtes nobles comme les plus nobles de mes seigneurs, et vous porlerez un écu presque royal, puisque les fleuis de lis de France y brilleront.

Pierre s'agenouilla.

— Reste , ma sœur, dit-il tout bas à Jehanne, je ne te quitterai pas.

— Qu'il soit donc fait comme vous le voulez . sire , répondit la Pucelle , car ce n'est point à une pauvre fille comme moi de lutter contre un puissant prince comme vous. Cependant, mes voix m'avaient dit de partir aujourd'hui même. C'est la première fois que je leur désobéis , et j'ai grande crainte qu'il ne nren arrive malheur. Avienne de moi ee que Dieu décidera ! Je resterai auprès de vous, sire.

La réponse de Jehanne fut accueillie par mille clameurs de reconnaissance et <le joie , et le cortège quitta l'église éclatante d'or et de lumière et se répandit en fêle dans la ville.

Le soir de ce même jour, une jeune lille. velue d'un simple costume de paysanne, entrait dans une humble église où priaient ijuelqucs rares fidèles.

Celte jeune fille s'approcha du premier groupe qu'elle trouva à sa droite, et ayant touché l'épaule d'une fille de son âge qui faisait ses dévotions :

— Pour qui priez vous en ce moment?

lui dit-elle.

— Pour ma mère, répondit-elle.

— C'est bien, priez, répliquala jeune fille. Et elle passa.

S'adressant alors à un vieillard qui était agenouillé dans le groupe à gauche :

— Pour qui priez vous, vieillard? lui demanda-t-elle d'une voix douce.

— Pour la prospérité du royaume , mon enfant, répondit cet homme.

— Continuez votre prière, brave homme, fit la jeune fille, et Dieu vous entendra.

Puis s'étant enfin approchée d'une vieille femme prosternée devant le chœur:

— Pour qui priez vous, digne femme?

lui dit-elle.

— Pour ma fille qui est malade, répondit la vieille.

— Alors, priez pour moi en même temps, car je suis loin de ma mère et je suis une fille bien malheureuse.

— Et quel est votre uoui? Dites-le moi, afin que je le recommaude à Dieu.

— On me nomme Jehaiine, répondit la jeune fille.

Elle s'agenouilla quelques instants auprès de celle mère , puis elle Tembrassa comme elle eut voulu embrasser la sienne, et elle quitta l'église sous le porche de laquelle deux ombres qui se confondaient avec les statues de pii rre atlendaienl qu'elle sortît.

— L'espérance y est toujours, mais la foi n'y est plus, dit une de ces deux ombres à l'autre. Encore un peu de courage, Tristan, et celle fois, je te le jure, elle sera à nous.

Celait le Sarrasin qui parlait ainsi, et par hasard il ne mentait pas.

iii^iikSiâwm«

Le 20 fcviier 1451, une foule énorme se pressait aux abords de la grosse tour à Rouen , tour dont l'entrée élait gardée par des archers anglais qui faisaient tous leurs efforts pour ne laisser pénétrer (ju'avec ordre les nombreux visiteurs, Anglais, Français et Bourguignons, qui l'assaillaient du matin jusqu'au soir.

Le spectacle qui attendait les curieux dans l'intérieur était digne en effet que l'on se dérangeât et que l'on se pressât pour le voir.

Au milieu d'une vaste salle élait placée une grande cage de fer, (jue l'on fermait avec deux cadenas et une serrure.

Dan» cette cage, il y avait une fennuc

vêtue d'une armure, accroupie et le bas des jambes serré dans des anneaux de fer auxquels étaient rivées des chaînes attachées aux barreaux de la cage.

Celle femme (jui priait au milieu des insultes de la foule, c'était Jehanne, Jehanne prise à Compiégne par Lionel , bàlard de Vendôme, et remise par lui au sire de Luxembourg, qui venait de la vendre aux Anglais pour dix mille livres, c'est-à-dire pour soixante et dix mille francs de notre monnaie.

Comment se faisait-il que Jean de Ligny, sire de Luxembourg, un des premiers chevaliers du temps, eût vendu une femme comme Jehanne à une époque où la chevalerie était si pure, et où la virginité était une sauvegarde inviolable?

Si une lâcheté peut être expliquée , voici comment on peut expliquer celle-là.

Certes, si cela n'eût dépendu que de lui, le sire de Luxembourg, tout vassal qu'il était du duc de Bourgogne, n'eût jamais livré Jehanne, d'autant plus que la duchesse et sa fille s'étaient prises d'admiration d'abord et d'amitié ensuite pour cette merveilleuse héroïne, qu'on leur avait représentée comme une sorcière , et dans laquelle elles avaient découvert une sainte.

Malheureusement, si les sympathies du duc étaient pour Jehanne. ses inlérêts étaient contre elle.

Il était bon, mais il était pauvre; il était pauvre, mais il aimait l'argent. 11 appartenait à la noble maison de Luxembourg, il était parent de l'empereur Henri Vil et du roi Jean de Bohème , et comme tel méritait qu'on le ménageât; mais il était cadet de cadet, et pour obvier aux craintes qu'il avait sur sa fortune à venir, il avait trouvé le moyen de se faire nommer l'unique héritier de sa tante la riche dame deLigny et de Saint- Pol, et cela au détriment de son frère aîné.

Mais la bonne dame vivait encore, et en attendant qu'il plût à Dieu de la rappeler à lui, Jean manquait d'argent, et il était forcé de flatter par tous les moyens possibles le duc de Bourgosfne, son juge dans l'affaire de la succession, juge qui pouvait le ruiner d'un mot. Il ne voulait pas non plus se brouiller avec les Anglais, plus irrités que jamais contre Jehanne, dont l'esprit, au défaut du corps, continuait à combattre contre eux, si bien qu'ils étaient battus partout où ils livraient bataille.

Winchester était à la tête de toute la besogne. Glocestor n'avait plus aucun pouvoir en Angleterre. Bedfort était anni'lé en France, contraint qu'il était de passer par toutes les fantaisies du duc de Bourgogne, qui lui fournissait l'argent nécessaire pour soutenir l'invasion, et qui, royal usurier, le vendait cher au régent.

Il s'agissait pour les Anglais de prouver

que Jehanne était envoyée par le diable, et de faire sacrer le jeune roi à Saint-Denis. De cette façon, Charles VII ne serait que l'oint de Satan, tandis que Henri serait véritablement l'oint du Seigneur.

Mais pour cela il fallait faire le procès à Jehanne; et. pour avoir Jehanne, il fallait que Jean de Luxembourg la livrât. Or sa vieille chevalerie se refusait encore à cette trahison qu'on décorait du nom de marché.

L'Église s'en mêla, et le vicaire de l'inquisition envoya de Rouen un message pour sommer Jean de Ligny et le duc de Bourgogne de livrer cette fille accusée de sorcellerie.

L'Université se joignit à l'Église. Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, lequel prétondait que Jehanne, ayant été prise à Compiègne, avait été prise sur son diocèse, se joignit à l'Université, et il fut décidé que l'évèque et l'Université jugeraient concurremment Jehanne, quoique les procédures de l'inquisition ne fussent pas h.smémesque celles des tribunaux ordinaires de l'Église.

Tout cela était très-bien, mais Jean de Ligny gardait toujours la piisonnière, et l'accusée seule mancpiait au procès.

Pierre Cauchon, docteur foit influent de l'Université, et qui jus(jue-là avait passé pour un honnête homme, se lit alors le négociateur des Anglais, et vint offrir dix mille livres au sire de Luxembourg, c'est-

à-dire la rançon d'un roi, pour que celui-ci lui livrât Jehanne. lui assurant que. si le procès ne la prouvait pas coupal)le, elle lui serait rendue sans qu'il fût forcé de rendre l'argent.

Comme on le voit, les Anglais étaient bien sûrs de la condamner.

Le sire de Ligny mit dans un des plateaux de la balance les dix mille livres d'abord, son intérêt à rester bien avec l'Angleterre, l'amitié du duc de Bour^o«ne, c'est-à-dire le gain de son procès, l'béritage de la bonne dame de Sainl-Pol, car le duc de Bourgogne consentait à livrer Jebanne, depuis que les Anglais avaient interdit aux marchands anglais les marchés des Pays-Bas, et par conséquent avaient coupé une desbranches delà fortune de Philippe. Dans l'autre plateau, Jean mit son honneur, les prières de sa femme et les larmes de sa tille, et il se trouva que tout cela fut d'uji poids bien léger en comparaison des avantages que nous avons dits tout à l'heure.

Jean hésitait encore, quand Jehanne, tremblant d'être livrée, se jeta par la fenêtre d»i château de Beauvoir, aimant mieux mourir que d'appartenir aux Anglais.

Jehanne ne se tua pas, mais elle pouvait se tuer, et faire perdre, par sa mort, dix mille livres à son geôlier.

Cette conclusion détruisit les dernières

hésitalions de Jean, et il livra sa prisonnière au duc de Bourgogne, qui la fit conduire au chàlcau de Crotoy, et qui, comme Jehannelelui avait prédit, laissa reprendre Compiègne et fut battu à Noyon.

Il fallait donc à tout prix se débarrasser de la Pucelle, dont l'influence traversait les murs de la prison; puis il fallait rendre courage aux Anglais, qui désespéraient de rester en France et qui refusaient de combattre tant que Jehanne vivrait.

Ajoutez à cela que leurs affaires allaient de mal en pis. La restauration se faisait à grands pas. Les villes se rendaient d'ellesmêmes à Charles VII, après avoir mis leurs garnisons à la porte, et il était venu sans grand obstacle jusque sous les murs de Paris.

Voilà comment de négociations en négociations Jehanne élait arrivée à être emprisonnée comme une béte fauve dans cette cage de fei* dont nous parlions au commencement de chapitre.

Toutes les insultes qu'on faisait subir à la pieuse fille, qui retournait au ciel, comme tous les élus y retournent, parle chemin de la douleur, sont incroyables et indescriptibles. On ne se contentait plus de l'injurier, de l'appeler ribaude, sorcière et prostituée, les soldats la piquaient du bout de leur lance à travers les barreaux de la prison de fer.

Et il y avait foule pour voir cela.

Oh! le peuple anglais a toujours été un peuple généreux, et il ne s'est jamais démenti.

Le jour où nous retrouvons Jelianne. le 21 février 1451 . les visiteurs étaient encore plus nombreux que de coutume, par cette raison bien simple que le lendemain 21 son procès devait commencer, et que nul ne la pourrait plus venir insulter dans sa prison.

Or, à côté de cette cage de fer il y avait un homme vêtu du costume des moines confesseurs, tout encapuchonné, tout confit dans sa prière, et qui ne cessait d'exhorter la jeune fille à supporter avec résignation et à o/ïrir en holocauste au Seigneur les tortures qu'on lui faisait endurer.

Cet homui?' pieux qui s'était oiïeit pour assister Jehanne. et en qui la Pucelle avait mis toute sa confiance, avait nom frère Loyseleur.

11 venait de loin, disait-il, pour remplir cette mission.

Cependant, quoi qu'il fit, il épargnait peu d'insultes à la pauvre fille, et ce jour-là surtout.

Il }' avait même un jeune lionnne \ étu du costume d'écuycr qui ne cessait de harceler la prisonnière et qui lui criait :

— Jehanne! Jehanne! regarde-moi donc, si tu veux voir face d'homme qui te hait et qui rira bien à te voir pendre ou brûler !

- ilo —

Et cependant ce jeune homme avait la figure douce et au premier abord paraissait incapable d'insulter qui que ce fût, et surtout une femme captive.

Jelianne, familiarisée avec ces sortes d'interpellations, ne répondait pas à celles-là, et, les mainsjointes, elle continuait de prier.

Mais l'écuyer ne se rebuta point.

Frère Loyseleur l'entendit et fit un mouvement pour l'écarter; mais, au moment où il étendait le bras, il s'arrêta, abaissa son capuchon sur ses yeux, et ne bougea pas plus qu'une statue.

Pendantce temps, l'insulleur avait changé (le ton, et, collant son visage aux barreaux de la cage, il avait dit d'une voix supphante :

— Au nom du ciel, au nom de votre mère, Jelianne, resardez de mon côté !

La jeune fille avait alors retouime la tête, et, reconnaissant celui qui lui parlait, elle s'était écriée ;

— Olivier de Karnac !

Olivier, car c'était bien lui , mit son doigt sur sa bouche pour recommander le silence à la prisonnière , et voyant qu'il pouvait être remarqué , il dit à haute voix et en démentant ce qu'il disait par un regard d'affectueuse admiration et d'éterjnel dévouement pour la jeune fille :

— Ah ! tu me regardes enfin ! c'est bien heureux! Me reconnais-tu?

Jehanne baissa la tête en souriant.

Frère Loyseleur tressaillit, et lança sur le jeune lioninie un regard plein de haine et de colère.

— Espère ! reprit Olivier à voix basse et sans pouvoir être entendu au milieu du bruit qui se faisait.

Jehanne secoua la tète.

— Le roi veut vous sauver, reprit le jeune comte.

— Le roi est si bon ! murmura Jehanne.

— Xaintrailles entrera ce soir à Rouen. Courage, Jehanne, courage! Demain, vous serez libre !

— Je savais bien que mes saintes ne m'abandonneraient pas, murmura Jehanne.

— Ayez confiance, Jehanne, et tout ira bien.

Puis voyant qu'on le surveillait, Olivier s'éloigna en criant :

— Adieu, Jehanne ! tu as entendu ce que je t'ai dit? Qu'il t'en souvienne et que Dieu prenne pitié de toi. s'il l'ose !

En même temps Olivier joignait les mains pour demander pardon à Jehanne de ce qu'il était forcé de lui dire pour cacher ce qu'il lui avait dit.

A partir de ce moment, non-seulemeni Jehanne fut insensible aux injures des autres, mais elle ne 1rs entendit même pas.

L'heure vint où l'on feiniait les portes de la tour et où Jehanne restait seule avec sou

confesseur; mais ce jour-là frère Loyseleur avait disparu.

Quand il revint, Jehanne lui dit :

— Mon frère, vous m'avez laissée seule bien longtemps?

— Je m'occupais de vous , ma sœur, lui répondit le prélre.

— Que Dieu est bon, continua la jeune fille, de peiniettre que vous m'assistiez au milieu des douloureuses épreuves que je traverse !

— Un homme vous a insultée tantôt, Jehanne? reprit Loyseleur.

— Beaucoup d'hommes m'ont insultée, mais qu'importe?

— J'ai suivi cet homme , continua le prêtre.

— Lequel ? demanda Jehanne.

— Celui à qui il ne suffisait pas de vous insulter tout haut, et qui vous a parlé tout bas.

— Et pourquoi le suiviez-vous, mon frère?

— Pour savoir qui il était.

— Et vous l'avez vu?

— Oui.

Jehanne tressaillit malgré elle. Mais la confiance qu'elle avait dans le prêtre était inébranlable, et elle ajouta en le regardant confidentiellement :

■ — Alors, mon frère, vous avez pai'donné à cet homme?

— Oui, car j'ai appris ses projets, et j'ai vu que ses insultes n'étaient qu'un moyen de parvenir jusqu'à vous.

— 11 vous a donc tout dit?

— Non. J'ai tout deviné.

— Comment?

— Olivier a traversé la ville en regardant autour de lui comme un homme qui a peur d'élre reconnu, puis, à la porte de la ville, il est monté à cheval.

— Alors?...

— Alors il a suivi la route et s'est enfoncé dans un bois.

— Et ce bois renfermait...?

— Un millier de soldats qui me font bien l'effet d'être là pour vous, Jehanne. Me suis-je trompé?

— Non. mon frère.

— Ainsi, Olivier de Karnac...?

— Vient avec Xainlrailles pour me délivrer. Olivier m'a recommandé le silence; mais à vous, mon frère, si bon et si dévoué, je ne cache rien ; et, d'ailleurs . cette fois , eussé-je eu l'intention de vous tromper, je ne l'eusse pu, puisque vous avez tout surpris.

— Et quand doivent-ils tenter celte délivrance?

— Prochainement. Ainsi, vous avez raison de dire me d'espérer, mon frère. Dieu ne m'abandonne pas. Est-ce que je commets un péché, mon frère, en souhaitant la liberté?

Frère Loyseleiir ne répondit rien. Depuis quelques instants il était plongé dans une méditation, et tenait les yeux fixés sur la prisonnière avec un air de commisération.

Tout à coup il se leva.

— Adieu, Jehanne, lui dit-il.

— Vous me quittez déjà, mon frère?

— Oui. Demain je serai auprès de vous de bonne heure, afin de vous réconforter, car demain a lieu votre interrostatoire.

— Oh! Dieu me viendra en aide, et les méchants seront confondus.

Le prêtre passa la uiain entre les barreaux, et pressa celle de la jeune fille, qui s'étendit sur la paille dont était garni le foud de cette cage, et qui demanda à Dieu quelques heures de sommeil.

Quant au prêtre, il monta, toujours soucieux, un escalier qui le conduisit à un long corridor percé de portes de distance en distance.

Il ouvrit une de ces portes et se trouva dans une cellule meublée d'un lit, d'une table et d'une chaise.

Alors il ôla sa robe de moine, revêtit un costume d'écuyer, costume violet, passa un poignard dans la ceinture de cuir qui lui ceignait les reins, et quitta la tour sans que les sentinelles luidemandassunt où il allait.

Une fois dehors, il prit une rue étroite, entra chez un tavernier et se fit servir un pot de vin qu'il but; puis il en demanda un

second, puis un troisième, et ainsi de suite, jusqu'à ce que ses yeux devinssent hagards, jusqu'à ce qu'il sentît l'ivresse lui troubler le cerveau et lui faire trembler le bras.

Mais l'ivresse que ressentait cet homme n'était pas cette joyeuse ivresse de l'homme qui rentre la nuit en heurtant les murs, mais en chantant; c'était une ivresse sombre comme le remords, silencieuse comme le crime, et lorsque l'étrange buveur se leva, ce fut à peine si on le vit chanceler.

Seulement ses yeux étaient d'une fixité effrayante.

Dans cet état il traversa la ville plutôt comme un somnambule que comme un homme ivre, el il alla frapper à la porte de Pierre Cauchon, l'évèque de Beauvais, l'insatiable enneuii de Jehanne.

Un quart d'heure après, le moine quittait la maison de l'évèque, sous le costume qu'il avait quand il était entré dans la taverne où nous l'avons suivi, et se dirigeait vers la tour et vers les différentes places où se tenait la garnison ; il moutra, sans dire une parole, aux capitaines de ces places un ordre de Pierre Cauchon.

Une heure ne s'était pas écoulée, qu'il se faisait dans la ville un grand bruit d'armures et de chevaux.

Quelques gens mirent curieusement la lèlc à la feuétre. et, à la lueur des flambeaux

qu'ils tenaient à la main, ils virent défiler A ers le mur d'enceinte de la ville de grandes compagnies d'hommes qui firent à Rouen une ceinture de fer et qui attendirent.

Pendant ce temps, un grand mouvement se faisait aussi dans le bois qu'occupait Xaintrailles, et les mille houmios qu'il commandait se mettaient en marche vers la ville geôlière.

Xaintrailles, Olivier et un enfant marchaient en tète de cette armée, fouillant du regard les épaisseurs de la nuit, et redoutant quelque trahison.

— Tu es sur du chemin que tu nous fais prendre? dit Xaintrailles à l'enfant qui portait le costume de berger.

— Oui, messire.

— Et nous allons trouver la porte ouverte?

— Non, mais le gardien nous l'ouvrira.

— Es-tu bien sur de cet homme?

— C'est mon père, messire; et d'ailleurs vous avez été assez généreux avec lui pour ((u'il tienne sa parole vis-à-vis de vous.

— Marchons alors.

Mais quand les trois avant-coureurs ne furent plus qu'à un trait d'arbalète du mur, il leur sembla entendre un bruissement d'armes et un murmure de voix.

Xaintrailles s'arrêta.

— Cette porte doit être déserte à cette heure, fit-il, et cependant je viens d'enten-

dre des voix d'hommes, et en grand nombre même.

— C'est le vent qui crie dans les arbres, répondit le berger. Soyez tranquille, messire, il n'y a pas derrière le mur vers lequel nous marchons un autre homme que mon père, et celui-là n'est là que pour nous introduire dans la ville.

On fit encore quelques pas.

Le bruit devint plus distinct.

Xainlrailles se retourna vers son guide.

— Ilolà! nous traliirais-tu, l'enfant?

s'écria-t-il.

— Moi ! messire, Dieu m'en ffarde!

— Tu entends cependant les voix que j'entendais tout à l'heure?

— En efïet.

— Qu'est-ce que cela veut dire?

— Je l'ignore, mais je puis m'en assurer. Attendez quelques instants, messire, je vais me glisser dans l'ombre et je reviendrai bientôt vous dire ce qui se passe.

1/enfant disparut dans la nuit.

Arrivé à la porte de la ville, il frappa trois fois dans ses mains.

La porte s'ouvrit, et il passa.

Mais ;i peine avait-il fait deux pas en deçà du nuir. qu'il fut saisi par quatre hommes.

— Où est l'armée française? lui deiiu\ndérent ces quatre hommes.

— Quelle armée? répondit l'enfant.

— Celle à qui lu sers de guide.

— Je ne comprends rien à ce que vous voulez me dire.

— Il est inutile que tu nies, ton père a tout avoué.

En même temps on montrait au jeune homme son père garrotté et gardé par deux soldats.

— Oui, Robert, oui. j'ai tout avoué, dit le vieillard tremblant.

— Vous avez eu tort, mon père, répliqua Robert avec fermeté.

— Us voulaient me tuer !

— Eh bien, il fallait mourir.

— Ainsi, tu refuses de nous dire où est l'armée? dit-on de nouveau au berger.

— Oui.

— Étranglez cet homme, ordonna frère Loyseleur en montrant le portier.

Le jeune homme pàlit et fit un mouvement.

— Veux-tu parler? lui demanda le moine en faisant signe qu'on suspendit l'exécution; veux-tu nous servir? Ton père et toi, vous aurez la vie sauve.

— Ordonnez, répondit Robert, qui paraissait avoir changé de caractère et de résolution en une minute.

— Tu vas retourner auprès de Xaintrailles.

— Après ?

— Tu lui diras qu'il n'y a rien à craindre, et, ainsi que cela est convenu entre lui et

toi, tu introduiras l'armée dans Rouen. Nous avons dix mille hommes pour les recevoir. Si tu nous trahis, ton père nous répondra de toi, et toi tu ne nous échapperas pas longtemps.

— C'est bien. Vous allez être obéi.

On rouvrit !a porte, et Robert s'achemina vers la campagne.

— Eh bien? lui dit Xaintrailles quand il l'eut rejoint.

— Eh bien, messire, vous n'avez que le temps de vous sauver. Vous avez été trahi. Dix mille hommes sont sur pied, et l'on ne m'a laissé revenir à vous que pour que je puisse vous introduire et vous faire tomber dans le piège. Mon père a été pris et a tout avoué.

— Nous allons mettre l'assaut sur la ville, s'écria Xaintrailles , qui ne doutait jamais de rien.

— Gardez-vous-en bien, messire. Le premier trait que vous lanceriez tuerait Jehanne. On regorgera dans sa prison à la moindre tentative qui sera faite en sa faveur. Croyez-m'en donc, retirez-vous jusqu'à meilleure occasion. Le conseil que je vous donne me coûtera assez cher pour que vous le suiviez ; mais au moins, demain , vous saurez que vous n'avez pas eu affaire à un trailre. Adieu.

— Où vas-tu?

— Je rentre à Rouen.

— i\rais on va t'y tuer !

— Oui.

— Reste avec nous.

— Et mon père qu'on va tuer aussi ! Je lui dois bien, moi qui le tue, de mourir avec lui. Donnez-moi votre main, messire, cela me donnera du courage. Ah! ces enragés d'Anglais vont être bien attrapés quand, au lieu de faire un festin de mille braves Français, ils ne pourront faire qu'une bouchée d'un enfant et d'un vieillard. Adieu, messire, et meilleure chance !

En disant cela, Robert disparaissait après avoir serré la main de Xaintrailles.

Arrivé devant la porte de la ville, le berger frappa de nouveau trois fois dans ses mains, et de nouveau la porte s'ouvrit.

Quand Robert l'eut franchie :

— Vous pouvez refermer cette porte, dit-il aux gens de l'embuscade.

— Pourquoi?

— Parce que je suis seul.

— Ils n'ont pas voulu entrer dans la ville?

— Ils ne demandaient pas mieux , mais je leur ai dit de n'en rien faire, parce que vous étiez dix mille à les attendre, c'està-dire dix contre un, comme vous êtes toujours.

— Ah ! tu nous a trahis ! s'écria Loyseleur pâle de rage.

— Vous appelez cela trahir, vous? A votre aise !

Au même moment Robert entendit un sanglot et un cri.

C'était son père qu'on étranglait.

— Mon pauvre père ! murmura le jeune homme.

El lieux grosses larmes mouillaient ses yeux.

— A mon tour, maintenant, s'écria-t-il , je suis prêt.

— Toi, nous te gardons pour demain, fit Loyseleur; mais sois tranquille, tu ne perdras rien pour ;itlendre.

Le lendemain au point du jour, Jehanne fit demander frère Loyseleur.

— Mon frère, dit-elle au moine quand il arriva, je veux me confesser ce matin.

— A moi. ma sœur?

— A vous. J'ai besoin d'être calme et ferme aujourd'hui , et la confession seule peut donner le calme à mon àme.

— Avez-voiis donc quelque péché sur la conscience. Jehanne? demanda te moine.

— Vous allez le voir, mon frère.

Jehanne se confessa.

—- Celte fille est un ange ! se dit avec une sorte de colère le moine quand il eut enlendu celte confession. Oh ! Dieu est bien fort !

— Que dites-vous , mon frère? demanda la Pucelle.

— Je dis, Jehanne, qu'un ange n'est pas plus pur que vous.

— Croyez -vous qu'on m'accordera la communion ?

— Je le demanderai.

— C'est que voilà bien longtemps que je n'ai reçu le corps de Noire-Seigneur, et ce serait une grande consolation.

En ce moQienl, on vint chercher la jeune fille pour la mener devantses juges, étrange tribunal composé de prêtres, d'avocats et même de médecins.

Loyseleur accompagna la prisonnière.

— N'est-ce pas aujourd'hui, Jehanne, lui dit-il tout bas, que l'on doit tenter votre délivrance?

— Je n'en sais rien, et cependant mes saintes m'ont visitée cette nuit.

— Elles ne vous ont rien promis ?

— Au contraire, mais c'est la délivrance de l'âme et non la délivrance du corps qu'elles m'ont promise. Que la volonté de Notre-Seigneur soit faite !

— Ainsi, vous croyez que cette tentative de Xainlrailles échouera?

— Je le crains pour ma mère et pour

mon père , qui eussent eu si grande joie à me revoir ; mais je ne le crains point pour moi, qui, (idèle servante de Dieu, serai toujours heureuse de sa volonté.

Comme elle disait cela, Jehanne entendit un grand bruit autour d'elle.

Elle leva la tèle et vit sur la place du Vieux-Marché, qu'elle traversait en ce moment, un gibet auquel pendait un cadavre.

— Qu'est cela? mon Dieu ! s'écria-t-elle. Et elle tomba à genoux , cachant sa tète

dans ses mains et recommandant au ciel l'âme du patient.

Le bourreau, debout sur l'estrade du gibet, lut alors à voix haute ;

« Ici pend le corps de Robert, qui voulut introduire dans la ville le capitaine Xaintrailles et mille hommes pour sauver Jehanne, bien et dûment achetée par notre sire le roi de France et d'Angleterre, et appartenant maintenant à l'Église et à l'Université, qui la vont juger sur les crimes de sorcellerie dont elle est accusée. Ainsi mourra quiconque fera trahison à son véritable roi. »

— Je vous le disais bien , mon frère, fit Jehanne en se relevant , que Dieu ne veut pas que mon corps soit sauvé.

La jeune fille jeta un dernier regard de pilié et d'atlondrissement sur cet ami in-

connu, sur ce martyr obscur (fui s'éfaif dévoué à elle, et le cortège continua sa roule.

Au milieu d'une foule immense, toujours insultante, Jehanne arriva au palais de ses juges et fut introduite devant eux.

C'étaient Pierre Cauclion d'abord, puis un chanoine de Béarnais, du nom d Estivet, et un Jean de Lafonlaine, gens vendus d'avance aux intérêts anglais.

Puis venaient les assesseurs, les avocats et les médecins dont nous parlions plus haut.

L'évêque de Beauvais prit la parole avec douceur et charité.

Le tigre se faisait agneau.

— Jehanne, lui dit-il, nous vous prions de dire la vérité sur ce qu'on vous demandera, pour abréger votre procès et décharger votre conscience.

— Il est telles choses, cependant, répondit Jehanne, que je ne vous dirai point.

— Et quelles sont ces choses?

— Toutes celles qui ont rapport à mes visions. Jejure de dire vrai sur tout le reste, mais sur ce dernier point vous me couperez plutôt la tète.

— Dites-nous votre âge , votre nom et votre surnom.

— J'ai dix-neuf ans; au lieu où je suis née on m'appelait Jehannette, et en France Jehanne.

— Et d'où vous venait ce surnom de la Pucelle ?

— Je l'ignore, répliqua Jehanne, faisant ainsi un pudique mensonge pour abriter sa modestie.

— Que savez-vous?

— Rien, si ce n'est le Pater et VAve. — Dites-les.

— Je les dirai volontiers si monseigneur l'évêque de Beauvais veut m'entendre en confession.

Admirable réponse que ne pouvait accepter Cauchon ; car il fût devenu ainsi le père spirituel de Jebanne et le témoin de son innocence.

Tout décidés qu'ils étaient à jouer jusqu'au bout leurs rôles de bourreaux, les juges ne pouvaient cependant maîtriser leur émotion devant la merveilleuse pureté de cette accusée sublime.

Ce jour-là, ils ne purent en entendre davantage, et ils levèrent la séance.

Ce n'était pas Jehanne qui ne savait que répondre, c'étaient eux qui ne savaient que demander.

Le lendemain, l'évêque de Beauvais n'interrogea point lui-même.

Jehanne refusa de répondre autre chose que ceci à son interrogatoire :

— Je viens de par Dieu, je n'ai que faire ici. Renvoyez-moià Dieu, dont jesuis venue.

Ces paroles n'étaient pas faites pour calmer les juges; aussi lui adressèrent-ils cette insidieuse question :

— Jehanne, vous croyez-vous en état de grâce ?

— Si je n'y suis, Dieu veuille m'y mettre ; si j'y suis, Dieu veuille m'y tenir, répondit la sainfe inspirée.

Ce jour-là encore les juges stupéfait»

n'osèrent en demander davantage.

Aussi se retirant chaque fois plus confus, revenaient-ils chacun le lendemain plus haineux et plus irrités.

Le 5 mars, elle arriva en disant :

— Vous pouvez m'interroger, mes voix m'ont parlé cette nuit et m'ont dit de vous répondre hardiment.

]| s'agissait, nous le réj>élons, de faire dire quelque impiété à Jehanne, et de prouver ainsi qu'elle mentait en se disant envoyée d'* Dieu . et que le sacre du roi Charles VII. fait par des moyens de sorcellerie , devait être regardé connue non avenu.

En cetteépoque de superstition, ce moyen était excellent: et si Jehanne eût pu être convaincue d'hérésie , c'en était évidemment fait du fils de Charles VI.

— Ainsi vous avez revu vos saints et vos saintes? lui demanda l'évéquede Beauvais.

— Oui.

— Sainte Catherine?

— Et saint Michel.

— Ce saint était-il nu ou vêtu?

— Croyez-vous donc que Dieu n'ait pas

de quoi les vêtir? répondit Jehaune avec une angélique pureté.

Les juges se regardèrent.

La foi de la jeune fille était inébranlable.

En vain le procès comme un lion furieux faisait des bonds, sautant d'une place à l'autre, attaquant dans tous les sens, se dressant et rampant à la fois; l'adversaire à laquelle il en avait, calme comme l'archange devant le démon, lui présentait sans cesse, comme une épée flamboyante, la pureté de son àme et la sincérité de sa foi.

L'interrogateur passa donc brusquement d'une chose à une autre.

— Les gens d'armes ne se faisaient-ils pas des étendards à la ressemblance du vôtre? Ne les renouvelaient-ils pas?

— Oui, quand la lance en était rompue.

— Quelle magie employiez- vous pour qu'ils suivissent votre étendard dans les rangs anglais?

— Je criais: «Entrez hardiment,» et jentrais moi-même.

— Mais pourquoi cet étendard, au sacre de Reims, était-il à côté du Dauphin?

— Ayant été à la peine , c'était bien le moins qu'il fût à l'honneur !

— Quelle était la pensée des gens qui vous baisaient les pieds, les mains et les vêtements?

— Les pauvres gens venaient volontiers à moi, parce que je ne leur faisais pas de

mal. Je les soutenais et défendais selon mon pouvoir.

Cauchon ne se dissimula pas que les réponses de l'accusée faisaient impression sur les juges. 11 voulut obvier à cela. II craignit qu'elle ne s'emparât aussi de l'esprit du peuple, et il ne voulut plus qu'elle quittât la prison. Ce fut là qu'il vint l'interroger à huis clos avec deux assesseurs et deux témoins.

En rétrécissant son vol, le vautour espérait prendre plus facilement sa proie.

Il n'y eut pas un point qu'il ne touchât.

— Vos voix vous ont-ellescommandé cette sortie de Compiègne où vous avez été prise?

Répondre oui , c'était reconnaître que ses voix se trompaient; répondre non, c'était avouer qu'elle n'attendait pas les ordres de ses voix pour agir.

— Mes saintes m'avaient dit, répliqua Jehanne, que Je serais prise avant la Saint- Jean , qu'il fallait qu'il en fût ainsi , que je ne devais pas m'étonner, et que Dieu m'aiderait. Puisqu'il a plu à Dieu, c'est pour le mieux que j'ai été prise.

— Croyez-vous avoir bien fait de partir sans la permission de vos père et mère?

— Ils m'ont pardonné !

— Pensiez-vous donc ne point pécher en agissant ainsi?

— Dieu le commandait ! Quand j'aurais

eu cent pères et cent mères, je serais partie.

— Pourquoi avez-vous sauté de la tour de Beauvoir?

— J'entendais dire que les pauvres gens de Compiègne seraient tués tous, jusqu'aux enfants de sept ans, et je savais d'ailleurs que j'étais vendue aux Anglais. J'aurais mieux aimé mourir que d'être entre leurs mains.

— Sainte Catherine et sainte Marguerite haïssent-elles les Anglais?

— Elles aiment ce que Notre-Seigneur aime, et haïssent ce qu'il hait.

— Dieu hait-il les Anglais?

— De l'amour ou haine que Dieu a pour les Anglais et ce qu'il fait de leurs âmes, je n'en sais rien ; mais je sais bien qu'ils seront mis hors de France, sauf ceux qui y périront.

— Croyez-vous que votre roi a bien fait de tuer ou de faire tuer monseigneur de Bourgogne?

— Ce fut grand dommage pour le royaun)e de France, mais (juelque chose (|u'il y eût entre eux, ce que je sais, c'est que Dieu m'a envoyée au secours du roi de France.

— Jehanne, savez-vous par révélation si vous échapperez ?

— Les saintes disent que je serai délivrée à grande victoire, que je prenne tout en gré, que je ne me soucie de mon martyre.

et que j'en viendrai au moins au royaume de paradis.

— Et depuis qu'elles ont dit cela , vous vous tenez sûre d'être sauvée et de ne point aller en enfer?

— Oui. jecroisaussifermementee qu'elles m'ont dit que si j'étais sauvée déjà.

— Cette réponse est de bien grand poids.

— Oui, c'est pour moi un grand trésor.

— Ainsi vous croyez que vous ne pouvez plus faire de péché mortel?

— Je n'en sais rien, je m'en rapporte de tout à Notre-Seigneur !

De faire passer Jehanne pour sorcière, il n'y fallait plus songer. Il restait une dernière espérance et un dernier moyen pour la perdre. L'espérance était que , quoi qu'elle en dit, elle ne fût pas vierge; le moyen était que, si elle l'était encore, elle ne le fût bientôt plus. Réduite alors aux proportions ordinaires de la femme, on aurait facilement marché d'elle.

En conséquence, des femmes expérimentées et des matrones pudiques furent introduites dans le cachot de Jehanne, car ■Jehanne n'était plus dans sa cage de fer. Elle n'y avait pas gagné grand'chose. Elle était dans son nouveau cachot, attachée à un poteau par une ceinture d'acier qui lui ceignait les reins.

Jehanne se prêta de bonne grâce aux étranges investigations de ces femmes.

Un homme caché derrière une porte , et l'œil collé contre la serrure, assistait à cet impudique examen, dans lequel Dieu devait mettre une preuve de plus de la pure mission de Jehanne.

Cet homme, c'était Bedfort.

Les femmes furent forcées de déclarer que le diable n'ayant aucune prise sur les vierges, Jehanne ne pouvait être possédée du diable.

Restait le second moyen.

Sur ces entrefaites, elle tomba malade.

D'où lui venait cette maladie du corps? D'une peine de l'âme ; de ce que, pendant la semaine sainte, elle n'avait pu communier; de ce que, tandis que les processions défilaient dans les rues au soleil de mai, elle, comme oubliée du Seigneur, souffrait sans soleil au fond d'une prison.

— Diable, elle nous coûte trop cher pour que nous la laissions mourir ainsi! dit lord Warwick ; il faut qu'elle soit brûlée. Ainsi, qu'on la sauve à tout prix.

— Il n'y a qu'un moyen qu'elle guérisse, répondit Loyseleur, à qui Warwick disait cela; c'est de lui faire donner la communion ; car c'est une âme et non un corps que cette fille.

— Qu'elle reçoive la communion alors. Le soir, l'Église de Rouen envoya à la

prisonnière le corps du Christ, accompagné de torches et d'un nombreux clergé, qui

chantait des litanies, et qui tout le long du chemin disait au peuple à genoux :

— Priez pour elle!

Trois jours après, Jehanne était guérie.

Le Christ n'eut pas tant à souffrir de lu part des pharisiens que Jehanne de la part des Anglais. Ils étaient tellement irrités contre elle, qu'ils en perdaient la tête et ne savaient plus ce qu'ils faisaient.

On était arrivé au 23 mai. Toutes les lenteurs de la logique et du droit avaient été funestes aux Anglais, et n'avaient fait qu'entourer la martyre d'une nouvelle auréole.

Winchester, qui ne pouvait plus rester à Rouen, qui voulait continuer sa croisade sur Paris, et qui ne voulait pas être venu pour rien, déclara que le peuple s'impatientait et qu'il fallait en finir.

En conséquence , on chargea Loyseleur de dire à Jehanne que si elle voulait quitter l'habit d'homme , dernière image de la sorcellerie, elle serait réunie aux gens d'Église et qu'elle sortirait des mains des Anglais.

Cependant le crime était si grand à commettre et si terrible à se souvenir, qu'avant d'y arriver on procéda par une dernière comédie.

La nuit, derrière le cimetière de Sainl- Ouen, on dressa deux échafauds : l'un, sur lequel siégeaient le cardinal Winchester,

les deux juges et trente-trois assesseurs ; l'autre, qu'occupaient les huissiers et les gens de torture, et, au milieu d'eux. Jeh;)nne en habit dhomme. Au pied de cet échafaud élait le bourreau sur la charrette, tout prêt à emmener la victime dés qu'elle lui serait adjugée.

Or elle devait lui être adjugée si elle ne révoquait pas ce qu'elle avait dit jusque-là.

Ce fut ce jour-là que Jehanne fut vraiment belle.

Comme le fameux docteur Guillaume Érard avait saisi cette occasion de faire de l'éloquence, et l'appelait hérétique et schismatique, elle se tut, l'écoutant patiemment; mais quand, après l'avoir ainsi injuriée, il en arriva à lui dire, furieux de voir qu'elle ne lui répondait point : n C'est à toi que je parle, Jehanne, et je te dis que ton roi est hérétique et schismatique ! » la noble fille, oubliant quel danger elle courait, s'écria :

— Par ma foi et sur ma vie , je jure que c'est le plus noble chrétien de tous les chrétiens, celui qui aime le mieux la foi et l'Église, et qu'il n'est pas tel que vous le dites.

— Faites -la taire, s'écria Cauchon. et lisez-lui l'acte de révocation. Qu'elle le signe (ui qu'on en finisse !

Cette révocation avait six lignes, et déclarait seulement que Jehanne reconnais-

sait l'Église visible, c'est-à-dire le pape, les évêques et les prêtres, et qu'elle renonçait à porter Ihabit trhomine , consentant à mourir si elle le revêtait jamais.

On supplia Jehanne de signer; Loyseleur se jeta à ses genoux , lui disant que c'était le seul moyen qu'elle fût sauvée; qu'une fois entre les mains des gens d'Église elle n'avait rien à craindre, et que reconnaître l'Église, ce n'était pas nier Dieu.

— Eh bien, je signerai, dit-elle.

Alors Cauchon, se tournant vers le cardinal, lui demanda ce qu'il fallait faire.

— L'admettre à la pénitence, répondit Winchester.

On donna une plume à Jehanne. et. en souriant de son ignorance, elle fit une croix à la fin de cette révocation.

C'était ainsi que signait, on se le rappelle, cette admirable fille, qui ne savait pas écrire.

Jehanne avait la vie sauve, mais elle était condamnée à une prison perpétuelle, au pain et à l'eau, pour le reste de ses jours.

Mais ce n'était pas là le compte des Anglais. Ils étaient venus pour voir brûler la sorcière, ils voulaient qu'on la brûlât, et il éiait insensé de croire qu'on les apaiserait avec une renonciation de six lignes.

On jeta des pierres aux juges, on escalada les échafauds et on cria aux prêtres :

— Vous ne gagnez pas l'argent du roi !

Ce n'était pas seulement la populace qui agissait ainsi, c'étaient les lords, les grands, les honnêtes gens enfin,

— Le roi va mal, murmura lord Warwick, la fille ne sera pas brûlée.

— Vous vous trompez , monseigneur, elle le sera, lui dit tout bas Loyseleur.

— Et comment cela se fera-l-il?

— Je me charge de la besogne , et dès demain elle sera perdue.

— Que vas-tu faire?

— Donnez ordre que dès ce soir Jehanne revête ses habits de femme , mais qu'on laisse ses habits d'homme à portée d'elle. Donnez-la-moi en garde jusqu'à demain matin avec deux robustes soldats , et je vous réponds du reste.

Warwick, l'honnête homme, détourna la tête de dégoût; mais il accepta ce que lui proposait ce Loyseleur, et se tournant vers la populace iriitée :

— Patience! patience! lui dit-il, vous aurez ce que vous demandez !

— Jehanne, dit Pierre Cauelion à la jeune fille quand elle fut descendue de l'estrade où elle avait été placée, vous allez être reconduite dans votre prison et confiée nuit et jour à la garde du frère Loyseleur.

— Merci, monseigneur, de la grâce que vous me faites, répondit Jehanne, car le frère Loyseleur est un saint homme en qui j'ai mis toute ma confiance.

On reprit le chemin de la tour.

Pendant ce temps le frère était entrédans le cimetière désert et sombre à cette heure, et, s'asseyant auprès d'une tombe, il avait laissé tomber sa télé dans ses mains et s'était mis à penser profondément.

Aux rayons de la lune, qui venait de se lever, le moine, tant il était paie, eût pu être pris pour un des morts couchés depuis longtemps dans le cimetière, et qu'un pouvoir surnaturel eût tiré momentanément de son sépulcre.

Il regardait autour de lui ces pierres sous lesquelles Ti'posaienl pour l'éternité des hommes qui avaient vécu comme il vivait,

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qui avaient été animés de passions comme lui, et qui maintenant, la face décharnée et les membres amaigris, n'eussent pas même poussé un cri s'il les eût heurtés du pied.

Alors, en proie à toutes sortes de pensées, il se promena à grands pas dans le champ des morts, que recouvrait déjà le premier gazon du printemps.

De grands nuages noirs montaient à l'horizon, et de temps en temps l'un d'eux passait sous la lune et la voilait.

Alors le moine tressaillait malgré lui, et, dans ces moments d'ombre épaisse, on eût dit qu'il avait peur.

Tout à coup il prit une résolution, et, approchant de ses lèvres un petit cor d'argent, il en tira trois sons aigus.

Un spectre sortit d'une tombe qui, creusée depuis la veille, attendait, la bouche ouverte, sa pâture du lendemain.

L'apparition s'assit sur le revers de la tombe.

— Je te fais mon compliment, dit-elle au moine, tu fais de la bonne besogne.

— Sarrasin, j'ai besoin de toi.

— Tu ne m'appelles jamais que dans ces circonstances-là, c'est une justice à te rendre; mais, enfin, tant bien que mal, nous voilà arrivés au but. Que veux-tu?

— Je veux que tu sauves Jehanne.

— Comment! Que je la sauve! Devienstu fou?

— Peux-tu ouvrir les luurs d'une piison et faire évader un prisonnier?

— Oui.

— Eli bien! il faut que celte nuit même, si je le veux, Jehanne puisse fuir avec moi.

— Qu'est-ce que tout cela veut dire?

— Tu ne comprends pas?

— Non.

— bcoute alors. C'est moi qui suis le gar dien de Jehanne !

— Je le sais bien.

— J'ai promis à lord Warwick que demain elle aurait revêtu ses habits d'homme, qu'elle pourrait alors être accusée d'avoir manqué à son serment, et, par conséquent, condamnée. As-tu deviné le moyen que je comptais employer pour forcer Jehanne à remettre ces habits?

— Cerles. je l'ai deviné.

— Et sais-tu pourquoi je me suis offert dans cette circonstance?

— Parce que lu m'as juré d'employer toutes tes ressources pour perdre Jehanne et que, grâce à toi, nous y sommes arrivés, puisque c'est sur toi qu'elle a brisé son épée de Sainte-Catherine de Fierbois, que c'est toi qui l'as fait tomber de cheval à Compiègne, et que c'est ta dénonciation (|ui a empêché Xaintrailles de faire une tentative qui eût peut-être réussi.

— Oui, mais tout cela ne perd que le

- lU -

corps (le Jehanne, et l'àine reste pure!

— Malheiireuscmenl. Que veux-tu? Il faut bien se contenter de ce (|u'on a; mais peut-être au milieu des flammes de son bûcher, auquel elle ne peut échapper maintenant, peut-être reniera-l-elle ce Dieu qui la fait si forte.

— Ne compte-pas là-dessus. Sarrasin , cette lille est une sainte ; et si, comme moi, lu avais entendu sa confession, tu désespérerais de la perdre.

— Voyons ! Qu'est-ce que lu veux alors? Tu veux la sauver?

— Oui.

— Mais ce n'est pas dans nos conventions.

— Sauvée par moi, elle est perdue.

— C'est juste. Oui, je peux la sauver; mais quel intérêt as-tu à ce qu'elle échappe à la mort?

Tristan ne répondit pas.

Le Sarrasin s'approcha de lui :

— Dis-moi donc, fit-il d'un ton railleur, est-ce que...?

Il n'y avait pas à se méprendre sur l'intention de cette phrase.

— Eh bien ! oui, répondit Tristan d'une voixrauque; eh bien! oui, je l'aime!

— El Alix?

— Que m'importe Alix, et qu'est Alix à cùlé de cette fille? Plus je la persécute. j)lus ji; la fais soull'rii-, j)lus je l'aime. Celle

éternelle résignation, celte douceur, ce pardon sans fin (jui tombe de son cœur, cefte virginité d'ànie et de corps, seconde incarnation de la Mère de Dieu, tout cela a allumé en moi un amour d'autant plus violent qu'il est plein de remords. Oui, j'aime Jehanne, et il faut que je la sauve de la mort, car il faut que j'arrive à me faire aimer d'elle.

— Elle ne te suivra point, et elle ne t'aimera jamais !

— Quand elle sera à moi, elle me suivra.

— Ah ! je comprends encore mieux maintenant pourquoi tu t'es offert à lord Warwick pour déshonorer Jehanne; mais comme, si elle succombe, elle n'aura succombé qu'à la violence, Jehanne, je te le répète, ne te suivra point.

— Alors elle mourra.

— C'est ce qui me parait encore le plus simple, et le feu du bûcher fera plus pour nous que tout le feu de ton amoui'. Puis, en admettant qu'elle te suivit, il y aurait un danger.

— Lequel?

— Ce serait qu'au lieu que tu l'entraînasses au mal, elle le ramenât au bien. On a vu des choses plus extraordinaires que celle-là.

Tristan, pour la seconde fois, ne répondit rien.

— Vois-tu, reprit le Sarrasin, tu ne dis pas non? On ne saura donc jamais à quoi

s'en tenir avec la vertu. Que Salan emporte le repentir! C'est le seulinient qui nous fait le plus de tort.

— Enfin , Sarrasin , réponds-moi : si Jelianne consent à nie suivre et que je l'appelle, nous ouvriias-tu toutes les portes?

— Ceci demande réflexion.

— Réponds-moi tout de suite, sinon...

— Sinon?...

— Sinon, je ne sais pas ce que je ferai, car depuis un mois je suis comn»e un fou, car je demande à l'ivresse une force que je n'ai plus en moi, car cet anidiir serait capable de me rendre bon, comme l'autre m'a rendu mauvais, et de me faire tomber aux pieds de Jelianne en implorant mon pardon et en lui révélant toute la vérité. Alors, Sarrasin, ce qu'elle me dirait de faire, je le ferais.

— Diable ! des menaces de trahison? C'est bien, il faut passer par où tu veux. Retourne auprès de cette sainte, comme tu l'yppelles, auprès de cet ange, comme tu dis. et si lu as besoin de moi. je viendrai et j'ouvrirai les portes.

• — Au revoir, alors.

— Au revoir.

Tristan disparut.

Le Sarrasin le regarda s'éloigner; et quand il l'eut perdu de vue, il se mit à rire et s'en alla droit et sombre comme un cyprès mouvant.

Tristan, toujours sous le costume et sous le nom de frère Lojseleur, regagna la grosse tour et le cachot de Jehanne, qui, revêtue du costume de femme et attachée à un poteau par une ceinture de fer, priait, les mains jointes et dans l'attitude de la résignation.

Deux gardiens veillaient dans le cachot, ne la perdant pas de vue.

Jamais armée n'avait inspiré une aussi grande terreur que cette fille enchaînée.

Frère Loyseleur s'approcha d'elle ; mais le bruit qu'il fit ne la tira pas de sa pieuse méditation.

Un lit avait été préparé dans l'ombre comme pour railler la prisonnière, condamnée à dormir sur un lit de paille, si elle pouvait dormir.

— Que faites- vous là, Jehanne? dit alors Loyseleur.

La jeune fille releva la tète.

— Ah! c'est vous, mon frère? dit-elle; vous le voyez, je priais, et Dieu a entendu ma prière, puisque vous Voilà.

Jehanne était bien belle ainsi, à demi éclairée par la lampe de fer suspendue à la voûte, et dont la lueur rougeàtre flottait sur son front.

— Et que demandiez-vous à Dieu? fit Loyseleur.

— Je le remerciais de m'avoir donné la

— us —

force aujourd'hui, et je lui demandais de me la conserver dans l'avenir.

— Vous avez dû bien souffrir?

— Oui, répondit ia jeune fille.

Et il y avait tout un monde de douleurs dans ce seul mot.

Puis elle continua :

— Ils appellent cela faire grâce !

Et en même temps elle indiquait le cercle de fer qui étreignait sa taille, et les anneaux qui serraient ses pieds et ses mains.

— Sortez ! fit Lo) seleur aux deux soldats.

— Ordre nous est donné de ne pas quitter la prisonnière, répondirent-ils.

— Et qui vous a donné cet ordre?

— Lord Warwick.

— Eh bien! lisez celui-ci.

Loyseleur tendit un parchemin à ces deux hommes, qui, après l'avoir lu, s'inclinèrent et sortirent.

— Merci, frère, fit Jehanne avec reconnaissance.

— Et maintenant, ma sœur, ce n'est pas tout, ajouta le moine; car ce ne serait pas assez, et je veux faire pour vous tout ce qu'il sera en mon pouvoir de faire.

Parlant ainsi, Loyseleur détachait du corps, des pieds et des n)ains de la Pucelle lo cercle et les anneaux qui les serraient aussi facilement que s'ils eussent été faits de soie au lieu d"èlie de fer-.

— Jetez-vous sur ce lit, Jehanne, et dormez.

— Ces gardiens rniilreront-ils?

— Pourquoi cette question, Jehanne?

— C'est que. dans le costume où je suis, j'ai tout à craindre, répliqua la jeune lille avec une céleste pudeur.

— Ne craisfnez rien. Jehanne, moi seul resterai dans votre cachot à la place où vous étiez tout à l'heure.

Jehanne tendit la main au moine, et.

après avoir remercié Dieu comme cela lui arrivait chaque fois que sa clémence se manifestait à elle, elle se jeta sur le lit préparé.

Le moine était devenu silencieux.

Pendant quelques minutes, il se promena à grands pas dans le cachot, puis il s'approcha de nouveau de la prisonnière.

— Jehanne, lui demanda-t-il d'une voix émue, voudriez-vous être libre?

— Libre ! s'écria Jehanne ; si je voudrais être libre ! mon frère, vous me le den)andez? Oui, je le voudrais ; mais, hélas ! c'est impossible.

— Non !

— Non '^

— Non, vous dis-je.

— Quelqu'un peut me faire sortir de cette prison ?

— Oui.

— Me ramener à ma mère, me rendre l'air de la campagne, la liberté de tous?

— Oui, et ce quelqu'un, c'est...

— C'est?...

— C'est moi.

— Vous, mon frère ! Comment ferez-vous?

— Que vous importe, Jehanne, pourvu que je vous sauve?

— Mais quand cela arriverait-il? demandât-elle à voix basse.

— Tout de suite, si vous le voulez.

— Ah ! partons alors, s'écria lajeune fille, à qui la promesse que ses saintes lui avaient faite qu'elle serait délivrée un jour donnait une rapide confiance.

— Ecoutez , Jehanne, reprit le moine en saisissant les mains de la jeune fille et en la retenant sur le bord de son lit , vous me croyez votre ami, n'est-ce pas?

— Certes.

— Quand je m'approche de vous, rien ne vous dit que vous avez quelque chose à redouter de moi?

— Rien; au contraire.

— Et vous êtes convaincue que c'est Dieu qui ma envoyé à vous et que je suis un de ses plus fidèles serviteurs?

— Oui, mon frère ; je crois tout cela ;mais pourquoi ces étranges questions?

— Pour vous prouver, Jehanne, que l'esprit de Dieu vous a abandonnée, sans quoi vous m'auriez reconnu depuis longtemps.

— Que dites-vous?

— La vérité. Regardez-moi.

En même temps, le moine abaissait son capuchon et fixait ses yeux sur la Pucelle.

A mesure qu'elle reconnaissait les traits du moine, Jehanne pâlissante reculait.

~ Tristan ! s'écria-t-elle tout à coup avec effroi.

— Oui, Tristan, fit le moine en se rapprochant encore d'elle.

— Tristan, qui veut me perdre!

— Tristan, qui veut te sauver, Jehanne.

— A-iriére, malheureux, tu mens!

— Écoute. Jehanne, fit Tristan en tombant à genoux devant la jeune fille, qui avait reculé jusque contre le mur auquel était adossé son lit comme un enfant recule devant une vipère ; écoute, Jehanne, ce que j'ai à te dire, et tu me maudiras après si tu le veux. Oui, j'ai été ton ennemi; oui, j'ai tout fait pour le perdre. C'est moi qui ai dénoncé à l'évêque les projets de Xaintrailles, car j'avais reconnu Olivier de Karnac dans cet homme qui t'insultait l'autre jour. Oui, tout cela est vrai, Jehanne; mais ce qu'il y a de plus vrai que tout cela, cest que maintenant je veux et peux te sauver.

— Vous. Tristan^ vous vendu au démon !

laissez-moi; je ne veux plus vous voir, je ne veux plus vous entendre.

— Jehanne, au nom du ciel !

— Ne blasphémez pas, malheureux !

— Jehanne, continua Tristan en se roulant comme un fou aux pieds de celle qu'il avait amenée là, Jehanne, Dieu te venge cruellement, car je souffre plus que toi.

— 0 mon Dieu ! murmura Jehanne, pardonnez-moi d'avoir espéré.

— Je te le répète . Dieu l'abandonne, Jehanne, Dieu t'a retiré la lumière d'abord, la force et la liberté ensuite. A ton tour, Jehanne, abandonne Dieu, et suis-moi.

La jeune fille cacha sa tête dans ses mains.

— Comprends-tu, continua Tristan, qui s'était relevé et qui s'était à moitié jeté sur le lit de la Pucelle. comprends-tu le bonheur d'avoir encore de longs jours à vivre? Tu as dix-neuf ans à peine ; mourir à ton âge, livrer ton beau corps aux flammes d'un bûcher, ce serait une douleur effroyable, et peut-être cette hideuse torture te fera-t-elle renier le Dieu que tu implores à cette heure; tandis que si tu veux, sans que nul le sache, sans que nul le soupçonne, j'ouvrirai les murs de ce cachot comme j'ai brisé tes fers tout à l'heure, et nous fuirons ensemble.

— Quelle est cette nouvelle trahison? Et dans le cas où j'accepterais cette liberté que vous m'offrez, que feriez-vous de moi une fois que je serais libre?

— Cette fois, Jehanne, je ne te trahirai pas, je le jure.

— Et sur quoi pouvez-vous jurer?

— Je le jure, Jehanne, fit Tristan d'une voix brûlante, je le jure sur l'amour que j'ai pour toi.

Jehanne poussa un cri dans lequel éclatait toute la virginité de son àme.

— Coinpiends-tu mainlenant [xjurquoi je veux te sauver? Je l'iiime, Jehanne, je t'aime à renii-r pour toi le dieu que je sers, comme un autre renierait le Neritable Dieu ; je t'aime à me rouler comme un insensé la nuit entre les murs de ma cellule. Je le le disais bien que tu étais vengée ; mais je ne suis pas un homme ordinaire, moi : quand un amour comme celui-là entre dans un cœur connue le mien, il faut (|u'il s'assouvisse, et tu seras à moi, Jehanne, prisonnière ou libre, morte ou vive.

El Tristan enlaçait ses bras autour du corps de la jeune lille et l'amenait violemment à lui.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria Jehanne, sauvez-moi.

— Ton Dieu ne peut plus rien pour toi. tu m'appartiendras.

— Au secours ! cria la Pucelle.

— Crois-tu donc que les gardiens viendront à Ion aide? Ils m'aideront àm'emparer de toi si mes forces ne me suffisent pas, Jehanne. Je t'aime, entends-tu?

Et le farouche renégat, prenant la jeune fille dans ses bras comme il eût fait d'un enfant, colla sa lèvre maudite sur ce front qu'aucune lèvre humaine n'avait touché.

La puielé ((ui se detVndail en Jehanne était si gnifide et si forte qu'elle ])ai-vinl à s'échapper des bras de Trislan et a se léfugi«M' dîins un des angles de s(ui eariioi. uù

elle s'accroupit en pleurant comme une faute ce baiser impie qui brûlait son front.

— Oh ! je lutterai jusqu'à la dernière goutte de mon sang, mumiura-t-elle, et Dieu ne permettra pas que je sois vaincue par ce démon ; mais si mes forces sont insuffisantes, si je succombe, je prierai le Seigneur de me tenir compte au paradis de ce martyre, plus terrible que la mort, plus infamant que le biu-her.

Et la jeune fille leva saintement les yeux vers le ciel avec ce regard de résignation pure qui a fait les saintes et les élues.

Tristan tenait sa tète dans sesdeux mains, comme s'il eût craint qu'elle n'éclatât. La passion faisait bouillir le sang de ses veines, et ses yeux ardents brillaient d'un désir infernal et d'une effroyable volonté.

Il s'approcha de nouveau de Jehanne.

Elle compi it que physiquement elle allait être vaincue.

Alors elle se leva l'œil rayonnant, comme si elle venait de prendre une résolution sublime.

— Ce n'est pas de l'amour que vous avez pour moi, Tristan, c'est de la haine, ditelle.

— Que dites-vous?

— Vous voulez me déshonorer, voilà tout. Vous savez que les murs de ce cachot sont percés en mille endroits, et qu'à cette heure, comme toujours, mes ennemis regardent

ce qui se passe ici. Vous voulez être mon amant, dit Jehanne en faisant un effort visible pour prononcer ce mot, pour que demain on connaisse ma honte et qu'on me la jette à la face.

— Non. Jehanne, je veux vous sauver, je vous le jure.

— Eh bien! prouvez-le-moi.

— Ordonnez.

— Assurez-vous que nul ne peut voir dans ce cachot, et revenez.

— Et vous serez à moi, Jehanne?

— Oui !

Tristan ouvrit la porte de la prison et alla s'assurer que personne ne pouvait être témoin de la scène qui allait s'y passer.

A peine fut-il sorti que Jehanne, tombant à genoux, s'écria :

— 3Ierci, mon Dieu ! de l'inspiration que vous m'avez envoyée !

Et courant à ses habits d'homme que , comme nous l'avons dit, on avait laissés sur son lit, elle les revêtit à la hâte et se couvrit de son armure, rempart impénétrable.

Puis elle s'adossa au mur et elle attendit les bras croisés.

Tristan reparut.

— Personne ! fit-il , personne ne peut nous voir.

— Insensé ! lui répondit la jeune fille en riant et avec une véritable joie d'enfant;

insensé ! qui as pu croire une minule que jv. ferais si facilement marché de mon corps et (le mon àme. Je n'ai encore tiù que la vie à cette armure; je Faime doubienient maintenant que je lui dois l'honneur.

Tristan poussa un cri semhiable au cri du tigre blessé.

— Tu es perdue, Jehanne, s'écria-t-il d'une voix terrible.

— Je suis sauvée, répliqua la jeune fille.

— A mon tour! Tu mourras.

— Qu'importe ?

Tristan appela les gardiens.

— Qu'on fasse venir lord Waiwick, qui doit être dans la tour; qu'on fasse entrer tout le monde! cria-t-il avec rage.

Jeiianne, calme et tiére. s'appuya au poteau auquel elle était enchainée quelques instants auparavant, et elle altendil.

Lord Warwick, les soldats et les greffiers entrèrent.

— Malgré votre promesse, dit le lord, vous ave/ replis vos habits d'homme , Jehanne : vous saviez à quoi vous vous exposiez?

— Oui. monseigneur, répondit la Pucelle d'une voix douce.

— Pourcjuoi les avez- vous l'epris?

— Parce que, fit Jehanne, qui était si pure (ju'eile ne voulait même pas avouer ce qu'elle avait eu à craindre, parce que'j'aime mieux mourir que de vivre comme j'aurais vécu.

— Volie volonté sera faite, Jehanne, vous mourrez.

Et Warwick, se tournant vers un des geôliers, lui dit :

— Courez annoncer tout de suile celle bonne nouvelle à monseigneur l'évéque de Beauvais.

— Ah ! nous n'en avons pas fini ensemble, hurla Tristan en montrant le poing à Jehanne et en reprenant son véritable costume, et si grand que soit ton bûcher, lille maudite, je jure que j'y apporterai un fagot moi-même pour que, juscjue dans ta mort, il y ait encore quelque chose de moi.

IN'ayant plus à craindre que la mort, Jehanne redevenait plus que tranquille, elle redevenait joyeuse, et elle souriait comme un enfant qui voit réussir une espièglerie longtemps méditée.

Sublime espièglerie, qui avait la sainte pudeur pour cause et le martyre pour résultat!

Jehanne resta seule dans son cachot, où l'on ne prit même plus la peine de rattacher. Elle allait mourir, elle le savait ; ou 3. 11

se contentait de lui laisser les souffrances morales, on lui faisait grâce des tortures physiques.

Elle avait demandé un prêtre et on lui avait fait ia concession de lui pronieltre celui qu'elle avait demandé , un saint homme, un moine augustin. frère Isambart de la Pierre, qui pendant le procès avait toujours été juste pour elle, et qui était incapable de la trahir, lui.

En l'attendant, elle s'agenouilla et reniercia Dieu de nouveau de lui avoir épargné le marlyre qu'un instant elle avait eu à craindre pendant la nuit fatale qui venait de s'écouler.

Elle demandait en même temps au Seigneur, la sainte fille, de permettre que celui qui la faisait mourir se repentît, car en se penchant sur sa vie. à celte heure suprême, elle n'y trouvait rien qui eût besoin de pardon, quelque soin qu'elle mît à se souvenir, et c'était pour ses ennemis seulement qu'elle trouvait quelque chose à demander à Dieu.

Frère Isambart parut.

Jehanne, saintement et naïvement, se jeta à son cou quand elle le vit paraître, et l'embrassa connue elle eût embrassé son père, en lui disant :

— Soyez le bienvenu, mon frère, vous qui allez m'aider à ouvrir les portes du ciel.

Le frère avait des larmes dans les yeux.

— Qui vous fait pleurer ainsi? lui demanda Jehanne.

— Votre céleste résignation, répondit le moine.

— Je vais beaucoup souffrir, n'est-ce pas?

— Oui, fit Isambart avec émotion.

— Soyez tranquille, mon frère, mon âme sera plus forte que mon corps ; Dieu ne m'aurait pas soutenue si longtemps pour m'abandoiiner à l'heure de la mort. Ce bûcher qui m'attend, je le comprends maintenant, c'est la divine délivrance que m'ont promise mes saintes. Voyons, mon frère, finissons-en tout de suite avec les choses de la terre, pour n'avoir plus qu'à nous occuper du ciel. Dans combien de temps mourra i-je?

— Dans deux heures.

— Ainsi, le bûcher est prêt?

— On l'a élevé dans la nuit.

— On était donc bien sûr que je tomberais dans le piège qu'on me tendait?

— On en était sûr, ma fille. Votre pudeur servait de gage à leur haine.

— Et la foule , sans doute, encombre déjà les rues?

— Oui ; toute la ville est sur le chemin que vous devez suivre.

— Celte foule est-elle gaie ou triste?

— Elle est silencieuse et morne.

— Pauvres gens! fit Jehanne avec un

senliment de noble reconnaissance pour toutes ces synipalhics inconnues qu'elle avait éveillées. Vous ni"accouipagnerez jusqu'au bûcher, n'est-ce pas, mon frère?

— Je ne vous quitterai qu'au dernier moment.

— Merci, mon frère, car vous serez le seul à me soutenir. Ma mère et mon père ignorent mon sort, et mon frère, qui est allé les rejoindre pour leur apprendre leur fortune, n'est pas encore de retour ; et d'ailleurs, on ne l'eût pas, sans doute, laissé pénétrer jusqu'à moi.

— Non, car une jeune fille a voulu vous voir ce matin, et on l'a repoussée.

— Celte jeune fille, quelle est-elle, mon frère ?

- — Elle a dit se nommer Haumette.

— Haumette ! Pauvre enfant ! s'écria Jehanne,à qui ce nom rappelait le temps le plus triomphant de sa vie.

— Vous connaissez celte jeune fille?

— Oh ! oui, je la connais, la chère petite. Elle était triste, sans doute?

— Oui, mais d'une tristesse qui ressemble plulùt à l'égarement de la raison qu'à la douleur, car elle souriait.

— Et savez-vous ce qu'elle est devenue?

— Elle a quille la prison et s'est lentement acheminée vers la place du Vieux- Maiché. C'est là, continua le moine à voix basse, cpi'on dresse le bûcher, c'est là que

— IGl —

vous la verrez sans doute tout à l'heure.

— Oh ! béni soit Dieu, qui me donne encore celte consolation ; mais Ilaumette sera perdue au milieu de la foule, mon frère, et, si elle me voit, elle, je ne la verrai point, moi.

— Vous la verrez, Jehanne, car la douce enfant est parvenue à fendre la foule, ou plutôt la foule, la voyant si belle et si triste, lui a fait passage, et Haumetle est parvenue ainsi jusqu'au bûcher, tenant dans ses bras une corbeille pleine de fleurs. Les bourreaux ont voulu la repouss(;r d'abord, mais elle leur a souri de telle façon que. comme la foule, ils l'ont laissée aller où elle voulait. Alors elle s'est assise au pied du bûcher, elle a fait des bouquets et des couronnes avec ses fleurs, et les a jetés les uns après les autres sur le bûcher; si bien, Jehanne, qu'cà l'heure qu'il est, le bûcher est couvert de roses, de primevères et de marguerites.

Jehanne pleurait d'attendrissement au récit du moine.

— Alors, mon frère, dit-elle, hàtons-nous; car plutôt je serai prête à mourir, plutôt je verrai cette chère enfant, et ce me sera, je vous le jure, une grande joie de la voir.

Une heure après, Jehanne, confessée, pure comme il faut l'être quand on va approcher de Dieu, disait résolument au moine :

— Mon frère, partons !

Elle quitta donc la tour où elle était ren-

fermée et monta dans une charrette, après qu'on lui eut fait revêtir des habits de femme et mis à chaque pied un anneau de fer, réunis par une chaine.

Ceci se passait le 51 mai 1451.

C'était donc par une bien belle journée que Jebanne allait mourir. Le soleil, qu'elle ne voyait plus depuis longtemps, l'accueillit comme un ange, quand elle mit le pied hors de sa prison. Le printemps resplendissait dans tout l'éclat de sa nouveauté, et le doux juin, prêt à descendre dans la plaine, sa robe chargée de fleurs et le front ceint de rayons, se penchait déjà sur mai, qui s'éloignait, et colorait ses derniers jours des premières teintes des siens. Ainsi les hommes faisaient tout pour que la mort de Jehanne fut plus douloureuse, et Dieu ne lui refusait rien de ce qui pouvait faire son martyre plus consolant. Ceux-là croyaient la faire plus soutïi ir en la livrant à la mort au milieu des vitales émanations de l'année qui se renouvelle, quand tout se colore, quand tout redevient joyeux, quand la force de toute la nature surabonde à ce point que le ciel et la terre semblent s'unir dans une promesse de jeunesse éternelle, et Dieu entourait la mort de sa chaste envoyée de tout ce soleil et de tous ces parfums, afin que l'àme de la vierge, pure comme eux, se mêlât à eux sans effort, quand le corps l'aurait exhalée, et arrivât à lui par le che-

min rayonnant ef parfuniéqui lui convenait, afin qu'autour d'elle tout fût si beau, si gai, qu'elle comprit bien (jue sa mort n'était point une punition, mais une délivrance, et que ce jour éclatant qui y présidait était le prélude de l'éternelle aurore qui allait être sa vie.

Cependant la réalité du moment était terrible. C'étaient huit cents Anglais d'abord, tout bardés de fer. et qui attendaient la condamnée à la porte de la tour pour lui faire escorte jusqu'au lieu du supplice; c'était une populace ignoble, insultant la pauvre enfant résignée dans sa douleur, courbée sur le crucifix, et soutenue par le frère Isauibart. qui l'exhortait incessamment; c'était enfin un immense bûcher sur lequel il fallait monter, sur lequel il fallait mourir.

Deux hommes se joignirent encore au moine qui avait assisté Jehanne jusque-là. Ces deux hommes étaient, l'un l'appariteur Massieu, l'autre le frère 31arlin Ladvenu. Ce dernier, le visage presque entièrement caché par le capuchon de sa robe, se pencha vers Jehanne au moment où elle allait monter sur la fatale charrette en lui disant :

— Courage ! Jehanne.

A celte voix am'ui dont il lui semblait reconnaître le son, Jehanne tressaillit et releva la tête.

Elle reconnut Olivier, et lui serra la main.

— Merci, mon frère, miirmura-l-elle, mais comment avez-vous pu venir jusqu'à moi sous ce cosUime?

— On fait J)eaiiconp de choses avec de l'or, Jehanne, répondit Olivier, et je voulais vous voir une dernière fois, car j'ai un dernier service à vous rendre.

— Lequel?

— Parlons bas , car on pourrait nous entendre.

Un regard que le frère Isambart et Olivier échangèrent ensemble prouva à Jehanne que le moine était dans la confidence, et qu'il savait que celui qui parlait à la jeune iille, sous le nom et sous le costume de Martin Ladvenu, n'était pas le frère de ce nom.

— Dites ce que vous avez à dire, mon frère, fit Isambart, moi je vais prier pendant ce temps.

Et il se mit à prier en effet.

— Jehanne, dit alors Olivier, il a été impossible de vous sauver ; votre délivrance ne dépendait plus du roi Charles VII, mais de Dieu seul.

— Aussi, Olivier, pas un reproche ne s'élève-t-il dans mon cœur contre le roi ; car je sais que s'il eût pu donner sa vie en échange de la mienne, il l'eut fait. Mais puisque le Seigneur permet qu'avant de mourir je puisse parler encore de toutes ces choses auxquelles je dois la mort, dites-moi.

Olivier, où en sont les alTaires de cette chère France?

— Mais, Jehanne. mal. et voilà bien ce qui fait que le roi Ciiarles VII ne peut rien pour vous. Vous êtes le bon génie de la France, et voilà que Dieu vous rappelle.

— Dites au roi qu'il espère, Olivier; Dieu m'envoie, au moment où je vais mourir, cette dernière conviction que le roi chassera jusqu'au dernier Anglais du territoire de France. Quand il en aura fini avec Henri VI, avec cet enfant qu'on lui oppose, ce qui ne sera pas long, qu'il se souvienne de moi alors, et qu'il fasse pour ma mémoire ce qu'il ne peut faire pour moi-même, qu'il la sauve de cette accusation de sorcellerie et de sacrilège dont mes ennemis la couvrent ; c'est tout ce que je demande au roi qui m'a rel'usé de me laisser retourner auprès de ma mère, auprès de laquelle je serais à cette heure, au lieu de mourir ici, si monseigneur le roi avait voulu me croire en cette occasion comme dans les autres. Dites- lui. et c'est la prière d'une mourante, qu'il ait confiance en Richemont, le plus sage, le plus dévoué et le plus utile de ses serviteurs.

— C'est déjà fait. Jehanne, et le connétable a remplacé auprès du roi le sire de la Trémouille.

— Béni soit Dieu, alors ! car lout va bien. Et Jehanne, levant les jeux au ciel, le

remercia d'avoir éclairé son roi.

N'était-ce pas une chose touchante que cette jeune fille, que cette fille des champs qui avait donné sa vie pour la France, s'occupant encore, à ses derniers moments, de ce pays bien-aimé pour lequel elle allait mourir?

— Maintenant, Jehanne, reprit Olivier plus bas encore, nous approchons du Vieux- IVIarché.

— Je le sais, répondit la Pucelle d'une voix légèrement émue.

— C'est une hideuse mort, celle qui vous attend.

— Je le sais encore.

— Jehanne, voulez-vous ne pas mourir brûlée ?

— Que dites-vous?

— 11 y a un moyen que votre âme retourne à Dieu en épargnant à votre corps les tortures qu'on lui prépare, et Dieu vous pardonnera de vous être ravie à vos bourreaux.

— Quel est ce moyen?

Olivier montra un llacon à Jehanne.

— Du poison ! fit celle-ci.

Et son œil rayonna de joie.

— Oui, Jehanne, c'est tout ce que peut faire pour vous à celte heure celui auquel vous avez rendu le trône de France.

— C'est le roi Charles qui m'envoie ce flacon?

— Oui. Puisqu'il ne peut vous sauver la

vie, il vous envoie la mort, libre, sans douleurs et sans affront,

Jehanne prit le flacon et jela ce qu'il contenait; puis, le rendant à Olivier après l'avoir pressé sur ses lèvres:

— Mon frère, lui dit-elle, vous remercierez le roi Charles de ce qu'il fait pour moi, et Dieu sait si je lui en suis reconnaissante, puisqu'il a fait la seule chose qu'il pût faire; mais quelle qu'en soit la cause. Dieu ne pardonne jamais le suicide, parce que c'est le seul crime dont on n'ait pas le temps de se repentir. Dieu veut m'éprouver par de nouvelles tortures; (jue sa volonté soit faite ! Je retournerai à lui pure de toute souillure, et celle mort que vous m'offrez, si elle eût sauvé mon cor[)S, eût terni mon âme aux yeux de mes ennemis. Mon courage sera ma seule arme contre eux . ma résignation ma seule force auprès du Seigneur. Reprenez ce flacon vide, Olivier, et si vous voulez me rendre un service dont je vous sache gréjusqu à mon dernier soupir, portez ce flacon à ma mère, et ditcs-iui qu'elle le garde précieusement comme on doit garder un présent du roi de France, et comme une mère doit garder un objet qu'à l'heure de la mort son enfant a tenu dans sa main et pressé sur ses lèvres.

Olivier pleurait d'admiration pour cette fille plus courageuse que les plus courageux, et qui voulait conserver toute la

poésie et toute la pureté de son martyre.

Tout ceci se passait au milieu des insultes et des vociférations des Anglais, et la charrette avançait toujours.

Enfin on arriva à la place du Vieux- Marché.

C'était le terme du douloureux voyage, c'était le Calvaire de ce nouveau Christ.

La charrette avança au milieu de celle foule qu'elle creusait comme une barque sur une mer tourmentée.

— 0 Rouen ! murmura Jehanne, j'ai bien peur que tu ne souffres de ma mort.

Jehanne jeta les yeux autour d'elle sur cette foule hurlante et tumultueuse qui encombrait la place, les fenêtres et les toits.

Trois échafauds avaient été dressés : sur l'un était la chaire épiscopale et royale, le trône du cardinal d'Angleterre, parmi' les sièges de ses prélats; sur l'autre devaient figurer les personnages du lugubre drame, le prédicateur, les juges et le bailli; enfin, un troisième échafaud de plâtre : c'élait le bûcher, effrayant par sa hauteur. On l'avait fait ainsi pour trois raisons, toutes trois bien infâmes, comme vous allez voir. La première, parce qu'étant élevée sur son bûcher, personne ne perdrait le spectacle de l'agonie de Jehanne; la seconde, parce que le bûcher étant si haut échafaudé, le bourreau ne pouvait l'atteindre que par en bas, poijr

rallimier seulement, et iio pouvait abréger ce supplice en étranglant la condamnée, et en lui faisant ainsi giàce de la llamme, connue il avait coutume de faire pour les autres patients, ce dont le pauvre bourreau était tout triste. Ainsi, de tous ceux qui faisaient mourir Jehanne, c'était son bourreau qui avait le plus pitié d'elle. Enfin, la troisième raison de cette élévation du bûcher était l'espérance que le feu ne montant que lentement, la condamnée souiï'rirait plus longtemps, que les vêtements brûleraient avant elle, et l'on aurait ainsi le plaisir de la voir toute nue, elle (|ui avait fait de la |)udeur et de la virginité les deux sentinelles de sa vie.

C'est dans un chroniqueur ami des Anglais que nous trouvons les raisons que nous venons de dire.

Jehanne comprit tout cela, et baissa la tête.

La résignation remplaçait la pudeur vaincue.

Alors elle chercha auprès du bûcher celle qui devait y être, et elle y vit deux personnes : l'une qui était Tristan, ivre, les cheveux en désordre, assis à côté du fagot qu'il avait juré de jeter sur le bûcher de Jehanne; l'autre llaumette, toute vêtue de blanc comme la Pucelle, les cheveux dénoués, et couronnée de pâquerettes et de bluets. Le bûcher était disposé en escalier,

et c'était sur la marche la plus haute que la jeune fille était assise.

N'allez pas cioire que ce fût par pitié qu'on eût laissé Haumette attendre là Jelianne ; c était avec l'espérance que devant celle figure amie la condamnée perdrait de sa force, comme devant le souvenir vivant de ses heureuses années, et qu'ainsi l'on surprendrait en elle quelque acte de faiblesse, quelques plaintes humiliantes, quelque chose enfin que l'on put donner comme un désaveu.

Quand Haumette aperçut la charrette, elle se leva, agitant en l'air son écharpe blanche et appelant d'une voix douce celle qui venait mourir.

On eût dit un ange attendant la martyre et chargée par Dieu de la précéder en souriant sur la route du ciel.

Jehanne avait aperçu du même coup Haumette et Tristan, placés aux deux côtés de son bûcher, c'est-à-dire de sa mort, comme les vivantes incarnations des deux sentiments qui avaient accueilli sa mission

et accompagné sa vie , l'enthousiasme et le doute, sentiments jumeaux et contraires, nés du même princii)e comme Abel et Gain du même père.

Jehanne sourit iniérienrenient à Ilaumette et plaignit Tristan, l'aveugle volontaire, le malheureux qui élait forcé de demander à l'ivresse une force de persécution qu'il n'avait plus en lui.

Dès que la charrette parut, toutes les voix crièrent, les unes avec l'accent de la curiosité, les autres, la phipart, avec l'accent de la haine :

— La voilà !

Et la première qui proféra ce cri fut celle de Tristan.

On la tenait donc eni'in. on allait donc la voir mourir, cette fille merveilleuse qui avait dit à Ta 1 bot :

— Si vous me prenez, brùlez-moi; mais, en attendant, je vous chasse.

On l'avait prise, on la brûlait.

Du moment que Jehanne eut aperçu Ilaumetle, son regard ne quitta plus celui de la fille du trésorier, et leurs sourires les rapprochèrent Tune de l'autre. Quelquesuns des assistants conunençaient déjà à être émus par ce spectacle, car ils ne comprenaient pas bien que celle quon leur avait représentée comme une sorcière et comme une apostate pût avoir, au moment de mourir, un si angéliquc sourire sur les

lèvres et une si grande résignalion dans l'àme.

Mais avant d'aller au bûcher, il fallait que Jelianne montât sur l'échafaud où se trouvaient le prédicateur, les juges et le bailli, et qu'elle y entendit d'abord le discours du prêtre Misi , puis une lecture du jugement qui la condamnait.

Arrivée au pied de cet échafaud , elle descendit par le derrière de la charrette, dont on ôta les planches, et monta les degrés, soutenue par Martin Ladvenu ou plutôt par Olivier de Karnac, qui dit tout bas à l'oreille de Jehanne :

— Tristan est là-bas.

— Je l'ai bien vu, répondit Jehanne.

— Soyez tran(|uille, Jehanne, vous serez vengée de cet homme.

— Au contraire. Olivier, je vous demande comme une grâce, répliqua la pieuse enfant, de ne rien lui faire. Ses remords me vengeront bien assez. Laissez au Seigneur son droit de justice et de punition. Il connaît mieux que nous l'heure où il doit punir.

Jehanne s'agenouilla pour écouter sa sentence, mais elle se tint debout, calme et ferme, pour entendre le discours du prêtre, diatribe pleine de grossières injures, et qui se terminait par ces mots :

— Allez en ])aix ! l'Église ne peut plus vous défendre, et vous remet entre les mains séculières.

L'évêque prit alors la parole et fît à Jehanne une seconde lecture du jugement.

Tout le temps Hainnette avait prié.

Quant à la Pucelle, elle se Jeta de nouveau à genoux, adressant à Dieu les plus dévotes prières et demandant à tous les assistants, de quelque religion qu'ils fussent, de joindre leurs prières aux siennes.

Pendant ce temps, le hailli ordonnait au bourreau de s'emparer d'elle.

Ces braves gens avaient peur d'un nouveau miracle.

— Allons, mon ami , fit Jehanne en se tournant vers le bourreau, qui pleurait, ainsi qu'un grand nombre d'assistants et que quelques juges.

Malheureusement ces larmes-là venaient trop tard.

Haumetle, voyant Jehaone s'approcher du bûcher, en descendit et vint aii-devant d'elle.

Quand elles furent l'une auprès de l'autre, les deux jeunes filles s'embrassèrent , et le bourreau attendit.

— Qui m'eût dit , gentille Haumette , fit Jehanne , que ce serait ici que je te reverrais? Ah ! nos douces et tranquilles soirées d'Orléans, ah! nos chastes causeries, où êles-vous ?

— Quand j'ai appris qu'on t'avait prise, Jehanne, j'ai bien pensé qu'on te ferait mourir ; car moi, qui ai douté un instant de

la bonté de Dieu, je n'en suis plus à croire à la justice et à la clémence des hommes. Alors, j'ai tendrement embrassé mon père, j'ai fait une dernière visite et une dernière prière à la tombe d'Etienne, mon pèlerinage quotidien, et je suis partie, demandant mon chemin et cueillant des fleurs pour loi tout le long de la route; car j'ai pensé qu'au moment de mourir tu serais bien aise de voir quelqu'un que tu eusses aimé.

— Bonne Haumette!

— D'ailleurs, pour consoler ceux qui vont mourir, je n'ai point tout à fait abandonné ceux qui soni morts.

— (lomuient cela?

— Asseyons-nous , fit Haumette , nous serons mieux pour causer.

El. en elïet. les deux naïves enfants s'assirent sur la première marche du bûcher, comme s'il n'y avait pns eu là dix mille individus réunis pour voir mourir l'une d'elles, et un bourieau tenant en main le brandon qui devait allumer le bûcher. Le charme des souvenirs était si puissant sur ces deux jeunes âmes, que, se trouvant réunies, elles s'entretenaient du passé auprès d'un échafaud, comme si elles eussent encore été sur Vine des collines fleuries d'Orléans.

La foule commença à murmurer.

— Figure-toi , reprit Haumette sans s'inquiéter de ces murmures, que le jour où je suis partie, je suis allée, comme de coutume,

à la tombe d'Etienne, et là j'ai trouvé une femme qui pleurait . mais si belle , qu'avec ses larmes elle semblait une iniîige de la douloureuse ]\Fère de Dieu , la Vierge éternellement jeune et éternelleuient belle. Je me suis approcbée de cette femme, et lui ai demandé ce qu'elle faisait là. Alors, elle m'a longtemps regardée, puis elle m'a embrassée sur le fiont en pleurant toujours, et elle m'a dit :

Il — J'étais une amie d'Etienne, et je viens prier sur sa tombe.

« — Béni soit Dieu qui vous envoie, madame, lui ai-je répondu , car moi, je vais quitter cette tombe [)endant quelque temps pour un pieux devoir que j'ai à remplir, et je me désolais à l'idée de laisser sans prière le doux ami qui repose dessous ; mais puisque vous voilà, madame, mais puisque vous aimiez mon Etienne , vous resterez bien quelques jours à Orléans, n'est-ce pas? Et vous lui direz au milieu de votre prière que je ne l'ai point oublié et que je vais aider à mourir celle |)0ur laquelle il est mort.

•'. — Où allez-vous donc, enfant? m'a demandé alors cette belle dame.

« — Je vais à Rouen retrouver Jehanne d'Arc.

« — La sainte martyre ! s'est- elle écriée. Eh bien , dites-lui que je prie pour elle de loin, comme de loin vous priez pour Etienne. •>

— Et quel est le nom de cette femme ? demanda Jehanne.

— Je le lui ai demandé, fit Haumelte, elle se nomme Agnès Sorel... La connais- tu, Jehanne? Moi, je ne la connais pas ; mais je l'aime, puisqu'elle prie sur la tombe de mon Etienne.

— Au bûcher ! au bûcher! hurla Tristan. Et deux mille voix répétèrent le même

cri.

— Bourreau, fais ton œuvre, dit le bailli.

— Assez de larmes et de grimaces ! crièrent les soldats.

— Avez-vous donc envie de nous faire diner ici? dit l'évêque.

— C'est juste, fit Jehanne en se levant , j'avais oublié.

• — C'est donc bien intéressant de voir mourir une femme? fit Haumette. Ces gens croient sans doute que nous avons peur de la mort, parce que nous sommes jeunes et belles. Les insensés, qui ce soir n'auront plus que leurs remords, quand toi, tu auras la béatitude éternelle ! Ils appellent cela mourir !

Jehanne commença à gravir le bûcher, les cris cessèrent.

— Adieu, Haumette, fit-elle.

Et elle embrassa une dernière fois la jeune fille, en ajoutant :

— Tu diras à ton père qu'au moment de mourir j'ai pensé à lui... Je suis prête, mon

ami, coDtiuua-t-elle. en se tournant vers le bourreau , et en continuant de gravir le bùclier, ce qu'elle ne pouvait faire toute seule , attendu que les marches étaient hautes et que ses pieds étaient retenus , comme on se le rappelle, l'un auprès de l'autre, par une chaîne de fer.

Il fallut donc qu'un des aides du bourreau montât sur le bûcher, et, la prenant pardessous les bras, l'attirât à lui pour lui faire atteindre le sommet de l'échafaud.

— Merci, lui dit Jehanne pour la peine qu'il avait prise et pour l'aide qu'il lui avait prêtée.

Ce mot. en un pareil moment, était un mol sublime et bien digne de celle qui le disait.

Pendant ce temps, Hauaiette avait quitté If bûcher, et passant à côté de Tristan, elle lui avait dit :

— C'est vous qui avez tué Etienne ; je vous pardonne.

Tristan avait pâli à cette voix et avait regardé s'éloigner cette blanche a|)parilion à laquelle la foule livrait passage et qui s'acheminait vers le haut de la ville, en se retournant de temps en temps pour sourire à Jehanne, que l'on attachait au poteau, en jetant des fleurs sur son [)assage et en disant à ceux qui l'entouraient :

— Priez pour elle, elle prie pour vous! Olivier, après avoir accompagné Jehanne

jusque sur le bûcher, redescendit, et, pas-

sant à côté de Tristan, il lui dit en se faisant reconnaître :

— Tu as voulu me tuer , mauvais frère ; ma mère, Alix et moi nous te pardonnons, repens-foi.

El Olivier alla s'agenouiller devant le bûcher, tandis que Tristan pâlissait devant ce nouveau pardon comme un autre eût pâli devant une insulte.

On eût dit qu'un combat se livrait en lui, et il cria à Jehanne. pour répondre en même temps aux paroles d'Olivier :

• — Je t'ai tenu parole, Jehanne!

Et il lui montrait le fagot qu'il avait apporté.

Jehanne, qui ne pouvait plus remuer que la tète , enchaînée qu'elle était au poteau par le milieu du corps, tourna son regard vers Tristan , el d'une voix cahne lui dit :

— Je te pardonne.

— Allons, dépêchons, cria l'évêquc.

Tristan fut forcé de porter la main à son

front. Il lui semblait que quehjue chose se brisait dans son cerveau. Celait l'ivresse qui s'en allait, c'était la vérité qui se faisait jour peut-être dans cet esprit du mal.

Frère Isambarl était toujours à côté de Jehanne, dont les yeux suivaient de loin Ilaumetle qui s'éloignait, et qui, avec sa robe blanche au milieu de cette foule tumultueuse , avait l'air d'une fleur tombée au milieu d'un océan.

Un instant après, Haiiraelle avait disparu, et, redescendant l'autre côté de la hauteur, elle s'acheminait par un chemin désert vers la rivière, au bord de laquelle elle s'assit quand elle y fut arrivée, continuant à jeter des fleurs dans l'eau et à les regarder suivre le courant qui les emportait.

Pendant ce temps, le spectacle de la place du Vieux-Marché devenait terrible.

— Vous tous qui êtes ici et qui croyez en Dieu, priez pour moi, disait Jehaune voyant s'avancer les préparatifs de mort.

— Bon courage, Jehanne, bon courage!

lui criait Olivier, toujours sous le costume du frère Lad venu.

— Merci, bonnes gens, merci, répondait la Pucelle.

Et se retournant vers le frère Isambart, elle ajoutait :

— Ne me quittez pas, mon frère, ne me quittez pas, je vous en supplie!

Tristan ne quittait pas le bûcher des yeux, essayant de surprendre un cri ou tout au moins un regard de faiblesse dans Jehanne ; mais, pour lui, comme pour tous, la condamnée rayonnait, et, les yeux levés vers le ciel, semblait ne plus tenir à la terre que parle pardon qu'elle laissait tomber sur ses bourreaux.

Deux ou trois fois Tristan avait voulu l'insulter, mais toujours, malgré lui, les paroles avaient expiré sur ses lèvres.

Elle était trop haut maintenant pour que les injures des hommes l'atteignissent.

En ce moment le bourreau s'approcha du bûcher avec une torche , et comme aux quatre coins on avait amassé de la résine et autres matières combustibles, le feu y prit rapidement.

Deux cris immenses retentirent d'un bout à l'autre de la place : l'un de joie, l'autre de miséricorde.

Olivier avait remplacé frère Isambart auprès de la patiente, et il y était encore, lui monirant le crucifix, quand le bourreau mit le feu. Ce feu gagna avec une telle promptitude, que le jeune homme, tout occupé de pieuses fonctions, ne s'aperçut pas que le feu s'approchait de lui. Ce fut Jehanne qui le remarqua et qui lui dit :

— Au nom de Dieu , mon frère, prenez garde ! le feu va prendre à votre robe. Descendez vile, et montrez-moi toujours le crucifix jusqu'à ce que je meure.

Olivier n'eut que le temps de descendre, et encore fut-ce pour sa mère qu'il le fit, car en ce moment il eût voulu mourir comme Jehanne et avec elle.

Fut-ce par émotion, fut-ce pour l'insulter une dernière fois, l'évéque descendit de son siège et eut le courage de s'avancer vers le bûcher.

— Évèquc ! cvèque ! cria Jehanne , c'est par vous que je meurs; vous le savez bieu.

Puis, elle répéta une seconde fois :

— 0 Rouen ! Rouen ! j'ai bien peur que tu ne souffres de nia mort.

L;i flamme gagnait toujours, et par moments la fumée cachait entièrement la patiente.

Alors Tristan prit le fagot qu'il avait apporté, et s'écrianl : « Je ne serai pas parjure ! 1 il le lança aux pieds de Jehanne , au milieu des fleurs qu'Haumetle avait jetées sur le bûcher.

Jehanne tourna la tète vers son ennemi, et lui dit de nouveau :

— Je te pardonne.

Le feu gagna les pieds de la jeune fille et commença à les lécher de ses langues ardentes.

Jehanne, les mains croisées sur sa poitrine, murmuraitle nom de Jésus, et du regard cherchait le crucilix que d'en bas lui montraient Olivier et Isambart, pleurant tous deux.

Alors plusieurs des assesseurs se levèrent de leurs sièges, ne pouvant supporter un pareil speclacle. Manchon, le notaire apostolique, se mit à pleurer, et le bourreau se cacha le visage en criant :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! me pardonnerez-vous jamais?

Un chanoine, Jean de la Pie, se mit à dire (ont haut :

— IléUis! hélas ! mon Dieu, faites-moi la

grâce, quand je mourrai, de mettre mon âme là 011 vous allez mettre celledeJehanne. Le secrétaire du roi d'Angleterre, Jean Frappart, s'écria :

— 3!alheur à nous, nous sommes perdus, nous faisons mourir une sainte !

Les cris de haine avaient cessé. Les larmes tombaient.

Tristan seul était debout. Autour de lui, tous les témoins de ce supplice iufàme s'étaient agenouillés, demandant à Dieu de ne pas les regarder comme les complices de celte iniquité.

Tristan chancelait, car le remords entrait en lui, et le remords est pesant au cœur de pareils coupables.

— Jehanne ! Jehanne! cria-t-il, mais non plus d'une voix menaçante.

La jeune fille tourna les yeux vers lui en souriant.

Tristan sentit ses genoux faiblir et s'agenouilla d'un genou.

La fumée devenait si épaisse qu'on ne distinguait plus que la tête de la patiente, que Tristan ne quittait pas des yeux.

Tout à coup il s'écria en prenant sa tête dans ses deux mains, comme s'il eût craint de devenir fou :

— Avez-vous vu une colombe qui vient de s'envoler du bûcher?

Et du doigt il montrait un point blanc qui allait s'effaçant dans l'azur du ciel.

— Une colombe ! une colombe ! répétèrent les assistants avec admiration , elle va annoncer à Dieu l'àme de la martyre.

Jehanne ne pouvait plus voir personne , elOiivier etisambart avaient beau lui tendre leurs crucifix, elle ne les distinguait plus. Alors, sentant qu'elle allait mourir, elle cria :

— Au nom de Dieu ! un crucifix ! que je meure en le tenant.

— Que deraande-t-elle? dit Tristan.

— Un crucifix, lui répondil-on.

Sans ajouter une syllabe, le jeune homme, qui semblait ne plus être maître de lui, se mit à escalader le bûcher au milieu des flammes, dans lesquelles il disparut comme un démon de l'enfer, et arriva jusqu'auprès de Jehanne.

Tous les assistants se levèrent, se demandant ce que cet homme faisait ainsi au milieu du feu.

Tristan se baissa alors, et prenant deux des branches du fagot qu'il avait jeté aux pieds de Jehanne. il en fendit une avec son poignard, passa l'autre dedans et en fil une humble croix de bois qu'il tendit à la mourante; puis les cheveux, la barbe et les vêtemenisà moitié brûlés, il redescendit.

Jehanne baisa cette croix qu'elle devait à celui à qui elle devait la mort, répéta huit fois Jesus-Maria! et mourut.

— Et maintenant. Sarrasin, à nous deux.

hurla Tristan en fendant la foule comme un furieux.

L'épouvante régna tout le jour dans la ville; chacun ferma sa porte et refusa de voir le soleil, qui avait éclairé un pareil malheur.

Ceux qui avaient le plus insulté Jehanne furent ceux qui prièrent le plus pour elle.

Le soir, le bourreau , sur l'ordre du cardinal d'Angleterre, qui craignait que, s'il restait quelques reliques de Jehanne, ces reliques ne lissent quelque miracle, vint ramasser les cendres de la martyre mêlées à celles du bûcher et les jeta au vent du haut du pont de Rouen , pour que la Seine les emportât vers l'Océan, c'est-à-dire vers rinfini.

Au moment où il les jetait, et où, au lieu de tomber à l'eau, elles voguaient dans l'éther, lumineuses comme une nouvelle voie lactée , une ombre blanche se détacha de la rive, et, entrant dans le fleuve comme Ophélie dans celui où elle devait mourir, elle suivit le chemin que suivait ce nuage qui avait été le corps d'une sainte.

Quelque temps le bourreau vit nager audessus de l'eitu une chose vague et blanche, qu'on eût pu prendre pour un cygne, et le lendemain les pécheurs, en se rendant à la rivière, trouvèrent sur le bord, au milieu des roseaux, le corps d'une jeune iille si

calme et si souriante qu'on eût dit qu'elle dormait.

Elle était bien morte cependant.

Cette jeune fille, c'était Hauraette.

Quand tout fut fini, quand de l'élue de Dieu, de la libératrice de la France il ne resta plus rien qu'un peu de cendre ; quand la foule, terrifiée par l'étrange spectacle auquel elle venait d'assister, se fut écoulée dans le silence ; quand les rues furent désertes, un homme, enveloppé d'un manteau , sortit d'une église où il priait depuis une heure, traversa la place du Vieux- Marché, se signa devant le bûcher qui fumait encore, et vint heurter à la porte d'une maison isolée.

Un moine vint l'ouvrir.

— Le frère Isambart? demanda celui qui avait frappé.

— Entrez , mon frère, répondit le moine. Et refermant la porte, il passa devant le

visiteur, lui fit traverser une cour et l'introduisit dans une immense salle où il le pria d'attendre.

Quelques minutes après, Isambart parut.

— Quedésirez vous, mon frère? deinandat il à celui qui l'altendait.

Celui-ci tomba à genoux. /

— Je viens me confesser et demander l'absolution, dit-il.

— Qu'avez-vous fait?

L'hommeôlason capuchon et se fit reconnaître.

— Tristan! s'écria le moine en reculant, l'éternel persécuteur de Jehanne, son meurtrier, son confesseur sacrilécre!

— Oui, fit Tristan d'une voix faible.

— C'est encore quelque nouvelle trahison que tu prépares en venant ici. Il n'y a pas d'absolution pour loi, fil le moine d'une voix ferme, tu as fait mourir une sainte. Dieu seul, qui est éternel, peut pardonner. Sors d'ici, et souffre dans la vie toutes les tortures de l'enfer !

Tristan courba la tète devant celte malédiction.

— Vous avez raison, mon frère, dit-il, et je mérite toutes les tortures de ce monde; mais je veux autant (jue possible réparer le mal que j'ai fait, et il faut pour cela que je sois en état de grâce.

— Dieu ne t'y mettra qu'après un long repentir.

— Mais , si vous devez refuser l'absolution, vous ne pouvez refuser la prière au coupable qui veut se repentir, Eh bien, mon

frère, priez pour moi , c'est tout ce que je vous demande, au nom de la fille sublime qui vient de mourir, au nom de ce Christ rédempteur qui est mort pour pardonner.

— C'est bien ! Allez, mon frère, nous prierons pour vous, répondit le moine, ému par le ton suppliant de Tristan et par l'humilité de cette nature jusque-là farouche et indomptable.

Tristan baisa la robe d'Isambart, quitta le couvent et s'achemina lentement vers une autre maison de la ville, àla porte de laquelle il heurta.

Un page vint ouvrir cette porte.

— Le comte Olivier de Karnac? demanda Tristan.

— Suivez-moi, messire, répondit le page en faisant entrer notre héros dans une grande salle d'hôtellerie.

Il le pria d'attendre quelques instants, et revint bientôt le prévenir que son maître était prêt à le recevoir.

Tristan fut alors introduit dans la chambre d'Olivier, et vit sur un des sièges de cette chambre la robe que le jeune homme avait revêtue pour assister Jehanne, et qu'il venait de quitter.

Olivier était pâle, et il était facile de voir qu'il avait pleuré.

Il était tout vêtu de noir comme un homme qui porte le deuil et prêt à se remettre en

route, car il ne voulait pas rester plus longtemps dans la ville maudite qui avait permis et vu le martyre de Jelianne.

Tristan s'agenouilla devant lui comme il s'était agenouillé devant le moine Isambart en disant :

— C'est moi, mon frère, me reconnaissezvous?

A cette voix. Olivier tressaillit, et découvrant le visage de Tristan :

— C'est toi, s'écria-t-il, à nous deux alors !

Et dans un premier moment de rage , il sauta sur son épée.

Tristan se releva, ouvrit tranquillement son pourpoint , et tendit la poitrine à son frère en lui disant d'une voix calme et résolue :

— Frappez, c'est justice.

— Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria Olivier étonné.

— Cela veut dire , mon frère, que je suis un misérable, que j'ai renié Dieu, que je me suis vendu à Satan, que j'ai fait mourir Jehanne. mais qu'il faut maintenant que je me réconcilie avec le ciel, que je tue celui à qui j'ai vendu mon ànie , et que je venge celle que j'ai tuée.

— Tu mens ; va-l'en ! J'ai juré à Jehanne de ne te rien faire ; mais , par le ciel , va-t'en !

— Mon frère donnez-moi votre épée, j'ai besoin d'une épée sainte et bénite.

— Va-t'en, te dis-je.

— Mon frère, ne me fermez pas les portes du repentir.

— Va-l'en, ou, sur mon âme, Abel va tuer Caïn !

Et Olivier regarda Tristan de façon à lui faire comprendre qu'il savait enfin le mystère de sa naissance, et quedepuis longtemps il avait pardonné à sa mère.

— C'est bien, mon frère, murmura Tristan, que votre volonté soit faite !

Et baisant humblement la main d'Olivier, comme s'il eût été heureux de s'humilier devant ceux qu'il avait le plus offensés, Tristan se retira, et, traversant la ville, il alla frapper à une troisième porte.

Un homme tout vêtu de rouge vint ouvrir. C'était le bourreau.

— Mon ami, lui dit Tristan, voulez-vous me rendre un service?

— Lequel ?

— Voulez-vous me vendre votre épée?

— Qui êtes-vous?

— Je suis Tristan le Roux.

— Celui qui a pris le nom du frère Loyseleur?

— Oui.

— Celui qui a trahi Jehanne?

— Oui.

— Celuiquiajeléun fagot sur son bûcher?

— Oui.

— Sors, misérable ! tu souilles même la maison du bourreau!

Et cet homme qui, depuis le matin, pleurait son crime involontaire, saisit une hache d'armes et s'avança sur Tristan qui lui dit :

— Vous avez raison, mon frère, priez pour moi !

Et il se retira en murmurant :

— A moi tout seul alors !

Et Tristan entra dans une église où il pria jusqu'au soir.

A minuit il revint sur la place du Vieux- Marché, et voyant la place déserte et silencieuse, il sonna trois fois dans son cor.

Le Sarrasin parut.

— J'ai tenu ma promesse, lui dit Tristan d'une voix si étrange qu'elle fit tressaillir le colosse d'airain.

— C'est vrai.

— Jehanne est morte.

— Voilà ses cendres qui suivent là-bas le courant du fleuve.

— Tu te rappelles nos conventions?

— Parfaitement.

— Tu m'as promis Alix?

— C'est vrai.

— A ton tour donc de tenir ta parole.

— Malheureusement, fit le Sarrasin d'un ton railleur, je ne le puis pas.

— Pourquoi?

— Parce que si je pouvais faire ce que je t'ai promis, j'aurais j)u faire ce que tu as fait.

— Ainsi, tu m'as trompé?

— Oui.

— Pour obtenir de moi l'infamie que j'ai faite, tu m'as promis une chose que lu savais ne pouvoir me donner?

— Tu parles comme un livre.

— Ainsi, tu ne m'as pas acheté , tu m'as volé mon àme?

— Justement. Mais avoue que c'est un pauvre vol que j'ai fait là.

— Alors, à mon tour.

— Que signifie cette menace?

— Elle signifie que je vais te tuer.

— C'est impossible , répliqua tranquillement le Sarrasin , et pour deux raisons. La première, c'est que voilà sept cents ans juste que j'ai été tué , et que , si j'avais dû mourir de cela, il y a longtemps que je serais mort ; la seconde, c'est que ton bras, si fort qu'il soit, est trop faible, tu le sais bien, pour me combattre, et qu'épée et bras se briseront au premier choc.

— C'est ce que nous allons voir.

— Tu te repens donc? continua le Sarrasin en raillant.

— Oui, lit Tristan d'une voix grave.

— Et tu as promis à Dieu de me vaincre?

— Et de te recoucher dans la tombe, d'où je n'aurais jamais dû te tirer, maudit!

— C'est là une belle conversion, en vérité. Mais tu as pensé sans doute que cela ne se passerait pas tout de suite selon ta fantaisie, et que je me défendrais longtemps, bien

longtemps peut-être. J'ai lutté sept cenls ans.

— Je lutterai tout le temps que Dieu me laissera vivre. Oh! tu m'as vu à l'œuvre poui' le mal,. tu vas me voir à l'œuvre pour le bien ; seulement cette fois j'aurai Dieu de mon côté. En garde, Sarrasin !

— Tu es bien décidé?

— En garde!

— De Rouen à Poitiers il y a loin , et si je suis vainqueur, je ne te ferai pasdegràce.

— En garde, donc !

Le Sarrasin ne bougeait pas.

— Tu ne veux pas te défendre? hurla Tristan.

Le Sarrasin se mit à jire si fort que les collines voisines en tremblèrent.

— Alors, meurs donc conmie un chien !

Et en disant cela, Tristan passait son épée

dans sa main gauche, et faisant le signe de la croix de la main droite, il dit tout haut :

— Au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit !

Et reprenant son épée de la main droite, il bondit sur le géant.

— Diable! (it celui-ci que le signe de croix avait fait pâlir, cela devient sérieux.

El, tirant à son tour sa large épée, il tomba en garde, ferme et impassible comme un rocher.

La lune, h demi voilée, éclairait ce duel élrange, et teintait d'un rayon d'argent les lames des épées et l'armure verdàlre du maiigrabin.

Tristan était devenu silencieux comme son adversaire , autour duquel il tournait, l'attaquant de tous côtés, frappant de toutes parts et trouvant toujours entre lui et son épée la formidable épée du 3Iore, qui semblait s'amuser de celte lulte et prendre plaisir à voir s'épuiser en efforts inutiles celui qui l'attaquait.

Il y avait deux heures que le combat avait commencé, et le Sarrasin n'avait pas reculé d'une semelle.

— Veux-tu le reposer? dit-il en riant de son rire infernal.

Tristan, couvert de sueur, ne répondit rien, et continua de le charger.

Deux hommes qui passaient se sauvèrent épouvantés en entendant le cliquetis des fers et en voyant ces deux lutteurs dont la lune dessinait sur toute la longueur de la place les ombres gigantesques.

Trois heures sonnèrent, et l'aube entr'ouvril les ombres de la nuit de son sourire pâle, et se montra comme une coquette qui s'éveille et qui passe son visage entre les rideaux épais de son lit.

Le Sarrasin n'avait pas bougé.

Tristan avait l'écume cà la bouche et le sang dans les yeux.

— iU —

— Ah ! lui dit l'ombre, tu crois qu'il n'y a qu'à dire : « Je nie repens, » et que Dieu va fout de suite te donner la force et le triomphe. Des années se passeront avant que tu]ra'aies vaincu , et tu es déjà épuisé pour trois heures de combat. Dieu n'est pas comme moi , il ne croit pas les hommes sur parole, et il ne commencera à croire à ton repentir que dans deux ou trois mois. Ainsi, nous avons du temps devant nous , et tu te décourageras avant de le convaincre.

— Jehanne , protégez - moi ! murmura Tristan.

Et il fondit plus violemment que jamais sur son adversaire.

Celui-ci recula d'un pas.

— Enfin, s'écria Tristan avec joie, tu es à moi maintenant !

Cette évidente protection du ciel venait de donner au bâtard une force dont il se serait cru incapable, et il vit le Sarrasin reculer peu à peu devant lui, comme s'il eût porté l'épée de l'archange Michel.

Le More ne laillait plus, et à son tour il chargeait Tristan, si bien que celui-ci reçut un coup sur l'épaule, et que le sang jaillit.

— Reçois ce sang, ma mère, fit Tristan, en échange des larmes que je t'ai fait verser.

En ce moment les deux passants qui s'étaient sauvés, et qui avaient réveillé leurs voisins pour leur faire part de ce qu'ils avaient vu sur la place où Jehanne avait été

brûlée, revenaient avec une douzaine de compagnons, curieux d'assister à ce duel et de voir par leurs propres yeux.

— Il n'y a personne, dit l'un d'eux, lu nous as trompés.

— Tu as eu une vision, dit un autre.

— Tu as eu peur, voilà tout, fit un troisième.

— Écoutez, répondit à voix basse celui qui avait été les chercher.

Et en même temps, ilsebaissait pourmieux entendre, et il étendait la maiu vers une des rues obscures qui aboutissaient à la place.

En efîet. au milieu du silence, on distinguait un ciiijueiis d'yrmes et de pas.

— Venez, reprit cet homme.

Et il entraîna ses amis dans la rue d'où ce bruit venait.

Le biuit allait toujours s'éloignant.

En le suivant toujours, comme des chasseurs suivent une piste, les compagnons arrivèrent au sommit de la ville qu'aux premièreslueurs du malin ils virent sedérouler à leurs pieds.

Mais de combattants, point.

Seulement, un bruit vague, ressen)blant à celui qu'ils avaient entendu, et qui. cette fois, au lieu de descendre des hauteurs, semblait monter à eux des profondeurs de la ville.

L'un d'eux étendit la main vers le fleuve.

— Regardez, dit-il.

Et l'on vit deux ombres , dont l'une plus grande que l'autre, qui marchaient, l'une chargeant, l'autre rompant dans la direction de la Seine.

C'était la plus grande qui rompait.

— C'est étrange, n'est-ce pas? fit celui qui venait de parler.

— En effet, c'est étrange ! reprirent les autres en se regardant avec une sorte d'effroi.

Et ils appelèrent ceux qui passaient , et ils réveillèrent ceux qui dormaient encore, et une heure après tous les gens de la viJle étaient autour deux et regardaient ces deux ombres qui diminuaient peu à peu, et qui se confondirent bientôt dans le paysage qui s'étendait à perte de vue.

Cependant le Sarrasin ne rompait que pied à pied, et des heures, des journées entières se passaient sans que Tristan pût le faire rompre d'un pouce. C'était la vivante paral)oledes luttes auxquelles Dieu soumet le pécheur qui se rcpent pour l'éprouver et voir si son repentir est sincère; car ce n'est que par la persistance dans le sentier difficile du repentir qu'il se laisse apaiser.

De temps en temps, Tristan appelait à son aide , ou le nom de sa mère, ou le nom de Jehanne. ou le nom de la Viergf, et chaque fois (|ue cela lui arrivait , il sentait ses forces doubler et celles de sou ennemi s'affaiblir.

Une voix intérieure lui criait :

— Courage !

C'était un combat merveilleux, et les combattants laissaient dernière eux les collines, les vallées, les rivières, les jours, les mois, les saisons.

Celait comme le commencement d'une lutte éternelle.

Tantôt le soleil brûlait leurs visages, tantôt la neige glaçait leurs mains. Puis le paysage changeait d'aspect. Tristan traversait des contrées qu'il n'avait jamais vues et dépassait des horizons auxquels il n'eût jamais cru pouvoir arriver.

Le More rompait toujours, espérant le fatiguer; mais on eût dit que Tristan était une âme et non un corps, et qu'il était maintenant au-dessus des conditions humaines.

Cependant ses cheveux et sa barbe croissaient, et ses yeux se creusaient à force d'insomnie.

Ds traversaient ainsi des forêts immenses, des plaines interminables . des souterrains sans (in, épouvantant les villes auprès desquelles ils passaient, el mêlant aux vents des rumeurs inconnues jusqu'alors.

Un jour , le soleil était aident et l'atmosphère lourde comme du plomb. Le combat avait lieu près d un torrent qui couvrait le bruit (le la bitte du bruit de ses cascades.

— Laisse-moi me désaltérer à l'eau de ce torrent, dit le Sarrasin.

— Non, répondit Tristan.

Et le duel continua.

Deux mois après, le ciel élait noir et la neige tombait à flots. Des pâtres avaient mis le feu à un bois de sapins, et les rouges reflets de l'incendie couraient comme des démons entre la terre toute blanche et le ciel tout noir. .

— Laisse -moi me réchauffer à cette flamme , dit l'ombre , qu'outre le froid de la nature, glaçait déjà le froid de la mort.

— Non, répondit Tristan.

Et il chargea le colosse d'airgin qui allait s'afîaiblissant de plus en plus.

Trois mois plus tard , c'était le matin, avril riait dans les arbres et se mirait au cristal des fontaines. Les deux combattants entrèrent sous une forêt de hêtres et de chênes aux larges ramures.

— Laisse -moi me reposer une minute., dit le More.

— Non. répondit Tristan.

Et il devint plus terrible que jamais.

Bientôt le mauvais génie cessa de vouloir égarer son adversaire, et un matin Tristan reconnut la plaine de Poitiers, et aperçut de loin la pierre qui recouvrait le tombeau de Karnac.

— Enfin! s'écria-t-il avec un accent de joie terrible.

Et il poussa vigoureusement le maugrabin dans la direction du tombeau.

Le lendemain, ils se battaient là où Olivier avait jadis dressé ses tentes.

— Te reconnais-tu? fit Tristan.

Celui à qui il parlait n'avait plus la force de répondre.

— Dans une heure, tu ne tromperas plus personne. Dieu soit loué !

Le Sarrasin fit un dernier efïort et lutta jusqu'au soir.

Comme minuit sonnait, son talon, car il rompait toujours, heurtait la pierre du tombeau, et cette pierre se soulevait, semblable à la lèvre géante d'une bouche immense de l'enfer,

— Merci, murmura une voix au fond du gouffre.

Cette voix était celle du lion de Karnac.

— Je suis vaincu , hurla l'infidèle.

Et il disparut sous la voûte de la tombe, toujours poursuivi par l'épée de Tristan.

Il y avait deux ans, jour pour jour, heure pour heure , que le combat avait commencé.

Quand les deux ennemis furent dans l'ombre, au fond du sépulcre, entre la tombe où dormait l'aïeul d'Olivier et la tombe laissée vide par le Sarrasin , ils jetèrent leurs épées et se saisirent» corps à corps. Cette dernière étreinte dura jusqu'au matin.

Mais quand le premier rayon du jour parut, le maugrabin était de nouveau couché sur son tombeau , d'où cette fois il ne devait plus sortir, car il y était cloué par

répéc de Tristan , qui lui traversait la poitrine et que sanclitiait un repentir de deux ans.

Son œuvre accomplie et se sentant épuisé, le jeune homme voulut revoir une dernière fois le soleil avant de s'endormir dans la nuit éternelle.

Il remonta à la surface du tombeau et aspira une large bouffée d'air pur en s'asseyant à l'ombre de la pierre gigantesque; puis il regarda avec attendrissement, et comme il ne l'avait pas encore vue, la nature qui s'éveillait.

Un cavalier parut à l'horizon.

Tristan se leva et marcha vers ce cavalier qui traversait la plaine en chantant une ballade sur la cadence du trot de son cheval,

A mesure qu'il approchait, Tristan reconnaissait les traits du cavalier.

Enfin il se piésenta à lui en disant :

- Messire Bretagne, où allez-vous donc ainsi?

Bretagne, car c'était en effet le iiéraul du connétable de Richemont . regarda celui

qui lui adressait la parole, et chercha en vain à se rappeler son nom.

C'est que Tristan était méconnaissable.

Pendant les deux années qu'avait duré son duel , sa barbe et ses cheveux avaient crû, non plus roux comme autrefois, mais gris; ses joues s'étaient creusées, ses membres avaient maigri, etson dos s'était courbé sous la lutte, comme celui de Sisyphe sous le poids de son rocher éternel.

Ce n'était plus chez notre héros le corps qui triomphait de l'âme, mais l'âme qui triomphait du corps; la force physique lui devenait donc inutile, à lui qui n'avait plus d'autre ambition que de veiller pendant l'éternité et comme une sentinelle attentive sur le mauvais génie qu'il venait de vaincre.

— Vous me connaissez, vous, messire?

demanda Bretagne.

— Oui, répondit Tristan.

— Dites-moi votre nom, alors.

— C'est inutile; seulement fuites-moi la grâce de me donner voire main, que je la serre dans la mienne, et de répondre aux questions que je vais vous faire. Un service que je vous ai rendu autrefois me donne peut-être droit à ce que je vous demande.

Bretagne tendit la main à Tristan, qui la pressa avec joie.

— Maintenant, ajouta-t-il, donnez-moi des nouvelles du monde.

— En avez-vous donc vécu éloigné?

— Depuis deux ans, je n'ai pas vu un visoge humain , repondit Tristan.

Et, sans se nommer, il raconta au héraut son duel avec le Sarrasin et l'issue qu'il venait d'avoir.

— Pauvre homme ! murmura Bretagne, il est fou.

— Vous appartenez toujours au duc de Richemont? «

— Toujours.

— C'était un brave soldat!

— Et c'est maintenant un grand ministre.

— Il est donc en faveur?

— Le roi ne pense que par lui.

— Tant mieux. Alors la Trémouille?...

• — Est en prison.

— Le roi Henri VI?...

— S'est sauvé à Rouen.

— Le duc de Bourgogne?...

— A fait alliance avec nous.

— EtBedford?...

— Satan l'a rappelé. Il est mort il y a six mois.

— De sorte que l'Anglais...?

— Dans un an il n'y en aura plus un en France. Nos bandes d'écorcheurs, organisées maintenant comme des armées, achèvent le reste.

— Jehanne avait raison, murmura Tristan. La cause de Dieu et du droit triomphe. Et d'où venez-vous ainsi, messire?

— Je viens de Karnac.

Tristan tressaillit.

— Qu'alliez-vous faire là?

— J'y allais pour deux raisons.

— Dites-les-moi, messire, je vous en prie, car je m'intéresse à tout ce qui a rapport à Karnac.

— Eh bien, j'allais là pour voir brûler un misérable.

— Qui donc?

— Gilles de Retz.

— Il a été brûlé?

— Parfaitement brûlé.

— On a donc découvert ses crimes?

— On a trouvé dans les caves de ses châteaux cent cinquante squelettes d'enfants qu'il avait sacrifiés au diable pour ses infernales messes... Et savez- vous comment il est mort?

— Non.

— Il est mort en souriant et en disant qu'il était sûr d'aller en paradis, parce que Jehanne lui avait pardonné.

— N'avait-il pas des complices?

— Il en avait une : une vieille femme, une vieille sorcière nommée la Méfraye.

— Qu'a-t-on fait d'elle?

— On la tout bonnement pendue à un arbre de la route. C'est mon maître, le connétable, (|ui a découvert tous ces crimes et qui l'a fuit punir.

— Et la seconde raison ? demanda Tristan avec émotion.

— Monseigneur le duc de Richemont m'envoyait à Karnac chercher le comte Olivier, qu'il veut avoir auprès de lui, et que le roi veut charger de réhabiliter la mémoire de Jehanue; car, comme vous le pensez bien, le roi, qui n'a pu la sauver vivante, ne veut pas que la mémoire de cette sainte fille soit chargée des accusations d'apostasie et d'hérésie que les Anglais font peser sur elle.

— Et que faisait Olivier?

— Il était heureux entre sa mère et sa femme.

— Ainsi il a épousé Alix?

— Oui ; et la jeune comtesse a la double beauté des épouses chastes et des mères heureuses.

— N'y avait-il pas jadis auprès d'eux un jeune homme, une espèce d'écuyer que l'on nommait Tristan le Roux?

— Oui, un rude garçon qui m'a sauvé la vie, à moi qui vous parle, et qui étranglait les loups comme j'étranglerais un chien.

— Qu'est-il devenu?

— Il a passé aux Anglais et c'est lui qui a fait brûler Johanne; aussi son nom est-il exécré au château de Karnac, où l'on a brûlé tout ce qui venait de lui, jusqu'au siège sur lequel il s'asseyait, et comme pour effacer entièrt-ment son souvenir, la comtesse a défendu qu'on parlât jamais de cet homme devant elle.

— Elle a birn fait.

— Vous avez connu on Tristan ?

— Oui; mais je ne le connais plus... Et où maintenant allez-vous, messire?

— Je vais à Orléans rejoindre mon maître et lui annoncer l'arrivée du comte de Karnac qui me suit en grand équipage avec sa mère et sa femme.

— Ainsi, ils passeront par ce chemin?

— Avant ce soir.

— Merci, messire.

— Vous ne désirez plus rien apprendre?

— Non.

— Adieu, alors.

— Bon voyage.

Bretagne reprit sa chanson, et, remettant son cheval au trot, il s'éloigna.

Tristan revint s'asseoir à l'ombre du tombeau.

Le soir, une troupe d'hommes, de litières et de chevaux parut à l'endroit où Bretagne avait passé le matin, magnifiquement éclairée par des torches que portaient des pages et des valets à cheval.

Cette troupe fit une halte, et deux personnages, s'en détachant, s'avancérenl vers le tombeau auprès duquel Tristan était assis.

Ces deux personnages étaient Olivier et Alix.

Tous deux s'agenouillèrent en se tenant la main devant le sépulcre de leur aïeul, et prièrent longuement.

LES QUITRI RESTADRÀTIOlfS. 3. 14

Tristan, perdu dans l'ombre, pouvait les voir sans être vu.

Quand ils eurent fini de prier, ils se relevèrent.

— Que cette nuit est belle ! fit Olivier en regardant le ciel chargé d'étoiles.

— Que je t'aime, mon seigneur! murmura Alix en posant sa tête sur le sein de son époux, car la nuit était si pure qu'après la prière l'amour s'éveillait dans l'àme de tout être jeune, innocent et beau.

Appuyés l'un sur l'autre, les deux jeunes gens allèrent rejoindre leur escorte, suivis du regard de Tristan.

La troupe se remit en route.

Pendant quelque temps encore, Tristan vit la lueur des torches; puis, bruit et lumière, tout s'effaça.

— Et maintenant allons prier pour eux , fit-il.

Et descendant dans le sépulcre dont la pierre retomba sur lui, il s'agenouilla au chevet de la tombe où reposait le vieux comte de Karnac, qui, pendant sept cents ans, avait empêché le Sarrasin de revoir le jour.

Si vous allez jamais à Poitiers, demandez au premier paysan de la plaine de vous raconter la légende du tombeau de Karnac, et vous entendrez à peu près ce que je viens de vous conter.

Puis, si vous allez visiter le tombeau, vous verrez- trois pierres colossales ressemblant assez à un cheval couché entre deux chiens.

Si vous demandez le nom de ces pierres, on vous répondra qu'on les nomme Baal, Thor et Brenda; car on prétend qu'après la disparition de Tristan , ces trois animaux sont venus rôder sur la tombe du Sarrasin, et que, pendant une nuit d'orage, ils ont été changés en rochers.

Maintenant si on nous demande pourquoi nous avons fait de l'histoire fantastique de Tristan le Roux le cadre des événements réels que nous avions à mettre sous les yeux du lecteur, nous répondrons que cela nous a paru le seul moyen de montrer du même coup les deux faces bien distinctes et bien certaines de ce xv* siècle qui, d'un côté, s'éclaire chrétiennement au feu du bûcher de Jeanne d'Arc, l'incarnation de la foi, l'envoyée de Dieu ; et de l'autre, aux lueurs du bûcher de Gilles de Retz, la personnification de la magie et de l'esprit d'athéisme de cette époque, où le peuple, ruiné par l'invasion étrangère, ignorant et se croyant abandonné de Dieu, était tout près de se donner au diable et demandait à l'enfer le secours que lui refusait le ciel.

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