‹ Les quatre restaurationsChapitre 5 sur 6 · TRISTAN LE ROUX · texte numérisé non relu

TRISTAN LE ROUX

Jehatène la Pttceilc,

Le soir tki jour oii cette rencontre avait eu lieu, on avait encore dix lieues à faire avant d'arriver à Cliinon. Olivier ordonna qu'on fît halte et que l'on se reposât, ce que, de leur côté, avaient ordonné Jehan, Jîcrtrand et Jehanne.

Quand Olivier fut seul, il écrivit à la comtesse de Karnac :

« Chère et vénérée mère,

« Nous marchons de miracle en miracle.

Hier, c'était mon aïeul qui sortait de son tombeau ; aujourd'hui c'est un prodige aussi extraordinaire. J'avais encore l'esprit frappe

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de cette chose merveilleuse dont j'ai été le témoin, quand j'ai fait une étrange rencontre et appris une curieuse histoire. Sur la route de Chinon , nous avons abordé une troupe d'une dizaine de cavaliers, en tête de laquelle chevauchaient trois seigneurs qui paraissaient en être les chefs; seulement, l'un des trois avait l'air beaucoup plus jeune que les deux autres. Après avoir appris le nom de ses compagnons, je lui demandai le sien ; il me répondit qu'il était une femme et que son nom élait Jehanne.

V En effet , représentez-vous , ma mère , une jeune fille de dix-sept ans à peine, ayant revêtu le costume d'homme, portant sur son visage le rayon d'un saint courage et d'une divine résolution. Je dus désirer d'apprendre comment cette jeune fille se trouvait au milieu de ces hommes d'armes qui se rendaient près du roi. Or voici son histoire qu'elle-même voulut bien me conter, et que me confirmèrent les nobles sires qui l'accompagnaient , quoique ce fût dit avec un ton de vérité qui n'avait besoin d'aucun autre témoignage.

«(Sachez, ma bonne mère, quecellcenfant est née dans le petit village de Domremy, sur les bords de la Meuse. Son père, Jacques d'Arc, n'est qu'un pauvre laboureur ; et sa mère, Isabelle Roméo, ne sait que coudre et filer, pendant que son mari est aux champs. C'est aussi tout ce qu'elle a appris à

sa fille, qui ne sait ni iire ni écrire.

« Jehannc a deux frères, Pierre el Jacques , tous deux laboureurs comme leur père.

«Je vaudrais pouvoir vous raconter, avec les termes dont eile s'est servie et l'expression qu'elle leur donnait , les premières années de la vie de Jehanne, et comment, lorsqu'elle revenait avec ses moutons, elle s'asseyait à côlé de sa mère et recevait d'elle ses leçons de religion, non pas d'une religion raisonnée comme la nôtre, mais de cette religion des campagnes , pleine de mystères et de superstitions , espèce de légende qui se grave profondément dans l'esprit et dans le cœur des enfants, car elle se représente à eux sous toutes les formes. C'est le chant dont leur mère les berce pour les endormir; c'est la fresque naïve qu'ils trouvent aux murs de l'église ; c'est le récit miraculeux que leur fait le pâtre voisin.

« L'àme de Jehanne était pleine de cette religion, et elle la mettait en pratique j)ar toutes sortes de bonnes œuvres. Jehanne fréquentait les lieux saints, pratiquait l'aumône, soignait les malades. C'était enfin la plus sainte fille de son village.

« Je tiens ces détails de ses compagnons, car Jehanne est trop modeste pour les dire elle-même.

« Jehanne a donc été élevée au milieu des légendes el des rêveries ; mais les rêveries

de la douce enfant ont été souvent troublées par des cris de guerre et de mort. Chaque jour le pays était envahi par des brigands devant lesquels il fallait fuir, ou servait de refuge à des fugitifs qu'il fallait cacher. Le pillage et l'incendie lui étaient devenus familiers. Cependant, il semblait à Jehanne que Dieu ne pouvait pas permettre toujours de pareilles misères. Entre la religion et la guerre, entre la douleur que donne la vie d'ici-bas et le bonheur promis par la vie d'en haut, l'esprit de Jehanne s'était ouvert à de sérieuses méditations , et elle croyait trop en Dieu pour ne pas croire en un libérateur. Par moments, elle se figurait pouvoir être cet élu ; mais elle était si jeune, si pauvre, si faible, qu'elle comprenait bien vite son impuissance, et elle se contentait de prier Dieu de donner à un autre la force qui lui manquait.

« Cependant une chose préoccupait Jehanne : la prédiction de Merlin. Cette pré diction, qu'il a faite à Karnac. était arrivéejusqu'à elle. Comment? Je l'ignore. Toujours est-il que Jehanne la connaissait, l'avait apprise et la répétait sans cesse. En outre, nn vieux berger de Domremy , qui passait pour avoir fait des prédictions qui s'étaient réalisées, interrogé comment les malheurs de la France finiraient, avait répondu : « — Trois courtisanesont perdu la France, une vierge la sauvera.

« Ojs dcu\ propliétios avaient frappô ri,nipressionnal)lojeiinefillo,etelleétaitconvaincuc qu'un jour elles deviendraient des vérités. De là à avoir l'ambition de les réaliser ellc-nième, il n'y avait pas loin.

«Ajoutez à cela, ma mère, que des signes étranges avaient suivi la naissance de Jehanne, et qu'on les lui avait racontés à elle comme à tout le monde. La nuit où elle était née, et qui était celle du 0 janvier 1412, quoique ce fût une nuit d'hiver, avait été éclairée tout à coup comme une nuit de printemps et s'était parfumée de toutes les senteurs de mai, tandis que les coqs se mettaient à chanter, quoique l'heure de leur chant accoutumé ne fût point encore venue. Les habitants de Domremy, étonnés de celte merveille, s'étaient mis sur leur porte pour jouir de ce phénomène printanier, et ils avaient vu une étoile se détacher du ciel et tomber sur la maison de Jacques d'Arc. C'était à ce moment que le vieux berger avait fait sa prédiction, et que jL'hanne était née.

« Malgré cela, la jeunesse de Jehanne se passa comme la jeunesse de tous les enfants de sa condition. Jusqu'à sept ans elle garda le troupeau de son père, mais on remarqua que jamais elle n'avait égaré ni un mouton ni une brebis. Quand un de ses animaux s'éloignait, elle l'appelait par son nom, et l'animal revenait ; quand un loup sortait du

LES QU/kTRE nESTAL'RATlOKS. 2. 2

bois, elle marchait sur lui, et elle n'avait qu'à lui montrer sa houlette pour qu'il se snuvât.

« Elle alteignit ainsi l'âge de douze ans; et ce fut à cet âge qu'elle commença à se préoccuper des malheurs de son pays et des moyens de le sauver.

«t Elle était passionnée pour les cloches; elle avait pour le bruit qu'elles rendent une sorte de passion. Quand elle les entendait, elle tombait en extase, et elle ne les avait pas entendues une fois sans soutenir qu'une voix s'était mêlée à leur carillon et lui avait parlé. Seulement, ce que cette voix avait dit, quelques efforts qu'elle fit pour se le rappeler, elle n'avait jamais pu le redire.

'< Un jour qu'elle se trouvait avec quelques compagnes dansuneprairiesituéeentre Domremy et Neufchàteau, les jeunes filles proposèrent de faire une course et de donner un bouquet à celle qui arriverait la première. La proposition fut acceptée, et les enfants se mirent d'abord à cueillir les fleurs et à confectionner le bouquet, Jehanne comme les autres. Le bouquet préparé, Jehanne promit à sainte Catherine de le déposer sur son autel si elle le gagnait, : et, ce vœu fait, la course commença. LeS' jeunes fdies partirent comme une volée de colombes, mais si fort qu'elles courussent, .ït'hanne courail plus vite qu'elles, et aveci

une telle rapidité que celle qui la suivait de plus près s'arrêta en hii criant :

« — Jehannolte ! Jehannette ! tu ne cours pins sur la ferre connue nous, tu voles à travers l'air comme un oiseau.

<• En effet, sans qu'elle sût comment cela se faisait, Jehanne se sentait soulevée déterre, et elle arriva au but sans fatigue. Elle ramassa le bouquet; mais au moment où elle se relevait, elle vif devant elle un beau jeune liomme qui lui dit en souriant :

" — Jehanne, allez chez votre mère, elle a besoin de vous parler font de suite.

« Et le beau ji-nne homme disj)arut sans laisser à Jehanne le temps de lui répondre.

« Jehanne se rendit chez sa mère, qui lui dit ne l'avoir point fait demander et n'avoir pas besoin il'elle. Alors Jehanne alla déposer son bouquet sur l'autel de sainte Catherine, et repassa par le jardin de sa maison pour abréger son chemin. Mais quand elle fntdans le jardin, elle s'entendit appeler à droite; elle s'arrêta et vil xiint nuée lumineuse d'où sortait une voix qui lui disait :

« — ■ Jehanne. tu es née pour accomplir des choses meiveilieuses. car lu es la vierge cJ)oisie par le Seigneur pour le rétablissement du roi Chai les. Habillée en honune, tu prendras les armes, tu seras chef de guerre, et tout dans le royâumesc fyra par ton conseil. i»n'>liiiMio'i(| •M^yi

« Puis la n 11 »''0 disparu l. et la voix cessa do se faire entendre.

« Jelianne resta muette, et épouvantée d'un tel prodige.

<c Or. ceci se passait le 17 août 1424, c'està-dire le jour même de la bataille de Verneiiil , de cette bataille sanglante où périrent Douglas, son fils, le comte de Buchan, le comte d'Aumale, Jean de Harcourt et tant d'autres braves seigneurs.

Il Jelianne revint à elle et retourna vers son troupeau, qui s'était réuni tout seul et qui l'attendait sous un grand arbre que l'on appelait l'arbre des Dames ou l'arbre des Fées, nom qui lui venait de grandes figures blancbes que les paysans prétendaient y avoir vues danser pendant la nuit.

n Jelianne resta tout le jour méditant sui ce qui s'était passé le malin, tressant des couronnes pour sainte Catherine et sainte Marguerite, ses deux saintes de prédilection, et les suspendant aux branches de l'arbre des Fées.

u Le soir venu, elle ramena son troupeau à la maison.

« Ce fut à partir de cejour que sa mère, la trouvant trop grande pour continuer à lui faire garder le troupeau, la lit rester auprès d'elle pour lui apprendre à filer et à coudre.

<c Cependant l'aventure du jardin était restée profondément gravée dans l'esprit

clo la jeune fille, et c'était à cela qu'elle songeait en filant et en cousant. Aussi n'en allait-elle que plus souvent à l'église, car ii lui semblait que celle nuée lumineuse lui avait apporté quelque chose du ciel et l'avait rapprochée de Dieu, de sorte qu'elle s'absorbait si complètement dans sa prière que quelquefois elle restait seule à prier.

•t in dimanche qu'il en était ainsi, il lui sembla quelavoùlede l'église s'entr'ouvrait pour laisser passer, un beau nuage d'or, au milieu duquel elle reconnut le jeune homme qui lui était apparu le jour de sa course avec ses compagnes ; mais cette fois il avait de longues ailes blanches aux épaules, et Jehanne, comprenant que c'était un ange, se sentit toute réjouie à sa vue et lui dit :

« —Monseigneur, est-ce vous qui m'avez appelée?

«t — Oui, Jehanne, répondit l'ange, c'est moi.

« — Que voulez-vous de votre servante?

demanda Jehanne.

<t -^ Jehanne, dit le beau jeune homme, je suis l'archange Michel, et je viens de la part du Roi du ciel pour te dire qu'il t'a choisie entre toutes les femmes pour sauver le royaume de France du péril qui le menace.

<; — Et que puis-je faire pour cela, moi pauvre bergère des champs? demanda Jehanne.

«c — Sois toujours une Siige onfanl coiiime tu l'as été jusqu'aujourd'hui, répondit l'auge, et quand le temps sera venu, nous te le dirons, sainte Catherine, sainte Jlarguerlle et moi ; car toutes deux l'ont prise dans une miraculeuse amitié en réeojnpense de la grande religion que lu as pour elles.

<i — Que la volonté de Dieu soit faite, répondit la jeune iiile, et qu'il dispose de sa servante quand et comme il voudra !

j,,; M — jdmea! dit l'ange.

• ;.:« El la nuée, se refermant sur lui. passa à travers la voûte de l'église et disparut.

« A partir de ce uiomeni, il n'y avait plus à douter, n'est-ce pas, ma mère? Aussi, Jehanne ne douta plus. Elle pria le curé de l'église de l'entendre en confession , et lui ayant raconté ce qu'elle avait vu, elle lui demanda ce qu'elle devait faire. Le saint homme lui recommanda de ne rien dire de celte apparition à personne, et de suivre ponctuellement les ordres qu'elle recevrait du ciel.

<c Trois ans se passèrent sans qu'un nouveau miracle se manifestât à Jehanne, qui grandissait el de fille devenait femme. Cependant, sa vie était toujours plus extraordinaire que celle des autres. Ainsi, souvent, au milieu du silence, elle assurait entendre une musique céleste, el elle répétait celle musique inconnue à tous sans pouvoir se la rappeler une heure après. L'hiver, quand

la neige couvrait le sol, elle sortait, disant qu'elle allait cueillir des fleurs pour ses saintes, ce qui faisait beaucoup rire ceux qui l'entendaient, et elle revenait sa robe pleine de violettes, de primevères et de Ijoutons d'or. Enfin, ce qu'il y avait de plus extraordinaire, c'est que les animaux les plus sauvages n'avaient point peur d'elle. Les chevreuils et les faons venaient jouer et bondir à ses pieds, et souvent une fauvelle ou un chardonneret était venu se poser sur son épaule et lui dire à l'oreille sa mélodieuse chanson.

« Pendant ce temps, les affaires du roi de France avaient empiré, et comme le comte de Salisbury venait de débarquera Cahiis, et de s'acheminer avec de grandes lrouj)os vers la partie de la France qui n'était point encore conquise, les visions de Jehanne reparurent, car le moment était venu dans les desseins de Dieu.

« Saint 3Iichel se présenta de nouveau à la bergère, accompagné de sainte Catherine et de sainte Marguerite, et tous trois lui dirent que Dieu la tenait toujours pour celle qui devait sauver la France. Ils lui ordoiuièrent en même tenq^s d'aller trouver le roi Charles Yll, de lui dire qu'elle venait de la part du Si'igncur pour se faire chef de guerre, et marcher avec les Français contre les Anglais et les Bourguignons.

<i Comment le ciel avait-il choisi celte en-

fanl pleine de pilié, et' qui se (roinail mal à la vue du sang, pour accomplir une œuvre de guerre et de destruction, c'est ce que Jelianne ne se demanda même point. Elle ne songea qu'à obéir. Malheureusement ce n'était point chose facile. Comment, en effet, faire passer dans le cœur des autres et du roi lui-même la confiance qu'elle sentait en son propre cœur? Comment faire entendre à des incrédules les voix que seule elle entendait?

«! Saint Michel lui apparut de nouveau, et lui dit de se hàler, attendu que tandis qu'elle hésitait le sang coulait à flots, et que rien ne devait plus la retenir, puisque l'ordre était donne.

« Jehanne alla trouver son confesseur, et lui fit part de ce qu'elle venait de voir et d'entendre.

« — Obéissez, mon enfant, lui dit le prêtre.

«c — Mais, lui dit Jehanne, quand bien même je voudrais partir, comment le ferais-jc? Je ne sais pas les chemins, je ne connais ni le peuple ni le roi ; ils ne me croiront pas 5 tout le monde rira de moi et avec raison, car qu'y a-t-il de plus insensé que de dire aux grands : « l'ne enfant déli- <( vrera la France, elle dirigera des expédi- « lions militaires par son habileté , elle 'c ramèneia la victoire par son courage. » Et d'ailleurs quoi de i)lus étrange et de plus

inconvenant, mon père, qu'une jeune fille avec des habits d'homme ?

<i Le bon vieux prêtre ne trouva rien à répondre à cela, sinon qu'il fallait obéir. Alors Jehan ne se mit à pleurer en songeant à la pénible tâche qui lui était imposée, et le prêtre la consola de son mieux, lui disant d'attendre et de demander à saint Michel e( à ses saintes, quand elle les verrait, quels moyens elle devait employer pour obéir et quels chemins il lui fallait suivre.

« Quelques mois se passèrent sans que la jeune fille vît rien, ce qui lui fit craindre d'avoir déplu à ses voix, comme elle les appelait; de sorte qu'elle alla s'agenouiller devant l'aulel de sainte Catherine et récita une oraison du plus profond de son cœur, suppliant la sainte de se montrer à elle, si elle n'était pas courroucée contre sa servante. Celte oraison était ainsi conçue :

« Je requiers Notre-Seigneur et Notre- « Dame de m'envoyer conseil et confort sur <( ce qu'il leur plait que je fasse, et cela par <i l'intermédiaire du bienheureux saint Mi- «c chel et des bienheureuses sainte Catlic- « rine et sainte Marguerite. »

•1 Au dernier mot de cette prière, la nuée lumineuse s'abaissa; seulement celte fois c'était l'ange Gabriel (jui accompagnait les deux saintes. Alors Jchanne baissa la tête.

et la voix habituelle se fit entendre :

" — D"oii vient que tu doutes et que tu hésites. Jehanne? dit-elle. D'où vient que tu demandes comment s'accompliront les choses que tu dois accomplir? Tu ne sais pas le chemin qui conduit au roi. dis-tu; les Ilébieux non plus ne connaissaient pas le chemin qui pouvait les conduire à la terre promise, et cependant ils se mirent en route et la colonne de feu les guida.

«: — Mais, dit Jehanne, quel est l'ennemi que je dois combattre, et quelle est la mission que je dois accomplir?

<c — L'ennemi que tu dois combattre , répondit la voix, est devers Orléans ; et pour que tu ne fasses plus de doute que nous te disons la vérité, sache qu'aujourd'hui son chef de guerre, le comte de Salisbury, a été tué. La mission que tu dois remplir est de faire lever le siège de la bonne ville du duc d'Orléans, qui est prisonnier en Angleterre, et de mener sacrer Charles VII à Reims; car tant qu'il ne sera point sacré, il ne sera que Dauphin et non pas roi.

« — Mais, continua Jehanne, je ne puis aller ainsi seule. A qui faut-il que je m'adresse pour avoir aide et secours?

« — Tu as raison. Jclianiie, repritla voix; va donc au lieu voisin nommé Vaucouleurs, qui seul, dans la contrée de Champagne, a conservé sa fidélité au roi. et là, demande

à p;iiler au bon chevalier Ilobeil Ue liaiidi i- , couil; (lis-lui hardiment de quelle part lu viens, et il le croira.

tt — Et comment reconnaîlrai-je le chevalier de Baudricourt?

<i — Il ressemble à l'image que lu vas voir, répli(iua la voix.

«t Et, en effet, Jehanne distingua dans la nuit le visage d'un chevalier sans casque, sans épée et sans éperons.

<; Quelques jours après, elles'élaitrendue à Vaucoulcurs, et elle voyait entrer dans une église de ce village un chevalier sans casque, sans épée et sans éperons, connue doit être un chevalier chrétien qui entre dans une église. Jehanne courut à lui et lui dit :

n — Messire,n'étes-vous pas le chevalier Robert de Baudricourt?

« — Oui, répondit le clievalier.

tt Alors elle lui raconta tout ce (jui s'était passé. Baudricourt resta fort étonné, connne bien vous pensez, ma mère, et il crut à quelque diablerie, ainsi que le curé de Yaucouleurs, qu'il consulta. 3Iais le peuple ne doutait |)as, lui qui, au défaut de la science, a l'inspiralion et le pressentinicnt, et il cria à Baudricourt d'être convaincu.

ti Jehaujie ajouta :

«i — A\aut qu'il soit la mi-carême, il faut (pie je sois devers le roi, diissé-je, pour m'y rendre, us:rmes jambes jusqu'aux genoux ;

car personne au monde, ni rois, ni ducs, ni fille du roi d'Ecosse, ne peuvent reprendre le royaume de France, et il n'y a pour lui de secours que moi-même, quoique j'aimasse mieux rester à filer près de ma pauvre mère, car ce n'est pas là mon ouvrage; mais il faut que j'aille, parce que mon Seigneur le veut.

« — Et quel est votre seigneur? demanda le chevalier.

<t — C'est Dieu ! répondit Jebanne.

II Baudricourt fut touché, et lui promit de la mener au roi après qu'il lui en aurait fait demander l'autorisation.

<: Quand Jehanne annonça son départ à son père et à sa mère, ils tentèrent tous les moyens de l'en détourner; mais la volonté du ciel était plus forte qu'eux, et ils ne purent obtenir d'elle qu'elle ne partit pas.

<! Pierre, son plus jeune frère, lui promit de l'accompagner, et les gens du village, s'étant cotisés, lui fou mirent un équipement et un beau cheval noir.

<t L'autorisation du roi arriva, mais Baudricourt, brave et vaillant chevalier, eut honte de se faire le guide d'une femme et de reconnaître en elle une force qu'il n'avait pas en lui. Au moment de partir il s'y refusa, mais Jehan de Novelompont et Bertrand de Poulangy se chargèrent de la jeune inspirée, et leur petite troupe se mit en route au milieu des souhaits et des bé-

nédiclions de Ions ceux qui avaient connTi Jelianiie.

«c Voilà, chère et vénérée mère, la merveilleuse histoire de la jeune fille que j'ai rencontrée hier, et à laquelle je suis dévoué maintenant, car elle est sainte comme vous, et belle comme Alix.

« Donnez ma lettre à notre vénérable chapelain, ma mère, afin qu'il la transcrive dans les mémoires de notre famille. Je suis convaincu que cette vierge est bien l'envoyée de Dieu, et je veux que nos descendants sachent que j'ai été un des premiers à croire en elle.

« A l'heure où je vous écris celte lettre, elle dort tranquillement par terre dans la salle d'une chaumière, comme le plus humble de nos soldats.

«( Demain nous entrerons avec elle à Chinon, et je vous ferai part, ma bonne mère, de ce qu'ordonnera le roi. »

Le lendemain, en effet, Jehanne et ses compagnons se remirent en marche ; mais, au moment du départ, Olivier voulut faire le compte de ses hommes, comme il le faisait tous les jours, pour s'assurer que personne ne manquait à l'appel.

Tristan seul n'était pas présent, lui qui jusque-là avait toujours été le premier prêt à partir.

On l'appela, on le chercha, mais en vain.

Olivier sp mit on route cependant avec l'espérance, ou que Tristan avait pris les (levants, ou qu'il le rejoindrait en chemin; mais, à la porte de Chinon, Tristan n'avait pas encore reparu.

E,a coiiv de CItinon.

Je ne sais pas si de nos jours Chinon est une ville bien gaie; mais du temps que Charles VTI y demeurait, c'était nue ville assez Iriste. Ses remparts sombres et ses machines de guerre lui donnaient plutôt l'aspect d'une citadelle que d'une résidence royale, et cela devait être ainsi à une époque où le roi de France était chassé de pi ovincvi en province, et traqué de ville en ville.

Quand Olivier et ses compagnons fiient leur entrée à Chinon, la nuit s'approchait, et ils causèrent une grande rumeur. Mais lorsqu'on sut qu'ils étaient de lidéles serviteurs du Dauphin, et qu'ils venaient à son secoura, ce fut avec desacclamalions do joie

qu'on les accueillit, et ce fut à qui les logerait.

Olivier ne voulait pas quittter Jehanne. La mystérieuse fille exerçait sur lui l'influence qu'elle exerçait sur tous les cœurs enthousiastes et sur tous les esprits religieux. Puis, comme femme, elle pouvait courir des dangers au milieu de soldats brutaux, et il voulait être le plus près possible d'elle pour la défendre. Il logea donc dans la même hôtellerie que Jehanne. Jean de Novelompont et Bertrand de Poulangy.

Il ne garda avec lui que quelques hommes, et laissa les autres se disséminer, après leur avoir fait promettre de se réunir au premier signal qu'il donnerait.

Jehanne fut confiée à la femme de l'hôtelier, la dame Rabattreau, laquelle, émerveillée du récit que l'on fut bitm forcé de lui faire, promit d'avoir d'elle le plus grand soin, et se mit en devoir de raconter à toutes les commères de la ville l'étonnante histoire de la vierge de Dnmrcmy.

Olivier ne voulait pas perdre de temps, et il envoya dire au roi qu'il demandait à lui porter ses hommages et ses sermenis, en compagnie de Jehan de Novelompont et de Bertrand de Poulangy.

C'eût été une chose touchante à voir que les soins dont ces jeunes seigneurs entouraient Jehanne. Ces braves chevaliers tout couvprts de fer, hommes de guerre et de

fatigue, avaiont pour leur jeune compagne (les prévenances ])resque maternelles. Ils s'inquiétèrent de sa chambre, ils la visitèrent pour s'assurer qu'elle n'avait rien à ycraindre, et,commoils la savaient pieuse, ils coururent toute la maison jusqu'à ce qu'ils eussent trouvé un crucitix qu'ils vinrent accrocher à la tête de sou lit.

11 fut convenu entre les trois gentilshommes que tout le temps que durerait ce séjour de Jehanne dans la ville, chacun d'eux veillerait à son tour devant sa porte. Jehanne les remerciait avec des larmes de reconnaissance de tout le souci qu'ils prenaient d'elle.

Le messager qu'ils avaient envoyé au roi revint leur annoncer que le roi les attendait.

— Vous allez voir monseigneur le Dauphin, leur dit Jehanne; essayez de le convaincre, car je crois qu'il aura grande défiance de moi. Faites que je le voie surtout, et je réponds du reste, car j'ai à lui dire des choses que lui. Dieu et moi seuls pouvons savoir.

— Comptez sur nous, Jehanne, répondit Olivier.

Et les trois seigneurs quittèrent l'hôtellerie.

La jeune fille, après un court et frugal repas, monta dans sa chambre, et à la lueur du foyer et d'une lampe déposée sur une

table, elle se mit à penser profondément sans doute à son bonheur passé, auquel elle venait de dire adieu peut-être pour toujours, à sa mère qu'elle avait quittée sans l'enibrasser, et qui, l'attendant le soir comme elle avait coutume de le faire, au lieu de sa tille n'avait vu venir que la lettre qui lui annonçait le départ de Jehanne, et que celle-ci lui avait fait écrire par le curé de Domremy, car, la sublime ignorante, elle ne savait pas écrire.

Qui pourrait dire toutes les pensées qui visitèrent ce soir-là l'esprit de la pauvre enfant, à qui son cœur conseillait de rester dans sa chaumière, qui était née pour vivre de la vie tranqiiille du foyer, et qu'une puissance plus forte que sa volonté poussait au milieu des dangers et des luttes? Elle dut revoir, ainsi que dans un rêve, la chaumière maternelle où son enfance s'était accoutumée à enfermer l'avenir, le clocher de l'église qu'elle croyait toujours trouver à son horizon, la plaine odorante où elle allait s'ébattre avec ses jeunes compagnes et cueillir des fleurs dont elle parait pieusement l'autel de la Vierge, son vieux père assis près de l'àlre après une longue journée de travail, et son frère, plus jeune, endormi par la monotone chanson de la mère qui filait. Puis à ces souvenirs riants se mêlèrent sans doute ceux des scènes de désolation et de carnage auxquelles elle avait

assisfé. cl le front de la jeiiiii' fille <Ini se couvrir alors d'une noble rougeur; car les mômes voix lui répétaient encore que c'était à elle de venger tant de malheurs et de punir tant iraffronls.

Pendant ce temps, Jehan, Bertrand et Olivier arrivaient au château qu'habitait le roi. espèce de forteresse carrée, triste et menaçante, flanquée d'une tour à chacun de ses angles, sentinelles de pierre qui, les yeux fixés sur l'est, l'ouest, le nord et le sud, devaient prévenir l'hôte royal de tout ce qu'elles verraient venir.

Le long de leur chemin, les trois jeunes gens ne rencontrèrent que des passants furîifs qui jetaient sur eux un regard inquiet.

Ariivés à la porte du château royal, ils trouvèrent sous la première voùle un jeune homme, nous devrions dire un enfant de dix-huit ans environ, aux gi-ands yeux bleus, aux longs cheveux blonds, à la tournure élégante, à la mine éveillée et hardie.

— Messieurs, dit-il. le roi m'en\oie vers vous pour que je vous con<!uise à lui. Veuillez me suivre.

Le jeune homme, précédé de deux valets portant des torches, lit tiaverscr aux visiteurs la moitié d'une cour triste et solitaire, et après t^voir monté un escalier de pierre froid et nn^ il entra dans des cliand)res désertes, plongéesdans l'obscurité avant qu'il y entrât, et sur les mursdes(|nelles brillaient

à la lueur des deux torches quelques armes polies et quelques rares dorures.

Les six personnages qui se rendaieat chez le roi une fois passés, ces salles retombèrent dans leur silence et dans leur obscurité.

Les grandes cheminées vides et noires les glaçaient autant que le froid du dehors, qui pénétrait par les portes ouvertes et les fenêtres mal jointes. Quand on songeait que l'on était chez un roi, on ne pouvait voir pareille chose sans un grand sentiment de tristesse.

Arrivés près d'une portière à travers laquelle filtrait la lumière de la chambre sur laquelle elle se fermait, les deux valets s'arrêtèrent, et le jeune homme qui avait été chercher Olivier, Bertrand et Jehan à la porte, soulevant celte tapisserie, les fit entrer dans une salle où, enlre une table garnie de deux couverts seulement et la haute cheminée où pétillait un grand feu, était assis un homme de vingt-six ans à peu près. Cet homme était vêtu d'une culotte blanche et d'un pourpoint de velours aux larges manches doublées d'hermine. Sur sa poitrine, et passée à son cou, brillait une chaîne d'or et de pierreries. 11 avait la tète nue; mais clans la position qu'il avait prise, on ne pouvait voir son visage. En effet, (luand les trois gentilshommes entrèrent, il paraissait plongé dans une rêverie profonde,

avait le coude gauche appuyé sur le bras de son large siège, la lête appuyée sur la main de ce bras, et, tournant le dos à la porte par où Olivier et ses compagnons venaient d'entrer, il regardait brûler le feu et l'attisait du bout d'une mince épée.

— Le roi, messieurs, dit le jeune introducteur en entrant et en faisant passer devant lui ceux qu'il amenait.

A ces mots, Charles VII, car c'était lui, releva la tète et montra par ce mouvement un visage intelligent, pensif et lin, qu'encadraient régulièrement des cheveux noirs coupés carrément sur son front.

— Soyez les bienvenus, messieurs, dit le roi du ton d'un homme qui ne sait pas encore s'il est content ou fâché qu'on l'ait tiré de ses méditations et de sa solitude.

Ceux à qui il s'adressait s'inclinèrent, pendant que leur jeune introducteur s'approchait familièrement du feu et se chauffait.

Le roi se leva alors, et, regardant avec attention les trois seigneurs qu'il avait devant lui, il leur dit d'une voix triste :

— Si vous ne saviez que vous êtes chez moi, messieurs, vous ne ledevineriez point, n'est-ce pas? Ce château ressemble peu à un château royal.

— Le roi n'en est que plus grand à nos yeux, sire, répondit Olivier ; et le roi n'eùtil plus qu'une ville eu France, plus qu'une

maison dans une ville, il aurait autour de lui assez de braves et loyaux sujels pour lui rendre un jour tout ce qu'il a perdu. Jehan et Bertrand approuvèrent, en s'inclinanl de nouveau, ce que venait de dire Olivier.

— Etvous venez vous joindre à ces sujetslà, messire, fit le roi, cl je ne l'oublierai jamais. Vous êtes le comte Olivier de Karnac?

— Oui, sire.

— Vous êtes le fils d'un fort et vaillant chevalier, messire, et j'avais hatc de voir le fils pour le remercier des services du père. J'étais bien jeune quand le comte de Karnac fut tué; mais je me rappelle avoir entendu souvcnlmon père, le roi Charles VI, prononcer son nom avec respect. C'était un Breton, c'est tout dire; les Bretons sont de braves soldats...

— Dévoués à tout jamais, sire, à la cause du roi (le France, répondit Olivier, et les fils feront leur possible pour ne pas faire rougir leurs pères.

— Quand avez-vous quitté la Bretagne , messire?

— Il 5' a quinze jours à peine.

— Et qui vous a fait prendre cette résolution de venir à nous?

— IN'étais-je pas en âge de prendre les armes, sire, répondit Olivier, et ne devaisje pas me rendre avec bonheur à l'appel du comte de lllchemond?...

Le froni du roi se rembrnnil à ce nom. Olivier s'en aperçiif, cl il ajouta :

- — Du comte de Richeniond, le plus brave et le plus dévoué de vos servitrut*s, sire.

— C'est bien, messire, c'est bien, fit le roi avec une sorte d'impatience, nous connaissons la bravoure et le dévouement du connétable: dévouement si grand, continua le roi avec une sorte d'aigreur, qu'il nous sert presque malgré nous... Et vous, messieurs, reprit-il en se tournant vers les deux atitres chevaliers, n'èles-vous pas Jehan de jVovelompontet Bertrand de Pouiangy,deux fidèles encore?

— Oui, sire, dirent les deux chevaliers.

— Ne ni'êtes-vous pas envoyés par Robert de Baudricourt ?

— Par lui-même.

— Que signifie celle autorisation qu'il m'a fait demander, de m'envoyer une jeune lille? Quelle est celte jeune iille?

— C'est un miracle vivant, sire.

— En vérité l fil le roi avec le ton de l'inciédulité. Et vous avez amené ce miracle avec vous?

— Oui, sire.

— Ainsi vous avez foi en celte jeune fille?

— Complètement.

— Et vous l'appelez...?

— Jehanne.

— ToLi( .simi)k'niO!il? ,,.

— Tout simplement, sire. .., ■ — Et que prvomel Jehanne? j

— Elle promet de faire lever le siège d'Orléans, sire, et de vous mener recevoir à Reims la couronne à laquelle vous avez droit, et q«u vous manque encore.

Le roi rougit légèrement. ^^.. ,,^

■ — Aiusi, reprit-il. elle fera ce que personne n'a encore pu faire? i^

— Elle le promet. . ,

— Et vous croyez à cela, messieurs?

— Oui, sire, nous vous le répétons.

— Vous êtes fous, messieurs, permettezmoi de vous le dire, fit le roi. Comment, des nobles et preux comme vous ont plus de confiance en une fille de dix-sept ans qu'en eux-mêmes! ils n'ont plus assez de leur épée, et il leur faut une houlette! Que ne mettez-vous des jupons et des corsages de femmes au lieu de coites de mailles et d'armures? Votre costume répondrait à vos croyances.

— Si Jelianne l'ordonnait, répondit Uertrand, nous ferions ainsi. ,,

— Vous feiiez ce que bon vous semblerait, messieurs , répliqua le roi d'un ton sévère, comme moi je ferai ce «juc bon me semblera. Mon avis n'est pas qu'après les pertes et les dépenses que nous avons faites, Je doive lever une nouvelle armée et m'exposer à de nouveaux désastres , jku ce qu'il

plail à une j)elile fille, folle peiil-èlre, de se croiredestinée à sauver la France. Comment voulez-vous, messieurs, que moi, le roi, j'aille dire à mes vieux chevaliers, à Dunois, à la Hire, à Xainlrailles, à vous-mt'mes : « Je n'ai plus foi en votre courage, et vous allez suivre cette enfant? )) C'est fou, messieurs, c'est insensé!

— C'est pour cela qu'il faudrait le faire, interrompit le jeune homme qui se chauffait, puisque jusqu'à présent ce qui est sensé n'a pas réussi.

— Tais-toi, Ktiejine, tais-toi, enfant, dit le roi d'une voix moitié douce, moitié sévère, cela ne te regarde pas.

Etienne s'assit, et croisant ses jambes il se mit à regarder les dessins d'un gros volume de vénerie qui se trouvait là.

— Cependant, sire, hasarda Jehan, c'est sur votre ordre que nous nous sommes mis en route et que nous avons amené Jehanne.

— Je ne vous dis pas le contraire, messieurs ; seulement j'ai rélléchi. et le royaume de France vaut bien une réflexion, je crois.

— L'ancien royaume de France, dit Etienne, peut-être, mais celui que vous avez, je doute qu'il vaille cela.

Et l'enfant mutin fit une moue de mépris tout en continuant de feuilleter son livre.

— Raison de plus pourqueje ne compromette pas le peu qu'il en reste, lit le roi. q«u

semblait avoir l'habitude des irrcvéreiicicuses interruptions d'Etienne.

— Si vous vouliez voir Jehanne, sire, vous seriez convaincu.

— Aussi ne veux-je pas la voir. Qui nie qu'elle n'est pas une créature du démon? C'est bien assez de perdre son royaume, sans perdre encore son âme.

— Sire, nous croyez-vous dévoués à votre cause? demanda Novelonipont. *'

— Oui, messieurs.

— Nous croyez-vous braves?

— Certes.

— Nous croyez-vous dignes de foi?

— Assurément.

— Eh bien, sire, voici ce que j'ai vu, de mes propres yeux vu. Lorsque Jehanne a été au moment de parlir avec nous, on lui a amené le cheval dont ses compatriotes lui faisaient don, un superbe cheval noir.

Jamais Jehanne n'avait monté à cheval : quand elle a voulu se mettre en selle, l'animal s'est cabré de telle façon, et a sauté de

• telle sorte, que moi, qui suis bon cavalier, sire, je n'aurais pu arriver à mettre le pied dans l'étrier.

— Eh bien?

— Eh bien, sire, elle a dit : « Menez ce cheval près de cette croix » (et elle montrait une croix de pierre à l'entrée du chemin), " et il se laissera monter aussi facilement qu'un agneau par un enfant. > On a mené

le €lieval où elle avait dit, et couiiue s'il eût été retenu par un invisible frein, il a courbé la lèle et s'est laissé monler.

— Et moi, sii'e, ajouta Bertrand de Poulangy, j'ai assisté à un miracle non moins grand que celui que vient de raconter Jehan. A peine fûmes-nous en route, que les oiseaux des champs et des bois, qui^ par la neige qui était toaibcc, étaient privés de nourriture depuis la veille, accoururent autour de Jehanne comme pour lui demander du grain. Jehanne alors, qui en avait fait provision dans sa chaumière, jeta du chènevis et du blé autour d'elle, et pendant une demi-heure nous fûmes accompagnés d'un cortège d'oiseaux, qui s'arrétant enfin sur un arbre de la route chantèrent un dernier adieu à Jehanne et retournèrent au village.

— Hasard que tout cela, messieurs, fit le roi, et après avoir envoyé contre les An-i glais nos plus braves soldats, je ne puis en vérité leur envoyer une femme. Une femme pour sauver le royaume de t^rance!... Me railleraienl-ils assez! Non, messieurs; je veux bien èlre malheureux, mais je ne veux pas être ridicule! D'ailleurs, à l'heure qu'il est, nous n'avons plus besoin ni de Jehanne ni de personne. J'ai assez de sang et de guerres autour de moi. J'ai entamé des négociations avec le roi d'Angleterre à propos de la ^ille d'Orléans. Je démande

qu'elle soit abandonnée au chic de Bourgogne, qui y mettra un gouverneur de sou choix. De cette façon, la ville sera sauvée, et nous serons tranquilles. Après tout, le duc de Bourcî02;ne, continua le roi d'un air qui prouvait qu'il avait horreur des longues discussions, Je duc de Bourgogne n'est pas un méchant homme; il a voulu venger le meurtre de Jean sans Peur. C'est assez juste, à vrai dire. '-';<,;ifi !,

— Il veut avoir Orléans raàifitenant, cela me parait encore assez juste, fit Etienne avec ironie. D'ailleurs, celaplait au la Trémouille, par conséquent cela doit plaire au roi. . ^

— Etienne, Etienne, fit le roi avec co-ir 1ère, te tairas-tu? Le comte delà Trémouille est un sujet dévoué, un ami loyal, un conseiller probe. J'entends que tout le monde le respecte ici, quand ce ne serait que parce qu'il m'a été donné ])ar le connétable de Richemond, qui se connaît en probité, lui. I

Cela fut dit d'un air étrange.

— Est-ce pour cela que vous ne voulez plus voir le connétable, sire? continua Etienne.

— Assez! (itCharles VU d'une voix tellement impérieuse qu'Etienne se tut cette fois.

En ce moment deux valets soulevèrent ia tapisserie et crièrent :

— Le dîner du loL

Un troisième valet entra, tenant d'une main un plat d'argent sur lequel était un poulet, et de l'autre un plat sur lequel figurait une queue de mouton.

— Ah! le pauvre dîner! fit Etienne en considérant les deux plats et en se penchant dessus, je serais bien étonné si demain le héraut criait du haut du perron : <' Le roi de France est mort d'indigestion hier, n

Charles VII était devenu tout triste.

— C'est vrai, dit-il, qui croira jamais ([ue le roi Charles VU n'a pas pu inviter à (liner trois braves seigneurs qui lui faisaient visite? Vous le voyez, messieurs, voilà comment vit le roi.

— Heureusement, sire, fit Etienne en prenant j)lace à table en face de Charles, heureusement que -sous m'avez pour vous distraire et vous consoler, car. sans moi. je ne sais d'honneur pas ce que vous deviendriez.

— Je ne vous retiens plus, messieurs, fit le roi, allez prendre du repos et soujier. Vous le pouvez, vous, et revenez me voir demain.

— Et que dirons-nous à. Jehanne, sire?

demanda Olivier.

— Vous lui direz, messieurs, répondit Etienne, (pie l'irrésolution étant le caractère dominant du roi, il demande à réfléchir jusqu'à demain pour savoir s'il la recevra.

— Non pas, messieurs, fit le roi d'un ton résolu, vous direz à Jehanne que je lui donnerai une escorte, et qu'elle retournera à son village quand elle sera reposée de sa roule. En vérité, l'avenir rirait trop s'il savait que le roi de France a pu ajouter foi un instant à de pareilles folies.

Les trois jeunes gens prirent congé du roi et le quittèrent. Comme ils descendaient assez honteux du peu de succès de leur démarche, une femme s'approcha d'eux et leur dit :

— Est-ce vous, messieurs, qui avez amené à Chinon cette jeune fille de Vaucouleurs?

— Oui, répondirent les compagnons de Jehanne.

— Le roi consent-il à la recevoir? demanda cette femme.

— Non, et vous nous voyez tout tristes de son refus.

— Eh bien, messieurs, veuillez me suivre chez la reine ma maîtresse; et peut-être demain le roi aura-t-il changé de résolution, car l'avis de la reine, émerveillée des récits qu'on lui a faits de Jehanne, est qu'il faut que le roi la reçoive.

— Allons, pensa Olivier, Dieu a décidé que le roi Charles VII ne serait sauvé que par les femmes.

Et les trois gentilshommes suivirent la messagère de Marie d'Anjou , la reine pieuse.

IaBS fttnottt*».

— Savez-vous, sire, dit Etienne tout en dépeçant lui-mènio le poulet que l'on venait d'apporter, car lorsque le roi dînait seul avec le jeune homme, il ne pouvait souffrir que les valets restassent autour de lui, ces dîners étant ses récréations; savez-vous, sire, que voilà des gentilshommes qui vont emporter de vous une bien mauvaise opinion?

— Ils vont surtout emporter de moi cette opinion qu'il faut que je sois un roi bien faible pour laisser à un enfant comme toi le droit dédire tout ce qu'il veut,

— Oh ! le mal n'est \M\i là, sire. Si tous les rois avaient autour d'eux des enfants comme moi. dévoués couimemoi, disant la vérité comme moi, tout n'en irait que mieux. Je disais donc que voilà des jeunes seigneurs qui viennent mettre leur épée, leur vie, leurs vassaux à votre service, et ({ue vous les recevez de façon un peu leste: le

proinier. parce' qu'il vous est envoj é par le connétable ; lesdenx autres, parce qu'ils vous amènent cette jeune fille que vous-même avez fait mander. Ils vont vous croire un roi sans reconnaissance, et c'est déjà bien assez d'être un roi sans royaume. Que vous a fait le connétable de Richemond, je vous le demande un peu?

— II m'a été imposé par son frère, le duc de Bretagne, de l'alliance duquel j'avais besoin. En lui donnant l'épée de connétable, j'ai eu la main forcée, et les rois ne pardonnent jamais qu'on les ait contraints à quoi que ce soit, même poui^ leur bien.

— Mais, sire, il vous a rendu des services.

— Lesquels?

— Il a fait tuer le sire de Gyac, d'abord.

— Un homme que j'aimais.

— Et qui vous volait jusque dans votre poche.

— C'est vrai. Eh bien, admodons que je lui pardonne ce meurtre, puisqu'on assure qu'il a bien fait et que les rois -ne sont pas libres d'aimer ({ui ils veulent. Il y a autre chose.

— En effet, il a tué lui-même Cauuis de Bcaulieu, votre second faNori, qui vous volait encore plus que le premier. Ce sont là de ces services que l'on ne doit pas oublier, sire, fil Etienne en riant.

— Aussi je ne désespère pas do te voir

massacrer un jour par ce tueur de favoris, toi que j'aime. Sera-ce encore un service qu'il me rendra?

— Merci de la comparaison, sire, mais je n'ai de ressemblance avec ceux que je viens de nommer que l'amitié que vous avez poiHmoi. Je ne vole pas les deniers de l'État, et ce ne sont pas les dîners que vous me donnez qui vous ruineront.

Etienne avait dit cette dernière phrase avec une intonation si charmante et avec un geste si spirituel que le roi ne put s'empêcher de rire.

— En effet, dit-il, tu ne me ruines pas toi ; aussi quand nous serons à Paris...

— Vous n'en prenez guère le chemin , sire.

— Que veux-tu que je fasse?

— Je veux que vous suiviez les bons conseils qu'on vous donne.

— Je suis ceux de la Trémouille.

— Et vous appelez cela suivre de bons conseils?

— rs'est-ce pas ton connétable de Uichemond qui la placé auprès de moi, et qui m'en a lait un ministre?

— Le connétable s'est trompé, mais patience.

— Que veux-lu dire?

— Je veux dire que le connétable est homme à piendre sa revanche, et qu'il se pourrait bien qu'un de ces jours ce favori-là suivit les deux autres.

— Qui le fail supposer cela? dit le roi en fixant sur Etienne un regard où il y avait presque de l'espérance.

— Rien, sinon que le nombre trois plaît à Dieu.

Charles VII poussa un soupir.

— Ah ! continua le jeune homme, vous aimeriez mieux une supposition plus fondée.

— Etienne!

— Oh! je lis dans votre âme ainsi que dans un livre ouvert, sire. Vous êtes jeune, vous êtes bon, mais vous êtes faible ; et avec le désir de faire le bien, vous laissez faire le mal, et cela pour avoir la paix, ditesvous. Si vous saviez à quel prix vous l'aclietez, sire, vous aimeriez mieux lu lutte et l'insomnie.

— Quel âge as-tu, Etienne?

— J'ai dix-huit ans, sire, vous le savez.

— Tu as donc, en moyenne, une quarantaine d'années à vivre encore?

— Pourquoi me dites-vous cela, monseigneur?

— Parce que cela m'attriste de voir un enfant de ton âge faire de la morale comme un vieillaid. Que feras-tu donc quand lu auras cinquante ans? Garde cela pour plus fard, et parle maintenant d'amour et de tournois. Charjueclioseen son t('mi)s. Allons, ouvre ce bahut, prends-y un flacon de vin de Chypic, verse no us-cn à chacun [tlein

notre coupe, buvons-le et peirlonà ti'aulre chose.

— Oh î Je sais Lien de quoi vous voulez parler, sire, fit Etienne en obéissant au roi et en versant dans les deux coupes une liqueur semblable à la topaze.

— Alors, si tu le sais, mauvais ami, pourquoi n'en parles-tu pas ?

— Parce que je croyais qu'à celte heure il devait être question de choses plus sérieuses, monseigneur.

— Eh ! quoi de plus sérieux que l'amour, enfant? Si tu savais (je tedis cela à toi parce que tu es le seul êire devant lequel j'ouvre libiement mon cœur), si tu savais comme tout me parait peu de chose à côté de cela ! Cei tes, la gloire est belle ; je comprends qu'on ait l'orgueil de vouloir soumettre des peuples, de faire répéter son nom par les échos de tous les rivages, et de s'appeler Annibaî, César , Ciiarlemagne ou saint Louis ; mais, que veux-lu, enfant! je trouve tout autre nom aussi beau quand il est prononcé par deux lèvres aimées, tout autre homme aussi roi quand il est aux bras de la femme qu'il aime; car l'amour, c'est le royaume sans limités, c'est la couronne sans épines, c'est le rêve sans fin. Un jour nous ne serons plus qu'une bien vile poussière et nous ne ferons i)lus au fond de nos lombes qu'une bien ridicule grimace, qui que nous ayons été. N'usons donc i>as en vaines ambitions

- Sy -

les belles années de noire vie ; au lieu d'à» roser de sang notre royal chemin, couvronsle de fleurs : cela fait moins de mal et c'est aussi beau. De là vient mon indifférence pour toutes les choses qui m'entourent. Ils veulent mon royaume; qu'ils le prennent, qu'ils se le partagent 5 que m'importe ! Agnès m'aime, mon royaume est là dedans. On me croit faible, indolent, sans énergie : on se trompe, Etienne. Si demain Agnès ne m'aimait plus, je conquerrais le monde pour regagner son amour; mais elle m'aime comme je suis; à quoi bon le reste? Que Dieu nous laisse un coin de terre assez grand pour que nous soyons à côté l'un de l'autre, voilà tout ce que je lui demande.

En écoutant le roi, Etienne était devenu tout rêveur.

— Je l'ai fait de la peine? lui dit Charles.

— Non, sire. Vous savez que depuis longtemps j'ai imposé silence à mon cœur.

— Pardonne-moi , j'oublie toujours que tu as aimé Agnès...

— Et que je l'aimerai toujours, monseigneur. Pouvez-Yous me faire un crime de ressentir ce que vous ressentez vous-même? D'ailleurs, j'aime madame Agnès pour elle et non pour moi. Jladame Agnès ne m'aime pas autrement que comme un enfant qui a été élevé auprèsd'elle, autrement que comme un ami des i)remières années. Pouvait-elle m'aimcr d'une autre façon? ^'on. Au lieu Ue

m'ensevelir dans ma douloui-. quand j'ni vu qu'elle vous aimait, sire, j'ai voulu que mon amour lui servit à quelque chose et que le vôtre me donnât au moins une compensation. Je me suis fait votre messager et votre confident. Je la vois sourire quand elle lit vos lettres, je vous vois heureux quand ^ous lisez les siennes. Quand vous me parlez d'elle, il me semble que j'entends i)arler mon propre cœur. Vous la voyez comme je la vois, sire; vous la comprenez, vous êtes digne d'elle : aussi mon amour pour elle estil devenu du dévouement pour vous. Puis, si je n'ai pas la réalité, n'ai-je pas le rêve dont vous-même, sire, n'avez pas le droit d'être jaloux? Quand je suis seul, j'évocjue son image et je lui fais des vers. Une fois, vous avez laissé tomber une fleur qu'elle vous avait donnée; je l'ai ramassée et l'ai gardée précieusement. Cojnme un parasite, mon cœur vit des miettes du vôtre. IVai-je" pas bien fait de vous avouer tout cela, sire? D'abord, j'ai dû à cet aveu votre amitié pour moi, car voire nme comprend toutes les délicatesses; puis le droit de parler d'elle et le bonheur de l'entendre louer. Aimez madame Agnès, monseigneur, aimez-la comme elle vous aime; car si vous ne l'aimiez plus, elle vous aimant encore, j'en mourrais de chagrin.

l.e roi se sentait venir des larmes dans les yeu.\ on entendant peul-éire pour hi

vingtième fois la naïve confidence de cet amour qui, sans égoïsme et sans jalousie, s'était fait si fidèh ment l'esclave du sien. Aussi aimait-il Etienne connue il eût aimé sou enfant, et avait-il en lui une confiance illimitée.

— Eh bien, Etienne, nous verrons Agnès ce soir, lui dit le roi.

— Vous allez la voir, monseigneur?

— Oui.

— Et vous m'emmenez avec vous?

— Si tu le veux.

— Si je le veux! je le crois bien, sire! s'écria Etienne avec une joie d'enfant.

— Mais je fais une réflexion.

— Laquelle, sire?

— Si un jour Agnès allait l'aimer?

— Moi?

— Tu es jeune, tu es beau, lu es amoureux; ces choses-là, les femmes les voient et les devinent, et une couronne est bien peu de chose dans le plateau de leur amour. Si Agnès allait l'aimer?

— Ah! monseigneur, ce serait bien mal à elle, répondit sérieusement Etienne.

— Mais que ferais-lu, loi, si cela arrivait?

— Je partirais, sire, pour la punir et vous venger.

— Viens, que je t'embrasse, fit Charles avec ex|)ausion, car il n'} a pas de plus noble cœur que le lien.

En ce moment un valet entra.

— Que me veut-on? demanda le roi.

— Sire, répondit cetliomme, la reine vous fait demander un moment d'entretien, et si elle doit se rendre dans votre appartement ou vous attendre dans le sien.

— Dites à la reine que je descends auprès d'elle.

Le valet s'éloigna.

— Va trouver Agnès, Elienne, dit le roi au jeune page, et dis-lui que je te suis. C'est un quart d'heure de tète-à-tète que je l'accorde. Tu vois que je suis un bon prince.

— Je vous obéis, sire, fit le jeune homme. Et s'enveloppant de son manteau il disparut.

Alors le roi, pour lequel tout dérangement imprévu était un ennui, une fatigue même, quitta la chambre où il était et se rendit chez la reine, l'air d'autant plus maussade qu'ellel'avait fait demander juste au moment où il allait quitter le château pour aller voir Agnès.

Il entra donc chez Marie d'Anjou avec la ferme résolution de n'avoir qu'un très-court entretien avec elle.

La reine était seule.

En voyant entrer le roi, elle se leva.

Mario d'Anjou qui, à celle époque, pouvait' avoir vingt-quatre ans environ, était dans tout l'éclat de sa sévère beauté.

— ts --

— Pardonnoz-moi, monseigneur, si malgré le désir que vous aviez exprimé de rester seul ce soir, j'ai voulu vous parler; mais oulre que ce que j'ai à vous dire est de la plus grande impoiiance, je ne vous retiendrai pas longtemps.

— Parlez, madame, répondit Charles en s'asseyanl et en faisant signe à la reine do s'asseoir.

— Trois gentilshommes sont venus au château ce soir? fit Marie.

— Cela est vrai.

— Deux d'entre eux venaient vous demander la permission de vous présenter une jeune lilie qu'on nomme Jehannc d'Arc.

— En effet.

— Et vous avez refusé de k voir?

— Oui.

— J'ai su cela, monseigneur, et l'on ra» conte des choses si merveilleuses sur cette jeune (ille, que j'ai fait prier ces gentilshonniies d'entrer chez moi, et je leur ai demandé des détails sur cette miraculeuse histoire. Ils mêles ont donnes, et ma conviction est que cette jeune fille est bien réellement l'envoyée de Dieu et la vierge de la prophétie; car vous savez, monseigneur, qu'il y a une prophétie qui dit que la France sera sauvée par une vierge.

r— Je lésais.

— J'ai donc promis à ces jeunes seigneurs d'avoir un entretien avec vous, sire, et

d'employer toute mon influence à vous faire revenir sur voire décision.

— Malheureusement, celte dtkision est irrévocable, madame.

— Et pourquoi, monseigneur?

— Pai ce que, comme je l'ai dit à ces seigneurs que vous avez vus, et comme ils ont pu vous le répéter, ma conviction est toute contraire -à la vôtre, et que je ne puis, moi, homme et roi, imposer à une armée de braves gens et de vaillants soldats une fille de campagne qui se dit inspirée.

— Ainsi, Jehanne...?

— Repartira demain.

— Irrévocablement?

— Irrévocablement, madame.

— C'est bien, monseigneur, voilà tout ce ([ue j'avais à vous dire, et vous pouvez vous retirer.

Charles prit la main de la reine et la baisa.

— Vous ne m'en voulez pas, madame, lui dit-il, si je vous refuse ce que vous me demandez?

— Non, monseigneur, mais j'espère que vous changerez d'avis avant demain, et que la nuit vous portera conseil.

— J'en doute, madame.

— Qui sait? fit la reine.

Le roi prit congé de 3Iarie d'Anjou et remonta dans son appartement pour y prendre son manteau, car, outre qu'il faisait froid

dehors, il ne voulait pas qu'on le reconnût quand il sortirait.

Mais, avant même qu'il eût monté l'escalier qui séparait de l'appartement de la reine l'appartement où il se rendait, Mario d'Anjou s'était enveloppée d'une large mante noire qui lui couvrait presque entièrement le visage; elle avait quitté sa chambre, avait descendu dans la cour, avait quitté le château , et avait disparu à gauche dans l'obscurité d'une rue étroite, suivant le même chemin qu'avait suivi Etienne quelques minutes auparavant.

Enfin elle arriva à une petite maison dont le pignon élégant se dentelait dans l'ombre, etdont une seule des croisées était éclairée.

— C'est bien là. murmura ^larie d'Anjou. Et, soulevant le marteau de la porte, elle

frappa.

Une femme vint ouvrir.

— Qui demandez-vous? demanda celte femme.

— La demoiselle Agnès Sorel.

— C'est bien ici.

— Il faut que je lui parle , mais à elle seule.

— Quel est votre nom, madame?

La reine souleva sa mante.

— La reine! s'écria la vieille femme.

— Silence, fil Marie d'Anjou, et que nul ne sache que je suis ici, excepté madan»e Agnès.

— Jésiis-Maria! marnioKala vielllofemmo en introcliiisant la reine dans une salle ba>^so somptueusement ornée; la reine chez ma maîtresse! Qu'est-eo que cola veut dire? et que va-t-il se passer?

Agiti's et JUai'ie.

Il y avait quelques instants que la reine attendait dans la chambre où l'avait fait entrer une des suivantes d'Agnès, lorsque celle-ci entra. Marie d'Anjou élait à ce point plongée dans ses réflexions, qu'elle n'entendit pas ouvrir la porte, et qu'elle tressaillit lorsqu'à côté d'elle une voix lui dit humblement :

— Me voici, madame.

Alors la reine retourna la tète, et vit agenouillée à ses ](ieds celte divine créature que l'on nommait !a Dame de Jieaulé. Le temps qu'Agnès avait fait atleiidre la reine, elle l'avait employé à dépouiller les colliers <,'t les ])icrrerics dont el'e avait coutume de se parer quand le roi devait la venir voir, parce (lu'eile savait combien le roi tenait à ce luxe, qu'il appelait le cadre de sa beauté. Agnès élait une femme de trop d'esprit, de

trop de goût, de trop de cœur, pour vouloir paraître ainsi paréo devant Marie d'Anjou, dont la modestie était devenue proverbiale. La reine ne put s'empêcher de considérer quelques instants le gracieux visage qu'elle avait devant elle, ces beaux cheveux auxquels se mêlaient les perles, ces grands yeux, baissés en ce moment, et dont les longs cils jetaient une ombre douce sur le ton rose des joues; ce nez droit comme la ligne grecque, et cette bouche dont les dents étaient plus blanches que les perles qui s'enroulaient dans sa chevelure.

— Relevez-vous, Agnès, dit la reine à la jeune fille; asseyez-vous auprès de moi, et causons. Quand nous sommes ensemble, c'est vous la reine; et la preuve, c'est que je viens vous adresser une requête.

— Que veut dire Votre Altesse?

— 'Écoutez, Agnès, je crois que la femme d'un roi, et surtout d'un roi comme Charles VIT, a reçu du ciel une mission difficile, mais qu'elle peut faire sublime si elle la comprend bien. Une reine n'est plus une femme. Si elle est jeune, si elle est belle, si elle aime, jeunesse, amour, beauté, il faut qu'elle cache tout au plus profond de son cœur, et qu'elle fasse à sa couronne le sacrifice de toutes ses impressions; c'est ce que j'ai fait. Mais, d'un autre côté. Dieu lui donne un devoir à remplir, et ce devoir compense pour elle ce qu'elle a perdu. Il

faut qu'elle soit la protectrice du peuple ol la conseillère de son royal époux. Il faut que son influence apparaisse au milieu des arides questions de la politique et des lois. afin que quelque chose de doux s'y mêle et en ressorte ; il faut enfin que lamour des sujels remplace pour elle l'amour du prince, quand cet amour lui échappe.

C'est ce que j'ai essayé de faire, Agnès.

— Et vous avez réussi, madame, s'écria la jeune fille, car on vous aime et l'on vous respecte comme une sainte.

— Comme je vous le disais, Agnès, reprit Marie d'Anjou, quelquefois l'amour du roi manque à la reine, et elle voit son épouv ])orler à une autre femme le trésor de ses affections et de sa confiance.

Agnès baissa les yeux à ces mots, et une rougeur ardente couvrit ses joues. La reine le remarqua, et elle se hâta d'ajouter :

— Non-seulement je comprends cet abandon, mais je l'excuse. 11 y a dans la royauté un côlé sérieux et grave qui éloigne l'amour. La reine n'en souffre pas moins, et il y a pour elle, sachez-le bien, Agnès, des heures longues et douloureuses. Lllenepeut faire à personne la confidence de sa peine. Il lui faut puiser sa force en elle-même, et son cœur s'use vile à cette épreuve. Une consolation lui reste encore cependant, c'est lorsque son époux va porter sou amour à une iVuHue digne ilr le faire naître et de le

ressenlir. Tout n'est pas perdu pour la reine alors, et si elle comprend sa mission, c'est là qu'elle le prouve. Il lui faut seulement avoir assez d'empire sur elle-même pour pardonner à la femme qui la ftiit souffrir, pour venir à elle, et pour lui dire : <c Faisons à nous deux le bien que je ne peux faire seule. »

— En effet, madame ! s'écria Agnès avec des larmes de reconnaissance dans les yeux, car le bien que l'on fait excuse bien des choses, n'est-ce pas?

— Le roi vous aime, Agnès. Femme, je vous haïrais peut-être; reine, je viens tout simplement vous dire : « Agnès, sauvons le

i roi! ))

— Oh , madame ! fît la jeune fille en tombant à genoux de nouveau et en couvrant de baisers et de larmes les mains de la reine, vous me faites bien heureuse et bien malheureuse à la fois. Votre générosité est si grande et si noble, que j'ai l'àme pleine de remords et de lionle.

— Relevez-vous, Agnès, votre cœur est bon, et si vous m'avez fait du mal, vous me l'avez fait sans le vouloir. Je n'ai pas attendu jusqu'aujourd'hui pour vous pardonner comme chrétienne d'abord , comme femme ensuite. Le roi vous aime, Agnès, et je comprends cet amour; vous êtes plus belle que moi et vous n'êtes pas la reine. Il faut que col amour lui serve. Agnès, il

bô '-

î*aut que là où il venait chercher le plaish , il trouve le bien. Vous avez sur Tesprit du roi une influence très-grande, usez-en pour sou bonheur et pour le bonheur de la France.

— Ordonnez, madame, et ce qu'il faudra faire, je le ferai, dussé-je dés ce soir me séparer du monde et m'enfermer dans un couvent.

— Vous savez, Agnès, dans quel état est la France.

— Oui, madame, hélas!

— Vous savez avec quelle indifférence le roi voit prendre par les Anglais notre beau pays, à ce point que la Ilire lui disait l'autre jour avec sa rude franchise :

i; — Sire, on ne perd pas plus gaiement son royaume. »

— Je le sais, madame.

— Vous n'êtes pas une des moindres causes de cette indifférence, Agnès. Qu'importe à un roi aimé de vous une province de jdus ou de moins? Toute à votre amour, Agnès, vous n'avez pu, jusqu'à présent, donner au roi les conseils qu'il n'écouterait cependant que de vous. Voire esprit développé par l'étude n'est pas encore mûri par l'expérience. Cela tient à votre âge, au bonheur qui vous sourit encore, à l'amour que vous éprou^cz et dans lequel il n'y a ni ambition ni orgueil, car vous aimez le roi, je le crois, cuiuuie vous aimeriez le plus humble écolier

lie son j'ojaiime. Jih bien, Agnès, il faut que vous m'aidiez dans les effoiis que je tenle, car mon amour à moi est plein d'orgueil et d'ambition pour Charles. Il faut qu'il reconquière son royaume, il faut qu'il chasse les Anglais, il faut qu'il soit roi enfin, roi de la France de Charlemagne et de saint Louis.

— Et vous croyez, madame, que moi je l)uis faire cela?

— Peut-être.

Agnès secoua la tète en signe de doule.

— Vous voulez dire que le roi est trop faible, n'est-ce pas, pour entreprendre cette lutte? Je désespérerais de lui s'il n'aimait pas, mais il vous aime, et l'amour rend ca- ])able des plus grandes choses. La Providence, quand elle veut sauver un homuie, se sei't de tous les moyens, et elle peut bien faire pour un royaume ce qu'elle ferait pour un homme. Or, Dieu ne veut pas que la France de Louis IX, le saint conquérant, le royal martyr, soit aux Anglais, Dieu pour cela dùt-il faire un miracle, et, ou je me trompe fort, ou il en fera un.

— Que dites-vous, madame?

■ — La vérité. Écoulez-moi. Dieu, voyant que le courage désertait les {,>lus grands, l'a donné aux j)lus petits; voyant le roi sans énergie, il a donné l'énergie à une femme, à l'une des plus humbles personnes du loyaume, comme il a donné sa science au-

trefois au plus humble enfant de Befhléeni. Une jeune fille, une bergère île dix-sept ans, ne sachant ni lire ni écrire, se dit envoyée par Dieu pour chasser les Anglais et rendre le royaume au roi.

— Et celte jeune fille...?

— Est à Chinon. Seulement le roi, qui l'avait fait demander, ne veut plus la voir maintenant, et il a donné l'ordre qu'elle parte demain. Si celle enfant part, la France est perdue.

— Qui vous fait croire cela, madame?

— Je prie Dieu tous les jours, Agnès, c'est Dieu qui me l'a dit. J'ai demandé au roi de ne pas laisser partir Jehannc, il m'a refusé ce que je lui demandais ; alors je suis venue à vous, Agnès, pour que vous obteniez ce qu'il me refuse. Charles YII est un de ces rois que Dieu fait grands malgré eux. Les passions d'un prince peuvent parfois lui être plus utiles que ses vertus. II s'agit seulement de les uliliser. Le roi doit venir vous voir ce soir.

Agnès hésita et baissa les yeux.

— Voyons, Agnès, est-ce que je ne mérite jias que \ ous soyez franche avec moi?

— Oui, madame, j'altends le roi.

— Eh bien , il faut (pie le premier ordre qu'il donnera en cnlranl au cliàteau soit ror<lre (pi'ou lui lauu'no Jclianni'.

— Il donnera cet ordre, madame.

— Oh! lit la l'cine en se levant, si le roi

m'aimnilconiMic 11 vous aime, que de grandes

(Choses je lui ferais l'aire!

'' En ce nioiuent on frappa à la porte de la

rtie. ■■•iM ■ ! • :.'■■■

' —C'est lui, n'esl-ce^as? fit la reine d'une

v<)ix émue. |'

— Oui, niadaïue, répondit Agnès en haïssant la tèle et en baisant les mains de Marie d'AnjoM.

— Allons, Agnès, cohlinua la reine avec effort, souvenez-voiis de voire promesse, et allez recevoir le roi. Je vais attendre ici qu'il soit entré, car je ne veux pas qu'il me voie ni même qu'il soupronne ma visite.

— Dites-moi encore que vous me pardonnez, madame, fit Agnès avec un regard suppliant.

— Oui, Agnès, je vous pardonne et de grand cœur.

On frappa de nouveau.

— Allez, dit une seconde fois la reine à Agnès qui quiHa celte chambre et alla ellemême ouvrir la porJe afà roi, comme cela était son habitude. ''

— J'ai heurté deux fois, dit Charles en enirant; ne m'allendais-lu pas, Agnès?

— Si, monseigneur. .;:ni "îJ;

— Klienne esl \enu l'annoncer ma 'i'islte?

— Klienne esl là, si je.

.Marie d'.Virjou, dont roreille élail collée à la ])orle, car en ce monu-iil la femme clomi-

^ tii ^

naît la reine, entendit Agnès et Charltik passer à quelques pieds d'elle, et il lui sembla que le bruit d'un baiser arrivait jusqu'à son cœur, et le brisait. Lorsqu'elle n'entendit plus rien, tremblante et pâle, elle ouvrit la porte de la salle où elle était, et elle quitta la maison d'Agnès.

Quelques minutes après, elle était de retour au château.

— Eh bien, Etienne, que disais-tu à Agnès? fit le roi en entrant dans la salle où se trouvait le jeune page. Lui disais-tu que nous avions parlé d'elle et que je l'aime à en devenir fou?

— Non, monseigneur, y\ ne disais rien à madame Agnès, répondit Etienne, attendu que madame Agnès m'a laissé seul à peu près depuis que je suis ici.

,j, — C'est vrai, Agnès? demanda le roi.

— Oui, monseigneur.

— Et que faisais-tu donc pendant ce temps? .

Et en disant cela, le roi se couchait aux pieds de la jeune fille.

— Vous vous rappelez, monseigneur, répondit Agnès, que je vous ai dit une fois combien j'ai confiance dans les astrologues et les magiciens.

— Oui.

— Vous savez que celte conliance est légitime, puisque l'un d'eux m'a prédit, lorsque j'étuis encore enfant, que je sierais

aimée du roi do France, et qu'il n'y a qu'un inslaiit vous disiez, sire, que vous m'aimiez?

— Eh bien?

— Eii bien, sire, il y avait tout àTheu^^ ici un astrologue.

— Et que l'a-t-il provnis, celui-là?

— Rica [jour moi, sire, beaucoup pour vous.

— Pouvail-il proraelire plus que ce que j'ai? Est-il une seconde Agnès au monde?

— Il m'a promis, sire, qu'un jour vous sciiez un grand roi si vous vouliez suivre mes conseils,

— Ah vraiment ! El quel conseil as-tu à me donner?

— Un seul.

— Parle.

— Vous m'obéirez?

— Tu le demandes? ,:.,,,.■'

— Eh bien , sire, il faut (jne vous receviiez et que vous entendiez une certaine enfant (ju'on apj)eile Jehanne, je crois, et qui vient de bien loin pour vous servir.

— ïoi aussi lu te mets du côté de cette jjauvre lille.

— Oui, sire.

— Tu le veux absolument?

— Je le veux.

— Tu entends, Etienne, Agnès le veut.

Va-t'en donc diie â messire Jehan dé Novelonqionl et à messire Kertrand de Pou- Jangy qu'ils |)èuvent se tUhir prêts ù iaumu-

n(^v Jehanne doiuain au soir. Es-tu contoiite, Agnès?

— Oui, sire, i)lus que je ne saurais le dire et plus que vous ne pouvez le soupçonner.

Puis elle ajouta tout bas en se parlant à elle-niêuie :

— Son Altesse la reine avait raison. La faiblesse d'un roi peut être une vertu.

Etienne arriva à l'hôtellerie où étaient Jebanne et ses compagnons.

Olivier, Bertrand, Jehan et Jebanne étaient réunis dans la même salle et racontaient à la jeune lille leur entrevue avec le roi, et l'opiniâtreté qu'il mettait à refuser de la voir.

— Avant demain il se repentira, disait Jebanne avec cette confiance merveilleuse qui ne l'abandonnait jamais, et il enverra chercber celle qu'il a repoussée aujourd'bui. Il faudra bien que le roi veuille, puisque Dieu veut.

Comme elle parlait ainsi, Etienne arrivait.

Avant qu'il eût dit une parole et que l'on eût pu savoir ce qu'il venait faire à rbôîol- Icrio de niailre Kahalheau, car c'était ainsi que s'appelait l'bolelier cbez lequel Jebanne était descendue, celle-ci se leva, et, marcliant au-devant de lui :

, — SoACz le bienvenu, messire, lui ditelle, >ou6 (jue m'envoie munsciijneur le Dauphin.

Etienne regarda Jehanno d'un air élonné.

— Comment savez-vons, Jelianne, lui dit-il, que le roi nrenvoleà vous?Je ne vous ai point encore parlé.

— Mes voix ne nie trompent jamais, répondit Jehanne, et je vous entendais de loin venir porteur de cet heureux message.

— Ainsi, ce que dit Jelianne est vrai? demanda Olivier.

— Le roi consent à la recevoir? demanda la dame Rabatlieau, qui avait introduit Élienne, et qui était restée à écouter ce qu'il allait dire.

— Oui, messieurs, répondit Etienne, le roi vous recevra demain soir, et Jelianne. avec vous.

— C'est bien, fit Jelianne. Vous direz à monseigneur le Dauphin, messii'e, que demain nous nous rendrons à son ordre.

Puis se tournant vers ses compagnons étonnés :

— Mes voix ne me trompent jamais, ditelle, et j'entendais de loin venir le message du roi.

— Quel honneur pour notre maison ! s'écria la dame Rabatheau.

Et elle courut porter à son mari celte heureuse nouvelle, pendant que Jehanne remerciait Dieu.

f^n tntracle.

Le lendemain le roi réunit tons ceux de la conr pour qu'ils eussent à se trouver le soir auprès île lui et à entendre Jebanne.

Celaient la ïrémouille , Charles de Bourbon, leconile de Vendôme, rarclievéquede Reims, la Hire. Xainlrailles, le frère Séguin, un des plus grands tliéologieus de l'époque, avec lequel Charles VII diseutait souvent, et d'autres chevaliers et d'autres moines encore, plus savants et plus braves les uns que les autres.

— Vous vojez, madame, fit le roi en s'adressant à Marie d'Anjou, que la nuit a porté conseil et que j'ai fini par faire ce que vous demandiez.

La reine remercia Charles comme si elle eût ignoré la véritable cause de ses réflexions , et elle parut s'en attribuer tout le mérite.

— Sire, dit alors l'archevêque de Reims, il ne faut pas en cette occasion agir légèi-euKMit, et mon avis (>s( (pTil f;uil ([ueslioiiniM*

Jehonno àe façon à la troubler et à lui faire avouer sa sorcellerie, si elle n'est pas, comme elle le dit, l'envoyée du Seigneur. Si elle répond à toutes nos questions, la victoire n'en sera que plus complète, et la vérité que plus évidente. Que pense décela Votre Altesse?

— Que vous ferez bien de faire ainsi, répondit Charles VII. '

Puis se tournant vers le comte deVendôme:'

— Messire, lui dit-il, vous irez ce soir chercher vous-même Jehanne et l'amènerez aiusi que messire Olivier de Karnac, messire Jehan de Nu\elompont et messire Jieiv trand de Poulangy qui l'accompagnentr

Le soir, quand tout le monde fut réuni, et que le comte de Vendôme eut quitté la salle pour aller chercher Jehanne, la Trémouille dit au roi :

— Sire, il y aurait un moyen d'éprouver tout de suite s'il est vrai que celte fille ait le don de divination.

— Quel moyen? demanda Charles VU.

— Que Votre Altesse se confonde avec les autres seigneurs, et qu'elle fasse asseoir sur son trône un de ses chevaliers.

— Vous peut-être, messire de la Trémouille, dit Etienne, <|ui se trouvait, comme toujours, à côté de Charles; je ne sais pas pdiuquoi j'ai celte idée, que vous seriez content de vous asseoir sur le trône du roi.

La I lémouillc ne répondit rien à celte

raillerie du jeune homme, raillerie que le roi accueillit avec un sourire.

— En effet, reprit Charles, le moyen est bon, et la science de Jehanne n'en ressortira que mieux puisqu'elle ne m'a jamais vu, et que, pour venir à moi, elle sera forcée de me deviner. Ce sera donc vous, raessire, continua le roi en se tournant vers un des jeunes seigneurs de sa cour, qui vous mettrez à ma place; car tous êtes du même âge que moi, et vous êtes plus richement vêtu que je ne l'ai jamais été.

— Je suis aux ordres de Votre Altesse , répondit le jeune homme.

— Eh bien , prenez place loutde suite sur ce trône, et moi je vais me mêler à vous , messieurs.

A peine la substitution était-elle f;dte, que la porte s'ouvrit et que Jehanne parut.

Un grand silence accueillit son entrée ; mais la jeune fdle ne se déconcerta point au milieu de toute cette noblesse qu'elle voyait pour la première fois, et après s'être inclinée avec toutes les marques du res- ]^ec\ , elle marcha droit dans la direction de Charles VIL

Chacun s'écartait pour lui faire place, et elle arriva ainsi près du roi. Alors s'agenouillant devant lui :

— Dieu, lui dit-elle . vous donne bonne et longue vie. noble et gentil Dauphin.

— Vous vous trompez, Jehanne, réjtondit

-elle roi avec une éiuolion qu'il ne pouvait cacher,, car l'épreuve était incontestable et la vérité resplendissait, ce n'est pas moi qui suis le roi, mais bien celui qui est assis sur le trône.

— Ah ! ne cherchez point à me tromper, répondit Jehanne, car c'est bien vous qui êtes le Dauphin et non un autre.

Alors un murmure d'étonnemenl et d'admiration courut dans l'assemblée.

— Gentil Dauphin, reprit Jehanne, pourquoi nemcvoulez-vouspointcroire? Je vous dis, monseigneur, et vous pouvez faire foi en mes paroles, que Dieu a pitié de vous, de votre royaume et de votre peuple, car saint Louis et Charlemagne sont à genoux devant lui , faisant prières pour Votre Altesse. D'ailleurs, je vous dirai, s'il vous plaît, telle chose qui vous prouvera bien que vous me devez croire.

— Et que me direz-vous, Jehanne? demanda le roi avec un reste d'incrédulité.

— Ce que j'ai à vous dire, monseigneur, répliqua la jeune (ille, je ne puis le dire qu'à vous seul, car ce sont choses si intimes que vous rougiriez de les entendre devant tous ces seigneurs qui nous écoulent. Veuillez passer avec moi dans votre oratoire et je vous le dirai.

Charles VII obéit, et emmena Jehanne dans i\n oratoire qui se trouvait à côté de la salle où l'on était réuni.

— Eh bien, Jehanne. nous sonunes seuls, fît le roi; parlez.

— Je le veux l)ien. monseigneur; mais lofsque je vous aurai dit des choses si sécrètes qu'il n'y a que vous et Dieu qui puissiez les savoir, croirez -vous en moi? Croirez-vous que je suis l'envoyée de Dieu ?

— Oui. • •

— Et vous me jurez, monseigneur, de faire après tout ce que je vous dirai de faire?

— Oui , Jehanne. Seulement, ajouta le roi , il faudra que vous répondiez aux prè-> très qui sont là et qui veulent vous interroger, ce que je leur ai promis de leur laisser faire*

— Soyez tranquille, monseigneur, je leur répondrai , et ils croiront. Mais c'est voire foi qu'il me faut, parce que c'est vous que Dieu m'a dit de convaincre.

— Eli bien, parlez, Jehanne, et je croirai si ce que vous me dites est vrai.

— Monseigneur, lit la jeune fille en regardant fixement le roi, le jour de la Toussaint dernière, vous souvenez -vous vous être enfermé dans votre oratoire?

îi — Oui. ■"•'' '"r

• — Et avoir adressé à Dieu , non pà's'nné prière ordinaire, mais une prière qui ne concernait que vous?

— En effet, répondit Charles, et vous pouvez médire les mots de cette prière?

— El jo le ferai volonlieis, mais quand

vous iTi'aiirrz flifsi vous avoz révélé celle prière à quelqu'un.

— Je ne l'ai dite à personne qu'à Dieu.

— 11 n'y a donc que Dieu qui ait pu me la dire. Eh bien, monseigneur, une pensée vous préoccupe conlinuellement, et cette pensée la voici : vos ennemis disent que vous n'êtes pas le fils légitime du roi Charles YI , et vous en êtes arrivé, monseigneur, à en douter vous-même; car, malheureusement. Dieu s'était retiré de la reine Isabelle votre mère, et elle a oublié parfois la lidélité due à l'époux.

— C'est vrai, Jehanne, dit le roi en pâlissant, continuez.

—- Eh bien , monseigneur, le jour de la Toussaint dernière , vous vous êtes agenouillé là où nous sommes, et vous avez adressé à Dieu ces trois requêtes :

«I Seigneur, s'il est vrai que je ne sois pas le véritable héritier du ro} aume de France, ôtez-moi le courage de poursuivre celte guerre qui coûte tant d'or et de sang à mon pauvre royaume.

« Seigneur, si le terrible fléau qui s'appesantit sur la France procède de mes péchés, je vous supplie de relever mon pauvre peuple d'une faute qui n'est pas la sienne, et d'en faire retomber sur ma tète tout le châtiment, ce chàliment lùt-il une pénitence élernelle ou mr'uie la moil.

II Seigneur, si au confrah'c le péclié vient de mon peuple, je vous supplie d'avoir pilié de lui, et de le recevoir dans votre miséricorde , afin qne le royaume sorte enfin des calamités où il est plongé dcpuisdouzeans.)»

— Tout cela est vrai, murmura le roi en, regardant Jehanne avec étonnement , presque avec effroi.

— Aussi, continualajeunefille, Dieu, qui a entendu votre prière , l'a exaucée comme étant le vœu d'un cœur chrétien et d'un grand prince, et il m'a envoyée vers vous pour vous dire : «Soyez sans crainte, monsoigueur, et reprenez hardinient courage . car vous êtes bien l'héritier du roi Charles Yl.» Maintenant, monseigneur, rentrons dans la salle que nous venons de quitter, afin que tout le monde soit convaincu comme vous l'éles.

Le roi et Jehanne rentrèrent dans la salle où la cour était réunie. Tous les yeux se tournèrent vers le roi, et chacun put voir, à la pâleur de son visage et à l'émotion de toute sa personne, que ce que venait de lui diie la jeune fille avait fait une profonde impression sur lui.

— Messieurs, dit le roi, il y a dans ce qui arrive un miracle évident. Cette jeune fille est bien réellement l'envoyée de Dieu.

Et s'adressant à l'archevêque de Keims et à ses couseillers, il leur dit :

— Intel lo^ez-la . messieurs, et la vérité se fera pour vous comme pour moi.

L'archevêque questionna alors Jehanne sur son enfance . sur son pays, sur ses visions ; puis il lui dit :

— Vous nous avez promis, Jehanne, de nous faire connaître la vérité de votre mission par un signe irrécusable. Quel est ce signe? Nous attendons qu'il se manifeste, et s'il est tel que vous nous le dites, nous sommes prêts à croire que vous êtes la véritable envoyée de Dieu.

— Agenouillez-vous tous alors, fît Jehanne, et mettez-vous en prière comme moi.

Chacun s'agenouilla comme elle le voulait, et elle dit d'une voix pleinc^ide douceur et de foi, et en joignant pieusement les mains :

— 31on Irès-doux Seigneur, je vous requiers en l'honneur de votre sainte passion de permettre que le bienheureux archange Michel et les bienheureuses sainte Catherine et sainte Maroueritc se manifestent à votre humble servante, s'il est toujours en votre intention que ce soit moi , pauvre lille , qui vienne on aide en votre nom au royaume de France.

A. peine Jehnnno eut-elle parlé que le nuage s'abaissa, cl que, s'entr'ouvrant , il laissa voir non-seulement ceux (jue ia jeune lille venait d'invo(juer, mais encore une foule d'aulrcs angrs «pii ballaicnl dos ailes

et chanlaienl ies louanges du Seigneur.

— Bienheureux saint iUichel , dit aiois Jebanne baissant les yeux devant celte splendeur céleste, je vous ai appelé pour que vous donniez le signe à l'aide duquel je dois me faire reconnaître pour la véritable envoj'ée du Seigneur.

— Tu as foi en nous, Jebanne, dit la voix, et nous tiendrons la promesse que nous t'avons faite.

A ces mots, saint Micliel fit un geste, et un ange se délacbant du cbœur céleste descenditen tenant àlamain une couronne si resplendissante qu'à peine si des yeux bumains en pouvaient supporter l'éclat.

— Voilà le signe promis, Jebanne, dit la voix; et quand les plus incrédules l'auront vu, à l'instant même ils cesseront de douter.

— Ainsi soit-il, dit Jebanne.

Alors le nuage se referma et remonta au ciel , mais l'ange qui portait la couronne resta sur la terre , et s'avançant vers le roi Cbarles Vil, qui, le voyant venir, se releva plein de surprise, il lui dit ;

— Sire, je viens vous annoncer que vous êtes en la grâce du Seigneur, qui vous envoie cette jeune fille pour la délivrance du royaume. Mettez-ladoncJiardimcntàla besogne enluiilonnantdes gens d'armes en auSvSi grande quanliléque vous pourrez en réunir ; et en preuve qu'elle doit vous faire sacrer à

lieiujs, voici la couronne oéiesle que io Seigneur notre Dieu vous envoie, ^e doutez donc plus, car douter encore ce sciait offenser le Seigneur.

L'ange alors déposa la couronne devai»); le roi et il disparut. ,,,!*!

Chacun se releva émerveillé. '

Quant à Johanne , elle pleurait.

— Qu'avez-vous, Jehanne? lui dit le roi.

— J'ai, monseigneur, répondit-elle, que je voudrais bien suivre ce bel ange qui s'en va^ car à compter d'aujourd'hui ma mission commence, et j'aurai beaucoup à souffrir sur cette terre.

— Pas tant que je vivrai, Jehanne. lui dit le roi.

— Peut-èli-e, monseigneur, répondit la blanche lilie en essuyant ses larmes.

— Messieurs, dit alors le roi à voix haute, Dieu nous protège et le ciel est pour nous» N'irritons pas le Seigneur par une plus longue hésitation. Jehanne se mettra en route quand bon lui semblera, et nous lui conférons dés à présent tous nos pouvoirs, en lui donnant notre propre épée dont nous la prions de se servir.

— Merci, monseigneur, répondit Jehanne en s'inclinant, mais je ne puis me servir que d'une épée , celle que l'on trouvera dons Téglise Sainte-Catherine de Fier-bois, sur le tombeau d'un vieux chevalier. Tels sont les ordres du mes voix, sire. Ou reconnaîtra

celle ëpéê aux fleurs de lis qui en ornent la poignée, et je la prendrai moi-même en me rendant à Biois, où nous nons réunirons pour aller porter à Orléans les vivres dont la fidèle ville a besoin, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu que j'en fasse lever le siège. Et maintenant, continua-t-ëlle en se tournant vers le frère Séguin , veuillez écrire, mon frère, ce que je vais vous dicter, car moi je ne le pourrais faire ne sachant écrire même mon nom.

Le frère Séguin prit le parti que tout le monde avait pris, celui d'obéir à Jehanne, et celle-ci lui dicta d'une voix ferme le message suivant :

«Jésus Maria, roi d'Angleterre, faites raison au Roi du ciel de son sang royal.

<t Rendez à la Pucelle les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez forcées; elle est venue de par Dieu pour réclamer le sang royal, et est toute prêle à faire paix si vous voulez faire raison. Roi d'Angleterre, si vous ne faites ainsi, je suis chef de guerre, et en quelque lieu que j'alleigne vos gens en France, je les en ferai sortir, qu'ils veuillent ou non. S'ils veulent obéir, je les prendrai à merci ; mais s'ils ne veulent, la Pucelle vient pour les occire. Elle vient dé par le roi et le ciel, corps pour corps, Vous chasser hors de France, et vousceriiiie qu'elle fera si grand carnage (pu! depuis

inilli; ;ins en France on n'en aura vu si grand, si vous ne lui faites raison. Et croyez bien que le Roi du ciel lui enverra plus de force à elle el à ses gens d'armes que votis n'en sauriez avoir à cent assauts. Entre vous, archers, compagnons d'armes, genlils et vaillants, qui èles devant Orléans, allezvous-en en votre pays, de par Dieu; et si vous ne le faites ainsi, donnez- vous garde de la Pucelle, et il vous souviendra de vos dommages. Ne croyez pas que vous tiendrez la France du Roi du ciel , le Fils de sainte Marie ; mais la tiendra le roi Charles , le vrai héritier à qui Dieu l'a donnée, et qui entrera à Paris en belle compagnie. Si vous ne croyez pas les nouvelles de Dieu et de la Pucelle, en quelque lieu que nous vous trouvions, nous frapperons survous à grands coups, et l'on verra lesquels auront meil leur droit de Dieu ou de vous.

Il Faites réponse, si vous voulez faire paix à la cité d'Orléans , car la Pucelle vous requiert , duc de Bedfort , qui vous dites régent de France pour le roi d'Angleterre, que vous ne vous fassiez point détruire. Si vous ne lui faites raison, elle fera tant que les Français feront le plus beau fait qui fut fait en la chrétienté. »

— Demain, dit Jehanne quand elle eut fini de dicter, je donnerai cette lettre à l'un de mes hérauts pour qu'il la porto

à Bedfort ; nous attendrons ici la réponse du régent en faisant nos préparatifs de guerre , afin de ne point perdre de temps : et s'il refuse de quitter Orléans, nous nous mettrons en marche et le chasserons.

Puis elle signa ce message d'une croix , qui était à la fois la seule signature qu'elle put faire et le signe de sa mission providentielle.

Cela fait, elle s'avança vers la Hire, Xaintrailles et tous ces braves chevaliers qui étaient là et leur dit:

— Ne rougissez pas de me suivre, messires, car ce n'est pas à une femme, c'est au Seigneur que vous obéissez, et le Seigneur est le plus puissant roi du monde.

— Jehanne, répondit la Hire avec émotion, car c'était un brave cœur, ordonnez ce que bon vous semblera, car, de par Dieu, après ce que je viens de voir et d'entendre , je vous suivrais au bout du monde.

Tout le monde approuva les paroles de la Hire, et Jehanne, marchant alors vers la reine, mit un genou en terre, et lui dit :

— Madame, c'est à vous que je dois d'avoir vu monseigneur le Dauphin, c'est à vous que la France devra d'être sauvée.

— Vous savez donc?... fit Marie d'Anjou.

— Je sais, continua Jehanne plus bas et avec un regard que la reine seule pouvait

coniprendre, je sais ce que vous avez consenti à faire pour le bien du royaume, mais je sais aussi que Dieu vous aime et qu'il récompense dans le ciel ceux qui ont souffert dans ce monde.

La leine euîbrassa Jchanne au front , et le roi dit à la jeune lille, dont il n'avait pu entendre les dernières paroles :

— Vous pouvez vous retirer , Jehanne, car vous devez avoir besoin de repos. Dès demain je vous donnerai l'état d'un chef de guerre, c'est-à-dire un écuyer, un page, deux hérauts et un chapelain.

— Merci, monseigneur, dit Jehanne.

Et elle se retira au milieu des félicitations de tous ceux qui étaient là, et surtout du duc d'Alençon, lequel venait d'être forcé, pour payer sa rançon aux Anglais qui l'avaient fait prisonnier, de vendre sa seigneurie de Gougers à laquelle il tenait tant qu'il pleurait presque cpiand il la vendit.

— Agnès avait raison, fit le roi en regardant Jehanne s'éloigner.

— Allons, voilà une femme qui va vous faire riche et puissant, sire, dit Etienne en s'approchant du roi; cela fera que nous ne nous en tiendrons plus aux poulets et aux queues de mouton.

Au même moment, de grands cris arrivaient jusqu'au roi. C'était le peuple de Chinon qui, informé par la femme de maître Uabalheaude la mission de la jeune fille,

était venu l'attendre à sa sortie de chez le Toi. et. apprenant le miracle qu'elle venait défaire, la reconduisait à la lueur des torches et l'accompagnait de ses acclamations.

Vi'oi» coti»'tisa»*€'» ont petuti* In France.

Il était temps que Dieu fit un miracle en faveur de la France, et si nos lecteurs le permettent, nous allons voir par suite de quels événements elle était tombée si bas que l'intervention céleste pouvait seule la sauver, intervention qui, du reste, n'a jamais fait défaut à la monarchie française , chaque fois que la France a , malgré elle , dévié de sa véritable route.

Reprenons les choses à leur source.

Pendant que Louis le Jeune faisait sa croisade en Palestine. Éléonore de Guienne, sa femme, s'éprit d'un jeune Turc, nommé Salah-Eddin. Patrie, époux, religion, la reine adultère avait tout oublié pour son amant. Louis VII se contenta de répudier sa femme , et , ne voulant rien garder qui

vint d'elle , il lui laissa ouiporter sa dot et ses héritages, c'est-à-dire la Normandie, l'Aquitaine , le Poitou , le Maine , la Touraine et l'Anjou.

Comme chrétien , Louis VII avait raison d'agir ainsi ; comme roi et comme politique, il avait tort.

En effet, Eléonore de Guienne, répudiée, épousa Henri de Plantagcnet, comte d'Anjou, duc de rsormandie. qui , quelques années plus tard , devenait roi d'Angleleire, et qui , par la réunion des provinces de sa femme à sa couronne anglaise, devenait un redoutable vassal pour Louis VII et un dangereux voisin pour la France. A partir de ce moment, la France est mordue par l'Angleterre, et sa nationalité reçoit sa première atteinte.

Riais ce n'est pas tout. Isabelle de France épouse Edouard II. A la mort du roi de France , dont elle était la sœur, son fils Edouard III se trouve plus prés de la couronne de France que Philippe de Valois, qui n'était que le cousin du roi mort. Cette fois la France, qui n'avait été blessée qu'au pied, va être frappée au cœur. Ce n'est plus une ou plusieurs provinces qu'Edouard III veut réunir à sa couronne, c'est la couronne elle-mêuio qu'il veut. Cependant les barons du royaume font à Edouard III l'application de la loi salique et lui préfèrent Philippe VI. De la les prétentions de i'An-

gleterre sur la France, de là l'invasion anglaise, de là Crécy, Poitiers, Azincoiirt, cette triple blessure par laquelle le pays de Charlemagne va perdre le plus pur de son sang. A partir de l'avénemenl de Philippe, les deux peuples ne se quittent pas des yeux ; les deux ennemis s'apprêtent au combat.

C'est un duel à mort entre les deux nations, c'est le combat d'Hercule et d'Antée, c'est la lutte de Rome et de Carthage.

Cependant, à qui restera la vieille Gaule? Sera-ce aux Capétiens ou aux Plantagenels? Duguesclin vient au monde et jelto pendant quelque temps le poids de sa puissante épée . dans le plateau de la France ; mais Duguesclin meurt, et à Charles V. le roi sage, succède Charles VI, le roi fou.

C'est alors que la troisième courtisane apparaît et va porter à la France le dernier coup, le coup dont, selon toutes probabilités, mourra le pauvre royaume. Cette courtisane, c'est Isabellede Bavière, l'épouse sans pudeur du roi sans raison.

Le 31 août 1422. le roi d'Angleterre, Henri V, ce héros d'affection de Shakspeare, qui l'a suivi dans les différentes phases de sa vie, d'abord compagnon dissohi de Falslalï. puis prince justicier el roi conquérant, le 51 août 1422, le roi d'Anglelerru était mort à l'âge de trente-quatre ans.

En mourant, il avait reconunandé à son frère Bedforl : 1° de veiller sur son lils ,

Henri V'I, dont il prévoyait sans doute la faiblesse, "2° de ne jamais rendre la liberté aux prisonniers d'AzincourL et particulièrement au duc d'Orléans.

Le 21 octobre suivant le roi CharlesVI, pris deux jours auparavant de la fièvre , expira à son tour, suivant dans la tombe le conquérant de son royaume.

L'Angleterre avait pleuré Henri comme un triomphateur et comme un saint. La France pleura Charles VI comme un martyr.

Tout le peuple était dans les rues ou aux fenêtres, criant et pleurant , dit le Journal du Bourgeois de Paris, comme s'il eût vu mourir ce qu'il aimait le plus au monde; de sorte que ses lamentations étaient comme celles du prophète :

Quomodo sedet sola civitas plena populo.

Et le menu commun de Paris criait :

— Ah! très-cher prince, jamais nous n'en aurons un si bon; jamais nous ne te verrons davantage ! Jlaudite soit ta mort! Nous n'aurons jamais plus que guerre, puisque nous t'avons laissé! Tu vas en repos, et nous demeurons en tribulations et douleur! El toutes ces plaintes exprimaient encore faiblement l'état du pauvre peuple de France, qui n'était sorti de cette terrible guerre civile des liourguignons et des Ai-

magnacs, que j)Oiir tomber (.lans la gueiie élrani?èie , qui se sentait écaitclé par Henri V et Charles VI, le duc de Bourgogne et Isabeau de Bavière; c'est-à-dire par ces quatre chevaux emportés que l'on nomme la conquête, la folie, l'ambition et rinq)udicité.

Charles VI avait été porté à Saint-Denis , petitement accompagné pour un roi de France, dit Chastelain, car il n'avait avec lui que son chancelier, son confesseur et quelques petits officiers.

1 e seul prince qui le suivit était le duc de Be.dforl.

\jH princ-e anglais suivait le cercueil et menait le deuil du roi de France.

Qu'était devenue celte belle famille royale qui semblait en ce moment aussi abandonnée de Dieu que des hommes ?

Les trois fils étaient morts.

L'ainée des filles avait épousé d'abord l'infortuné Richard II, puis le malheureux duc d'Orléans. Elle était veuve deux fois : la première fois par la mort, la seconde fois par l'exil.

La seconde fille, femme du duc de Bourgogne, était morte de chagrin.

La troisième avait été contrainte d'épouser l'ennemi de la France.

Enfin le Dauphin, le seul qui restât des fils de Charles VI, était proscrit, déshérité, ^ràce à sa mère Isabeau.

Ce fut à Mchuîi-sur-Yèvres, en Beny, qu'il apprit la mort de son père. Il pleura beaucoup en apprenant celte nouvelle, et prit aussitôt une robe noire.

La robe noire était pour son deuil de fils.

Le lendemain, de l'avis de son conseil, il revêtit la robe violette.

La robe violette était pour son deuil de Dauphin.

On sait que le violet est ledeuil des cours, les rois ne devant jamais quitter complètement la pourpre.

II se rendit aussitôt à la messe, et ce fut dans cette simple chapelle, dans cette bourgade inconnue, que Charles VII, âgé de dixneuf ans, fut proclamé roi de France par les Français, et surnommé le petit roi de JJourges par les Anglais.

Après avoir eu à pleurer la perle de son royaume, la mort de son père, l'abandon de sa mère, Charles VII eut à pleurer la mort de son peuple.

On eût dit que ce n'était point assez, pour dépeupler le royaume, de la guerre civile et de la guerre étrangère. La guerre avait mené la France à la famine; la famine livra la France à la peste.

En 1418, l'année du massacre de Paris, la misère, la terreur, le désespoir et la faim amenèrent une épidémie qui enleva quatreviniift mille àuies.

En 1419, il n'y avait pas eu de moisson. Les laboureurs étaient morts ou en fuite. On avait bien un peu semé dans l'espérance de la tranquillité à venir ; mais la tranquillité n'était pas venue. Le peu de blé qui était sorti de terre y était rentré sous les pieds des chevaux, et il y avait eu famine. Et quelle famine !...

« Quand venait la huitième heure, dit le Journal du Bourgeois de Paris, il y avait si grande presse à la porte des boulangers , qu'il faut l'avoir vu pour le croire. Vous auriez entendu dans tout Paris des lamentations pitoyables, des petits enfants qui criaient : «Je meurs de faim! » On voyait sur un fumier, vingt, trente enfants, garçons ou filles, qui mouraient de faim et de froid. 11 n'y avait cœur si dur qui , en les entendant crier toute la nuit : «Je meurs de faim! n n'en eût pitié, n

La famine, loin de diminuer, alla en augmentant : 1420 enchérit sur 1419, et 4421 sur 1420.

En 1421 , le tueur de chiens était suivi par les pauvres, et, à mesure qu'il tuait, les pauvres dévoraient tout, dit le Journal du Bourgeois, tout, tripes et chairs.

Puis, à mesure que les morts sortaient de Paris pour aller peupler les cimetières, les loups y entraient pour venir peupler la ville. La ville était aux animaux de rapine cl non plus aux houiuics : des milliers de

maisons étaient restées vides et abandonnées.

Ce n'était pas le tout : le roi des bêtes féroces, l'iiupùt, avait établi son domicile à Paris; l'impôt était ruineux; aussi, pour s'y soustraire, chacun fuyait : les Parisiens, jetanlles clefs de leurs maisons à la rivière; les laboureurs, jetant leurs pioches dans le sillon ; tous disant :

— Adieu ! femmes et enfants, fuyons au bois avec les bêtes fauves, faisons pis que nous pourrons, remettons-nous aux mains du diable.

Et chacun , en effet , invoquait Satan , pensant avoir le droit de ne plus croire en Dieu.

Alors, au milieu de celte famine, de celte peste, de ce désespoir, se manifesta en France une joie étrange, insensée : on se plongea dans la folie pour oublier la réalité.

La même année où le duc d'Orléans avait été assassiné, le corps des ménétriers s'était organisé. Singulière époque! dira-l-on; mais c'est un fait. Les ménétriers organisés, chacun voulut en avoir, le gouvernement tout le premier. Les traités de paix, et l'on en faisait toujours deux ou trois par an, les traités de paix se criaient dans la rue, à grande raclée de violons. Le premier Dauphin, l'ainé du lils de Charles VI, était grand joueur du harpe etd'cpinette ; il faisait venir des musiciens de tous cotes; il

faisait venir les enfants de chœur de Notre- Dame pour chanter à tue-téte, et à ces chants, à cette musique, il dansait toute la nuit; il dansa tant qu'un jour il tomba de fatigue et mourut.

De ces grandes épidémies , il restait aux survivants un tremblement nerveux, une facilité de tomber en convulsions qui atteignait tout le monde. Ces phénomènes étaient de nature contagieuse ; on n'osa les appeler la danse du diable, on les appela la Danse de Saint-Guy , singulier saint, dont on n'avait entendu parler que dans cette circonstance. Cette danse, c'était le vertige de l'àme encore plus que du corps. Il semblait que nul n'avait le droit de s'v' refuser ; un malade en guenilles , tombé dans la rue, se relevait tout chancelant, saisissait la main d'un bourgeois , le bourgeois celle d'un soldat, le soldat celle d'une femme. Si l'on manquait de danseurs , on sommait ceux qui habitaient les maisons de sortir, et ils sortaient. Alors commençait une ronde. Ceux qui passaient s'arrêtaient , haussaient les épaules, et riaient en disant:

— Pauvres fous !

Puis à voir tourner, la tête leur tournait à eux-mêmes. Au lieu de fuir, ils se balan^ çaientà leur place, sautaient isolément, puis enfin se ruaient j)renant leur place dans le cercle qui allait s'élargissant toujours , qui tournait justju'à ce que le vertige prit la

tête, la suffocation le cœur. Il fallait briser l'immense serpent el empêcher les tronçons (le se rejoindre, sinon cette ronde du sabbat eût duré jusqu'à l'épuisement . tourné jusqu'à la mort.

Et cette folie dura jusqu'en 1424, et cette danse des morts se jouait à Paris avec d'autant plus d'acharnement, que Paris devenait un vaste cimetière.

La ronde infernale avait emmené Louis d'Orléans et Jean sans Peur, Henri V et Charles VI.

Au reste, la mort avait étendu son crêpe sur toutes choses , sur les principes comme sur les hommes, et les événements euxmêmes semblaient s'en aller mourant.

La France agonisait, la conquête languissait au lit de mort du conquérant ; les Armagnacs avaient été frappés à Azincoùrt et surtout s'étaient frappés eux-mêmes à Montereau. Les Bourguignons étaient étouffés dans l'embrassement monstrueux de leur alliance avec l'Angleterre ; enfin les Anglais étaient représentés en France par un enfant de quatre ou cinq ans, moitié Anglais, moitié Français, dont lagrand'mère Isabeau avait mérité le nom d'étrangère, en lui donnant le titre d'héritier.

Ainsi tout se heurtait, hommes, passions, événements, et, en se heurtant, se détruisait. C'est ainsi qu'il arrive à toutes les transformations de société. L'œil humain

ne voitque chaos dans cette genèse, que mort dans CCS ténèbres ;mais l'œil céloste est ouvert, et Dieu, c'est-à-dire la vie, se voile un instant de sa mystérieuse volonté, connue le soleil d'un nuage, pour reparaître ensuite plus rayonnant, plus paternel et plus doux.

Pendant ce temps, le Dauphin paraissait atteint de son côté de la folie, et surtout du découragement général.

Élevé par les Armagnacs, il partageait leur impopularité. Il avait appelé à lui les Gascons. C'étaient les soldats les plus aguerris, mais aussi les plus pillards de l'époque. Il avait appelé à lui les Écossais : c'étaient les mortels ennemis des Gascons.

Au moment de la mort du roi, les affaires du Dauphin n'étaient point en aussi mauvais état qu'elles le furent depuis. Les compagnies qui combattaient en son nom tenaient encore le Berry , le Bourbonnais , l'Auvergne , le Poitou , la Saintonge , le Limousin, le Dauphiné et le Languedoc, qu'on venait de reprendre sur le comte de Foix. Le Maine et l'Anjou , domaines de la maison de Sicile , étaient du parti français. Orléans et Rlois éliraient un refuge aux troupes qui se répandaient dans la Beance.et poussaient parfois des reconnaissances jusqu'aux murs de Paris. Xaintrailles et le sire de Gamaches faisaient une guerre de partisans acharnée dans les Marches de Picardie et dans le Yexin. Bernard d'Armagnac et le

sire de Grollie, bailli de Lyon, s'étaient fait une puissante armée, et, après avoir envahi ie Charolais, s'étaient emparés de Tournus et menaçaient Màcon, tandis que de l'Orléanais les Français pouvaient s'avancer jusqu'à Sens et poussaient même parfois jusqu'à Auxerre.

Mais le point sur lequel se portèrent surtout les resjards du roi et de son conseil fut la forteresse du Crotoy, défendue par Jacques de Harcourt, et le fort de Monlaigu, en Champagne, qu'assiégeait le comte de Salisbury.

Il était important de secourir ces deux places. Les forces des Français étaient concentrées sur les bords de la Loire à Blois , à Orléans , à Bourges. Pour que ces forces pussent communiquer avec les compagnies et les garnisons des Marches de Picardie, il fallait déboucher par Gien , traverser la Bourgogne vers Auxerre, et remonter à travers la Champagne.

Une des premières conditions de ce plan, c'était que les Français s'emparassent de la citadelle de Crèvent, qui se trouve entre Auxerre et Avallon, sur la rive droite de l'Yonne.

L'armée royale était à Gien. Jean Stuart venait d'arriver avec trois mille Écossais. Le maréchal de Saverne avait huit mille F'rançais. Bon nombre de Lombards, d'Aragonais avaient fait joncllou avec les

Français et. les Kcossais. Toule cette armée ^e porta sur Crèvent.

De leur côté, les Anglais, au nombre de six mille à peu près, s'étaient avancés sur Auxerre, et y avaient fait leur jonction avec l'armée bourguignonne.

Les chefs anglais el bourguignons tinrent conseil; il fut résolu de marcher vers la forteresse de Crèvent et d'en soutenir la garnison ; mais comme on craignait les quelelles entre Bourguignons et Anglais, on nomma deux maréchaux, l'un Bourguignon, le sire de Vergy, l'autre Anglais, le sire Gilbert Halsall, pour surveiller chacune des deux armées.

On sait le résultat de la bataille de Crèvent; l'armée franco-écossaise fut cruellement battue; le sire de Gamaches eut un œil crevé, Xaintrailles et Yentadour furent faits prisonniers. Sevérac n'échappa aux Anglais qu'en fuyant.

Les suites de cette défaite furent terribles pour la France; Sézanne et Montaigu se rendirent à Salisbury ; le duc de Suffolk. reprit Màcon ; Jacques de Ilarcourt rendit le Croloy.

Vers le même temps un Dauphin naquit au roi. Le roi venait pour la deuxième ou troisième fois de payer la rançon de Xaintrailles, et il était si pauvre qu'il fut obligé lie demander du temps au chapelain pour racheter les vases d'argent qui avaient servi

au baptême, otque lochapelainavait le droit (remporter.

Ce Dauphin tant attendu, tant désiré, c'était Louis XI.

Cette naissance rendit le courage au roi, qui redoubla d'oiTorls. II oBtint du duc de Milan cinq cents lances et mille archers ; de nouveaux secours lui arrivaient d'Ecosse. Le couite de Buchan venait d'être fait connétable de France. Jean Stuart, qui avait été pris à Crèvent, avait été échangé contre le sire Jean de la Poole, et fait comte d'Aubigny et de Dreux. Enfin le comte de Douglas, qui amenait les renfoils d'Ecosse, fut fait duc de Touraine et lieutenant général du royauine de France.

Il est \rai que toutes ces dignités accordées à des étrangers mécontentaient fort les Français.

VU

€'t»e vierye aattret'a ta Ffitucv.

Le 17 août, la bataille de V^erneuil eut lieu. Ce fut le peudant fatal de la bataille de

Crèvent. Ce fut une autre Azincourt, «ne autre Poitiers. Jean de Harcourt. le comte de Tonnerre, le comte de Yentadour, le sire de Roche-Baron, le sire de Gamaches, et le vicomte de Narbonne, restèrent sur le champ de bataille.

Le sire de Maucourt, le sire de Longueval , furent décapités, comme meurtriers du duc de Bourgogne; le maréchal de la Fayette et le duc d'Alençon furent pris.

L'armée disparut comme une fumée.

Le roi avait essayé des Gascons , et ils avaient é(c détruits ; il avait essayé des Écossais, et ils avaient été détruits ; il avait essayé des Espagnols et des Milanais, et ils avaient été détruits.

Restaient les Bretons, qui avaient déjà sauvé la France au temps du roi Charles V.

Yolande d'Anjou . belle-mère du roi, les lui montra en l'invitant à se tourner du côté de la Bretagne.

Ce fut alors qu'on ouvrit des négociations avec le comte Arthus de Richemont.

Buchan avait été tué, l'épée de connétable fut oflerte au frère du duc de Bietagnc.

Le comte Arihus voulait bien se rallier au roi de France, mais il ne voulait pas entièrement se brouiller avec le duc deBourgogiie; il exigea donc . connue première condition de son alliance avec le roi Charles, que les meurtriers du duc Jean fussent éloignés de lui.

Celait demander l'exil de son conseil; conseil tumullueux et mal inspiré d'ailleurs, conseil qui se composait de Tanneguy- Diichàtel, de l'évéque de Clermont el du président Louvet; conseil dans lequel s'éle- ■\ aient de telles altercations, qu'un jourTanneguy, qui avait la main légère et lourde à la fois, tira son poignard devant le roi et tua le comte Guichard Dauphin.

Tanneguy ne demandait pas mieux que de se retirer. C'était un fougueux, un dangereux, mais un loyal ami ; du moment où il jugea que sa hache, son épée ou son poignard n'étaient plus utiles au roi , il demanda le premier au roi la permission de s'exiler.

L'évéque de Clermont suivit son exemple.

Mais il n'en fut pas ainsi du président Louvet.

Le président Louvet était fortement anci'é à la cour. Vne de ses filles, madame de Joyeuse, était au mieux avec le roi ; l'autre était mariée au bâtard d'Orléans, qui commençait à se faire illustre. Au furet à mesure que les Anglais avaient fait des progrès, il s'était retiré devant eux, emmenant avec lui le roi, auquel il ne restait plus que Selles et Vierzon quand l'accommodement se fit.

Le présidentLouvet fut renvoyé à son tour, et nommé sénéchal de Beaucaire.

Dès que le connétable fut maître de la

situation, il réconcilia son frère, le duc de Bretagne, avec le roi. L'enfrevue eut lieu à Saumur, au mois de septembre de l'année 1425.

La réconciliation avec le duc de Bretagne était un acheminement à la paix avec le duc de Bourgogne. Le connétable et le duc de Bretagne lui envo}èrent message sur message pour lui dire que le Dauphin, repentant du meurtre de Montereau, avait renvoyé les méchants conseillers qui l'avaient perdu. A ces messages, le roi ajoutait toujours quelques mots de sa main, disant qu'il aimait de toute son àme la maison de Bourgogne, et protestant qu'il ne voulait plus faire qu'un avec le duc.

Mais à tous ces messages, le duc gardait le silence.

De son côté, le connétable n'était pas redevenu si maître qu'il l'avait cru.

Le roi avait près de lui un favori nonmié M. de Giac. C'était lui qui avait attiré à Montereaule duc de Bourgogne; une jalousie conjugale l'avait rendu traître à son seigneur, et le soir même de l'assassinat, poursuivant sa vengeance, il avait empoisonné sa fenuue, l'avait attachée sur son cheval, s'était mis en selle, emportant la jnalheureuse créature en croupe, et l'avait fait galoper jusqu'à ce qu'elle fût morte.

Comme les autres, il s'était éloigné du roi ; mais à peine le connétable eut-il rejoint

son armée, qu'il se rapprocha de la cour, se tenant caché à Issoudun.

Pendant ce temps le connétable prenait Ponlorson, puis s'en allait mettre le siège devant Saint-Jean de Beuvron.

Mais c'est là que comptait triompher le mauvais vouloir de Giac. Le roi avait promis de l'argent pour la solde des troupes. L'argent n'arriva point ; les soldats murmurèrent. Arthus de Richement ordonna l'assaut, espérant qu'au son de la trompette ils oublieraient tout. Il n'en fut pas ainsi. Les soldats se débandèrent ; les assiégés tirent une sortie, mirent le feu au camp et chassèrent les Bretons.

Le connélable, renversé de son cheval, faillit périr dans la mêlée.

Il s'informa à qui était dû ce retard d'argent, principale cause de sa défaite, et il apprit que c'était au sire de Giac.

Aussitôt il se rendit à Issoudun, où était le roi; puis alléguant qu'il voulait le lendemain matin aller entendre la messe hors de la ville, il s'en fît remettre les clefs.

Le lendemain, à six heures du matin, le sire de Giac fut pris dans son lit, jeté à demi nu sur un cheval el emmené à Dunle-Roi, dont la seigneurie appartenait au connélable.

De Giac confessa ses anciens et ses nouveaux crimes, c'est-à-dire qu'il était complice de la morl du duc Jean , qu'il avait

empoisonné sa première femme, enfin qu'il avail dilapidé les finances du royaume, avouant qu'il avait mérité la mort, non pas une fois, m;iis dix fois, priant seulement qu'avant "de le faire périr on lui coupât la main droite ; car. pour réussir dans ses projets, il avait, disait-il, donné cette main au diable, et il craignait que, par cette main, le diable le tirât en enfer.

Le diable joue un grand rôle dans toute celte époque.

Le sire de Giac eut la main droite coupée, puis il fut jeté à la Loire où il se noya.

Il y eut une raison politique de la mort de ce favori, mais il y eut aussi une raison particulière, et celle-là était l'amour que la Trémouille avait pour la seconde femme du sire de Giac, femme qu'il épousa quand ellefut veu^ e, si bien qu'il lui prit sa femme d'abord , et sa place ensuite ; car il trouva moyen de se mettre bien avec Arlbus de Richen«.<)nt, et de remplacer, grâce à la protection du connétable, de Giac et le Camus de Beaulien dans l'amitié du roi.

Il est vrai que le caractère de la Trémouille ne se démentit point, et qu'à peine fut-il dans les bonnes grâces de Cbarles Vil, qu'il s'en servit pour faire exiler son protecteur, si bien que le roi, comme nous l'avons déjà vu, avait défendu à son connétable de combattre pour lui, et malheureusement le roi avail presque raison d'user de

représailles envers Ilicheinont, car lorsque celui-ci lui avait donné la Trémouillc, Charles VII lui avait dit :

— Vous me le donnez, beau cousin, mais vous vous en repentirez ; car je le connais mieux que vous.

Cependant les affaires du ro3'aunie n'allaient pas mieux que les affaires du roi.

Les Anglais, sùi-s de la désorganisation des forces cl des alliés de Charles, pensèrent que le moment était arrivé de forcer enfin la barrière de la Loire, et ils rassemblèrent toutes leurs troupes disponibles autour d'Orléans.

Bedfort s'était opposé à cette expédition, mais Salisbnry s'} était entêté, et il avait fini par l'emporter sur le régent.

Orléans , deiniis que Paris était anglais, passait pour le centre du royaume. Prendre Orléans, c'était ruiner définitivement la France; car, celte ville prise, il ne restait plus au roi qu'à se sauver dans les «lon- (agnes de l'Auvergne ou dans le Dauphiné. El encore fallait-il savoir s'il pourrait conservercesprovinces. Orléans pris, les Anglais serépatidaientaudelà de la Loire, et il devenait impossible d'arrêter le torrent. C'en était fait du beau royaume, et le léopard de Henri VI effaçait à tout jamais de sa griffe d'airain les fleurs de lis de France. Aussi tous ceux qui avaient à cœur de défendre le roi comprirent- ils qu'il fallait se réunir

dans un dernier effort, dans un héroïque secours. Chacun se mit à l'œuvre ; les bourgeois furent convoqués et taxés : les uns donnèrent plus que la taxe; les autres prêtèrent de fortes sommes. Il y eul unanimité dans le mouvement. Le faubourg du Portereau, de l'autre côté de la rivière, ne pouvait être défendu, ce qui faisait craindre que l'ennemi ne vint s'y loger -, on l'aballit ; les vignes furent rasées, les jardins coupés, les arbres jetés à terre à plus d'une lieue alentour. C'est ainsi que les braves habitants se dévouèrent à toutes les souffrances et se préparèrent à tous les sacrifices. Puis, comme si l'on eût déjà compris (jue Dieu allait prendre sa part de tous ces événements, (;t qu'il fallait le mettre de son côté, on fil des processions au milieu de toutes ces ruines, lui demandant à l'avance de pardonner le mal qu'on allait faire.

Le roi était venu à Chinon pour se l'approcher du siège. Bourges, Poitiers, la Rochelle, fidèles à Charles, avaient envoyé de fortes sonmies à la ville assiégée pour s'assurer les Écossais. Il avait été convenu que le roi, s'il recouvrait son royaume, céderait au roi d'Ecosse le' comté d'Evreux ou le duché de Berry, et que le Dauphin, qui avait alors cinq ans, épouserait la (ille du roi d'Ecosse quaud il serait en âge de se mari(u-. Mesures matérielles et uiesures politiques prises, on attendit. Le comte de

Salisbury vint commencer les attaques le 12 octobre d428.

L'armée anglaise était peu en nombre.

Elle n'avait guère que dix à onze mille hommes, ce qui était déjà un grand effort dans la situation où étaient leurs affaires, puisque le duc de Glocestcr était au moment de livrer bataille à son oncle, le cardinal de Winchester, dans les rues de Londres. Bedfort ne pouvait tirer d'argent d'un pays qu'il avait ruiné pour le conquérir ; et pour attirer tous les grands seigneurs anglais et leurs hommes, il leur fallait sans cesse abandonner des terres et concéder des (iefs; ce que voyant, certains seigneurs français, plus jaloux de faire leur fortune que do conserver leur honneur, avaient passé du roi Charles au régent Bedfort.

Le siésje commença donc dans les conditions que nous venons de dire; tous ayant réuni leurs dernières ressources, les uns pour assiéger, les autres pour se défendre.

Les Anglais avaient formé autour de la ville une série de bastilles d'où ils tiraient sans cesse sur les assiégés, et pour faire comprendre aux Orléanais qu'ils ne rendraient pas un de leurs forts, ils leur avaient donné des noms de villes prises sur les Français. Ainsi, l'une de ces bastilles avait reçu le nom de Rouen ; une autre, celui de Paris. La plus formidable s'ajjpelait Londres. Une

fois la résolution prise de vaincre ou de mourir, les Orléanais acceplèrent gaiement le siège, ils riaient des boulets anglais qui n'atteignaient personne, tandis que les leurs faisaient ravage ; ils faisaient passer des vivres, huit ou neuf cents porcs à la fois, à la barbe des assiégeants, et faisaient festins et ripaille; ils avaient baptisé leurs canons, dont le plus terrible, nommé Riflard , était servi par un canonnier d'une habileté si grande, qu'il était devenu un plaisir pour les assiégés et un fléau pour les assiégeants. Ce canonnier. qu'on ajipelait maître Jean, ne se contentait pas de luer les Anglais, il leur faisait des farces; car il est impossible de trouver un autre mot que celui-là : c'est l'expression technique. Il était connu d'eux, etservaitdebut à leurs plus adroits archers. Alors il lui arrivait de se laisser tomber comme s'il était tué ; on l'emportait dans la ville comme s'il eût été mort. Les Anglais poussaient des cris de joie, et mon maître Jean reparaissait quelques instants après, leur faisant la grimace et tirant sur eux de plus belle.

Pendant ce temps les Orléanais complétaient leurs fortifications, et la ville était sur le point d'être tout à fait fermée. La Hire, Xainlrailles. le bâtard d'Orléans, ne ralentissaient point, et leur courage tenait du prodige. Mais la grande question, la grande difficulté , c'était l'inlroduction des vivres;

car les Anglais ne pouvant arriver à la prendre par force, la voulaient prendre par famine. Alors le duc de Bourbon envoya son fils aîné, le comle de Clermont, avec deux mille hommes, des Écossais, des seigneurs de Touraine. de Poitou, d'Auvergne, afin que non-seulement il introduisit des vivres dans la ville, mais que même il empêchât le camp anglais de recevoir les siens, qui devaient lui arriver de la part du duc de Bedfort et sous la conduite du brave sire Falstaff. Celui-ci amenait donc trois cents charrettes de munitions , de vivres . de harengs surtout ; car on était en carême. Rien n'était plus facile que de couper ce convoi et de le détruire. Falstaff le vit bien, et il se concentra au milieu de ses charrettes et d'une enceinte de pieux aigus que les Anglais portaient toujours avec eux. Le jeune comte de Clermont. sûr du succès, défendit à ses hommes de bouger; mais ils n'en tinrent compte. La haine qu'ils avaient pour les Anglais l'emporta sur l'obéissance quïls devaient à leur chef; ils se jetèrent à bas de cheval ; les Gascons en firent autant, et les voyant ainsi débandés , FaistatT en profita , et les Anglais , sortant de leur enceinte, poursuivirent ceux qui les attaquaient, et en tuèrent trois ou quatre cents. Puis, comme les boulets avaient crevé les barils, le champ de bataille se trouva jonché des poissons que l'on apportait , ce qui fit

donner à celle balaille par les Orléanais vaincus, mais railleurs quand même, le nom de Bataille des Harengs.

Malheureusement cet échec, tout léger qu'il était, découragea tout le monde : la superstition s'en mêla ; on fut convaincu que cette défaite était un avertissement du ciel, et les désertions commencèrent. Ce fut d'abord le comte de Cierjuont qui paflit avec ses deux mille hommes : puis l'amiral, puis le chevalier de Franco, qui s'en allèrent aussi , disant que ce serait trop grand dommage pour le roi si ses grands officiers étaient pris.

Les prêtres suivirent les soldats. Ils ne com[)taient pas plus sur Dieu que sur les hommes, et l'archevêque de Reims et rèvêque d'Orléans laissèrent leurs brebis se défendre comme elles le pourraient.

VCc fut alors que les négociations avec le duc de Bourgogne et Henri VI commencèrent; les vivres n'entrèrent plus qu'avec peine, puis ils n'entrèrent plus du tout.

La Hire et Xaintrailles étaient venus trouver le roi de la part du bâtard d'Orléans, qui priait Charles Vil de tenir ses engagements, c'est-à-dire de lui envoyer de l'argent et des hommes. Cliarles VII. découragé, ruiné, amoureux, répondit qu'il ne pouvait rien faire pour Duuois et pour Orléans , et ({u'il conseillait que l'on terminât au plus

vite les négociations avec le duc de Bourgogne et le roi d'Angleterre.

Arllius de Richomont, fidèle à son serment, avait trouvé le moment convenable pour servir le roi , et il avait fait aux Bretons l'appel par lequel nous avons coiuuiencé celte histoire, et auquel répondit Olivier, tandis que d'autres seigneurs, tels que d'Alhret. Beaumanoir, Denain et Retz liiiuiènie, le sanglant prophète, y répondaient de leur côté.

La ruine imminente d'Orléans avait effrayé d'abord, puis intéressé les villes voisines de la Loire, et peu à peu la France entière avait été touchée de celte longue résistance, de cette sublime fidélité, de cet héroïque entêtement des Orléanais.

Cependant, malgré toutes les sympathies qu'ils excitaient, il ne leur restait plus guère qu'à mourir de faim, quand le bruit se répandit parmi eux qu'une jeune fille venait de la Lorraine pour les sauver, et quand Jehanne arriva à Chinon.

Le malheur fait naître la foi.

Tandis qu'on doutait à Chinon que Jehanne fût réellement l'envoyée de Dieu, on n'en doutait pas à Orléans, et on l'y attendait comme le moribond attend le médecin qui doit lui rendre la vie.

Maintenant que nous avons mis sous les yeux de nos lecteurs le tableau de la situation de la France à celle épo(|ue, c'est-à-dire au

commencement de l'année 1429, nous allons nous occuper de notre héros particulier, et pendant que Jehanne attend la réponse de Bedfort, nous allons voir ce que Tristan est devenu.

Tt'ittan chez »n tnèt'e.

Comme nous l'avons dit, Tristan avait disparu au moment d'entrer à Cliinon. Olivier, ne le voyant plus, avait cessé bientôt d'être inquiet et même étonné de cette disparition. Il était habitué au caractère de Tristan, et il supposa ou que son écuyer s'était mis en chasse, ou qu'il explorait le pays. Quant à la véritable supposition, le jeune comte était à cent lieues de la faire.

Son esprit, d'ailleurs, était vivement préoccupé par toutes les choses qu'il voyait. La pierre du tombeau, levée sept cents ans après l'inhumation , ainsi que la prophétie l'annonçait, cet entretien qu'il était bien sur d'avoir eu avec son aïeul, l'étrange révélation que celui-ci lui avait faite, le Sarra-

sin disparu, et par là-dessus la rencontre de Jelianne, les scènes merveilleuses auxquelles la vierge de Domremy l'avait fait assister, tout cela avait jeté Olivier dans de longues et sérieuses méditations dont sa mère et Alix étaient devenues les confidentes par les lettres qu'il leur avait écrites , et envoyées par un messager fidèle.

Une chose cependant l'avait frappé, chose dont il n'avait parlé à personne, mais dont il s'entretenait incessamment avec lui-méine : c'était l'explication qu'il voulait se donner de la prophétie et du fait ; c'était la corrélation qu'il voulait établir entre l'une et l'autre, et comment entre Betz et Karnac ayant mêlé leur saug, et Tristan accomplissant la prédiction, il pouvait y avoir uh rapport quelconque. Arrivée à ce point, la pensée d'Olivier ne trouvait plus de route à suivre, et n'aboutissait à aucune conclusion. Quel fait avait eu lieu dans la vie de son écuyer où Retz et Karnac avaient pu être mêlés par le sang? Comment Tristan se trouvait-il l'exécuteur de cette prophétie? Voilà ce qu'Olivier se demandait, voilà ce à quoi il ne savait que répondre, voilà enfin la question qu'il avait faite ingénument à sa mère dans la dernière lettre qu'il lui avait écrite, la priant de l'éclairer sur ce sujet, si cela lui était possible.

Il ne faut s'étonner en rien, hàtons-nous de le dire, de la préoccupation sérieuse

dans laquelle ce fait jetait Olivier. Toute l'époque que nous essaj ons de peindre est pleine de ces sortes de détails, tellement acceptés, si bien reçus, qu'ils y passent à l'étal de vérités. C'est après le xv*" siècle que la lutte entre Dieu et Satan va cesser compléleiuent. Jusque-là, les hommes auront cru à celte lutte et aux deux pouvoirs figurés du bien et du mal se disputant le monde. Comme nous l'avons vu dans un des chapitres précédents par l'aventure de Giac, il y avait des hommes, et des hommes éclairés, qui croyaient à ce point à la puissance du diable, qu'ils se donnaient à lui entièrement ou partiellement pour réussir dans leurs entreprises. Cette foi était exploitée par des gens qui, à l'aide de certains philtres et de certains moyens magiques, arrivaient à de certains résultats, et parvenaient ainsi à étonner une raison mal assise. Depuis cette époque, d'autres hommes ont étudié sérieusement cette question de sorcellerie, en ont surpris le facile secret, et en la réduisant aux proportions humaines, en l'analysant, ils en ont fait une chose curieuse, intéressante même, mais sans effet possible maintenant. Ils ont éteint cette lumière qui venait d'en bas au prolit de celle qui venait d'en haut, et les généiations en sont arrivées à rire de ces croyances, comme l'enfant deveiui homme rit des fantômes qu'il voyait jadis autour (le son berceau, et dont il avait si

grand'peur. Mais pour exister, ces croyances existaient fermement au xv" siècle ; elles étaient admises, convenues par les esprits ignorants, ambitieux, matérialistes, qui avaient soif des biens de la terre, et qui étaient prêts ;"i donner en échange les biens éternels, auxquels ils ne croyaient pas beaucoup, de sorte que, dans ce marché, ce qui les excusait ])resque de le faire, ils espéraient voler le diable.

Tristan, enfant sans famille , esprit sans culture, imagination frappée dès le principe par l'aspect des solitudes arides, par le spectacle des disproportions naturelles qu'il devait trouver injustes, n'ayant pas ce raisonnement sublime que verse en nous la foi chrétienne , et qui nous fait trouver l'équilibre de tout, élevé par une espèce de sorcière pendant ces premières années où tout se grave dans le souvenir de l'enfant curieux et inquiet comme dans de l'airain, Tristan , disons - nous , devait facilement croire aux moyens surnaturels , et leur demander de lui venir en aide, lui qui ne voyait rien ou qui croyait ne rien voir autour de lui sur quoi il pût s'appuyer avec certitude.

Nous avons vu comment jusqu'à présent ces moyens lui avaient réussi; nous allons voir mainif'naiit qufl nouveau parti il en lira.

Tristan repartit sur Baal, l'infaligable

coursier, et i'C])àssa par le nièine chemin qu'il avait suivi en compagnie du comte de Karnac; seulement il le traversa avec la rapidité de l'éclair et du vent. Il vit la plaine de Poitiers déserte et sombre ; il passa auprès du tombeau silencieux et imposant, mais sans faire une halte d'une minute. Ce n'était pas un homme, c'était une volonté qui passait.

Tristan ne s'arrêta que dans la cour du château de Karnac, si tranquille depuis le départ d'Olivier, qu'au bruit que fit Baal sur les dalles de la cour, tous ceux qui étaient restés au château accoururent pour voir ce qui se passait. La comtesse elle-même s'apprêtait à aller voir d'où venait ce tumulte, et si c'était quelque messager de son fils qui en était cause ; mais avant qu'elle eût fait un pas, Tristan paraissait devant elle.

Il était tellement pâle que la comtesse poussa un cri.

— Il est airivé un malheur à Olivier! furent les premiers mots de cette mère effrayée.

— Pas encore , répondit Tristan d'une voix sombre.

— Merci, mon Dieu ! fit en joignant les mains la comtesse qui se méprenait sur le sens des paroles de Tristan.

■ — Mais d'où vient que vous êtes ici , et pour(|uoi cette pâleur étrange? continua-t-elle.

— Vous allez le savoir, madame.

Alors seulement la dame de Karnae, rassurée sur son fils, commença à s'effrayer de l'attitude du jeune homme.

— Parlez, fit-elle.

■ — Nous sommes seuls, madame?

— Oui.

— Personne ne peut nous entendre?

— Personne. Pourquoi cette question?

— C'est par déférence pour vous, madame, car ce que je vais vous dire, et ce que vous devez entendre seule en ce moment, tout le monde le connaîtra bientôt.

— Je vous écoute, messire.

— Asseyez-vous, madame.

La comtesse obéit.

— Qu'est-ce que cela signifie? murmurat-€lle.

— Je vais vous éclairer, madame. Allons droit au fait, il y a , vous le savez comme moi, dans ce château une prophétie qui dit, car maintenant le sens de cette prophétie m'est connu, qu'un fils de Retz et Karnae soulèvera la pierre du tombeau de Poitiers.

— Oui, fit la comtesse en se reculant avec effroi, mais sans perdre des yeux le regard menaçant de Tristan.

— C'est donc bien là le sens de celte prophétie ? demanda-t-il.

— ï*eut-étre... Continuez.

— C'est vous qui le voulez , madame, reprit le jeune homme avuc un respect

ironique ; eh bien ! nous avons traversé la plaine de Poitiers, et comme nul ne voulait ou n'osait soulever cette pierre, je l'ai soulevée, moi . Dans celte tombe, j'ai trouvé deux hommes, vivants fous les deux.

— Vivants ! s'écria la comtesse en se leva n t comme pour secouer la frayeur qui s'emparait d'elle à ce récit.

— Vivants, répéta l'écuvcr. Or ce Sarrasin m'a tout dit. madame ; car si le comte de Karnac, couché dans ce tombeau, est l'aïeul de votre fils Olivier, ce Sarrasin, ce mécréant, ce (ils de Satan est mon aïeul à moi, (ils du crime, enfant du mal.

En disant cela, Tristan avançait les bras croises vers la comtesse qui reculait malgré elle.

— Donc, je suis celui prévu par la prophétie , continua-t-il , et je viens vous demander, madame, d'où vient qu'étant fils d'un puissant seigneur et d'une nobledame, je ne porte le nom ni de l'un ni de l'autre?

Dans le premier moment de la stupeur que lui causait celte (juestion , la comtesse baissa la tète sans répondre.

— Vous ne répondez pas, ma mère? lui dit Tristan.

— Que voulez-vous que je vous réponde, puisque vous savez tout?

— Alors vous devez comprendre ce que je veux, ce que j'exige maintenant?

— Ce que vous voulez! fil la comtesse. Voyons, que voulez-vous?

— Je veux, puisque je suis voire fils, madame, être voire fils pour tout le monde ; je veux que vous disiez à voix haute : «1 Tristan est mon enfant, Tristan a droit au même nom, au luème' rang qu'Olivier, «et je veux que vous me donniez ce nom et ce l'ang.

— Alors vous ne savez pas tout, Tristan, reprit la comtesse avec douceur; car si vous l'aviez su, vous n'auriez pas dit ce que vous venez de dire, vous auriez compris que ce que vous demandez est impossible.

— Impossible? Oh! non.

— Impossible , j(; vous le répèle. Vous n'êtes pas , comme Olivier, l'enfant d'une sainte union : vous èles le fruit d'un crime sacrilège.

— Ou'impoiie, madame? Je ne sais et ne veux savoir qu'une chose : c'est que vous êtes ma mère.

— El voilà loiil ce que ce nom éveille en toi, Tristan? fil la comtesse en regardant h; jeune homme avec une tendresse étonnée.

Tu apprends que loi, qui te croyais orphelin, lu as une mère, et au lieu de venir te jeter dans ses bnis. au lieu de remercier Dieu du bienfait qu'il t'accorde, lu ne songes qu'à la fortune et au lang (jue cette révélation peut le donner. C'est mal. enfant, c'est mai !

— Et vous, madame, vous qui saviez la vérité, m'avez-vous jamais appelé votre fils? Quelle reconnaissance dois-je à la fcmnie qui, se sachant ma mère, a attendu que j'eusse surpris ce secret pour m'appeler son enfant ?

— Pouvais -je faire plus que ce que j'ai fait, Tristan? répliqua la comtesse en s'asseyant et en prenant dans ses mains la main du jeune homme; et n'ai-je pas fait, au contraire, plus même que je ne devais? 11 est vrai que je ne t'ai jamais appelé mon fils; mais ce mot, qui n'était pas sur mes lèvres, était dans mon cœur, dans mon regard, dans mes moindres actions. T'appe- 1er publiquement mon lils, c'était déshonorer le 110!!! de mon époux, c'était désoler l'âme d'Olivier; car nul n'eût voulu croire la vérité, et tout le monde m'eût regardée comme la complice de ton père. Il fallait sauvegarder l'honneur traditionnel de la famille; j'ai été la première à en souffrir. Ne pouvais-je te traiter comme un étranger, t'abandonner complètement? Qui me forçait à l'admettre dans ce château? Rien, car personne dans le monde ne sait et ne peut prouver que tu es mon fils. Au lieu de cela, à la mort de mon époux, je t'ai adopté, et je l'ai doimé ici la place que mon cœur me disait de te donner. N'as-lu juis toujours été respecté comme l'enfant de la maison ? Olivier ne s'est-il pas accoutumé à voir en

toi, Ukû ajni, un frère? Songe à tout cela, Tristan.

— J'y ai songé, madame, répliqua Tristan d'une voix sèche.

— Que le raut-il encore? Veux-tu une fortune, un château, un titre? Je te donne-; rai, je te ferai obtenir tout cela , mais comprends que !e donner le nom d'Olivier, c'est lui faire un vol d'abord, car tu n'es pas légitimement son fière , et c'est me déshonorer inutilement. D'ailleurs, aucune loi ne reconnaîtrait celte naissance que rien ne prouverait que le récit que j'en pourrais faire, et au milieu duquel je mourrais de honte. Demande-moi tout, Tristan, excepté la vie d'Olivier, le respect de sa mère, et l'honneur de sa maison.

— Ma volonté est inébranlable, madame, fit Tristan en retirant sa main des mains de sa mère; je ne sais qu'une chose, c'est que je suis votre fils, et que, quoi qu'il puisse avenir, il faut à mes premières années, misérables et abandonnées, une éclatante réparation.

— Écoute, Tristan, je vais te dire une chose, reprit la comtesse, une chose que j'ai essayé de cacher à Dieu lui-même, ear c'est presque un crime. Quand le comt^\ mon mari, est mort, je t'ai fait venir dans le château. Le sentiment auquel j'obéissais est bie^i facile à comprendre. Tu n'étais mou fils que physiquement; je pouvais,

je devais te haïr, car tu étais un malheur dans mon passé, une tache dans ma vie. Cependant tu n'étais pas cause du crime de ton père, et j'ai eu honte de te laisser errer à l'aventure comme un mendiant et un vagabond. Je t'ai appelé ici, non pas par alTection pour toi, car je ne te connaissais point, et ne pouvais t'aimerencore,maispar un sentiment dejustice.Ehbien! voicioùestle crime, Tristan : ta nature sauvage, abrupte, étrange, a pris de l'empire sur moi. JMon âme s'est familiarisée avec l'idée que tu étais mon fils: et l'instinct maternel, ce merveilleux instinct que Dieu a placé même dans le cœur des louves, s'est réveillé en moi à un tel point que je t'ai aimé comme Olivier, et, je te le dis bien bas. quelquefois plus qu'Olivier. Quand vous êtes partis tous deux dernièrement, quand je l'ai pressé sur mon cœur, la moitié du baiser que je lui donnais était pour toi. et quand vous eûtes disparu sans que j'eusse osé te presser sur mon sein, toi, j'ai pleuré longtemps, et j'ai prié Dieu plus pour toi. l'enfant abandonné, que pour lui, lefils heureux. Quand Alix que tu aimes m'a dit ton amour pour elle, un moment mon cœur eût voulu qu'elle t'aimât, au préjudice d'Olivier, et maintenant encore, Tristan , vois s'il faut que je t'aime pour t'avoucr de pareilles choses, malgré le but que tu avais en revenant à ce château, malgré tout ce que tu viens de me dire, je suis heureuse

de te voir, de te tenir entre mes bras, de l'appeler librement mon filsetde t'embrasser à mon aise.

En parlant ainsi, la comtesse jetait ses mains autour du cou de Tristan, et cachait sa tète dans sa poitrine en ajoutant d'une voix pleine d'émotion :

— Cet'e guerre finie, tu reviendras, mon Tristan, reprendre ta place au foyer el à la table. Maintenant que tu sais le secret de la naissance, nous aurons de doux entretiens, nous épancherons nos cœurs l'un dans l'autre; tu me conteras toulestes joies, je tedirai toutes mes pensées. Mon amour veillera mystériousemenl sur toi comme un bon génie. Puis, plus tard, quand le temps aura passé sur les violentes impressions de la jeunesse, alors je dirai la vérité à Olivier, et nous nous ferons une famille à nous quatre, lui, toi, Alix et moi, et si tu n'as pas eu toutes les satisfactions de l'orgueil , tu auras eu toutes les joies du cœur, et crois-moi, mon enfant, celles-ci valent mieux que celleslà.

— Bien joué, madame ! fit Tristan d'un Ion railleur et en repoussant sa main. Mais je ne crois pas à votre amour et n'en veux rien accepter. Ce que je veux, je vous le répète, c'est mon nom, c'est mon l'ang, c'est Alix, dussé-je pour cela tuer frère et mère! Décidez -vous et hàtons-nous, car je suis piessé.

— Tristan, au nom du ciel, une dernière fois, je l'en supplie...

— Ah! vous croyez, continua le jeune homme sachant bien qu'il mentait, mais avec ce besoin inhérent à sa nature de dire et de faire le mal; ah! vous croyez que vous aurez pu prendre mon père pour amant, vous livrer librement à lui, faire jetei' dehors le fils de vos amours coupables, et que tout sera fini ! ]N'on pas, madame, je ne suis pas votre fils, je suis votre punition; et tâchez que Dieu vous protège contre ma colère ; mais je doute qu'il le puisse, car je vous hais étrangement, ma mère.

Vous avez quelquefois vu sur le boid de ]"Océan une vague s'élancer sur un rocher, 1x3 couvrir de son humide baiser, puis, se reculant tout à coup et comme avec horreur, le laisser sombre, solitaire, inébranlable. C'est ainsi que la comtesse se recula de Tristan ; c'est ainsi qu'elle le laissa, après l'avoir enlacé de son embrassement.

En un instant elle avait sondé cet honmie, et elle était épouvantée de ce qu'elle y avait ^u, comme serait épouvanté l'homme qui, ayant cru voir des Heurs sur une roule, s'en serait approché et se trouverait tout à coup an milieu de fange et de reptiles. Elle eut houle d'avoir laissé voir un coin de son âuie à cet être sans cœur, et elle se reculait de lui non plus avec effroi, mais

avec mépris. Elle s'était tellement humiliée devant cet homme, qu'elle comprit qu'il lui fallait se relever plus grande et plus forte qu'elle n'était auparavant. La menace seule avait répondu à ses prières, l'insulte à ses aveux, l'ordre à son amour. L'orgueil de sa race domina tout en elle, et d'une voix ferme elle dit à Tristan :

— C'est bien, monsieur, je ne vous connais plus. Sortez !

— Madame, fit Tristan en avançant vers elle l'écume à la bouche et les poings serrés, prenez garde ! Ce que j'aurai voulu sera, quoi qu'il m'en coûte.

— Soit, fit la comtesse, il sera donc fait comme vous le voulez.

Et elle frappa violemment un timbre qui était auprès d'elle.

Un homme parut.

— Faites monter tous les gens du château, dit-elle, je les attends ici.

In instant après la chambre était pleine de valets et d'archers commis à la garde du vieux manoir.

La comtesse était d'une pâleur de marbre.

— ^^Vous voyez cet homme, dit-elle en montrant Tristan. C'était un enfant abandonné, un bâtard ! que sais-je? Voilà treize ans que je l'ai accueilli dans ce château, f|ue je l'ai fait asseoir à ma table, que je l'a» fait asseoir à mon foyer, lui dont 1 ame tout entière ne vaut pas le dernier de mes chiens.

Vous le connaissez, n'est-ce pas?Cetlîomme a profité de l'absence de mon fils pour revenir en ce chàleau, pour tenter de déshonorer ma nièce, et pour tenter de me tuer, moi qui lui ai servi de mère.

Et la comtesse regarda fièrement Tristan en appuyant sur ce mot.

— Jetez cet homme à la porte de ce château, levez le pont, baissez la herse, et si jamais il approche de vous à portée de trait, tuez-le comme une bêle fauve.

Ceux à qui la comtesse s'adressait se ruèrent sur Tristan, et l'emportèrent malgré les efforts qu'il fit, et quoiqu'il eût abattu à ses pieds quatre ou cinq d'entie eux.

Arrivé dans la cour, il appela Thor et Brenda à son aide. Les deux chiens, obéissant à la voix de leur maître, se mirent de la partie, et peut-être, grâce à sa force herculéenne et au secours des deux molosses, Ti-istan allait-il rester maître de la place, quand un des archers, le mettant eu joue, luid'écochaun trait qui lui traversa l'épaule.

La douleur fut violente, à ce qu'il paraît, car Tristan poussa un rugissement de lion blessé, et, se sentant vaincu, il porta la main à son cor pour appeler le Sarrasin ; mais avant qu'il eût pu approcher le cor de sa bouche, il se sentit garrotter, et se vit jeter tout sanglant à la porte du château.

Ouant à la comtesse, épuisée par tant d'émotions différentes, ebe s'était évanoui(\

Ti'islai* véilttit à tui-ntétne.

Tristan aussi, vaincu par la fatigue, par la liilte, par la perte de son sano;, s'était évanoui. Quand il reprit connaissance , Thor et Brenda léchaient sa blessure, qui avait cessé de saigner, et il lui sembla que toute douleur avait disparu.

Un autre eût caressé ses chiens pour les remercier de leurs soins , mais Tristan n'y songea même pas. La première pensée qui se réveilla en lui fut une pensée de haine. En effet . c'était la première fois que dans une lutte quelconque , lutte d« force ou de volonté, il était le moins fort. 11 eut bientôt fait de recueillir ses souvenirs, et quand tous les détails de la scène qui avait eu lieu entre lui et sa mère se représentèrent à son esprit, il devint plus pâle encore qu'il n'était en s'évanouissant, et ses yeux s'injectèrcnf. Alors se voyant seul et dans l'obscurilé, car pendant ce temps la nuit était venue, il voulut porter la main à son

— lU -

eor et appeler le Sarrasin pour lui demander compte de cette défaite.

Mais il était garrotté, et les liens qui lui retenaient les mains derrière le dos étaient si violemment serrés , que , quelque effort que fit Tristan , il ne put parvenir à les rompre. Il lui fallut avoir recours à ses chiens qui, couchés à côté de lui et le regardant , semblaient attendre que leur maître eût besoin d'eux. Tristan se coucha sur le ventre, et les appelant par leur nom, il leur montra ses mains liées. Les bêtes intelligentes se mirent aussitôt à la besogne, et à grand renfort de crocs parvinrent à dénouer les cordes.

Tristan se releva d'un seul bond, et s'adossant à l'une des pierres celtiques au milieu desquelles on l'avait porté, il souffla bruyamment dans son cor.

A peine le son était-il éteint, que le Sarrasin parut adossé à la pierre qui faisait face à celle sur laquelle s'appuyait Tristan.

— Sais-tu ce qui vient de se passer? lui dit celui-ci.

— Oui, répondit le Sarrasin.

— Ma mère m'a fait chasser.

— Je le sais bien.

— J'ai été blessé.

— Je l'ai vu.

— Garrotté , jeté à la porte, moi, Tristan !

— C'est vrai. EU bien ?.. .

— Eh bien , sont-ce là nos conventions ?

— Quelles conventions? Et que m'as-lu -demandé que je n'aie fait? Tu as voulu savoir le nom de ta mère, tu l'as appris ; tu as voulu une famille, je t'ai montré la tienne; tu as voulu la preuve que je ne mentais pas, la comtesse t'a appelé son fils. Qu'avais-tu demandé de plus ?

— Maintenant il faut que je me venge.

— C'est juste, tu te vengeras.

— Tout de suite.

— Non ; c'est impossible.

— Impossible, dis-tu?

— Impossible, je le répète.

— Tu m'as donc trompé, tout ne t'est donc pas possible? Tu ne m'as donc pas acheté, mais volé mon àme?

— Si tout m'était possible , répondit le Sarrasin d'une voix calme , je n'aurais pas eu besoin de toi. D'ailleurs, qu'appellestu te venger?

— Que sais-je, moi? Faire autant de mal qu'on m'en a fait! Verser le sang, donner la mort, jeler la honte, me venger, enlin !

— A cette heure, cela ne se peut pas.

— Pourquoi?

— Je t'ai dit qu'il y avait des êtres tellement purs , que je ne pouvais rien contre eux. Recrarde.

Et le Sarrasin . étendant la main dans la direction du château de Karnac, faisait voir ù Tristan la comtesse agenouillée devant son

prie-Dieu, et Alix priant à côté d'elle.

Tristan voulut s'élancer vers les deux femmes, croyant que là où son regard passait, il pourrait passer lui-même; mais au premier mouvement qu'il fit. la muraille se referma, et il ne vit plus rien.

— La comtesse et Alix sont en élat de grâce, reprit le Sarrasin ; nous ne pouvons rien contre elles. Pour que tu puisses les punir, l'une de ce qu'elle est ta mère, lit le Sarrasin avec un rire presque ironique . l'autre de ce qu'elle ne veut pas être ta maîtresse, il faut attendre qu'elles soient en état de péché, à moins que ce ne soit qu'à leur corps que tu en veuilles. Veux-tu les tuer? La mort est-elle une punition? Le calme du sommeil, le repos de l'éternité, donnés à ceux qui vous ont fait souffrir, et qui vous lèguent en mourant toute une vie (le chagrins et de remords , est-ce là une vengeance digne de toi ? Le vulgaire seul croit à ces moyens-là. Ton àme sera-t-elie plus tranquille, tes désirs seront-ils moins grands, parce que celle que tu aimes et celle que tu hais dormiront côle à côte, pures dans leur moi t comme elles ont été pures dans leur vie? Ce qu'il le faut, n'esl-ce pas ? c'est une mauvaise pensée qui les rapproche de toi et qui leur fasse perdre en un inslant le hénélico de toute leur vie. Oh ! ({uanil tu veiras ou que lu sauras l'une do ces deux femmes avec une mauvaise ae-

lion à faire ou un remords à calmer, frappe Iiardimenf, car. mouranl en cet étal, elle nous appartiendra, au lieu d'appai'tenir à Dieu ; et, sois tranquille, je te réponds de la vengeance ; mais jusque-là attends, car, je te le répète, il n'y a rien à faire dans ce moment-ci.

— 3Iais ce que tu me conseilles de faire , répondit Tristan , je pouvais et je puis encore le faire sans loi. Avais-je besoin de vendre mon âme à Satan pour des conseils de patience? N'es-lu qu'un esprit trompeur, et voudiais-tu m'égarer? IS''es-lu qu'un auxiliaire déloyal, et en me prometîant de m'obéir. ne voulais-lu qu'avoir le droit de me commander? Prends-y garde, Sarrasin, car je te préviens que je ne crains rien au monde, ni toi ni d'autres, et que je me vengerai des esprits comme des corps, de Satan comme des hommes.

Et en disant cela, Tristan s'avançait vers le fantôme de bronze d'un air menaçant.

— Tu es fou, répondit le Sarrasin d'un ton railleur, et tu es plus que fou même, tu es ingrat. Tu félonnes que je parle de patience, moi (]ui ai combattu sept cents ans pour revoir le jour. CommciU veux-tu que nous triomphions de la puissance de Dieu sans la palienee? C(; n'est que jiar là que nous pijuvons rc(()Uf|i.érii- l:i nature ; ce n'est qu'en suivant Ihuiiune pas à jias et en épiant les moindres actions de sa vie, ([ue

— ite -

nous pouvons arriver à nous emparer de son âme. Ce que je fais pour toi maintenant, je veux bien le faire ; car c'est loi qui m'appartiens et non moi qui suis ton esclave. Contente-toi donc des moyens que je t'offre, et crois-en ma parole : un jour tu seras vengé, soit que tu arrives à ce que tu veux, soit que tu détruises le bonheur de ceux qui auront détruit le tien. Quels services nous as-tu rendus jusqu'à présent? Aucun. Tu as reçu et tu n'as rien donné. J'ai donc raison de te dire que tu es un ingrat. D'où te viennent tes chiens? d'où te vient ton cheval? d'où te vient ce cor à l'aide duquel tu peux évoquer une puissance supérieure quand ta force ne te suffit plus? D'où te vient la connaissance du secret delà famille, connaissance qui est pour toi le premier jalon de l'avenir, et grâce à laquelle tu feras faire à fa mère tout ce que tu voudras? Tout cela te vient de moi. Et qu'ai-je reçu en échange? Rien. Tu vois bien que l'auxiliaire déloyal ce serait toi, s'il pouvait y avoir déloyauté dans ces sortes d'alliances. Tu vois bien que ce serait moi qui aurais le droit de me plaindre, et que c'est moi le meilleur de nous deux , puisque je ne me plains pas! Allons, donne-moi ta main et causons.

— Non, fil Tristan en baissant la tète.

— Tu me gardes rancune?

— Oui, j'ai la léte en feu, mes idées se

heurtent. Tout me dit de ne plus croire à loi'.

— Veux-tu te faire uioine? fit le Sarrasin en riant aux éclats. Voilà un bon moyen de te venger . Tu passeras tes jours dans le jeûne et dans la prière, les nuits dans le silence et la méditation. Fais-toi moine, Tristan, fais-toi moine. II en est temps encore.

El le Sarrasin continua de rire.

— Peux-tu me donner le moyen de me venger de ma mère? reprit le jeune homme.

— Non, pas aujourd'hui.

— Peux-tu me donner le moyen de me venger d'Olivier?

— Plus tard.

— Peux-tu me donner le moyen d'être aimé d'Alix?

— Peut-être cela se pourra-t-il un jour.

— Ainsi, tu ne peux rien pour moi maintenant?

— Rien de plus que ce que j'ai fait.

— Alors je n'ai plus besoin de loi, et je ferai bien le reste tout seul.

— A ton aise. Tu me congédies?

— Va-t'en.

— Tu ne veux plus de moi?

— Va-t'en.

— Avant demain tu me rappelleras.

— Va-t'en, te dis-je.

— Mais je le piéviens que si lu me rappelles, fit le Sana^îin , ce n'esl plus luui qui recevrai les ordres, c'est mui qui les donneiai.

Tristan lira son épéeel courut sur l'ombre, mais l'ombre avait disparu, et son épéo se brisa sur la pierre.

C'était un avertissement pour Tristan , mais il n'en profita pas, et s'en remettant à lui-même du soin de sa vengeance , il revint vers le château, cherchant comment il y pourrait pénétrer sans être vu; mais celte masse impassible de pierres jetait un imposant défi à toutes ses tentatives, et il vit bien qu'il y userait ses ongles et sa force inutilement.

Puis, comme si ce n'eût pas été assez, la voix de l'archer en sentinelle lui cria de s'éloigner ; et comme il ne s'éloignait pas assez rapidement, il entendit une flèche siffler à son oreille, et il n'eut que le temps de se perdre dans l'obscurité.

Ce qui se passa alors dans l'esprit de Tristan est impossible à décrire.

— Allons rejoindre Olivier, se dit-il, celuilà ne se doute de rien , et il n'a ni château ni archers qui le gardent.

Et en même temps Tristan appelait Baal.

Baal accourut.

Tristan respira. Il avait craint un instant que l'animal ne répondit pas à sa voix.

Tristan sauta sur son cheval et le lança dans la direction qu'il lui fallait suivre, lîaal y fil (pielques pas, mais tout à coup, connue s'il eût obéi à une invisible main qui t>o serait glissée entiu ceilcb de son

cavalier, il se retourna et partit à fond de train dans la direction opposée. Tristan , voyant cela, rassembla les rênes, et les faisant jouer de droite à gauche, il commença à scier la bouche de son cheval pour l'arrêter ; mais la bête n'obéissait plus au frein. Alors Tristan prit IJaal aux crins, et serrant les genoux de toute sa force, il tenta de l'étouiTer, comme, étant plus jeune, il avait étouffé un cheval qui l'emportait; mais cette puissante pression, au lieu de calmer le cheval, ne fit que l'exciter, et sa vitesse s'en augmenta à ce point que se» pieds ne touchaient plus la terre. Jamais Baal n'avait couru si rapidement : les mon lagnes , les plaines disparaissaient comme par enchantement , et il semblait à Tristan que le vertige le prenait. Cependant il n'était pas homme à abandonner la lutte. Il poussa un rugissement de colère auquel il crut qu'un innnense éclat de rire répon dait, et se courbant sur le cou de son cheval , il lui saisit les naseaux dans ses deux mains et les tourna de façon à l'empêcher de respirer; mais l'animal baissa la tête jusqu'à ce que son cavalier eût été forcé do lâcher prise, et, libre de celte nouvelle entrave, dépassa le vent dans sa course. Tristan, le cavalier sans pareil, le dompteur sans rival, fut forcé, pour ne pas tomber, de saisir le cou de Baal dans ses deux bras et de se pendre aux crins pour reprendre

l'équilibre. Voyant qu'il élait impossible d'arrèler co cheval emporté, Tristan se résolut à sauter à terre; mais, au moment où il s'y apprêtait, il lui sembla que la terre était à (les centaines de lieues de lui. qu'il voyageait dans les airs, et que, s'il sautait, il se briserait le front sur les villes qu'il voyait passer au-dessous de lui. Au lieu donc de se précipiter en bas de son cheval, il se cramponna à lui, et il sentit une sueur froide couler de son front. Baal courait toujours, et Tristan était sans aucun doute la dupe d'une hallucination , car il entendait parfaitement les pieds de son cheval frapper le sol . et son imagination seule augmentait la distance qui le séparait de la terre. Il avait peur pour la première fois de sa vie, mais il faut dire aussi que cette course étrange, qui n'avait pas de but , promettait de ne pas avoir de fin. Joignez à cela que Thor et Brenda suivaient Baal, non plus comme des chiens fidèles qui suivent leur maître, mais comme des bètes fauves qui suivent une proie. Leurs hurlements étaient pleins de menaces, et Tristan comprenait que s'il échappait au cheval, il aurait les chiens à combattre. Il reconnut dans ce qui lui arrivait la main du Sarrasin et de la fatale puissance à laquelle il s'était donné. Il se rappela alors qu'il avait juré au mécréant de lutter contre lui, et dans un dernier moment d'énergie, saisissant sa dague

à deux mains, il la plongea de tonte la force de ses deux bras et de tonle la longueur de la larae dans le poitrail du cheval. Celui-ci poussa un cri de douleur et s'abaltit presque aussitôt, entraînant Tristan dans sa chute ; mais avant que le jeune homme se fût relevé, Thor et Brenda, qui ne le reconnaissaient plus pour leur maiire, lui sautèrent à la gorge , et tandis que de la main gauche il contenait l'un, il parait l'assaut de l'autre avec la main droite et sentait les dents de l'animal furieux lui pénéUer dans le bras. Mais Trislan se releva comme mù par un ressort, et levant au-dessus de sa tèle les deux animaux qu'il tenait, l'un parla peau du ventre, l'autre par la peau du cou. il les jeta si violemment contre terre, qu'ils restèrent sur la place , râlant leur dernier soupir.

— -Allons, je suis toujours Tristan, le fort, l'indomptable! s'écria le jeune homme au milieu de la solitude et avec l'accent du triomphe. Malheur à ceux qui se mettront sur mon passage!

Et promenant avec fierté son regard autour de lui, il sembla donner un défi à lous ses ennemis visibles et invisibles.

Mais ce n'était jias le tout que d'avoir abattu Baal et de s'éire débarrassé de ses chiens, il fallait se remettre en chemin et refaire à pied la route qu'il venait de parcourir à cheval , c'est-à-dire, quelle que fût

sa force, mettre des journées à faire ce qu'il avait fait en quelques minutes. Cependant, tranquillisé par ce premier succès, Tristan ne se désespéra pas, et il fit hardiment le premier pas de ce long et fatigant voyage. En vain il regardait autour de lui , il ne reconnaissait rien. Le pays qu'il traversait lui était complètement étranger, et il ne pouvait guider sa marche sur aucune indication. C'était une plaine immense, déserte, infranchissable. Tristan marchait à grands pas , et lorsqu'il se retournait pour voir la distance parcourue , il s'apercevait qu'il était à peu près à la même place ; car, soit qu'il n'avançât pas, soit qu'ils se traînassent derrière lui, son cheval et ses chiens étaient toujours à portée de sa vue et dans la même immobilité apparente. Tristan , voyant cela , se promit de prendre le premier cheval qui passerait, que ce cheval fût libre ou monté, et de continuer son chemin dessus ; mais ni hommes ni chevaux ne troublaient le silence de la plaine, et l'horizon continuait à s'éloigner devant le marcheur nocturne, sans varier d'une ligne et sans que la moindre sinuosité promit le moindre changement. Joignez à cela que lien ne prouvait à Tristan qu'il fût dans la bonne voie, et qu'il se pouvait très-bien qu'en arrivant, si toutefois il arrivait quelque part, il s'aperçût qu'il avait fait jus- (ju'alors un chemin inutile.

De grosses goulles de sueur coulaient sur le front de noire héros, et une grande lassitude commençait à s'emparer de lui, si bien que ses jambes ne se mouvaient plus que par mouvements saccadés et fébriles. Dans la lutJe (|u'il avait soutenue contre Baal et contre Tlior et Brenda, sa blessure à l'épaule s'était rouverte , et son sang, qui coulait abondamment , l'épuisait à ce point que plusieurs fois il avait été forcé de s'arrêter, de s'essuyer le visage et d'étancher avec son mouchoir le sang de celte blessure, chercliant s'il ne verrait pas un ruisseau prés de lui pour s'y désaltérer et y apaiser sa fièvre, et voyant avec un commencement de désespoir qu'il n'était entouré que de pierres et d'arbres morts.

— Le Sarrasin avait-il raison ? murmura Tristan., et ma force ne me venait-elle en effet que de lui?

— Le Sarrasin avait raison , répondit une voix qui fit retourner brusquement le jeune lioiiune. Tu t'es donné à lui, tu ne pourras rien sans lui maintenant. Appellele si tu veux, il en est temps encore. Au premier rayon du jour il sera trop tard.

— Non ! répondit Tristan avec rage.

Et il reprit sa marche sans avoir pu découvrir d'où venait cette voix qui lui avait parlé, et si elle était apportée par le vent ou née de sa fièvre.

Tiistan marcha silencieusement pendant

une heure, et certes il eût été impossible an meilleur coureur de courir plus vite qu'il ne marchait, et cependant rien no changeait d'aspect autour de lui. Seulement, surexcité par cette marche, fatigué par sa blessure, il sentait son sang bouillir dans sa tête, et un cercle de fer étreindre son front. Il n'était déjà plus maître de sa pensée. 11 chancelait sur ses pieds, et aspirant avec force l'air de la nuit, il tentait d'étancher ainsi l'ardente soif qui brûlait sa poitrine. Mais on eût dit qu'il aspirait du feu, car son haleine brûlait ; et sa langue, séchée. se collait à sa bouche. 11 fit encore quelques pas ainsi , c'est-à-dire vacillant comme un arbre ébranlé dans sa racine, et que secouerait un vent d'orage ; puis il tourna deux ou trois fois sur lui-même, semblable à un homme pris de verlige, et il alla tombfr de toute sa longueur sur les pierres du chemin. Décidément, Tristan n'était plus qu'un homme.

Si brusque qu'avait été sa chute, il avait eu le temps, cependant, de comprendre que c'était pour lui la mort, la mort sans vengeance; et par un mouvement plus rapide que la pensée, et devenu presque machinal , tant la faiblesse était grande en lui, il porta son cor à sa bouche et souffla dedans le peu de force qui lui restait.

Mais le cor ne rendit aucun son. Pas plus

qne Baal, Thor et Brenda, le cor n'obéissait ;i Tristan.

Le jeune liomme pâlit en voyant qu'une seconde tentative ne lui réussissait pas plus que la première, et il cria de toutes ses forces :

— A moi, Satan, je le veux !

L'écho répéta ce cri, qui s'en alla mourir dans les profondeurs de l'horizon, mais qui n'éveilla pas l'ombre attendue.

Alors Tristan, sentant ses forces qui diminuaient, fit un dernier effort sur son orgueil et murmura d'une voix mourante :

— A moi, Satan, je t'en prie.

Et il jeta un regard inquiet autour de lui.

Cette fois une ombre apparut dans la plaine, marchant vers le moribond d'un pas lent et mesuré.

■ — Il était temps, dit le Sarrasin.

Car c'était bien lui, et du doigt il montrait la première lueur de l'aube qui entr'ouvrail les ombres de la nuit.

.Sainle-C'alhe»'iM0 de Fiet^hoia,

— Eh bien ! continua le Sarrasin d'un ton railleur , cela n'a pas été long ce que lu

pouvais faire sans moi. Je l'en donnerai des chiens et des clievaux pour que tu les mettes en l'état où ils sont ! C'est plaisir de voir comme tu es reconnaissant à ceux qui te servent !

— Un cheval qui m'emportait, des chiens qui voulaient me dévorer, répondit Tristan. Oh ! si je n'avais pas élé blessé , je ne t'aurais pas fait venir encore.

— Veux-tu que je m'en retourne? Ne te gène pas, je m'en retournerai , et tu te tireras de là comme tu pourras.

— Reste, répliqua Tristan d'une voix sourde et en jetant sur le Sarrasin un regard d'ennemi vaincu, reste, puisque je ne peux faire autrement.

— Quel mauvais caraclère tu as! fit le Sarrasin en riant d'un lire mélaliique et froid ; tu ne peux jamais faire les choses de bon cœur. Tu as besoin de moi, et tu me mallrailcs ! C'est une maladresse. Puisque nous sommes destinés à vivre ensemble, vivons en bonne intelligence, que diable ! Si l'un de nous deux avait le droit de maltraiter l'autre , ce serait moi, car enfin tu me déranges à chaque instant, et, d'après nos dernières conventions, c'est loi qui m'appartiens maintenant, et ce n'est plus moi qui dois l'obéir. Ce que je ferai pour toi , ce sera par pure bonne volonté. Traite-moi donc bien et connue un maître à ménager. Ali ! tu crois qiu* l'on se donne comme

cela au diable , qu'on prend l'habiliide d'èlre invulnérable, de franchir des centaines de lieues par jour sur un cheval infatigable, de combatlre tous les dangers avec des chiens invincibles? Ah! tu crois que par un traité de sang on aura quadruplé les facultés humaines, et qu'on pourra vivre ensuite dans les conditions ordinaires de rhomme et dans les proportions de force et d'énergie où l'on élait auparavant? Tu te trompes ; tu es à nous, bien à nous! Résignetoi ou meurs , et encore ce ne sera pas une façon de nous échapper , car à défaut de ta vie , nous aurons ton éternité.

. — A moins que, comme le sire de Giac, je ne me repente, répondit Tristan.

— Oh ! cela n'est pas à craindre ; tu n'es pas d'une nature à te repentir jamais. Si tu avais dû retourner à Dieu, tu y serais retourné il y a dix minutes, quand tu es tombé râlant sur celle pierre où tu es encore. Mais hatons-nous, car je n'ai pas le temps de rester beaucoup avec toi , j'ai d'autres affaires.

— D'autres alTaires?

— Oui. Crois-tu donc qu'il n'y a que toi dans ce monde qui me serves et qui aies besoin de moi. Ce ne serait pas la peine de se drraugcr pour si j^ni. Oh ! j'ui retrouvé le monde comuie je l'avais laissé. ,Ie l'en renicicie, du reste, car c'est à toi ((ue je Unis ci'ki. Depuis, (pie je suib .'-orli de cet

uJïreux tombeau, je ne nio sens pas de joie. Satan soit loué ! le monde est toujours mauvais. Mais occupons-nous de ce qui nous regarde nous deux. Tu m'as tiré de mon lom])eau, je t'ai tiré de ton obscurité eu te révélant ta naissance. Cela ne t'a encore servi qu'à te faire recevoir un coup d'arbalète dans l'épaule, mais je fermerai la blessure et il n'en sera plus question. Tu as éventré ton cheval et tes chiens, je vais te les rendre. Ton cor est muet, il retrouvera la voix ; mais seulement quand lu auras un secours à me demander, car il ne rendrait plus de son maintenant si tu m'appelais pour me donner un ordre. Moi seul, je te le répète, ai le droit de commander. Ce que j'en fais est pour le punir de ton doute. Notre religion est aussi sévère que celle de Dieu. Sans discipline nous n'arriverions à rien.

— Tu me trompes, Sarrasin, tu me leurres. Tu ne peux pas me donner ce que jo veux, et tu veux te servir de moi. Quand j'aurai réussi, tu m'abandonneras.

— Encore? fit l'ombre d'une voix courroucée. Adieu !

— Non, reste, puisqu'il le faut.

— Nos affaires, comprends-le donc, sont plus pressées que les tiennes. C'est tout un l)euple que nous avons à perdre; ce n'esl (pie d'une femme et d'un enfant que lu as à te venger. Nous avons à peine une année devant nous pour accompli!' notre œuvre ;

taudis que lu as toute ta vie poui' venir à J>out de la tienne. En bonne justice, c'est donc par nous qu'il faut commencer ; mais sois tranquille, ce que tu auras voulu , après notre œuvre faite, s^exécutera à la guise. Nous ne te demandons qu'un an de patience, et ensuite, vainqueurs ou vaincus, si tu as combattu loyalement pour nous, nous venons à toi. Peut-on dire mieux? Tu es l'hoauiie de la fatalité, résigne-loi, et lire de ta position le meilleur parti que tu pourras.

— Parle donc, j'obéirai.

— iîaal ! Tbor! Brenda ! cria le Sarrasin.

A cette voix, les trois animaux accoururent, le cheval avec une plaie saignante au poitrail, les deux chiens avec une plaie saignante au front.

— Tu n'y vas pas de main morte , fît le Sarrasin en caressant les trois animaux qui tournaient autour de lui et le flattaient ; mais à l'avenir ne recommence plus. Ce sont de bonnes bètes qui, pour le rappeler combien tu as été ingrat envers elles, garderont sur leur corps la tache de la blessure que tu leur as faite. Celle marque de sang rouge sur le poitrail noir de Baal lui va à merveille, et ton coursier n'en sera que plus original. Maintenant, voici la position : Jehanne est partie de Chinon pour aller j)rendre à Sainte-Catherine de Fierbois cette épée fleurdelisée que lui oJil ijidiquée ses vi&ions. C'est une arme terrible, que lu

ne pourras lui ravir ni pnr force ni \)âv surprise; cependant cette arme se brisera entre ses mains le jour où elle commettra un péché, et elle commencera à nous appartenir. C'est donc à loi de lui faire commettre ce péché nécessaire. Tous les moyens que tu pourras employer pour la faire douter, emploie-les, car, je te le répète , c'est moins son corps que son âme qu'il nous faut, et cela avant qu'elle ait pu faire sacrer le roi à Reims, comme elle le lui a promis. C'est la dernière partie que nous puissions jouer contre le bon génie de la France ; rappelle-toi cela. Jehanne victorieuse, ce grand pays qui nous a vaincus à Poitiers, ce pays des croisades et de la foi, retourne à Dieu , devient le phare du monde et nous rejette dans les ténèbres éternelles. Tu vois que c'est plus sérieux que tes vengeances particulières, et que tu devrais être fier d'avoir été choisi pour mener à bonne fin cette importante mission.

— Par quoi dois-je commencer? demanda Tristan.

— Remonte sur Baal, et ne t'arrête que lorsqu'il s'arrêtera lui-même. Ce sera près d'une église, car tu comprends bien que lorsque Baal trouve une église sur son chemin , il s'iiiièto tout court. Tu entreras dans cette ('glise, et lu verras ce qui s'} passera. Tu prendras conseil des circonstances pour savoir si tu dois reloinncr au canq»

français ou passer à l'ennemi, ce que je te conseillerais plutôt. Tu n'en es plus à discuter la trahison, je pense, quand cette îraliison peut te servir à quelque chose. En passant aux Anglais, avec le courage que tu as et les occasions que je te fournirai, lu feras vite ta fortune, et tu trouveras moyen d'avoir un autre nom que ce nom roturier de Tristan le Roux. Puis tu pourras mieux surveiller Jehanne. d'autant plus que, lorsque lu croiras la chose nécessaire, il te sera facile de le mêler aux gens de sa suite sans craindre d'être reconnu. Tu tiens toujours à être riche et puissant, n'estce pas?

— Oui.

— Eh bien, je te le répète, passe aux Anglais, c'est un peuple généreux et qui récompense mieux qu'aucun autre les mauvaises actions. Toute sa politique est là dedans, et elle est bonne. Mais attends, pour passer à eux, le mouientle plus opportun et l'occasion la plus favorable à leurs intérêts. Tout est bien convenu, n'est-ce pas?

— Oui.

— Dévouement sans limites à notre cause?

— Oui.

— Obéissance sans discussion à nos ordres?

— Oui.

— Poursuite sans relâche de cette Jehanne maudite?

LES QUATRE RESTAURATIOSS. 2. 10

— Oui.

— Tu le jures?

— Je le jure. Et en échange... ?

— Dans un an, tout ce que tu me demanderas.

— Tu le jures?

— Oui, et sois tranquille, mon serment vaut le lien. Maintenant, pars; et comme il te faut une épée pour remplacer celle que tu as brisée contre moi et pour combattre cette Jehanne, le cas échéant, prends la mienne ; elle est lourde, mais elle est bonne. Va.

Tristan sauta sur Baal et partit.

Le jour parut.

Quand lîaal s'arrêta, il [)Ouvait être midi environ, et le soleil était éclalant. On eût dit qu'il y avait fête au ciel. Tristan vit, à cent pas environ du lieu où il s'arrélait, les flèches d'une église , comme le lui avait prédit le Sarrasin, mais cette église était entourée d'une foule si compacte qu'il était impossible de la traverser à cheval. Tristan confia Uaal et ses chiens à un maître tavernier qui regardait passer le monde du seuil de sa porte, et il se dirigea à pied vers l'église.

Au moment où il y arrivai!, il vit s'avancer un cortège étincelant, dont les armures, les cuirasses, les caj)ara('ons et les bannières biillaient au soleil de toutes les couleurs éclatantes i\o rarc-en-ciel. Devant ce

cortège, marchaient les hérauts , le poing "auche sur la hancho, et soufflant à tue-lcte dans leurs longues trompettes de cuivre pavoisées aux armes de leurs seigneurs. Puis venaient les comtes , les barons et les chevaliers à cheval, et au milieu d'eux, sur un magnifique cheval blanc qui lui avait été donné par la duchesse d'Alençon. en reconnaissance de la promesse que Jehanne lui avait faite de lui lamener sain et sauf le duc nouvellement revenu de la prison anglaise, s'avançait Jehanne , ayant la Hire à sa droite, Xainlrailles à sa gauche, et derrière elle son page, son chapelain , son écuyer, et un seul de ses deux hérauts ; car, comme on se le rappelle, Jehanne en avait envoyé un porter à Bedfort la lettre qu'elle avait écrite chez le roi, et ce héraut ne devait la retrouver qu'à Blois.

L'écuyer, c'était Jehan Daulon ; le page, Louis de Comtes , dit Imerget ; le héraut , Ambleville; l'autre s'appelait Guienne ; et le chapelain, frère Pasquerel ; tous honnues de cœur et de religion, choisis par le roi luimême.

Derrière cette première suite venaient les sires de la maison de Polon, d'Ambroise de Loré, l'amiral de Ceilant, et deux cent cinquante à trois cents hommes d'armes à peii près , en léle desquels marchait Olivier de Karnac causant avec Etienne, noire ancienne connaissance, qui avait demandé

au roi la permission d'être de celte fête, car sa nalure d'entliousiaste s'élait passionnée pour Jehanne , et il faisait la roule à côté d'Olivier, le jeune honnne à l'ànie naïve, avec lequel son àme devait le mieux sympa' thiser.

L'église vers laquelle celle troupe d'hommes s'avançait, au milieu des acclamations du peuple, élait l'église Sainte-Catherine de Fierbois, et ce pèlerinage n'avait d'aulre but que de prendre, aux yeux du plus grand nombre possible, l'épée que Jehanne, quoiqu'elle ne fùl jamais venue à Fierbois, avait annoncé devoir être sous la pierre qui recouvrait, au milieu de la nef, le tombeau d'un vieux chevalier.

Tristan entra dans l'église, et ne voulant pas être reconnu de son frère, il se plaça derrière une colonne d'où il pouvait tout voir et ne pas être vu.

Les cavaliei'S descendirent de leurs chevaux, qu'ils remirent aux mains de leurs écuyers. ôtèrent leuis éperons, leur casque et leur épée, qu'ils confièrent à leurs pages, et le cortège enlia dans l'église au milieu du plus religieux silence et avec le plus grand recueillement. Le peuple y entra ensuite; et comme celte petite église ne pouvait contenir ce grand concours de gens, on laissa les portes ouvertes, afin que du dehors même on pût voir ce qui allait se passer.

Jehanne s'agenouilla tout d'abord, et, après une couite prière, elle se releva, et montrant un tnm])oau couvert par une statue de marbre couchée les inains jointes et la tète posée sur un coussin, statue qui était l'effigie du chevalier que ce tombeau renfermait, elle dit à voix haute :

— Levez cette pierre, qui n'a jaîiiais été levée depuis le jour où elle a été posée sur le corps du brave chevalier qui repose dans cette tombe; levez-la, c'est Dieu qui le veut, car ce n'est que par son ordre que je trouble le repos d'un mort; et sous celle pierre nous trouverons une épée avec cinq fleurs de lis sur la lame et sur la poignée. Vous me donnerez cette épée, dont la découverte sera un témoignage de plus que Dieu permet que je donne de ma sainte mission , car cette épée est celle avec laquelle je dois chasser devant moi les ennemis de la France, comme le berger chasse son troupeau craintif avec une branche d'aubépine.

Un rayon de soleil qui filtrait à travers les vitraux de l'église éclairait le visage illuminé de la Jeune fille, et ceux qui étaient là voyaient luire une auréole à son front.

Quelques hommes s'avancèrent alors vers le tombeau et soulevèrent la table de marbre qui le recouvrail.

Quand cette table eut été déposée à terre, quand le prêtre qui olficiail eut béni la

lombc ouverte , Jchanne s'agenouilla do nouveau, et, plongeant la main dans le sépulcre béant, elle en retira l'épée prédite et la montra à la foule, qui l'acclama par mille cris d'enthousiasme.

Jehanne alors, prenant cette épée contre son sein, dit :

— Nobles et bourgeois , chevaliers et manants, je jure devant vous de ne remettre cette épée au fourreau que lorsque j'aurai fait lever le siège de la bonne ville d'Orléans, qui tient toujours pour monseigneur le Dauphin, et que lorsque j'aurai fait sacrer à Reims îe véritable héritier du trône de Fiance, le roi Charles VII, demandant ici à Dieu qu'une fois ma mission remplie, je puisse retourner à ma chaumière , à nui famille qui me pleure, et à mon troupeau blanc qui m'attend encore autour du grand arbre sous lequel je m'asseyais.

— Ainsi soit-il , répondit unanimement la foule.

Et un chant religieux éclata de toutes parts.

— Et maintenant, dit Jclianne quand le chant eut cessé, à Orléans !

— .V Orléans! répétèrent, toutes les poitrines avec enthousiasme.

Et les femmes s'approchèrent de Jchanne pour baiser ses uuiins, et les vieillards s'agenouillaient devant elle , et les enfants louchaient son armure, cl chacun regardait,

avec une noble admiration dans le cœur et des larmes d'attendrissement dans les yeux, cette belle vierge, simple comme une bergère, forte comme un apôtre.

Le cortège se remit en route, se dirigeant vers Blois, où l'on avait donné rendez-vous aux derniers renforts que l'on devait recevoir avant de se rendre à Orléans. Tous les assistants avaient quitté l'église et suivaient la jeune fille en criant :

— Gloire à Dieu!

Un seul homme éîait resté dans l'église, pensif et rêveur.

Cet hoiïuue, c'était Tristan.

Tristan élaiî le fi!s de la comtesse de Karnac, c'est-à-dire qu'il avait dans les veines du sang noble et généreux. Ce qu'il venait de voir l'avait impressionné à ce point que deux ou trois fois ses genoux s'étaient plies malgré lui comme pour le forcer à une prièn?. C'est ainsi que Dieu montre de temps en temps aux êtres les plus égarés un chemin qui les ramènerait directement et^ans faîigne à lui. Mais Tristan avaitaperçu Olivier heureux, riche et triomphant, et la haine s'élait réveillée en lui.

— Le sort en est jeté, avait-il dit tout à coup en passant la main sur son front, allons !

Lt quand il a>aitél('' sur que personne ne pourrait le leeonnaitre, il avait quitté l'église Sainte-Catherine de Fierbois, et tour-

— liO —

nanl le dos au cortège joyeux qui s'éloignait au milieu des fanfares, il avait repris, morne et fatal, une route longue et solitaire.

Xï

Jehanne resta quelques jours à Blois .

attendant les compagnies qui devaient l'y rejoindre, <pu>iqu"elle eût dit que si peu nombreux que fussent les soldais du roi de France, comme Dieu conibattait pour eux, ils remporteraient la victoire. Mais les chefs de Ft-xpédilion. tout confiants qu'ils étaient dans la parole de Jehanne, avaient préféré allendre les renforts nécessaires, disant que c'était toujours plus prudent. Elle avait consenti à ce qu'ils voulaient, pour qu'une autre fois lis se rangeassent à son oj)inion, et elle avait al tendu.

Or un assez long temps s'était écoulé depuis son arrivée à Chinon jusiju'à son airivée à Blois. lem|)S (|ui aNait élé employé en préparatifs, en réunions, en approvisiou-

- ui -

ncmfnts do toutes sortes, et le luessnger qu'Olivier avaii envoyé à sa mère avait pu voir la comtesse et même revenir auprès du jeune comte, quïl avait retrouvé à Blôis. Quand ce messager d'un fils bien-aimé et d'un fiancé auquel on pensait tous les jours arriva au château de Karnac. il fut traité comuie l'and^assadeur d'un roi. Quand il remit à la comtesse la lettre où se trouvait le récit de la merveilleuse mission de Jeiianne, les deux femmes remercièrent le ciel d'avoir permis qu'Olivier se trouvât à faire partie d'une si miraculeuse expédition, et les questions de la dame de Karnac et de sa nièce commencèrent. Alors il vint à Alix, la viei'ge pure, la chaste fiancée, l'àme chréiienne, celte bonne et sainte pensée de faire quelque chose pour la mystérieuse envoyée de Dieu, pour la sublime bergère, d'autant plus que, dans son esprit superstitieux, elle comptait (jue le Seigneur récompenserait son amant de ce qu'elle aurait fait; car, pour elle. la récompense devait être accordée à celui des deux qui courrait le plus de dangers. Elle pria donc le messager d'attendre quelques jours, et elle se mit à faire, travaillant jour et nuit, une belle bannièie de soie blanche, toute parsemée de fleurs de lis d'or, avec Notre- Seigneur au milieu, tenant le monde dans sa uuiin. et. à sa droile et à sa gauche, deux anges à genoux el en prière. Puis,

(lu côte où n'étaient point peintes les saintes images, elle broda ces deux mots en lettres d'or : Jésus, Maria.

Cet ouvrage fini, elle le rendit au messager avec une lettre dans laquelle elle priait Olivier de faire accepter cette ])annière à Jchanne, et de lui dire qu'il y avait loin d'elle une jeune fille de son âge, que Dieu n'avait pas crue digne d'une mission comme elle, mais qui avait voulu lui donner une preuve de sa cro} ance et de sa sjmpa- Ihie, et qui priait le ciel de la faire réussir.

En même temps que celte bannière et que celte lettre, le messager rapportait à Olivier une lettre de la comtesse effrayée qui écrivait ces seuls mots à son fils :

« Garde-toi de Tristan. »

En effet, c'était pendant le séjour du messager au château que la scène que nous avons décrite précédemment avait eu lieu, sans qu'Alix en sût rien, retenue qu'elle élail au fond de sa chambre par son pieu\ liavai!. Quand, après avoir entendu le bruil qu'avait fait la lutte de Tristan contre les gens (lu château, la jeium fille en avait demandé la cause, sa tante, pour ne pas l'alarmer, luiavait répondu que ce bruil venait d'une querelle qui avait eu lieu entre dt^s archers, querelle qui ne se renouvellerait

plus, et la douce enfant, sans méfiance, s'était contentée de cette réponse.

Le messager revint donc trouver le comte à Blois, et lui remit les deux lettres et la hannière.

La joie d'Olivier fut grande en lisant celle d'Alix; son étonnement fut grand en lisant celle de sa mère.

Il questionna à ce sujet le messager, et celui-ci lui raconta ce qu'il avait vu, c'està-dire que Tristan avait eu avec la comtesse un entretien, à la suite duquel elle avait ordonné qu'on le jetât hors du château , ce que l'on avait fait avec beaucoup de peine, ajoulant que depuis ce moment jusqu'à son départ, c'est-à-dire deux ou (rois jours après encore, on n'avait plus entendu parler de Tristan.

— Voilà qui est étrange, se dit Olivier qui ne s'était pas encore expliqué la cause de la disparition de Tristan, et auquel la kiUe brève de sa mère ne révélait rien qu'un soupçon à avoir et un danger à courir. Et Tristan n'a pas reparu au château? dcmanda-I-il en relisant la lettre de sa mère pour lâcher d'y découvrir un sens caché.

— Non, monseigneur.

— Et ma mère est en sûreté ainsi que sa nièce ?

— Le pont est levé, on a baissé la herse, larcher est dans sa tour, et le soir même du

- lU —

jour où messire Tristan s'est présenté , la sentinelle a tiré dans les ombres de la nuit sur un homme qui rôdait autour du château.

— C'est bien ; le reste me regarde.

Et de là se rendant auprès de Jehanne, Olivier dit à la vierge de Domremv :

— Jehanne, j'ai une fiancée que j'aime et qui m'aime. Quand vous atirez délivré Orléans et fait sacrer monseigneur le roi à Reims, je compte retourner auprès d'elle, si Dieu me prête vie, et devenir son époux. Je lui ai écrit votre touchante histoire, et je lui ai fait part de votre belle mission; alors elle s'est enfermée en sa chambre et a fait la bannière que voici, me priant de vous la faire accepter, car elle croit que ce don portera bonheur à nos chastes amours. Voulez-vous prendre celte bannière, Jehanne?

J'en serai bien heureux, et mon dévouement pour vous ne fera que s'en augmenter.

El en disant cela , le pieux jeune homme, qui regardait Jehanne comme une sainte, s'asrenouiilait devant elle et lui remettait la banniéie d'Alix.

. — 31erci, gentil sire, répondit Jehanne avec émotion, car les marques de déférence qu'on lui donnait la touchaient jus(ju'aux larmes; merci de votre offrande. Je l'accepte de grand cœur, et ce sera à l'ombre de cet étendard que nous combattrons tous deux, car vous combattrez à côté de moi.

Mais diLes-moi, messire, n'avez-voiis reçu aujourd'hui que des nouvelles heureuses?

— Non, Jelianne, au contraire; un avis douloureux s'est mêlé à ma joie.

— Quelque ami qui vous trompe, n'est-ce pas? un cœur qui vous manque? une main aimée qui vous trahit? demanda Jehanne.

— Cela est vrai. Comment savez-vous cela?

— Dieu ne permet-il pas que je lise dans les cœurs et que je préserve ceux qu'il aime?

— C'est juste. Eh bien, Jehanne, dois-je craindre ou avoir confiance?

— Ayez confiance, messire, car il ne faut jamais désespérer quand on a Dieu pour soi. Seulement je dois un cadeau à votre fiancée en échange de celui qu'elle me fait; malheureusement je suis pauvre, moi, mais peut-être ce que je lui donnerai lui sera-t-il plus utile que les plus riches présents. Voici deux médailles, bénites toutes deux par le vieux curé de mon village. Envoyez-en une à votre fiancée et gardez l'autre pour vous, messire ; ayez tous deux la foi, et je vous promets, au nom de Notre-Seigneur, que vous reverrez heureux et triomphant le seuil de votre château.

Olivier baisa, en pleurant, h>s mains de Jehanne, et remettant au messager une des deux médailles qu'il venait de recevoir, il lui dit :

— Retourne vile auprès de ma mère et de

ma fiancée, et répète-leur seulement ce que tu viens d'entendre. Tout sera dit.

Le messager s'éloigna, et Jehanne et Olivier restèrent seuls.

— C'est le même ennemi que nous avons, dit-elle tout à coup au comle après avoir réfléchi pendant quelques instants. Qu"ai-je fait à cet homme pour qu'il me veuille du mal ?

— Vous connaissez celui dont ma mère me dit de me défier?

— N'est-ce pas un jeune homme qui vous accompagnait quand vous nous avez rencontrés?

— En effet.

— J'ai tressailli en le voyant la première fois.

— Est-il donc si dangereux?

— Oui. C'est l'incarnation du doute, le plus grand ennemi de l'homme. Mais Dieu est plus fort que lui. Cependant il fera bien du mal.

— Mais vous me disiez tout à l'heure, Jehanne, que nous n'avions rien à craindre de lui.

— Vous; mais moi, c'est autre chose.

— Vous , Jehanne ? Et que peut-il vous faire?

— T- Je l'ignore. Tout ce que je sais , c'est qu'il me fera du mal. Mais après tout, qu'importe? continua la jeune fille en souriant. Je recevrai avec joie toutes les dou-

leurs qu'il plaira à Dieu de m'envoyer. Son divin Fils n'a-t-il pas souffert ])our les hommes? Kst-il une plus belle mission que celle des martyrs? Allons, messire, ne pensons plus à cela, c'est mal ; ne nous souvenons que d'une chose, c'est qu'il faut secourir nos frères d'Orléans et obéir à Noire-Seigneur qui veut le bonheur du royaume de France.

Et Jehannc sourit à Olivier avec celte douce confiance qui faisait sa force.

En ce moment frère Pasquerel, son chapelain, entrait.

— Mon père, lui dit Jehanne, voici une bannière que m'envoie une noble jeune fille; il faut que cette bannière soit en de saintes mains, je vous la confie ; vous la porterez devant nous dans les marchÊS, dans les fêles, dans les processions et dans la route que nous allons suivre jusqu'à Orléans, car, si je ne me trompe, le maréchal de Saint- Sévère, le sire de Gaucourt et beaucoup d'autres nobles honnues d'armes que nous attendons arrivent en ce moment à Blois.

Et Jehanne, pour prouver ce qu'elle disait, s'approcha de la croisée et montra du doigt une troupe d'hommes qui se dirigeait vers la maison où elle était.

Quelques instants après , tous les chefs de l'expédition étaient autour de la jeune fille qui leur disait :

— 3Iessires , le temps presse. Demain , (Fès l'aube, nous nous mettrons en chenu' n

en suivant la rive droite et en traversant la Beauce.

— Mais, fit oî>scrver Xaintrailles, c'est de ce côté qu'est toute la puissance des Anglais.

— Qu'importe? répondit Jehanue; notre triomphe n'en sera que plus grand et leur faiblesse que plus évidente. D'ailleurs, Dieu le veut !

Les chefs se regardèrent et n'osèrent rien dire en ce moment. Mais, quand Jehanne eut pris congé d'eux, ils décidèrent que sans lui rien dire on ferait suivre au convoi la rive gauche en passant par la Sologne.

Le lendemain dès le matin on se disposa à partir.

Jehanne ordonna avant toutes choses que tous les gens de guerre se confessassent. Pour elle la prière et la pureté de l'àme étaient 1( s premières armes et les plus invincibles.

Ce devoir de religion accompli, on mit ordre au convoi de vivres qui se composait d'un grand nombre de bœufs, de vaches, de moutons, de brebis, de pourceaux, que l'on plaça entre deux corps d'armée, et l'on partit.

Celle marche ressemblait plutôt à une fête religieuse qu'à une expédition do guerre. Frère Pasquerel venait le premier, portant la bannière que Jehanne lui avait remise la veille et chantant des hymnes sacrées avec les autres prêtres qui accompagnaient l'ar-

jîiée. Jelianne inarcliait au milieu des chefs qu'elle réprimandait sur la liberté de leurs propos, et se tenant le plus souvent à cùlé de la Hire qu'elle avait pris en grande amitié, malgré ses éternels jurements, et qui de temps en temps, pour la faire enrager, lui disait:

• — Jehanne, je renie...

— Taisez-vous, lui disait Jehanne.

— Ma lance, disait alors la Hire en riant et en baisant la main de Jehanne ainsi qu'il eût tait i)0ur une duchesse.

rs' était-ce pas curieux, en effet, de voir tous ces vieux généraux rompus à la fatigue, habitués à la vie des camps, suivre galamment cette timide paysanne au combat, comme des lions qui suivraient une blanche brebis? Les soldats eux-mêmes ne se rendaient pas compte de l'empire que ce chef étrange exerçait sur eux, et eux qiii jusqu'îdors n'avaient marché à la guerre qu'avec des cris de pillage, qu'escortés de filles de joie, qu'accompagnés de la luxure et de l'ivrognerie, ils y allaient maintenant comme on va à une juesse, l'ame recueillie, les yeux au ciel, et parlant bien bas dans la crainte d'être entendusde Jehanne, quandl'und'eux voulait tenir à son camarade quchiues-uns des propos d'autrefois. Ce grand changement moral n'elail-il pas déjà une preuve de l'intervention céleste, et la puissance que cette pauvre lille venue des bords de la

Meuse exerçait sur tant d'hommes indisciplinés jusqu'alors ne montrait-elle pas jusqu'à l'évidence que le ciel avait mis en elle une force inconnue aux plus vaillants, et capable de dominer les plus braves?

Le troisième jour, on aniva devant Orléans, el là seulement Jehanne s'aperçut qu'on l'avait trompée, car elle vit la rivière entre elle et la ville. Elle faillit se mettre en colère, mais elle demanda pardon à Dieu de ce péché avant de l'avoir commis, et elle songea à tirer de la position le meilleur parti possible.

Une bastille occupée par les Anglais se tjouvait à deux cents pas environ de l'endroit où Jehanne venait de faire faire halte à son armée; elle ordonna qu'on s'en emparât, el comme les soldats préparaient leurs armes :

— C'est inutile, leur dit-elle, il n'y aura coup à férir. Les Anglais ont déjà si grand' peur de nous, que ceux qui occupent cette bastille vont se sauver en nous voyant venir.

A peine Jehanne avait-elle dit cela, que l'on vit en eflet la garnison de cette bastille se disperser dans la campagne avant même qu'on lui eût fait sommation de se rendre.

On pénétra donc dans la bastille sans difficulté, et cette preuve de l'effroi qu'inspirait la seule vue de Jehanne augmenta encore le courage de ses soldats.

Jehaiine resta sur la rive, elle, et voyant une barque se diriger vers l'endroit où elle était :

— Voici Dunois qui vient à nous, dit-elle; dans deux heures nous serons à Orléans.

Puis touchant d'une main le bras d'Olivier et lui montrant de l'autre, à mille pas environ, une bastille sur laquelle flottait un étendard noir sans armes et sans légende :

— C'est là qu'est notre ennemi, messire, lui dit-elle ; c'est là qu'est votre ancien compagnon, l'àme sans reconnaissance, le cœur sans loyauté. S'il m'arrive jamais malheur, c'est de là que ce malheur viendra.

Tfialan te tnet h l'œuvre.

Deux heures après, un spectacle étrange frappait les Orléanais, accourus sur les remparts de leur ville et montés sur les toits de kurs maisons. Des barques, sans le secours des voiles ni des rames , remontaient le fleuve, et ceux qui eussent dû les conduire, au lieu de manceuvrer cojume des mari-

nJers, étairnt agenouillés et chantaient un immense Tu Deum, dont la douce musique arrivait jusqu'aux assiégés, qui la répétaient en chœur. Dans la première de ces barques se trouvaient Jehanne, Dunois et la Hire; les antres portaient les munitions, les grains et les animaux. Ce n'était pas le vent de la terre, c'était le souffle de Dieu qui poussait cette flottille. Le convoi s'arrêta tout seul devant Orléans, et Jeliailne, mettant pied à terre^ ordonna qu'on introduisît les vivres dans la ville. On eût dit que jamais les Anglais n'avaient occupé les bords de la Loire, car aucun d'eux ne sortait des bastilles, excepté pour fuir.

Le miracle était évident. Jehanne fut reçue comme une libératrice, et, accompagnée de deux cents lances, tandis que le reste de la compagnie retournait à Blois pour y préparer un autre convoi, elle entra dans la ville et se rendit d'abord à, l'église pour y remercier publiquement Dieu.

La foule était accourue sur les pas de la jeune fille. Là, connue à Fierbois, on baisait ses mains et l'on touchait son étendard. Les malades voyaient en elle laguérlsou,coninie les Orléanais y voyaient la liberté. C'était à qui offrirait sa demeure à l'envoyée de Dieu, car oh était convaincu (juc les bénédictions du ciel tomberaient sur la maison qiy aurait le bonheur de l'abriter.

— Merci, braves gens, répondit-elle avec

éuiolion à Ions coiix qui IiJÎ faisaient celle offre; mais je sais d'avance où je dois aller,

■r— Dites-le, Jehanne, et nous vous y con- (juiroiis.

— ^ Où demeure le trésorier du duc d'Orïé;ains? t - !

— Jacques Boucher?

— Oui.

— 'Oli! c'est un digne homme, sa femme une saillie femme, sa fille une pieuse lille,

— C'est chez lui que je veux aller.

— C'est moi, Jehaiine. dit ui> vieiilard en fendant la foule, au milieu de ia(iuelle il se trouvait, et en s'agenouilliuil devant la sublime bergère, c'est moi ! D'où me viennent l'honuour et la grâce que vous me faites?

•■ — Cet honneur et celle grâce, messire, vous viennent de vos verlus et de votre respect pour Dieu, et c'est Dieu qui m'envoie chez vous.

— Suivez-moi donc, Jehanno, car nulle maison, fût-ce celle du roi de France, ne vous sera plus hospilalièrc que la mienne.

Jehanne suivit le trésorier, et si quelqu'un envia ce bonhetu' à Jac-cjues, nul n'tm blâma Jelianne, car Jacques éîail le plus honnête homme qu'on put voir.

Toute la \ille suivait en chaulant et en jetant des fleurs sur le passage de la Pucellp.

Pendant ce temps, on acbevait d'entrer dans Orléans le premier convoi de vivres,

— i'euiuje, dit Jacques Boucher en mou-

Irant Jelianne à sa femme, Dieu a envoyé un ange sur la terre, et cet ange a choisi notre maison pour s'y reposer un instant.

— Mon enfant, dit Jehanne à la fille de Jacques Boucher, voudrez-vous me donner la moi lié de votre chambre et la moitié de votre lit?

Pour toute réponse, la jeune fille haisa la main de Jehanne avec des larmes de reconnaissance et d'émotion.

— Dites-moi votre nom , mon enfant, reprit la bergère.

— Ilaumette, répondit la jeune fille.

— Haumelte, fit Jehanne avec un soupir, c'est le nom de ma première amie ; c'est avec Haumette que je courais dans la plaine et que je cueillais des fleurs pour sainte Marguerite quand j'avais dix ans. Haumette ! tu es bien heureuse de n'avoir pas quitté la chaumière paternelle et de vivre loin des camps et de la guerre sous les tranquilles ombrages du bois chenu.

— Regrettez-vous donc la mission que vous accomplissez, Jehanne? demanda Jacques Boucher.

— Non, mon père, car mon devoir est de l'accomplir ; mais je regrette ma mère que j'ai laissée pleurant, mon père qui n'a que sa prière pour se consoler, mon frère et mes amis d'enfance , que je ne reverrai peut-éire plus.

Jehanne était ainsi faite. Chaque fois

qu'elle venait de triompher d'un obstacle ou de remporter une victoire, le souvenir de sa vie tranquille passait sur l'éclat de sa vie nouvelle, et tout en étant flère de celle-ci, elle ne pouvait s'empêcher de regretter l'autre.

— Oh ! il y a beaucoup delà femme, mes amis, conlinua-t-elle en voyant que ceux à qui elle parlait étaient tout étonnés de la voir triste une heure après avoir accompli sa première promesse, accomplissement qui mettait tout un peuple dans la joie et qui allait émerveiller le monde ; oh ! il y a beaucoup de la femme dans celle que vous appelez un ange. Tu le verras, Haumette, toi qui me verras de près, toi à qui je ne cacherai ni mes faiblesses passées, ni mes faiblesses présentes.

Et en disant cela, Jehanne pressait la tête de la jeune fille dans ses mains, et l'embrassait à plusieurs reprises.

— Allons, Jehanne, chassez cette tristesse, dit Olivier, qui, comme toujours, n'avait pas quitté la Pucelle; tous, nous avons laissé ce que nous aimions pour servir le roi de France et sauver le pays. Dieu nous tiendra compte de ce que nous avons fait, et nous reverrons un jour, vous les bords de la Meuse, moi les plaines de Karnac. N'estce pas, Etienne?

— J'y compte J)ien, répliqua le bel enfant, lesilencieux amant d'Agnès, j'y compte

bien. J'aurais pu. moi. ne pas quitter ce ([iie j'aimais; car rien ne m? forçait à vous suivre, car je ne suis pas un homme de guerre, moi, car j'ai jusqu'à présent passé ma vie à chanter des ballades et à composer des vers; eh bien, je vous ai suivie, Jehanne, sans savoir pourquoi, parce que vous êtes jeune, parce que vous êtes belle, parce que vous êtes bonne, et que. comme ma destinée est de donner ma vie à quelqu'un, je vous l'abandonnerai à vous, si elle peut vous être bonne à quelque chose.

Haumelte regarda celui qui venait de parler ainsi, el le voyant jeune, beau, faible comme elle, ayant reconnu dans ses paroles un écho de ses propres pensées, elle se dit, presque.malgré elle, que ce cœur cîail le frère du sien, et qu'il y aurait peul-éire un bonheur à tirer de la réunion de deux âmes si semblables; car Haumelie était une charmante vierge, aussi belle sous .sa robe de lin que la plus belie sous sa robe de velouis, aussi blanche et aussi sainte que les j)lus jiimées du Seigneur,

■Mais elle fut Iroublée dans ses pensées par un grand bruit qui se flt à la porte et par l'entrée des chefs qui étaient venus à Orléans avec la Pucelle. C'étaient Dunois, Xaiutraillcs, le sire de Gamaches, et le sire d'Illiers. qui venaient tenir conseil avec Jehanne, a(in de savoir ce qu'il y aurait à faire, luaintenaot qu'onélait en<réàOrléaMt>i

— Jelianne, dit Dunois, vous avez si mi»

raculeiisement tenu votre promesse au^ jonrd'bui, que nous n'avons voulu rien décider sans avoir pris d'abord votre conseil.

— Merci, merci, répondit Jelianne. mais mon conseil est bien simple. Seulement rappelez-vous qu'il faut le suivre aveuglément si vous voulez triompher, car ce conseil ne vient pas de moi, mais de Dieu.

Les chefs s'inclinèrent en signe d'adhésion, (juoique quelques-uns d'entre eux, sceptiques comme de véritables soldats, ne fussent pas encore bien convaincus de la réalité de sa mission.

— Voici donc ce que j'ordonne, répéta Jehannu,

— Ce que vous ordonnez? fit le sire de Gamaches.

— Oui, messire.

— El de quel droit ordonnez-vous ici?

!i — Du droit que je liens de Dieu d'abord, je vous le répète, et du roi ensuite, vous le sa\ ez aussi bien que moi, messire. Obéissezmoi tîonc, car, encore une fois, vous ne chasserez l'Anglais qu'à celle condition.

— Voyons vos projets?

-, T-- Messire, (it Jelianne en se tournant vers Dunois, vous partirez demain pour renforcer les troupes qui sont parties pour BJois ce soir. Quant à nous, nous étudierons demain et après-demain l'élat de la \ ille et le^ positions des assiégeants, et dans

trois jours nous attaquerons les Anglais à la bastille des Tournelles.

— Je m'oppose à ce projet, fit le sire de Gamaches.

— Et moi aussi, fit la Hire.

«j!^^ Et pourquoi?

'• — Parce que nos troupes sont en trop petit nombre, et qu'il vaut mieux attendre que Dunois soit revenu avec son renfort.

— Ce n'est ni le nombre des soldats, ni le courage du corps qu'il faut pour vaincre, c'est l'énergie de î'àme.

— Tout cela est bon à dire, mais moi je ne combattrai pas, reprit le sire de Gamaches.

— Eh bien! quoique cela me peine, je combattrai sans vous, messire, et vous aurez la douleur de n'avoir pas participé à la victoire, et de ne pouvoir point participer à l'honneur.

— Moi, je suis de l'avis de Jehanne, fit Dunois.

— Et moi je suis de l'avis de Dunois, fit Xainlrailles.

— Et moi je pense comme Xaintrailles , Dunois et Jehanne, ajouta le sire d'Illiers.

— Alors on me donne tort? s'écria le sire de Gamaches , qui n'était pas habitué à ce que son avis ne prévalût point.

— Non, messire, répliqua Jehanne, on me donne raison.

— Fort bien ! Puisqu'il en est ainsi, puis-

qu'on écoute l'avis d'une péronnelle de bas lieu mieux que celui d'un chevalier tel que moi, je ne me rebifferai plus. En temps et lieu ce sera ma bonne épée qui parlera. Mais le roi et mon honneur le veulent. A partir d'aujourd'hui je défais ma bannière, et ne suis plus qu'un pauvre écuyer.

J'aime mieux être le soldat d'un noble homme que d'obéir à une fille qui vient on ne sait d'où et qui a fait on ne sait quoi.

— Oui, messire, fit Jehanne avec émotion et en faisant signe à ses amis, qui voulaient répondre à Gamaches, de se taire et de la laisser dire. oui. je comprends votre colère, et qu'il vous soit dur. après vingt années de hauts faits, d'obéir à une pauvre paysanne comme moi. Mais la soumission vous serait facile et l'obéissance vous serait douce, messire, si vous vouliez bien vcuis pénétrer une fois pour toutes que je ne suis pas une femme, mais la vivante volonté du Seigneur, et que, devant le chef de tous les mondes, les plus grands capitaines peuvent se courber sans honte et obéir sans affront. Rien ne pourra m'arréter dans la voie que j'ai prise, et ma résolution dépassera les vôtres, quand les vôtres ne seront pas dans les desseins de Dieu. Or. je vousledis de nouveau, Dieu ne veut pas ce que vous voulez aujourd'hui , et ce que je veux s'accomplira. Donnez-moi la main , et laissez-vous con vaincre.

Danois se leva, prit la main de Gamaches et ia mit dans la main de Jehanne.

— Allons, n'en parlons plus, dit le che^ valier; je ferai ce que les autres feront.

— Voilà qui est bien parler, messire, fit Jehanne avec joie ; parlez toujours ainsi, et le Seigneur bénira vos armes. Maintenant, messires, faisons une dernière sommation à nos ennemis, afin que, si cela est possible, ils se retirent sans qu'il y ait de sang répandu,

El Jehanne appela ; , — Ambleville!

'. Ambleville était, comme pn se Je rappelle, le second écuyerde Jelipune,

— Tu vas porter à Talbot, lui dit-elle, la lettre que je vî\is dicter à messire Olivier de Karnac. el tu lui diras que c'est la dernière sommation que je lui ferai.

Et Jehanne dicta à Olivier une lettre qu'elle signa de sa croix, et qui ordonnait aux Anglais de se retirer, s'ils voulaient éviter de grands malheurs.

Ambleville hésita s'il prendrait la lettre,

— Pourqjioi hésites-tu? lui dit Jehanne.

— Si Talbot allait me retenir prisonnier?

— Il n'a garde.

— Cependant il a menacé Guienne de le faire péjir s'il revenait avec une lettre de vous,

— Tu as doue peur die la mort? lit Du-nois.

^— J'ai peur d'une mort obscure et inutile. Puis, j'ai ma mère qui a soixante ans et qui n'a que moi.

— Alors donne-moi celte lettre, fit Etienne en se levant.

— Vous allez la porter! s'écria Haumette qui avait assisté à toute cette scène, ainsi que son père , scène pendant laquelle Jebanne, assise à côté d'elle, lui avait tenu la main comme à une sœur.

' — Oui, répondit Etienne. Je n'ai jamais vu un Anglais de près, et je ne serai pas fâché d'en voir un.

— Mais si l'on vous tue?

— ' Jehanne n'a-t-elie pas dit qu'il n'y avait pas de danger? Et d'ailleurs, je suis orphelin moi, ce n'est pas comme Ambleville.

*n disant cela, le jeune homme prenait la luttre.

Jehanne, à qui rien n'échappait, serra la main de Haumette, et lui dit tout bas :

— Rassurez-vous, enfant, c'est un message sans danger. Du reste, nous allons gagner les remparts pour étudier les environs, et nous le suivrons de loin des yeux.

Comme elle disait cela, Etienne avec son insouciance ordinaire, et comme un véritable écolier, quittait en chantant l'hùlelde Jacques Boucher, et prenait sa course vers la porte de la ville.

Les capitaines qui se trouvaient là, le

trésorier et sa fille, s'acheminèrent vers les remparts, d'où l'on aperçut le jeune homme qui se rendait à la bastille Saint-Laurent, que commandait Talbot.

— Messire, dit Etienne au capitaine anglais, à côté duquel un homme était assis la tête appuyée sur sa main et le visage caché par cette main, messire, voici une lettre de Jehanne la Pucelle qui demande prompte réponse.

Et en disant cela le jeune homme qui remettait la lettre à Talbot regardait curieusement autour de lui.

Talbot, après avoir lu cette lettre, la passa à son compagnon , lequel releva la tête, si bien que le page put voir un homme de vingt ans environ , pâle , les cheveux et la barbe rouges, et vêtu d'une armure du viii" siècle.

— Je pense , répondit cet homme qui n'était autre que Tristan, qu'il ne faut rien répondre à cette fille et qu'il faut pendre son messager.

— Alors, voilà votre opinion, messire? fit Etienne en riant. Savez-vous qu'elle n'est ni chrétienne ni hospitalière? Mais on ne pend pas comme cela un ami du roi de France et un ambassadeur de la Pucelle, car je suis l'un et l'autre.

— Et qui nous en empêcherait, si nous le voulions? demanda Talbot.

— Oh ! personne. Seulement, vous auriez

le chagrin, si cela arrivait, de voir les deux cents prisonniers anglais que nous avons se I)alàncer au vent sur les remparts d'Orléans, pendus chacun à une potence pareille à la mienne , sans compter qu'avant deux ou trois jours vous pourriez bien vous balancer tous les deux de la même façon, attendu que Jehanne n'aurait de cesse qu'elle m'eût vengé.

— Ainsi, Jehanne compte livrer bataille si nous refusons de nous retirer?

— Oui.

— Et peut-on savoir quand elle donnera le combat?

— Elle n'en fait pas mystère : dans trois jours.

— Eh bien ! dites-lui , beau messager, que dans trois jours nous serons prêts à la combattre.

— Voilà toute votre réponse?

— Et tu ajouteras que si elle nous envoie encore des hérauts connue toi, nous ne en lui renverrons que des morceaux.

■ — A charge de revanche, messire, et soyez tranquille, nous ne bouderons pas. Quant à vous, l'homme rouge, je me rappellerai votre figure, et, par sainte Agnès, en attendant qu'on vous pende en réalité, je vais vous pendre en effigie dès que je vais être rentré à Orléans !

Tristan se leva et courut sur Etienne ; mais avant qu'il eût pu l'atteindre, l'étrange

ambassadeur avait saule par la fenêtre et s'était mis à courir à travers la campagne , dans la direction d'Orléans.

— Eh bien?..* cria Jehanne à Etienne quand elle le vit au pied du rempart.

' — Eh bien! ils ont voulu me pendre, répondit Etienne en riant; puis ils ont voulu m'assommer, mais j'ai sauté par la fenêtre , et me voilà.

— Ainsi, ils refusent de quitter la place?

— Oui.

— Oui, nous refusons, ribaude! s'écria un soldat anglais qui passait près des remparts avec une petite troupe d'hommes; oui, nous refusons d'obéir à une sorcière coniine loi, à la prostituée des Armagnacs, qui se dit une envoyée de Dieu, et qui n'est qu'une messagère du diable.

— Malheureux! s'écria Jehanne, peux-tu bien blasphémer ainsi quand tu es si près de la mort?

— Que voulez-vous dire, Jehanne? demanila la Hire à la jeune tille.

— Je veux dire qu'avant une heure ce malheureux aura rendu son âme au Dieu qu'il insulte.

Le soldat et ses compagnons conliiiuèrent leur chemin, ceux-ci silencieux, celui-ci continuant h insulter Jehanne; mais à pein»^ avait-il fait cinquante [»as, (jue &on chevui^ effrayé, se cabra et l'emporta dans la direction do la rivière.

— Voyez , dit Jchanne en étendant. la main ; voyez la justice de Dieu : cet homme va mourir!

Tous les yeux se fixèrent sur le cavalier impie, et, à travers le tourbillon de poussière que soulevait son cheval , on le vit osciller de droite à gauche, frap|)é qu'il était sans doute de la prédicîion de celle qu'il avait insultée, et on l'entendit pousser des cris de terreur ; puis bientôt on n'aperçut plus que le cheval, et l'on se demandait ce que l'homme était devenu, quand on vit que le cheval traînait quelque chose dans sa fuite : c'était le cadavre du soldat dont un des pieds était resté pris dans l'étrier, et que les pierres un chemin déchiraient eu lambeaux. Tous ceux qui étaient là regardèrent Jehanne avec admiration, et comme on dut regarder le Christ quand il ressuscita d'un mot la fille de Jaïre.

— 0 vous qui lisez ainsi dans l'avenir, dit tout bas Haumette à Jehanne, pouri'iezvous lire ce qui se passe en moi depuis que vous êtes à Orléans?

— Oui, mon enfant, répondit la Pucellc, et, si vous le voulez , un soir nous en causerons; car il y a ici bien des oreilles qui pourraient entendre ce qui ne regarde que vous, moi et une troisième personne, ajoula Jehanne en déteignant Etienne qui venait de r(;monter sur les rempails et (jui s'approchait d'elle.

Ilaumclte ])âissa les yeux en rougissanî.

Pendant ce temps, on était venu annoncer à Talbot ce qui venait d'avoir lieu , à savoir la prédiction de Jehanne et la mort du soldat. Quand cette nouvelle se fut répandue dans les bastilles , les soldats effrayés dirent qu'ils ne combattraient jamais une femme qui avait une par(.'ille puissance.

— Et si elle n'est pas dans les rangs cnneuiis quand les Français livreront la bataille? dit Talbot aux soldats.

— Alors nous combattrons.

— Vous savez ce que vous m'avez promis, niessire? dit Talbot en se retournant vers Tristan.

— Oui, monseigneur.

— Êtes- vous prêt à tenir votre promesse?

— Oui.

— Que vous faut-il pour cela?

— Rien. Je veux être seul, voilà tout. Talbot s'éloigna.

Quand Trist'an fut seul, il souffla dans son cor.

Le Sarrasin parut.

— Où est le comte Arthus de Richemonl? dcmanda-t-il à l'ombre.

— A trente lieues d'ici.

— El il vient à Orléans?

— Oui.

— ('ommenl doit le rece\oir .lelianne?

— Mal. r.lle If cioil un ennemi du roi.

— Ih'elîigne accompagne-l-il le comie?

— Oui.

— Nous sommes sauvés alors !

— Tu n'as plus besoin de moi?

— Non.

— Tu n'as pas de conseils à me demander?

— Non.

— Adieu.

— An revoir.

Le Sarrasin disparut.

Tristan appela un de ses hommes d'armes.

— Que demandez-vous? messire.

— Vois-(u cet homme qui longe la rivière, là-bas?

— Oui. messire, c'est un pèclienr.

— Eb bien , va lui dire qu'il m'apporte des babils connue les siens, et le plus gros poisson de sa pèche.

Dix minutes ajjrès, le pécheur déposait devant Tristan une magnifique alose que celui-ci, velu d'un costume de pécheur et coiiré d'un bonnet qui lui tombait sur les yeux, mettait dans un filet et jetait sur son dos; après quoi, méconnaissable pour ceux qui le connaissaient le mieux, il suivit les bords de la rivière et s'achemina vers Orléans.

Quand il fut entré dans la ville, il prit la rue (pii conduisait cliez le trésorier du duc d'Orléans, et s'arréla devant la porte de Jac(|ues IJoucber.

— Messine Jacques Boucher? demanda Tristan au valet qui vint lui ouvrir la porte du trésorier.

— Que lui voulez-vous? brave lionimc.

— N'est-ce pas chez lui que loge Jehanne la Pu celle?

— Oui.

— Celle qui vient battre les Anglais?

— Oui.

— L'envoyée de Dieu, enfin?

— Oui. Eh bien, que lui voulez-vous?

— Eh bien! je ne suis qu'un pauvre pécheur, mais je viens apporter mon ollrande à la vierge guerrière, car je l'ai vue (îutrer dans la ville, car j'ai assisté au miracle qu'elle a accompli, et je suis plein d'admiration et de respect pour elle.

— Entrez, puisqu'il enestainsi, répondit le valet ; car ceux qui aiment Jehanue sont les bienvenus ici.

Et en parlant ainsi, le valet introduisait Tristan dans la maison de Jacques Boucher.

— Et pourrai-je la voir? reprit le pécheur.

— Voici messire Jacques qui vous le dira, mon brave homme.

Le trésorier s'approcha sans défiance de Trislau, qui lui répéla ce qu'il venait de dire à sou valet.

— Jehanne est visible poui' tous Us braves gens, lit Jacques Boucher aprcb

avoir entend» la demande de Tristan, efjo vais lui dire qu'un brave pêcheur demande à lavoir. Si tu veux obtenir quelque chose du ciel, mon garçon, voici le moment, car ce que Jehannc implorera do Dieu pour loi, lu l'auras.

Jacques Boucher moula dans la chambre de Jehanne, à qui Haumejte lisait un livre de chevalerie, tandis qu'Etienne, un morceau de chaibon à la main, dessinait sur le mur blanc de la salle la tigurcde l'iiomme rouge qui avait voulu le faire pendre. Seulement il exagérait, en vcrituble enfant qu'il était, les traits du personnage, et en faisait véritablement ce que de nos jours on appelle une caricature.

— A''oyez. chère maltresse, disait Etienne se complaisant dans son œuvre ; il élai4 posé de cette façon, il avaitdeux énormes chiens couchés à ses pieds, et il voulait me faire pendre, le drôle! Oh! c'était un Anglais dans toute l'étendue du mot, face bième,. cheveux roux, œil menaçant, et si son visage n»e sort de la mémoire, cela m'élonnera bien ; mais aussi vrai que vous êtes unte sainte fille et que je me nomme Etienne Chevalier, son effigie peinte par moi et haute de dix pieds se balancera demain au haut d'une potence, à côté de la batterie de notre ami maître Jean.

Vous connaissez maître Jean, Jehanne, le fameux canonnit;r qui appelle sou canon

Riflard, et qui ne manque pas un de ses coups. Le portrait que je fais du compagnon de Talbot est si ressemblant, Johanne, que si vous voyiez cet homme, vous qui ne l'avez jamais vu, vous le reconnaîtriez.

— Vous vous trompez, Etienne, je connais cet homme.

— Vous, Jehanne?

— Oui.

— Et où l'avez-vous vu?

— En allant à Chinou.

— Que faisait-il alors?

— Il était de la troupe d'Olivier de Karnac.

— Et il a passé aux Anglais ?

— Oui. C'est un esprit sans foi, c'est un cœur sans patrie, et si fort qu'il vous en veuille, Etienne, il m'en veut eucore plus à moi, et quand vous êtes entré dans la bastille de Talbot, cet homme rêvait aux moyens de me perdre.

— Alors il n'a qu'à bien se tenir, et je vais donner son signalement à maître Jean et à sa coulevrine.

— C'est inutile, Etienne, cet homme ne pourra être vaincu que par Dieu, cet homme est l'envoyé de Satan.

— Diable!

— Et tenez, lit Jehanne en étendant la main vers la porte, enleudez-vous un bruit de pas ?

— Oui.

. — Et je reconnais la voix do mon père, fit Haumelte.

— Un homme accompagne votre père, enfant, dit Jehanne ; cet homme, c'est celui dont Etienne dessinait les traits tout à l'heure.

— Et que vient il faire ici?

— Vous allez le voir; mais je vous défends, Etienne, de lui adresser la parole et de faire un geste sans ma permission. Il y aura bien assez de sang versé sans le vôtre.

Coiume Jehanne achevait cette phrase, on heurtait à la porte.

Haumette se leva et alla ouvrir.

— Jehanne, dit Jacques Boucher en entrant et en introduisant Tristan, voici un brave pécheur qui a pris une alose magnifique et qui vient vous l'oflrir. Chacun donne ce qu'il a, et une noble fille comme vous sait gré de l'intention et non du présent.

— En effet, messirc, répondit Jehanne en jetant sur Tristan un regard qui lui fit baisser les yeux malgré lui, en effet, en toutes choses je ne vois que l'intention, et je suis heureuse de la démarche que vous faites, mon ami, ajouta-t-e!le en se tournant vers Tristan. Déposez ce poisson sur cette table, et approchez-vous de moi ; il faut que je vous parle, mais à vous seul, car j'ai des renseignements à vousdemander

et que vous pouvez me donner, vous qui connaissez Orléans et les bords delà Loire. Éloigne-toi. HaumêMe; veuillez nous laisser. Etienne; merci, mon père, continua Jelianne en se IcAant et en tendant son front au vieillard.

— Prenez garde, Jelianne, dit Haùmelle on embrassant la jeune fille.

— Nous veillerons à votre porte, fit Etienne.

— Non, mes amis, je ne cours aucun danger. Soyez sans crainte.

Tiisian jeta un regard de haine sur le jenne homme, qu'il reconnut pour celui qu'il avait vu quelques heures auparavant.

— Maintenant que nous sonnnes seuls, Tristan, asseyez-vous e! causons, dit Jelianne au bâtard de Retz.

— Vous me donnex un nom qui n'est pas le mien, rép'iqua le pécheur; mon nom n'est pas Tristan, mais Pierre.

— Ainsi vous êtes un pèclieur et non" pas un soldat? Vous vous nonnnez Pierre et non pas Tristan?

— Oui.

— Vous étés un ami et non un cnnehii?

— En pouvez-vous douter?

— Et voici le poisson qiie vpûs m'Ôflfr<^z; pour fêler mon lieuieusé enti'éé dans Ôi^-' lêans?

— Maître Jaeqiies Rouchor vous l'a <lif, Jehanne, chacun ollre ce qu'il a.

— Et c'est vous-même qix\ ave'z pèche ce poisson?

— Moi-même.

— Que Dieu me pardonne la mort d'une de ses créatures, dit Jchanne, car je n'ai jamais fait de mat même au pins infinie des animaux ; mais aujourd'hui il faut convaincre cet homme.

En disant cela. Jehanne se leva, et. marchant vers la table sur laquelle le poisson avait été déposé, elle prit un couteau et ouvrit l'ai; se; puis, en extrayant un morceau, elle le jeta à un chat qui dormait tranquillement sur le carreau de la salle.

— Que faites-vous, Jcdianne? s'écria Tristan en se levant à sou tour et en pâlissant.

— Regardez.

Le chat se jeta sur le morceau que venait de lui jeter la jeune fille et l'avala avec gloutonnerie; puis presque aussilôt unti écume blanche parut à sa bouche; il se tordit dans les convulsions de l'agonie et il expira.

— Pauvre bête! murmura Jehanne avec une émotion réelle.

Tristan était atter'ré, et lés dertts serrées,le visage pâle, l'œil en feu, il se demandait s'il ne devait pas tuer cette femme qui l'avait ainsi deviné.

, — Dieu me protège encofe, dit Jehanne d'une voix calme. Vous èles un hommif*

expédilif, messire, et vous vouliez m'enipoisonner avant, que j'en vinsse aux mains avec les Anglais. A quoi bon? Une autre eût fait ce que je veux faire. Quand le Seigneur veut que sa volonté s'exécute, croyezvous donc que les moyens lui manquent?

L'heure est venue pour la France d'être sauvée, elle le sera, que je vive ou que je meure, et quoi que vous fassiez et quoi que fasse le maître que vous servez.

— Jehanne! Jehannel s'écria Tristan d'une voix menaçante.

— Nous sommes seuls, Tristan, vous pouvez me tuer, si la volonté de mon Dieu est que je meure aujourd'hui ; mais si ma mort ne doit arriver que lorsque j'aurai accompli ma mission, je vous brave, messire, votre épée fùt-elle du meilleur acier, et ma poitrine fùt-elle nue. Oh ! je vous connais, vous êtes cet éternel esprit du mal, ce dieu du chaos qui veut sans cesse rejeter le monde dans les ténèbres; mais c'est moi qui finirai la lutte, Tristan, c'est moi qui mettrai le pied sur le serpent ; vous savez bien que la prédiction l'a dit, vous savez bien que Dieu le veut. Je succomberai peut-èlre dans le combat physique, mais mon esprit triomphera du vôtre; peut-être livrerez-vous mon corps aux bourreaux, mais mon àme, tirée de son enveloppe terrestre, éclairera le monde comme un fanal di\in. et vous-même. Tristan, vous

qui me haïssez ou qui croyez me haïr, vous qui me combattez, ce sera vous que Dieu choisira pour venger ma mort... Vous êtes aveuglé , mon frère , reprit Jehanne (l'une voix douce, après avoir considéré quelques instants le jeune homme contraint à baisser les yeux devant le regard pur de la messagère divine; changez de route, et au lieu de marcher l'un contre l'autre, marchons côte à côte et vers un même but. Oublions ce qui nous a divisés ; Anglais et Français, unissons-nous dans un même sentiment, communions dans une même pensée chrétienne ; soyons frères enfin, et cessant de tourner nos armes les uns contre les autres, partons tous ensemble. Anglais, Français et Bourguignons, à la délivrance du tombeau sacré. Allons à Jérusalem, faisons une pieuse croisade, non plus avec des armes comme celles de Louis VII et de saint Louis, mais armés de notre seule prière, et vous verrez fuir les infidèles devant nous, comme hier les Anglais ont fui devant moi. Oh ! ce serait une belle chose, n'est-ce pas? continua Jehanne avec exaltation, que ce pèlerinage des peuples réunis comme deux frères après avoir été deux rivaux ! Voyez-vous nos étendards flottant sous le ciel bleu de Jérusalem? Entendez-vous le cantique immense des nations émerveillées, et Dieu, le maître éternel, presque reconnaissant aux hommes

de ce qu^i'ls âui»a4erïf fai'f? La Frâttce' n'ëàli phiS nn pays, alors; c'est la sentinelle (tîvine qui protège, c'est le phare colossal qui éclaire le monde. Oh! aidez-moi dans cette cÉùvre, Tristan, dépouillez votre haine et vos ressentiments ; donnez-moi votre main et servez la cause de Dieu, la seule jn^te, la seule véritable, la seule qui récompense. Tristan était ébloui par le rayonnement (fie jetait autour d'elle la sainte lit le, et sa paupière ne se letait plus que timidement sur celle qui lui parlait et qui le dominait de toute la hauteur du bien. Peut-être allait-il s'agenouiller devant elle, quand le souvenir de l'insulte qu'il avait reçue de sa mère, et de la promesse do se venger que lui avait faite le Sarrasin, traversa son esprit.

— Et si je t'écoute et si je te suis, J<v hanne, s'écria-t-il en la regardait, ce- que je veux se réalisera-t-il?

— Que veux-tu?

— Je veux me venge* de ceux qui n»'ont fait du ma! ; je Veux être rîche, puissant, aimé, cwnuu^ ils le sont.

— Insensé, fit Jehanne avec pitié, qui deiitande si Dieu , pour récompenser \e bien qu'il aura fait, permettra de faire le mal ! Insensé, qui rapetisse son ;\rao à des haines de nain, et ses ambitions à des désirs» de fiwig et de fortune! Insensé eTifin? qui niarclrand(¥ avec le Seigneur !

— Jebanne, j'aime et je hais! Il faut f|ue mon amour et ma haine soient assouvis, et ce n'est que pour cela que je comlials contre toi. Que me font à moi Anglais et Français? que m'importent Charles VII et Henri VI, Armagnacs ou Bourguignons? Ce qu'il me faut, c'est le désespoir de ceux qui m'ont fait du mal, c'est la possession de celle que j'aime !

— Va-t'en alors, maudit! s'écria Jehanne; va-t'en, loi (jui as reçu de Dieu cette âme immortelle et qui l'as lâchement livrée au génie du mal ; couibats-moi à toute heure, dans les • ténèbres et à la face du ciel ; je ne te crains pas, si fort que tu sois; si sûres que soient tes armes, je te verrai reculer devant moi comme la nuit devant l'aurore, comme l'ombre devant le jour.

— C'est ce que nous verrons, hurla Tristan, qui reculait malgré lui devant le regard delà vierge, c'est ce que nous verrons. Je n'ai rien aujourd'hui pour te combattre, mais je prendrai ma revanche, et tu me demanderas grâce et merci.

— Jamais ! Je prierai Dieu qu'il te pardonne le mal que tu m'auras fait.

— A bientôt, Jehanne.

Et, en disant cela, Tristan disj)araissail, car le géant étouffait sous le poids de la parole de celte frêle enfanl.

Jehauue, restée seule, se laissa tomjjer sur uuâtége til su mit ù pleurer.

— Mon Dieu! dit-elle, pourquoi ni'avezvous choisie, moi, pour être l'instrument de votre volonté? Mais puisque c'est sur moi (jue vous avez jeté les yeux, donnezmoi la force de résister et de faire triompher votre sainte cause.

Etienne rentra en ce moment, et trouva Jehanne en larmes.

— Qii'avez-vous, Jehanne ? lui dit-il.

La jeune fille lui raconta ce qui venait de se passer.

— Il fallait m'appeler, lui dit-il , et d'un coup d'arbalète tout eût été fini.

— Non, Etienne, non; il faut que cet homme vive encore. Dieu a de secrets desseins sur lui, et, comme moi, il est porteur d'une mission.

Pendant ce temps, Tristan était revenu à la bastille, avait changé de vêtements, avait sauté sur Baal, et était parti à la rencontre du comte de Richemont, après avoir fait part au Sarrasin de ce qui venait de se passer.

— Ah! lui avait répondu l'homme d'airain, tu as manqué à nos conventions.

— Comment ?

— Tu as voulu empoisonner Jehanne.

— Plus tut on en finira avec elle, mieux cela vaudra.

— Taut-il donc te répéter que ce n'est pas. le corps mais l'àmc qu'il nous faut? D'ici à quelques jours tu auras une occasion.

— Comment se préscnterîi-l-elle?

— Ta le verras.

— I)ois-je loujours aller au-devant du comte de Richemonl?

— Oui, c'est un mo}"en. Essaye de tout, pourvu que tu réussisses.

— Et tu tiendras ta promesse?

— Pardieu !

Tristan s'éloigna alors, et le Sarrasin le regarda courir dans la plaine en haussant les épaules, et en disant comme Jelianne :

— Insensé !

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