L.V DÉL1VRA.\CE
Rambard manœuvra avec tant d'habileté pendant le reste de la soirée, qu'à neuf heures, c'est-à-dire une heure après l'arrivée du capitaine Baudouin à Dijon, il connaissait le programme de l'étape du prisonnier pour le lendemain.
On devait se mettre en route à si.x heures du malin. Quatre gendarmes seraient employés à la garde du capitaine, et ces hommes seraient commandés par le commissaire-délégué .Moulet, qui suivrait l'eFcorte dans un cabriolet de louage conduit par un jeune garçon âgé dViiviron dix-sept ans.
A dix heures du soir, l'étudiant .Marcel rçanit dans sa petite chambre les personnes qui devaient prendre part à l'e.xpédilion.
Il s'était adjoint un robuste gaillard nommé Maubert, étudiant en droit, OU d'un représentant du peuple assassiné en Allemn^ne pen-
ir^l LA CHASSE AUX PATRIOTES
dnrt la tourmente révolutionnaire, et un piLiiner clerc de notaire, neveu d'un magistrat dijonnais, connu pour son dévouement fanatique aux idées royalistes. Douglard, tel était le nom de ce clerc de notaire, avait eu récemment un duel avec un officier de la garde suisse, de passage à Dijon, dans lequel il avait fort malmené son adversaire.
En lui conciliant les sympathies des libéraux, ce duel n'avait pas manqué d'attirer au jeune homme la haine de la camarilla monarchiste et cléricale.
Les armes furent distribuées, et Rambard recommanda de nouveau aux jeunes gens de s'abstenir, dans la mesure du possible, de répandre le sang des hommes de l'escorte.
Le lendemain, à cinq heures du matin, l'avoué et ses quatre auxiliaires sortirent isolément de Dijon.
A vingt-cinq minutes de la ville, ils se remirent derrière une petite roche et opérèrent rapidement leur transformation, se réservant toutefois de ne se couvrir le visage avec les morceaux d'étoffe noire qu'ils s'étaient procurés qu'au moment de l'opération.
ils reprirent leur marche isolée afin de ne pas attirer l'attention des gens qui se rendaient au marché de Dijon; et, en les voyant couverts de vêtements rustiques en assez mauvais état, nul ne pouvait supposer qu'ils appartenaient à la bourgeoisie de la ville.
Rambard et les quatre jeunes gens arrivèrent au lieu où ils devaient se mettre en embuscade, à neuf heures du matin. Ils avaient marché lentement, de façon à ne pns être obligés d'attendre trop longtemps le passage de l'escorte.
Le temps était mauvais. De gros nuages noirs roulaient lentement sur les crêtes des mamelons en répandant une pluie tine et glacée sur leur passage; l'air était fort vif, et la route était couverte de larges flaques d'eau boueuse qui empêchaient les chevaux des gendarmes d'avancer.
Quant au capitaine, sa marche était très pénible.
Tiraillé par les deux hommes entre lesquels il se trouvait, il avait les poignets meurtris par les entraves et ses pieds étaient en sang.
Couché négligemment dans sa carriole, abritée par un large soufflet de cuir, Moulet, le commissaire-délégué chargé de conduire le capitaine Baudouin à Paris, puisait de temps en temps une pincée de tahnc dans une bollc tabatière ornée du portrait f^n roi^ et sn frnffnit
LA CHASSE AUX PATRIOTES 21 'i3
voluptueusement les iiarinos en siippulniil les lioiineurs et l'avancement que lui vaudrait sa mission.
11 comptait bien être tout d'abord décoré, puis, on le nommerait ensuite à quelque poste important, d'où il s'élancerait vers les hauts sommets de l'administration.
Déjà il se voyait directeur d'un service de premier ordre dans un ministère quelconque, lorsqu'une forte rafale obligea les gendarmes de l'escorte à s'envelopper dans leurs manteaux...
Bientôt ils furent trempés comme s'ils sortaient de la rivière. 1. • prisonnier, qui n'avait que ses modestes vêtements, faisait pitié à voir. L'eau ruisselait des bords affaissés de son chapeau de feutre et coulai l sur son cou et sur ses épaules.
Mais le ''apilaine marchait néanmoins la tête-haute, en s'etforçruil d'éviter les fondrières de la route.
Tout à r'oup le commissaire-déléerui-, dont la carriole suivait'Pescorte à une vingtaine de pas, se releva à demi, en oubliant de pori.ur à ses narines la pincée de tabac qu'il tenait...
Une pensée désagréable venait de se présenter à son esprit.
Ce temps all'reux pouvait porter une grave atteinte à la santé du prisonnier. Mouillé comme il l'était, il pouvait tomber malade et être obligé de s'aliter...
Le voyage serait suspendu, et lorsque le capitaine serait guéri, s'il guérissait, ce ne serait sans doute pas lui, Moutet, qui le ramènerait à Paris.
.Alors, tous ses beaux rêves s'en iraient en fumée. Adieu décoration, honneurs, poste élevé... tout ce qui faisait battre délicieusement son cœur quelques instants auparavant...
— Allons, se dit Moutet, il faut avoir un peu d'humanité pour les malheureux. En vertu de mes pouvoirs discrétionnaires, j'ai le droit de disposer du prisonnier à ma guise. Pourquoi ne le ferais-je pas monter dans ma carriole?
1 Le commissaire-délégué donna l'ordre ;i smi cocher de héler le brigadier commandant le détachement.
Celui-ci fit retourner son cheval, et il arrivait près de Moutet, lorsque la décharge de plusieurs armes à feu letentit dans le détiléau milieu duquel l'escorte vennit de s'enentrcr...
Chose singulière, les quatre chevaux des gendarmes s'abattirent en faisant rouler leurs cavaliers dans les flaques de la route...
Au même instant, le cheval de la carriole tomba à son tour, et le jeune cocher du véhicule fut précipité de son siège...
La fumée des coups de feu n'était pas encore dissipée, quand cinq hommes masqués, armés de pistolets, dégringolèrent du monticule dominant la route et s'élancèrent sur les gendarmes qui n'avaient pas encore pu se relever.
Du reste, deux de ces gendarmes étaient assez grièvement blessés, et le brigadier, qui se rendait auprès du commissaire, avait fait une chute si malheureuse que sa tête avait porté sur un caillou contre lequel il s'était à demi assommé.
Pendant que trois des hommes masqués tenaient les gendarmes en respect avec leurs pistolets, les deux autres coururent vers le capitaine et l'entraînèrent rapidement derrière le monticule.
Personne ne s'occupa du commissaire qui, ahuri par cette soudaine attaque, ne songeait même pas à saisir ses armes placées dans la poche de la carriole.
Pas un mot ne fut prononcé pour répondre aux cris d'alarme poussés par les gendarmes, et les assaillants disparurent comme une volée de perdreaux fuyant les chasseurs.
Rambard s'était procuré un outil en forme de tenailles tranchantes avec lequel il brisa facilement les menottes et les liens du capitaine.
— Venez, venez, lui dit-il en s'enfonçant dans le petit bois couvrant le revers de la colline; nous n'avons pas une minute à perdra si nous voulons leur échapper...
— Oh ! ces messieurs ne sont guère en état de nous donner la chasse, fit Marcel qui venait de rejoindre l'avoué.
— A peine s'ils peuvent se relever, ajouta Fridou, qui était resté en arrière pour assurer la retraite.
— C'est le commissaire-délégué qui aune jolie venette, dit Douglard; je suis sûr qu'il attrapera la jaunisse.
Ces quelques paroles 's'échangèrent en courant ; on avait hâte de se mettre à l'abri des poursuites des gendarmes, au cas oii il en re.^lerait d'assez valides pour essayer de retrouver les traces de leuîs agresseurs.
Lorsqu'on fut arrivé à environ trois kilomètres du lieu de l'attaque,