‹ [Les quatre sergents de la RochelleChapitre 99 sur 100 · FARJOT RENTRE EN CAMPAGNE · texte numérisé non relu

FARJOT RENTRE EN CAMPAGNE

Pendant que ces événements se passaient à Besançon, la police de Paris continuait à faire des rafles dans les rangs des patriotes, et la justice sommaire de l'époque ne les laissait pas moisir longtemps dans les prisons de la Seine.

La plupart étaient simplement dirigés sur le bagne, beaucoup étaient exilés et quelques-uns portaient leur tète sur l'échafaud.

Tous les principaux amis du capitaine avaient été frappés.

Le commandant Yerdot agonisait à la prison de l'Abbaye des suites d'une fluxion de poitrine contractée pendant sa captivité ; Chardin avait été condamné à mort, mais sa peine avait été oonvertie «n celle des travaux forcés à perpétuité ; quant au lieutenant de lanciers Formosant, le premier adversaire de Margout, il avait été dénoncé par uu Allemand, travaillant avec le père Jérôme, et, comme Chardin, il avait été condamné à mort; pourtant rien n'était -encore décidé en haut lieu au sujet de son exécution.

Mais ce que le capitaine ignorait, au moment où îl ivtt anpèté àà Besançon, c'était le sort de sa cousine Flffvienne.

On se souvient qu'à la suite de l'instruction dirigée contre elle et Louise, la sœur de Baudouin, on avait rendu la liberté à ces jeunes filles. /

Malheureusement pour Flaviemie, von Thermonn. l'oEficier prussien qui l'avait poursuivie avec un implacable achamenaent, n'avah pu se décider à renoncer à ses idées de séduction.

Resté d'abord à Paris, après le départ de son régiment, en vertu d'une permission, il était parvenu ù faire convertir cette permission en congé temporaire.

LA CHASSi: AUX PATRIOTES :../Jl

De cette façon et à l'aide de sa grande fortune, von Thermann s'était établi définitivement à Paris.

Propriétaire d'un élégant hôtel, situé sur le boulevard de Gand, en relations suivies avec toute la jeunesse royaliste, bien accueilli dans les salons du faubourg Saint-Germain, ce Prussien était fort prisé dès belles dames, exemptes de préjugés nationaux, qui croient que. les' tbalers allemands, les florins autrichiens et les guinées anglaises ne sont pas plus à dédaigner que l'or français.

L'officier étranger noenait la vie à grandes guides, et se plongeait dans les plus abracadabrantes orgies sans parvenir à chasser de sou cerveau l'image du minois séducteur de Flavienne.

Ayant appris par hasard que la jeune fille était rentrée dans sa demeure, rue Saint-Martin, il se dit que ce serait une honte pour lui si, avec le prestige de son nom et de sa situation et l'aide de son argent, il ne pouvait parvenir à posséder cette petite rebelle.

En conséquence, un matin, étant encore au lit, il fit dire à Farjol par Keller, son ancien brosseur resté à son service, de venir If trouver.

Farjot avait cessé momentanément de rendre des services policiers à Donnadieu; auprès de von Thermann la situation était bonne, et il ne le quittait plus depuis qu'il était le pourvoyeur de ses plaisirs galants.

Aussi son extérieur ne ressemblait pas à ce qu'il était à l'époquo où il travaillait pour Donnadieu.

Correctement vêtu de noir, la double chaîne au gilet, l'agent de von Thermann avait l'air d'an procureur ou d'un intendant de grande maison.

— Approche et écoute-moi, lui dit le jeune homme en se soulevant à demi sur ses oreillers.

— Je suis à vos ordres, monseigneur, répliqua Farjot de ce ton de basse flatterie qui est l'apanage de la valetaille dorée.

— Pourquoi ne m'as-tu pas dit que la petite Flavienne était rentrée chez elle. I! a fallu que je sois informé de cela par le mvini d'ini juge d'instruction avec qui j'ai soupe hier.

— Je v6us prie de me pardonner, monseigneur, mais je ne [miivais supposer que vous songiez tMicore à celte petite coureuse, qui s'est moquée en"ro nié mont de vous.

Le Prussien fronça les sourcils.

— Apprends, drôle, que je te défends d'appeler coureuse une jeune fille que je daigne distinguer, dit-il.

— Je me suis trompé, reprit vivement Farjot, ce n'est pas de M"" Flavienne que je voulais parler, mais bien de la petite Clorinde, la marcheuse de l'Opéra qui vous a chipé votre bourse la dernière fois que vous avez soupe avec elle.

— Hum! quel garnement tu fais... Enfin, Flavienne est retrouvée, et plus que jamais j'éprouve le désir d'en faire ma maîtresse.

— Je vous comprends, monseigneur.

— C'est heureux. Entre immédiatement en campagne, et comme la belle enfant te connaît, prends un intermédiaire pour lui faire des propositions.

— Je peux promettre des diamants?

— Des diamants, un hôtel, des chevaux, des voitures, un train de maison princier. Il faut, à tout prix, me l'amener ici, sans pourtant qu'elle se doute qu'il s'agit de moi.

— Vous savez, monseigneur, que dans les expéditions de ce genre l'argent joue le principal rôle. Si vous en mettez beaucoup, mais beaucoup à ma disposition je serai sûr du succès.

— Es-tu assez coquin? Je sais que tu me dépouilles sans le moindre scrupule pour t'enrichir; il paraît que tu as un notaire.

— iNe faut-il pas que je songe à l'avenir. Personne ne viendra à mon secours lorsque je serai vieux, si je n'ai pas gardé une poire pour la soif.

— C'est bon, je n'ai rien à voir dans tes affaires, et il est heureux pour toi que je ne m'en mêle pas. car je serais obligé de te livrer aux tribunaux, ce qui me priverait de tes services.

— Vous aimez la plaisanterie, monseigneur, et moi j'adore l'argent ; chacun son goût, n'est-ce pas?

— Encore une fois, drôle impudent, tes grossières familiarités me choquent, prends garde de lasser ma patience...

■i'arjot se mordit les lèvres; il savait bien que le Prussien ne lui ferait jamais subir le traitement dont il se plaisait à gratifier les épaules du pacifique Keiler.

— Je vois, monseigneur, que l'unique moyen de calmer votre

irritabilité est de remettre le plus promptement possible entre vos mains M'" Flavienne, répliqua-t-il.

— Tu as deviné juste.

— J'ai reçu vos ordres et j'attends l'argent qui m'est nécessaire pour les exécuter.

— En effet, j'oubliais... Tiens, voilà ma clé, ouvre le secrétaire en bois de rose qui est auprès de la cheminée, et prends les deu.x petits sacs que tu trouveras à gauche, dans le tiroir du haut. Ils contiennent quatre mille francs en or ; quand tu les auras dépensés, je t'en donnerai d'autres.

Farjot, dont le visage se dérida, saisit la clé que l'officier lui tendait et se dirigea vers le secrétaire, en se promettant bien de faire passer la plus grande partie de l'or renfermé dans ces sacs chez le notaire chargé du placement de ses « économies ».

— Quand aurai-je de tes nouvelles? demanda ensuite von Thermann.

— Demain j'espère, monseigneur, avoir des choses intéressantes à vous apprendre.

— Pour moi, je n'ai en ce moment qu'un seul intérêt, c'est de s./rrer la charmante Flavienne dans mes bras... Allons, va, et sois habile, lu sais que c'est le moyen de me voler impunément.

Loin de se formaliser, Farjot s'inclina avec le plus profond respect et sortit pour s'occuper de sa mission.

•Mais avant d'entrer en campagne, il sauta en cabriolet, se fi^ conduire chez son notaire el lui remit un des sacs d"or qu'il venait de recevoir.

— Soyez assez bon pour ajouter ceci à mon pécule, lui dit-il; c'est le produit d'un petit héritage que m'a laissé un cousin d'Allemagne.

Après avoir accompli celte pieuse besogne, il se demanda où il irait déjeuner.

C'était pendant son rejias qu'il se proposait de combiner ses plans d'allaqiie.

Il lit une chère e.xquise, but, non comme un pauvre sonneur de village, mais bien comme le « Polonais » de la légende, et se mit à réfléchir sérieusement en prenant son café.

Voici ce que lui suggérèrent ses réfle.xions :

Après avoir soldé la note de son déjeuner, on ne disait pas encore l'addition, Farjot se dirigea vers la rue Saint-Martin.

11 entra chez un marchand de vin voisin de la demeure des deuxcousines, et, après s'être fait servir une consommation quelconque, il demanda au patron de rétablissement s'il pouvait lui indiquer, dans le quartier, une bonne femme intelligente, disposée à se charger, moyennant une forte rémunération, d'une mission délicate.

— Certainement, répondit le marchand de vin; il vient ici chaque jour une femme d'une cinquantaine d'années, qui fait des méniiges, et dont la vie s'est passée à servir des actrices et des femmes galantes. Elle n'est pas du tout scrupuleuse, et, pour une pièce de cinq francs elle se chai'gerait d'aller porter le billet d'une farceuse au curé de Notre-Dame.

— Ah ! très bien! et où pourrais-je la voir?

— Cela m'étonnerait beaucoup si elle ne passait pas ici à six heures du soir pour prendre sa petite goutte. Je ne crois pas qu'elle ait manqué deux fois depuis un an à cette habitude.

— Comment se nomme-t-elle?

— M°" Cérès... 11 paraît qu'elle a figuré autrefois avec éclat dans les mascarades de Robespierre, et elle a conservé le nom du principal rôle qu'elle y a rempli.

Eh bien ! je reviendrai ici ce soir, à cinq heures et demie, pour la voir. Si elle arrivait avant moi, vous lui remettriez ceci à titre d'acompte pour la décider à m'attendra...

Farjot déposa en même temps une pièce de cinq francs sur le comptoir de l'établissement.

A la vue de la pièce, le marchand de vin, sa femme et son garçon saluèrent respectueusement cette pratique de choix. Ils n'avaient guère l'habitude de recevoir chez eux de pareils clients, et, après son départ, ils n'hésitèrent pas à lui donner le titre de prince.

— Allons, se dit Farjot en se dirigeant lentement vers les boulevards, un cigare de luxe à la bouche, je crois que j'ai mis du premier coup la main sur la personne dont j'ai besoin. 11 s'agit de bien combiner mes affaires et d'étudier avec soin le caractère de .M""" Cérès.

k. l'heure dite, l'agent de von Thermann revint chez le marchand de vin. Il fit une légère grimace en reconnaissant que M"" Cérès n'était point encore arrivée, et comme le patron de l'établissement

voulait lui rendre la pièce de cinq francs destinée à cette dernière, il en fit royalement cadeau au garçon, qui devint écarlate de plaisir.

Cet acie de haute générosité acheva de le classer parmi les familles souveraines, et la marchande de vin eut bien de la peine à ne pas lui donner du monseigneur comme il en donnait au Prussien.

EnOn la personne si impatiemment attendue arriva.

M"' Cérès était une grande femme sèche, assez bien conservée, qui avait encore l'habitude de se coiffer à la Ninon.

Son costume laissait beaucoup à désirer, non sous le rapport de la prétention, mais sous celui de la fraîcheur et de la mode.

Des bouts de rubans déteints, des chiffons de soie de couleurs claires, et même quelques paillettes, ornaient sa robe dont il était impossible de reconnaître l'étofîe, tant elle était maculée de taches de vin et de graisse.

Ses grands yeux gris, ombragés par de saillantes arcades sourcilières fouillaient la physionomie des gens qui lui parlaient, et imposaient une certaine crainte aux femmes timides et aux enfants.

Lorsqu'elle entra, le marchand de vin lui adressa un salut amical et lui dit, en lui désignant Farjot :

— Voilà un monsieur qui est déjà venu deux fois pour vous voir.

— Ah ! c'est M"" Cérès? dit l'agent du Prussien.

La grande femme se tourna de son côté, et, après l'avoir enveloppé dans un regard profondément inquisiteur, elle lui dit, en faisant une révérence que M"° Mars n'aurait pas désavouée :

— C'est à moi que vous désirez parler, monsieur; je suis entièrement à votre service.

Le marchand de vin, flairant une aubaine, intervint alors.

— Pour vous expliquer en toute liberté avec madame, dit-il à Farjot, vous avez sans doute besoin d'un cabinet. J'en ai un à votre disposition.

— Je le connais, lepartit vivement M°" Cérès, et je veux bien y aller; car je n'aime pas à causer dans une Balle où tout le monde peut entendre ce qu'on dit.

Sans attendre l'assentiment de Farjot, elle se dirigea vers un petit escalier en vis conduisant ù l'entresol.

L'agent du Prussien se vit bien forcé de lu suivre.

Le c/^ihineten question n'avait absolument rien do luxueux.

Il était meublé d'une table ronde, recouverte d'une toile cirée graisseuse, de quatre chaises de paille et d'une petite glace fortement ébréchée.

Le légendaire canapé n'y était même pas; il était remplacé par une étroite banquette, dont la couverture brune laissait échapper par dix blessures ses entrailles d'étoupes.

Des rideaux en serge rouge masquaient les cloisons vitrées de ce réduit, oîi ne régnait qu'une clarté douteuse projetée par la flamme d'une chandelle posée sur la table.

— L'affaire dont vous voulez me parler est-elle importante? demanda M°" Gérés en interrogeant du regard la physionomie de l'arjot.

— Très importante; si vous la menez à bien, il y aura dix louis pour vous.

— En ce cas, notre conférence sera longue, et comme c'est l'heure de mon souper, je vais commander au garçon de nous apporter quelque chose à manger.

Farjot fit un signe d'assentiment.

M"' Gérés tira alors une ficelle grasse mettant en branle une sonnette fêlée, et bientôt le garçon parut à la porte du cabinet.

— Approche, Boule-de-Siam, lui dit la grande femme et ouvre tes auvents; nous voulons souper, tu me comprends?

— Pardi; vous ne parlez pas allemand, m'ame Gérés; qu'est-ce qu'il faut vous servir?

— D'abord des côtelettes aux cornichons, que tu commanderas chez le charcutier, puis un quart d'oie, une salade au céleri, un triangle de brie et des poires.

Bien, m'ame Cérès; et le vin, un litre à douze ou à seize?

— Pour qui prends-tu donc monsieur? c'est un homme du monde, un délicat, et il ne boit jamais que du vieux mâcon.

Farjot ajouta ;

— Du vieux mâcon pour commencer, et vous nous apporterez ensuite une bouteille de cbùteau-laroze.

Le garçon se gratta derrière l'oreille d'un air embarrassé.

— Du château... Je crois bien qu'il n'y en a plus dans la cave depuis l'autre semaine, dit-il.

— Eh bienl apportez-nous ce que vous avez de meilleur; allez...

Li:S (^)U\TUE SEKGENTS DE LA ROCHELLE

Vous ne Ncrn.z pas de sitôt IVcliarpe du magistrat municipal. l,iv. -263. — KuAhi. frères, éditeurs.

Le garçon descendit vivement et M"' Gérés dit, en haussant les épaules :

— Les gens qui se respectent ne devraient jamais fréquenter les petites maisons, on n'y trouve rien; mais à la guerre comme à la x;nerre. Maintenant, voulez -vous me dire ce que vous désirez de moi '.'

— 11 s'agit de déterminer une jeune fille d'une vertu farouche à se rendre dans un lieu oia on désire vivement sa présence.

— Croyez-moi, monsieur; pour faire de bonne besogne, il est absolument nécessaire de s'expliquer franchement... Il s'agit d'entortiller une jeunesse qui se rebiffe?

— C'est cela. La jeune personne en question habite avec sa cousine; elle exerce la profession de passementière et elle se nomme Flavienne.

— Bon; le logement oi!i elle demeure est-il en son nom?

— Il est loué à M"° Louise Baudouin, sa parente.

— Louise Baudouin, je connais ça, flt l'ancienne marcheuse en consultant sa mémoire. Serait-ce, par hasard, la sœur du capitaine

Baudouin, le conspirateur qui fait courir, depuis si longtemps, la poHce après lui?

— C'est cela même, repartit Farjot; je vois qu'il sera facile de vous mettre au courant de l'affaire. Les deux cousines, qui ont été inquiétées à cause du capitaine, se méflent de tout le monde, et Flavienne,'celle qui nous intéresse particulièrement, ne se laissera pas aborder...

En ce moment, le garçon apporta ce que M"' Gérés avait commandé, et, après son départ, la grande femme se mit à table.

— Mangeons d'abord, dit-elle en se servant largement; lorsque notre appétit sera satisfait, nous reprendrons notre conversation.

Farjot n'avait pas faim; pourtant il s'efforça de tenir tête à M"" Gérés afin de se la rendre favorable.

Celle-ci dévora à peu près tout ce qu'on avait servi; puis, quand elle fut rassasiée, elle ferma à demi les yeux, sirota le vin vieux que l'agent de von Thermann lui versait abondamment, et dit en s'étirant :

— Parlez, maintenant, mon cher ami, et renseignez-moi exactement sur tout ce qui concerne la petite niaise pour laquelle votre maître a un béguin ; car j'ai deviné tout de suite que vous n'êtes qu'un larbin et qu'il ne s'agit pas de travailler pour votre compte.

Farjot rougit. Il avait voulu se poser en personnage important, et, du premier coup, l'ancienne figurante l'avait percé à jour.

Mais comme son avidité l'emportait sur son orgueil, il refoula au fond de sa gorge les paroles dures qu'il avait d'abord eu l'intention d'adresser à la grande femme, et il- lui raconta tout ce qu'il savait sur le compte de Flavienne, depuis la tentative d'enlèvement dont elie avait été l'objet jusqu'à son retour chez elle.

— Hum! fit .\1°" Gérés lorsqu'il eut terminé son récit, d'après ce que vous venez de me dire. M'" Klavienne ne sera pas facile à tromper. Puisqu'elle a été au pouvoir de l'officier prussien et qu'il n'a pas su profiter de l'occasion, elle se méfiera de toutes les personnes qui essaieront de l'entraîner hors de chez elle, dans la cramte de retomber entre les mains de cet homme.

— Je le sais; voilà pourquoi je vous recommande de ne prononcer aucune parole de nature à lui donner l'éveil. Vous êtes adroite, vous avez de l'expérience; inventez, combinez, arrangez-vous pour déterminer cette petite bète à se rendre, en secret, chez le baron von ïhermann, boulevard de Gand. Elle ignore qu'il demeure là, ce qui est une chance de réussite ; et vous pourrez, à l'aide d'ingénieux mensonges, lui promettre tout ce qu'elle désirera. Il est bien rare qu'une jeune fille pauvre résiste à l'appât de l'opulence. Les chevaux, les voitures, les diamants ont toujours raison des vertus les plus forouches.

M°" Gérés hocha la tête.

— Je ne suis pas entièrement de votre avis, dit-elle. Dès le moment où Flavienne aime son cousin le capitaine, elle ne renoncera pas à cet amour. Il est donc inutile d'essayer de la séduire en lui promettant la richesse.

— Si vous avez un autre moyen pour la conduire dans les bras du baron, employez-le.

— J'y consens, mais à une condition.

— Laquelle? demanda Farjot.

M"' Gérés jeta sur ce dernier un regard narquois.

— .Mon cher ami, j'ai toujours entendu dire qu'il ne fallait jamais laisser échapper l'occasion de faire une bunne afl'aire, répliquîi-t-elle. Votre maître...

— Je n'ai pas de maître, inlerrorapit Farjot avec dignité; je tra-

vaille librement, et, quand la besogne ne me plaît point, je renonce à la faire.

— Bon, bon: si ce n'est pas votre maître, l'homme qui vous emploie en ce moment est fort riche, très amoureux, et, de plus, c'est un étranger; il faut qu'il paie royalement ses caprices, et ce n'est pas pour dix méchants louis, qu'on me jettera comme une aumône, que j"userai mon intelligence et que je m'exposerai à aller en prison... Oui, mon bel ami, je vous le répète, je connais le moyen de conduire la jeune fille en question chez le baron von Thermann, mais je ne l'emploierai que dans de bonnes conditions pour moi.

Farjot ne put dissimuler une légère grimace. Il ne s'était guère attendu à rencontrer, dans cette aventurière, couverte de loques grotesques, une femme aussi exigeante.

— Quelles sont donc vos prétentions? lui demanda-l-il.

— D'abord vous allez me remettre les dix louis dont vous m'avez parlé, aOn que je puisse me procurer un costume décent. Affublée comme je le suis, M"° Flavienne me fermerait la porte de son logis au nez sans vouloir m'entendre.

— Et si je vous remets ces dix louis, que demanderez-vous encore ?

— Dame! mon petit; je serai aussi raisonnable que ce sera pos" sible. Le métier que je fais est hoi'riblemenl fatigant et ne me permet pis toujours de boire de l'eau à ma soif.

— Ensuite '/

— Ensuite, j'éprouve le besoin de me dorloter un brin... Oh ! je ne veux pas pour cela cesser de travailler, mais je voudrais faire une besi.igne de nature âme donner un peu de bien-être; chacun son tour, n'est-ce pas?

— Voyons, expliquez-vous, reparliî Farjot, commençant à s'impa- . tienler.

— Nous y sommes, mon bel ami. Je connais, rue de Provence, une ancienne camarade de l'Opéra, qui a fait fortune en exerçant le métier de marchande à la toilette. Elle songe à se retirer dans son village, où se trouve un curé qui a été autrefois son bon ami... Bref 1 elle veut vendre sa boutique, et moi je voudrais l'acheter.

— Diable! je vois, excellente madame Cérès, que vous ne perdez pas de vue vos intérêts.

— Ni vous les vôtres; je devir ■ i dans vos yeux.

— Enfin, combien en veut-on de cette boutique de brocanteuse?

— Oh ! le prix n'est pas énorme. En comprenant les marchandises et en remboursant les six mois de loyer payés d'avance, elle ne coûterait que vingt mille francs.

— Vingt mille francs ! s'écria l'entremetteur, mais vous êtes folle, ma bonne femme.

— Bonne femme, pas tant que vous croyez, repartit M"" Cérès en branlant la tête. Jusqu'ici, il ne m'a manqué que l'occasion pour faire iortune ; aujourd'hui elle se présente; j'en profiterai ou il n'y aura riea de fait entre nous...

— Eh bien ! je trouverai une personne moins exigeante pour s'acquitter de la mission que je vous ai proposée.

M°" Gérés laissa errer un sourire méphistophélique sur ses lèvres.

— .\s-tu fini, Biribi, répliqua-t-el!e d'un ton ironique. Tu es encore un joli jobard, malgré ta roublardise, pour lutter avec la fille à maman.

— Que voulez-vous dire? demanda l'ex-apprenti mouchard d'un ton arrogant.

— Je veux dire, mon pauvre Boniface, que tu peux payer l'écot et débarrasser ensuite le local de ta présence. Je n'ai plus besoin de toi pour faire mes petites affaires; maintenant que tu m'as vendu la mèche, je peux m'entendre directement avec ton baron au sujet de la petite, et, s'il n'est pas convenable, prévenir cette dernière du complot dressé contre elle.

— .Mais vous èles un vrai démon ! s'écria Farjot tout à fait ahuri.

— Et toi le plus bête des serins... En voilà un malin qui livre au hasard ses secrets à la première venue sans prendre de garanties.

En une minute, Farjot comprit la sottise qu'il avait faite, et il essaya de la réparer.

— Écoutez, dit-il à la grande femme, je ne demande qu'à vous être agréable, et, avant de rompre nos relations, je consulterai .M. le baron von Thermann ; s'il veut accepter vos conditions, je m'empresserai de vous en informer. .Mais, vous venez de le dire, les gens habiles sont des sots de ne pas profiter de l'occasion de réaliser des bénéfices qui peuvent s'offrir à eux...

— .Après?

— Vous voulez qu'on vous donne vingt mille francs pour acheter

lue boutique de marchande à la toilette, si vous réussissez à conduire la cousine du capitaine Baudouin chez le baron?

— C'est ça même.

— Eh bien ! demandez-en trente et nous partagerons.

— Ahl ah! tu te démasques enfln, espèce de larbin manqué. Soit; je consens à demander au Prussien trente mille francs pour mes àofioraires, mais je ne t'en remettrai que dix mille.

— C'est une injustice que je ne supporterai pas.

— Comme tu voudras, fiston; moi, je n'ai qu'une parole, et, si tu renâcles, j'appelle le garçon.

M°" Gérés mit en même temps la main sur la ficelUe crasseuse de la sonnette.

— Arrêtez ! s'écria Farjot, rouge de colère ; à l'avenir, je me méfierai des femmes dans la débine.

— Ainsi c'est entendu.

— 11 le faut bien, murmura l'agent du baron en poussant un gros soupir, auquel M"" Cérès répondit par un petit éclat de rire.

■ — Tu ne sais pas à quoi je pense, jaon chat, en t'examinant? roprit-elle.

— Si, je le sais ; vous vous demandez comment vous pourriez faire pour me filouter les dix mille francs qui doivent me revenir.

— Es-tu assez injuste. Je me dis que tu n'es pas encore trop déjeté, et qu'avec ton caractère on peut te mener par le bout du nez.

— Vraiment, vous vous dites cela.

— Et je pense qu'on pourrait faire de toi un mari passable.

— Ah ! c'est trop fort! s'écria Farjot en se levant. Eh bien ! si vou3 ne conduisez jamais que moi à la mairie, vous ne verrez pas de sitôt l'écharpe du magistrat muni'cipal.

— ■ Là, là, calme-toi, mon bel ami, et ne m'abîme pas trop afin de ne point démolir ton bien ; car maintenemt je suis à peu près sûre de me nommer un jour madame... \ propos, comment t"appelles-tu?

Malgré le ton presque agressif de la conversation, Farjot et \1°" Cérès passèrent le reste de la soirée ensemble.

L'agent -de von Thermann rernit les dix louis promis à la grande femme, et il lui assigna un rendez-vous pour le lendemain à midi, afin de lui faire connaître les résolutions du baron.

Donc, le ilendemain, Farjot se promenait à midi sur la chaussée

près de la Porte Saint-Denis, s'iinpatientant de ne pas voir arriver M"" Cérès au rendez-vous, lorsqu'on le toucha légèrement à l'épaule.

il tourna vivement la tète et reconnut .M°" Gérés.

Mais la grande femme avait subi une complète transformation dan? son costume ; transformation qui la faisait paraître dix ans plus jeunu que la veille.

C'était au marché du Temple que s'était accompli ce miracle Elle ressemblait maintenant aune élégante bourgeoise allant en visite chez des amis.

Cessant de tutoyer Farjot, elle lui dit, en lui lançant un tendre regard :

— Comment me trouvez-vous sous ce costume, monsieur?

— Bien... balbutia l'ex-mouchard tout troublé.

— .\h ! vous êtes enfin un peu galant ; je savais bien qu'il y avait en vous l'étoffe d'un mari.

Farjot ne répliqua pas ; la transformation de la grande femme lui faisait faire de sérieuses réflexions.

— Eh bien! avez-vons fait connaître mes conditions à M. le baron? dit-f'lle ensuite.

— Oui, et je suis lieureux de vous dire qu'il les accepte.

— Il a donc beaucoup d'argent?

L'entremetteur poussa un profond soupir.

— il est cousu de millions ! dit-il.

— Alors, nous avons fait une sottise en lui demandant si peu. Mais avant d'entrer en campagne, je veux des garanties. Qui me donnera l'ari^'ent promis?

— .M. le baron von ïhermann.

— Je veux le voir, reprit M"* Cérès; est-il chez lui?

— Non, non ; il doit déjeuner avec des amis dans un restaurant du boulevard Montmartre... mais fiez-vous à ma parole...

— Turhilulu... Il faut faire les choses en règle, et puisque le baron est sur le boulevard .Montmartre, nous pouvons facilement le rencontrer.

Sans attendre l'avis de Fnrjot. la f,'rande femme héla un coeher de •cabriolet et dit à l'enlremelteur de l'accompaLmer.

En route, ce dernier lui confessa qu'il avait élevé de trente à quarante mille francs ses prétentions...

— Vous êtes moins bête que je ne le croyais, dit-elle.

Par hasard le baron von Thermann était arrêté devant la porte du restaurant dans laquel il allait déjeuner, lorsque le cabriolet de M"" Gérés et de Farjot arriva sur le boulevard Montmartre.

Le Prussien était plus amoureux que jamais; pour posséder Flavienne, à laquelle il pensait jour et nuit, il n'eût pas hésité à sacrifier la plus grande partie de sa forlune ; aussi dit-il à M"" Gérés que le jour où elle lui amènerait la jeune fille, il n'y aurait point de bornes à sa générosité...

Et, dans l'effervescence de sa passion, il prit dans son portefeuille toutes les valeurs qu'il contenait et les remit à l'aventurière.

— C'est un Prussien aux œufs d'or, dit cette dernière à Farjot, il faut ménager sa précieuse santé...

Le lendemain, à neuf heures du matin, Louise et Flavienne s'occupaient activement de terminer une besogne pressée pour une maison de la rue des Bourdonnais, lorsque la concierge les appela du bas de 1 escalier.

— Descendez, mam'selle Louise, il y a une lettre pour vous 1 criat-elle ; elle est affranchie...

A cette époque, les affranchissements de lettres étaient fort rares ; mais, en revanche, beaucoup de personnes les refusaient.

Louise descendit rapidement, en proie à l'anxiélé que produit toujours, sur des gens dans une situation anormale, la réception d"une lettre dont on ne connaît pas la provenance.

Pendant ce temps, Flavienne tressaillit et porta sa main sur son cœur, qui s'était mis à battre précipitamment.

— Si c'était de Francis? murmura-t-elle ; je n'ose l'espérer. Louise remonta bientôt.

— Cela vient de Versailles, dit-elle à sa cousine, et je ne connais pas l'écriture de la personne qui a mis l'adresse.

— Ouvre vite cette lettre, Louise, reprit Flavienne ; il me semble qu'elle contient des nouvelles intéressantes pour nous... peut-être vient-elle de la même source que celle d'Auxerre...

LES (,)LATRE SERGENTS DE LA ROCHF.I.LK il

Kllc elianctla cl tomba sans connaissance sur le tapis. I,iv. '.'04. — Kaïaui. frncs, iditcurs.

, Louise rompit fébrilement l'enveloppe et lut à haute voix ce qui suit :

« Mademoiselle,

« Cette lettre est absolument confidentielle. Ancien compagnon . d'armes du capitaine Baudouin, votre frère, je suis chargé par lui « de vous renseigner exactement sur sa situation et de vous procurer . les moyens de le voir. 11 sera à Versailles dans quelques jours.

« Vous n'hésiterez pas à partir, aussitôt cette lettre reçue, et à

< venir me trouver. D'après ce que m'a dit mon ami Baudouin, vous

.1 pouvez vous confier à M"° Fiavienne, votre cousine, mais à elle

» seule. La plus petite indiscrétion causerait peut-être des malheurs

« irréparables.

« Veuillez agréer, mademoiselle, l'expression de mon profond

« respect.

« Garandeau.

« Ex-capitaine au 3« Cuirassiers, licencié de l'armée de la Loire.

'< Rue de l'Orangerie, 68, à Versailles. »

Les deux cousines se regardèrent après la lecture de cette lettre et tombèrent dans les bras l'une de l'autre...

Des larmes mouillèrent bientôt leurs paupières et Fiavienne s'écria : — - Ah ! quel bonheur ! Je ne savais pas que la joie fît pleurer...

— Cher Francis ! nous allons enfin le revoir t répliqua Louise en s'essuyant les yeux. Je ne veux pas perdre une minute ; le capitaine Garandeau, dont le nom ne m'est point inconnu, me dira où il est, ce qu'il fait... Avant midi, je serai à Versailles...

— Que ne puis-je t'accompagner !

— Il ne faut pas commettre d'imprudence, Fiavienne, nous sommes payées pour être sages... Prends patience, je serai de retour ce soir, et je te réponds de te rapporter fidèlement ce que j'aurai appris.

— Pendant ton absence, je vais être en proie à de poignantes anxiétés... Si Francis allait être découvert? Tiens... je crois que j'aimerais mieux apprendre qu'il a passé la frontière.

— fis-tu folle, Fiavienne; mon frère a prouvé qu'il savait se soustraire au péril ; tandis que ses amis tombaient entre les mains de la police, il parvenait touiours à s'échapper. Maintenant qu'il va être

auprès de nous, nous pourrons le voir, car on ne songe point à le chercher dans les environs de Paris.

Pas une minute les jeunes filles ne songèrent que cette lettrepouvait être apocryphe. L'espérance venait de rentrer dans leur cœur, et elles étaient trop heureuses pour amoindrir leur joie par do soupçons.

Louise fit à la hâte un peu de toilette, puis elle embrassa sa cousine et se dirigea vivement vers les Champs-Elysées.

C'était en ce lieu, à l'entrée du quai de la Conférence, que stationnaient les coucous et lespataches faisant le service de Sèvres, de Saint- Cloud et de Versailles.

Ces véhicules grossiers ne disparurent définitivement qu'en 1848, chassés par les chemins de fer et des omnibus confortables qui se transformèrent, quelques années plus tard, en tramways.

A onze heures du matin, Louise monta dans un coucou qui ne se mit en route qu'à midi.

Le temps était mauvais, la route pleine de fondrières, et le pauvre bucéphale remorquant ce coucou n'arriva à Versailles qu'à trois heures.

V0.\ THRRMAN-N KT LE MAJoB

Une demi-heure environ après le départ de Louise Baudouin pour Versailles, .M""" Cérès, enveloppée dans un chàle qui n'était point trop défraîchi, coiffée du chapeau en auvent, si cher aux belles dames de cotte époque, et portant à son bras le ridicule obligatoire, sonna à la porte du logement occupé par les deux cousines.

Flavienne, assez étonnée de recevoir une visite, vint ouvrir.

.\ la vue de la grande femme, elle supposa que ci'ttc (Ii'rnii"'n.' se trompait.

— Je désire parler à .M"' Flavienne, la cousine de .M l.,ouise Baudouin, dit-elle à voix basse d'un ton mystérieux.

— C'est moi, répondit la jeune fille; voulez-vous prendre la peine d'entrer.

Elle s'effaça en même temps pour laisser passer M°" Cérès,

Une foule d'idées se présentèrent à son esprit pendant qu'elle introduisait la visiteuse dans la salle à manger.

Quelle était cette femme et que venait-elle lui apprendre? S'agissait-il d'un message de la pauvre M"' Voituret, la repriseuse de châles de Montmartre, arrêtée comme coupable d'avoir donné asile à un conspirateur, ou d'une mission d'un des anciens compagnons du capitaine?

Après s'être assise avec dignilé sur la chaise que Flavienne venait de lui présenter, M"" Gérés examina la jeune fille avec un vif intérêt, puis elle lui dit :

— Je vous demande pardon de mon indiscrétion, mademoiselle; mais, en vous regardant, je comprends l'étendue de la tendre affection que le brave capitaine Baudouin éprouve pour vous.

Flavienne rougitjusqu'au blanc des yeux et son cœur battit violemment.

— Vous connaissez mon cousin ? répliqua-t-elle.

— Si je le connais!... Ah! le bon, le brave, le digne patriote! Eu voilà un homme comme il en faudrait beaucoup en France... Nous ne gémirions pas longtemps sous le joug des aristocrates et des jésuites; s'il y en avait seulement mille comme lui à Paris.

Malgré les épreuves qu'elle venait de subir, la jeune fille était trop inexpérimentée pour douter de la sincérité d'une personne qui tenait un langage si conforme à ses propres pensées.

— Vous m'apportez peut-être des nouvelles du capitaine Baudouin? dit-elle en interrogeant en même temps la physionomie de la visiteuse du regard.

Cette dernière baissa la tète et dit à voix basse, d'un ton mys!érieux :

— Oui.

* — Ah!... Et il y a longtemps que vous l'avez vu?

— A neuf heures, ce matin, j'étais auprès de lui. Flavienne se leva et ses yeux s'illuminèrent.

— Il est donc à Paris? demanda-t-elle.

— Du sang-froid, ma chère enfant. Non seulement le capitaine

LA CHASSE AUX PATltlOTES 2109

est à Paris, mais il est en sûreté chez une dame... d'un certain âge, veuve d'un fournisseur des armées impériales.

— Est-ce possible... murmura Flavienne en mettant sa main sur son cœur, qui sautait dans sa poitrine; il était près de nous et nous attendions chaque jour une lettre de lui pour aller le rejoindre i l'élranger.

— Ah ! ma chère enfant, je l'ai dit souvent, il ne faut jamais calomnier la Providence. Au moment où le brave capitaine, poursuivi par les gendarmes sur la grande route de... le nom ne me revient pas, allait tomber entre les mains des agents de l'autorité, il a rencontré tout à coup une chaise de poste, dans laquelle se trouvait une dame respectable, la baronne Longemaison, veuve d'un célèbre fournisseur des armées impériales, et cette digne personne, devinant la position du capitaine, l'a fait monter auprès d'elle dans sa voiture.

— Ah ! c'est bien ce qu'a fait cette dame, répliqua la jeune fille en joignant les mains, et je sens que j'aurai pour elle une reconnaissance éternelle.

M°" Gérés ne put s'empêcher de sourire de la naïveté de Flavienne; mais elle s'empressa de continuera débiter ses bourdes, afin de l'empêcher de réfléchir.

— Alors, reprit-elle, le capitaine Baudouin, à qui elle se fit connaître, n'hésita pas à lui confier ses secrets. La veuve du baron Longemaison est une grande patriote et elle ne laisse échapper aucune occasion de venir au secours des proscrits.

— Et celte dame habite Paris? demanda Flavienne, trouvant que la visiteuse s'exprimait avec trop de prolixité.

— Oui, mademoiselle; elle possède un élégant hôtel boulevard de Gand. C'est là où elle donne l'hospitalité au capitaine Baudouin, qu'elle 8 ramené avec elle dans sa chaise de poste.

— Oh! mon Dieu ! fit Flavienne dont l'agitation croissait à chaque instant. Cette lettre que Louise a reçue ce malin d'un ancien compagnon d'armes de mon cousin... On voulait sans doute lui apprendre que le capitaine est chez la brave dame qui l'a recueilli.

— Je serai peut-être indiscrète si je vous demande de quelle lettre vous parlez, fit M"" Gérés.

— Nullement, madame... ^.-^

Et Flavienne apprit ou crut apprendre à la grande femme que sa

cousine était partie une heure auparavant pour se rendre h l'appel que le capitaine Garandeau lui avait adressé.

— Si j'étais arrivée plus tôt, M"" Louise Baudouin ne serait pas allée à Versailles, reprit M""* Gérés, car ce matin même le capitaine Baudouin a écrit à son ^mi Garandeau qu'il renonçait à se rendra à Versailles, puisque la baronne l'autorisait à recevoir des visites dans son hôtel. C'est pour vous apprendre cela, ma chère enfant, que je me suis empressée de venir vous prévenir...

— Gomment! je pourrai voir mon cousin? fit la jeune fille radieuse.

— Oui, mais aune condition...

— Laquelle? parlez, je ferai tout ce qu'on voudra.

— M"" la baronne de Longemaison est partie ce matin pour Lôuveciennes, et elle ne reviendra que ce soir. Il faut profiter de l'occasion où il ne reste à l'hôtel que le concierge et un vieux valet de chambre pour faire votre visite au capitaine. Du reste, il vous attend.

— Alors, c'est lui qui vous a envoyée auprès de moi?

— Vous l'avez deviné... Ah! le brave garçon ! Si vous aviez pu le voir tout à l'heure, quand' il me serrait les mains avec effusion, en m'engageant à venir vous chercher sans perdre une minute... En vérité, ma chère enfant, vous devez être heureuse et fière d'être aimée ainsi par un homme comme ie capitaine.

Fiavienne était si troublée qu'elle n'eut pas même l'idée que la visiteuse pût la tromper.

— Donc, je pourrai aller voir mon cousin aujourd'hui? dit-elle.

— Non seulement aujourd'hui, mais à l'instant. Je vous le répète, il faut profiter de l'occasion. Je vous emmène; un fiacre nous attend en bas, et, d'ici au boulevard de Gand, la distance n'est pas grande; dans une vingtaine de minutes vous embrasserez le brave capitaine Baudouin.

La jeune fille se hâta de faire une modeste toilette et elle suivit M"" Gérés. En passant devant la loge de la concierge, elle s'arrêta pour remettre à cette dernière la clé de son logement.

— Je serai sans doute de retour avant ma cousnie, lui dit-elle, mais, dans le cas oia elle reviendrait la première, dites-lui que je me suis absentée pour me rendre auprès d'une personne qui l'intéresse...

Fiavienne monta dans le fiacre auprès de M'"" Gérés, ne se doutant

LA CHASSE AUX PATRIOTES 2ill

guère que cette voiture était suivie par un cabriolet au fond duquel Farjot se tenait blotti.

Bientôt le cabriolet dépassa le fiacre, et lorsque ce dernier véhicule s'arrêta devant l'hôtel dont M°" Gérés avait donné l'adresse à son cocher, l'entremetteur franchit le perron et dit à von Thermann, qui l'attendait dans son cabinel :

— Apprêtez votre argent, monsieur le baron; dans une minute, je vous livrerai le gibier promi;;...

Le Prussien, dont la passion grandissait à chaque instant, se leva d'un seul mouvement et devint tout blême.

— C'est vrai ce que tu me dis? fit-il.

— liegardez plutôt.

Farjot écarta le coin du rideau et montra au baron la jeune fille, conduite par .M°" Gérés, qui traversait la cour.

— Va-t-en ! fit von Thermann ; je veux être seul pour la recevoir.

Cependant Flavienne, dont le cœur palpitait, montait précipitamment et devançait la grande femme, tant elle était impatiente deserrer le capitaine dans ses bras.

Sa joie était bien un peu amoindrie par la pensée des dangers que courait son cousin; mais elle s'eflorçait de bannir ses craintes.

— Jusquà ce moment il est parvenu à échapper k ses persécuteurs, se dit-elle; il faut espérer qu'il sera aon moins heureux à l'avfMiii-.

Fiavienne gravit le perron de l'hôtel, traversa le vestibule et ne s'arrêta que dans un petit salon d'attente, oii la grande femme la quilla.

— Je vais prévenir le capitaine de votre arrivée, lui dit cette ileruière. .\ tout à l'heure, mon enfant...

En même temps une porte s'ouvrit à la droite de la jeune fille, et i!i valet en grande livrée s'inclina profondément et dit :

— Mademoiselle est priée de venir de ce côté.

Sans aucun soupçon, Flavienne se dirigea toute joyeuse vers la porte qu'on lui indiquait et se trouva tout à coup en face de von Thermariii. .

Colui-ci s'avança vers elle et lui tendit galauinicnl la main.

— Soyez la bien-venue chez moi, chère Flavienne, lui dit-il; il y a si longtemps que j'atter"!« u-jL huuruux moment.

Tremblante, livide, la pauvre enfant paraissait être devenue subitement muette de terreur! Elle voulut crier, mais sa langue se colla à son palais et il ne s'échappa qu'un déchirant sanglot de sa gorge.

Éprouvant alors une crise soudaine d'épouvante qui la rendait folle, elle se retourna tout à coup et se précipita vers la porte pour s'enfuir...

Mais cette porte était fermée, et la malheureuse jeune fille la heurta violemment avec son front pour la briser...

Assommée par ce choc terrible, elle chancela et tomba sans connaissance sur le tapis...

Le baron eut peur, et il allait appeler ses gens quand, se ravisant, il prit un petit flacon de sels qui se trouvait sur la cheminée et se baissa pour le placer sous les narines de Flavienne.

Celle-ci revint promptement à elle, et elle se mit aussitôt à pousser des cris qui eussent fait accourir tous les domestiques de l'hôtel s'ils n'avaient point été prévenus.

Von Thermann plaça sa main sur la bouche de la pauvre fille en lui disant d'un ton bref :

— Taisez-vous, sinon...

Ses yeux étincelaient, une légère écume paraissait sur ses lèvres et toute sa physionomie exprimait la férocité.

Pour posséder Flavienne, il n'aurait reculé devant aucune mesure, si criminelle fût-elle, et pourtant en ce moment, en devinant l'horreur qu'il lui inspirait, il n'était pas loin de l'assassiner.

Épuisée par la crise qu'elle venait de subir et terrifiée par la physionomie menaçante du Prussien, la jeune fille se laissa traîner sur un canapé. Lorsque von Thermann essaya de lui parler, elle se cacha le visage dans les mains et bientôt l'on n'entendit plus, dans cette pièce, que le bruit de ses sanglots!

L'officier prussien était furieux. Rien n'était moins séduisant pour lui que la perspective des tribulations que son amour allait subir. Flavienne ne pouvait maintenant lui échapper, il le comprenait, mais il n'obtiendrait ses faveurs que par la violence, et à la suite de cet attentat, elle lui vouerait une haine implacable.

Il ne pourrait plus songer à en faire sa maîtresse, ce qui était pourtant le but qu'il voulait atteindre.

Elle profiterait de sa première minute de liberté pour aller de-

L>ll.{

Si vous approclu'/,, vou- i tes luort! 2t'.i>, — KAVARn friTcs, i-ditcnrs.

mnnder justice aux magistraL?, et malgré la scandaleuse tolérance dont jouissaient alors en France les officiers des armées alliées, la justice ne pourrait fermer les yeux sur un guet-apens doublé d'un viol aussi odieux.

Pour jouir impunément du fruit de ses manœuvres scélérates, le Prussien n'avait qu'un seul moyen à sa disposition, c'était de tuer sa victime après l'avoir souillée.

L'expédient était grave. On trouve fréquemment des hommes disposés à recourir à de criminels moyens pour satisfaire leurs passions, mais peu d'entre ces brutes descendent jusqu'à l'assassinat.

Von Thermann, déçu dans ses combinaisons, se demandait comment il parviendrait à posséder Flavienne sans encourir de trop graves dangers, lorsque cette dernière, qui venait de prendre une résolution énergique, dégagea son visage et releva la tête.

— Maintenant que vous avez acquis la preuve que jamais, entendez-vous bien, jamais je ne céderai ni à vos prières, ni à vos menaces, vous abandonnerez l'odieuse persécution dont je suis l'objet, et vous me permettrez de me retirer, dit-elle.

— Vous me haïssez donc bien ! fit le baron avec amertume.

— Je voudrais ne vous avoir jamais connu. Laissez-moi sortir d'ici et je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour vous oublier.

— Je vous tiens, je vous garde, repartit le Prussien d'un ton farouche. Je l'ai juré, vous serez ma maîtresse, dussé-je vous briser les membres pour vaincre votre résistance.

— Misérable ! misérable ! s'écria la malheureuse jeune fille en s'éloignant avec horreur du baron ; vous me tuerez pour mettre à exécution vos infâmes menaces; mais vous ne me posséderez jamais, mei vivante...

Soudain la jeune fille se précipita vers une fenêtre voisine du lieu où elle se trouvait, et elle essaya de l'ouvrir...

D'un bond, von Thermann se jeta sur elle.

Il la ramena vers le canapé, oia il la força à s'asseoir; puis chantreant de ton, il essaya de vaincre sa résistance en lui faisant le tableau des félicités qu'il lui réservait.

— Je suis assez riche pour vous donner un palais et un aussi grand nombre de serviteurs que les princes en ont dans leurs antichambres, lui dit-il. Les équipages les plus somptueux, les parures les

plus magnifiques, les fantaisies les plus coûteuses; rien ne sera trop beau pour vous. Vous serez non seulement la reine de Paris, mais si peu que vous y teniez, lorsque je retournerai en Piusse, je vous pri senterai à la haute société de Berlin avec la qualité de baronne von Thermann.

L'officier.étranger étudiait du coin de l'œil sur la physionomie do Fkivienne l'effet de ses paroles.

Au lieu de se montrer sensible au.x promesses du baron, la jenna Pille fronçait les sourcils et frappait le parquet du pied.

— Vos paroles sont inutiles, monsieur, répondit-elle d'un ton bref; je vous ai dit et je vous répète que je ne vous aime pas, que je ne vous aimerai jamais et que le seul moyen de me faire oublier votre abominable conduite à mon égard, c'est de m'ouvrir les portes de cet hôtel, devenu pour moi une prison.

Von Thermann comprit, à la netteté des paroles de Flavienne, que toute tentative de conciliation était inutile.

Alors, la rage qu'il s'efforçait de dissimuler depuis un instant lit e.xpiosion.

Il se leva, croisa les bras sur sa poitrine, et dit d'un ton sourd qui rendait ses paroles presque inintelligibles ;

— Ah ! c'est ainsi. Eh bien ! je te déclare, ma belle, que je suis absolument décidé à devenir ton amant, quand même je serais sûr de trouver la mort après avoir satisfait mes désirs. Tu vas savoir ce qu'il en coûte à une petite sotte comme toi de mettre au défi le baron von Thermann, auquel nulle femme n'a résisté jusqu'à ce jour, car il est assez riche pour acheter les plus vertueuses. Allons, ma mie, viens ici tout de suit^..

Le Prussien ouvrit les bras et se baissa pour saisir la jeune fille.

•Mais celle-ci épiait ses mouvements. Elle se jeta de côté aliji de lui échapper, puis elle se leva et s'élança vers une panoplie qui se trouvait auprès de la cheminée avant qu'il pût s'opposer à cette action. Elle s'empara d'une dague dont la lame était nue et en tourna la pointe vers le baron.

— Si vous approchez, vous êtes mort ! lui dil-elle d'un air si déterminé que le coquin recula d'un pas.

!l prononça deu.x ou trois jui-i - en allemand, puis il reprit en frai 11 ai s :

— Il paraît que vous voulez jouer la tragédie: à merveiHe ! Mais je vous préviens que vous aurez peu de succès avec moi... Allons, déposez cette arme, avec laquelle vous ne manqueriez pas de vous blesser si on la laissait entre vos mains, et venez implorer votre pardon...

— Vous demander grâce à vous, misérable coquin I- ne l'espérez pas... Vous allez, au contraire, m'ouvrir cette porte, sans quoi craignez tout de mon désespoir... je me tuerai sous vos yeux...

En même temps, deux ruisseaux de larmes inondèrent le visage de la pauvre fille, dont l'énergie était à bout.

Alors, le baron voulut profiter de cette crise de faiblesse pour se jeter sur elle et la désarmer...

Flavienne, à moitié folle de désespoir, porta à l'officier un coup de pointe si violent qu'il eût été infailliblement transpercé si un domestique ou plutôt un soldat prussien en demi-livrée ne l'eût arrêtée...

Ce soldat était Keller, l'ordonnance de von Thermann.

11 arracha la dague à la jeune fille, qui se mit à pousser des cris déchirants, et, grâce à l'aide de son maître, il la bâillonna...

La pauvre Flavienne, incapable d'opposer la moindre résistance, ferma les yeux comme le supplicié qui va recevoir le coup mortel.

Nulle puissance au monde ne paraissait pouvoir l'arracher aux mains de son bourreau, pas même la mort, puisqu'elle était mise dans l'impossibilité d'attenter à ses jours.

Tout à coup, pourtant, un événement bien inattendu vint entraver l'exécution des criminels desseins du baron.

Au moment où cet homme se disposait à faire trarnsporter la jeune fille dans sa chambre, le valet qui avait introduit Flavienne se montra à la petite porte du salon.

A sa vue, von Thermann s'écria avec colère :

— Sors à l'instant ou je te fais périr sous le bâton!

— Que monsieur le baron me pardonne, répliqua le valet en baissant la tête, mais je n'ai pu me dispenser de le prévenir. Un officier russe, attaché à l'ambassade de Saint-Pétersbourg, désire le voir à l'instant.

— Je ne reçois personne, absolument personne, entends-tu?

— Lorsque monsieur le baron connaîtra le nom de l'officier qui

désire lui parler, il reviendra peut-être sur sa décision. C'est le major Kutusoff, des cosaques de la garde.

En entendant prononcer le nom de Kutusoff, von Thermann fit un geste d'étonnement, et ses traits, contractés par la colère, prirent une expression d'inquiétude.

Il se tourna vers Keller et le chargea de veiller sur la jeune fille, en le menaçant de l'assommer s'il ne s'acquittait pas fidèlement de l'ordre qu'il lui donnait, puis il passa dans la bibliothèque où le Russe l'attendait.

Le major Kutusoff était un homme d'une quarantaine d'années, d'une stature athlétique, et dont la moitié du visage était couverte d'une épaisse barbe noire.

Le baron l'avait connu deux ans auparavant à Saint-Pétersbourg; il avait môme fréquenté sa maison avec une certaine assiduité.

Il alla tout d'abord vers lui et lui tendit la main h l'anglaise.

Mais le major ne la prit pas.

Tout au contraire, il dit en allemand, d'un ton rogue :

— J'ai une explication à vous demander.

— Je suis à vos ordres, major, fit le Prussien en cherchant à interroger du regard la physionomie de son interlocuteur; veuillez vous asseoir.

— C'est inutile, monsieur; pendant votre séjour en Russie, je vous ai ouvert la porte de ma maison.

— C'est une faveur dont je n'ai pas cessé de vous être reconnaissant.

— Trêve de fourberies.

— Major ! répliqua von Thermann en pâlissant.

— Oui ou non, avez-vous écrit plusieurs lettres à M°" Kutusulf'.' Le Prussien se mordit les lèvres.

— Non, répondit-il avec assez de fermeté; je n'ai jacnais adressé de message à M"' Kutusoff.

— Et à Nardine, sa femme de chambre?

— Je ne croyais pas qu'on pût attacher d'iiniiorlauce à une correspondance de cette nature, fit von Thermann. Eu Russie, les domestiques sont des esclaves, et les galanteries qu'on se permet avec des esclaves.,.

— Assez î fit le major des cosaques d'un ton pérenjptoire. Vous devriez rougir d'avoir recours à de tels mojens pour vous justifier.

— Justifier de quoi? reprit le baron avec aplomb. Je ne vous comprends pas.

— Monsieur, osez me dire en face que vous n'avez pas été l'amant de M"" Kutusoff!

— Qui a pu proférer une telle calomnie ?

— Votre misérable complice; elle m'a tout avoué.

— Prenez garde, major, vous êtes chez moi.

,1e ne souillerai jamais votre maison comme vous avez souilh' la mienne; mais, avant de vous châtier d'une façon exemplaire, ainsi que j'en ai le dessein, je veux me donner la satisfaction de vous cracher vos infamies à la face.

Von Thermann écumait, mais il lui était impossible de songer à faire jeter le major à la porte de l'hôtel, car aucun domestique n'aurait osé s'approcher de ce colosse; et quanta lui, chétif comme il l'était, le Russe l'aurait brisé en le touchant.

— Puisque vous oubliez les lois des convenances, répliqua le baron, je me bornerai à vous donner une leçon en les respectant. Continuez à m'insulter, je subirai patiemment vos injures.

— Hypocrite ! s'écria le major en faisant un geste terrible, vous ne m'échapperez pas. Pendant mon absence de Saint-Pétersbourg, qui .a duré sept mois, vous avez séduit ma femme; et, comme elle était enceinte au moment où vous avez appris mon retour, vous avez eu recours à Nardine, la femme de chambre de M"" KutusolT, une coquine de votre acabit, pour déterminer un avortement.

— C'est faux... balbutia le Prussien.

— C'est vrai. De concert avec vos deux complices, vous avez enfoui le fruit de vos débauches dans le fond du jardin de mon hôtel. Ce criminel secret a été découvert par Ivan, mon moujik de confiance, qui m'a tout raconté. Grâce à de hautes protections et voulant éviter un scandale, j'ai fait périr Nardine sous le knout, en .me servant d'un subterfuge, et M°" Kutusoff, ma femme, est enfermée chez moi, surveillée par Ivan, jusqu'au jour du châtiment, qu'elle ne peut éviter. V^oilà, monsieur, ce que j'avais à vous dire.

Le major, dont la voix était vibrante, ne se départit pas une minute du calme terrible avec lequel il avait commencé cette scène drama-

LA CHASSE AUX PATUiUTES 2119

tique. Ce calme indiquait une résolution implacable, et von Thermann io comprit si bien que, ne pouvant rien répondre aux accusations du liusse, il essaya de se soustraire à sa vengeance en s'esquivant.

Mais Kutusoff épiait tous ses mouvements.

En voyant le baron faire un pas en arrière, il s'avança vers lui, abattit sa large main sur son épaule et lui dit :

— A partir de cet instant, vous m'appartenez; je ne vous lâche plus. Toute tentative de résistance serait parfaitement inutile, car je suis bien décidé à vous étrangler sur place à la première tentative que vous feriez pour m'échapper.

— Vous êtes donc un assassin ! fit le baron dont la bravoure relative s'était dissipée au contact de la main de fer qui l'étreignail.

— Je ne suis pas un assassin, mais bien un justicier, repartit le major, et, en outre, l'exécuteur de la condamnation sans appel que j'ai prononcée contre vous.

— Nous sommes dans un pays civilisé, monsieur; il y a, en France, des lois qui protègent la sécurité de ceux qui ''habitent... balbutia Te misérable, dont le front ruisselait de sueur.

— Oh ! soyez tranquille, reprit le major, je ne vous frapperai pas sans vous donner les moyens de vous défendre.

— Ah ! s'il s'agit d'un duel, je ne m'y déroberai point, fit von Thermann, qui était un bretteur d'une certaine force. Il est inutile de me faire violence pour me conduire sur le terrain. Seulement, j'ai quelques dispositions à prendre... Vous fi.verez vous-même le moment et les conditions de la rencontre...

— Le moment, c'est à l'instant; les conditions du combat, un duel à mort. Vous portez un sabre, c'est une arme qui ne lî^e quitte point; nous nous battrons jusqu'à ce que l'un de nous deux soil tué. .VUons, marchez; ma voiture m'attend à votre porte, et, par saint Michel, le patron de la Russie, je jure bien que vous verrez !c soleil aujourd'hui pour la dernière fois...

— .Mais il est impossible d'accepter de semblables conditions, fit le Prussien, qui aurait appelé ses gens h son aide s'il n'avait pas été retenu par la crainte de voir les deux formidables mains do l'officier de cosaques lui servir do collier.

— Je vous le répèle, n'abusez pas de ma patience, dit Kutusoff en

jetant un regard si mençant sur von Thermann que celui-ci se résigna à le suivre.

Pour traverser l'antichambre et gagner sa voiture, le major passa le bras du baron sous le sien, et ce dernier n'osa faire aucune tentative pour se soustraire à la violence de l'officier russe.

La voiture se dirigea vers les Champs-Elysées, puis elle sortit de Paris par la barrière de l'Éloile et arriva bientôt à l'entrée du bois de Boulogne.

Là, le major trouva deux officiers russes qui l'attendaient.

L'un de ces officiers s'approcha de von Thermann lorsqu'il eut mis pied à terre et lui dit :

— Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, monsieur, j'aurai l'honneur de vous servir de témoin dans la lutte que vous allez engager contre le major Kutusoff?

— Mais je désire écrire quelques mots, dit le baron, dont l'assurance s'en allait à vau-l'eau ; on ne peut me refuser cette faveur.

— Je regrette de ne point vous satisfaire; mais vous ne devez communiquer avec personne avant le combat.

Le Prussien jeta un regard autour de lui, espérant découvrir un agent à qui il pourrait demander protection.

Devinant ce qui se passait dans son esprit, le major se rapprocha de lui et murmura à son oreille :

— Etranglé sur place ou tué en duel ; pas d'autre alternative... On entra dans le bois et l'on se dirigea vers un fourré presque

désert, qui se trouvait près de l'endroit oii est aujourd'hui le Pré Catelan.

Les officiers russes mirent leurs sabres à la disposition des combattants, on les tira au sort et les deux adversaires toinbèrent en garde.

Von Thermann retrouva sur le terrain une partie de son courage de soldat, et il fit d'abord assez bonne contenance.

Néanmoins, la lutte ne fut pas longue. A la seconde passe, Kutusoff porta au Prussien un coup si lerrible qu'il lui coupa une oreille et lui abattit une partie de l'épaule...

Le baron tomba et on crut qu'il était mort.

Le major et les témoins n'avaient pas même songé à amener un médecin. Pourtant, comme ils virent von Thermann faire quelques

Au ravoir :... A bientôt

LIv. CC3. — Fayard frères, ûdlteurî.

2122 !,A CiiÂîSSE AUX PATaiOlliS

mouvemeiiLs, ils ne voulurent pas l'abandonner au milieu do bois; et, tandis que l'un des officiers courut vers Neuilly j)Our se procurer une voiture, l'autre resta auprès du b^e3sé, qui reprit peu à peu connaissance.

On avait bien essayé d'arrêter l'hémorragie en tamponnant avec des mouchoirs l'affreuse plaie causée par le sabre du major, mais lorsque la voiture arriva auprès de lui, le baron avait perdu de nouveau connaissance.

Ramené chez lui, von>Thermann fut aus>iLôt visité par un chirur- ■riei), qui déclara qu'il y avait peu d'espoir de sauver le blessé...

Quant à Flavienne, elle ignorait l'événement qui l'avait soustraitu à la féroce lubricité du baron.

Keller, instruit par l'expérience, s'était bien promis, cette fois, de ne pas laisser échapper la proie que !e baron avait eu tant de peine à ressaisir.

Il avait d'abord gardé la jeune fiilo dans le salon pendant deux heures; puis, ne voyant pas son maître rentrer, il l'avait transportée dans une chambre où il la surveillait attentivement quand on rapportu le baron chez lui.

Dès que celui-ci put se rendre compte de ce qui s'était passé, il duiuia à Keller des ordres secrets au sujet de Flavienne, et, pendant la nuit qui suivit 4e duel, la jeune fille fut enlevée de l'hôtel sans que personne sût ce qu'elle était devenue.

Rentrée à Paris, Louise était plongée dans une profonde inquiétude; le capitaine Garandeau était absolument inconnu à Versailles (l elle comprenait qu'elle avait été jouée.

Dans quel but? C'était ce que la jeinie fille se demandîiit en ro;; 1gnant à la hâte sa demeure, où elle n'arriva qu'à neuf heures du pui'.",.

Hien ne peut peindre la douleur qu'elle ressentit lorsque ta cou ■ cierge lui remit la clé en lui répétant ce que lui avait dit Flavionn.'

Toutes les explications qu'on lui donna au sujet de la grande femme, qui avait emmené sa cousine confirmèrent ses craintes.

Cette dernière était victime d'un complot audacieu.x.

Quel était le but de ce complot? Il était impossible de ne paa l«e deviner : c'était d'enlever Flavienne.

La sœur du capitaine passa une nuit atroce, prêt;uit sans Cfîs^i;

Uoreille pour entendre sa cousine rentrer, tout en ayant le pre^S'Mi'.raent qu'elle ne reviendrait pas.

Tout d'abord elle avait pensé à von Thermann

Lui seul pouvait avoir élaboré le plan infernal qui avait eu pour résultat la disparition de Flavienne.

Louise songea bien à aller déclarer ce qui s'était passé à la polie *, mais elle ne pouvait pruère compter sur sa protection. Sortie récemment de prison, mise eu surveillance à cause de sa parenté avec le capitaine Baudouin, elle ne pouvait se concilier la bienveillance des magistrats royalistes.

Elle résolut en conséquence de se borner, pour le moment, à chercher la demeure du baron.

C'était une recherche facile pour un homme, car l'officier prussien fréquentait les établissements en réputation à cette époque^ où se rencontraient les viveurs, retour de l'e.vil, et les jeunes officiers des armées alliées restés à Paris.

La pauvre Louise b.iitit inutilement le pavé pondant deux jours, et elle n'aurait probablement jamais découvert la maison do cel.ii qu'elle cherchait si elle n'avait pris le parti, pourtant bien simple, de s'adresser à l'état-majnr prussien.

Palpitante d'anxiété, la jeune fille se dirigea vers le boulevard de Gand et s'adressa au suis>'^ cli.irgé de garder l;i lo'.ri;.

Ce suisse était un IJ.idois, absolument dévoué au.x intérêts du baron, et il répondit à Loui-^f qu'il n"av;iit point \u de jeune fille entrer à l'hôtijl depuis plus de ijuiiizc jaurs. 1! ajout-! que son maître était à toute extrémité, à la suite d'un duel qu'il avait eu avec un officier russe trois jours auparavant, et que KeittT. son soldat de confiance, était retourné à Berlin sur l'ordre du baron'.

f^es autresdome«tiquesvenni..Tit d'être congédiés, et von Thermann Bc '"■•sait s(jigner par des ifligieuses.

— .Allons, se dit la«pauvre Louise, il faut courber la tète avec résigi.Mlion sous lo Joug du maiht;ur; ma chère Flivii-nnc est à jamais perdue pour moi... cl peut-être aussi mon frère...

Le major Kutusoff, mécontent de n'avoir pas tué li- séducteur de ■^a femme, se promit bien de rpronimeucLT la partie .nissilôl que lo Pru>;-:ien rriurrait tenir nnr i'' éo

.Min do ne laisser au b.iron .lucun cliiultj à eu sujet, il lui écrivit la

lettre suivante, le jour même où Louise s'était présentée à son hôtel pour chercher à découvrir sa cousine :

« Monsieur le baron,

« Contre ma volonté, je vous ai laissé la vie, mais c'est un bien qui m'appartient et dont je suis impatient d'entrer en possession. Uétablissez-vous promptement, afin de m'épargner la tentation d'aller vous relancer avant d'avoir achevé votre convalescence.

« Comme j'ai juré de vous tuer, vous seriez bien aimable de ne pas me faire attendre trop longtemps cette satisfaction.

« A propos, si i\l°' Katusoff vous intéresse, je peux vous donner de ses noi velles. Elle est morte de la variole, à la suite de la légère correction que je me suis vu dans la nécessité de lui infliger à cause de vous.

« 'Vous voyez que je ne néglige point l'occasion de vous donner des nouvelles des personnes que vous connaissez.

« Votre ennemi intime, qui est impatient de vous retticr.

« Major Kuïusoff. »

DAUDOUIN ESCORTÉ PAR LA GENDARMEiîIE

Lorsqu'on apprit à Paris la Gaptnre du capitaine Baudouin, on se réjouit fort. C'était le coup suprême porté à la partie militante de la conspiration des libéraux.

On a-ait découvert un assez grand nombre de sous-comités qui auraient pu devenir ledoutables s'ils avaient été reliés ensemble par un chef énergique, et ce chef, dont on craignait l'audace chevaleresque, le presljge et l'intelligence, était sous les verrous. ■

Tout élsit donc pour le mieux dans la meilleure des monarchies.

Le policier Donnadieu, qui n'avait pas manqué d'affirmer à ses chefs qui! é'ait uniquement l'auteur de cette importante victoire,

avait été complimenté par le télégraphe et rappelé immédiatement à Paris pour faire un rapport verbal au ministre.

Toutes les brigades de gendarmerie qui devaient être chargées de ramener le prisonnier par correspondances, comme cela se faisait à l'époque où les chemins de fer étaient encore inconnus, avaient reçu des instructions fort détaillées et fort sévères afin de rendre l'évasion du conspirateur impossible, et l'on préparait, à la Conciergerie, un logement très ingénieusement agencé pour y recevoir le fameux capitaine Baudouin.

En vertu des ordres reçus, Donnadieu fut donc, à regret, obligé de renoncer à amener lui-même à Paris son c/^er prisonnier ; ce qui causa un certain émoi parmi les bigotes de la ville, qui ne dormaient plus depuis qu'elles savaient que le fils du diable était dans leurs murs, quoiqu'il fût solidement bouclé dans la prison de la ville, un lieu peu favorable aux évasions.

Malgré leur bonne réputation relative, M°" Tournier et sa fille Augustine furent l'objet d'une sévère enquête. Un instant même on crut qu'elles seraient arrêtées; mais il se trouva par hasard au parquet un magistrat sans préjugés politiques, qui avait été le camarade de collège de Tournier.

Brave homme au fond, mettant plus de zèle à châtier les malfaiteurs qu'à persécuter les citoyens sous prétexte de politique, ce magistrat protégea si efficacement la mère et la fille, qu'elles ne furent point trop inquiétées.

Du reste, on affirmait que lorsqu'elles avaient recueilli le capitaine Baudouin chez elles, la qualité de ce conspirateur leuréLait inconnue. Elles croyaient tout simplement donner l'hospitalité à un ex-soldat coupable d'avoir commis une faute contre la discipline...

Quand les officiers, qui se trouvaient avec leur camarade de Pimperdy au café Normand, lors de la querelle de ce dernier avec Bau ■ douin. apprirent que l'adversaire de leur collègue était ce-fameux cart taine à la poursuite duquel on avait mis toute la police du royaume, ils se réjouirent bruyamment de sa capture, et firent même, le soir, nu théâtre, une grande manifestation à ce sujet.

.\vant que l'industrie de l'horlogerie s'établît à Besançon et amenât une quinzaine de mille ouvriers imbus de principes déjnocratiques, la population de cette ville était composée d'artisans plus ou

moins bonapartistes et républicains, et d'une poignée de bourgeois libéraux, incapables de lutter contre la formidable association des aristocrates et des cléricaux, dont la toute-puissance n'était contestée par personne.

La manifestation des officiers royalistes au théâtre eut de nombreux échos dans les salons de l'aristocratie bisontine; les vieux d( bris du Petit-Trianon, retour d'AUennagne, donnèrent même quelques fêtes à ce sujet, et l'on vit dans certains albums de grossiers dessins, représentant le capitaine Baudouin, la tête passée dans la lunette de la guillotine...

Le jour où le capitaine devait quitter la prison, située derrière l'Hôtel de Ville, pour prendre la route de Paris, un rassemblement considérable s'était formé sur la place Saint-Pierre.

Dans ce rassemblement, on voyait un assez grand nombre de ces mégères, descendantes dégénérées des fameuses tricoteuses du Tribunal révolutionnaire, accourues là pour pousser des huées de mépris, lorsque le brigand de la Loire ferait son apparition.

Il faut se hâter de dire que la grande majorité de ceux qui composaient ce rassemblement était mue par des sentiments complètement opposés.

Si l'on ne pouvait faire une ovation au martyr des idées libérales, -rx voulait du moins essayer de lui prouver qu'à Besançon, comme „«iis toute la France, le peuple n'était pas complice de ses gouvernants.

Oubliant toute prudence, Augustine avait déterminé sa mère à l'accompagner sur la place Saint-Pierre.

La jeune fille ne voulait pas que le capitaine quittât la ville sans qu'elle lui envoyât un salut suprême.

Déjà elle avait fait entendre à M™" Tournier qu'elle ne goûterait plus une minute de repos jusqu'au jour où elle prendrait la diligence de Paris, afin d'aller respirer le même air que le prisonnier...

Depuis plus de deux heures déjà, la foule se portait alternativement de la place à la rue Sainl-Vincont, en passant par la rue de l'Arbalète, lorsque deux piquets, l'un r!c gendarmerie et l'autre d'artillerie à cheval, occupèrent la grande rue, à droite et à gauche, et rcfuiilèrtînt les curieux jusqu'à l'églisi' Saint-Pierre.

— I.,e vuilà ! le voilà! s'écrièrent une douzaine de jeunes gens.

LA tilAbbh AUX FATHIUI'ES

dont les chapeaux étaient ornés de rubans verts et de cocardes blanches.

Ces dignes émules des fumeux verdets du Midi se mirent à couric dans l'espace libre ménagé par les troupes, en braillant de toute la force de leurs poumons :

— Vivo Louis XVIlï, notre roi bien-aimé ! A bas l'ogre corse et ses brigands! Mort à Baudouin! Au Doubs, l'ennemi de la religion:...

En entendant ces imprécations, Augustine éprouva une poignante douleur; des larmes inondèrent 'ses joues, et sa mère fut obligée de la rappeler à la raison.

— Efforce-toi donc de surmonter ton émotion, lui dil M^'Tournier, un te iv^arde.

N ous n'avez donc pas enlciidu qu'on menace ro're ami? - Ces cris de jeunes fous n'ont point d'échos; j'iii vu' beaucoup do pofsonne hausser les épaules de pitié... si le prisonnier n'-wait pas d'autre péril à redouter que les sottes menaces de ces énergumènes, on n'aurait rien à craindre pour lui...

En ce moment, le cortège déboucha de la rue de l'.Xrbalètc.

Un peloton de gendarmes à cheval ouvrait la marchi'.

Venait ensuite !•• capitaine Baudouin, les poignets attachés à l'aide de deux chaînes, dont les bouts étaient tenus, à droite et à gauc'i', par des gendarmes ayant le pistolet au poing.

Derrière le prisonnier, plusieurs agents de police, sous la su ve'llance d'un certain .Moutet, commissaire délégué, suivaient eu bon ordre.

Puis venait un peloton d'artilleurs montés.

Le commissaire délégué remplaçait Donnadieu, et il avait la m' sion de ne pas quitter le prisonnier jusqu'au moment où il l'aurait remis entre les mains du directeur de la Conciergerie, à Paris.

Ce grand déploiement de forces avait été fait à l'instigation du colonel du régiment auquel appartenait l'oflicier tué en duel pur lu capitaine Baudouin. Par celte imposante manifestation il voulait tenuri.^f'r les anciens soldats de l'Empire, qui nourrissaient des sentiments d'hi)slili'.é^ l'égard des officiers royalistes.

Le [irisonnier marchait la fêle haiito, r-t -os regards étaieiiL si fiors qu'ils faisaient baisser la lùlo à ceux qui élaiont vomis là pour jouir île sa confusion.

Au moment où il quittait la rue de l'Arbalète pour entrer dans la grande rue, le capitaine Baudouin s'arrêta tout à coup...

Ses yeux venaient de se fixer sur M°" Tournier et sur sa fille qui étaient blotties contre l'angle de la maison faisant le coin de la place.

Incapable de contenir les sentiments qui remplissaient son cœur. Augustine se leva sur la pointe des pieds, agita son mouchoir et s'écria d'une voix altérée par des sanglots :

— Au revoir! à bientôt, capitaine !...

Une dizaine de huées accueillirent ces paroles, et les jeunes royalistes se retournèrent brusquement vers les deux dames avec l'intention de leur faire un mauvais parti.

Mais les gens sympathiques au capitaine,, de beaucoup les plus nombreux, élevèrent un concert formidable de protestations, à travers lesquelles on distinguait les clameurs suivantes ;

— A bas les cafards !

— A la porte, les jésuites!

— Vive la liberté.

— Respect aux martyrs des idées nouvelles!. .

On ne criait pas ouvertement : A bas le roi! Vive le capitaine Baudouin! mais les autorités ne se trompèrent point sur le sens de la manifestation, et, pour éviter des complications fâcheuses, ou donna l'ordre aux soldats de l'escorte d'accélérer leur marche.

Pourtant, le capitaine avait eu le temps de répondre à Augustine :

— Merci! et bon courage! Nous nous reverrons...

Il fut interrompu par l'un des gendarmes qui tenait, à la droite, le bout de la chaîne à laquelle il était lié.

Crois ça et bois de l'eau, mon bonhomme, lui dit le soldat à

la buffleterie jaune; en attendant, marche ou je te traîne...

Il donna en même temps un coup d'éperon à son cheval, la chaîne se tendit, et Baudouin, violemment attiré, fût certainement tombé sur 3e pavé si l'autre gendarme ne l'avait pas retenu.

Des huées, des cris séditieux, des menaces assaillirent alors l'esoorte; les soldats chargés de faire la police chargèrent et dégagèrent la place. 11 y eut une bousculade qui produisit plus de br^it que de mal, et lorsque le prisonnier fut à une cinquantaine de pas, le calme £0 rétablit.

C/UX ou trois manifestants furent arrêtés, et quand M""" Tournier

LLS QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE :il:i'J

Lo passage '\n |:r;s r.nicr n'cxcltalt [-as la cnrio^ftA,

Llv. Î67. — Fayard fr<>rc*, éditeurs.

et sa fille regagnèrent leur demeure, les rues de Besançon avaient repris leur aspect habituel.

A Saint-Vit, l'escorte laissa le prisonnier entré les mains des gendarmes chargés de le conduire, et retourna à Besançon.

Le capitaine Baudouin fut déposé, lesmains enchaînées, dans le violon de la gendarmerie. Moutet, le commissaire-délégué pour le surveiller, exigea qu'un gendarme passât la nuit dans le cachot du prisonnier; et comme c'était un fonctionnaire esclave de ses devoirs, i' fit dresser un lit de sangle devant la porte du violon oii il y coucha.

Le lendemain, les mêmes précautions furent prises à l'étape suivante.

Le passage du prisonnier dans les villages n'excitait pas outre mesure la curiosité des habitants. C'était un spectacle auquel ils étaient habitués depuis le retour provide'ntiel du plus goutteux des rois dans ses États.

Comme le nom du capitaine Baudouin n'était point inscrit sur sa défroque, et qu'il n'était remarquable que par ses perfections physiques, on se contentait de dire en le voyant passer :

— Beau mâle; c'est dommage de mettre un gaillard comme celuilà sous les verrous, surtout si c'est à cause de la politique...

Lorsque le capitaine arriva à Dôle, la ville était en révolution. D'après des renseignements reçus de Paris le procureur du roi avait opéré des perquisitions qui avaient amené la découverte d'un comité bonapartiste, en relations secrètes avec une vente de carbonari de Florence.

On disait même que le capitaine Baudouin était membre correspondant de ce comité; aussi, lorsque la police de la ville apprit qu'il allait arriver, mit-elle immédiatement tous ses agents en campagne, et son entrée dans cette ville paisible ressembla beaucoup à son dé part de Besançon.

Parmi les gens rassemblés devant la porte de la prison, qui étaient accourus pour l'examiner, on entendit crier à plusieurs reprises ;

— Vive le capitaine Baudouin ! Vive la liberté!

Malgré tous les efforts que la police fit pour découvrir les patriotes qui avaient poussé ces cris, ils restèrent inconnus. Deux jours plus tard le prisonnier arriva à Dijon. Dans la cruinle de provoquer des manifestations semblables ù celles

qui avaient eu lieu à Besançon et à Dôle, les autorités décidèrent que le capitaine entrerait dans la ville pendant la nuit.

Mais les événements de ce genre ne peuvent guère passer inaperçus; i! se trouve toujours des gens de bonne volonté pour les ébruiter.

ADijtm, ce fui Groussot, le chef de la police municipale, qui apprit à quelques vieux officiers retraités que le capitaine Baudouin, arrêté à Be-^ançon et dirii^é sur Pnris, arriverait le soir même dans la ville.

J.'un de ces oitieiers, buntiuuiui.- i «îraité depuis cinq ans, passant pour être un peu naïf, rencontra à trois heures de l'après-midi l'avoué Hambard sur la place Royale.

Au lieu de se borner à saluer militairement, comme il en dVR:l l'habitude, et de continuer ensuite son chemin, ce vieu.x grognard cligna de l'œil et dit à voix basse à Rambard :

— Heinl encore un des nôtres pincé.

De qui voulez-vous parler?

De qui pourrait-on parier en ce moment, si ce n'est du oqulaine Liaudouin.

— Oh! c'est presque de l'histoire ancienne, lit l'avoué; depuis huit jours les journaux du pays s'occupent de son nrreslation.

— Oui, mais ce que vous ignorez, monsieur le l'ureteur de paperasses, c'est que le capitaine Baudouin a quitté Busan.;un et qu'on le conduit à Paris.

— Qui vous l'a dit?

• — Un homme bien renseigné, .M. Groussot, le chef de la police.

— C'est vrai; vous voyez ce traître, ce transfuge ..

— Peuh ! on voit ce qu'on peut, et si l'on ne voulait parler qu'aux gens dont on connaît l'exacte biographie, on donnerait de forts loisirs à sa langue.

Rambard regarda le vieux avec étonnemenl; pour un homme accusé de gâtisme, il n'était point trop bête.

•!— Bref! vous êtes sûr que le capitaine Baudouin est en route pour Paris? demanda Rambard.

- Bien mieux ; je sais qu'il arrivera ce soir.

— Ici, à Dijon?

— Ici à Dijon, oui, mon cher ami.

L'avoué réfléchit un instant, puis il reprit bientôt :

— Il y a longtemps que vous avez vu votre neveu?

— Marcel; il y a bien huit jours... Figurez-vous que ce jeune clampin s'avise de faire de la politique; si ce n'est pas une pitié, un morveux qui n'est pas encore essuyé derrière les oreilles, se mêler des affaires de l'Etat. Oih allons-nous, mille tonnerres!

— Au progrès, mon brave, et nulle barrière, si solide soit-elle, ne nous empêchera d'aller en avant.

— Entre nous, Rambard, je peux bien vous dire que je suis de votre bord, et s'il ne s'agissait que de donner un coup de torchon pour ramener l'autre, je serais votre homme, mais...

— Mais quoi ? D'abord l'autre a terminé sa carrière et il est en exil; je le regrette, car s'il a fait beaucoup de mal à la France, il a su élever notre pays au-dessus de toutes les nations. Qu'on le veuille ou non, ce sont les armées françaises qui ont semé dans le monde les principes de justice, d'égalité et de liberté qui doivent transformer complètement l'espèce humaine dans un temps donné... Mais notre mission ne consiste plus à briser les chaînes d'un captif, impuissant, s'il était libre, à nous donner ce qui nous manque. Tout en déplorant son malheur, dû en grande partie à son ambition, occupons-nous de l'avenir... Tant que la France ne sera pas éclairée par le flambeau radieux de la République, les patriotes n'auront pas le droit de se reposer.

— Tiens, tiens, fit le bonhomme étonné, vous êtes donc républicain, Rambard; c'est absolument comme mon neveu... Je ne comprends plus rien à tout cela.

— Quand j'aurai le temps, je vous donnerai des explications à ce sujet; mais, pour le moment, des choses plus graves me préoccupent. Savez-vous oîi je trouverai votre neveu Marcel?

— Vous connaissez ce galopin-là !

— Ce galopin, comme vous l'appelez, est un garçon d'un grand avenir. J 'ai lu, dans le journal du département, quelques vers signés de lui qui respirent un ardent et généreux patriotisme.

— Hein ! Marcel, un polisson, à qui j'ai dû tirer plus d'une fois les oreilles, se mêle de rimailler; mais il a donc juré de déshonorer la famille.

L'avoué, dans tout autre moment, n'eût pas manqué de rire au nez du bonhomme, mais il se borna à hausser les épaules et dit :

— C'est au Café du Théâtre qu'on le rencontre habituellement, n'est-ce pas?

— Oui; là monsieur l'étudiant pérore au milieu d'une douzaine de jeunes révolutionnaires qui lui ressemblent... M. Groussot m'a même dit à ce sujet d'engager Marcel à cesser de fréquenter ce café, car il le fait surveiller d'une façon toute spéciale.

— C'est bon à savoir, se dit l'avoué.

— Pourtant, si vous avez quelque chose d'intéressant à communiquer à mon neveu, je me chargerai de le lui dire, ajouta le retraité.

— Non, merci, je ferai moi-même ma besogne.

— A votre aise ; mais n'oubliez pas les conseils d'un vieux renard, qui a laissé une partie de sa queue dans la bataille; pas de politique si vous voulez digérer paisiblement votre dîner.

L'avoué quitta l'oncle de Marcel et rentra chez lui en proie à de très vives préoccupations.

En apprenant que le capitaine Baudouin, reconduit à Paris par l;i gendarmerie, devait passer la nuit à Dijon, une idée audacieuse s'était aussitôt emparée de son esprit :

S'il tentait de délivrer le prisonnier!

Pourquoi pas?

Les entreprises les plus téméraires, lorsqu'elles ont pour auteurs des gens décidés à ne reculer devant aucune mesure, aucun danger, sont celles qui réussissent le plus souvent.

Mais comment s'y prendre pour essayer d'enlever le capitaine à ses geôliers? Rambard n'avait que quelques heures devant lui. Il fallait, avant la nuit, trouver des moyens offrant des chances de succès.

Après avoir longtemps réfléchi, l'avoué se lova de table et descendit à l'étude.

Parmi ses clercs, il y en avait un de petite taille, mais solidement bâti, qui avait résolument pris l'inilialive de faire chasser le jeune gredin. espion salarié de la police, dont la df'iution avait fait arrêter le capitaine Baudouin.

Ce garçon, nommé Fridou, avait promptement attiré l'attention de son patron sur lui.

Républicain de la jeune école, embrasé des sentiments du plus

LA CHASSE AUX PATRIOTliS

ardent partriotisme, doué d'une intelligence supérieure à sa condition, ce clerc pouvait être un précieux auxiliaire pour Uanibard; aussi songea-t-il aussitôt à l'employer.

Il l'appela dans sou cabinet.

— J'ai besoin de vous pour me seconder dans une affaire d'une extrême importance, lui dit-il; puis-je compter sur votre concours?

— ,1e vous estime assez, patron, pour savoir que vous ne pouvez vous intéresser qu'à des choses honorables, et, avant d'en connaître la nature, je me déclare prêt à vous obéir en tout ce que vous me commanderez.

— Merci, Fridou ; voici de quoi il s'agit : Le capitaine Baudouin, dont vous avez entendu parler, puisqu'il a été arrêté en sortant de l'étude...

— Oui, patron; je me souviens même de l'avoir vu, déguisé en charretier, lorsqu'il est venu vous faire une petite visite.

— Eh bien ! après s'être tiré des griffes de la police de Dijon, il est allé se faire prendre à Besançon...

— A la suite de son duel avec un officier royaliste; j'ai lu cela dans le journal. Quel homme que le capitaine Baudouin I .

— r Sa capture sera une perte irréparable pour les patriotes, si l'on ne parvient pas à le faire évader, dit Bambard en examinant la physionomie du clerc.

— Ah 1 s'il était à Dijon! répliqua ce dernier.

— Vous prendriez part à une expédition organisée pour lui rendre la liberté? demanda l'avoué.

— Avec enthousiasme; que ne peut-on meMre ma bonne volonté à Vépreuve I

— Eh bien ! on la mettra.

— C'est vrai?

— Le capitaine Baudouin, reconduit à Paris par la gendarmerie, arrivera ce soir à Dijon. Je n'ai pas encore eu le temps de m'occuper de trouver les moyens de le délivrer; mais j'ai déjà une idée générale à ce sujet. Secondez-moi et nous trouverons peut-être un expédient.

— Je vous le répète, patron, comptez sur moi.

— Merci, mon ami.

— Que faut-il faire en ce moment?

LA CHASSE AUX PATRIOTES 213o

— V^ous rendre au Café du Théâtre... Vous connaissez Marcel, l'étudiant en droit, qui écrit des articles dans le Journal de Dijon?

Parfaitement... Je vous dirai même que je suis membre d'une société secrète, calquée sur les carbonari dont on commence à parler in Italie, qui a Marcel pour président. Les traits de Rambard s'illuminèrent.

— Très bien ! fit-il; ce que vous m'apprenez dissipe mes hésitations et donne une forme définitive au plan que j'avais d'abord élaboré. .Mon ohei' Fridou, allez au Café du Théâtre et dites à Marcel de venir me voir immédiatement. Au cas où vous ne le trouveriez pas, rendezvous chez lui, a l'Ecole, à la Bibliothèque, mais ne revenez point sans l'avoir vu, il faut que je lui parle avant ce soir. Inutile de vous recommander la plus complète discrétion.

— En qualité de membre d'une société secrète, je sais me taire, répliqua Fridou. Soyez sûr, patron, que si Marcel est à Dijon, il sera à l'étude dans deux heures ..

Le clerc se dirigea aussi loi vers le Café du Théâtre, où se trouvaient une dizaine de jeunes gens, au miUeu desquels Marcel se faisait remarquer par son allure martiale et sa sobre éloquence.

Grand, large d'épaules, la tête couverte d'une véritable forêt de cheveux noirs qui ruisselaient en boucles autour de son cou ; la lèvre supérieure ombragée d'une fine moustache, le regard perçant et le geste un peu théâtral, Marcel jouissait d'une autorité presque absolue sur ses camarades, qui le reconnaissaient tous pour leur chef.

— Les magistrats royalistes le faisaient surveiller; ils le redoutaient et n'auraient pas été fâchés do trouver un prétexte, si spécieux qu'il fût, pour mettre sa personne à l'abri des inlempéries dans une solide prison de l'Etal.

Mais Marcel n'avait pas moins de prudence que d'audace lorsqu'il s'agissait d'appliquer quelque mesure radicale. H avait récemment corrigé d'une façon exemplaire, sans s'exposer à se faire arrêter, deux ou trois infimes jeunes mouchards qui avait essayé de se glisser dans son intimité pour surprendre ses secrets.

En plus'd'nne circonstance, l'ôtuëinnt en droit avait eu i occasion d'apprécier le caractère du jeune clerc de M.inibard; aussi se leva-t-il lorsqu'il le vit pénétrer dans le café.

— Bonjour, Fridou, lui dit-il; votre arrivée parmi nous est une véritable bonne fortune, on vous voit si rarement.

— Si j'étais libre, soyez sûr, monsieur Marcel, que je serais faeur.^ux de venir passer chaque jour une heure ou deux avec vous; mais i:m clerc d'avoué est un malheureux condamné à gratter du papier depuis huit heures du matin jusqu'à six heures du soir.

— Alors, aujourd'hui vous avez congé, reprit Marcel en souriant. Tenez, il y a une petite place à côté de moi. . . Que voulez-vous prendre ?

— Tout à l'heure je verrai cela. En attendant, je vous prie de continuer, avec ces messieurs, la conversation que mon arrivée a dû interrompre.

— Nous parlions de ce qui s'est passé à Besançon au moment où le capitaine Baudouin a été extrait de la prison et mis en route pour Paris.

— Ah! vous parliez du capitaine Baudouin, fit le clerc d'avoué. Vous savez sans doute qu'il doit passer à Dijon?

— Quand les journaux nous auront appris l'heure de son arrivéo dans notre ville, nous' nous occuperons immédiatement de lui faire une ovation, dit un des jeunes étudiants rassemblés autour de Marcel.

Ce dernier se borna à hocher la tête et à lancer au plafond quelques bouffées de fumée qu'il tirait d'une longue pipe.

A cette époque, les jeunes gens professant des opinions avancées, commençaient à protester contre l'usage du tabac à priser en fuman! d'énormes cigares dans les rues et les promenades.

La conversation, à laquelle Fridou prit peu de part, roula pendant un instant sur le capitaine Baudouin, puis elle tourna bientôt vers les choses de théâtre.

Toutes les artistes de la grande scène de Dijon furent en un instant dépouillées de leurs maillots et mises impitoyablement à nu par ces jeunes fous, dont plusieurs avaient été et étaient ent^orc les amants de ces dames.

Le clerc d'avoué profita du trouble produit par la révélation d'un étudiant, affirmant que l'ingénue de la troupe avait un grenadier de la vieille garde tatoué dans le dos, pour se pencher vers'Marccl.

— Un mot lui dit-il à voix basse. M. Rambard tient absolument à vous voir en ce moment...

riont.-.' M: r.i-rnr trf-

-•II: «.rllllPMt 1o 11 rl\I.T«.

Ltv. ÏC8. — I-«Y/Mii> frJ'ro:''. (llteUti.

5138 LA CHASSE AUX PATHlUlliS

Deux légères plaques de rougeur prii-nrent sur les tempes de' L'étudiant.

— - iJt; quui s'agil-il ?

Adaire politique de premiet- ordre.

— C'est bien; dans une demi-heure je serai à son étude.

Ces quelques mots furent éciiaiigés sans attirer l'attention des assistants, et comme il est iiii[iussible, dans une assemblée d'une dizaine de personnes, qu'un des assislaiils puisse raconter une anecdote, si extraordinaire soit-elle, sans qu'il ne se rencontre aussitôt une personne connaissaii! quelque ciiusi. (h; plus forl. un des jeunes gens présents renchérit sur r!iis!ni;c du liiiyénueau ^nnadier dans le dos.

Il prétendit qu uiie » duchesse )■ do sa connaissance s'était fait tatouer sur le ventre un clown faisant des culbutes autour de son nombril.

Marcel se contenta de hausser les épaules, sans prendre la peine de réfuter ces hâbleries, et il reconduisit Fridou

— Dites à votre patron que je serai à son otude dans quelques instants... murmura-t-rl à l'oreille du clerc en lui «errant la main.

— Eh bien? fit Hambard lorsque ce dernier rentra.

— La personne est prévenue... elle va venir..

Rambard remercia Fridou d'un signe de tête et rentra dans son cabinet.

— Tu Jis donc des secrets avec le patron ? dit le premier clerc au jeune homme.

— Mais oui... je lui ai demandé son avis au sujet d'un mémoire sur la mauiijre d'élever les escargots, que je me propose de présenter à la Faculté.

— Vous vous moquez de moi. monsieur, répliqua le premier clerc en rougissant, mais j'aurai ma revanche...

Quelques instants après, Marcel entra dans l'étude. Il déclara péremptoirement qu'il voulait parler à M. Rambard.

Devant le clerc qui l'introduisit dans son cabinet, ce dernier feignit de ne pas connaître l'étudiant ; mais aussitôt qu'il fut seul avec lui, il lui prit vivement la main :

— Merci de l'empressement que vous avez mis à répondre à mon appel, lui flii-il ; asseye>:-\ous et causons.

— D'après ce que m'a dit Fridou, il s'agit d'une affaire grave.

— Très grave, mon cher ami... si on l'entreprend, on exposera quelque peu sa tête... mais je vous connais, c'est ce qui m'a déter-

minp à faire appel à vorte concours.

— Merci de la confiance que vous me témoignez. Que puis-je fniro pour vous être utile?

— Vous connaissez, tout au moins de réputation, le capitaine Baudouin?

— Certes.

— Il faut l'arracher aux mains des autorités roynlistos.

— Mais il n'est pas à Dijon?

— Il y sera ce soir. Vous savez que la gendarmerie le recondiiit.à Paris.

— Je sïds que tout à l'heure encore plusieurs de mes amis, des gens sûrs, regrettaient de ne pas savoir le jour et l'heure de son arrivée ici. Leur intention, que j'approuvais, était de lui faire une ovation de nature à faire réfléchir le gouvernement.

— C'était une idée patriotique, mais je vais vous faire connaître le moyen de ne pas gaspiller ainsi le courage et l'enthousiasme de ces braves jeunes gens.

- Ce moyen, quel est-il? '

— Au lieu de se borner à faire une manifestation platonique, ne vaudr.ul-il pas mieux essayer de délivrer le prisonnier?

Les tempes de Marcel se colorèrent vivement et ses yenx lancèrent des lueurs fulgurantes. Il s'étonna de n'avoir pas eu l'idée si simple do l'avoué.

— • Pour me parler ainsi, vous avez un plan? dit-il vivement.

— A peu près.

— Et vous consentez à me le communiquer?

— C'est pour cela que je vous ai appelé. Rambard exposa alors son projet.

— ,\(in de réussir dans l'entreprise téméraire dont je vous parle, dit-il ensuite, il faut n'être que cinq... J'ni l'intention d'attaquer les gendarmes chargés d'escorter le capitaine à mi-chemin de Sorabernon.

Suivant toutes les probabilités, cette escorte ne se composera que de quatre hommes, dont un brigadier. Depuis Saint-Vit, l'escorte supplémentaire est .retournée à Besançon, et il n'est pas probable que .Montel, li^ r-omin";-nirp-d<^lé!jiié pour ronHniro lf> priconnior à (lr>«ti-

nation, réclame des renforts au commandant de place. J'aurai, du reste, des renseignements exacts à ce sujet, afin de ne pas donner tête baissée dans un piège.

— Alors, vous m'accordez la faveur de faire partie de la petite troupe chargée de délivrer le capitaine? demanda l'étudiant.

— Vous y aurez la place d'honneur auprès de moi. 11 est presque inutile de vous dire que mon clerc Fridou, en qui j'ai une confiance absolue, sera avec nous; ihais il manque encore deux personnes pour former la petite troupe nécessaire à l'accomplissement de la mission que je me suis imposée ; pouvez-vous les trouver?

— J'en trouverai dix, j'en trouverai vingt s'il le faut; à une condition, toutefois, c'est que, pour inspirer de la confiance et du courage à nos auxiliaires, vous les instruirez du but de l'expédition et des moyens que vous vous proposez d'employer pour assurer son succès.

— Parfaitement. Dans une affaire de cette nature, il faut agir franchement, et je ne me serais pas mis en campagne sans avoir initié tous mes coopérateurs aux secrets de l'entreprise.

— Ainsi, vous avez l'intention d'attaquer l'escorte du capitaine? demanda Marcel.

— Oui; mais je tiens, autant que possible, à éviter l'effusion du sang, on ne tirera que sur les chevaux des gendarmes. Une fois démontés, les cavaliers seront peu dangereux. En se précipitant sur eux, le pistolet au poing, avant qu'ils aient le temps de se reconnaître, on en aura facilement raison.

— Si on leur laisse la vie sauve, ils nous poursuivront avec acharnement, et il suffira que l'un de nous soit capturé pour que tous les autres tombent entre les mains de la justice.

— Gela serait si l'on n'agissait pas avec une extrême prudence, mais j'ai déjà calculé nos chances de succès. D'abord, nous nous embusquerons à mi-chemin de Sombernon, dans une espèce de défilé qui semble avoir été formé par la nature pour une expédition de ce genre.

Figurez-vous, mon cher Marcel, un lieu où la route est profondément encaissée entre deux mamelons inirccessibles. Derrière le mamelon de droite se trouve une petite forêt fort épaisse qui couvre jusqu'au fond du vallon le versant de la colline.

Il nous suffira d'avoir cent pas d'avance pour nous mettre à l'abri des poursuites dans ce bois.

Nous nous donnerons rendez-vous auprès d'une ferme qui se trouve à une lieue de l'endroit où nous nous embusquerons, puis nous attendrons la nuit pour rentrer isolément à Dijon.

Et, afin qu'on ne puisse nous reconnaître, nous prendrons autant que possible des costumes de paysans, et nous imiterons les chauffeurs qui désolaient une partie de la Bourgogne vers la fin du siècle dernier, en nous couvrant le visage de masques noirs.

Jeune, ardent et aiguillonné par l'idée de courir des aventures, l'étudiant accueillit les idées de Rambard avec un véritable enthousiasme. Il professait, d'ai-Heurs, une graade admiration pour le capitaine Baudouin, et ne croyait pas qu'un jeune homme imbu d'idées libérales et républicaines, pût jouer un rôle plu-s beau et plus généreu.x que celui qu'il allait remplir.

On s'occupa immédiatement du moyen de se procurer des armes. Ce fut chose facile. Rambard possédait plusieurs paires depi«li)l.-i.s et les jeunes gens n'en manquaient pas.

Page 1