L.1V. 18'i — Favarp, frères, éditeurs
aiS2 I.nS QUATRE SERGENTS DE LA IIOCIIELLE
Les gens de Millery firent moins encore, s'ils quillèrent leurs maisons ce fut avec des seaux à la main, croyant à un incendie.
Telle était l'insignifiance de cette émeute et l'absence de toute organisation que pas une seule des nombreuses communes placées dans l'intervalle des six lieues qui séparent les deux groupes, ne prit la moindre part au mouvement.
Enfin, dix gendarmes, dix chasseurs à cheval et une compagnie d'infanterie, dirigés le 9 sur le théâtre des troubles,. ne rencontrèrent de résistance sur aucun point.
Un seul gendarme mit son sabre hors du fourreau en poursuivant un habitant de Saint-Genis-Laval, qui essaya de l'arrêter d'un coup de fusil. Ce coup de feu, tiré pour un acte de défense personnelle, fut l'unique fait d'agression des villageois contre la force publique.
« Tout fut ainsi dispersé en un clin d'œil, disait, à quelque temps de là, le préfet Chabrol; en moins de vingt-quatre heures, tout était rentré dans l'ordre sans que la force armée eût été obligée de tirer un coup de fusil. »
Ajoutons que le général Canuel et le maire Targues, dans deux écrits publics pour leur défense, ont avoué, le premier, qu'il savait à l'avance que la conspiration devait éclater le 8 juin, et le second, qu'il avait saisi, huit jours d'avance, tous les fils du complot. Et cependant ce ne fut que le 9 que l'on mit en campagne vingt cavaliers et une compagnie d'infanterie...
Mais il fallait un complot.
Autre preuve :
La commune de Saint-Genis-Laval avait une brigade de gendarmerie. Le 8, les quatre gendarmes étaient absents, en permission pour leur plaisir, et le brigadier, après avoir passé la journée au cabaret avec le capitaine Oudin, s'éloigna au moment où le mouvement devait commencer.
Canuel, Muringonné et Fargues n'en firent pas moins sonner bien haut leur dévouement, s'entre-félicitant et proclamant qu'ils avaient sauvé le trône et l'autel. M, de Chabrol en fut lui-même ébranlé et parut persuadé quand il vit que les récompenses allaient pleuvoir sur les inventeurs du complot, il se mit dans leurs rangs pour prendre part à l'averse.
Cependant il fallait donner un corps à la conspiration. On arrêta
en masse pour faire croire à la force et à l'étendue du complot. On fît cent cinquante -sept arrestations dans Lyon et plus de trois cents dans les campagnes. Ces onze malheureuses communes furent mises en quelque sorte à sac. Des colonnes mobiles s'abattaient sur elles, réquisitionnaient argent, vivres, fourrages, maltraitant, ruinnnt les paysans. La terreur était à son comble et elle devait croître encore, car chacun des onze villages allait voir se dresser l'échafaud sur sa place publique. Tels furent en effet les crimes de ces Bourbons dont quelques écrivains osent nous vanter la paternelle bonté. Les bourreaux, avec eux, n'ont pas chômé et la nomenclature de leurs victimes est longue.
Depuis le 8 juin au lendemnin de la comparution, il sembla que le cours des lois fut remplacé, dans la région lyonnaise, par le bon plaisir des autorités. Celles-ci disposaient de la liberté et de la fortune de leurs administrés. Les maires utilisaient le passage des colonnes mobiles, qui parcouraient les villages avec mission de désarmer les populations et de rechercher les accusés en fuite, pour s'emparer de propriétés privées, pour faire des arrestations et imposer des, corvées.
Avant de parler du procès et des exécutions de Lyon, citons quelques-uns des crimes atroces commis ainsi par les autorités légales.
Le maire de Saint-Genis-Laval frappa, d'une amende de deux mille Irancs, la veuve Dumont, et à payer une partie des frais occasionnés par le supplice de son enfant, exécuté sous les fenêtres de sa demeure, en même temps que le capitaine Oudin.
Un autre maire, pour se venger d'une jeune femme déjà mère de trois enfants, dont l'aîné avait à peine six ans et qui était alors enceinte de huit mois, fit arrêter son mari et le Gt fusiller devant elle.
La victime, après une première décharge, ayant donné quelques signes de vie, le maire prêta, pour l'achever, deux pistolets qu'il portait constamment à sa ceinture et dont il accueillit la détonation /jar des sauts de joie!...
Les colonnes mobiles frappaient les petites villes et villages de réquisitions de tous genres, depuis les fourrages jusqu'aux chaussures. Elle procédaient, sur l'ordre de Canucl, au désarmement des oificiers en demi-solde, on leur enlevait sabres, fusils de chasse, pistolets, et
jusqu'à leurs épées. II leur était interdit de porter leurs uniformes et de paraître plus de deux ensemble dans un lieu puHlic. Ils étaient tenus de prouver qu'ils n'avaient pas pris part à la conspiration, et enOn ils ne pouvaient toucher leur modique pension, que sur un certificat de bonne vie et mœurs délivré par le maire ou le commissaire de leur résidence.
Bien que les Cours de justice expédiassent les affaires avec une rapidité inouïe, leur zèle est insuffisant. Il leur faudrait faire comparaître, en un seul jour cent cinquante prévenus et prononcer vingthuit condamnations capitales.
Les prisons regorgeaient de prévenus et même de femmes et d'enfants.
On classa les prévenus, on les jugea par catégories.
Les premières têtes qui tombèrent (13 juin), furent celles de Raymond, pionnier à Saint-Genis-Laval, et Saint-Dubois, ouvrier couverturier. Le 29, Jean Valençat fut exécuté au milieu d'une population effarée^ qui se pressait sur les deux rives de la Saône et toute la prairie en face de Trévan, où le condamné i. ait son domicile. Joseph Lourd monta à l'échafaud, le 24, à Brignais, sa commune. Laurent Colombeau; Jean-Baptiste Fillon; Christophe Andéal des Granges, furent exécutés au lieu dit dos Echines Saint-Andeal.
De celte commune, la guillotine fut expédiée à Gharnay, où elle âe dressa le 5 pour un tailleur de pierres nommé Bechet. La veille, en entendant sa condamnation, cet infortuné s'était écrié :
— J'espère que celui pour qui je vais perdre la vie, vengera ma mort.
Nous ignorons le secret de ces paroles mystérieuses.
Pour terrifier davantage les populations, les autorités départementales donnaient un certain apparat à leurs exécutions, qui étaient pour elles de véritables fêtes de sang. Des circonstances atroces, des cruautés voulues, des raffinements de férocité, en relevaient l'effet et leur donnaient un caractère plus terrible. Le capitaine Oudin, qui pendant quelques jours était parvenu à se dérober à la police, fut arrêté à Tarascon. Traduit immédiatement devant la Cour prévôtale, il fut enchaîné avec un jeune apprenti maréchal, — enfant de seize ans, :r- nommé Pierre Dumont, et conduit à Saint-Genis-Laval.
]Nous l'avons rapporté plus haut, que l'on nous pardonne cette
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répétition, l'échafaud, par un raffinement de cruauté, fut dressé devant la porte du jeune Dumont, et la mère, malgré ses cris déchirants, fut forcée d'assister au supplice de son enfant!... et contrainte, plus tard, de payer les frais de l'exécution!...
Quelques jours après, on exécutait, à Aupt, le citoyen Tavemier.
Cependant, beaucoup de prévenus étaient en fuite et condamnés par contumace. La guillotine était menacée de chômage. On usa d'une ruse infâme. On promit publiquement leur grâce à certains fugitifs, on les attira hors de leur retraite et on les envoya à l'échafaud.
Laurent Golombeau, entre autres, reçut nominativement du commandant d'un colonne mobile l'invitation de se rendre près de lui; sa grâce lui était promise ; il se livra; le supplice l'attendait. Ce jour-là fut encore « une petite fête » pour les soldats d'escorte qui, tandis que l'on montait la guillotine, pillaient les caves et rossaient les habitants.
Le capitaine commandant l'escorte, ivre lai-mème, maltraita un fonctionnaire qui lui refusait du vin, et répondit par des injures à un officier qui lui ordonnait de se retirer avec son détachement.
En deux mois, on jugea cent cinquante-cinq accusés et on prononça vingt-huit condamnations à mort, vingt-six condamnations à la déportation (mort civile), six aux travaux forcés, quarante-huit à plusieurs années d'emprisonnement. Et ce qu'il y a de plus afi'reux c'est que les condamnés ne tombaient point sous le coup de la loi. Le Gode dit :
« Il ne sera prononcé aucuuf peine pour le fait de sédition contre ceux qui ayant fait partie des bandes séditieuses, sans y exercer aucun commandement et sans y remplir aucun emploi ni fonctions, se seront retirés au premier avertissement des autorités civiles ou militaires, ou même depuis, lorsqu'ils n'auront été saisis que hors des lieux de la réunion séditieuse, sans opposer de résistance et sans armes.
Or, nulle part il n'y avait eu de résistance. Tel village n'avait pas bougé; dans tel autre, un attroupement s'était formé et dispersé avant même l'apparition des gendarmes. Le calme était rétabli lorsque l'on procéda aux arrestations.
Encouragé par de si brillants succès, — c'était du moins l'avis du
procureur général, baron Pasquier*, — le général Canuel résolut d'en renouveler les procédés ; de nouveaux bruitsde complots se répandirent. Les agents provocateurs se remirent en campagne, afin de faire un nouveau 8 juin. La police militaire était intacte et désirait venger la mort du capitaine Ledoux, la seule perte, d'ailleurs, qu'elle eût éprouvée. Deux agents, Dehit et Fiévée, s'entendirent avec des maires et des officiers de gendarmerie pour se procurer des armes, des aigles, de la poudre, des cocardes tricolores. D'autre part, le préfet Chabrol promettait son concours et accréditait près des fonctionnaires sous ses ordres, un nommé Pierre Leblanc, qui parcourait les campagnes, visitait sous-préfets, maires et commissaires, et, dans le concours de ces autorités, trouvait facilement le moyen d'organiser une conspiration pour chaque ville, de désigner les prétendus conspirateurs; de raconter les détails de leurs réunions et d'improviser jusqu'aux conversations qu'il assurait y avoir entendues. On en trouve la preuve dans les vingt-neuf rapports de Leblanc à de Chabrol, publiés par M. de Sainne-
ville.
Les prisons, nous l'avons dit, étaient pleines. Les malheureux, entassés dans une promiscuité complète, manquant d'air, se pressaient parfois aux fenêtres ; ordre était donné aux sentinelles de tirer dessus. On tirait presque journellement, disait un officier, en déposant devant le tribunal.
On reprit avec succès l'ancien procédé de terreur, qui consistait à donner l'alarme de nuit et de jour, en doublant les postes et les patrouilles. Des listes de conspirateurs, où figuraient des avoués, des notaires, de gros négociants, des propriétaires, circulèrent en même temps dans les salons royalistes : Villefranche, Tarare, Belleville. y fournirent leur contingent de proscriptions.
Cette terreur ne contribuait pas à la reprise des affaires, mais à prolonger la misère la plus atroce.
Cependant, la police de M. Decazes restait en dehors de ces agissements et devait naturellement leur être opposée. Le commissaire de police, Sainneville, surveillait la police de Canuel, étudiait les onze procédures instruites par la Cour prévôtale et ne tardait pas à pos-
1. Il écrivait : <■ Je ne puis qu'applaudir au zèle éclairé et soutenu que les magistrats mettent dans les poursuites qui doivent assurer la répression de cet attentat. »
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séder les trucs, le personnel, les engins de la fabrique de conspiration. Il en dressa un état complet, qu'il envoya à M. Decazes.
Celui-ci qui, peut-être dans cette démarche de son subordonné, voyait aussi une provocation ou qui redoutait Canuel, n'accepta ces rapports qu'avec hésitation, et les soumit à JMM. Laine et de Richelieu.
Ces deux ministres, eux aussi, se montrèrent d'abord incrédules. Ils opposaient aux rapports de Sainneville ceux du préfet Chabrol et « l'heureux effet » produit par les exécutions; puis, pareilles manœuvres sous la -Monarchie légitime, de la part d'un préfet et de deux généraux d'un zèle éprouvé, leur paraissaient trop monstrueuses pour être possibles. Quelles nouvelles récompenses, quels titres, quels grades pouvaient encore ambitionner Canuel et de Chabrol? Tandis qu'un simple commissaire de police pouvait désirer faire du zèle. Après le 8 juin, le général n'avait rien demandé pour lui-môme, mais, tout d'abord, une récompense pour le capitaine Ledoux, assassiné, une pension pour sa veuve et une bourse dans un collège pour son
nis.
A cela, M. de Sainneville et les députés du Rhône, interrogés par les ministres, répondaient : « On nous a dit que l'insurrection du 8 avait été étouffée au berceau, et, cependant, les têtes tombent par centaines ; les prisons regorgent de détenus et l'inquiétude est partout. » Enfin, on signalait de tous côtés les abus de pouvoir les plus révoltants.
Le ministre, pour en finir, résolut d'envoyer sur les lieux un homme qui eût donné à la cause royale assez do gages pour en imposer aux royalistes les plus difficiles. Il envoya le traître de 1814- 1815, le duc de Raguse. Ce maréchal reçut le titre de lieutenant du roi dans les 7° et 19* divisions militaires, avec les pouvoirs les plus étendus.
Il devait partir le 10 septembre, l'incident suivant le força h quitter Paris.
On n'était encore qu'au mois d'août, quelques jours avant le 25, jour de la Saint Louis, dans l'entourage du préfet et du général, on s'entretenait beaucoup d'un complot autrement plus terrible que les précédents. « Les forêts voisines étaient remplies de révoltés. Los armes, les munitions ne leur manquaient pas, Lyon serait pris et mis au pillage dans la journée du ?5. Ce bruit, répandu par Dohit. Loblnnc et
Fiévée causa une véritable panique; le 25 au matin, les habitants désertèrent la ville pour se réfugier dans la campagne. Ils sortirent au nombre de huit mille.
A cette nouvelle, le maréchal de Raguse partit pour Lyon, où il arriva le 3 septembre. Il se trouva tout d'abord entouré par les auteurs mêmes de cet état de choses et subit naturellement l'influence de leurs flatteries et de leurs calomnies. Cette première impression n'échappa point à M. de Sainneville, mais il se garda bien de la heurter, il pria seulement le Maréchal d'attendre de nouvelles informations avant de se prononcer. Bien qu'il ne manquât point de finesse, le duc de Raguse eût peut-être gardé longtemps ses illusions, sans le colonel Favier, son aide de camp, qui le premier fit entrer le doute dans son esprit. « Moins enchaîné que son général dans les devoirs officiels de sa position, caractère loyal, organisation énergique et doué de celte chaleur de cœur qui est le privilège d'un petit nombre, le colonel n'avait pas craint de voir et d'interroger d'autres personnes que les habitués des salons privilégiés du commandant de la division, du préfet et des sommités royalistes de la ville. Une fois averti par les rapports et les observations de Favier, le Maréchal, à son tour, chercha la vérité en dehors du cercle où il était enfermé. Il entendit des citoyens de toutes les classes et se fit remettre les nombreu.v rapports adressés aux différentes autorités avant et après le 8 juin.
« Des traits de lumière jaillirent pour lui de ces documents. »
Il prit connaissance ensuite des onze dossiers des procès déjà jugés parla Cour prévôtale, avec l'aide d'un avocat, M. Gras, ancien membre de la Chambre des représentants des Cent-Jours.
Intimidée par la présence du Maréchal, la Cour prévôtale avait suspendu ses séances, le duc de Raguse la pria de les reprendre et chargea un de ses officiers d'en sténographier l'interrogatoire des prévenus, les dépositions des témoins, et les réponses des accusés.
Les malheureux traînés devant la Cour étaient épuisés par une longue détention, des privations barbares, de mauvais traitements de toute espèce. .\ccablés de menaces, hébétés ou afTolés, ils imaginèrent, pour se concilier la pitié de leurs juges, de répondre affirmativement à toutes les questions, de simuler des aveux et, dans ce but, d'inventer des fables invraisemblables.
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C'est (le laii que dalciit les grandes fortunes coiiiiuen.-aiitrs ilc la c.i|ill. >.
Liv. \H7. — l'AVAiir., frcTps, iiljipiirî.
L'un d'eux, nommé Vernay, qui semblait prendre p^isir à s'entendre parler et à exciter l'étonnement, enfin à se donner de l'importance, déclara que le 8 juin il devait, à la tête d'une troupe nombreuse, enlever le poste de la poudrière de Lyon, s'emparer de celle-ci, y laisser une garde et rejoindre ensuite un corps d'armée composé do trois colonnes de huit cents hommes chacune, équipés militairement et coiffés de bonnets à poil, le sac au dos, puis seconder ses troupes dans l'attaque de l'Hôtel de Ville, clef de l'ensemble des opérations stratégiques.
Cet intarissable bavard ajouta que chaque bataillon de ce corps d'armée avait pour chefs ou sous-chefs tels et tels qu'il nomma et qui, sur-le-champ, furent arrêtés, mais dont l'interrogatoire fut remis à la séance suivante.
Cependant, dans la prison, le bruit de la mission de Marmont, duc. de Raguse, s'était répandu, et Vernay apprit que le Maréchal avait envoyé au Tribunal un officier chargé de sténographier les débats. Malgré une première sentence qui l'avait, par contumace, condamné à mort, Vernay reprit courage et renversa tout son système.
Invité, par le prévôt, à dire s'il persistait dans ses déclarations précédentes, il se leva, et, étendant la main vers le Christ placé derrière ses juges, il répondit d'une voix ferme :
— J'atteste ce Christ placé devant mes yeux que tout ce que j'ai dit est faux. On m'y a forcé par les plus terribles menaces. Je vous eusse accusé vous-même, monsieur le prévôt, si on l'eût exigé. Mo voilà à votre disposition, vous pouvez me faire mourir, je le sais; mais j'aime mieux mourir sans honte et sans remords-que de vivre déshonoré par le mensonge, par la calomnie. Quand vous voudrez, je suis prêt.
Quelques-uns des co-accusés de Vernay qui, à l'instruction, avaient eu la faiblesse de faire des aveux d'actions imaginaires pour obtenir leur grâce, leur disait-on, n'osèrent l'imiter; ils furent acquittés comme révélateurs. Vernay ayant persisté, fut condamné à mort.
11 bénéficia cependant d'une demi-mesure de justice : il ne fut pas exécuté; sa peine fut commuée en celle de dix ans de réclusion.
Il était innocent; pourquoi ne l'avoir pas gracié?
Le duc de Raguse avait écrit aux ministres; il leur avait expliqué les causes de la sanglante terreur qui pesait depuis un an sur le dépar-
tement du Rhône, et nommé les coupables : les généraux, le préfet.
11 leur avait envoyé des pièces qui établissaient la complicité du capitaine Ledoux avec le général Canuel dans l'affaire du 8 juin.
On aurait bien voulu faire le silence sur toutes ces infamies, ne pas étaler ces plaies, mais l'éveil avait été donné au public. Le colonel Favier, chef d'état-major de Marmont, avait publié une brochure où il disait la vérité; on le destitua et il resta en disgrâce pendant le reste de la Restauration.
Tous les gouvernements sont amis des demi-mesures lorsqu'il s'agit de bien faire.
Le préfet Chabrol fut déplacé.
Canuel fut destitué de son commandement.
Mais ils conservèrent leurs richesses, leurs titres, leurs honneurs.
Le ministère n'osa ni condamner les autorités qui avaient joué le rôle d'agents provocateurs, ni entièrement vider les prisons pleines de malheureuses victimes.
Les condamnés à la détention, à cinq ans de détention et au-dessous obtinrent leur grâce entière ; la peine des condamnés à plus de cinq ans fut réduite à une année ; on commua en trois ans de prison la peine des condamnes aux travaux forcés à perpétuité.
Des amendes énormes compromettaient la fortune de plus de cent cinquante familles; toutes furent remises; enfln, le duc prononça le renvoi de six officiers et la destitution de sept maires.
Ces mesures furent acceptées comme un grand soulagement, mais non considérées comme un acte réparateur. On ne fit rien pour adoucir le sort des orphelins et des veuves des assassinés; on les laissa à leur misère ; on n'indemnisa point ceux que l'on avait obligés à fermer leurs magasins ou perdre leur place pour fuir dans les buis, ou ceux que l'on retint des mois entiers en prison.
Cependant, le gouvernement crut s'être montré trop généreux envers les victimes et trop sévère envers les coupables.
Le général Canuel reçut donc, en quittant Lyon, le titre d'inspecteur général d'infanterie, et, peu de tempsaprès, par ordunuanct: royale, il fut fait buro7i!...
Un conseiller d'État de cette époque, Camille Jordan, jugeait ainsi les événements de Lyon et flétrissait en ces termes Cuiiucl et ees complices :
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« Nulle voix plaintive, au nom de la justice méconnue, de l'humanité profanée, ne s'éleva-t-elle pas du sein des campagnes désolées qu'a si récemment et si lentement parcourues le tombereau fatal, chargé de l'instrument du supplice, allant frapper de malheureux cultivateurs plus égarés que coupables, tandis que les premiers auteurs, les perfides instigateurs de ces mouvements funestes tiennent encore leur tête cachée dans l'ombre, d'oii n'a pas su les tirer le bras d'une justice si inquiète et si sévère ! »
Après l'affaire de Lyon se produisirent des complots véritables, et le gouvernement récolla ce qu'il avait semé. Des sociétés secrètes se formèrent dans presque toute la France, le Midi excepté. Les polices civile, religieuse et militaire ne perdirent rien de leur zèle, mais elles n'eurent pas besoin de recourir à la provocation.
Nos lecteurs se souviennent des complots de Belfort, de Colmar, de Brisach, de Mulhouse, de Thouars, de Saumur et enfin des sergents de La Rochelle.
La vieille armée n'était pas morte, elle n'était que décimée. Pendant deux ans, on s'était acharné à l'abreuver d'outrages, elle qui était la gloire de la patrie, et on l'avait placée comme une bande de brigands sous la surveillance de la police; on lui avait rogné ou disputé son pain et fait de la misère sa dernière humiliation. Cette armée, lorsqu'elle n'eût plus à craindre de livrer, par une tentative malheureuse, la France épuisée aux représailles, aux vengeances des armées qui couvraient son sol, songea à reprendre ses droits, sa place au soleil et à en finir avec les Bourbons.
Les conspirations qui se formèrent n'étaient plus inventées par des Scheltein et des Canuel, ni combattues par des Donadieu; elles furent trahies et vaincues, mais elle furent redoutables et mirent sérieusement le gouvernement en danger.
Pendant quinze ans, la monarchie des Bourbons se débattit contre son impopularité dans les masses et le fanatisme des classes dirigeantes.
L'aristocratie se refit avec le milliard d'indemnités, les épaves de son naufrage, les places, les titres dont le roi la combla; la bourgeoisie fit un coup de commerce, pendant l'invasion, au moins à Paris. Une ville fut enrichie et la France livrée au pillage; les vaincus avilis se laissèrent gorger d'or par les vainqueurs.
LIÎS QUATRE SEUGE.NTS DE LA ROCHELLE 1493
« Paris se vendit en détail après s'être livré en bloc et n'eut pas même le mérite d'une infamie désintéressée » (L. Blanc).
« Les marchands décuplaient leurs recettes habituelles; tous les jeunes officiers avaient des maîtresses coûteuses, des loges au théâtre, des dîners chez Véry. Cest de cette année 1815 que datent la plupart des fortunes marchandes de la capitale. On ne peut s'imaginer l'immense dépense des chefs des armées coalisées : le grand-duc Constantin et son frère laissèrent à Paris une somme de 1,500,000 roubles dans l'espace de quarante jours ^
(( Bliicher, qui reçut trois millions du gouvernement français, engagea ses terres et partit ruiné par les maisons de jeu. » [Histoire de la Restauration, par un homme d'Etat.)
Tandis que Paris, l'aristocratie, le clergé s'enrichissaient, les campagnes étaient dévastées, les ouvriers sans ouvrage, les petits propriétaires ruinés. L'agriculture de plusieurs provinces était tarie dans sa source et des villes opulentes, écrasées d'impôts arbitraires et de coniributions de guerre, tombaient dans la misère.
Combien de temps fallut-il pour relever les ruines de l'invasion? Four reconstituer l'armée, garnir ses arsenaux. Tandis que d'autre part, il fallait reconstruire les fabriques, reprendre les grands travaux industriels? L'argent manquait, le crédit le remplaça, on s'adressa aux banquiers.
Sans les capitalistes, rien ne pouvait s'entreprendre : Ce fut ainsi que leur règne commença. Ils étaient nécessaires, ils furent les maîtres. C'est de 1815 que date la maison Rothschild. Et lorsqu'enfin l'invention des machines à vapeur changea de fond en comble la production industrielle et exigea la transformation complète de son outillage, le crédit, le capital, en un mot le banquier devint le maître d'une classe sociale démesurément accrue, la classe ouvrière, le commerce et l'industrie se trouvèrent sous une véritable féodalité financière.
Cette révolution économique devait être féconde en crises et fut une cause puissante ajoutée à tant d'autres pour renverser un pouvoir détesté. La bourgeoisie donna le signal de l'insurrection, le peuple se battit avec passion et la banque appuya la Révolution de 1830.