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COMPLOT DE LYON — ONZE EXÉCUTIONS

On se souvient du général Canuel?...

Après le procès du général Travot, il fut nommé commandant militaire de Lyon, et résolut de monter une grande affaire qui le mit tout à fait en évidence. Il lit part de ses desseins au général Maringonné qui commandait sous ses ordres, et à M. Fargues, maire de Lyon. Ils furent secondés avec zèle par le commissaire de police Senneville, et le préfet, M. de Chabrol.

Ainsi, dans une seule ville, on trouve d'accord pour de pareilles infamies : deux généraux, un préfet, un maire et un commissaire général. — L'évêque et le curé manquent, mais l'on sait qu'ils mouchardaient à part, autrement ils seraient avec Canuel.

A en croire la police militaire, Lyon était miné par de nombreuses sociétés secrètes. La monarchie était sérieusement menacée.

Sur les indications de la police militaire, Senneville faisait l'aire des perquisitions, des visites domiciliaires, mais sans succès, on no trouvait ni armes, ni munitions, ni documents séditieux.

C'est qu'ils sont habiles, répondait Canuel au commissaire. Ils savent oii cacher leurs armes. Ils n'en sont que plus redoutables.

Et pour faire croire qu'il était de bonne foi, il doublait le nombre des patrouilles, consignait les troupes dans leurs postes, sac au dos, fusils chargés, prêtes à marcher. Des alertes, des prises d'armes achevaient d'inquiéter la population, de l'irriter, en donnant à la ville, du reste fort paisible, l'aspect de la guerre civile. Le bourgeois, stupéfait, regardait défiler des régiments avec leurs vivres de campagne, des pièces d'artillerie avec caissons et fourgons.

Il n'y avait de complot que dans les rapports des agents du général Canuel. En attendant mieux, on faisait quelques arrestations, toujours suivies de condamnations rigoureuses.

L'affaire de Grenoble, qui avait valu au général Donadieu un grand cordon et le titre de vicomte, empêchait Canuel de dormir.

Ses deux principaux révélateurs étaient un gendarme nommé

Gauthié et une fille publique nommée Lallemant. Ils répandaient les bruits les plus absurdes et faisaient les récits les plus étranges. Tantôt ils annonçaient l'arrivée de Marie-Louise et de son fils, tantôt celle de Napoléon, échappé de Sainte-Hélène, à la tète de six régiments nègres. L'Empereur se trouvait à Tabago, selon les uns, aux États-Unis selon d'autres. Il devait débarquer en France dans quinze jours.

Autre histoire :

Napoléon avait gagné l'Egypte ; il y avait provoqué un mouvement en sa faveur. Les rois de Saxe, de Bavière et plusieurs princes d'Italie, étaient entrés dans la conspiration qui comptait, à Lyon et aux environs, plus de douze mille affiliés. Les agents provocateurs et révélateurs s'étaient procurés les noms des chefs, c'étaient les nommés : Favier, ancien armurier de la garde nationale active; Bize, logeur; Mistralet, ouvrier en soie et Gogniet, tambour^

Avec le temps, la liste s'allongea.

Cependant, ni le préfet ni le commissaire n'approuvaient cette prétendue découverte. Trop de fois déjà, sur des dénonciations à peu près semblables de la justice militaire, ils n'avaient trouvé rien de compromettant, c'est-à-dire ni conspirateurs ni armes, ils commençaient à se lasser.

Pour la troisième fois, Senneville, le commissaire, se livra aux recherches les plus sévères sans en obtenir aucun résultat. Bien mieux, plusieurs maisons qui lui étaient indiquées comme lieu de réunion des conjurés, étaient habitées par des royalistes connus et au-dessus de tout soupçon. Lui aussi commençait à se décourager de la besogne que Caiiuel et ses agents prétendaient lui tailler.

Ne pouvant plus rien obtenir des autorités civiles, Ganuel se fâcha et écrivit au ministre de la police pour se plaindre de leur inertie et de leur aveuglement.

Le préfet, interrogé par le ministre, lui répondit :

» Le premier fondement de cette prétendue conspiration tient aux révélations d'une femme sur laquelle me sont parvenus les plus mauvais renseignements. Culte femme paraît avoir de grands rapports avec un des vicaires de Saint-François, qui s'est mis à la tète d'un petit comité de police, d'où sont sorties, depuis l'hiver dernier, une foule de notes, prétendues révélées sous le sceau de la confession, et

qui, toutes soigneusement vérifiées, n'ont jamais conduit à aucun résultat. Un'missionnaire, nommé l'abbé Lenfantin, coniiu par son dévouement plus ardenfqu'éclairé, est membre de ce comité qui me paraît trop disposé à mêler les affaires de la religion avec celles de la politique. Quant au maréchal des logis Gauthié, employé directement par son colonel et par le général, pour parler et agir dans le sens d'un jacobin prononcé, il a pris l'initiative et provoqué lui-même des enrôlements, au lieu de se borner à rendre compte. Les hommes enrôlés, les projets dénoncés, les fusils, les canons n'avaient d'existence que dans l'imagination de ce gendarme. On a pourtant prononcé des condamnations, mais moins par justice que par égard pour ceux qui ont inventé la conspiration. »

En effet, l'absurdité de l'accusation n'avait pas arrêté les juges. Le procès fut instruit sérieusement, et sur sept individus traduits en police correctionnelle, trois furent acquittés et quatre condamnés à plusieurs années de prison.

Cependant Canuel et Maringonné ne cessaient de stimuler le zèle de leurs agents, et ceux-ci, pour marquer leur dévouement, leur adressaient chaque jour de nouveaux rapports alarmants, annonçant une prise d'armes, une émeute pour tel moment, dans tel endroit. On dénonçait des dépôts d'armes cachés dans un souterrain. La garnison était aussitôt mise sur pied, on doublait les postes, en un mot, on créait une agitation factice, capable de provoquer le danger que l'on semblait vouloir prévenir.

Faire naître le danger, c'était là tout l'espoir et le but de l'autorité militaire et de tous ceux qui avaient du zèle à placer des rentes sur 1 État.

Enfin, comme il s'épuisait en efforts impuissants, Canuel fit la connaissance d'un officier de la légion de l'Yonne, le capitaine Ledoux, qui se chargea de lui fournir son complot tout agencé.

Le moment était propice, on commençait ;i croii-e à une conspiration réelle dont le gouvernement ne parvenait point à découvrir le secret.

Les patriotes faisaient des vœux pour son succès, comme les ouvriers et les paysans, las de payer le pain 1 fr. 10 le kilogr., ils étaient prêts à seconder le mouvement qui tenterait de débarrasser la France d'un gouvernement odieux à tous les puiuls de vue.

Ledoux se mit en relatioi;, par l'infermôdiaire d'un agent de !.i police militaire, nommé Brunet', avec quelques anciens oliieiers i!o la ville et des environs, se dit délégué d'un comité appuyé sur m parti puissant et promit le concours d'une partie de la garnison.

Il se chargeait de diriger le mouvement dans l'intérieur de la vil!; . Un capitaine de dragons en demi-solde, M. Oudin, reçut de lui ';i. mission de soulever cinq communes situées au sud-ouest de Lyon; i i soldat retraité, chef d'un corps franc pendant les Cent-Jours, 1'. \ chargé de mettre en mouvement six communes au nord-oust de 1 1. ville. La cocarde tricolore était le signe de ralliement convenu; nu proclamerait Napoléon II, et la population pauvre de Lyon, co:;ir,- • celle de la campagne, aurait la promesse d'obtenir le pain à trois so; j la livre.

Le malheur rend crédule et l'on s'étonnerait autrement quf> Ir? dupes de Ledoux et de Brunet eussent pu compter sur la compl.o;;'> de la garnison. Elle était nombreuse et composée principnlenient ils royalistes. Un régiment suisse de la garde royale, deux légions d'infiniterie de ligne, d'un régiment de dragons, d^un régiment de chasseurs i cheval des Pyrénées, ayant pour colonel M. de Castelbajac, un dos juges de Mouton-Duvernet.

Enfin, la prise d'armes fut fixée au dimanche 8 juin, j(jur de la Fête-Dieu.

Le 8, au matin, le petit nombre des conjurés lyonnais qui devaient 96 ranger sous le commandement de Ledoux ou prendre ses ordres et se rendre au lied désigné par cet officier l'attendent vainement.

Chose étrange, la ville est calme; les points indiqués cunimo centres de réunion pour de nombreux complices, restent déserts; nulle part on apercevait le moindre symptôme d'agitation.

Deux des conjurés se rendent à la demeure du capitaine; on leur annonce qu'il est parti pour aller rejoindre sa femme à Charbonnières, petite commune voisine. Soupçonnant une trahison, ils vont se poster dans le faubourg de Vaise pour épier son retour. La journée entière se passe sans que Ledoux paraisse; enfin à l'entrée de la nuit, les deux officiers l'aperçoivent, le suivent et le voient entrer chez le général

1. Brunet, ancien facteur de la poste, plusieurs fois arrêté par la police muaicipule, ut lOujour> relâché sur les r^Llamatiuiis de I eidl-major de la Place,

Canuel, d'où il ne sort qu'à onze heures du soir. L'un d'eux s'avance alors et lui tire un coup de pistolet en pleine poitrine.' Le capitaine tombe mortellement blessé.

Ce coup de feu, tiré à onze heures du soir, fut le seul incident qui troubla la tranquillité de Lyon dans la journée du 8.

Les villages que le capitaine Oudin et Garlon devaient insurger ne gardèrent pas le même calme.

Ces villages, au nombre de onze, formaient deux groupes placés aux deux points les plus opposés de Lyon qui les séparait, et étaient éloignés l'un de l'autre d'environ six lieues. Le premier, celui dans la direction de Tarare, se composait des communes de Gharnay, Chasay, Anse, Amberieux, Cheny et Châtillon; le second, celui du sud-ouest, vers Givors, comprenait les communes de Saint-Genis- Laval, Frigny, Millery, Brignais et Saint-Andéal. Le 8 mai, dans l'après-midi, l'ordre de commencer le soulèvement fut apporté à Garlon et au capitaine Oudin, par un nommé Jacquet, qui remplissait, entre Ledoux et les conjurés de la campagne, le même rôle d'intermédiaire dont Brunet était chargé avec les insurgés de la ville.

Vers la fin du jour, le tocsin se fit entendre dans les onze communes, des rassemblements se formèrent, mais confusément et sans bruit.

A Gharnay, quelques hommes, réunis par Garlon, s'enfuirent devant deux ou trois gendarmes accourus de Tarare. A Saint-Genis-Laval, résidence du capitaine Oudin, la seule apparition de quatre gendarmes de Lyon, avant-garde d'un détachement de cavaliers, suffit pour dissiper l'attroupement qui s'y était formé. A Saint-Andéal, un certain nombre d'ouvriers chapeliers sortirent de la commune, firent environ deux cents pas, s'arrêtèrent longtemps au milieu d'un champ, sans dessein fixe, et se dispersèrent en apercevant au loin quelques gardes nationaux d'un village voisin, qui se dirigeaient vers eux. Dans sept autres communes, le mouvement se borna à la réunion tumultueuse de quelques habitants attirés par le bruit, l'exemple ou la curiosité, ne sortirent point de leurs villages et se séparèrent d'eux-mêmes sans avoir fait autre chose que de dire des injures à leur curé, méconnaître l'autorité des gardes-champêtres et poussé des cris de Vive /.'Empereur!

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