DÉNOUEMENT
Le comte d'Ambaret, en tète à tête presque continuel aved'inconnu chargé de le garder, renouvela ses offres d'argent qu'il enfla du double. Il les entoura de la peinture de tous les plaisirs que donne la fortune : les beaux appartements, la bonne table, les femmes de plaisirs, les voyages...
L'autre, cette fois, le laissa dire comme s'il eut voulu se laisser séduire, et pendant quelque temps d'Ambaret put le croire.
La parole chaude et colorée du comte chatouillait son imagination comme une caresse. Il semblait prendre plaisir à cette description d'une vie puissante qui lui était fermée par la médiocrité de sa condition.
Quand il avait vécu une journée dans l'Isère il avait vécu toute sa vie, car toutes ses journées se répétaient uniformes et monotones; à quoi lui servirait d'arriver à un âge avancé? Avec la fortune, chaque jour il pourrait Aarier la scène de sa vie, connaître des plaisirs nouveaux, savourer en vingt-quatre heures plus de sensations et de sentiments délicieux, qu'en vingt-quatre ans dans son village du Dauphiné.
Londres, Amsterdam, Paris, Vienne, Rome, Naplcs lui réservaient mille surprises. S'il voulait, ils partageraient ensemble, il se ferait son guide. Il avait vécu à l'étranger plus longtemps qu'en France.
Tandis qu'il parlait, il s'inquiétait de l'effet produit sur ,«"^n gardien et interrompait son discours d'interrogations : — Eh bi^T., qu'en ditesvous?. . N'avez-vous jamais désiré cela?. . . Ne serait-ce pas charmant?... Dites?... Ne m'entendez-vous pas?. .. Mais répondez-moi donc?
Rarement il lui répondait ou bien c'était froidement, en peu de mots et sans signification précise : — C'est possible... Je ne sais pas...
11 fallut qu'il le pressât de répondre d'une façon positive, alors le gardien lui répondit :
— Je suis père de famille, mes enfants sont déjà grands, ils ne m'approuveraient pas. Ils se sépareraient de moi. J'aurais à rougir devant eux d'une fortune mal acquise. Je reste dans ma pauvreté.
La réponse était écrasante pour le père de Clément; il n'insista plus.
Le jour so leva.
Ceux qui ont vécu dans les bois sauront ce que je veux dire. Tout le monde de l'herbe et de la fuuillce donna sa note, son cri, son chant!. .
Ceux qui ont vécu il y a trente ans se souviendront de ces charmants réveils d'oiseaux, alors que la stupide manie de destruction qui dépeupla aujourd'hui les campagnes et le ciel, no s'attaquait enooro qu'aux bêtes de chasse.
L'insecte vengera l'oisoaul
Tous ces menus bruits de la forêt, à son réveil, sont d'une joie communicative. 11 semble que du chêne à la charmille on se félicite d'avoir échappé aux ombres de la nuit. La lumière est une promesse, un réconfort.
D'Ambaret ne comptait pas sur l'acquittement d'Honorat et ne fondait pas grand espoir sur l'habileté de Quinson. Il se vit complètement à la merci du tribunal de francs-juges qui, le soir ou pendant la nuit prochaine, viendraient pour lui signifier son arrêt.
« Peut-être voudront-ils se montrer généreux? se dit-il. Ces francs-juges ne sont pas des sauvages; je leur offrirai des réparations en argent, qui rendront ma mort inutile. Ces pensées le soulagèrent.
II accepta le pain bis et le lard dont se composait le déjeuner, puis s'entretint avec son gardien de choses indifférentes, ou tout au moins étrangères à sa situation; et les heures s'écoulèrent moins pesantes. Il aurait voulu savoir si l'association des Hommes libres était nombreuse, si d'autres provinces en possédaient de semblables, si la Société du Dauphiné était ancienne; mais ces questions restèrent sans réponse.
Lorsque l'ombre descendit sous les chênes dont les faîtes seuls furent encore en pleine lumière, le gardien proposa un second repas exactement semblable au premier.
D'Ambaret fit à sa mauvaise fortune bon visage et accepta. Mais la conversation tomba, à l'inquiétude succéda l'anxiété. Ces hommes, qui sacrifient si facilement la vie des autres, ces égoïstes des intrigues criminelles de la politique comme le comte d'Ambaret, pourront exposer leurs jours par cupidité, orgueil ou vanité, ils tiendront bravement une épée dans un duel, un sabre ou un fusil dans une bataille, mais ils n'auront pas le courage d'envisager froidement la mort; ils trembleront devant elle. Les hommes de plaisir manquent de courage moral.
D'Ambaret se plaignit du froid. Il est possible que la fraîcheur du Eoir lui fut sensible, mais certaine pensée lui donnait le frisson.
Enfin la nuit était venue et les étoiles éclairaient de leur pâle lueur la petite clairière que l'on sait; des pas timides comme ceux des fauves curieux qui viennent rôder autour d'un campement, un froufrou de feuillages annonça Tan'ivéc des Ilonimes libres.
Il envoya rouler l'ofllcior prussien à six pas.
Liv. 2''6. — Favari> frères. <>dltcur-i.
— Voici mes amis, dit le gardien en se levant de la pierre qui lui servait de siège, vous allez quitter cette grotte et reprendre la place que vous occupiez hier soir.
Il détacha les chaînes du captif qui, sans mot dire, le suivit dans la clairière.
Là, il l'attacha de nouveau au tronc de l'arbre mort.
Les juges s'entretinrent à voix basse, pendant quelques instants, df rrière le rideau de buissons qui assurait leur incognito.
Enfin, le chef ou président prit la parole et s'adressa au captif :
— Comte d'Ambaret, lui dit-il, hier, un des nôtres a porté votre lettre et vos papiers de banque à votre intendant, M. Quinson; il a ensuite surveillé celui-ci et s'est ainsi assuré qu'il s'est rendu deux fois chez le geôlier pour y négocier la mise en liberté de Lagingeole et d'Honorat.
Celait pendant le temps que ce malheureux subissait un simulacre de jugement de la part de criminels qui, un jour, viendront nous rendre compte de leurs verdicts. La défense, bien qu'elle ne fût pas libre, put cependant articuler énergiquement contre vous les accusations de trahison, de meurtre, de délation calomnieuse. La fille adoptive du prévenu a fait entendre au public ce que nous savons tous; mais ni l'éloquence de la raison, ni celle du cœur n'ont pu arracher à la mort votre innocente victime. Honorât a été condamné à la peine capitale et la peine a dû être exécutée dans les vingt-quatre heures.
Comme elle venait d'être prononcée, notre envoyé a rencontré M. Quinson, qui sortait de chez le geôlier Denis. Il lui a demandé quel était le résultat de ses démarches, et votre intendant lui a répondu qu'il n'avait rien obtenu et devait s'estimer très heureux de n'avoir pas été rossé et dénoncé à la police pour tentative de corruption d'un fonctionnaire de l'Elat.
Ce matin, l'arrêt de la Cour martiale a été exécuté au milieu d'une foule véritablement consternée.
Comte d'Ambaret, la justice bannie de France s'est réfugiée dans cette forêt, préparez-vous à subir son arrêt qui vous condamne à la peine de mort.
Le comte répondit :
— Si vous n'êtes pas des assassins, si vous êtes des juges, vous devez entendre ma défense.
— Nous vous accordons un quart d'heure pour votre défense; parlez.
« Je n'ai pas le temps de réfuter les calomnies inventées de longue date contre moi, non plus que celles qui me font le délateur de Lagingeole et d'Honorat ; mais je vous ferai observer qu'en mettant ma liberté au prix de celle d'Honorat et de Lagingeole vous avez établi une sorte de marché.
<( J'ai fait ce que j'ai pu, vous le savez, pour acheter le geôlier -seul moyen pratique de sauver les détenus — mon intendant et moi nous avons fait ce que nous avons pu; si nous n'avons pas réussi, dois-je payer des crimes imaginaires ? Il n'était plus question d'eux, et la bonne volonté du geôlier eut suffi à vos yeux à les effacer; dois-je payer mon insuccès de ma vie?
« Un tel arrêt vous ôterait le droit de parler de justice.
" Encore une fois, ce ne sont pas mes prétendus crimes que vous punissez, mais mon insuccès, ma mauvaise chance.
'( Autre considération :
i A quoi le meurtre que vous méditez vous servira-t-il?
« Ecoutez-moi : Rendez-moi ma liberté et j'assure, par des rentes, une existence he ;reuse aux époux Lagingeole et je dote richement la OUe adoptivu d'Honorat. Vous feriez ainsi des heureux, et vous vous .'•pnrgneriez un crime.
' Je pense que vous ne craignez pas que je vous dénonce? V'oo secrets sont trop bien gardés — j"ai dit. >>
Un profond silence succéda à ces paroles.
Elles méritaient d'être discutées, et elles le furent peu après.
Mais la réponse des Hommes libres fut acerbe et d'une logiquo inflexible :
' Ce que vous dites de votre insuccès serait vrai s'il ne se rapportait qu'à votre dernière tentative; mais pourquoi avez-vous attendu à la dernière heure pour agir? Là est votre faute. C'est de n'avoir pas agi que vous êtes coupable, et non d'avoir échoué.
« Quant à vos propositions de prétendues réparations, elles aussi arrivent trop tard. La dot d'Adèle ne ressuscitera pa? Honorât; Lagingeole, épuisé par la prison, ne jouira pas de vos donations. Vos arguments ne changent rien aux faits accoi:;()!i3.
« Nous maintenons notre arrêt, et voulons qu'il soit exécuté sur-lecharap. »
A peine ce verdict était-il prononcé que quatre hommes apparurent dans l'étroite clairière. Deux d'entre eux portaient des torches dont les flammes projetèrent sur le condamné des lueurs sinistres. Un autre tenait une échelle, un quatrième une corde à nœud coulant.
— Monsieur, levez-vous, dit ce dernier à d'Ambaret. Montez sur ce banc.
Celui-ci obéit et leur dit avec colère :
— Vous n'êtes que des assassins.
— Dieu nous jugera tous, répondit l'homme à la corde.
Il lui passa au cou l'anneau du nœud coulant, tandis que son compagnon fixait, à une branche de l'arbre mort, l'extrémité de la corde. Le premier renversa le banc et le condamné se trouva pendu.
Les quatre hommes se retirèrent.
Un grand quart d'heure se passa dans un silence et un recueillement religieux. Lorsqu'ils pensèrent que le comte était bien mort, ils lui attachèrent sur la poitrine un écriteau sur lequel on aurait pu lire :