LA LETTRE A QUINSON
Dès que le jour se leva, un homme libre, masqué, vint lui débarrasser les mains de ses liens et lui remettre tout ce qui est indispensable pour écrire.
— Je vais, dit le comte, écrire' à mon intendant qui était encore à l'hôtel à Grenoble lorsque vous m'avez enlevé. Je le chargerai de voir le geôlier de la prison. Je lui ouvre en même temps un crédit do cinquante mille francs chez mon banquier, à Grenoble.
, -^ Très bien, un exprès à cheyal partira aussitôt pour porter votro lettre, il sera de retour demain soir, au plus lard. Je vous laisse.
M. d'Ambaret éorivit :
« Mon Cher Qiiinson, « Je suis fait prisonnier par des individus qui, depuis longtemps,
me menaçaient de me faire un mauvais parti, si par un moyen quelconque je ne faisais rendre la liberté à Lagingeole et à Honorât.
« Serez-vous assez habile et assez dévoué pour acheter le geôlier ou quelques-uns dos siens, afin de faire évader les deux détenus? Il y va de ma vie, si vous ne réussissez pas. Je suis un homme mort. Je vous ouvre un crédit de cent mille francs; cinquante pour vous et cinquante pour le geôlier. Cette somme que je vous avance n'est qu'un faible acompte sur la récompense que je vous destine.
« Détruisez cette lettre après l'avoir lue; ne la communiquez à personne, mon fils excepté, s'il se trouve près de vous. Je serai exécuté demain soir si la réponse n'est pas favorable; ne perdez donc pas une minute.
« Votre ami dévoué,
« Comte d'Ambaret. »
Cette lettrp, écrite à la hâte et d'une main engourdie par le froidj, peignait toutes les angoisses du comte.
Il ajoutait :
« Si l'on vous demande une somme supérieure à celle que j'ai dit, donnez-la, une perte d'argent est peu de chose en pareille situation. «
Il n'essayait même pas de cachera ses ennemis la terreur qu'il éprouvait.
En remettant cette lettre n l'inconnu qui l'attendait :
— Le délai que vous m'accordez, dit-il, est bien insufUsant pour favoriser une double évasion.
— Le succès d'une entreprise mystérieuse, lui répondit-on, est presque toujours dans la rapidité de sou exécution.
— Et que prétendez-vous faire de moi jusqu'à demain soir? demanda-t-il.
— Nous vous garderons prisonnier.
— Dans ce bois?
— Oui; vous allez voir.
Aprf's s'être retiré un instant pour y conférer dcrrirre ce qu'il eût pu appeler la coulisse verte, l'inconnu revint avec un de ses compagnons, et, soulevant chacun le captif on le prenant sous les bras, ils l'aidèrent à marcher et le conduisirent près des rochers dont nous avons parlé.
1700 LES QUATRE SERGENTS DE Lk ROCHELLE
Ces rochers recelaient une grotte large et profonde où r.on pénétrait par une étroite ouverture masquée de broussailles.
Cette grotte avait été transformée en cachot. Le captif y était enchaîné à un anneau scellé dans la paroi rocheuse. Une pierre servait de siège, une botte de fougères servait de lit. Dans un coin était un coffre dans lequel on mettait des provisions de bouche, ordinairement du lard, du fromage et du pain. Quant à la vaisselle, elle consistait en une écuelle, un couteau à bout rond et une timbale.
La captivité des accusés était de courte durée et ne dépassait guère deux jours, et le contraire eiît été impossible, puisqu'il fallait lui donner un gardien.
Ordinairement, le jugement et son exécution ne demandaient qu'une nuit.
Leurs procédés étaient ceux des brigands, ce qui, au lieu de les compromettre, aidait à égarer l'opinion sur les accidents de chasse ou de voyage.
Lorsque le comte d'Ambaret, enchaîné dans cette grotte, s'y trouva seul avec un des hommes masqués et qu'il jugea que les autres avaient repris le chemin de leurs villages, il essaya de lier conversation.
— Vous voilà seul, monsieur, dit-il, et si je parvenais à briser ma chaîne, qu'arriverait-il?
— Je vous tuerais, répondit sèchement l'inconnu.
— Vous avez donc un bien grand intérêt à ma mort?
— Tout le monde a intérêt à ce que justice se fasse, et la Providence elle-même, puisque généralement on lui attribue l'honneur des châtiments mystérieux.
— En somme, les juges sont payés, les geôliers, les gendarmes sont payés; vous ne l'êtes pas.
— Je le suis par la satisfaction morale que j'éprouve.
— Cela n'arrondit pas beaucoup votre bourse.
— Ce n'est pas ce que je cherche.
— Cependant vous êtes homme, et tout homme cherche, dans la fortune, la source la plus certaine du bonheur.
L'homme masqué garda le silence.
D'Ambaret reprit :
— Si, au lieu d'une simple satisfaction morale, vous rencontriez
une jolie fortune, vous seriez assez intelligent pour sacrifier la première à la seconde.
— Je vois où vous voulez en venir; n'insistez point; c'est inutile.
— Cependant...
— Assez, vous dis-je.
— Deux cent mille francs.
— C'est m'insulter de parler de la sorte, et si vous continuez, jo vous bâillonne.
— N'en parlons plus, répondit le captif, tout d'abord confondu d'une semblable probité, mais bientôt se disant que son gardien craignait sans doute de jouer sa vie.
11 n'avait rien autre chose à lui dire, il donna un nouveau cours à ses pensées, en se demandant ce qu'allait faire le brave Quinson.
l'arrêt des hommes libres
Quinson trouva la leilre sur la table ; il la parcourut avec une avide curiosité; mais, presqu'aussitôt un frisson d'horreur le parcourut de la nuque à la chute des reins.
Sans doute, il était attaché à d'Ambaret, à sa paisible sinécure de Fresnoy ; sans doute, son bon cœur était fort ému du danger qu'il courail, mais ce qu'il lui demandait était au-dessus de ses moyens et de ses forces.
L'intrigue la plus nuire, la plus criminelle... Tenter de corrompre un employé de l'Etat !... Faire évader de prison deux coupables !
Lutter contre des brigands, se jeter à l'eau pour son maître, lui sacrifier une partie de ses économies pour le sauver, le soigner pendant une longue maladie, tous ces actes de dévouement, il en eût été capable, mais aller affronlor la justice dans son antre... commettre un crime... il avait le droit de le refuser.
11 relut plusieurs fois la lettre, s'arrêtant sur ces passages :
(( Il y va de ma vie ; si vous no réussissez pas, je suis un homme mort. »
<> Je serai exécuté demain soir si la réponse n'est pas favorable. »
« Il y va de sa vie, se disait Quinson; mais il y va de mon honneur et de ma liberté. 11 ne parle que d'argent; ce mot, pour lui, est magique, il ne croit pas qu'on peut lui résister.
Enfin, irai-jc, n'irai-je pas? Je n'ai jamais vu ce geôlier. Quel homme est-ce?
Je pourrais toujours tâter le terrain. Au moins, si je ne réussis pas, ce qui est probable, j'aurai du moins l'honneur de l'avoir entrepris...
Sur ces sages réflexions, maître Quinson se rendit à la conciergerie de la prison.
Le malheureux tremblait de tous ses membres et l'aspect du geôlier ne le rassura pas; le père Denis avait la physionomie de son emploi : un corps large et trapu, un visage du type bouledogue, des mains comme des battoirs.
— Vous êtes monsieur Denis? demanda Quinson d'une voix douce.
— Oui, répondit le geôlier; je suis Denis, le père Denis; que lui voulez-vous ?
— Je désire parler à un détenu.
— Ça ne me regarde pas.
— Alors...
• — Adressez-vous au greffe ; on vous dira la marche à suivre. Et, là-dessus, il tourna les talons.
— Pardon, fit Quinson... j'entrevois beaucoup de formalités inutiles.
— Comment! inutiles? fit Denis avec humeur.
— Je veux dire pour moi. Je n'ai qu'une simple communication à faire.
— Nous n'aimons pas les communications.
— Un mot à dire, si vous le voulez bien.
— Ce n'est pas de mon ressort. Savez-vous écrire?
— Oui, monsieur. Je suis écrivain... ou, mieux, employé ; je suis...
— Je ne vous demande pas ce que vous faites, entendez-moi bien ; cela ne me regarde pas; mais, puisque vous savez écrire, écrivez une lettre; elle sera remise à M. le directeur, qui la lira et jugera si elle peut être remise.
— Écoutez-moi, monsieur; accorduz-moi seulement un instant., supplia Quinson.
— Mais j'ai mes alïiiires, moi!... je vous ai indiqué la marche à suivre; pour le reste, débrouillez-vous. S'il fallait que j'écoute ainsi tout le monde qui vient ici, mais ma journée n'y suffirait pas; l'un, ce serait une chose; l'autre, une autre, ce serait à vous faire tourner la têio.
— Permettez; dans ma démarche il y a de grands intérêts en jeu; un grand seigneur, un gentilhomme de vieille roche, immensô ment riche, est avec moi dans l'affaire.
— Quelle affaire?
— Je vais vous le dire. Ce gentilhomme.
— Où est-il? fit brusquement Denis.
Quinson, interloqué, resta un instant la bouche et les yeux grands ouverts, faisant : ah ! ah ! ne sachant que répondre.
Le geôlier le considéra avec une ironie dédaigneuse, en répétant :
— Où est-il ? Vous n'en savez rien, à ce qu'il paraît. Si vous croyez m'en imposer avec votre histoire de M. de la Roche, je vous prierai de vous adresser à d'autres. Vous me paraissez pas mal intrigant; mais passez donc votre chemin, je vous prie, et laissez-moi tranquille.
« Bonjour, môssieu !
Le geôlier s'éloigna.
Quinson, déconcerté, découragé, sortit de la conciergerie.
11 était neuf heures du matin.
Il rentra à son hôtel et se jeta sur son l't.
Il tremblait comme un fiévreux.
Il se fit monter une tasse de consommé et un verre de madère, et parvint ainsi à recouvrer ses esprits et à ranimer un reste de courage.
(( Je ne suis pas vaincu, se disait-il; je retournerai à la charge, et, celle fois, je serai plus heureux. Je connais maintenant le bonhomme. C'est une brute. Je m'y suis mal pris et j'étais trop timide. Avec un pareil homme, il n'y a pas à se gêner.
« C'est aujourd'hui que l'on juge ce pauvre diable d'IIonorat. Après midi, il sera mieux disposé; j'irai le trouver et je lui offrirai uno demi-lasse ou une bouteille, et, au cale, nous causerons, .\lors, sîinj barguigner, je lui propose les billets de mille.
'I S'il ne peut pas en faire évader doux, il en fera évader un ; co sera toujours ça; les brigands s'en conlenloronl. »
Après avoir copieusement déjeuné, ce qui, dans do cerlfiines iimilos.
augmente toujours notre aplomb, M. Quinson se dirigea de nouveau vers la prison.
Justement, Denis, sur sa porte, allumait sa pipe de digestion.
A la vue de Quinson, il fronça ses épais sourcils, lança vers le ciel une énorme bouffée de fumée et tourna le dos.
Il allait lui échapper ; mais Quinson paya d'audace et lui mit la main sur l'épaule.
Denis se retourna, étonné
— J'avais un mot à vous dire, fit Quinson, et, pour cela, je vous proposerai d'accepter le café... là, en face.
— Mais vous ne savez donc pas que c'est contraire au règlement?
— Baste ! une fois n'est pas coutume.
— 11 règne chez moi une discipline militaire.
— Ne vous fâchez pas, je vous prie; je l'ignorais.
— Et les gens du café me vendraient... je ne suis pas aimé... Mais un bon chien de garde doit èLrc craint et ne pas se laisser passer la main sur la tête parle premier venu.
— Sans doute ; mais vous n'êtes pas un chien.
— Je ne suis pas plus qu'un chien ; je suis un chien !... je suis un esclave, un malheureu.x esclave, monsieur !
— Je le déplore, mon cher monsieur. Si vous êtes concierge, moi, je suis employé ; je regrette souvent la liberté. Mais pourquoi végéter dans cette position?
— Parce que je ne puis trouver mieux.
— Jamais l'occasion de faire fortune ne s'est ouverte à vous ?
— Non... Pas de chance!...
— Et si elle s'offrait, sauriez-vous la saisir?
— Je le crois.
— Mais s'il fallait braver un danger?
— Je suis aussi brave que personne, mon cher monsieur; j'ai été militaire, et, sous l'Usurpateur, j'ai fait mes preuves. Je devrais être aujourd'hui général.
— Eh bien I j'ai une fortune à vous proposer, fit Quinson en le regardant dans les yeu.x.
Le geôlier le fixa, lui aussi; et, après un silence :
— Vous m'étonnez^ répondit-il; et même je vous dirai franche-
Li s OUATRE bERGENTS DE LA ROCHELLE
Lod balles le coacbèrent bot le sol.
Liv. 211. — Faïard frères, éditeur;.
ment que, si vous n'êtes pas fou, vous m'inspirez peu de confiance. Mais, voyons, quelle fortune me proposez-vous?
— Cinquante mille francs, argent comptant. Cela vous contenterait-il?
— Mille-z'yeux ! Mais vous ne m'avez pas encore dit pourquoi et ce qu'il faut faire.
— Il faudrait renoncer à votre place.
— Oh! parbleu! le sacrifice ne serait pas grand; mais pourquoi?
Quinson fit appel atout son courage.
Comment cet homme, courtaud de corps et d'esprit, allait-il prendre ia chose?...
Il avait peut-être eu tort de n'offrir que cinquante mille francs; il ne fallait pas seulement étonner l'homme, mais l'éblouir, afin d'en avoir ensuite raison.
Cent réflexions, aussi rapides que l'éclair, traversèrent alors sou cerveau.
Il reprit :
— Ce n'est pas en mon nom que j'agis; je ne suis, je vous l'ai déjà dit, qu'un pauvre intendant, mais au nom d'un seigneur très riche ; ne me regardez donc que comme son porlc-parole, son commissionnaire...
— Gomment s'appcUe-t-il?
— Le comte d'Ambaret, le propriétaire de Fresnoy.
— Ah!
— Et si la proposition qu'il m'a chargé de vous faire vous déplaisait, ne m'en voulez pas; je n'en suis pas l'auteur.
— C'est bon ; dites toujours.
~- M. le comte d'Ambaret vous offre cinquante mille francs comptant et des gratifications pour faire évader les prévenus Honorât et Lagingeole.
La physionomie du geôlier s'assombrit rapidement.
— Est-ce qu'il se f. .. de moi? répondit-il. Pour qui donc prendil le père Denis, pour croire qu'il va lui brocanter ses détenus? Il y en a qui, avec de l'argent, ne doutent de rien!
« Mais il a sagement agi de ne pas m'avoir fait lui-même sa pro-
position, il aurait été mal reçu! Je l'aurais traité comme il le mérite, tout comte qu'il est.
— N'en parlons plus, dit piteusement Quinson; je le regrette et je vous prie d'accepter mes excuses. Si M. le comte d'Ambaret s'est décidé à une démarche aussi grave, ce n'est pas à la légère; on l'accuse partout d'avoir fait arrêter et de faire condamner deux individus qui sont ses ennemis déclarés, mais à qui il n'a rien fait; il sait que ces deux individus sont innocents et il souffre à la pensée qu'on lui imputera leur condamnation.
— Ah ! tant pis ! fit Denis; ce n'est pas mon affaire; ceci ne mo regarde pas.
— Du moins, gardez-nous le secret.
— Je n'ai jamais dénoncé personne.
Le geôlier rentra dans les profondeurs de sa conciergerie et Quinson se retira, converti à l'incorruptibilité, qu'il croyait morte avec l'incorruptible Robespierre.
Pendant ce temps, on jugeait Honorât. Quinson se dirigea vers lo Palais de Justice. Il y avait, comme toujours, une grande foule aux abords de l'édifice.
Il s'informa; on lui dit que l'on en était aux plaidoiries; que ça serait bientôt fini.
Jl prit le parti d'attendre le résultat, mais sans espoir et en proîo aux réflexions les plus tristes.
Enfin, plusieurs centaines de privilégiés, admis à assister à Tiiudience de la Cour martiale, sortirent du Palais et l'on apprit la Irislo nouvelle : Honorât était condamné à mort.
Aussitôt Quinson sentit deux mains vigoureuses s'appuyer par derrière lui sur ses épaules et on lui dit à l'oreille :
— Ne bougez pas, ne cherchez pas à me voir. Répondez-moi seulement par oui ou non.
« Avez-vous obéi à votre maître?
— Oui, répondit Quinson.
— Et qu'avez-vous obtenu?
— lîinn.
Les doux mains se levèrent sans qu'il osât se retourner.
Le commissaire qui, on s'en souvient, s'élait rendu clicz Adèlo
Honorât pour retrouver Clément avait fait buisson creux, comme ou dit en terme de chasse.
Le jeune d'Ambaret était sorti; son amie ne voulut pas laisser croire à sa mort ou à quelque autre catastrophe et dit qu'elle l'avait vu le jour même.
— S'il avait désobéi à son père, ajouta-t-elle, et s'il était revenu à Grenoble au lieu de continuer sa route vers Paris, c'est qu'il désirait, avant tout, connaître le dénouement de l'affaire Honorât. Il espérait obtenir le pardon de cette désobéissance en considération de ses bons sentiments.
— Dites à M. Clément d'Ambaret, avait conclu le commissaire, de rejoindre au plus vite M. Quinson, qui, très inquiet, l'attend à l'hùtel.
« Et vous, jeune fille, tâchez donc de mieux vous conduire à l'avenir. »
Adèle avait, le lendemain, été entendue par la Cour martiale. Sa déposition fut une plaidoirie, et, plus d'une fois, le président la menaça de lui ôter la parole.
— Si nous sommes ici, dit-elle, c'est que M. d'Ambaret nous a chassés; sans cela on n'aurait jamais accusé M. Honorât, mon père adoptif, d'avoir servi sous Bonaparte. Et pourquoi M. d'Ambaret nous a-t-il chassés? parce qu'il a appris que mon père Honorât avait fait partie de la garnison dont M. d'Ambaret avait préparé le massacre et où mon père avait péri.
« La justice peut-elle poursuivre la vengeance de M. d'Ambaret et cacher dans les prisons ceux qui ont été témoins du crime de M. le comte?
« M. d'Ambaret a fait assassiner mon premier père; la justice vat-elle m'enlever le second ?
— C'est faux, interrompit le président avec énergie. Cette histoire de trahison est une abominable calomnie.
— De quoi accuse-t-on le père Honorât, reprenait Adèle; d'être bonapartiste : jamais je ne l'ai entendu parler de politique; jamais je ne l'ai vu s'entretenir mystérieusement avec un étranger ou un individu quelconque.
Mais ni ses bonnes raisons, ni les paroles du cœur, ni ses
L!:S QUATRE SERGENTS DE LA ROC!!::!.!.!': nO'J
larmes ne pouvaient prcvalûir contre la manie sanguinaire de ses juges.
Honorât, bonapartiste avéré, accusait les royalistes d'avoir trahi et fait massacrer des Français.
lïien que la mort n'était capable De punir ce forfait.
Après la lecture du verdicf. quelques femmes eurent la charité courageuse de donner le bras à Adèle pour rentrer au logis. Elles lui dirent tout ce qu'elles savaient pour endormir sa souffrance. Ses ge- . noux se dérobaient par moments; sa poitrine contractée ne pouvait plus ravoir son souffle, et une vive douleur lui saisissait la nuque. L'idée que l'on allait tuer son second père était plus forte qu'elle. L'infortunée avait espéré.
La propriétaire de la maison lui apporta de la soupe, dont elle mangea quelques cuillerées; et, comme la nuit tombait, une ombre glissa dans le jardin, un doigt timide frappa à la porte et Clément entra.
Il s'agenouilla près d'elle, et, lui prenant la main doucement, il lui dit :
— Aimerez-vous toujours le fils de l'homme qui vous a fait tant de mal ?
Pour toute réponse, de la main qui restait libre, elle lui releva le front et l'embrassa.
Ils pleurèrent ensemble un instant; puis, Clément dit :
— Maintenant, nous n'avons plus de père; nous ne nous quitterons plus.
Il se retira de bonne heure; et le lendemain, à sept heures du matin, il revint avec une voiture fermée. 11 alla lu chercher; elle l'attendait avec une femme qui lui avait prêté son châle noir et cousu des rubans noirs dans son bonnet.
Ils montèrent tous trois dans la voiture qui devait les conduire au lieu de l'exécution, sur la place déjà arrosée du sanir des quatorze victimes dont nous avons plusieurs fois parlé et qui devait, un peu plus tard, servir au supplice de Paul Didier.
17 iO LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE
Le trajet se fit lentement et en silence.
Comme ils approchaient du lieu fatal, une cloche tinta.
Tout semblait dormir encore. Ceux qui n'allaient pas assister à la mort du vieux brave restaient chez eux.
De petits groupes, vêtus de noir, se détachaient de ci de là et marchaient vite.
La cloche parlait toujours.
C'était pour huit heures.
Bientôt on vit plus de monde, puis deux haies formées oii le cortège se présenta.
Clément s'était penché à la portière; il vit le cortège et ne dit rien.
Enfin, la voiture s'arrêta.
— C'est ici, dit-il.
Les deux femmes descendirent après lui. Adèle était plus blanche qu'un lis. Il la soutint en l'emmenant à un endroit oii elle put le voir encore une fois.
Elle le vit tout à coup à deux pas d'elle, jeta un cri et perdit connaissance. Leurs regards s'étaient rencontrés.
Il fit un mouvement pour se porter vers elle, mais il était entre deux gendarmes, qui l'entraînèrent en avant.
Au bout de quelques pas, il se trouva placé.
Ainsi que tous ses prédécesseurs sous le peloton d'exécution, le vieux soldat d'Egypte refusa qu'on lui bandât les yeux, et, de sa main droite, indiqua son cœur.
Les balles le couchèrent sur le sol.
Clément avait payé les pompes funèbres. Il n'eut pas à se déranger; il put transporter dans la voiture la jeune fille encore évanouie et la reconduire chez elle, en réservant la visite au cimetière.
La présence et la conduite de Clément furent beaucoup remarquées et commentées. Généralement on trouva qu'il s'affichait, tandis que la réserve de son père fut approuvée.
C'était Quinson qui avait été chargé, par son jeune maître, des soins de la mise en bière et de la sépulture.
L'intendant s'était bien promis d'instruire Clément de ce qu'il savait de l'enlèvement du comte et du complot ourdi contre lui; mais le moment de l'e.xécution eût été mal choisi pour une communicution
semblable; et, d'ailleurs, il conservait encore l'espoir qu'il échapperait aux poignards des br'ujands qui s'étaient chargés de venger Lagingeole et Honorât.
11 revit le jeune d'Ambaret dans la soirée; mais ce dernier lui p:irut si affecté qu'il n'osa encore entamer avec lui une longue conversation.
— Je pars ce soir pour Fresnoy, lui dit-il; venez m'y rejoindre demain sans faute. Si, avant votre départ, vous revoyez Sulpice, emmenez-le avec vous. J'ai absolument besoin de lui; je suis habitué à son service.
— Mais je suis prêt, si vous le voulez, à vous accompagner dès co coir, monsieur.
— Je ne vous ai pas invité parce que j'ai avec moi M"° Honorât... cependant, si vous le désiriez?..
— Non, monsieur; non, merci; je pourrais gêner cette demoiselle, pour qui je suis un étranger.
— Elle est malade ; sa syncope a été très prolongée, puis suivie d'une crise nerveuse.
Le médecin craignait pour sa raison. Que cela déplaise à mon père ou non, je veux garder près de moi cette infortunée et lui faire donner les soins dont elle a besoin.
— C'est d'un bon cœur, monsieur. N'êtes-vous pas inquiet do M. le comte?
— Non, pas du tout. Son absence s'explique; il a d'abord clierchô après moi, puis a voulu se dispenser de l'audience d'hier, oîi il a été on butte aux accusations les plus graves et les plus déplorables, et il attend, je ne sais oîi, que l'orage soit passé. Depuis un mois, nus rapports mutuels sont bien changés. Autrefois, avec lui, mon premier devoir était l'obéissance passive ; aujourd'hui, cette obéissance est riisonnéc.
— Je n'ai point de conseil à vous donner, mon jeune monsieur P/pundit M. Quinson.
— Pour le moment, ils ne seraient pas utiles. A demain. Ils se séparèrc'ji!.
Ar.ISTlDE
Dans les villes comme Grenoble, les rencontres entre personnes (le connaissance sont aisées.
Au moment où Clément faisait atteler, il aperçut Aristide et fut au devant de lui.
Après l'exécutioii d'Honorat, les juges n'avaient pas eu l'affreux courage de le condamner pour des crimes imaginaires.
Il était enchanté de rencontrer le sympathique seigneur de Fresnoy pour avoir des nouvelles de sa patronne et de la malheureuse fille du supplicié.
Clément l'eut bientôt mis au courant, sans toutefois pouvoir lui dire où se trouvait la ménagerie.
-- Je vous emmène avec moi à Fresnoy, ajouta-t-il, en attendant le retour de Sulpice.
— Mais votre père? fit Aristide. Il va me flanquer à la porte.
— Je vous prends provisoirement à mon service. Quant à mon père, il n'est pas au château, non plus qu'à Grenoble; depuis plusieurs )Ours on ne sait pas où il est.
— Ah! fit Aristide avec surprise.
Et son absence ne vous inquiète pas?
— Non.
— Vous en connaissez la raison?
— Mais cela me paraît bien simple.
Ces procès ennuyaient fort mon père, à qui on les imputait, et pour se dérobera cet ennui, il s'est mis en voyage. Il n'est pâs irès endurant.
Il vous l'a dit, demanda Aristide avec instance, qu'il partait en voyage?
— Moi, je le suppose; voilà très longtemps que je n'ai vu mon
A cotte lecture, il changea de visage.
Liv. 21;. — Fayard frcrcs. cditcurj.
père, depuis le jour où il m'a embarqué pour Paris avec son intendant Quinson.
— Et M. Quinson, qu'en pense-t-il?
— Mon père ne lui a rien dit, mais je crois qu'il attribue la disparition à quelque événement romanesque.
— Ecoutez donc, il n'a peut-être pas tort, monsieur d'Ambaret, fît Aristide d'un air sérieux.
— Comment cela?
— J'ai des raisons pour être de son avis.
— Ah! voyons, dites. Mais dépêchez-vous, je suis déjà en retard et la malade va se tourmenter.
— Mais vous me pardonnerez ma franchise?
— Je vous en serai reconnaissant.
— Moi, vous savez, monsieur, je ne suis pas de ce pays, et je n'ai pas été en Egypte. Vous me pardonnerez de vous rapporter des propos étranges.
— Mais dites donc, je vous en prie, vous n'en direz jamais plus que je n'en ai entendu au procès, de la bouche d'Honorat et de celle de sa fille.
Il s'agit d'El-Aricht n'est-ce pas, d'une trahison? i
— Oui, toutes ces histoires se sont répandues dans le public et
ont effacé le souvenir du bien que mon père, M. le comte d'Ambaret, f
avait fait. On a dit... -ji
— Je sais ce qu'on a dit.
— Et alors, ce que vous ne savez pas, reprit Aristide, des idées do ■ vengeance ont échauffé les esprits, et il est possible qu'un ou plusieurs de ces exaltés ait juré la mort du comte. Gela s'est déjà vu, et c'est ce que je crois.
La disparition du comte est due à une vengeance. Clément réfléchit et répondit avec calme : • — C'est possible.
— Il n'avait pas l'air de trop plaindre son père et de s'en inquiéter beaucoup. Depuis un mois, son affection et surtout son estime pour lui avaient baissé. Comme il ne faisait pas de la politique une affaire d'intérêt personnel, qu'il n'avait pas été élevé à la mémo école que son père, il n'avait pas, comme lui, la même indifférence en moralité. Une pouvait accepter comme des actes autorisés par la guerre et la politi-
que, des trahisons et des assassinats, des calomnies et des crimes judiciaires. Son père lui était donc démontré un meurtrier et un traître.
Ces révélations avaient, chez lui, tué le respect filial. Bien mieux ot bien pis : l'idée que l'on se vengeait de lui n'avait rien qui le révoltât.
Bien que le flegme de Clément l'étonnût, Aristide crut en avoir assez dit pour lui faire pressentir la mort du comte, et comme il ne tenait pas non plus à dénoncer les Hommes liSJ'es, il ne dit mot de leur association ténébreuse. 11 consentit à accompagner Clément à Fresnoy pendant quelques jours et prit, derrière la voiture, la place précédemment occupée parSulpice.
Clément n'avait pas eu de mal à décider Adèle à le suivre. L'infor- Lunéo n'avait plus ni énergie physique, ni volonté. Elle était accablée.
Elle ne se voyait plus d'autre protecteur au monde que Clément, et, instinctivement, se serrait contre lui.
Elle avait besoin de plusieurs jours pour se remettre.
Nous laissons à penser l'ébahissement des habitants de Fresnoy en y voyant débarquer la petite Honorât et Aristide. Les commentaires furent des plus désobligeants. On se demanda'si Clément était devenu tbu. Les uns riaient, les autres s'indignaient et parlaient de quitter la maison.
11 fallut rouvrir et préparer le petit appartement de l'ancienne propriétaire du château, que l'on n'ouvrait que tous les ans pour le nettoyer et le changer d'air.
— Nous voilà donc les servantes de la fille du concierge, ': :aient les bonnes en préparant le lit et secouant les tapis.
— Votre tour viendra plus tard, disaient les valets. Il a raison, ce jeune gentilhomme, c'est de son âge et la fillette est jolie à croquer, mais la pauvre enfant nous fait de la peine au lieu de nous faire rire. Lille a perdu son meilleur ami dans le père Honorât.
Et les rires se taisaient à la nouvelle du supplice du vieu:î concierge.
A l'arrivée de Clément, on ignorait encore ù Fresnoy l'exécution do Grenoble.
La mort du père rendit la fille intéressante.
Mais chacun se demandait : Que va-t-il se passer au retour du comte? Il ne la tolérera pas au olifllcau.
me LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE
Enfin Quinson arriva.
Il était sans nouvelles du conte d'Ambaret et commençait à croire qu'il n'était plus.
En descendant de voiture il se rendit tout droit chez Clément pour lui révéler l'enlèvement de d'Ambaret, la lettre qui avait suivi, les tentatives qu'il avait faites auprès du geôlier Denis.
Il tremblait à la pensée de la douleur qu'il allait causer et des reproches qui, probablement, lui seraient adressés pour avoir caché la lettre désespérée du comte. Néanmoins il se décida; après un exorde assez embarrassé, il ajouta :
— Cette subite disparition dans la ruelle, lorsque je vis que M. le comte ne rentrait pas à l'hôtel, m'alarma, et je fus chez le commissaire. De toutes façons c'était maladroit, car le commissaire ne pouvait sauver votre père et parce qu'il est imprudent de tirer sur le lion quand un chasseur est tombé sous sa griffe, on risque de tuer le chasseur.
Cette théorie embrouillée impatienta Clément qui prit le parti do questionner Quinson.
— Enfin, fit-il, mon père, l'avez-vous vu?
— Non, monsieur.
— Avez-vous eu de ses nouvelles?
— Oui, monsieur.
— Ah! très bien.
^— Une lettre de lui.
— Donnez!
— Quinson remit a Clément la lettre du captif.
A cette lecture, il changea dévisage; il pâlit. L'intendant surveillait sa physionomie, mais Clément surmonta sa vive émotion. Lorsqu'il eut terminé sa lecture, il dit simplement :
— Je m'attendais à un malheur, mais celui-ci dépasse ce que je redoutais.
— Et puis?
— Voici, dit Quinson, les bons au porteur pour le banquier,
— Us n'ont pas servi?
— Non, monsieur.
— Vous n'avez rien tenté?
— Pardon; à deux reprises je suis allé chez le geôlier, pendant
LES UUATFxE SERGENTS DE LA ROCFIELLE i7n
que l'on jugeait Honorât. Je n'ai rien pu obtenir de cet abruti de portier de prison. Bien heureu.x même de n'avoir pas été rossé ou dénoncé à la police pour tentative de corruption exercée envers un fonctionnaire public.
— Hier, j'espérais avoir des nouvelles de M. le comte, cet espoir a été déçu et je vous avoue que je crains pour sa vie.
— Je partage vos craintes, mon cher Quinson, répondit Clément, d'un air à la fois triste et résigné. Si mon père avait été relâché par ses ennemis, il serait déjà ici; car je suis convaincu^qu'il est dans les environs de Grenoble, à peu de distance.
— Maintenant ne disons rien de tout cela. La police ne remédiera pas au mal et nous créera mille ennuis. Attendons encore quelques jours, un éclaircissement se produira.
Il ajouta, pénétré de tristesse :
— J'ai recueilli la fille adoptive du père Honorât. Je ne vous cacherai point que je l'aime et qu'elle m'aime également, mais audessus de cette affection il y avait pour moi un devoir de réparer, autant que possible, une infortune imméritée. Je ne m'érige point en juge de mon père, mais s'il était vrai qu'il eût contribué à la mort d'Honorat, vous avouerez que j'ai raison et que ma conduite est dictée par la véritable justice.
— A mon tour, monsieur Clément, repartit Quinson, je vous dirai que je ne me reconnais pas le droit de vous juger, mais que je vous admire. Vous parlez et agissez en homme de bien.
Dans la soirée arriva Sulpice.
Il produisit l'effet d'un homme échappé à un naufrage et les eons de la maison le fêtèrent.
Aristide l'interrogea avec avidité.
Sulpice était survenu au milieu d'une série de grandes représentations qui obtenaient du succès. Tout allait bien sous le rapport matériel.
Les animau.v ne s'apercevaient point de l'absence de Lagingeole et faisaient honneur à des repas extraordinaires devenus ordinaires.
Clément, satisfait, prit à part Aristide et lui dit :
— Un jour, je parviendrai peut-être, par quelque intrigue électorale, quelque sale manigance politique, à faire sortir Lagingeole... mais le bonhomme est vieux, usé, il ne sera plus pour vous que l'orne-
jTia
ment d'un fauteuil, une précieuse relique. Ne comptons plus sur lui pour l'action.
Aristide approuva d'un mouvement de tête.
Clément continua :
— Je vous crois très attaché à sa femme?
— C'est vrai.
— Je-crois qu'il serait heureux pour tous que vous ne vous sépariez pas.
— C'est encqfe vrai.
— Je fais à la patronne douze cents francs de rente viagère, j'assure aussi votre sort à tous, et de mes droits sur la ménagerie je ne garde que celui de vous faire quelque cadeau.
— Cependant... il y a une condition; pour le moment, je ne puis vous donner que quelques sous pour vous aider; tant que le sort de mon père restera inconnu, je ne pourrai arranger mes affaires et faire de donations.
— Merci, monsieur d'Ambaret, répondit Aristide, vivement touché de tant de générosité, merci pour la patronne et nous autres.
Aristide se confondait volontiers avec les fauves, qu'il élevait jusqu'à lui en les qualifiant d'artistes.
Il ne resta qu'un jour à Fresnoy où tout reprenait son cours habituel. Adèle revenait à la santé, et, sans essayer de comprendre le mystère du château, attendait confiante en son ami; toutefois, elle ne circulait point encore dans une habitation où tout devait réveiller chez elle de cruels souvenir?.