‹ [Les quatre sergents de la RochelleChapitre 80 sur 100 · LE GUET-APENS · texte numérisé non relu

LE GUET-APENS

La sanglante tragédie militaire, dont le dénouement fut l'exécution des Quatre Sergents de la Rochelle, avait été la conséquence do la répression à outrance de la réaction victorieuse.

J.es sinistres exploits des verdets dans le Midi, l'odieux assassinat du maréchal Brune à Avignon, du général Ramel à Toulouse, et d'un grand nombre de citovens soupçonnés de professer des opinions libérales, avaient révolté tous ceux qui sentaient battre dans leur poitrine un cœur de patriote.

La prétendue concession faite aux idées modernes par le roi podagre, à l'instigation de l'empereur Alexandre, et connue sous le nom de la déclaration de Saint-Ouen, n'apparaissait plus au peuple que comme un immense leurre.

Plus arrogant que jamais, l'ancien régime faisait une réapparition triomphante.

Les voltigeurs de Coblentz se précipitaient avec furie à l'assaut do toutes les places; leurs dents, aiguisées parles privations de l'exil, se montraient féroces et menaçantes.

Ils étaient avides de mordre dans cet énorme gâteau, appelé le milliard (VinJcmnité, qui devait être prélevé sur le pain du travailleur.

Le despotisme et la haine des hobereaux, rentrés en France dans les fourgons do l'étranger, n'avaient plus de bornes; car tous ces redoutables parasites n'étaient mus que par le double désir de jouir et de se venger.

Le peuple, qui gagne sa vie à la sueur de son front, était le bouc émissaire de ces fils de preux, et c'était à ses dépens qu'ils se tail-

laient des existences de Sardanapales dans ce Paris,, objet do leur crainte et de leur mépris.

En 1815, les condamnations officielles marchaient de pair avec les assassinats de la canaille blanche, dirigée par des misérables qui se tenaient prudemment dans l'ombre.

Tandis que Trestaillons, de Truphémi, de Pointu exerçaient leurs brigandages dans le Midi, Labédoyère, Ney, les frères Faucher, Mouton-Duvernet, Chartrand, Lefebvre-Desnouettes, etc., oumouraient dans les supplices, ou fuyaient en exil.

La terreur, une terreur encore plus noire que blanche, régnait partout. Souvent, à son insu, on nourrissait dans sa maison, on recevait à son foyer d'immondes coquins, qui avaient échangé leurs opinions républicaines ou bonapartistes contre une cocarde blanche, et qui, pour quelques poignées d'argent, livraient sans vergogne leurs amis, leurs parents, et quelquefois leur père, à la tourbe moucharde lancée à la chasse des patriotes par le fameux avocat général Marchangy.

L'espionnage et la délation étaient organisés sur une si vaste échelle que le mari en était venu à redouter la dénonciation de sa femme; le père se méfiait de son fils, le frère de sa sœur, et l'on n'osait presque plus serrer la main d'un ami rencontré dans la rue.

Aux premiers jours de calme apparent, avait succédé, depuis le retour des Bourbons, une période de sombres préoccupations, et, tandis que nos prétendus amis, les Pandours, les Kaiserlitz, les soldats de Wellington, associés aux Prussiens de Bliicher, sablaient le Champagne et faisaient sauter les filles de joie à l'aide de l'or puisé dans nos coffres, les patriotes, l'âme plongée dans la douleur, se demandaient par quels moyens ils pourraient délivrer la France de ces vampires.

Si cette époque fut un temps de deuil pour les esprits généreux, elle offrit, en revanche, aux propriétaires de tous les établissementa "oublies, consacrés au culte du plaisir, l'occasion de faire des fortunes b^andaleuses.

Les restaurants, les cafés du Palais-Royal, les maisons de jeux les lupanars, tous les endroits, enfin, où la débauche est en honneur faisaient des affaires merveilleuses.

C'était le bon temps où les jeunes libertins, sanglés dans leur uni-

forme comme des filles, et venant de tous les points de l'Europe, se livraient avec frénésie au culte de Bacchus et de Vénus, et ne dédaignaient même pas, le cas échéant, d'avoir recours au rapt et à la violence pour contenter leurs passions.

Et, chose honteuse à avouer, ils étaient souvent secondés, dans leurs actes criminels, par des Français, des gentilshommes, traitant publiquement les envahisseurs de bons amis, d'apôtre.-> de la délivrance, etc.

La conduite de ces traîtres faisait pousser des gémissements de fureur à la grande majorité du peuple, et l'on cite des faits où des ouvriers, oubliant les terribles dangers qu'ils couraient, avaient donné de sévères leçons à ces dandys sans pudeur.

Parmi les drames les plus sanglants qui se déroulèrent à Paris en 1816, il faut citer l'histoire du capitaine Baudouin. Elle produisit une si profonde sensation à Paris qu'on en parlait encore en 1S30, au moment où le peuple, furieux d'être l'esclave d'un vieux paillard essayant de cacher les désordres de sa jeunesse sous un froc de moine, venait de le reconduire à la frontière en chantant d'un ton gouailleur :

Prends Ion paquet, Quitte le territoire, c'c.

Baudouin était un de ces énergiques soldats, dont l'épée avait été brisée par celui que l'on appelait le pansu couronné après nos derniers désastres.

Comme tous ses compagnons d'armes, il avait accepté son sort, sinon avec résignation, du moins par nécessité.

C'était un grand garçon brun, portant la moustache et de petits favoris, dont les larges épaules et la tournure martiale annonçaient la vigueur et le courage.

Capitaine d'un de ces héroïques régiments de cuirassiers tombés dans un traquenard à Waterloo, il était compris dans la phalange de ceux que les royalistes appelaient avec mépris les brigands do la Loire.

Fils du républicain Baudouin, persécuté avec acharnement par la réaction thermidorienne, Francis Baudouin n'avait jamais cessé de professer, au fond de son cœur, les opinions avancées de son père; mais,

fidèle au patriotisme, il avait défendu la France avec une ardeur héroïque, pendant les guerres de l'Empire.

Revenu à Paris, dans sa famille, après la dispersion de la Grande Armée, le capitaine, alors âgé de trente ans, n'avait plus retrouvé que sa sœur Louise et sa cousine Flavienne, deux charmantes jeunes filles, faisant de la passementerie pour subvenir à leurs besoins.

Tous les autres membres de sa famille étaient morts.

Ne connaissant aucun métier, Francis Baudouin avait pourtant compris qu'il ne pouvait rester à la charge des deux jeunes filles, et il était parvenu a se faire confier des mémoires à copier par un architecte. Mais cette besogne était peu lucrative, et souvent elle lui faisait défaut.

Alors, il se promenait tristement dans les lieux oii il rencontrait fréquemment des compagnons d'armes, et Ki, on devisait à voix basse sur l'état et l'avenir de la France.

Malgré toutes les précautions qu'on prenait pour se mettre à l'abri de la surveillance ombrageuse de la police royaliste, il arrivait souvent qu'on déco irrait des espions parmi les anciens soldats de l'Empire.

Malheur alors à ces misérables.

Aussitôt que leur félonie était reconnue, deux ou trois fidèles se mettaient à leurs irousses, les poursuivaient jour et nuit, et ne les quittaient plus jusqu'au moment où il les avaient serrés dans quelque coin désert.

Là ils étaient forcés de mettre l'épée cà la main pour défendre leur vie, et, si par hasard un des justiciers succombait, un autre prenait immédiatement sa place, et le traître ne pouvait échapper au chàliment.

Un soir, en rentrant chez sa sœur, rue Saint-Martin, dans le logement de laquelle il occupait un modeste cabinet, le capitaine lîaudouin éprouva une douloureuse surprise.

Les deux jeunes filles étaient plongées dans les larmes, et à la vue du soldat, elles se jetèrent à son cou en s'écriant :

— Te voilà, enfin, Francis, nous sommes sauvées...

— Sauvées, reprit Baudouin, et de quel péril?

— C'est une vilaine histoire, dit Louise en essuyant ses yeux, et 1o le ùomando pardon do t'en avoir fait mystère, car Flavienne voulait

Et j'ai menacé cet Uommo de lai brûler la cervello.

Liv. 0''7. — Fatard frères, t-ditcur^.

que je te la racontasse... Mais, comme je connais tuu caraclère, je me suis tue dans la crainte d'un malheur...

— Et toi, ma chère cousine, tu avais plus de confiance en moi, dit le capitaine en saisissant la main de la jeune fille et en la pressant tendrement : Merci, ma bonne Flavienne...

Cette dernière baissa les yeux, rougit et répliqua d'un ton timide :

— Je connais assez la grandeur de votre cœur, mon cousin, pour être sûre que vous ne commettrez jamais que des actions honorables.

— Allons, je vois que tu ne te décideras pas encore à me tutoyer, méchante. Mais parle, Louise, je suis impatient de savoir quel genre de péril vous avez couru? J'aime à croire que vous vous êtes effrayées un peu trop vite.

— Tu vas en juger, Francis. Il y a une heure, nous revenions de porter de l'ouvrage chez M. Duflos, lorsqu'au coin de la rue Saint- Sauveur et de la rue Mondétour, nous avons été arrêtées par un homme que tu connais.

— Son nom, demanda vivement le capitaine,

— M. Margout.

— L'ancien lieutenant d'infanterie?

— Lui-même.

— Et que vous a-t-il dit?

— 11 nous a fait un horrible mensonge.

— Ah ! le gredin ! depuis quelque temps il m'ii :?pîrc des soupçons qui, s'ils sont fondés... Biais ne me fais pas languir plus longtemps, que t'a-t-il dit?

— Il m'a audacieusement as.-;; ré que tu venais d'être surpris dans une assemblée d'anciens officiers qui était surveillée par la police : que plusieurs de tes amis avaient été arrêtés, mais que tu étais parvenu à échapper aux ngents, et à te réfugier dans une maison de la rue Thévenot, chez une couturière qui avait consenti à te cacher.

— Et il a osé te raconter cette sotte bourde, lui, Margout, reprit le capitaine, dans les yeux duquel passèrent des lueurs menaçantes.

— 11 a mieux fait, Francis, il a prétendu que tu l'avais envoyé auprès de moi pour me dire d'aller te trouver, afin que nous puissions nous entendre pour le procurer les e!Tet3 nécessaires ù un déguisement.

— Ah ! le bandit I comme j'avais raison de me méfier de sa mine de sacristain et de ses regards louches I s'écria Baudouin en levant le poing; si jamais je le retrouve...

— Prends garde à lui, mon frère, c'est un homme capable de tout. Se croyant autorisé k venir à la maison parce que tu l'avais amené un soir avec toi, il y est revenu plusieurs fois.

— Et tu ne m'en a rien dit?

— Je te le répète, Francis, j'ai craint ta colère. . car il a ou l'audace de me manquer de respect.

— A toi? fit le capitaine, et sans doute à Flavienne aussi?

— Non, mon cousin ; seulemenl...

La jeune fille, fort embarrassée, baissa les yeux.

— 11 y a donc quelque chose que tu ne peux pas me dire? demanda Baudouin en proie à une vive anxiété.

— Flavienne est timide, reprit Louise ; mais nous avons déjà gardé trop longtemps le secret et le moment est venu de tout t'apprendre.

— Enfin...

— Lp lieutenant Margout a dit à ma cousine qu'un jeune homme du grand monde, le baron Von Thermann, officier dans l'armée des alliés, éprouve pour elle la plus grande passion : et comme il est fort riche, il lui donnera un hôtel, des chevaux, des diamants, tout ce qu'une jeune personne aimant le luxe peut désirer.

— Et vous n'avez pas appelé vos voisins à votre aide pour jeter ce misérable par la fenêtre! s'écria Baudouin dans un élan de colère difficile à dé ;rire.

— Non, répondit Louise ; mais je me suis souvenue, à ce moment, que j'étais la fille d'un héroïque républicain et la sœur d'un vaillant soldat, et je me suis emparée du pistolet chargé que tu prends quelquefois le soir pour sortir, et j'ai menacé cet homme de lui brûler la cervelle s'il ne quittait pas immédiatement notre logis.

— Bien cela, Louise, tu es une brave fille; et il a filé, n'est-ce pas?

— Comme un lièvre.

— Je le reconnais bien là... C'est égal, tu aurais dû me prévenir; la preuve, c'est qu'il a eu le cynisme de vous aborder ce soir; mais tu n'as pas fini ton récit. Qu'as-tu répondu à cet ignoble personnage lorsqu'il t'a proposé de te conduire près de moi?

— Flavienne ne m'a pas donné le temps de l'écouter; elle lui a dit qu'après ce qui s'était passé chez nous, elle n'avait aucune confiance on lui, et qu'elle l'engageait à se retirer s'il ne voulait pas que nous nous missions sous la protection des honnêtes gens...

— Tu lui as dit cela, ma chère enfant, reprit le capitaine à sa cousine; allons, je vois que tu as du sang de la famille dans les veines... Alors, le coquin, honteux et confus s'est retiré?

— Pas du tout; il a au contraire insisté pour nous emmener, et comme nous ne l'écoutions pas, il s'est planté devant nous alin de nous barrer le passage...

— Et je n'étais pas là, murmura Baudouin en se mordillant la moustache de rage.

— En ce moment j'aperçus une voiture arrêtée dans l'étroite rue Mondétour, Margout siffla à deux reprises; aussitôt un officier, un Prussien, car tu m'as appris à connaître les uniformes des alliés, reprit Louise, un officier prussien, dis-je, sortit de la voiture et se précipita sur Flavienne, qu'il chercha à entraîner, tandis que son complice Margout me saisissait par la taille...

Malgré nos cris de désespoir, nous allions être emmenées par ces misérables et jetées dans la voiture dont le cocher tenait son fouet en l'air, lorsqu'un homme d'une quarantaine d'années, bâti en hercule, s'élança, tête nue et en tablier, de la boutique de charcutier qui fait le coin de la rue Saint-Sauveur, et, de deux formidables coups de poing assénés en plein visage, il envoya rouler Margout et l'officier prussien à six pas...

— Bravo! s'écria le capitaine enthousiasmé. Oh 1 j'en suis sûr, il doit battre le cœur généreux d'un vrai patriote dans la poitrine de cet homme.

— Il se nomme Chardin, j'ai eu le temps de lire son nom sur la porte de sa boutique au moment oii il nous a offert ses deux bras pour nous reconduire. Je te prie de croire, Francis, que nous avons accepté avec empressement, et il nous a ramenées jusqu'à notre porte.

— Oh! demain, de bonne heure, j'irai le remercier et lui offrir mes services; malheureusement, je ne puis pas lui être d'une grande utilité.

— On ne sait pas, Francis; souvent, tu ne l'ignores point, on a besoin d'un plus pauvre que soi...

LA CHASSE AUX PATRIOTES i::Vi

Tout à coup le capitaine Baudouin fronça les sourcils et se mordit la moustache.

— A quoi penses-tu? lui demanda sa sœur avec anxiété.

— Au charcutier qui est venu à votre secours.

— Eh hien?

— Le malheureux s'est exposé r. subir de terribles représailles.

— Je ne te comprends p;is.

— Il sera infailliblement arrêté et traduit devant une Cour martiale sous l'accusation d'avoir franpé un officier de l'armée alliée, et tu le sais, ma pauvre Louise, on ne sort guère d'un pareil tribunal que pour aller s'adosser contre un mur, en face d'un peloton d'exécution.

En entendant ces mots, les deux jeunes filles éprouvèrent une grande douleur. Quoi, l'homme courageux qui s'était porté si généreusement à leur secours pour les arracher aux mains des misérables qui leur faisaient violence, serait récompensé de son action héroïque par la prison et peut-être par la mort...

C'était impossible. Malgré la brutalité avec laquelle les alliés traitaient la population parisienne, leurs chefs ne pourraient laisser consommer une si monstrueuse injustice.

Elles iraient se jeter aux pieds des généraux commandant la place, et sauraient bien obtenir la grâce de leur protecteur...

Le capitaine secoua tristement la tête.

— Vous ne connaissez guère les idées qui dominent maintenant dans les régions du pouvoir. En admettant que la magistrature approuve votre démarche, ce dont je doute, leur dit-il, vous vous heurteriez contre l'aveugle despotisme des vamqucurs. Un do leurs officiers a été frappé par un habitant de Paris, il faut une expiation à un tel crime, et ils n'en connaissent d'autre que la mort du coupable.

— Alors, il faut prévenir ce malheureux! s'écria Flaviciine, los yeux baignés de larmes.

— Oui, Francis, ma cousine a raison, ajouta Louise; malgié le danger qu'il y a pour toi à aller à pareille heure dans la rue où nous avons été l'objet des violences de Margout, je t'en prie, n'hésite pas à faire cette démarciie.

— Il est inutile do me prier, mes ciières enfants; en ce moment, même, je mo disposais a aller trouver le brave Chr.idin.

Le capitaine prit sa canne et son chapeau et glissa son pistolet dans sa poche.

— Surtout sois prudent, mon ami, fil Louise, en embrassant son frère, et dis à notre sauveur qu'il trouvera ici un asile assuré.

— Ma pauvre fille, tu consultes ton cœur plutôt que ta raison, reprit Baudouin, en hochant la tête ; si j'amenais votre protecteur en ce lieu, ce serait le moyen infaillible de le livrer à ceux qui vont essayer de l'arrêter.

— C'est vrai, pardonne-moi mon erreur... Je serais si malheureuse, si ce digne homme tombait entre lés mains des bourreaux qui terrorisent Paris.

— Moi je crois que j'en mourrais de chagrin, ajouta Flavienne. Le capitaine embrassa de nouveau les deux jeunes filles et sortit

en leur promettant de revenir promplement.

A cette époque déjà si loin de nous, les rues de Paris n'étaient éclairées que par de rares lanternes à huile, dont les rayons incertains ne servaient guère qu'à désigner les passants aux malfaiteurs, embusqués derrière les nombreuses saillies qu'offraient les maisons.

A l'exception du Palais-Royal et de ses environs, qui étaient constamment en fête pour célébrer le bonheur que les limonadiers, les propriétaires de bals et de concerts, les restaurateurs et les maîtres de lupanars éprouvaient en songeant que le gros Louis, l'homme d'esprit de la famille, et le capucin Charles, qui devait un jour s'asseoir sur la chaise percée occupée par son royal frère, résidaient dans leurs murs, on ne s'amusait guère dans le centre de Peiris.

Les boutiques se fermaient de bonne heure, on évitait de sortir le soir, et Baudouin ne rencontra pas cinq personnes dans le trajet, pourtant assez long, qu'il parcourut pour se rendre du bout de la rue Saint-Martin au milieu de la rue Saint-Sauveur.

Il se promettait de s'approcher prudemment de la boutique de Chardin, afin de s'assurer quelle n'était point surveillée, lorsqu'il découvrit un véritable rassemblement devant cet établissement.

Le capitaine hésita à s'avancer, car il avait distingué de loin la silhouette de deux ou trois gendarmes.

Pourtant, il ne voulait point avoir fait une démarche inutile. S'npprochnnt d'une bonne femme, coiffée d'une marmotte, et qui

poussait de longs gémissements, il lui demanda si elle savait ce qui venait de se passer dans la rue?

— Jésus, Seigneur! bien silr que je le sais, répondit-elle; ce sont encore ces scélérats de bonapartistes et do républicains qui recommencent leurs brigandages.

— Quels brigandages? dit le capitaine impatienté.

— Il n'y a pas besoin de le demander, ils s'embusquent la nuit au coin des maisons pour attaquer nos braves amis les alliés. Pas plus tard que tantôt, Chardin, vous connaissez Chardin, le charcutier du coin, un ancien bleu, qui a fait autrefois mille misères en Vendée aux soldats du roi; eh bien! il s'est armé d'un maillet gros deux fois comme votre tête, en parlant par respect, et je t'en donne et je t'en donne; il a assommé un tout mignon officier de l'armée de nos chers alliés, un Prussien joli comme une fille, et il l'a laissé sur le carreau ainsi que son ami, Un monsieur de la haute, paraît-il.

— Ensuite?

— Eh bien! ensuite, l'assassin a été bouclé par les cognes, des hommes superbes, dont l'un ressemblait à mon premier, et avant demain soir, crac! il aura son compte; ce n'est pas malheureux, hein?

Le capitaine surmonta le profond dégoût que lui inspirait cette vieille truande qui, après avoir réclamé à grands cris, dans sa jeunesse, la tête de Marie-Antoinette, offert un bouquet à Marie-Louise à son entrée à Paris, hurlé à pleins poumons : Abas rUiiupateur! récitait chaque jour des prières à Notre-Dame-des-Victoires, pour demander à la bonne Vierge la consolidation du trône des lis, et il lui diL :

— Et l'on ne sait pas où cet homme a été conduit ?

— Pour sûr, on l'emmènera demain matin à la place; en attendant, ou l'a fourré au poste de la rue Mauconseil.

— Au poste de la rue Mauconseil ? répéta Baudouin en tressaillant.

— C'est M. Donnadieu, vous savez bien, le fameux agent de police Donnadieu, qui a déjà tant pris de révolutionnaires, qui s'est justement trouvé là pour le coffrer...

Le capitaine ne répondit pas; un audacieux projet venait de so présenter subitement à son esprit.

h ATTAQUE D UN CORPS DE GARDC

Depuis quelque temps, les postes de l'intérieur étaient occupes par les troupes de l'armée royaliste, composées en grande partie de jeunes soldats nouvellement enrôlés, et qui songeaient plus souvent à leur village qu'au bonheur de servir le gouvernement imposé par l'étranger.

Mais les alliés avaient pris des mesures pour s'assurer le concours de ces conscrits, et ils avaient placé presque dans chaque poste un do leurs sous-officiers, ayant, en quelque sorte, la haute main sur les soldats du gros Louis.

Or, quelques jours auparavant, il avait été question, dans le comité secret des anciens officiers de la Grande Armée, dont Francis Bau douin faisait partie, d'attaquer le poste de la rue Mauconseil, pour délivrer un sous-lieutenant de chasseurs, revenu récemment des prisons de Russie, et qui s'était fait arrêter en proférant, sur la voie publique, des injures à l'adresse des émigrés.

Mais, au moment de l'action, on avait appris que cet imprudent ■venait d'être conduit à la Préfecture de police par les agents.

Francis Baudouin connaissait donc parfaitement la disposition intérieure du poste, et il résolut de tenter, pendant la nuit, la délivrance du charcutier Chardin.

C'était un homme aussi prompt à exécuter une résolution qu'à la prendre.

Il se dirigea aussitôt vers la rue de la Harpe, pénétra dans une maison de cette rue, dans laquelle il n'y avait pas de concierge, {T'avit un escalier boueux non éclairé, et, arrivé au cinquième étage, s'arrêta devant une porte étroite, qu'il reconnut en tûtant la grossière entrée de serrure dont elle était garnie, puis il pressa un bouton microscopique, dissimulé sous la tête d'un gros clou.

Un léger bruit, semblable à celui que produirait le choc d'une

L'ii IruiUc ci du jjIu.i uu

Liv. 2'8. — f AYARD Trércs, éditeur:;.

lame de couteau contre un verre, se fit entendre... Une femme de haute taille, aux traits sévères et qui paraissait âgée d'une soixantaine d'années, entr'ouvrit cette porte :

— Madame Panisset, je viens pour les paniers, dit Francis Baudouin à voix basse.

— Ils ne sont pas encore prêts, répondit la grande femme sur le môme ton; mais vous pouvez entrer pour donner votre note...

Elle s'effaça et l'ancien officier pénétra vivement dans le logis.

— Bonsoir, capitaine; on ne vous a pas vu depuis trois jours; est-il arrivé quelque chose de grave? demanda-t-elle ensuite.

— Oui ; les camarades sont là ?

— Cinq seulement; les autres sont partis.

— Ah ! très bien !

Baudouin traversa une modeste salle à manger, dans laquelle se trouvait une couchette, puis il ouvrit une petite porte dissimulée dans la boiserie, et se trouva en présence de six personnes, dont deux ou trois fumaient.

Ces individus étaient assis autour d'une table ronde, sur laquelle brûlait une chandelle de suif, et ils paraissaient consulter un plan de Paris, déplié devant eux.

Panisset, le maître de la maison et le fils de M"" Panisset, revendeuse à la Halle, exerçait une bien modeste industrie ; il se chargeait de réexpédier les paniers vides à ceux qui avaient envoyé leurs marchandises à la criée, et il les réparait quand ils étaient détériorés.

Ex-sergent dans un régiment d'infanterie, il avait été décoré à la suite d'une action d'éclat; mais il fut si grièvement blessé au genou, qu'on le renvoya dans ses foyers.

Panisset avait eu l'art de dissimuler ses opinions politiques dès son retour chez lui; et, lorsque les maux de la double invasion sjabattirent siir la France, nul ne soupçonna que l'ancien sergent suivait isivec une attention fiévreuse ces événements sinistres.

Fils d'un républicain convaincu qui avait joué un rôle important pendant la Révolution, Panisset était toujours prêt à sacrifier sa vie pour assurer le triomphe de ses idées.

Six mois avant le jour où commence cette histoire, il avait rencontré son anciein sergent-major, devenu capitaine, puis licencié lors

de la dissolution de l'armée de la Loire, et une étroite intimité s'était établie entre eux.

Bref, à la suite de celte rencontre, la maison de Panisset, qui n'avait pas de concierge, comme la plupart des vieilles habitations de cette époque, était devenue le lieu de réunion d'une douzaine d'anciens compagnons d'armes, qui venaient s'occuper là de trouver les moyens de soustraire la France à ses oppresseurs.

A côté de l'ancien sergent Panisset, Baudouin aperçut le commandant Verdot, un ji^une homme de petile taille, dont le courage et l'intelligence étaient légendaires.

De l'autre côté de la table, se tenaient Hulet, lieutenant de cuirassiers dans le régiment de Baudouin ; le gros Trubert, ex-capitaine de la garde; l'élégant Formosant, ancien lieutenant de lanciers; et, enfin, un homme de petite taille, mais singulièrement robuste, dont le nom était Granval, et qu'on désignait sous le nom de JMajor, parce qu'il était chirurgien dans un régiment de chasseurs lors du licenciement de l'armée impériale.

Tous ces gens-là portaient, écrits sur leur visage, le courage indomptable dont ils avaient donné tant de preuves, la fidélité aux principes libéraux et la résolution bien arrêtée de sacrifier au besoin leur vie pour rendre à la France le rang glorieux qu'elle avait occupé dans le monde.

A la vue" de Baudouin, tous les assistants se levèrent pour lui serrer la main.

— Tu as le visage bouleversé, lui dit V'erdot ; que se passe-t-il donc?

— Encore une infamie des alliés...

— Explique-toi.

— Avant d'aller plus loin, je vais vous apprendre une nouvelle qui vous fera bondir d'indignation, mais qui ne vous surprendra guère.

— Parle vite, mon cher ami, dit Grunval.

— Il s'agit de .Margout...

— Ilum! fit le major en hoi Miiiil l.i dHe ; je me suis toujours niôfié de ce camarade-là.

— Tu as eu raison, Grnnval, c;ir je viens d'acquérir la preuve quo cet homme est un traître.

n.'io LA CHASSE aux patriutls

— Un traître ! s'écrièrent tous les assistants, dont les physionomies devinrent menaçantes.

— Et, de plus, une créature des Prussiens.

Le lieutenant de lanciers passa sa main sur ses moustaches et dit, en les effilant :

— Tout d'abord, je réclame la faveur de châtier ce monsieur ; c'est à moi que ce privilège revient de droit.

— Toi ou un autre, il n'échappera pas à notre vengeance, fit Hulet; mais Baudouin va nous dire ce qu'il a découvert sur le compte de cet homme.

— Quelques mots suffiront pour vous édifier...

L'ancien capitaine raconta alors brièvement ce que sa sœur venait de lui apprendre, et il acheva son récit en ajoutant :

— Maintenant, je vous le demande, mes chers camarades, pouvons-nous laisser l'homme généreux qui s'est dévoué pour sauver deux jeunes filles, entre les mains des gredins qui se préparent à le faire fusiller?

— Et il le sera indubitablement s'il est, traduit devant la Cour martiale, répliqua le commandant Verdot.

— Nous serions des lâches, si nous ne tentions pas de le délivrer, s'écria Hulet.

— Oui, oui, il faut agir sans perdre une minute, reprirent tous les autres assistants.

— Puisque c'est chose décidée, dit Panisset, qui n'avait pas encore parlé, voulez-vous me confier le soin d'aller reconnaître le poste? Vous savez que mon extérieur n'inspire aucune méfiance, et que je pourrai obtenir du marchand de vin, voisin du corps de garde et à qui j'ai eu l'occasion de rendre deux ou trois petits services, des renseignements qui pourront nous faciliter l'accomplissement de notre tâche.

— Très bien, Panisset, fit le commandant, lorsqu'il s'agit de se dévouer tu es toujours là; mais nous allons le suivre à une certaine distance, afin de pouvoir venir à ton aide si quelque danger to menaçait.

— Ne me suivez pas, répliqua vivement l'ancien sergent; seul, je ne risque rien, tandis que les espions, qui pullulent dans les rues, ne manqueraient pas de s'étonner en voyant un groupe de plusieurs hommes circuler ainsi pendant la nuit.

— Tu as peut-être raison.

— Restez ici bien tranquillement, et je vous réponds de vous apporter des nouvelles intéressantes avant une heure et demie.

Baudoiun, qui connaissait parfaitement la prudence et l'adresse de Panisset, appuya sa proposition et tout le monde l'adopta.

L'ancien sergent allait se disposer à sortir, quand M"" Panisset, qui avait écouté en silence ce qui venait de se dire, s'avança vers les assistants.

— Avez-vous confiance en moi, messieurs? leur dit-elle.

— Certainement; mais pourquoi nous demandez-vous cela? répliqua le capitaine Baudouin.

— Parce que je peux m'acquitter beaucoup plus facilement que mon fils Victor de la mission dont il vient de se charger.

— Pardon, mère...

— Laisse-moi parler, et si l'on ne m'approuve pas, tu seras toujours libre d'agir.

— Voyons, madame Panisset, quel est votre dessein? demanda Verdot.

— Je suis liée avec M°" Bernard, la femme du marchand de vin établi rue Mauconseil, à côté du poste, c'est même une de mes bonnes clientes. Je vais aller lui porter trois poulets, qui ont besoin d'être vendus, et qu'elle fera flamber pour les empêcher de se gâter, et je trouverai le moyen de savoir ce qui se passe au corps de garde, car elle a la langue bien pendue... D'ailleurs, dans la rue, personne ne se méfiera d'une vieille femme comme moi.

— Puisque ma mère veut se charger d'aller aux informations, rapportez-vous-en à elle, ajouta Panisset; c'est une femme de tète.

— Nous la connaissons, répliquèrent les officiers, et nous la remercions d'avance de son dévouement à la cause d'un malheureux...

La marchande se couvrit la tète et les épaules d'un espèce de capuche, comme les femmes du peuple en portaient à cette époque, puis elle mit ses poulets dans son panier et sortit en disant qu'ello serait bientôt de retour.

Malgré l'appel qu'il faisait à son sang-froid, le capitaine éprouva une vive anxiété pendant l'absence de la bonne femme.

Non seulement il était inquiet sur le sort de Chardin, mais il com-

mençait à redouter, pour sa sœur et sa cousine, les manœuvres diaboliques du traître Margout.

Après sa criminelle tentative de la rue Saint-Sauveur, on avait tout à craindre d'un pareil scélérat.

Afin de se venger du honteux échec qu'il avait subi, il était capable d'inventer quelques faits calomnieux pour livrer Louise et Flavienne à la justice ombrageuse des royalistes. Et ceux-ci ne lui demanderaient pas de preuves, sa déclaration seule suffirait...

Baudouin sentait son inquiétude se changer de minute en minute en poignantes angoisses. Un instant même l'idée lui vint d'abandonner la délivrance de Chardin à ses camarades et de courir chez lui pour protéger les jeunes filles.

Le capitaine ressentait la plus tendre affection pour sa sœur, qui, de son côté, lui avait toujours témoigné un vif attachement; et sans en avoir jamais rien dit à sa cousine, il l'aimait de cet amour profond, absolu des forts qui, lorsqu'ils ont une fois donné leur cœur, ne le reprennent jamais.

Avec le culte sacré de la patrie, dont il rêvait jour et nuit la glorification, Francis Baudouin ne voyait d'autre bonheur dans l'avenir que la perspective de passer sa vie entre sa sœur et sa cousine.

Mais, comprenant l'impossibilité de pourvoir aux besoins d'un ménage avec les infimes ressources qu'il possédait, il avait pris l'énergique résolution de ne point faire connaître ses sentiments à Flavienne avant d'avoir une position de nature à lui procurer les moyens de la rendre heureuse.

Il est presque inutile d'ajouter que la jeune fille partageait les sentiments de tendresse de son cousin.

Entre les personnes présentes, la conversation s'était généralisée; seul le capitaine Baudouin n'y prenait aucune part, et le commandant Verdot venait de l'interpeller à ce sujet lorsque M"» Panisset rentra.

Son visage reflétait une certaine satisfaction, et lorsque son fils s'avança vers elle pour l'interroger, elle lui dit, après avoir déposé sa capuche sur une chaise :

— Bonnes nouvelles. M"" Bernard était disposée à causer.

— On n'a pas renforcé le poste?

— Non; seulement l'agent Donnadieu a recommandé à la sentinelle de veiller avec beaucoup d'attention.

— Et le prisonnier est toujours au violon?

— Toujours... Seulement on lui a mis les menottes.

— Les coquins! fit Hulet, en donnant un formidable coup de poing sur la table; ils paieront cela aA'ec leurs autres dettes...

— Veuillez nous raconter ce que vous avez appris sur la composition du poste et sur les moyens à employer pour le surprendre, dit le commandant Verdot à M°" Panisset.

— Il y a au corps de garde douze soldats d'infanterie, avec un caporal et un sergent, plus un mangeur de choucroute, dont on n'a pas pu me dire le grade, mais qui est Bavarois ou Autrichien.

— C'est tout?

— Des agents de police vont et viennent d'un poste à l'autre, et l'on attend la palrouille de minuit pour se reposer.

— Quand cette patrouille sera passée; il en viendra une autre sans doute?

— M*" Bernard le croit, mais elle n'a rien pu m'assurer à ce sujet.

— Et quelle espèce d'homme est cet Allemand, qui a sans doute une autorité absolue sur les soldats du poste?

— M"" Bernard m'a fait entrer dans sa chambre afin de pouvoir l'examiner à travers le vitrage de la cloison. J'ai écarté le rideau et, j'ai vu dans la salle un grand coquin, à moitié ivre, qui, le verre en main, chantait dans son baragouin, en s'adressant au sergent du poste assis en face de lui. •

— Le caporal n'était pas avec eux?

— Non; il paraît que c'est un jeune homme imberbe, qui est féroce sur la discipline. Il a même eu l'audace d'adresser des reproches à son sergent parce qu'il s'absentait du corps de garde.

— Vous ne nous avez pas fait connaître votre opinion sur ce sergent, M"" Panisset, dit le capitaine Baudouin à la marchande.

— Ah! c'est vrai. Eh bien! cet homme paraît âgé de trente ans, et il a la mise et les manières d'un soldat de l'ancienne armée. Il n'a pas desserré les dents pendant que je l'examinais, si ce n'est pour avaler le vin que l'Allemand lui versait.

— Alors, on ne sait pas si c'est un dur-à-cuir ou tout simplement un vieil ivrogne?

— Mon opinion est qu'il y a en lui de l'un et de l'autre. Dans tous

les cas, ni lui ni l'Autrichien ne seront bien à craindre dans une heure. Ils ont commandé une omelette et du saucisson pour souper, mais quand viendra le moment de manger, je crois qu'ils préféreront dormir. Voilà tout ce que j'ai pu apprendre...

Les officiers remercièrent M°" Panisset, et se consultèrent ensuite pour savoir s'il y avait lieu de tenter la délivrance de Chardin.

Tous déclarèrent qu'ils étaient prêts à agir, et Panisset revêtit un costume à peu près semblable à celui du major.

Puis, ils prirent dans un petit arsenal caché au fond d'une alcôve, les armes dont ils pourraient avoir besoin, qui étaient faciles à dissimuler sous leurs vêtements, et ils sortirent du logement les uns après les autres, à une minute d'intervalle.

Tous devaient se rendre isolément à l'entrée de la rue Mauconseil, et ils ne se réuniraient que lorsque le capitaine ferait entendre un long miaulement.

Le capitaine Baudouin venait de s'engager dans la rue Saint-Denis, orsqu'il fut arrêté par une patrouille de gendarmes, qui arrivait par a rue de la Tannerie.

— Où allez-vous à cette heure? lui demanda le brigadier.

— J3 rentre chez moi, répondit-il.

— Avez-vous un permis de circuler?

— Mieux que cela, un congé, répondit Baudouin, qui n'avait aucun papier.

— Ah ! vous êtes un licencié de la Loire? .

— Oui; je me nomme le capitaine Baudouin.

— Capitaine ou pas, il faut nous suivre au poste; nous avons l'ordre d'arrêter ceux qui se promènent à une heure du matin dans les rues...

Baudoin serrait les poings de rage, et il allait sans doute comr mettre quelque imprudence de nature à aggraver sa position, lorsqu'un des gendarmes composant la patrouille s'écria tout à coup :

— Tiens ! c'est mon capitaine. Vous n'avez donc pas été tué à Waterloo ? Ah ! tant mieux !

— Biraud ! fit Baudouin surpris.

— Oui, mon capitaine, répliqua le gendarme; votre ancienne ordonnance... On m'a fait entrer dans la gendarmerie, où il y a de bons enfants ; pas vrai, brigadier?

Biraud jeta en même temps un regard respectueux sur son chef.

Allons! coucho-tol et laiâ le mort, sinon.

Liv. 219 — Fayard frères, ùdltcur-;.

Flatté par ce cojnpliment, ce dernier releva la tête, porta la main à la corne de son chapeau et dit d'un ton important :

— Pour lors et dès lorsque le gendarme Biraud répond de vous, mon capitaine, je crois pouvoir vous permettre d'aller tranquillement voir votre bonne amie, car vous ne devez pas aller ailleurs. Gendarmes, en avant, marche...

Le capitaine Baudouin put reprendre sa course, grâce à son ancienne ordonnance Biraud, et, lorsqu'il arriva à l'entrée de la rue MaucoTiseil, il y trouva Panisset, qui avait déjà poussé une reconnaissance du côté du corps de garde.

— Eh bien ? lui dit-il à voix basse.

— Pendant que tu entreras avec un de nos amis chez Bernard pour chambrer l'Allemand et le sergent, je me charge d'enlever délicatement la sentinelle sans la faire crier.

— Comment cela?

— J'ai un moyen infaillible... Ah! je vois une lanterne au bout de la rue ; pourvu que ce ne soit pas une patrouille...

— Non, c'est un chiffonnier qui fait sa petite récolte.

— Alors, il faut donner le signal...

Baudouin ût entendre un miaulement si bien imité qu'un matou, en promenade sur les toits, lui donna aussitôt la réplique. Les officiers ne tardèrent pas à arriver. Le capitaine prit Hulet à part et lui dit :

— Viens avec moi, notre besogne est de ce côté...

— Je te suis, répondit le lieutenant.

Grâce au signal que lui avait indiqué M""" Panisset, le capitaine se fit ouvrir la porte du marchand de vin sans la moindre difficulté.

— Silence, dit-il à voix basse à M°" Bernard, qui se présenta devant lui à moitié endormie.

— Qu'est-ce que vous voulez? murmura en tremblant d'effroi la marchande de vin.

— Affaire politique... pas un mot, pas un signe; vous vous en repentiriez...

L'aspect de ces deux hommes de haute taille, qui lui parlaient avec tant d^autorité., paralysa la résistance de M"" Bernard, et elle se retira instinctivement derrière son comptoir.

Baudouin et Hulet pénétrèrent alors spontanément dans la salle à manger, le pistolet à la main.

Le sergent dormait, la tête appuyée sur la table, et l'Allemand s'efforçait de tirer de la fumée d'une pipe éteinte, en murmurant quelques sons d'un chant d'outre-Rhin.

— Allons I je vois que notre besogne sera facile, dit le capitaine à l'oreille de son compagnon.

Puis, il alla frapper suf l'épaule de l'Autrichien, qui ne l'avait point vu entrer, et il lui dit, en lui mettant le bout du canon de son pistolet sous le nez :

— Couche-toi !

Le soldat le regarda d'un air stupéfait, en arrondissant ses gros yeux, prêts à lui sortir de la tête.

— Allons ! couche-toi et fais le mort; sinon...

Comprenant instinctivement qu'il courait un sérieux danger, IWlIemand courba la Icte et se coucha sur la table, en murmurant d'une voix coupée par les hoquets ?

— Ya... Ya...

— Il faudrait peut-être l'attacher, dit Hulet.

— C'est inutile; nous serons loin quand il songera à se relever. En ce moment, des cris terribles partirent du poste, puis un coup

de feu retentit...

Les choses n'allaient pas aussi bien de ce côté que chez M°" Bernard.

Voici ce qui se passait :

Muni d'un sac, Panisset s'était, en quelque sorte, aplati sur le trottoir, et il était arrivé auprès de la sentinelle en rampant sur les mains et sur les genoux.

Enveloppé dans sa large capote de guérite, le factionnaire, avec l'imprudence d'une recrue, avait mis l'arme au pied, et, comme il était frileux, il avait passé ses mains dans les manches de cette capote pour se réchaufl'er.

Hasanl les murailles, Verdot, Tiubert, Formosanl et Granval suivaient l'ancien sergent à quatre ou cinq pas.

Lorsque ce dernier fut auprès du factionnaire, qui jetait des regards distraits sur une fenêtre de la maison voisine, à laquelle apparaissait une petite lumière, il se releva brusquement et joLu son sac sur la

tête du soldat, avant que ce dernier pût dégager ses mains, enfouies dans les manches de la capote de guérite...

Mais la sentinelle avait poussé un cri à demi étouffé, qui avaitjeté l'alarme dans le poste.

Les quatre officiers y pénétrèrent comme un ouragan, le pistolet à la main.

Surpris dans leur sommeil, les soldats, étendus sur le lit de camp, n'eurent pas le temps de se lever pour prendre leurs armes.

Seul, le jeune caporal, resté debout et qui lisait un journal à la clarté blafarde d'une chandelle, s'élança vers le râtelier, en criant d'une voix retentissante :

— Aux armes ! aux armes !

Un tumulte indescriptible se fit alors dons le poste...

Effrayés par les pistolets des officiers braqués sur eux, les soldats cherchèrent à se glisser hors du lit de camp, dans l'espérance de pouvoir saisir leurs armes; mais Verdot et Formosant les firent reculer, tandis que Trubert essayait de désarmer le caporal...

Pendant ce temps, Granval, qui s'était emparé de la clé du violon, ouvrit la porte de ce trou infect et dit à Chardin d'un ton bref :

— Venez !

Le charcutier était déjà debout. Par un effort puissant, il avait brisé ses menottes au moment où il avait entendu le cri d'alarme poussé par la sentinelle...

Sans dire un mot, il s'élança hors du violon, et, la tête baissée, il se fit jour en culbutant deux ou trois jeunes soldats qui voulaient s'opposer à son passage.

Malheureusement, le caporal, désarmé par Trubert, put s'emparer d'un autre fusil et il fit feu sur ce dernier. L'ancien capitaine de la garde tomba comme une masse, la tête traversée par une balle...

Ce fut cette détonation qui fit sortir Baudouin et Hulet de la boutique du marchand de vin.

Grâce à leur concours et à celui de Panisset, armé du fusil du factionnaire, à moitié étranglé et la tête prise dans un sac, Verdot, Formosant, Granval et le charcutier achevèrent de vaincre la résistance des soldats, q'ui essayaient de les empêcher de sortir du corps de garde, et les sept hommes disparurent dans l'obscurité, salués par quelques coups de fusil, dont les balles s'égarèrent.

Mais la délivrance de Chardin avait coûté cher; le capitaine Trubert était mort.

Suivant leur habitude, lorsqu'ils entreprenaient une expédition périlleuse, les anciens ofûciers ne gardaient sur eux aucune pièce de nature à pouvoir faire constater leur identité; aussi, le cadavre de Trubert fut-il déposé à la Morgue, avec la mention : « Inconnu ».

Un quart d'heure après l'attaque du poste de la rue Mauconseil, tous ceux qui y avaient pris part, à l'exception du malheureux capitaine de la garde, étaient de retour chez Panisset, où Chardin avait été amené, car il ne pouvait plus songer à rentrer chez lui.

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