‹ [Les quatre sergents de la RochelleChapitre 81 sur 100 · LE PIÈGE · texte numérisé non relu

LE PIÈGE

Il était trois heures du matin quand le capitaine Bnutlouîn, en proie à une inquiétude qui augmentait à chaque instant, déclara qu'il ne pouvait supporter plus longtemps ses angoisses.

Il comprenait que la délivrance de Chardin devait nécessairement avoir les plus terribles conséquences. On ne manquerait pas d'arrêter sa sœur et sa cousine, car on supposerait qu'elles ne pouvaient ignorer l'audacieuse attaque du poste de la rue Mauconseil, et on les forcerait bien à nommer ceux qui avaient fait le coup.

A tout prix, il fallait les prévenir, avant que la police eût envoyé des agents pour s'assurer d'elles.

Voyant qu'il était absolument décidé à partir, Vardot lui dit :

— Tu veux donc nous perdre?

— Comment cela?

— Crois-tu, mon cher ami, qu'on ait pris philosophiquement la chose à l'état-major de la place? .Mais, en ce moment, je suis sûr que toutes les rues sont sillonnées par des patrouilles. Outre les soldats de service, la gendarmerie elles agents de police sont sur les dents. Enlever un prisonnier dans un poste est, aux yeux des autorités civiles et militaires, un crime que les coupables ne peuvent expier que par

des baptêmes de plomb. Tu ne ferais pas dix minutes de chemin sans être arrêté.

— Oh! je prendrai mes précautions; onne m'aura pas vivant...

— Ah ! le beau résultat ; quand tu auras subi le sort de ce brave Trubert ; qui est-ce qui défendra ta sœur et ta cousine contre leurs persécuteurs ? je te le demande.

— Oh! tais-toi, tais-toi! fit Baudouin en portant sa main sur son front, d'oii découlait une sueur glacée.

— Personne ; c'est alors que ce scélérat de Margout et son digne ami, le prussien Von Thermann, pourront savourer paisiblement leur triomphe; car, sois certain qu'après ce qui s'est passé, ils ne prendront aucun repos avant d'avoir déshonoré ces jeunes filles.

— Tu veux donc me rendre fou î s'écria le capitaine en serrant les poings avec rage.

— Non, mon ami, je veux t'empêcher de commettre une imprudence qui nous perdrait tous. Toi, dont le courage indomptable est traditionnel parmi nos frères d'armes, imite nos camarades, attends, comme nous sommes décidés à le faire, que le jour soit venu pour pouvoir, en te mêlant dans la foule, échapper aux yeux de lynx des policiers qui nous traquent.

Songe que Donnadieu, cet agent infatigable des royalistes, notre ennemi acharné, a juré de nous livrer à Marchangy. Hier, Formosant l'a eu pendant une heure sur les talons, et c'est grâce à un embarras de voitures, au carrefour Sainte-Avoye, qu'il est parvenu à lui faire perdre sa piste.

— Alors, il faut que je laisse arrêter ma sœur et ma cousine, sans faire aucune tentative pour les sauver? dit le capitaine en faisant un geste de désespoir.

— Si vous le voulez, capitaine, aussitôt que le jour sera venu, j'irai les prévenir, dit la maman Panisset en «'avançant. Je peux passer partout sans attirer l'attention.

— Fie-toi à M^^ Panisset, qui est bien la meilleure et la plus courageuse femme que je connaisse, ajouta Verdot. Tu vois qu'au lieu de prendre un peu de repos, comme nous le lui avons conseillé, elle a préféré se priver de sommeil afin de pouvoir nous être utile.

— Oh! merci! merci! dit Baudouin en serrant la main de la vieille marchande... mais vous arriverez peut-être trop tard.

— Sois tranquille à ce sujet, dit le major; malgré les habitudes expéditives de la police royaliste, les mandats d'arrêt, si mandats il y a, ne seront pas signés avant dix heures; ainsi, mon cher ami, tu peux accepter sans crainte les offres de services de la mère de notre brave camarade Panisset.

Peu à peu, l'inquiétude du capitaine s'était en partie dissipée,' et il se décida à charger la marchande d'aller dire à Louise et à Flavienne de quitter immédiatement leur logement.

Il recommanda à la bonne femme de ne pas oublier de les engager à se réfugier à Montmartre, chez une repriseuse de châles, M™ Voituret, dont le mari avait été tué à la Moskowa.

Quand le bruit des pas des ouvriers se rendant à leur travail se fit entendre dans la rue, la brave mère Panisset reprit sa capuche, et elle se mit en route pour la rue Saint-Martin.

Après son départ, on parla des événements qui venaient de se passer, et ce fut avec la plus vive douleur qu'on reconnut l'impossibilité d'assister aux obsèques du digne Trubert, dont chacun célébra à Tenvi la générosité et la bravoure.

Puis Formosant, l'ancien lieutenant de lanciers, demanda s'il ne fallait pas s'occuper immédiatement de châtier le traître Margout.

— Il faut qu'un exemple terrible empêche les misérables qui songent à nous trahir d'exécuter leurs exécrables desseins, dit-il. Vous savez que j'ai réclamé l'honneur de corriger ce drôle; autorisez-moi à m'occuper de lui, et je vais entrer immédiatement en campagne afin de l'attirer dans un petit coin, où je le forcerai à mettre flamhrjrge au vent...

Tous les membres de la réunion se consultèrent, et, à l'unanimité, ils adoptèrent la proposition du lieutenant de lanciers.

— Gomment te proposes-tu de t'y prendre pour faire tomber ce vil coquin dans un piège? demanda le major au lieutenant.

— Ah! voilà le point sur lequel je ne suis pas encore fixé, reprit ce dernier; je chercherai, et, avant ce soir, du moins je l'espère, j'aurai trouvé un expédient.

En ce moment, le charcutier Cliardin, qui s'était constamment tenu en arrière des officiers, quitta la chaise qu'il occupait au fond de la pièce, et b'avança vers la table.

— Je poui-rais peut-être vous être utile en cette circonstance, ditil; du reste, ce que j'ai de mieux à faire, maintenant que je ne peux plus rentrer chez moi, c'est de vous prier d'accepter nés petits services. Vos opinions politiques sont les miennes ; comme vous, je déteste le gouvernement que les étrangers ont imposé à la France, ainsi que toutes les créatures qu'il a ramenées dans ses fourgons, et je ne peux pas voir l'uniforme des soldats de l'armée alliée sans éprouver des sentiments de honte et de colère. . Dans ma jeunesse, j'ai porté l'uniforme et je suis habitué à la discipline.

Si vous avez besoin d'un homme dévoué à son pays, aussi intelligent qu'il faut l'être pour démêler les fils d'une intrigue, et ayant un poing capable d'assommer un bœuf d'un seul coup, comptez sur Chardin; il vous appartient corps et âme.

Le charcutier n'avait pas achevé de parler que toutes les mains se tendirent vers lui.

— Nous acceptons avec empressement votre généreuse collaboration à l'œuvre patriotique que nous avons entreprise, lui dit le commandant Verdot; nous savons ce que vous êtes capable de faire. De nouveau, touchez là, camarade, et regardez-nous désormais comme des frères.

— Je m'efforcerai de vous prouver que je ne suis pas indigne de la faveur que vous me faites, répondit Chardin, dont les yeux se mouillèrent de larmes.

— Maintenant que vous êtes membre de notre association, reprit Formosant, je reviens à ce que je disais lorsque vous nous avez offert vos services, mon cher ami. Je vais immédiatement me mettre aux trousses du traître que vous avez corrigé hier soir, el j'espère trouver rapidement le moyen de lui dresser une embuscade.

— Je le connais peut-être, ce moyen, dit le charcutier.

Tous les assistants relevèrent la tête, et Baudouin examina celui qui venait de parler.

— Peut-on vous demander de quoi il s'agit? dit le capitaine.

— Ce n'est pas très délicat, car je veux vous proposer l'intervention d'une femme qui, en fait de vertu, ne connaît guère que l'or des officiers étrangers.

— Une fille de joie? fit Verdot.

— Pas tout à fait; il s'agit d'Antonia.

Lu belle Antouia pénétra lentement dans lo café en jouant de l'évantail.

s 734 LA CHASSE AUX PATRIOTES

— L'actrice de cinquième ordre de la Montansier?

— Précisément. n

— Qui se livre, avec les princes alliés, à des orgies inouïes dans son petit hôtel de la rue de Provence?

— C'est bien d'elle dont il s'agit.

— Quel rapport peut-il y avoir entre cette courtisane et l'affaire dont nous nous occupons? demanda le commandant Verdot.

— Celte courtisane, comme vous l'appelez avec raison, est douée d'une merveilleuse beauté.

— En effet.

— Et elle est si prodigieusement habile en coquetterie, qu'un homme non prévenu ne peut pas faire la conversation pendant dix minutes avec elle sans en devenir amoureux.

■ — Ensuite? demanda le capitaine Baudouin vivement intéressé.

— Ce Margout, comme vous l'appelez, joint, à sa qualité de parfait coquin une fatuité insupportable. Je me suis souvenu de lui pendant que j'étais au violon du poste Mauconseil. Il a séduit, il y a six mois,- la femme d'une brave épicier, mon voisin, et une jeune nièce qu'il avait chez lui.

Quand une courtisane aussi brillante que la belle Antonia lui fera les yeux doux, Margout ne pourra résister à ses agaceries, et elle en fera ce qu'elle voudra.

— Fort bien, reprit le commandant Verdot, mais je ne vois pas comment cette femme, qui a une petite cour de princes et de généraux étrangers, consentira à s'employer pour nous?

— Je la forcerai à nous servir.

— Vous?

— Oui, messieurs, et quelques mots suffiront pour vous expliquer cet apparent mystère. La belle Antonia se nomme, en réalité, Justine Barret. Il y a quatre ans, elle était caissière chez mon frère, boulanger à Tours. C'était déjà une très jolie fille, et elle se faisait courtiser par tous les oisifs et les libertins de la ville.

Mon frère, scandalisé par ses désordres, se disposait à la renvoyer, lorsqu'un beau matin elle disparut avec un abbé défroqué qui habitait la maison.

Mais comme ce calotin était râpé sur toutes les coutures, et que les économies de la bonne pièce ne consistaient qu'en d'assez fortes

dettes chez sa modiste, elle emporta prudemment 6,000 fr. qu'elle trouva dans la commode de mon frère.

La justice se mêla de l'affaire, et M"* Justine Barret fut condamnée à cinq ans de prison par contumace.

On n'y pensait plus, lorsqu'il y a trois mois je la reconnus dans un rôle de dernière catégorie au théâtre de la Montansier. Elle jouait sous le nom d'Antonia.

Voulant savoir si je ne me trompais point, je l'attendis à la sortie du spectacle, et là tous mes doutes furent dissipés; c'était bien la voleuse de mon frère.

A ma vue, elle éprouva une grande frayeur et essaya de s'esquiver ; mais je la saisis par le bras et je lui déclarai que j'allais la livrer à la police.

Alors elle voulut se jeter à mes genoux pour implorer ma pitié. Elle pleura, elle pria, et me fit entendre de si touchantes paroles de repentir, en me promettant de remboursermon frère, que j'eus la faiblesse de la laisser aller.

Mais, avant de la quitter, je lui dis que j'aurais toujours l'œil sur elle, et que si j'apprenais qu'elle se rendît coupable de quelque nouvelle gredinerie, je serais sans pitié.

Vous comprenez que, dans sa position, elle ne peut me refuser ce que je lui demanderai. Par mon voisin l'épicier, j'ai su que Margout fréquente le café de Foy, au Palais-Royal, et qu'on l'a vu souvent avec des officiers de l'armée des alliés. C'est sans doute en ce lieu qu'il a fait la connaissance du jeune Prussien à qui j'ai eu le plaisir de donner hier soir un atout, qui lui a. m'a-t-on dit au poste, cassé trois ou quatre dents.

Si je mets la belle Anionin. une des plus ferventes habituées des Galeries de bois, au.\ trousses de ce drùle, elle se fera promplement remarquer et le conduira bientôt dans le lieu où vous désirez qu'on le mène... Voilà ce que j'avais à vous proposer.

Inutile de dire que l'offre de Chardin fut acceptée sans commentaires. Il s'entendit nussitôt avec Formosant pour mettre le plan qu'il venait de développer à e.xécution. .

Cette affaire venait d'être arrêtée, lorsque iM°" Panissel rentra.

— Eh bien? lui demanda vivement Baudouin.

— Hassurez-vous, capitaine; voire sœur et votre cousine n'ont

pas encore été inquiétées, lui dit-elle; mais j'ai trouvé ces pauvres demoiselles noyées dans les larmes. Elles ne se sont point couchées, et ont passé la nuit en proie à la plus cruelle inquiétude...

Aussi, quand je leur ai dit que vous étiez en sûreté chez nous, et que vous étiez parvenu, avec vos camarades, à délivrer leur protecteur qui avait été arrêté, elles m'ont sauté au cou, et pendant plusieurs minutes, j'ai senti leurs larmes mouiller mon visage.

— Et vous leur avez bien dit de quitter le logement sans délai?

— Soyez tranquille, capitaine; vos braves demoiselles ont immédiatement entassé vos papiers et leurs objets les plus précieux dans des paniers, qu'elles ont eu le soin de cacher sous leurs châles; puis elles ont remis la clé du logement à une voisine, et je les ai vues s'éloigner du côté des boulevards...

— Maintenant que tu ne peux plus rentrer chez toi, dit le commandant Verdot à Baudouin, je t'offre un refuge dans un endroit où personne ne songera à aller te chercher.

— Merci, mon ami, je ne voudrais pas te déranger...

— Sois tranquille, Baudouin. La bonne femme chez laquelle je vais te conduire, est la sœur d'un curé.

— La sœur d'un curé? demanda le capitaine ébahi.

— Parfaitement. Son frère est au Canada, oîi il s'est fixé il y a cinq ans, et elle a un neveu nommé Charles, qui est suisse dans une église de Bordeaux. Tu seras ce neveu.

Malgré la gravité de la situation, Baudouin ne put s'empêcher de rire.

— Est-tu fou? dit-il; moi un calolin, jamais on n'aurait entendu parler de cela. D'ailleurs, cette dame si bien apparentée aux gens d'église, ne m'inspire aucune confiance.

— C'est un tort, car M"" Guillaume, qu'on croit affiliée à plusieurs confréries religieuses, n'est dévote qu'à la surface. Au fond, c'est une chaude patriote, et son mari a été tué pendant la Révolution à la prise des Tuileries.

— C'est étrange.

— Sans en avoir l'air, cette digne femme a caché chez elle et sauvé de la mort un colonel et plusieurs officiers, à l'époque où le gros ventru est revenu de Gand.

Seulement, afin de mieux entrer dans ton rôle de neveu d'une

prétendue dévote, tu seras obligé de faire le sacrifice de tes moustaches. ■ — Le capitaine fit la moue.

— Est-ce absolument nécessaire? fit-il.

— Absolument; et si nous étions prudents, tous, tant que nous sommes, nous les abattrions. Du reste, la plupart des soldats de la Grande Armée n'en portaient point...

A vingt minutes de distance, tous les membres du comité quittèrent la maison de Panisset, et le commandant emmena Baudouin chez lui pour modifier son costume et couper ses moustaches.

M°" Guillaume, qui avait été prévenue par un billet de Verdot, le reçut à bras ouverts, et lui donna le titre de neveu devant un vieux voisin, coiffé à l'oiseau, qui affichait avec orgueil ses principes de féroce royaliste.

Ce produit de l'ancien régime disait, à qui voulait l'entendre, que la France ne serait tranquille que lorsque le Roi aurait fait couper la tête à tous ceux qui avaient eu un grade au-dessus de sergent dans l'armée du bandit corse.

M"" Guillaume était au mieux avec ce macaque décati, et elle lui adressait un gracieux sourire lorsqu'il lui disait d'un ton confit en bi^ntitude :

— Quel bonheur inouï pour la France, ma chère madame Guillaume, d'avoir retrouvé, par la protection de la très sainte Vierge, notre bon roi, Louis le Bien-Aimé, devant l'image duquel tout le monde devrait s'agenouiller.

L'installation du capitaine Baudouin chez M""' Guillaume ne dura que quelques minutes. La bonne dame le conduisit dans un joli cabinet, bien clair, où il trouva un lit propre, une commode, plusieurs chaises, et tout ce qui était nécessaire pour faire sa toilette, d'ailleurs assez élémentaire.

On venait d'allumer les quinquels, lorsque le capitaine rejoignit Verdot, à qui il avait donné rendez-vous dans le jardin du Palais-Royal.

Le temps était beau et les promeneurs commençaient à remplir les galeries.

Il est impossible de se faire une idée exacte aujourd'hui de l'aspect bizarre que présentait alors la foule.

Les jeunes beaux, les muscadins de la Restauration, les officiers royalistes, les généraux et les princes étrangers, les petites bour-

geoises, les grisettes, les filles à demi-nues, les licenciés de la Loire, quelques artistes s'efforçant d'approcher du nouveau soleil et faisant, pour atteindre leur but, de plates courbettes, de honteuses palinodiee, presque tout cela riait, gouaillait, faisait des mines, lâchait des obscénités, et étalait avec le plus repoussant cynisme sa bassesse et sa vilenie.

— Ah! pauvre France ! dit Baudouin à son ami en poussant un profond soupir; en quelles mains misérables es-tu tombée!

— La France, si grands que soient ses désastres, se relèvera un jour plus glorieuse que jamais! répHqua Verdot d'un ton convaincu.

— Puisses-tu dire vrai, mon ami; mais quel est donc ce grand gaillard, en brillante livrée argent et abricot, qui paraît nous suivre?

— Attends donc... Oui, je ne me trompe pas, c'est notre nouvel ami le charcutier

— Chardin?

— Certainement... Du reste, il vient de nous faire signe d'aller dans la partie obscure du jardin... Viens par ici...

Une minute après, le laquais abricot s'approcha des deux amis.

— C'est moi, dit-il à voix basse.' Je suis maintenant au service de la belle Antonia...

Elle se montrera ce soir dans le jardin, et elle m'a promis de ne pas quitter Margout, lorsque je le lui aurai désigné, sans s'être accrochée à son bras.

— Viendra-t-il ici ce soir?

— On m'a assuré qu'il ne passait pas un jour sans entrer au café de Foy.

Baudouin et le commandant échangèrent un regard. Margout prétendait, en effet, qu'il fréquentait le Palais-Royal pour épier les alliés et les royalistes.

Mais il avait bien soin de ne parler jamais d'un certain petit caveau de la rue Montesquieu, oii il avait des entrevues secrètes avec le célèbre agent Donnadieu.

Formosant, le lieutenant de lanciers, était depuis un instant à la recherche de Chardin. Il arriva auprès de lui sans le reconnaître sous sa livrée.

— Battez prudemment en retraite lorsque vous me verrez avec la

belle Antonia, dit le charcutier aux trois amis, car vous pourriez être aperçus par Margout et ça le mettrait certainement en fuite.

— Nous vous quittons.

— Venez, dans deux heures, au petit cabaret de la Bonne Grappe, rue de Valois, et je pourrai vous donner quelques renseignements sur la rencontre d' Antonia et de Margout.

— Convenu.

Tout à coup, Verdot saisit le bras du capitaine. Il venait de voir passer, à vingt pas, l'ami de Thermann.

— Tonnerre ! dit le commandant; à la vue de ce scélérat, le sang m'a donné le tour... j'ai été sur le point de m'élancer sur lui pour le cravacher d'une façon exemplaire.

— Allons! c'est moi qui vais, maintenant, te faire de la morale.

— Suivons-le... j'ai bien envie de ne pas attendre le piège que doit lui tendre cette Antonia...

— Es-tu fou? Au lieu de te répondre, il te ferait arrêter.

— Regarde ; quel cynisme I II entre au Café de Foy et donne la main à toute la clique... Ah! le beau théâtre pour une exécution dans le genre de celle que je rêve... Avec quelle volupté je le giflerais et je lui cracherais au visage. .

— Modère-toi, je t'en prie, et rapportons-nous-en du soin de nous livrer ce misérable à Chardin, qui est décidément un précieux auxi liaire.

Les trois anciens officiers pénétrèrent sous les arcades et passèrent devant le Café de Foy, dont les portes étaient ouvertes.

Suivant l'habitude, cet établissement regorgeait de monde.

Officiers supérieurs des armées alliées, revêtus de ces étranges uniformes qui avaient le privilège d'attirer les courtisanes; brillants fils de pères ayant conquis leurs grades dans les régiments royaux en courbant platement l'échiné devant de vieilles houris blasonnées ; jeunes dandys attifés de ces habits grotesques dont nous nous moquons de si grand cœur aujourd'hui; traîtres à la cause nationale, ayant troqué leur conscience de patriotes pour une misérable rémunération d'espions; on voyait, réunis en cet endroit, tous ceux qui s'étaient ligués pour attenter aux libertés publiques et à l'honneur de la France.

— .Meltons-nous à l'écart, dit tout à coup Kormosant à ses amia, en les ramenant dans le jardin.

— Qu'as-tu vu? lui demanda le commandant.

— Tournez la tête à droite et vous apercevrez une femme, mise d'une façon scandaleuse, qui s'avance au bras d'un petit criquet tout pâlot, son amant sans doute.

— Elle est admirablement belle, fit Verdot.

— Et ses yeux ont un éclat qui ternit les énormes diamants dont ses oreilles sont ornées, ajouta Baudouin.

— Eh bien ! c'est Antonia, dit le lieutenant de lanciers.

— Alors, je commence à croire que nous avons bien agi en accordant notre confiance à Chardin. Si elle veut jouer delà prunelle, cetle drôlesse aura immédiatement barre sur Margout.

Baudouin n'avait pas fini sa phrase lorsque la belle Antonia, revêtue d'une robe de soie rose, garnie de dentelles précieuses, et portant sur son bras une écharpe qu'elle ne jetait point sur ses épaules, afin de pouvoir exhiber publiquement sa gorge opulente, pénétra lentement dans le café en jouant de l'éventail.

Il se fit aussitôt un remous parmi les assistants qui péroraient debout, et la plupart des clients assis, beaucoup plus nombreux que les autres, se levèrent pour voir la jeune femme.

Elle échangea quelques poignées de main à l'anglaise avec un officier supérieur russe et un vieux général bavarois; puis, après avoir hésité un instant, elle alla s'asseoir, comme par hasard, avec son jeune cornac, auprès d'une table devant laquelle se trouvaient Margout et le Prussien von Thermann.

Ce dernier avait encore la joue enflée par le coup de poing d'amateur dont le charcutier l'avait gratifié la veille, et Margout portait une cicatrice toute fraîche sur le front.

. Exclusivement fréquenté par les militaires et les royalistes, le Café de Foy ne voyait pas souvent des femmes autour de ses tables; c'est ce qui expliquait l'agitation que venait de causer l'entrée d'Antonia.

Margout fut vivement impressionné par l'espèce de faveur que la courtisane lui fit en venant se placer auprès de sa table.

Il lui adressa un profond salut, auquel la jeune femme répondit par une gracieuse inclination de tête et un éloquent regard.

Il n'en fallait pas plus pour mettre la cervelle de ce mauvais drôle à l'envers, et, à partir de cet instant, il ne prêta plus aucune attention à la conversation assez saugrenue du jeune Prussien,

L'iiommo tomba sur lo pave, la face coniro lerrc.

Liv. 221 — FATAnn frères, é'iiteuri.

A cette époque, il était de bon ton, dans les établissements publics de premier ordre, de prendre du punch en guise de rafraîchissement, et un bol de cette liqueur capiteuse flambait devant les deux amis.

Au lieu de répondre au garçon, qui attendait ses ordres pour la servir, Antonia dit à Margout, en lui lançant un regard incendiaire :

— Vous allez me prendre pour une femme de bien mauvais ton, cher monsieur, lorsque vous connaîtrez mon audace.

— Oh ! madame, n'en croyez rien, fit l'ex-lieutenant en s'inclinant; d'avance je vous déclare que vous êtes une personne d'une exquise distinction.

— Eh bien! je profite de votre amabilité pour vous dire que j'ai parfois d'étranges caprices.

— C'est le droit incontestable de la beauté.

— Ainsi, le punch qui flambe devant vous exhale une odeur si fine, si suave, que je nhésiterais pas à en accepter un verre si vous daigniez me l'offrir...

La provocation était si directe que Margout sentit deux plaques de feu brûler ses joues.

— La faveur que vous m'accordez est si précieuse, belle dame, que ]e suis tout disposé à la payer de ma vie, répondit-il avec une galanterie qui aurait fait naître des sentiments de jalousie dans l'esprit de l'officier prussien, sans la violence de la passion qu'il éprouvait pour Flavienne.

Les préliminaires de la connaissance étant ainsi abrégés, au bout de dix minutes, Antonia était déjà sur le pied d'une douce familiarité avec Margout. Ils roucoulaient comme des tourtereaux, en se faisant d'intimes confidences, tandis que le petit cavalier de la courtisane et von Thermann s'occupaient activement de vider le bol de punch.

Vingt minutes plus tard, la belle Antonia, obsédée par le cercle d'adorateurs qui s'était formé autour d'eux, dit quelques mots à voix basse à Margout, et celui-ci se leva aussitôt.

Il lui donna le brns et sortit, laissant le jeune cavalier de la dame et le Prussien aux prises avec un nouveau bol de punch.

— Cela va à merveille, dit Formosnnt à Verdot; la dnnzelle a. pris chasse et le gibier ne peut tarder h. tomber entre nos mains.

— En attendant l'heure de nous rendre au cabaret de la Donne Grappe pour avoir des nouvelles, je vous propose de faire une petite

promenade dans les Galeries de bois. Le spectacle qu!ûffrent les- habitués de ce lieu m'intéresse toujours. ■ • ,'.',-,

— A mon tour de te sermimner; ripliqualacoinmandant» On dirait que tu ignores les dangers auxquels nous nous exposerions. C'est le quartier général de l'agent Donnadieu. ■ . .

— Oui, ajouta Formosant; et lea trois quarts ,de3 drôlesses qui viennent y montrer leurs appas, souvent frelatés, sont, en quelque sorte, à la solde de la police.

— Hum ! ût le capitaine en fronçant les sourcils; que celte créature de Marchangy, ce Donnadieu ne tombe jamais entre mes mains dans un petit coin solitaire^ sinon... - .

— Tais-toi, interrompit Verdot à voix basse; voilà un particulier louche qui a l'air de nous suivre.

— Si vous n'y voyez pas d'inconvénient; répliqua la lieutenant de lanciers, je vais me retourner, et, en passant auprès de lui, je lui mettrai mon coude dans l'œil.

— De mieux en mieux ; je vois qu'il n'y a qu'un moyen d'empècner une catastrophe peut-être irréparable.

— Lequel?

— C'est de sortir du jardin et d'aller attendre l'heure de notre rendez-vous en faisant une promenade du cùlé des boulevards...

Les trois amis quittèrent le jardin du Palais-Royal, sortirent par la grille de la rue Neuve-des-Petils-Ghamps et se disposèrent à regagner la rue Richelieu.

Mais Formosant, qui avait ex '• "né l'individu suspect paraissant les surveiller, dit tout bas au com idant et au capitaine :

— Poussez plus avant et prenez la rue Ghabanais.

— Et toi.

— Je vous suis à cinq ou six pas en arrière.

— Pourquoi cette manœuvre ?

— L't'spion que vous avez signalé il y a un instant nous file.

— AI-;^, il faut...

— Me ..lisser agir, interrompit le lieutenant de lanciers; je vais lui donner une petite leçon afin de ralentir son zèle.

— Sois prudent surtout.

— -N'ayez aucune crainte; mais, lorsque vous m'entendrez silfier.

éloignez-vous rapidement sans regarder derrière vous; on se retouvera rue de la Michodière.

Verdot et Baudouin connaissaient trop bien leur jeune camarade pour qu'ils crussent nécessaire de lui demander d'autres explications. Ils accélérèrent leur marche et pénétrèrent dans la rue Chabanais.

En 1816, la rue Chabanais faisait déjà, comme aujourd'hui, un coude brusque vers le milieu de son parcours.

Formosant s'arrêta derrière l'angle formé par ce changement de direction et attendit en se frottant le poignet et en retroussant sa manche.

De l'endroit oii il se trouvait, il ne pouvait être aperçu des passants venant de la rue Neuve-des-Petits-Ghamps.

Il n'y avait personne dans les environs et la voie était imparfaitement éclairée par un de ces réverbères fumeux, dont on voit encore quelques spécimens sur le versant nord de la butte Montmartre.

Rasant les murailles et marchant vivement sur la pointe des pieds, un homme, à l'apparence débonnaire, arriva bientôt à l'endroit où la rue Chabanais fait un angle.

Au moment où il tournait au coin de la maison, le lieutenant de lanciers lui asséna un formidable coup de poing sur la tête, et, pour déterminer sa chute, accompagna ce coup d'un fort croc-en-jambe.

L'homme tomba sur le pavé, la face contre terre, en poussant un cri qui fit prendre le pas de course à Verdot et à Baudouin.

Trois ou quatre minutes après cet exploit, le lieutenant de lanciers rejoignit ses amis au coin du boulevard et de la rue de la Michodière.

— Quelle imprudence, lui dit le commandant; cet espion va nous dénoncer et nous serons traqués avec plus d'acharnement encore.

— Bah! répliqua Formosant; il nous connaissait déjà, puisqu'il nous suivait; d'ailleurs, il n'a pas eu le temps de me voir.

— Redoublons d'attenion pour aller trouver le charcutier au cabaret de la Bonne Grappe, dit Baudouin, et n'attendons pas plus longtemps dans la rue.

— Entrons alors dans quelque bouchon, proposa Verdot.

— C'est inutile, mon ami. Dirigeons-nous tranquillement vers la rue Montmartre, en suivant les boulevards, et nous arriverons à notre rendez-vous en passant par la rue Coquillière.

Les trois anciens militaires arrivèrent sans encombre au cabaret

que leur avait désigné Chardin, et ils trouvèrent ce dernier attablé avec deux ou trois laquais d'Antonia...

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