Les Quatre Talismans
Je crains bien, hélas! qu'on ne m'adresse pas ce reproche pour la dernière fois.
Et j'ai cependant quelque raison pour désirer qu'on me l'adresse longtemps, car je ne ferai plus que des Nouvelles.
Quand une Nouvelle signée de mon nom aura failli à son retour périodique,
LES QUATRE TALISHAMS. 1
il sera arrivé une modification inaperçue, mais certaine, dans le chiffre total de la statistique littéraire. Les dix-sept cent cinquante auteurs qui se disputent, à Paris, l'attention du public, ne seront plus que dix-sept cent quarante-neuf.
L'honneur d'avoir fait partie de cette vaine légion d'oisifs, plus ou moins ingénieux, plus ou moins superficiels, c'est ce que les jeunes gens de province prennent pour de la réputation ou pour de la gloire.
Pauvres jeunes gens, qui ne savent pas qu'un état vulgaire, qu'un petit métier, qu'une industrie grossière, mais honnête, sont mille fois plus conformes à la destination naturelle de l'homme, et valent mille fois mieux pour son bonheur, que
ce bruit passager de la librairie et des journaux, qui va se perdre sans échos et sans souvenirs dans tous les bruits de la multitude !
A compter du jour fatal où Ton s'est avisé de mettre des lettres à la suite d'une lettre pour en faire un mot, des mots à la suite d'un mot pour en faire une phrase, des phrases à la suite d'une phrase pour en faire une page , des pages à la suite d'une page pour en faire un livre, un million d'auteurs ont vécu ; il y en a cent qui vivront.
Voilà certainement la plus sotte des loteries , mais j'y ai mis, j'y ai perdu , j'y perdrai encore : je ne suis plus le maître de n'y pas jeter mon avenir, moi qui n'en ai plus. Malheur à qui m'imitera !
Les Nouvelles que je me raconte avant de les raconter aux autres, ont d'ailleurs pour mon esprit un charme qui le console. Elles détournent ma pensée des faits réels pour l'exercer sur des chimères de mon choix; elles l'entretiennent d'idées rêveuses et solitaires qui m'attendrissent, ou de fantaisies riantes qui m'amusent; elles me font vivre d'une vie qui n'a rien de commun avec la vie positive des hommes, et qui me sépare d'elle, un peu moins que je ne voudrais, mais autant qu'il est permis à l'imagination d'en allonger les lisières et d'en franchir la portée.
C'est pour cela que j'ai fait des Contes.
On m'a dit souvent , car il n'y a point d'homme qui n'ait ses flatteurs, que j'aurais pu me livrer avec quelque chance de
succès à des travaux plus sérieux; et comme nous n'avons point de flatteur aussi assidu que notre propre vanité, il m'est arrivé de me le dire moi-même. J'ai fait davantage encore. Tout en suivant le fil de mes causeries frivoles, j'ai péniblement amassé trente années d'études pour la composition d'un de ces ouvrages dans lesquels on ose pressentir une espèce de monument , et que le dernier jour de la vie ne lègue pas sans orgueil à la postérité. Accoutumé à me nourrir d'illusions, je me suis aisément familiarisé avec cellelà. J'ai cru fermement pendant trente ans qu'une inspiration étrangère à ma faible intelligence m'avait révélé le plus important des secrets de la nature humaine; que mes regards, éclairés par cet
instinct supérieur que Socrate appelait son Démon, pénétraient avec assurance dans l'avenir de notre espèce, et que j'apercevais, aussi vive et aussi pure que si elle était déjà scellée au cycle merveilleux de la création, la soudure inconnue qui doit le fermer, en faisant rentrer tous les êtres, parvenus à la plus haute expression de leur perfectionnement possible , dans le sein du Dieu qui les a produits. Celte idée, soumise à Cuvier dont le génie était un suprême bon sens, l'avait rempli de cet enthousiasme naïf que les grands hommes éprouvent pour la vérité, quelle que soit la source humble et cachée d'où elle jaillit à leurs yeux.
Ce paragraphe , que je rendrais moins long et moins ambitieux si j'en avais le
temps, contient d'ailleurs toute l'histoire de ma destinée littéraire. Me reprochera maintenant qui voudra de ne l'avoir pas autrement remplie. J'ai vécu de mes Romans et de mes Nouvelles, parce que je n'ai pas pu faire autrement, et ma philosophie descendra tout entière avec moi dans la fosse que voilà (mon Dieu , je ne la savais pas si près ! ) , parce que je n'ai eu pour l'écrire , ni les loisirs que laisse l'indépendance , ni l'indépendance que donne la fortune, ni la fortune qui vient du hasard ou du savoir-faire , ni le suffrage protecteur d'un de ces libraires bénévoles qui prennent en commandite la plume d'un écrivain renommé. Il fallait pourtant dire cela quelque part pour l'acquit de ma gloriole académique; et je
me suis avisé de le dire dans une Préface, parce qu'on ne lit pas les Préfaces.
Revenons un moment à mes Contes, et puis on n'en parlera plus.
J'ai cherché à prouver dans Soeur Béa- TRix qu'il ne manque à la plupart de nos légendes populaires qu'un peu d'élégance et d'industrie pour les relever du dédain où elles sont tombées. Si j'y ai réussi , tout le monde y réussira, et c'est un trésor inépuisable de fictions délicieuses.
Les Quatre Talismans ont un objet d'utilité plus sensible et plus général. Je les ai consacrés à la classe de la société qui a le mieux compris, selon moi, ses obligations de la vie, et qui en tirerait le parti le plus raisonnable, si elle connaissait tous ses avantages, c'est-à-dire aux
ouvriers. J'ai voulu leur montrer dans un cadre trop étroit pour un tableau de cette importance, mais dont tout le monde peut agrandir la bordure à sa fantaisie , que les conditions de supériorité sociale les plus universellement reconnues, ajoutent fort peu de chose ou n'ajoutent rien au bonheur, et qu'il arrive même assez souvent qu'elles le rendent impossible, tandis qu'il y a peu d'exemples d'un travail actif, obstiné, consciencieux, dirigé par l'envie de bien faire , qui n'ait pas tôt ou tard trouvé en lui-même sa récompense légitime. Cette leçon est grande , consolante, salutaire, propre à désabuser les bons esprits de ces ambitions jalouses et déplacées qui précipitent les vieux peuples vers leur ruine , et qui sont l'u-
— ionique secret des révolutions. Aussi n'aurais-je pas hésité à la soumettre aux respectables distributeurs du prix fondé par M. de JMonthyon, si cette noble récompense ne paraissait presque uniquement réservée désormais aux vues philosophiques et aux applications expérimentales, qui ont pour but le perfectionnement intellectuel et moral des fainéants , des vagabonds et des forçats. Je conviendrai volontiers d'ailleurs, dans toute la sincérité de mon âme , que la direction donnée en ce sens à l'accomplissement des intentions rémunératrices du bienfaiteur, ne saurait être plus impérieusement prescrite par les besoins de notre civilisation, et je ne crois pas le temps fort éloigné où l'on pourra la regarder comme
un hommage rendu aux intérêts de la majorité souveraine , qui sont le principe et la fin de la nouvelle politique.
A une époque où tous les sentiments moraux et religieux semblent s'être exilés de la terre, il faut du moins savoir gré à la philanthropie moderne de leur ouvrir un refuge dans les maisons de détention et dans les bagnes.
C'est toujours cela.