‹ Les Quatre TalismansChapitre 4 sur 9 · SECONDE JOURNÉE · texte numérisé non relu

SECONDE JOURNÉE

Le lendemain, les trois vieillards voyageurs se rendirent chez le vieillard de Damas, à l'heure où ils étaient conviés. Ils reçurent chacun une bourse d'or comme la veille, et s'assirent au banquet avec un parfait contentement, car ils n'avaient été depuis longtemps ni si bien accueillis ni si heureux. Douban le riche paraissait

surtout s'étonner d'être si à son aise dans ses affaires, et de vivre si largement.

Quand le repas fut terminé, le bon vieillard de Damas se tourna du côté du second des trois vieillards qu'il avait à sa droite, et lui témoigna par une douce inclination de tête , qu'il aurait aussi plaisir à entendre son histoire. Celui-ci ne se fit pas prier davantage , et raconta ce qu'on va lire :

HISTOIRE

DE MÂHOUD LE SEDUCTEUR.

Seigneur , dit-il , je ne vous occuperai pas longtemps des particularités de mon enfance, car elles vous ont été rapportées avec beaucoup d'exactitude par celui de mes deux compagnons qui a eu l'honneur de parler devant vous. J e suis en effet son frère Mahoud le beau, surnommé l'amour et les délices des femmes, et dont le nom retentissait, il y a un demi-siècle au plus.

dans tous les harems de rOrient. Vous satez déjà comment nous nous séparâmes, et j'avoue que le dédain de mes frères pour quelques agréments dont j'étais doué , me faisait désirer ce moment avec une vive impatience, quoique je n'eusse pas tardé à penser que le talisman du génie qui devait me faire adorer des belles, produisait sur les hommes un effet tout opposé. Je restai donc seul, aussi satisfait de ma personne que mécontent de ma situation.

Le désert, seigneur, est un triste séjour pour un joli homme. J'y vécus fort mal et fort péniblement pendant plusieurs semaines, mais je trouvai à me dédommager aux premières habitations. Je n'ai pas besoin de vous dire à quel genre d'avantages personnels je dus partout la plus gracieuse hospitalité. Je ne peux cepen-

dant me dispenser d'ajouter qu'elle entraînait souvent avec elle de fâcheuses compensations. Les hommes sont généralement jaloux , et les jaloux sont généralement brutaux, surtout quand ils n'ont pas reçu d'éducation. Tous les pays que je traversais étaient des pays de conquête ; mais, à l'opposé des autres conquérants, je ne les traversais presque jamais sans être battu.

Un jour que j'échappais à la poursuite de cent beautés rivales , poursuite qui a aussi ses importunités , et que je me dérobais en même temps aux procédés grossiers de leurs amants et de leurs époux, je tombai au milieu de la caravane d'un marchand d'esclaves qui se rendait à Imérette pour y acheter des Géorgiennes. Comme j'avais entendu dire que c'était là que se trouvaient les plus belles

personnes du monde , et que j'étais empressé d'y exercer l'empire déjà éprouvé de mon mérite ou de mon talisman, je n'hésitai pas à m'engager parmi ses serviteurs pour quelque office assez vil, dans l'espoir assuré de m'en affranchir au premier endroit où nous trouverions des femmes. Ces vallées creusées , comme vous le savez, dans les flancs du Caucase, sont malheureusement fort désertes, et nous devions arriver à ïmérette sans avoir rencontré une seule tribu.

Le maître de la caravane était un homme fin , jovial et facétieux , qui avait surpris sans peine le dessein de mon voyage, et qui se faisait un malin plaisir de présenter mes espérances et mes prétentions sous un aspect ridicule : c Camarades, dit-il un jour, nous approchons du but de notre route, et nous allons nous

Page 1