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remettre en possession de ces douces jouissances de la vie dont le désert nous a si longtemps privés : trop heureux, cependant, si l'aimable Mahoud, le séduisant prince de Fardan , daigne nous laisser quelques beautés à toucher, car vous savez qu'il sait les émouvoir, dès le premier jour, à la suite de son char victorieux. 0 beau Mahoud , que la nature a comblé de tant de grâces , refuseriezvous d'être propice aux bons et fidèles compagnons qui ont partagé vos hasards, et n'auront-ils pas une seule amourette à glaner derrière vos riches moissons?
Assez de jolies filles fleurissent dans les délicieuses campagnes d'Imérette pour sufiire à vos plans de conquêtes, sans que vous réduisiez vos amis au malheur d'aimer sans être aimés ! Il en est peu d'ailleurs parmi elles qui méritent d'être asso-
ciées à une destinée telle que la vôtre , et celles-là ne doivent vous être disputées par personne. Que n'êtes-vous, hélas!
arrivé plus tôt dans le pays, quand la chute du plus puissant souverain du Caucase mit à ma disposition la princesse de Géorgie, celte adorable Zénaïb, la perle unique du monde , que je vendis l'année dernière au roi de la Chine...
— Zénaib , princesse de Géorgie ! m'écriai-je avec enthousiasme ; car ce nom était pour moi une espèce de révélation merveilleuse.
— Elle-même, reprit le marchand avec un sang- froid accablant, et c'est ainsi qu'elle parlait de vous ! c Cruel, me disaitelle souvent en tournant sur moi des yeux de gazelle qui auraient attendri un tigre, si tu vends ma personne au roi de la Chine , comme tu te l'es proposé , ne te
flatte pas de lui vendre mon cœur. Mon cœur s'est donné au plus beau des princes de la terre , au charmant Mahoud , l'héritier présomptif du Fitzistan : je ne sais si tu en as entendu parler , continuaitelle , et je ne l'ai jamais vu, mais il m'apparaît toutes les nuits dans mes songes. C'est à lui qu'appartient à jamais, quoi qu'il arrive, l'infortunée Zénaib... >
A ces mots, la troupe entière partit d'un éclat de rire convulsif, mais j'y fis peu d'attention. L'image que je me faisais de Zénaib absorbait toute ma pensée , et je me promettais déjà d'avoir peu d'égards pour les vulgaires tendresses des filles d'Imérette. Nous entrâmes le lendemain dans la ville , sans que j'eusse changé de résolution.
Après avoir reçu du marchand d'esclaves ce qui m'était dû en raison de mes
services, je me retirai dans un kan fort isolé, pour y penser librement à Zénaib, et pour y chercher les moyens de rejoindre ma princeese à travers l'espace immense qui nous séparait. Mon imagination , naturellement assez paresseuse , ne m'en ayant fourni aucun, je commençais à m'abandonner à la plus noire mélancolie, quand une fête publique qui se célébrait à Imérette, m'inspira l'envie de sortir de ma retraite pour me distraire un moment des chagrins qui m'accablaient.
Il est inutile de vous parler de l'effet que produisit ma vue ; il n'y eut qu'un cri sur mon passage , et la modestie me défend de le répéter. Seulement, l'émotion des plus jeunes ou des plus réservées se trahissait par quelques soupirs qu'on étouffait à demi, en cherchant à les faire entendre. Je ne rentrai chez moi que fort
tard , à cause du grand concours de femmes qui se pressaient au-devant de moi , et qui me fermaient le chemin. La soirée tout entière fut employée à recevoir des présents et à refuser des billets doux. Héiasî m'écriais-je avec un dédain amer, en repoussant ces témoignages insensés d'une passion que je ne pouvais partager; héiasî ce n'est point Zénaib! — Et j'ajoutais, en gémissant du profond de mon cœur : Barbare souverain de la Chine , rends-moi Zénaib, l'unique objet de mes vœux, Zénaib que tu m'as ravie, ma belle et tendre Zénaib !... A ce prix, je te laisse sans regret l'empire du monde ! — Il est vrai que je n'y avais pas beaucoup de prétentions.
J'avais paru. Les jours suivants ne firent qu'augmenter mon embarras. Vous ne sauriez imaginer, seigneur, combien
il est pénible d'être adoré de toutes les femmes. On pourrait s'accommoder de trois ou quatre, et d'un peu de surplus ; mais, quand cela passe la douzaine, il n'y a réellement plus moyen d'y tenir. Et puis il y a des passions douces et faciles avec lesquelles on est toujours libre de prendre des arrangements ; mais celles que j'avais le malheur d'inspirer étaient si fantasques et si violentes, que je ne me les rappelle pas sans frémir. Il ne fut bientôt plus question que de jeunes beautés éperdues d'amour, qui renonçaient à la modestie de leur sexe pour se disputer le cœur d'un aventurier inconnu. Quelques-unes furent subitement privées de l'usage de la raison ; quelques autres se livrèrent aux dernières extrémités du désespoir. Mon arrivée et mon séjour dans la capitale d'Imérette furent signalés enfin
par une insurrection unique dans les annales du monde , et qui ne pouvait manquer d'attirer Tattention du gouvernement. On me conduisit devant le roi.
Ce prince, qui était jeune et beau, m'attendait avec une impatiente curiosité, au milieu des grands officiers de sa cour.
— Est-ce toi, me dit-il en arrêtant sur moi des yeux étonnés, qui te fais nommer Mahoud, prince de Fardan?
— C'est moi, seigneur, lui répondis-je d'un ton assuré, en déployant tout ce que je croyais posséder de dignité et de grâces.
Je dois rendre à ce monarque la justice de déclarer qu'il resta quelque temps interdit et comme stupéfait; mais la puissance secrète attachée à mon talisman reprenant tout son empire, il s'abandonna
si follement au délire de sa gaieté , que je pensai un moment qu'il allait perdre connaissance ; et , comme les sentiments des rois ont toujours quelque chose de contagieux, les courtisans qui l'entouraient, oubliant la retenue respectueuse que leur imposait sa présence, tombèrent pêle-mêle sur les degrés du trône , en se roulant dans les spasmes du rire le plus extravagant dont on puisse se faire idée. Les gardes mêmes qui m'environnaient abandonnèrent leurs armes pour se presser les côtés des deux mains, dans ce paroxysme presque effrayant de la joie qui commence à toucher aux confins de la douleur. Cette crise fut longue, et me parut plus longue peut-être qu'elle ne le fut en effet.
€ Eh quoi ! s'écria le roi quand il eut repris assez de calme pour se faire en-
tendre, c'est toi qui es venu troubler de ta funeste présence la tranquillité de mes États, en jetant dans le cœur des femmes les séductions de l'amour ! Ce prodigieux triomphe était réservé à ces petits yeux ronds et stupides, qui laissent tomber, de droite et de gauche, deux regards louches et maussades; ou bien, à ce nez large et aplati qui surmonte de si haut une bouche torse et mal garnie. Tournetoi un peu, je te prie, afin que je m'assure si je ne me suis pas trompé en devinant derrière tes épaules inégales une lourde protubérance. Elle y est, en vérité; j'en prends tout le monde à témoin : et, pour comble de difformité, il s'en faut de cela , continua-t-il en montrant sa main étendue , que la jambe sur laquelle il s'appuie maintenant avec une nonchalance affectée , égale l'autre en longueur.
Par le soleil qui nous éclaire , on n'a jamais rien vu de plus surprenant, depuis que les caprices d'un sexe imbécile disposent de l'honneur de l'autre î
c Odieux rebut de la nature , reprit-il après un moment de réflexion (c'est à moi qu'il adressait ces expressions désagréables), je t'ordonne d'évacuer à l'instant notre royaume d'Imérette , et, s'il t'arrive de te faire aimer avant ton départ de la dernière des esclaves, tiens -toi pour averti que tu seras hissé demain à l'arbre le plus élevé de la contrée , pour y servir d'épouvantail aux oiseaux de rapine. »
Cet arrêt sévère était énoncé de manière à ne pas me permettre la moindre réplique. Je me glissai avec modestie entre mes gardes, et je sortis de la ville au milieu de cette escorte insolente , en
voilant mon visage de mes mains , dans la crainte d'exciter encore une de ces sympathies que j'étais menacé de payer si cher. Arrivé hors des faubourgs , et congédié plus grossièrement , s'il est possible, que je n'en avais l'habitude , je me mis à marcher résolument vers la frontière, sans oser tourner les yeux derrière moi. Je cheminais ainsi depuis deux heures, en proie à des méditations fort sérieuses , car je n'avais pas eu le loisir de reprendre dans mon kan les cadeaux et les bijoux dont les beautés d'Imérette venaient de m'enrichir, quand les pas de plusieurs cavaliers qui me suivaient de près, me firent craindre un nouveau malheur.
« Prince Mahoud, arrêtez, s'il vous plaît , s'écriaient des voix confuses; beau prince Mahoud, est-ce vous? >
Presque assuré cependant que ces cris graves et robustes n'étaient pas articulés par des femmes, je fis courageusement face au péril, et je vis quatre pages ou icoglans, superbement vêtus, montés sur de magnifiques chevaux blancs, tout caparaçonnés de soie et d'or, et qui accompagnaient de riches voitures de bagages.
— Je suis le prince Mahoud que vous cherchez, répondis-je fièrement, et s'il n'y a point de femmes parmi vous, comme je le suppose, je puis l'avouer sans inconvénient pour la tranquillité publique.
Maintenant, que demandez-vous de moi ?
Je ne vous dissimulerai point, seigneur, que ma vue produisit sur ces étourdis son effet accoutumé. Ils se recueillirent toutefois après un moment de sottes risées, et celui d'entre eux qui paraissait exercer une certaine autorité sur les
autres, descendani de cheval avec un embarras respectueux, vint ployer le genou et s'humilier à mes pieds.
— Seigneur, dit-il, en frappant la terre de son front, qu'il vous plaise d'agréer le timide hommage de vos esclaves. La divine Aischa , notre reine, qui s'était glissée ce matin derrière une des portières de la salle du conseil , pendant votre entretien avec son auguste époux , et qui en connaît les funestes résultats, n'a pu se défendre d'un mouvement d'amour pour votre glorieuse et ravissante personne.
En attendant des jours plus propices pour vous rappeler à sa cour, dont vous êtes destiné à faire l'ornement , elle nous a ordonné de venir vous offrir ces présents et ces équipages , et de vous accompagner partout où il vous conviendra de nous conduire. Dis- lui bien,
Ghélébi, a-t-elle ajouté en tournant sur moi des yeux pleins de la plus touchante langueur, que les minutes de son absence se compteront par siècles dans la vie de la malheureuse Aïscha, et que la seule espérance de le revoir bientôt peut soumettre mon cœur au cruel tourment de l'attendre!
En achevant ces paroles , elle a perdu la couleur et la voix, et nous l'avons laissée presque évanouie dans les bras de ses femmes.
— Levez-vous, Ghélébi, luirépondis-je, et disposez-vous à me suivre. Nous avons , hélas ! de vastes contrées à traverser avant que je rentre dans les États de votre souveraine , si je dois y rentrer jamais ! Soumettons-nous à la volonté de celui qui peut toutes choses , et qui décidera seul de la destinée d'Aischa et de la mienne.
Je montai ensuite un superbe cheval
de main qui était conduit par un de mes esclaves , et je me hâtai vers les dernières limites du royaume avec tout l'empressement que pouvait m'inspirer l'envie d'échapper à ma nouvelle conquête, car je n'en avais pas encore fait de si redoutable. Mon âme ne fut entièrement délivrée de la crainte qui l'oppressait , que lorsque j'eus franchi les frontières d'Imérette, où je laissais de si profonds souvenirs.
— Tendre Aischa , me dis-je alors à part moi, puisse le temps, qui triomphe de tout, vous rendre la douleur de notre séparation plus légère! Elle sera probablement éternelle; car vous ignorez, douce princesse, qu'un sentiment invincible m'entraîne vers l'adorable Zénaib , dont les tourments ne peuvent être apaisés que par ma possession. Consolez-vous,
s'il est possible, et n'attribuez qu'à la prudence un abandon qui m'est imposé par l'amour. La faute en est au sort qui me condamne à être aimé.
Ainsi plongé dans des pensées mélancoliques sur les regrets dont j'étais l'objet, j'abandonnai nonchalamment la bride qui flottait sur le cou de mon cheval , et je me livrai à l'instinct naturel de son espèce, qui le conduisit au premier kan de la route.
J'abuserais de l'attention que vous voulez bien m'accorder, seigneur, si j'entrais dans les mêmes détails sur toutes les aventures de mon voyage , qui fut d'une longueur infinie ; car , malgré mon impatience, j'étais obligé de ne marcher qu'à petites journées , et je ne m'arrêtai qu'à la grande capitale du royaume de la Chine , dont le nom est Xuntien , comme
tout le monde le sait. La nuit était déjà tombée depuis quelques heures, quand je parvins à m'établir dans une auberge assez voisine du palais , où j'essayai inutilement de goûter quelque repos. La pensée que j'habitais enfin les lieux où respirait Zénaib , et l'incertitude naturelle que j'éprouvais sur le succès de mon entreprise, ne me permirent pas de fermer les yeux. Je me levai avec plus de diligence que je ne l'avais fait de ma vie ; je me revêtis à la hâte de quelques habits simples, mais galants, et je me dirigeai vers la demeure du souverain de tous les rois, la face à demi cachée dans mon manteau, pour me soustraire aux regards des femmes. Il est vrai qu'on n'en trouve point dans les rues qui n'appartiennent à la classe du peuple , toutes les autres étant retenues dans leurs maisons par
l'extrême délicatesse de leurs pieds , qui sont les plus menus , les plus gracieux et les plus adorables du monde, mais qui ne peuvent leur servir à changer de place. Le soleil avait accompli plus de la moitié de sa course , avant que j'eusse achevé de parcourir la magnifique allée d'arbres qui borde dans toute sa longueur la principale façade du palais.
Rassuré par la solitude qui règne aux environs de ce beau séjour, je laissais flotter mon manteau , quand un cri parti des balcons m'avertit que j'avais été vu , et qu'il était trop trad pour cacher ces traits dont les funestes ravages m'avaient déjà causé tant d'embarras et de traverses. Je levai les yeux , imprudemment peut-être, et un nouveau cri se fit entendre. Une jeune princesse, dont j'eus à peine le temps de remarquer la beauté,
— iOo —
à travers le trouble et la pâleur de son visage, tombait sans connaissance entre les bras de ses femmes, et les jalousies , refermées derrière elle, m'en séparaient à jamais.
— Infortunée! m'écriai-je, quand je fus rentré chez moi, et le front appuyé sur les coussins de mon divan. — Trop séduisant et trop malheureux Mahoud , pourquoi faut-il que vous sachiez plaire à toutes les femmes , si la seule femme dont le cœur puisse avoir pour vous quelque prix , Zénaib , la divine Zénaib , doit rester la proie de son barbare vainqueur? Mais quelle partie de ce palais habite ma Zénaib? Où la trouver? comment la voir? comment surtout en être vu ? Espérances insensées ! fatal amour ! illusions trompeuses que trop de succès ont nourries! La nature ne m'a-t-elle
donné tant d'avantages sur les autres hommes que pour me faire sentir plus amèrement la rigueur de ma destinée !
En achevant ces paroles, je cachai ma tête tout entière entre mes coussins, et je les inondai de mes larmes.
Chélébi entrait au même instant pour m'annoncer la présence d'une vieille esclave more qui demandait à me parler,
— Qu'elle parle , répondis-je , sans daigner détourner vers elle mes yeux obscurcis par les pleurs. Que veut-elle au triste Mahoud ? Que peut-elle attendre du déplorable prince de Fardan ?
— C'est bien à vous , seigneur, que mon message s'adresse , dit la vieille More d'un ton mystérieux, et je me connais mal à ces sortes d'affaires, s'il ne comble tous vos désirs. Ce n'est peutêtre pas sans dessein que vous vous êtes
arrêté, il y a une heure, sous le balcon de la favorite, mais, quoi qu'il en soit de ce projet ou de ce hasard , l'amour vous y rappelle ce soir, à minuit. Cette clef vous ouvrira la porte de la grille qui se ferme au coucher du soleil, et une échelle de cordes, jetée de la croisée, vous conduira auxpiedsde la plusaimabledes princesses.
Prenez donc la clef, seigneur; mais répondez, je vous en conjure, et n'oubliez pas que Zénaib vous attend !
Au nom de Zénaib, je m'emparai de la clef que la vieille s'était efforcée d'introduire dans ma main languissante, et je m'élançai vers elle pour l'embrasser, en action de grâces d'une si bonne nouvelle ; mais à son aspect , je reculai d'une horreur irrésistible, tant cette noire était exécrable à voir, et je retombai à ma place.
Par une rencontre de circonstances trop facile à expliquer , l'esclave more restait clouée à la sienne , et roulait sur moi des yeux épouvanlablement passionnés , dont l'expression n'a rien qui puisse lui être comparée dans toutes les terreurs du sommeil.
— 0 le plus séduisant de tous les hommes, s'écria-t-elle en adoucissant autant qu'elle le pouvait sa voix aigre et cassée , les égarements de l'amour n'ont point d'excès qui ne s'explique à votre vue! Mais, heureusement pour vous, la nature ne vous oblige point à partager les sentiments imprudents que vous inspirez. Daignez réfléchir un moment , beau prince, avant d'accepter les périls du rendez-vous qu'on vous propose. 11 est vrai que Zénaib ne manque pas de beauté, mais elle compte parmi ses esclaves une
femme qui peut hardiment lui disputei* cet avantage, et qui prodiguerait à vos désirs des plaisirs moins dangereux.
L'empereur est fier, jaloux et cruel, et sa vengeance serait peut-être plus terrible que vous ne pouvez le prévoir. Tant de perfections, hélas! ne la désarmeraient point. La tendre Boudroubougoul que vous avez sous les yeux , n'aspirerait au contraire qu'à embellir votre existence des jouissances les plus douces , car sa vertu éprouvée vous est garant, comme les attraits incomparables dont vous êtes pourvu , que vous n'auriez jamais de rivaux ! Cédez , cédez , seigneur , aux conseils de la prudence , et ne repoussez pas les vœux de Boudroubougoul qui vous implore, de la brune Boudroubougoul, votre servante et votre épouse î...
— Monstre abominable! m'écriai-je en