‹ Les Quatre TalismansChapitre 6 sur 9 · I.i;S OOATRF, TAI1SM\.\S · texte numérisé non relu

I.i;S OOATRF, TAI1SM\.\S

- nome relevant avec violence afin d'éviter les embrassements odieux dont elle me menaçait, rends grâce au message dont tu es chargée, si je ne te frappe à l'instant de mon canzar, pour punir ton insolence et ta trahison. Retourne auprès de ta maîtresse, et dis-lui que je payerai de ma vie, s'il le faut, le bonheur dont elle a flatté mes espérances.

Boudroubougoul sortit en lançant sur moi un regard courroucé, qui me laissa douter si sa haine était aussi effrayante que son amour.

Je me rendis aux bains, je me parfumai avec soin, je me couvris des habits les plus élégants que je pusse trouver parmi les magnifiques présents de la déplorable Aïscha , et je fus exact au rendezvous de Zénaib. L'échelle de corde était préparée; il ne me fallut, pour la fran-

chir, que le temps de le vouloir. Je la vis, seigneur, et le souvenir de ce moment, impossible à décrire, fait encore le bonheur et le désespoir de ma vie! Pardonnez donc à l'émotion involontaire qui embarrasse et qui suspend mes paroles.

Zénaib, couchée sur de riches carreaux semés de fleurs , se souleva lentement en poussant un faible cri, car l'excès de sa passion lui avait ôté presque toutes ses forces ; je fléchis un genou devant elle, et je m'emparai en tremblant de sa main palpitante.

— Prince Mahoud, est-ce vous ! dit-elle en entr'ouvrant sur moi un long œil noir qui resplendissait de plus de feux que l'étoile du matin. Est-ce vous? continuât-elle avec une langueur inexprimable, en laissant retomber sa tête défaillante sur son cou de cigne, parce que son cœur

— liane pouvait plus suffire au trouble qu'il éprouvait. Quant à moi, je cherchais en vain un langage pour lui répondre, à l'aspect des beautés qui frappaient mes regards, et dont les célestes liouris de Mahomet n'offriront jamais qu'une imparfaite image.

Cependant nos yeux se rencontrèrent, et une admiration réciproque prenant la place de tout autre sentiment , nous restâmes comme pâmés l'un devant l'autre , plus semblables à des statues insensibles qu'à des amants impatients d'être heureux . Au même instant une des portières de l'appartement s'entrouvrit, et l'empereur de la Chine , suivi de courtisans et de soldats, s'élança au milieu de nous, en brandissant un sabre nu sur nos têtes , pendant que Zénaïb retombait évanouie sur ses coussins, et que je me couchais

sur ma face, éperdu de terreur , comme pour cacher aux assassins dont j'étais entouré, les charmes funestes qui avaient causé mon infortune. Je ne savais pas encore combien j'aurais à les maudire.

— Qu'on livre cette indigne esclave aux plus vils de mes serviteurs , dit alors le tyran , et qu'elle ne reparaisse jamais devant moi. Quant à l'impie qui a osé franchir le seuil de ce palais, gardes, emparez- vous du traître, et disputez-vous la gloire de le faire mourir à mes yeux dans les plus horribles tourments. Je donnerai une province du céleste empire à celui d'entre vous dont l'habile cruauté se conformera le mieux aux désirs de ma vengeance î...

Il n'avait pas fini de prononcer cette sentence, que dix bras vigoureux me saisirent, et que je me trouvai deboul

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au milieu de mes bourreaux furieux. Je vous laisse à juger, seigneur, des angoisses dans lesquelles j'étais plongé , quand la portière, qui s'était ouverte pour le passage de l'empereur, se souleva de nouveau, et lasssa paraître la vieille Boudroubougoul. L'infâme esclave , que je regardais déjà comme l'artisan secret de ma perte , s'avança jusqu'aux pieds de l'empereur , se prosterna , et parla ainsi :

— Auguste souverain de la Chine et de toutes les îles du monde , dit-elle , daigne modérer , au nom de ta propre gloire, les justes emportements d'une colère trop fondée, mais à laquelle tu viens d'imposer toi-même des limites qu'il ne t'est pas permis de franchir! Lorsque je t'ai révélé la trahison de Zénaib et de son perfide complice , il te souvient , sans doute, que je m'étais réservé , pour prix

d'un secret si important à l'honneur de ta couronne , l'assurance d'obtenir la première grâce que j'oserais implorer de toi.

— Il est vrai, répondit Tempereur , et j'en ai pris à témoin les dieux du ciel et de la terre.

— Je t'implore donc avec assurance , continua-t-elle. Apprends, puissant roi de tous les rois, que la jalousie seule m'a excitée à trahir le mystère qui couvrait ces criminelles amours. Le charmant prmce de Fardan s'était rendu maitre de mon cœur, jusqu'ici inflexible, et j'étais prête à lui faire le sacrifice de mon innocence, quand il osa former l'audacieux projet de te ravir la favorite. Il avait paru lui-même touché de mes faibles attraits , et le bonheur de ton esclave allait passer tous ses vœux, si les séductions de Zénaib

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n'avaient rompu de si beaux liens. Rendsmoi, rends-moi l'époux qui m'abandonne, et je m'engage à fixer désormais le volage de manière à ne plus le perdre ! C'est la grâce que je t'ai demandée.

— En eiFet , repartit l'empereur en détournant de Boudroubougoul ses yeux effrayés, ce genre de supplice n'a peutêtre rien à envier à tous ceux qu'inventerait l'imagination des hommes. Que le prince de Fardan soit ton époux, car telle est notre volonté souveraine. Je ferai plus, fidèle Boudroubougoul , en faveur d'une si digne alliance. Je t'accorde pour dot la meilleure forteresse du Petcheli , et une garde de cinq cents guerriers qui veilleront aux déportements de ton séducteur, car je n'entends pas qu'il reparaisse jamais aux regards de ce sexe facile dont il surprend si insolemment les bonnes

grâces. Qu'on l'amène en ma présence pour entendre son arrêt.

Les gardes me poussèrent devant l'empereur, et j'y restai immobile et comme terrassé sous le coup de foudre qui venait de m'accabler.

Il y eut alors un moment de silence que j'essayais inutilement de m'expliquer à moi-même, et qui se termina par des éclats d'un genre si extraordinaire, que je ne pus me défendre de relever la tête pour en connaître la cause. Ma vue avait produit sur la cour de Xuntien le même effet que sur la cour d'Imérette; mais comme les Chinois sont beaucoup plus gais que les Géorgiens , leurs transports avaient quelque chose d'effrayant qui me consterna presque autant que mon propre malheur. L'empereur surtout était en proie aux convulsions d'un rire si déli-

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rant, qu'on semblait craindre pour sa vie, quand il parvint à se rasseoir, tout haletant, sur un de ces carreaux, en couvrant ses yeux d'un pan de sa robe royale pour éviter de me voir.

— Qu'on l'éloigné d'ici, dit-il, au nom de tous les dieux qui protègent la Chine , et qu'on s'assure attentivement des moindres circonstances d'un mariage si bien assorti , pour les inscrire en lettres d'or dans les annales de mon règne !...

Les gardes se rangèrent alors sur deux lignes, entre lesquelles on me fit placer à côté de ma fatale fiancée ; nous descendîmes ainsi dans les rues de la ville qui commençaient à s'éclairer des premiers rayons du jour, et nous traversâmes lentement , pendant tout un soleil , la foule qui s'augmentait sans cesse aux huées unanimes de la populace , car j'entendais

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trop bien les intérêts de ma gloire pour laisser mon visage exposé à la vue des femmes. Il était tard quand nous arrivâmes au château fort de Boudroubougoul, qui ne se sentait pas de joie et qui ne se lassait pas de m'accabler de ses formidables caresses : mais des courriers, qui nous précédaient de loin, avaient déjà tout fait disposer pour nous y recevoir. Le mariage se célébra dans les formes ordinaires, et la soldatesque féroce dont nous étions accompagnés eut la cruauté de ne nous quitter qu'au lit nuptial.

Vous me permettrez, seigneur, de jeter un voile sur les horreurs du sort que la barbare vengeance de l'empereur m'avait réservé. Elles se comprennent mieux, hélas! qu'elles ne peuvent se décrire.

Qu'il me suffise de vous dire que ma captivité dans cette demeure infernale ne

(Jura pas moins de trente ans dont les minutes ne peuvent se mesurer à aucune espèce de temps connu , car la vieillesse de Boudroubougoul semblait défier les années. Plus l'âge s'appesantissait sur elle , plus elle devenait acariâtre et violente, plus elle redoutait, dans son implacable jalousie, que je n'échappasse au funeste amour que j'avais eu l'affreux malheur de lui inspirer. La précaution même avec laquelle elle avait éloigné toutes les femmes ne la rassurait qu'à demi. Elle descendait impitoyablement jusque dans les mystères de mon cœur , pour y surprendre une pensée qui n'aurait pas été pour elle, et la moindre découverte de ce genre m'exposait aux traitements les plus odieux. Je vous laisse à penser si l'occasion s'en présentait souvent; et que sei-ait-ce, grand

Dieu! si vous aviez vu Boudroubougoul !

J'avais toutefois conservé précieusement mon amulette. Je touchais tout au plus à ma cinquantième année , et si ce n'est plus l'âge de plaire , c'est celui du moins où les gens sensés ont acquis toute la maturité nécessaire pour tirer un parti raisonnable de l'amour. Je vivais encore, triste mais résigné , par cette espérance présomptueuse de l'arrière-saison, quand je m'aperçus un matin que le talisman du génie m'avait été dérobé pendant mon sommeil. Bondroubougoul, qui partageait toutes les nuits la couche de malédiction sur laquelle le ciel avait amassé pour moi tant d'opprobres et de douleurs , pouvait seule s'en être emparée, dans la fausse et ridicule idée que ce joyau était le gage de quelque sentiment de jeunesse dont

mon àrae conservait tendrement le souvenir. Je m'élançai brusquement de mon lit, je courus à la chambre de ma femme, et je vis l'abominable vieille occupée à exciter, de la pointe d'une longue broche de fer, l'ardent brasier qui achevait de dévorer l'amulette. Elle n'existait déjà plus qu'en cendres impalpables qui noircissaient à la surface des charbons brûlants, mais qui trahissaient encore l'apparence de sa forme. A cet aspect, un cri lamentable s'échappa de mon cœur déchiré , mes yeux se voilèrent , et je sentis mes jambes défaillir sous moi.

— Perfide î s'écria Boudroubougoulen se retournant de mon côté, c'est donc ainsi que vous trahissez les devoirs d'un lien si bien assorti, et qui a fait si longtemps votre félicité? Pour cette fois, misérable , ma vengeance est sans pitié ,

et je ne me laisserai attendrir ni par vos larmes ni par vos serments.

Elle se levait, en effet, pour me frapper, selon sa constante habitude , quand une impression toute nouvelle , dont elle ne fut pas maîtresse , la contraignit de changer de langage.

— Oh ! oh î reprit-elle en faisant deux pas en arrière , par quel mystère ce manant a-t-il pu s'introduire dans ces murs impénétrables? Qui es-tu, insolent étranger, pour oser te présenter sans être annoncé dans l'appartement des femmes ?

— Hélas! répondis-je les yeux baissés, ne reconnaissez-vous pas en moi votre malheureux époux, Mahoud, le beau prince de Fardan ?

— Serait-il vraiî dit Boudroubougoul après m'avoir longtemps considéré avec un mélange d'étonnement et d'effroi. Il

serait vrai! répéta-l-elle du ton d'une conviction amère. C'est donc à toi, ignoble et difforme créature, c'est à toi, magicien maudit, que la vive et gracieuse Boudroubougoul a prodigué, pendant trente ans d'illusions, les trésors de sa jeunesse et de sa beauté ? C'est à toi que j'ai sacrifié la fleur de ces charmes innocents qui faisaient l'enchantement des yeux et les délices du monde?... Retiretoi , continua-t-elle dans un accès de colère impossible à exprimer, et en me poursuivant outrageusement de la broche de fer que sa main n'avait pas laissé échapper. Disparais à jamais de ma présence, et va chercher des conquêtes nouvelles chez les monstres qui te ressemblent.

Boudroubougoul me conduisit ainsi jusqu'aux remparts de la forteresse ; car

toutes les portes s'ouvraient devant elle. La dernière se referma sur moi , et j'arrivai au milieu de la place publique, en regrettant profondément de ne m'êlre pas avisé plus tôt d'un moyen si facile de reconquérir ma liberté. Je n'avais pas perdu avec mon talisman la confiance un peu tardive que je fondais sur la bonne volonté des femmes. Je cherchai leurs regards, j'épiai leurs émotions, j'attendis leur enthousiasme et leurs avances , et je n'obtins que des rebuts. Le jour de mes triomphes était passé à jamais. Fiez-vous après cela aux avantages de la nature et aux talismans des génies. "

Le commencement de mon récit ressemble au commencement du récit de mon frère Douban le riche, et ces deux récits se ressemblent aussi par la fin.

Obligé , comme lui , pendant vingt ans , de subsister aux dépens de la charité publique, j'arrivai hier à Damas où tout le monde m'indiqua cette maison hospitalière, comblée des bénédictions du ciel et de celles de la multitude. Je venais y demander les aliments d'un jour et l'asile d'une nuit, quand je trouvai à la porte ces deux vieillards, dont l'un est mon frère. Puisse le maître souverain de toutes choses reconnaître l'accueil généreux que vous nous avez fait !

Cette histoire est celle de Mahoud le SÉDUCTEUR , qui avait le don d'être aimé de toutes les femmes , qui avait dédaigné à vingt ans le cœur des princesses et des reines , qui avait gémi pendant trente ans sous le joug de la plus abominable et de hi plus méchante des créatures, et qui

vivait, depuis qu'il en était délivré, des petites aumônes du peuple, comme son frère Douban le riche.

Quoiqu'elle ne me paraisse guère plus amusante que la première , le vieillard bienfaisant de Damas l'avait écoutée avec plus d'attention que vous ne lui en avez probablement porté vous-mêmes, et je vous prie de ne pas regarder cette observation comme un reproche. Mais, comme l'heure s'avançait, il se leva en bénissant ses hôtes et en les ajournant au lendemain pour entendre le reste de leurs aventures.

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