ECLIPSE
La terre par moments doute ; on ne comprend plus.
L'homme a devant les yeux de la brume, un reflux,
On ne sait quoi de pâle et de crépusculaire;
On n'a plus d'allégresse, on n'a plus de colère;
La disparition produit l'efîarement.
L'œil fauve du hibou regarde affreusement.
Toutes sortes d'éclairs inexplicables brillent.
L'autel penche, et les vers du sépulcre y fourmillent.
Tout se mêle; Irmensul ressemble à Jéhovah;
Le sage stupéfait balbutie et s'en va ;
Le mal semble identique au bien dans la pénombre;
On ne voit que le pied de l'échelle du Nombre
Et l'on n'ose monter vers l'obscur infini.
Dodone vaguement parle à Gethsémani,
L'Œta fume non loin du Sinaï qui tonne ;
On fouille, on rêve, on nie, on querelle, on s'étonne;
Des aveugles entr'eux se montrent le chemin;
Le divin ciel a tort devant l'esprit humain;
Le penseur est croyant, le savant est athée ;
La conscience écoute, essaye et, déroutée.
Prend le faux pour le vrai dans ces tîitonnemenls.
Où l'un voit des védas, l'autre voit des romans.
Les choses qu'on nommait vertus perdent leurs formes.
Les monstruosités font des ombres énormes
Jusque sur l'àme humaine et sur le firmament.
Plus d'honneur, plus de foi, plus rien, plus de serment.
On voit encor la cime, on ne voit plus le phare.
Une lueur de torche empourpre la tiare.
On cherche à voir, on rôde, on va, le cou tendu.
L'amour au fond des cœurs bat de l'aile éperdu
Comme s'il n'était plus en sûreté dans l'homme.
La route est noire; on crie, on s'appelle, on se nomme.
Qui donc est là? parlez. On tâte son voisin.
La foule éparse flotte avec un bruit d'essaim ;
On se touche, on se voit, mais on n'est plus ensemble.
Le mal est empereur, la nuit est reine. On tremble.
Un trône d'ombre est là. Les misérables font
lî CLIP si:. 21
Dos groupes odVayaiils dans l'ahîmc iirolund ;
(Ml croit voir des {^laçons (|uc les goullVes (diarricnl ;
Toiil est confus el hlèine; el les lénèi)i'os rient.
Le loiid du ei«d est (rouble, horrible el pluvieux;
Ml le pi'lil enraid fpii passe paraît vieux.
11 semble (|ue la vie éternelle décroisse.
L'ùuje alors est sinistre el voit avec angoisse Ces occultations redoutables de Dieu.
Naît-on? nieurt-on? (juel est le temps? quel est le lieu? Les peuples sont hagards; ces brins d'herbe frissonnent; On entend des tocsins et des clairons qui sonnent; Le vent est lourd, l'espace est froid, le globe est nu; Le démon souriant dit : Je suis méconnu.
La satire à présent, chant où se mêle un cri,
Bouche de fer d'où sort un sanglot attendri,
N'est plus ce qu'elle était jadis dans notre enfance,
Quand on nous conduisait, écoliers sans défense,
A la Sorbonne, endroit revêche et mauvais lieu.
Et que, devant nous tous qui l'écoutions fort peu.
Dévidant sa leçon et filant sa quenouille,
Le petit Andrieux, à face de grenouille,
Mordait Shakspeare, Hamlet, Macbeth, Lear, Othello,
Avec ses fausses dents prises au vieux Boileau.
La vie est, en ce siècle inquiet, devenue Pas à pas grave et morne, et la vérité nue Appelle la pensée à son secours, depuis Qu'on l'a murée avec le mensonge en son puits. Après Jean-Jacque, après Danton, le sort ramène Le lourd pas de la nuit sur la triste âme humaine ; Droit et Devoir sont là gisants, la plaie au flanc; Le lâche soleil rit au noir dragon sifflant; L'homme jette à la mer l'honneur, vieille boussole;
LA S 1 Tiin: \ rni"sr\r. sa
Kn ItM'Iiiiiil ](' viiiii(|ii('iii' le vaincu se console; Toute riiisloirc lient dans ce mot : réussir; Kc succès est sultan et \o meurtre est visir; Ih'las, la vieille ivresse affreuse de la honte U(>parail dans les yeux et sur les fronts reinonle, Trin(|ue avec les tyrans, et le peuple foiirlm lleboit ce sombre vin dont il a déjà bu. C'est pourquoi la satire est sévère. Elle ignore Cette grandeur des rois qui fit Boileau sonore, Et ne se souvient d'eux que pour les souffleter.
L'échafaud (ju'il faut pièce à pièce démonter.
L'infâme loi du sang qui résiste aux ratures,
Qui garde les billots en lâchant les tortures,
Et dont il faut couper tous les ongles ; l'enfant
Que l'ignorance tient dans son poing étouffant,
Et qui doit, libre oiseau, dans l'ombre ouvrir ses ailes;
Relever tour à tour ces sombres sentinelles.
Le mal, le préjugé, l'erreur, monstre romain.
Qui gardent le cacbot où dort l'esprit humain;
La guerre et ses vautours, la peste avec ses mouches
A cbasser; les bâillons qu'il faut ôter des bouches,
La parole à donner à toutes les douleurs ;
L'éclosion d'un jour nouveau sur l'homme en fleurs ;
Tel est le but, tel est le devoir, qui complique
Sa colère, et la fait d'utilité publique.
Pour enseigner à tous la vertu, l'équité, La raison, il suffit que la réalité,
Pure el sereine, monte à l'horizon et fasse
Évanouir l'horreur des nuits devant sa face.
Honte, gloire, grandeurs, vices, beautés, défauts.
Plaine et monts, sont mêlés tant qu'il fait nuit; le faux
Fait semblant d'être honnête en l'obscurité louche.
Qu'est-ce que le rayon? une pierre de touche.
La lumière de tout ici-bas- fait l'essai.
Le juste est sur la terre éclairé par le vrai.
Le juste c'est la cime et le vrai c'est l'aurore.
Donc Lumière, Raison, Vérité, plus encore,
Bonté dans le courroux et suprême Pitié,
Le méchant pardonné, mais le mal châtié.
Voilà ce qu'aujourd'hui, comme au vieux temps de Rome,
La satire implacable et tendre doit à l'homme.
Marquis ou médecins, une caste, un métier,
Ce n'est plus là son champ; il lui faut l'homme entier.
Elle poursuit l'infâme et non le ridicule.
Un petit Augias veut un petit Hercule,
Et le bon Despréaux malin fit ce qu'il put.
Elle n'a plus affaire à l'ancien Lilliput.
Elle vole, à travers l'ombre et les catastrophes.
Grande et pâle, au milieu d'un ouragan de strophes;
Elle crie à sa meute effrayante : Courons !
Quand un vil parvenu, marchant sur tous les fronts.
Écrase un peuple avec des pieds jadis sans bottes.
Elle donne à ses chiens ailés tous les despotes,
Tous les monstres, géants et nains, à dévorer.
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Kllc ii|i|>Jiiaîl iiii\ f/.iir^ |M>iii' los (lt''S('S|)ri'('r.
On i-iilciiil (huis sdii vers ci'iKjiicr 1rs us du li^fn-.
De intMiir ([lie l'oiseau vers le priulciiips ('•ini^fro.
Elle s'en va loiijoiiis du rù\r de 1 li(Hincur.
L'anjj^e de .losa|)lial, le spcclic d'KIsfiieur
Sont SCS amis, cl, saj^e, clic scniMc en démence,
Tant sa (danicur profonde emplit le ciel immense.
Il lui faut, pour gronder cl planer larj^ement,
Toul le peuple sous elle, âpre, vasle, écumanl ;
Ce n'est que sur la mer que le vent est à l'aise.
Quand Colomb pari, elle est debout sur la falaise; Elle t'aime, ô Barbes! et suit d'un long vivat Fullon, Garibaldi, Byron, Jobn Brown et Watt, Et toi Socrate, et toi Jésus, et toi Voltaire! Elle fait, quand un mort glorieux est sous terre. Sortir un vert laurier de son tombeau dormant; Elle ne permet pas qu'il pourrisse autrement. Elle panse à genoux les vaincus vénérables. Bénit les maudits, baise au front les misérables, Lutte, et, sans daigner même un instant y songer. Se sent par des valets derrière elle juger; Car, sous les règnes vils et traîtres, c'est un crime De ne pas rire à l'heure où râle la victime Et d'aimer les captifs à travers leurs barreaux; Et qui pleure les morts ofîense les bourreaux.
Est-elle triste? Non, car elle est formidable. Puisqu'auprès des tombeaux les vainqueurs sont à table,
POÉSIE — XV. i
Puisqu'on est satisfait dans l'opprobre, et qu'on a
L'impudeur d'être lâche avec un hosanna,
Puisqu'on chante et qu'on danse en dévorant les proies,
Elle vient à la fête elle aussi. Dans ces joies,
Dans ces contentements énormes, dans ces jeux
A force de triomphe et d'ivresse orageux.
Dans ces banquets mêlant Paphos, Clamart et Gnide,
Elle apporte sinistre un rire d'euménide.
Mais son immense effort, c'est la vie. Elle veut
Chasser la mort, bannir la nuit, rompre le nœud,
Dùt-elle rudoyer le titan populaire.
Comme elle a plus d'amour, elle a plus de colère.
Quoi ! l'abdication serait un oreiller !
La conscience humaine est lente à s'éveiller.
L'honneur laisse son feu pâlir, tomber, descendre
Sous l'épaississement lugubre de la cendre.
Aussi la Némésis chantante qui bondit
Et frappe, et devant qui Tibère est interdit,
La déesse du grand Juvénal, l'âpre muse,
Hébé par la beauté, par la terreur Méduse,
Qui sema dans la nuit ce que Dante y trouva,
Et que Job croyait voir parler à Jéhovah,
Se sent-elle encor plus de fureur magnanime
Pour réveiller l'oubli que pour punir le crime.
Elle approche du peuple et, quittant la rumeur.
Penche l'ïambe amer sur l'immense dormeur ;
La strophe alors frissonne en son tragique zèle,
Et s'empourpre en tâchant de tirer l'étincelle
/. t .SI 77///: .1 i'Hi':si:sr.
Di- liiiilc celle morne el liitiile l.iii^iieiir,
Kl le vers iii-ih- di'vionl une Jiieiii".
Ainsi roii^il dans roniliic une face farouche
Qui vieni sur un lisdii sonUlei' à pleine houclie.
21! avril IS7II.