‹ Les quatre vents de l'espritChapitre 30 sur 97 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

Li: DUC CAL LUS, CUNICH.

Ils entrent par la porte du fond. Le duc, élégant, beau, grisonnant, environ cinquante ans, avec la prétention de n'en paraître que quarante. Il a un pardessus de voyage, (iunicli est vieux.

LE DUC r.ALLUS.

Que sais-tu d'elle?

m LE LIVRE DRAMATIQUE.

( ; u N I c H . Rien. — Son nom, c'est loul. Nella.

LE DUC GALLUS

Tes talents d'espion ont été jusque-là !

Il reg-iide autour de lui le délabremenl.

Donc, c'est dans ce taudis qu'habite cette fille!

GUNICH.

Avec son père.

LE DUC GALLLÎS.

Seule en ce burg!

GUNICH.

Sans famille.

LE DUC GALLUS

Elle a tous les attraits, me dis-tu.

GUNICH, saluant.

Réunis.

LE DUC GALLUS

Le plus beau des oiseaux dans le plus laid des nids !

Regardant dans la salle.

Personne.

Il frappe du pied sur le pavé et heurte le marteau sur la porte.

On ne vient pas. — Entrons.

Ils avancent de quelques pas. Il hausse la voi.v et appelle.

A la boutique !

Silence et solitude dans le burg.

Le duc Gallus regarde de toutes parts si personne ne parait. Gunich le suit jusque

sur le devant du théâtre.

MAKCAIUTA. 183

(ilNICIl.

SoullV»'/, (|iit' je vous [tailc un iiioiiicnl {)oliti(|iic. Allessc, en ulleiulaiil, voire neveu grandit.

LE DUC (iAI.I-lIS.

Il ne me gène point, puis(iu'il reste inédil.

<; UiNicii.

Ces eomplieations sont lâcheuses en somme.

Moi, j'eusse, monseigneur, supprimé le jeune homme.

Tout ou rien. Pourcpioi faire une chose à demi?

LK DUC r.ALLUS.

Kl radoucissement des mœurs, mon cher ami ! On prend une couronne, et l'on n'est pas hostile. Mon frère laisse un fils. Tuer l'enfant! vieux style. Fi ! c'est de mauvais goût. On usurpe aujourd'hui Avec indulgence.

Humpf!

LE DUC ( ; A L L u s .

Mon frère mort, l'ennui Me prit. Être sujet d'un marmot, c'était rude; Je fis je ne sais plus trop quelle platitude A Kaunitz, et je fus reconnu duc régnant. Je me débarrassai du mioche en l'éloignant. Dans ces bois, comme fils d'un vieux maître de forge.

Je l'ai fait élever. C'est l'étudiant George.

Point de dégât. J'ai mis dans ces monts, purs sommets,

Mon prince légitime en sevrage à jamais.

Incognito, tout seul avec toi, sans escorte,

Je viens de temps en temps voir comment il se porte.

Il ne se doute pas qu'il est duc.

GUNICH.

C'est profond, Mais doux,

LE DUC GALLUS

Les rois se font, mon cher, et se défont.

GUNICH.

Humpf!

LE DUC GALLUS

Ce que nous nommons nos droits, nous autres princes, Sont-ce des droits? Oui. Non. Puisque j'ai les provinces. Je les garde. Elles sont à mon neveu, mais quoi! Étant un peu larron, je suis d'autant plus roi. Le premier qui fut roi fut un voleur sans juges. Bah ! tout est bien, les bois sont d'augustes refuges, Ce garçon est vivant, les nids chantent, les cieux Sont sur nous. Quant à moi, je règne de mon mieux; J'ai brisé les vieux jougs et les vieilles bricoles, Supprimé la potence, ouvert beaucoup d'écoles, Diminué l'impôt, semé le vrai, dissous L'erreur, et je n'ai pas de remords pour deux sous.

MAUr.AUITA. \H-^

Je lolrrc dans l'oinhi-c un iicvcii (|iii s iymtic.

(llauiliiis (le llaiiilil ymllc la pàlo aurore,

Mais il est Claudiiis »'l rciilaiil csl llamlet.

.Moi, mil spoclre ne viciil me saisir au collel.

Ce (|iu' j ai, cosl rciimii. Lr trône, Irislc pi'oie !

Sais-tu ce t|n(' je suis? un [)auvre honuiie de joie.

IMutùt hou (|U(' uiauvais ; très canaille; oocupé.

Mais oisif; fort |)onau(l. Comme on est attrapé!

L'auihitieux peiisil", usurpateur en herbe,

Dit eu préméditant le trône : - — ■ C'est superbe!

On est le maître; ou a le budget plein les mains;

Le prince resplendit, regardé des humains,

Au-dessus de la terre; il est dans la comète!

Vite, ôte-toi de là, petit, que je m'y mette! —

C'est bon, j'ai pris la place, et je règne. A quel prix!

Quel néant ! Un respect qui ressemble au mépris ;

Voir le fiel dans les cœurs et le miel sur les langues ;

Une dorure, pas solide ; des harangues ;

Des valets; point d'amis; de faux éphestions ;

Des malédictions, des indigestions ;

Des tedeums cbantés par des prêtres athées ;

Du fracas, des grandeurs vaguement insultées

Par cette conscience énorme des vivants.

Sombre sous les i*ois, comme une mer sous les vents;

En chasse, en guerre, un tas de flatteurs déshonnêtes

Vous aidant à viser les peuples et les bêtes ;

Les vastes bâillements du cérémonial ;

Beaucoup d'enterrement mêlé d'un peu de bal ;

Le rang suprême, un mot ; le pouvoir, un problème ;

POÉSIE. — sv. 2i

Ne jamais être sur qu'une femme vous aime ; Voilà ce qu'on usurpe, ami. — Si j'avais su !

Vous êtes triomphant, grand, couronné

LE DUC GALLUS

Déçu.

Ah ! de la chose sceptre et de la chose trône, J'en suis revenu, va. J'y tiens peu. Pas de prône Plus sot que l'étiquette, et pas d'orgueil plus creux. C'est un art des puissants de n'être pas heureux. Ils appellent cela la majesté. C'est bête. Trop de couronne, hélas, fait qu'on n'a plus de tête. Sais-tu ce qui serait mon goût? Vivre à Paris. Rome a son carnaval, Stamboul a ses houris, Mais Paris! Oui, c'est là qu'il faudrait que je vinsse Pour être un chenapan sans cesser d'être un prince. Un chenapan, vois-tu, c'est un sage gouailleur Que Paris seul produit, qui rit, cueille la fleur Et la fille, est féroce au plaisir, vit, s'attable, Chante, danse, extermine, affreux gueux, et bon diable. Le scrupule en un coin de son cœur se tient coi. Être ça, c'est vraiment exister. C'est pourquoi. Quand je pense à Paris, je me dis : C'est la ville ! Là le mal n'est pas laid, la fange n'est pas vile ! Jamais comme à Paris les gens d'esprit n'ont pu Savourer le parfum d'un éden corrompu ; Paris gâte la femme et l'homme, et les attaque Par tout le paradis que peut faire un cloaque.

M \n(; \i;iTA. in-

Jaillit' Paris, de vice cl de grandeur pavi'-.

N'y songeons pas. Je suis à mon Irône rivé.

Je suis le palieni du trône. Roi, je liàille.

Ah! n'èlre (|n'un bourgeois, (|uel bonheur! on lipaille,

On s'amuse, on se vautre, amis, du vin, du iliiiiu,

Du gin! et pas d'altesse, et pas de décorum.

On boit, Ui joie accourt et se livre en personne.

Et vous la possédez! Sais-tu (pie je grisonne?

G u N I c II .

Mais...

LE DUC GALLUS

Je grisonne! — Or, j'ai, par-dessus le marché, Le désir bienveillant de commettre un péché. Quel péché? le meilleur, le grand, le vrai, l'unicpie. L'amour. Atlention. Mon cœur se communique. Tout ce que le destin ofTre, j'en ai voulu ; Ce sac, je l'ai vidé; ce livre, je lai lu. Eh bien, Gunich, le fond du sort, le but de Ihomme, C'est Elle!

GUNICH.

Elle? qui donc?

LE DUC GALLUS

Elle! celle (ju'on nomme Plaisir, Tourment, Enfer et Ciel, Bien, Mal, Oui, Non. Elle! en Grèce Aspasie. Elle! en France Ninon. Ecoute, ô confident du prince ! Combler d'aise Quelque fille sans cœur, sans préjugés, mauvaise,

Charmante, aux grands yeux bleus, ou noirs, se portant bien; Avoir ma Pompadour comme un roi très chrétien, Je prémédite ça! Mille défauts; pas veuve; Et je la cherche au bois pour l'avoir toute neuve. Tel est mon idéal. L'ennui, j'en fais l'aveu, Me ronge, je confie au bon Dieu mon neveu, Et moi, de mon côté, je vais à l'aventure; Je suis un cœur errant quêtant sa nourriture. Vois, je bâille. J'ai faim. Je n'ai rien sous la dent. Je voudrais rencontrer quelque être indépendant. Dont je sois le despote et qui me mène en laisse; Je cherche cette chose exquise : une drôlesse.

Monseigneur, ce n'est point impossible à trouver.

LE DUC G AL LU s.

Mais je la veux sauvage.

Il la faudra rêver, En ce cas, — c'est un peu de complaisance à mettre, — Et ne pas prendre trop votre rêve à la lettre. Sauvage presque.

LE DUC GALLUS

0 lacs, ô montagnes, qu'emplit Le grand songe orageux du torrent dans son lit. Du hallier, de la source, et de la bête fauve. Où l'antre vaguement s'arrondit en alcùve, Où Pan se remarie et change de maisons

.MAllGAlll lA. 180

Av*'«' les (loii/.c iiKiis cl les (|ii;ilrc saisons,

Ks|)a('('s (jiic la iiiiil ciisciiu'ncc d'éloiles,

Koiu'es <»ù rarai}riu''e ourdit ses sombres toiles,

J'aeeours, je viens sonder vos altîmes profonds;

l)é}>oiUé des bourreaux, et même des boufTons,

Aoeablé de respool, obsédé de richesse,

Las de cet à peu près (pi'on nomme une duchesse,

Blasé, mais confiant, ivre du grand concert,

Je viens chercher Vénus toute nue au désert,

.le Icnds les bras vers vous, bois, monts, épithalame!

0 nature, un sourire! ô forêts, une femme!

G U iN I c H .

0 forêts, une vierge!

LE DUC CALLUS.

Oui, vierge. J'y consens, Un démon vierge! un être aux penchants malfaisants, Ayant l'aspect du lys cpie la nature encense! Laïs Asfnès! le monstre à l'état d'innocence! C'est curiosité, rien de plus; mais j'aurais Cet appétit. La toufTe épaisse des forêts Contient tout; fleurs, venins. Ami, gagner le quine D'un ange contenant en germe une coquine! Comprends-tu? l'observer! voir aboutir au mal L'innocence à tâtons dans l'instinct animal. Peser dans la vertu ce que la chair en ôte. Assister dans une àme à l'aube de la faute. Je ne suis pas méchant, mais j'aimerais ce jeu. Moi, des crimes, fi donc! mais des vices, parbleu!

Quel plaisir, se gratter du doigt la boîte osseuse,

Et se dire tout bas : Bon! elle est paresseuse,

Elle bait le travail, elle aime les bijoux,

Elle me trompera pour d'affreux sapajous.

Elle est cbaque jour pii*e, elle est chaque jour moindre.

Elle sent avec joie en elle Phryné poindre,

Elle ignore l'honneur, le devoir, la raison;

Elle a l'éclosion sinistre du poison!

Se dire : De farouche elle devient servile,

La faunesse des champs est catin à la ville,

Néère tourne mal et se change en Lola,

Assez déesse ici pour être diable là!

Elle a des yeux profonds de plus en plus funèbres,

C'est une gueuse, ô joie! et voir, dans les ténèbres.

Lentement, dépouillant tout voile, tout remord.

Toute pudeur, avec le regard de la mort.

Sombre comme Astarté, blanche comme Suzanne,

De la vierge au front pur sortir la courtisane!

Et se dire : C'est bien! je vais la dévorer!

Le tout pour rire.

GUNICH.

Au fait, c'est gai.

LE DUC GALLUS

Flâner, errer.

Se refaire le cœur!

GUNICH.

Bravo.

MAKOAKI I A. lit

LK DUC i; \ 1,1. IS.

.1 ai (les iiaiisérs Des rt'iimu's ijiii clic/. iiuii>, iiaissciil apprivoisées. Cel iiiuiuMisc plaisir, corrompre, on ne l'a pas. Leur l'iiile est l'art savant de l'aire tous les pas. Ces prudes! la Maeelle est dans la (lidalise. Klles baissent les yeux en sorlani de I église; Elles prennent pour rien des airs majestueux; Leur eroupe se recourbe en replis vertueux. Moi qui sais le tarif, voir ces sainles-nilouehes S'olTrir dans l'ombre en vente et l'aire les farouebes, Ça m'assomme. Et je viens cberelier en d'autres lieux Quelcjne chose de pis, c'est-à-dire de mieux. Je viens ici, parmi les ignorances franches, Parmi l'échange obscur des baisers sous les branches, Parmi les impudeurs naïves, faire un choix. L'acclimatation d'une femme des bois A la cour, c'est mon rêve, ami !

Si, par prodige, Vous la trouvez...

LE DUC OALLUS.

Je veux la dévorer, te dis-je.

GUNICH.

Je vois ce qu'il vous faut, une femme à croquer.

LE DUC GALLUS

Je m'ennuie!

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