CHANSON U AUTREFOIS
Quelqu'un eonnaît-il ma cachette?
C'est un lieu calme, où le ciel clair En un jour de printemps rachète Le mal qu'ont fait six mois d'hiver.
Il y coule des eaux charmantes L'iris y naît dans les roseaux ; Et le murmure des amantes S'y mêle au babil des oiseaux.
344 LE LIVRE LYUIOUE.
Là vivent, dans les fleurs, des groupes Ëpars, et parfois réunis, Avec des clianls au fond des coupes El le silence au fond des nids.
La grâce de cette ombre heureuse Et de ce verdoyant coteau Semble faite des pleurs de Greuze Et du sourire de Watteau.
Paris dans les brumes se plonge ; Et le cabaret de Régnier Ne vaut pas une heure de songe Sous les branches d'un châtaignier.
Les plus belles choses du rêve Sont celles qu'admet l'antre frais, Et que confusément achève Le balancement des forêts.
Je comprends peu qu'on soit superbe Et qu'il existe des méchants, Puisqu'on peut se coucher dans l'herbe Et qu'il fait clair de lune aux champs.
Toutes les fleurs sont un langage Qui nous recommande l'amour, Qui nous berce, et qui nous engage A mettre dans nos cœurs le jour.
eu AiN SON D'A l J u L lîD II L I . ;i-2:i
Les vii;;ii»'s r()l)f.s hrillaiilci-s, Les seins hiancs et les jeunes v<mx Des l'hvllis cl des (ialalécs Conseillent le rire cl les hois.
CHANSON UAUJOUHD H U I
La vision de la vie,
Larve des vents poursuivie,
Passe et ne m'occupe pas.
La terre est une masure;
Qu'importe ce que mesure
L'heure en tournant son compas !
Que me fait la moisson blonde, L'étoile sortant de l'onde, L'aube dorant l'horizon.
Et le bouquet sur la branche, Et la nue obscure ou blanche !
Ce n'est point là ma maison.
Je regarde d'autres choses, D'autres astres, d'autres roses.
L'autre figure du sort,
Et ce champ noir que recouvre L'ombre, où vaguement s'entr'ouvre La Heur blême de la mort.
Oh! pour qui donc lleurit-elie, La pâle fleur immortelle?
Triste, elle s'épanouit ; Elle exhale, morne et sombre, On ne sait quel parfum d'ombre Dans l'inexprimable nuit.
Au fond des brumes fatales.
Sur ses sinistres pétales Tremble une étrange lueur ; La lugubre fleur regarde, Vertigineuse et hagarde, Comme une face en sueur.
A sa lumière où s'éclipse
La terrestre apocalypse,
J'entrevois la vérité ;
Car la vie est le mensonge,
La chair trompe, et l'œil qui songe
Voit mieux l'àme, l'homme ôté.
PRÈS D'AVRAxXCHES
La nuit morne tombait sur la morne étendue.
Le vent du soir soufflait, et, d'une aile éperdue. Faisait fuir, à travers les écueils de granit, Quelques voiles au port, quelques oiseaux au nid.
Triste jusqu'à la mort je contemplais ce monde.
Oh ! que la mer est vaste et que l'âme est profonde !
Saint-Michel surgissait, seul sur les flots amers, Chéops de l'occident, pyramide des mers.
Je songeais à l'Egypte aux plis infranchissables, A la grande isolée éternelle des sables, Noire tente des rois, ce tas d'ombres qui dort Dans le camp immobile et sombre de la mort.
Hélas! dans ces déserts qu'emplit d'un souffle immense Dieu, seul dans sa colère et seul dans sa clémence. Ce que l'homme a dressé debout sur l'horizon. Là-bas, c'est le sépulcre, ici, c'est la prison.
CHANSON
J'aime à me figurer, de longs voiles couvertes, Des vierges qui s'en vont chantant dans les chemins Et qui sortent d'un temple avec des palmes vertes Aux mains ;
Un rêve qui me plaît dans mes heures moroses, C'est un groupe d'enfants dansant dans l'ombre en rond Joveux, avec le rire à la bouche et des roses Au front !
POÉSIE. — XV. iS
Un rêve qui m'enchante encore et qui me charme, C'est une douce fille à l'àge radieux Qui, sans savoir pourquoi, songe avec une larme Aux yeux ;
Une autre vision, belle entre les plus belles. C'est Jeanne et Marguerite, astres, vous les voyez ! Qui, le soir, dans les prés courent avec des ailes Aux pieds !
Mais des rêves dont j'ai la pensée occupée, Celui qui pour mon âme a le plus de douceur. C'est un tyran qui râle avec un coup d'épée Au cœur!
Coup dépée ; oui, mais non de poignard. Il te faut, Poëte, un tournoi franc et libre, où, le front haut, On lutte glaive au poing, sans fureur vipérine, Pied à pied, face à face, et poitrine à poitrine. Toi, soldat du droit, lui, champion de l'enfer; Tu veux combattre au jour, loyal comme le fer, Fauve et terrible avec la candeur des colombes, Afin que si c'est toi, poëte, qui succombes, Tu puisses, en entrant au sépulcre demain. Trouver Cid et Bavard qui te tendent la main.
EN ÉCOUTANT CHANTEIl LA PRINCESSE
Dans ta haute demeure Dont l'air est étouffant, De l'accent dont on pleure Tu chantes, douce enfant.
Tu chantes, jeune fille.
Ton père, c'est le roi.
Autour de toi tout brille.
Mais tout soupire en toi.
Pense, mais sans rien dire ; Aimer t'est défendu ; Doux être, ton sourire En naissant s'est perdu.
Tu te sens épousée Par une main qui sort Inconnue et glacée De cette ombre, le sort.
Ton cœur, triste et sans ailes, Est dans ce gouffre noir A des profondeurs telles Que tu ne peux l'avoir.
Tu n'es qu'altesse encore, Tu seras majesté.
Bien qu'un reflet d'aurore Sur ton front soit resté,
Enfant chère aux armées, Déjà nous te voyons Dans toutes les fumées Et dans tous les ravons.
Ton parrain est le pape ; Vierge, il t'a dit : Ave ! Quand tu passes, on frappe Des piques le pavé.
KN ECOUTANT CIIANTKK LA l'UI iNCKSSE *•• 335
(lomiiu' Dii'u Idii l'ciicciisc ; Toi-inrme as le IVisson Do la hnilo-puissancc Mêlée à la «-lianson.
De vieux h'gionnaires Te ganleni, (iors, soumis; El l'on voit (les tonnerres A ta porte endormis.
Autour de toi se creuse L'éclatant sort des rois.
Tu serais plus heureuse Fauvette dans les bois.
Un hymne harmonieux sort des feuilles du tremble ; Les voyageurs craintifs, qui vont la nuit ensemble, Haussent la voix dans l'ombre où Ton doit se hâter. Laissez tout ce qui tremble Chanter.
Les marins fatigués sommeillent sur le gouffre. La mer bleue où Vésuve épand ses flots de soufre Se tait dès qu'il s'éteint, et cesse de gémir. Laissez tout ce qui souffre Dormir.
Quand la vie est mauvaise on la rêve meilleure. Les yeux en pleurs au ciel se lèvent à toute heure ; L'espoir vers Dieu se tourne et Dieu l'entend crier. Laissez tout ce qui pleure Prier.
/ .V // ) )i m: iiMiMDM i:i x
C l'sl pour renaître ailleurs (|u iei-has un Miceoiiil»; Tout ce (|iii loiii-ltilloinie u|)|)artienl à la loiiihe. Il l'aul dans le i^nuul loiil \ùl ou laid s'altsorlxT. Laissez loul ee (|ui loiiihe Tomber!
Dieu ne frappe qu'en haut. Infimes que nous sommes !
Oh! disais-je, qu'ils sont heureux, tous ces grands hommes!
Eschyle a son exil et Job a son fumier.
Caton est le lion, le sort est le limier.
C'est le fier ornement de la guerre civile,
Que tous ces grands bannis qui vont de ville en ville.
Verser son âme au monde et son sang aux pavés,
C'est grand; et les élus, ce sont les éprouvés.
Ils marchent, couronnés d'un mystérieux lustre.
Oh! parmi tous heureux et parmi tous illustre
Celui que la tempête a choisi pour amant!
Dans l'immense beauté du supplice infamant
Des auréoles d'or ti'emblent sur les génies.
Quel que soit dans l'histoire, amas de gémonies.
Le siècle qui les ail tenus sous ses barreaux.
Les hommes glorieux, les sages, les héros.
Sont tous contemporains de l'adversité sombre.
Démosthène chassé parle à Millon dans l'ombre;
Phidias expulsé rencontre Dante errant.
Phidias dit : le vrai ! Dante répond : le grand !
DIEV A'/i FJlAl'I'i: QUI'h\ HAUT. 33U
hosliiis [larcils ! 0 «^loirr! 0 plt'iadt* s|ilciiiliil(' !
llôrodolc en exil suivi par 'riiiu-ydide !
Tiiéniislocle l'pervicr, ArisliiU' alcvoii !
0 les (|ualreviii^ts ans du gravo l'hoi-ion !
C'est marque de grandeur dans ce monde où l'on erre
Que d'èlre, ô oieux profonds, halalVé du tonnerre!
Caucase est lumineux sous l'éternel mourant.
Trombe, le vent est beau; l'onde est belle, torrent.
Je l'admire, ô ciguë! échafaud, je t'envie.
Quelle sublime porte à sortir de la vie
Que celle où se courba Danton, âpre titan !
Le chasseur d'aigles dit au passereau : Va-t'en !
Et les événements, comme d'altiers molosses,
Ne veulent, dédaigneux, mordre que les colosses! —
Jaloux, je regardais sous les cieux constellés
A tous les grands poteaux ces grands dos flagellés
Et tous ces tiers saignants, traînés dans nos discordes,
Les yeux pleins de rayons, les bras liés de cordes.
Montant ou descendant les marches de la nuit.
0 crachats au visage ! affronts ! brume où Ion fuit !
Grand devoir accompli dont le vertige attire!
Proscription! misère! ostracisme! martyre!
Atome, j'enviais ces pourpres des géants.
Mais nous, pensais-je, hélas! perdus dans nos néants,
Nous passons, dévorant quelque inutile joie;
Nous sommes trop petits pour que l'éclair nous voie ;
Nous, les vivants obscurs, nous ne méritons pas
Que de notre côté Némésis fasse un pas ;
Syène ne reçoit que Juvénal; Minturnes
N'ouvre qu'aux Marius ses ombres taciturnes ; Dieu nous créa, chétifs, pour le bonheur d'en bas; Nous ne sommes pas faits pour les vastes comljals, Et, comme ces proscrits aux têtes étoilées, Pour les rêves profonds près des mers désolées. L'atome n'a pas droit aux grands écrasements ; Il n'a pas droit aux cris de la haine, aux tourments De la claie âpre et sainte, aux faces hérissées De serpents poursuivant sans trêve ses pensées. Non. — Je baissais la tête et j'étais triste ainsi. — Maintenant, ô destin, ô méduse, merci.
17 mars 1833.