‹ Les quatre vents de l'espritChapitre 61 sur 97 · NUITS D'HIVER · texte numérisé non relu

NUITS D'HIVER

Comme la nuit tombe vite!

Le jour, en cette saison, Comme un voleur prend la fuite.

S'évade sous l'horizon.

Il semble, ô soleil de Rome,

De l'Inde et du Pai-thénon,

Que, quand la nuit vient de l'homme

Visiter le cabanon.

Tu ne veux pas qu'on te voie, Et que tu crains d'être pris En flagrant délit de joie Par la geôlière au front gris.

Pour les heureux en démence L'âpre hiver n'a point d'effroi, Mais il jette un crêpe immense Sur celui qui, comme moi.

Rêveur, saignant, inflexible.

Souffrant d'un stoïque ennui, Sentant la bouche invisible Et sombre souffler sur lui,

Montant des effets aux causes, Seul, éti-anger en tout lieu.

Réfugié dans les choses Où Ton sent palpiter Dieu,

De tous les biens qu'un jour fane Et dont rit le sage amer N'ayant plus qu'une cabane Au bord de la grande mer,

.NUITS UlilVEK. 348

Soiiyc, assis dans I eiiil)rasiiro, Se console en s'ahiiiuinl, Va, pensif, à sa masure Ajoute le iirinunienl.

l*our cet homme en sa chaumière, C'est une amère douleur Que l'adieu de la lumière Et le départ de la fleur.

C'est un chagrin quand, moroses, Les rayons dans les vallons S'éclipsent, et quand les roses Disent : nous nous en allons!

Le soir qui verse, ô mystère !

Le ciel noir sur le ciel bleu Entre l'espace et la terre Pose une barre de feu.

Le couchant, dorant mon bouge, Ferme, sur l'ombre où je suis, Comme un verrou de fer rouge, La porte énorme des nuits.

Cherchant au ciel des étoiles.

Vous écoutez, matelots, Ce que le frisson des voiles Dit au tremblement des flots.

La bise, bouche vivante, Les vents, les bruits, les typhons, Toute la grande épouvante Erre sous les cieux profonds.

Je baisse mes yeux funèbres; Je me sens dans ma terreur Compagnon de ces ténèbres Et frère de cette horreur.

L'homme, en proie aux maux sans nombre. Porte en son cœur, morne enfer, Toute la honte de l'ombre, De l'abîme et de la chair.

Je sens que ce crépuscule Me pénètre soucieux.

Et qu'en moi l'âme recule Comme le jour dans les cieux.

NUITS I) III Vi: II. 345

Il M'iiildc <|m' liMil s'allcrc, Se Iraîiu', cxjtiri' ou sahal.

Kl (|u il reste df la li-rre (^t- (|ui reste d'un cuinbul.

L'arbre, près du Ilot rjui ràle.

Tord ses hras comme un banni ; On ne sait (juel reflet paie Des lueurs de l'infini

Perce les bois sans feuillée, Et teint d'un livide éclair Cette cuirasse écaillée Que nous appelons la mer.

Tandis que l'occident sombre Lutte contre le néant, Le levant s'emplit de l'ombre De tout le gouffre béant.

Une main — est-ce la vôtre, Dieu? — lire, en l'azur désert, Les astres l'un après l'autre Du puits de l'abîme ouvert.

Nuit partout. Rien ne résiste, Au couchant comme au midi.

On sent la nature triste, Dieu froid, le mal enhardi.

Dans l'univers, où s'efface Le nombre et le mouvement, Les visions de l'espace Vont et viennent vaguement ;

Et, tremblante dans ta gloire, Tu regardes, o Vénus, Cette grande maison noire Pleine de pas inconnus.

Les caps aux lugubres formes Se dressent de tous côtés Comme des talons énormes D'archanges précipités.

NUITS I) IIIVKK. 347

L'caii liai le ViH' (jiii'lle iiisiiUc, Le veut bal l'eau (|u"il poursuil ; Toiile l'onde esl un Inninlte Do nionlagnes dans la nuil.

L'écume; ni bords, ni centres; De blancs flocons; l'oiiraj^an.

Chaque vayiie csl un des antres Où bâille l'hydre océan.

On ne voit rien que la trombe Où la brume s'élargit; C'est du hurlement qui tombe, De la neige qui rugit.

L'onde sans fond court sans terme; L'eau roule en plis tortueux, Chaque flot s'ouvre, se ferme, Se rouvre... — ô flots monstrueux!

A jamais l'infini sombre Refait, défait, reconstruit Les écroulements sans nombre De ces cavernes de bruit.

A jamais la vague essuie Le roc vert, l'écueil félon, Et, sous ses haillons de pluie, Sous ses cheveux d'aquilon,

Chargé de siècles et d'âges, Soufflant dans de noirs clairons, Faisant un bruit de cordages, De tempête et d'avirons,

Au fond de l'ombre insondable Où l'astre meurt prisonnier, Le pâle hiver formidable Passe, effrayant nautonier.

Oh ! reviens ! printemps ! fanfare Des parfums et des couleurs !

Toute la plaine s'effare Dans une émeute de fleurs.

La prairie est une fête ; L'âme aspire l'air, le jour, L'aube, et sent qu'elle en est faite ; L'azur se mêle à l'amour.

NUITS 1) lll\i:U. ;}4î)

On ci'uil voir, hiiil iiviil dore 'l'oiil (le son rcllcl rianl, Kclorc an cosier 1 aurore El la rose à l'orient.

Comme ees aubes de llamme Chassent les soucis boudeurs !

On sent s'ouvrir dans son âme De eharmantes profondeurs.

On se retrouve heureux, jeune, Et, plein d'ombre et do malin.

On rit de l'hiver, ee jeune, Avec l'été, ee festin.

Oh ! mon cœur loin de ees grèves

Fuit et se plonge, insensé.

Dans tout ce gouffre de rêve; Que nous nommons le passé.

Je revois mil huit cent douze, Mes frères petits, le bois, Le puisard et la pelouse.

Et tout le bleu d'autrefois.

Enfance ! Madrid ! campagne Où mon père nous quitta!

Et dans le soleil l'Espagne, Toi dans l'ombre, Pépita!

Moi, huit ans, elle le double; En m'appelant son mari.

Elle m'emplissait de trouble... — 0 rameaux de mai fleuri !

Elle aimait un capitaine; J'ai compris plus tard pourquoi, Tout en l'aimant, la hautaine N'était douce que pour moi.

Elle attisait son martyre Avec moi, pour l'embraser, Lui refusait un sourire Et me donnait un baiser.

L'innocente, en sa paresse, Se livrant sans se faner.

Me donnait cette caresse Afin de ne rien donner.

Et ce baiser économe.

Qui me semblait généreux.

Rendait jaloux le jeune homme, Et me rendait amoureux.

11 partait, la main crispée ; Et, me sentant un rival.

Je méditais une épée Et je rêvais un cheval.

NUITS 1)11 m: II. ;):,i

Ainsi, (lu liuiif (Ir son aile roucliaiil mon ((imii' iiouvi'au-iU', (.aie, ayani dans sa prunellf Un doux rcj^ard (.Honné,

Sans savoir (|uV'lle était feinnic, Kl riant di> m'épouser, Cet ange allumait mon àme Dans l'ombi-e avee un baiser.

Mal on bien, épine ou rose, A tout âge, sages, fous.

Nous apprenons quelque ebose D'un enfant plus vieux que nous.

Un jour la pauvre petite Sendormit sous le oazon... - — Comme la nuit tombe vite Sur notre sombre horizon!

\t. T.- Fburnior iiiv,

ifichrj hnl.

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