LUEUR A L'HORIZON
Je songe, un clair rayon luit sur le flot sonore;
Le phare dit : C'est l'aube, et souffle son flambeau.
Je voudrais bien savoir les choses que j'ignore
Et quelle est la blancheur qu'on voit dans le tombeau.
L'âme fuit-elle, auprès du Dieu qui la convie, Loin de ce corps glacé qui jadis remuait? Quelle est cette lueur qu'au delà de la vie On aperçoit au fond de l'infini muet?
Aurons-nous la figure effrayante de l'ombre? Pourra-t-on dans la tombe encor nous appeler? Deviendrons-nous des voix qu'à travers ce mur sombre On entendra parler?
Comme les passereaux, comme les hirondelles, L'homme ira-t-il chercher l'azur limpide et clair Nous envolerons-nous et prendrons-nous des ailes? Passerons-nous la mort comme ils passent la mer?
Tout parle et lout s'émeut. Le bois profond tressaille; Le bœuf reprend son joug et l'âme sa douleur; Le matin, froid et bleu derrière la broussaille, Ferme l'œil de l'étoile, ouvre l'œil de la fleur.
La vie avec ses biens, ses amours et ses gloires, Vaut-elle la nuée errante dans les cieux?... Que me voulez-vous donc, oiseaux des branches noires, Chanteurs mystérieux?
Je ne sais pas pourquoi je m'obstine à ces rêves. Seigneur, le laboureur creuse le sol béant, Le pêcheur va traînant son filet sur les grèves; Moi, je creuse la nuit, je traîne le néant.
IJIKIIU A L'IMIUIZON. 3HS
Dieu, nous riiilcrro^coiis, et iiiicux vaiiilrail nous lairc A (|iioi hou nos clVorls, uos doutes, nos couibals? P()ur(|Uoi souder 1 al)îiiie? Alleudous. I^e mystère \ il eu jtaix côte à etMe avec l'iiouiuie iei-l)as.
Ii(> luaiin, ce joue! du sort, du veut, de l'onde, Qui siflle en levaul lanere et (jui va s'envoler. Laisse gronder la mer, et l'océan qui gronde Laisse l'homme siffler.
sous TERRE
— Laisse-moi. — Non. — 0 griffe sombre, Bouche horrible ! ô torture ! ô deuil ! Pourquoi te glisses-tu dans l'ombre
Par les fentes de mon cercueil?
— Il faut renouveler ma sève, 0 mort, voici le doux été.
Toute la nature qui rêve, Spectre, a besoin de ma beauté !
Il faut qu'aucun lys ne m'efface ; L'abeille attend de moi le miel ; II me faut un parfum qui fasse Pâmer les cygnes dans le ciel.
Je dois orner l'antre morose ; Je dois sourire au soir boudeur.
Et donner à tout quelque chose De ma grâce et de ma splendeur.
suis TERRE. J87
Il l'iiiil (|iic \r pai'c^ k' vtiilc Des vierges uu lever du joui-, Que je respire pour l'étoile, i)\iv je rougisse pour l'amour.
Kl peudaul (|ue 1 aube ui airose, Ma raciue vers loi descend.
— Qui donc es-lu? — Je suis la rose.
— El (jue veux-lu? — Boire Ion sang.
BESTIARIUM
Les anges effarés viennent voir notre cage, Et se disent : « — Vois donc celui-ci, celui-là, Voici Tibère, une hydre au fond d'un marécage, Regarde le Malthus auprès de l'Attila. » —
Ils répètent entre eux les noms dont on nous nomme, Mêlés à d'autres noms que nous ne savons pas. Ils disent : — « C'est donc là ce qu'on appelle l'homme! Une main dans le crime, un pied dans le trépas.
« Voici l'orgueil ; voici le dol ; voici l'envie ;
Ce sont les plus mauvais qui sont les plus nombreux.
Ils rôdent dans la fosse immense de la vie.
Et la terre tressaille à leur pas ténébreux.
« Le faible est sous leurs pieds comme un grain sous les meules. Voyez! ils sont l'hori-eur, l'effroi, le mal sans frein; Ces cœurs sont des dragons, ces esprits ont des gueules, Ces âmes à l'œil fauve ont des griffes d'airain.
HESTIAIUiM. :m
« (Icci, c'csl II- .liulas; cela, c'esl le Zoïli"; Tous (liMix dans la iiiiil làclic on les voit se {^lisser; li'nn haisc cl l'autre mord ; et, sanglante, âpre et vile, La dent grinee et ru{»il, jalouse du baiser.
« Ce maître foule aux pieds la femme sans défense, Ou, limaee du cœur, bave sur son printemps. (le vieux, pour s'enrichir, lie au travail l'enfance Kl rive à ce brûlot des forçats de huit ans;
» Il leur fait du labeur tourner la sombre roue. Et, gorgé d'or, se vautre en tous ses appétits Pendant qu'en ses poings noirs la fatigue secoue Les membres frissonnants de ces pauvres petits.
« Ceux-ci, sur les vaincus jetant un œil farouche, Disent : — Percez, frappez, tuez jusqu'au dernier! — ■ Les chiens de Montfaucon viennent lécher leur bouche, Tant leurs discours sont pleins de l'odeur du charnier.
« Ceux-ci dressent sur l'ombre une épée enflammée; Ceux-ci sur les blés d'or et les villes en feu Font vomir les canons hideux, dont la fumée Se mêle, haillon noir, aux nuages de Dieu.
« Ceux-ci veulent glacer et brûler tout ensemble. Et, tourmenteurs qu'on voit dans la nuit se pencher. Soufflent en même temps sur la raison qui tremble Et sur la vieille torche horrible du bûcher.
« Ceux-ci sont les heureux que tous les rayons dorent, Et que les lâchetés servent à deux genoux ; Regardez la beauté sans âme qu'ils adorent, Elle est Vénus pour eux et squelette pour nous.
« Ceux-là sont les bourreaux que l'ombre a sous son aile; L'espérance agonise et s'éteint devant eux; Avec la corde sainte où pend l'ancre éternelle Ils font le nœud coulant du gibet monstrueux,
c( Cette langue est serpent, cette idée est tigresse; Ce juif contre un doublon pèse une âme en sa main; Ceux-ci, fouettant le nègre et fouettant la négresse. Lâchent les chiens hurlants sur le bétail humain ;
« Ils mettent l'affreux bât de la bête de somme A des esprits, comme eux pensant, comme eux vivant. La chair humaine saigne entre les mains de l'homme; Le sauvage la mange et le chrétien la vend.
« Écoutez ces grands cris qui par moments s'élèvent; Voyez rire les uns et les autres trembler; Tous ne sont pas méchants, et quelques-uns qui rêvent Ont des ailes dans l'ombre et voudraient s'envoler. — »
Et les anges, cachés sous leurs radieux voiles. Frémissent, l'œil en pleurs et le front attristé. Nous sommes là pensifs, regardant les étoiles A travers les barreaux de notre humanité.
CHANSON
Proscrit, reji^arde les roses ; Mai joyeux, de l'aube en pleurs Les reçoit toutes écloses; Proscrit, regarde les fleurs.
— Je pense
Aux roses que je semai.
Le mois de mai sans la Fi-ance,
Ce n'est pas le mois de mai.
Proscrit, regarde les tombes; Mai, qui rit aux cieux si beaux.
Sous les baisers des colombes Fait palpiter les tombeaux.
— Je pense
Aux yeux chers que je fermai.
Le mois de mai sans la France, Ce n'est pas le mois de mai.
Proscrit, regarde les branches, Les branches où sont les nids; Mai les remplit d'ailes blanches Et de soupirs infinis.
— Je pense Aux nids charmants où jaimai.
Le mois de mai sans la France, Ce n'est pas le mois de mai.
Mai 1884.