‹ Les quatre vents de l'espritChapitre 81 sur 97 · LETTRE · texte numérisé non relu

LETTRE

Est-ce que, ce mois-ci, des miens et des meilleurs, Quelqu'un est mort, pendant que je regarde ailleurs? Est-ce que par hasard, sur la colline verte. Quelque tombe de mère ou d'enfant s'est ouverte? Ami, pourquoi me plaindre aujourd'hui plus qu'hier? Ai-je, sans le savoir, perdu quelqu'un de cher?

Jadis j'eus des douleurs et je les ai pleurées; Les larmes du tombeau sont des larmes sacrées ; Sur de profonds cercueils pleins de ciel étoile, Tous les pleurs que j'avais dans les yeux ont coulé. Ce fut sombre.

Aujourd'hui qu'est-ce donc qui marrive Que ta pitié s'accroît? Je suis sur cette rive; Après? et d'où te vient ce langage abattu? Tu m'écris : « 0 banni, comment les portes-tu.

Ces heures de l'exil qui doivent être lourdes? »

Tout est bien. Je n'ai rien à dire aux âmes sourdes. D'ailleurs porté-je donc un si pesant fardeau? Le vent souffle sur l'homme et sur la goutte d'eau. Laissons souffler le vent. Qu'importe ce que soufl"re Mon atome, au hasard emporté dans le goufl"re? D'autres ont plus soulfert qui valaient mieux que moi. Tout est bien.

Vivre errant, rejeté, hors la loi, L'ombre, l'isolement, l'ennui qu'on exagère, Cette glace qu'on sent à la terre étrangère. Tout cela ne vaut pas qu'on fronce le sourcil. Crois-tu pas que je vais pleurnicher mon exil?

Tu me dis : « Vous voilà dans la froide Angleterre. » Et moi je dis : — Salut au vieux rivage austère! A Londre où, quand Milton parle, Cromwell répond ! — Tu reprends : « — Comment sont ces étrangers? »

Ils sont Les étrangers. Ils ont leurs soucis, leurs colères. Leurs intérêts, leurs mœurs; ce sont des exemplaires Du vieil homme Adam, l'un sur l'autre copiés. Dieu mit sur tous les fronts l'azur, mais sous ses pieds L'homme a fait de la terre une chose diverse. La fraternité meurt au fleuve qu'on traverse; On passe un bras de mer, on enjambe un chemin.

L ET TUE. un

On satilo lin innr, on csl soi'li <ln <^ciii'r liiiinain;

On (Icvicnl rT'lrangi'i". Nous lo somiiu's. La loiilc

Anltiiir (le nous va, vient, l'ail ses allaires, eoulc.

L'idée esl peu comprise à son avénenicnl ;

Elle monle un calvaire et inarche lenlemenl ;

Je ne vois pas pounpioi ces hommes seraient autres

Que eeux (ju'a vus Socrate et qu'ont vus les apôtres.

0 mes amis, proscrits qui m'entourez, restons Comme les Thraséas et comme les Gâtons, Sereins, et sachons prendre en patience l'homme. Ceux-ci d'ailleurs n'ont rien que de tout simple, en somme. Nous sommes les passants, ils sont les hahitants. D'Aristide jusqu'à nos jours, dans tous les temps. Le proscrit pour la foule est une énigme obscure. On ne nous crache pas encore à la figure ; Donc ne nous plaignons point.

Tu me dis : — « Dans ces lieux Où nous te cherchons, toi, le songeur oublieux, Que fais-tu? s —

Je vois Dieu.

Je suis l'homme des grèves; La nuit je fais des vers, le jour je fais des rêves. Je lis les vieux lutteurs, Dante, Agrippa, Montluc. Souvent, quand minuit sonne au clocher de Saint-Luc, Je médite, menant dans les zones bénies

Page 1