‹ Les quatre vents de l'espritChapitre 91 sur 97 · LES STATUES · texte numérisé non relu

LES STATUES

Le cavalier de bronze était debout dans l'ombre.

Autour de lui dormait la ville aux toits sans nombre; Les hauts clochers semblaient, sur les bruns horizons, De grands pasteurs gardant des troupeaux de maisons ; Notre-Dame élevait ses deux tours, dont chacune. Lugubre, s'effrayait, dans cette nuit sans lune. D'entrevoir vaguement sa gigantesque sœur ; Le zénith se voilait d'une telle épaisseur Que les lueurs du gouffre avaient disparu toutes ; Râlant seul par moments sous les nocturnes voûtes.

Le vent semblait donner passage au désespoir; Les nuages étaient les plis d'un rideau noir; On eût dit que le jour ne devait plus renaître, Ni le matin rouvrir sa sereine fenêtre, Et que, charbon tei'rible, âtre à jamais détruit. Dans cette immensité sur laquelle la nuit. Monstrueuse, s'était pour toujours refermée. Tout le soleil éteint s'en allait en fumée, Tant sur la terre morne et dans le firmament L'obscurité versait d'évanouissement!

Le ciel, pour on ne sait quels spectateurs funèbres. Ouvrait jusqu'au fond l'antre immense des ténèbres.

Calme, l'épée au flanc, et portant sur le dos Le harnais des anciens chevaliers féodaux. Il était là debout, en habit de bataille. Héros par le sourire et géant par la taille. Tenant la bride noire en son noir gantelet. Colosse et roi, tranquille, immuable, il semblait Pétrifier la nuit par son éternel geste; Et, se confondant presque avec l'ombre funeste, Mêlait son airain sombre à la noirceur des cieux.

La statue, au regard fixe et mystérieux, Vision du sommet et spectre de la cime, A l'immobilité sinistre de l'abîme.

Car, étant du sépulcre, elle est de l'infini. Ce livide cheval qui n'a jamais henni,

LA KÉVULLllU.N. rm

C.v yiicnicr (|iii, iiiiicl, sciiihU' le [X'rsomiugc Du siipit'iiii' silciu'P of (lu jrraud l«''nioi}riia|^e, Ce socli' (loniiuanl k's lioninios, élovanl Sa paix sonihro paiMui leur orajje vivant, El sortant do la loinlyo avec un air de gloire, Ce colosse (|ui prend de force la niénioire, Qui semble encor le roi, le tyran, le bourreau, Et qui ne pourrait pas chasser un passereau, Toute cette figure est un monstre du rêve; Même quand le soleil la précise et l'achève Et vient la regarder en face, même au jour. Même quand les passants fourmillent à l'entour. D'une crainte secrète elle reste vêtue.

Elle est funèbre encor; mais, le soir, la statue, Roi pensif, dur soldat ou lugubre empereur, Reprend toute sa nuit et toute sa terreur.

Donc il apparaissait dans l'ombre grandiose.

Tout ce que le néant contient d'apothéose, Tout ce qu'un front royal peut garder de serein Dans la captivité tragique de l'airain, L'horreur du monument, tout ce qu'une prunelle Peut conserver d'éclair quand elle est éternelle. Toute la vie étrange et pâle de la mort. Ce qui reste au héros jadis illustre et fort Quand le trépas l'étreint de ses deux ailes noires, Tout l'effort qu'au tombeau le gagneur de victoires En cessant d'être roi fait pour devenir dieu.

Et la grandeur de l'heure et la grandeur du lieu,

S'ajoutaient au colosse et de son altitude

Augmentaient la suprême et grave solitude;

Et la Seine fuyait avec un triste bruit

Sous ce grand chevalier du gouffre et de la nuit.

Le vent jetait son cri, l'eau jetait son écume ; Et les arches du pont, s'enfonçant dans la brume Avec un vague aspect de spectre et de chaos. S'ouvraient sous la statue auguste, et sur les flots Du fleuve humilié qui pleure et qui querelle. Porches d'ombre pour eux, arcs triomphaux pour elle.

Soudain, dans ce silence, et sans qu'on pût savoir Qui parlait dans ce calme impénétrable et noir Où la profondeur sourde et terrible sommeille. Au-dessus du colosse immobile, à l'oreille De la statue ouvrant ses yeux fixes devant L'espace sépulcral plein de nuit et de vent. Une voix, qui passa comme un souffle de glace. Dit : — Va voir si ton fils est toujours à sa place.

Si quelqu'un à cette heure eût rôdé là, marchant Sur le quai solitaire ou près du bord penchant. Aux clartés du falot qui vacille et qui fume.

LA U£VULLÏ1U.N. 503

('.('I t'Irc l'ùl (miUmkIu lotil à coup dans la Itrimic,

(Jiii, riiiver, fait l'uris plus noir f|iriiiie foi-cl,

lu hniil rainpic pareil au hruit (jiii sortirait

Do (|uoI(|ue |)aiioplic éiionue des ténèbres;

il eût senti Tliorreur frémir dans ses vertèbres,

Et sa langue à la nuit bégayer des aveux,

{Qui n'a pas son remords secret?) et ses cheveux

Se dresser, et ses dents se heurter dans sa bouche ;

Car sur le piédestal où, dans le vont farouche,

Les nuages semblaient d'en haut la saluer,

La statue, ô terreur! venait de remuer.

Rien, pas même l'airain, pour jamais ne s'arrête.

Le roi tourna la bride et le cheval la tête.

Le terre-plein frémit; de longs mouvements sourds Ébranlèrent les toits, les églises, les tours. Et les portails sacrés que les siècles vénèrent.

Les muscles monstrueux du bronze frissonnèrent, La croupe tressaillit, le pied toujours levé Qui laisse l'herbe croître aux fentes du pavé S'abaissa, l'autre pied scellé dans l'architrave Se leva ; le colosse inclina son front grave. Le destrier, ployant ses jarrets de métal, Horrible, s'approcha du bord du piédestal, — Visions où jamais un œil humain ne plonge ! — Et, comme par la rampe invisible d'un songe,

La statue à pas lents du socle descendit,

Alors l'âpre ruelle au nom fauve et maudit, L'échoppe, la maison, l'hôtel, le bouge obscène, Les mille toits mirant leurs angles dans la Seine, Les obscurs carrefours où, le jour, en tous sens, Court l'hésitation confuse des passants.

Les enseignes pendant aux crocs de fer des portes, Les palais crénelés comme des villes fortes. Le chaland aux anneaux des berges retenu. S'étonnèrent devant ce cimier inconnu Dont aucun oui'agan n'eût remué la plume, Entendirent le sol tinter comme une enclume Et, tandis qu'au fronton des tours l'heure étouffait Sa voix, n'osant sonner au cadran stupéfait, Virent, dans l'épaisseur des ténèbres accrues, Droit, paisible et glacé, s'avancer dans les rues. Accompagné d'un bruit funèbre et souterrain. L'homme de bronze assis sur le cheval d'airain.

Leau triste frissonnait sous la rondeur de l'arche.

Horreur prodigieuse ! une statue en marche La lourdeur de cette ombre étonne le pavé.

LA Ul':\()LrTI(>N. 807

KIK" ^li.NSf, clic Vil, iiionic, le Iriiiil Icvi',

Avec 11110 roidi'ur ilo ciulavrc, el sa roriiic

liino\il)lt', rc'sislc au vont du {fOudre énorme.

I/allVtMiv (trdrc iiochiriio on csl bouleversé.

Après (|U(' colle cliose elTroyablo a passé,

Sous les plafonds glacés où les cercueils séjournent,

Les S(]ueleUos haj^ards dans leur lit se relournenl

Kl disent à la nuit l'iinesle <|iii ne sait

(Juo lotir répondre : ù nuit, (lu'est-ce donc (jui passait?

Si l'œil pouvait plonger dans ces hideux royaumes

Et percer lo mystère, on verrait les fantômes.

Frissonnants, éviter le lugubre inconnu.

Larve dont le regard sans pâlir soutenu

Fait toute la grandeur de don Juan athée!

Spectre où s'ébrécherait l'épée épouvantée,

Et qu'en l'osant toucher la main sentirait froid !

Actions de la vie, amours, justice, droit.

Crime, vengeance, orgueil, qu'un simulacre traîne!

Responsabilité de la figure humaine

Prise par le granit ou le bronze fatal !

Oh! dans l'égarement d'un orage mental.

Dans quelque âpre chaos de villes abattues.

Qui donc a vu rôder lentement des statues?

Ces êtres inouïs, impossibles, afîreux.

Vont, ayant la stupeur des ténèbres sur eux ;

Et l'alarme est dans l'ombre, et le rêve lui-même,

Qui distingue à minuit dans l'immensité blême

Tout un monde terrible à travers l'œil fermé,

Le rêve, aux habitants de l'ombre accoutumé.

S'épouvante de voir celte lugubre espèce De fantômes entrer dans sa nuée épaisse, Et frémit, car le pas de ces noirs arrivants N'est ni le pas des morts ni le pas des vivants.

Quand l'homme s'avança, les profondeurs s'émurent. Et le dessous des ponts où les courants murmurent, Les cimetières noirs, sentant venir un roi, Les parvis dominés d'un porche ou d'un beffroi Où passaient autrefois les carrosses des sacres. Les charniers, les égouts où le sang des massacres S'extravase et croupit et fait de tristes lacs, Les bornes où, pensifs, montent les Ravaillacs, Les puits mystérieux des vieilles tours muettes, Les lourds carcans, pendus au clou des oubliettes. Les lointains ponts-levis des forts et des fossés, Les pavés où, l'hiver, la pluie à flots pressés S'abat, tombant du ciel comme des trous d'un crible. Se mirent à trembler sous le marcheur terrible.

Et comme il est certain — l'œil du tombeau le voit - Que derrière tout roi qui passe, quel qu'il soit, Toute la royauté se dresse, noir fantôme. L'ancien Paris, vibrant de la masure au dôme. Dans son plus vil repli, dans son plus dur pilier, Fit un bruit sombre autour du fatal cavalier. C'était comme le cri solennel et sauvage De la vieille misère et du vieil esclavage. Gomme le hurlement de mille ans révoltés,

LA UI'IVOIJJTION. 30!)

Comme la voix <lcs U-mps et des calaiiiilés ;

Toiil le passé pk'ui'uil dans celte claineiir triste,

Tout, ce (pii disparati comme ce (|iii subsiste;

C/élait le saii^-, la chair, et le fer, et le l'eu,

Uàlant à travers Toudd-o un i^raud appel à Dieu;

(détail la loud)e ouvrant ses immenses entrailles.

Dans ce fauve murmure éclataient les mitrailles,

Les meurtres, les splendeurs du pouvoir triomphant;

On y distinguait l'homme et la vierge et l'enfant;

Les balles des assauts sifllaient aux meurtrières;

Les femmes rugissaient dans les salpètrières;

Les chambres de torture attisaient leurs réchauds ;

On entendait gémir les geôles, les cachots,

Et l'atTreux Saint-Lazare, et ce lugubre ancêtre

De tous les parias du vieux monde, Bicêtre;

Le désespoir passait suivi de ses lépreux,

La mort de ses bourreaux, le trône de ses preux;

Les mères s'arracbaicnt les cheveux à poignées;

Les Tedeums chantaient les batailles gagnées ;

Tout y retentissait, les carrousels charmants.

Le quadruple galop des écartèlements,

La hache, le billot, le pal, le fouet, la chaîne.

Tout l'infâme appareil de supplices que traîne

Cette vieille Théniis humaine aux yeux bandés

Qui jadis prit Jésus, joua sa robe aux dés,

Le fit crucifier par le crime et le vice.

Et compte Dieu parmi ses repris de justice;

Tout s'y mêlait, les deuils, les complots assassins,

L'arquebuse du roi Charles neuf, les tocsins,

Les cloches que l'orfraie effleure de son aile, Les cris qu'éloulTe l'eau devant la tour de Nesle, Marguerite vidant son lit dans le tombeau, Médicis, Brunehaut, Frédégonde, Isabeau ; Les piloris râlant à côté des trophées.

Par moments, comme un vent qui s'éteint par boufl"ées,

Ou comme un océan apaisant ses reflux,

La rumeur se taisait, et l'on n'entendait plus

Que le pas mesuré du passant formidable.

L'horreur blême tombait du ciel inabordable

Oîi les nuages noirs se font et se défont;

Des flots d'ombre roulaient dans l'infini profond.

L'homme d'airain tourna par la place Dauphine,

Puis il suivit la berge étroite qui confine,

Au sud, au vieux logis des chevaliers du guet,

Au nord, à la grand'chambre à qui Nesmond léguait

Sa robe et son portrait peint par le Primatice ;

Il côtoya les tours du palais de Justice

D'où tombe sur le peuple un aveugle anankè.

Passa le pont au Change, et, côtoyant le quai.

Gagna l'hôtel de ville et la place de Grève;

II traversa l'arcade où maintenant s'élève

Tout un palais nouveau dressant ses lourds chevets,

Laissa derrière lui le portail Saint-Gervais,

Prit à gauche, et, perçant un dédale de rues.

Cavernes du vieil âge aujourd'hui disparues,

LA KI'.VOLITION. 81i

Où les inaisdiis avaient des laces de haiidils, I^cnl et grave, il entra, |)ar le porche où jadis Une reine voilée attendait Bassompierre, Dans une grande place aux arcades de pierre.

Au centre de la place, un feuillage tremblant Laissait à demi voir un grand C'était un cavalier de marbre.

Laissait à demi voir un grand fantôme blanc;

Altier, austère, Sur un socle, au milieu d'un perron solitaire, Couronné de lauriers comme un césar romain ; Il surgissait tranquille, auguste, surhumain. Au socle était sculptée une main de justice. Grave, le coude ouvert et le poing sur la cuisse, 11 tenait à la main un bâton d'empereur. Les arbres s'efTaraient pleins d'une vague liorreur. Et leur cime semblait d'un vent d'hiver battue.

La statue alla droit dans l'ombre à la statue;

Et celui qui marchait regarda fixement

Celui qui songeait triste, immobile et dormant,

A travers la noirceur des sombres branches d'arbre.

L'homme de bronze alors dit à Ihomme de marbre — Viens donc voir si ton fils est à sa place encor.

Comme un chasseur s'éveille au son lointain du cor, Louis treize sortit de son éternel rêve ; Et le blanc porte-sceptre et le noir porte-glaive, Le pâle roi césar, le fier roi chevalier, Descendant du pei'ron le livide escalier, Traversèrent la place et passèrent la grille; Et par-dessus les toits un spectre, la Bastille, Les vit qui s'en allaient vers le Paris vivant ; Le cavalier d'airain, calme, marchait devant. Tenant son doigt levé pour indiquer la route.

Ils ne passèrent point sous l'arche de la voûte;

Ils prirent par le Pas de la Mule, et, suivant

Les boulevards qu'emplit, le jour, un flot mouvant,

Montèrent vers la ville endormie à celte heure;

Et les quatre lions du Chàteau-d'eau qui pleure.

Les toits des vieux faubourgs aux innombrables nids,

La porte Saint-Martin, la porte Saint-Denis,

Les Porcherons où vibre encor le bruit des verres,

Tremblants, virent passer ces deux profils sévères.

LA lU'VOLLTION. :,\:i

Ils mai'cliiiicnl sans parler, sans diic : par ici.

El les deux cavaliers arrivèrciil ainsi

Dans un tics carrcdonrs immenses de la ville.

An contre, se dressait nn anlic homme immobile.

Cet homme n'était pas un homme, mais un dieu.

Son front, qui semblait fait pour le ciel toujours bleu.

Se haussait arrogant, comme indigné de l'ombre;

On voyait sur sa lète nn vague soleil sombre;

Il rayonnait lugubre; il avait l'air fatal

Et superbe, que donne aux morts le piédestal,

Et tout ce qu'un vainqueur répand d'horreur sacrée

Quand le roi qui détruit contient un dieu qui crée.

C'était un roi de bronze ainsi que le premier;

Il n'avait ni brassards, ni haubert, ni cimier,

Et, beau comme Apollon, était nu comme Hercule;

On voyait se courber, noirs dans le crépuscule,

Quatre fleuves, l'Escaut, l'Ister, le Doubs, le Rhin,

Sous les quatre sabots de son cheval d'airain;

Tranquille, il paraissait écouter dans les brises

Des chocs de bataillons, des cris de villes prises;

Et sa crinière était d'un lion; et, sans voix,

Sans geste, il commandait; il semblait tendre aux rois,

Sa fière épée, à Dieu, dans l'azur solitaire.

Sa main, et son orteil aux baisers de la terre.

Il semblait de lui-même à jamais ébloui.

Et les deux cavaliers marchèrent droit à lui,

Le vent mystérieux suspendit son murmure; L'aveugle nuit tâcha de voir.

L'homme à l'armure Laissa derrière lui son blême compagnon, Et dit très haut :

— Louis, quatorzième du nom.

Réveille-toi, Louis ! et viens avant l'aurore Voir si ton petit-fils est à sa place encore. —

Le dieu de bronze au front vaguement étoile Ouvrit sa lèvre sombre et dit : — M'a-t-on parlé? Et son regard, cherchant à ses pieds, sembla naître.

— Oui. — Qui donc? — Moi. — Qu'es-tu? — Ton père, dit l'ancêtre.

— Quel est ce petit-fils que ta voix m'a nommé !

— Celui que tes sujets appelaient Bien-Aimé.

— Où donc est-il, l'objet de ces idolâtries?

— Dans une grande place au bout des Tuileries. Viens.

Le noir demi-dieu salua les deux rois, Puis descendit du socle auguste, et tous les trois Se mirent à marcher dans la nuit côte à côte, L'aïeul passant les fils de sa tête plus haute.

i.A lu: VOL un ON.

Ils gagnèreiil \v (|iiai, laissèrent derrière eux Le haleoii où, rêvant sur Paris malheureux, La Sainl-Barthélomy s'accoude, noir fantôme, Et passèrent devant le palais du royaume, Bloc difforme de murs et de toits inégaux Qui, comme les palais de Thèbes et d'Argos, A ses Agamemnons, ses Laïus, ses Électres. La Seine refléta, sinistre, ces trois spectres, Le roi soldat, le roi césar et le roi dieu. Reconnut Louis treize et chercha Richelieu. Le vieux Louvre entrouvrit ses royales croisées.

Eux, muets, s'avançaient vers les Ghamps-Élvsées.

Page 1