‹ Les quatre vents de l'espritChapitre 92 sur 97 · LES CARIATIDES · texte numérisé non relu

LES CARIATIDES

Puissant Germain Pilon, toi qui, rude ouvrier,

Entendis la douleur dans les gouffres crier,

Qui sentis l'art divin protester et combattre,

Toi qui, sous les héros et sous les Henri quatre,

Dédaignant Saint-Germain, Chambord et ICEil-de-bœuf,

Groupas les mascarons tragiques du Pont-Neuf,

Colossal pétrisseur des formes ténébreuses,

Toi qui savais qu'ouvrant ses gueules douloureuses,

La demi-brute aboie après les demi-dieux,

Et que tout le dédain de l'abîme odieux.

tm LE LIVRE ÉPIQUE.

Tout le deuil de l'enfer et du bagne grimace

Sur le visage informe et profond de la masse,

0 dur géant, tandis que les autres sculpteurs,

Épris du bas-relief superbe des hauteurs.

Ciselaient le fronton de la toute-puissance.

Tandis que sur le socle où le prêtre l'encense,

Gomme un olympien hautain et gracieux.

Écoutant la fanfare idéale des cieux

Qu'accompagnent les vents, mystérieux orchestre,

Ils dressaient dans l'azur César, fantôme équestre ;

Tandis qu'ils prosternaient sous Tibère vieillard

La flatterie infâme et splendide de l'art,

Et qu'ils faisaient lécher Néron ou Louis onze

Par les langues de feu des fournaises du bronze.

Et que, prostituant le ciseau souverain.

Ils faisaient deux laquais du marbre et de l'airain;

Pendant que, bâtissant pour la terre enchaînée

Quelque Héliogabale ou quelque Salmonée,

Ils montraient le tyran, glaive au flanc, sceptre en main,

Serein, presque au delà de l'horizon humain.

Debout dans l'empyrée où l'on voit l'aube poindre,

Si loin qu'il semble grand, si haut qu'il paraît joindre

La couronne d'orgueil qui sur la terre luit

Avec celle que peut donner la sombre nuit,

Et qu'on voit resplendir au fond des sacrés voiles

Son front ceint de lauriers vaguement ceint d'étoiles ;

Pendant qu'ils construisaient sur d'altiers piédestaux

De vastes empereurs traînant de lourds manteaux.

Des princes échappant dans le bronze à la fange,

LA IIËVOLUTION. 521

Kl <|n ils liaiisli^iii'aiciil \r ilcspolc en arciiaii^c,

Kl (juils l'aisaiciit Ir iiiailrc, cl qu'ils iaisuioiil le roi,

Kl (|irils faisaioiil le ilieii, lu fis le peuple, loi!

Tu fis le j^raml vaiucu qui crache de la lave;

Tu fis le jfrauil forçai, lu fis le ^land esclave;

Au uiveau de l'horreur et du deuil ahîmé,

Tu lordis dans sa nuit l'cIVrayanl opprimé!

Sous les Charles sanglanls se lavant aux aijruières.

Sous les Louis suivis des fauves Lesdiguières,

Sous François à l'ceil fier, sous Diane au pied nu,

Tu sentis remuer l'Kncelade inconnu;

Tu levas des vivants l'atTreux drap mortuaire,

El lu leur dis : — Venez, je suis le statuaire!

Venez, vous qui souffrez! vous qui pleurez, venez!

Venez, tous les lépreux, venez, tous les damnés !

Sous un socle royal je vais sur cette frise

Vous faire fourmiller dans la pierre âpre et grise.

Misère, maladie, ô deuils, haillons pendants,

Colère du grahat. faim qui montres les dents.

Venez, j'étalerai sous ce roi vos ulcères

Saignants, affreux, cruels, formidables, sincères;

Je vous donnerai vie et corps sur ce vieux pont

Où la clameur du fleuve à vos douleurs répond ;

L'hiver, à l'heure obscure où le vent crie et souffre,

Vous entendrez passer toutes les voix du gouffre

Sous ces arches d'écume et de trombe et de nuit ! — ■

Alors l'antique horreur sortit de son réduit; Alors ton œil plongea dans tous les purgatoires ;

POÉSIE. — XT. 66

Alors vinrent à loi toutes les faces noires;

Et ton souffle alluma des flammes dans ces yeux.

Et tout ce tourbillon de fronts mystérieux

S'abattit à jamais sur ces dalles funèbres

Comme un essaim hideux de mouches des ténèbres.

0 mascarons d'un doigt magistral ébauchés! Êtres vertigineux ! tristes géants couchés ! En butte à ce qui souille ainsi qu'à ce qui change, Éclaboussés par l'onde et tachés par la fange ! Leurs têtes, où l'oiseau fait sa fiente et son nid, Percent lugubrement l'étrave de granit Et s'avancent sur l'eau comme de noires proues. Et leur corps se prolonge en pavé sous les roues, Sous les talons ferrés et sous les pas perdus ; Les attelages lourds, sous le fouet éperdus, Marchent sur eux traînant des chaînes et des câbles, Et, par moments, les pieds, les galops implacables, La ruade féroce et l'affreux choc des fers A ces durs patients arrachent des éclairs.

Oh! qui que vous soyez, qui, penchés sur les choses, Sondez l'humanité dans ses métempsycoses. Approchez, regardez, méditez et tremblez.

LA Kr:VOLi;TION. «23

Ia's voilà Ions pri'sscs, accouplés, rassembles;

NOilà Ions Ii's soiilIVanls cl tous les lamentables;

Voilà les ramasseurs de miellés sous les labiés;

Voilà tous les abjeels vagueiueul eulrevus;

Voilà Seapin, voilà Sanebo, voilà Davus ;

La chimère se mêle au réel qui l'altirc;

Le valel ril, surpris dèlre aussi le satyre;

Voilà les portefaix de tout le poids humain.

Us regardent passer hier, aujourd'hui, demain,

Ce qui naît, ce qui meurl, ce qui va, ce qui sombre,

Ce qui ilolle, altenlifs on ne sait à quelle ombre.

Ils font de l'onde vaine un lugubre examen.

L'eau s'évade cl poursuit son tortueux chemin

Par sa pente au hasard en liberté conduite,

Sous ces captifs penchés, tantales de la fuite.

Le reflet des eaux fait, sous l'àpre entablement,

De profil en profil errer un flamboiement.

Et la chauve-souris de l'aile les effleure.

Est-ce que cela raille? Est-ce que cela pleure?

0 bouches où l'esprit qui passe, d'horreur plein. Rêve Pantagruel et retrouve Ugolin !

Masque de Rabelais sur la face de Dante ! Progression d'angoisse et d'horreur ascendante ! Fronts où flambe l'enfer, comme la tombe froids ! 0 larves! visions de l'invisible! efïrois ! Mascarade aperçue à travers le suaire ! Morne évocation du mage statuaire

Qui n'a que Michel-Ange ou Milton pour rival! Sinistre mardi gras des spectres ! carnaval De l'infini, flottant dans le souffle insondable ! Descente de Courtille énorme et formidable Pétrifiée au mur du songe et de la nuit! Est-ce que l'ouragan qui frissonne et qui fuit Ne va pas emporter cette fresque de pierre? Dieu ! qu'est-ce que l'église et le trône ont pu faire A ce peuple sans nom, sans lumière, sans voix, Sans espoir, qui sanglote et ricane à la fois En regardant, du fond du néant qui le couvre, D'un côté Notre-Dame et de l'autre le Louvre?

Oh ! ces enfantements et ces créations, Ces rencontres de l'âme avec les visions Pèsent sur le génie, et, le courbant à terre. Le penchent du côté le plus noir du mystère. Du jour où tout ce monde étrange t'apparut Des passions d'en bas râlant l'horrible rut, l'apportant des douleurs la sublime démence, 0 sculpteur, à partir de cet instant immense. Ta pensée à jamais, fut mêlée à la nuit !

Homme grand parmi ceux qu'une flamme conduit.

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