‹ Les quatre vents de l'espritChapitre 94 sur 97 · LA UI^VOLUTION · texte numérisé non relu

LA UI^VOLUTION

Sur ce lliMivc (|iii glisse aiii.si (|ii'iiii(' coulfiivrc? Son i'oj;iwtl j)loiiyoail-il jiis(|u'au loml de nkii (i;iivre? Mystère! Avoir seulplé les douleurs, les allVonls, l/ellVoi, la peine; avoir à ees lra},'i(jue.s IVoiiLs Donné pour miroir l'onde, autre image des foules; Sui- la vague, où du vent passent les tristes houles, Sur tous les plis ipie l'ail le grand linceul des flots, Sur l'àpre in(|uiélnde et sur lés longs sanglots Que le fleuve orageux dans sa fuite promène, 0 terreur! avoir mis toute la ride humaine Et tous les froncements du sourcil de la nuit ; Avoir, dans l'avenir par Dieu même introduit. Montré l'émeute aux rois comme la mer aux grèves ; Avoir démuselé les gorgones des rêves ; Avoir multiplié Méduse sur ce mur Où l'art vertigineux ouvre son œil obscur; Évoquer le vieillard, l'homme, l'enfant, la femme, Eff"arer le granit et le pénétrer d'âme ; Faire pleurer la pierre et la désespérer ; Ouvrir tout l'horizon du goutTre, et l'ignorer! Litre, sans s'en douter, le précurseur terrible ; Être, sans le savoir, Titan; est-ce possible?

Dieu ! collaborateur ténébreux et serein !

Qui sait si le génie, effrayant souverain,

A qui les astres font dans l'ombre un diadème,

A l'intuition totale de lui-même ?

Oh ! de l'esprit humain ces grands amphictyons,

Dante, Isaïe, Eschyle, — étranges questions ! — ■

Cervante et Rabelais, savaient-ils leur empire? Shakspeare, ô profondeurs! voyait-il tout Shakspeare? Molière par Molière était-il ébloui?

Qui pourrait dire non? Qui pourrait dire oui?

Qu'importe! Après avoir mis ce deuil sur ce râle,

Le sculpteur est rentré dans la nuit sidérale,

Calme et sombre, et léguant aux siècles ce tableau,

La passion du peuple et le tourment de l'eau !

Et maintenant passez, et tàcbez de comprendre !

Homère savait-il qu'il faisait Alexandre?

Socrate savait-il qu'il engendrait Jésus?

0 gouffres de l'esprit vaguement aperçus !

Amer Germain Pilon qui dans la nuit nous plonges.

Qui sait, dans le dédale insensé de tes songes,

A quelle porte d'ombre et d'borreur tu frappas?

Qui sait si ton poëme inouï ne vient pas

De plus loin que la terre et de plus haut que l'homme,

Des profondeurs que nul ne connaît et ne nomme.

Du précipice ouvert au delà du cercueil?

Qui sait si tu n'as point contemplé l'affreux deuil

De la nature immense, et si, funèbre artiste,

Tu n'avais pas en toi le souffle le plus triste

Dont puisse frissonner un esprit sous les cieux,

La désolation du Mal mystérieux,

Quand, regardant ces flots, tu penchas, noir génie,

L'éternel grincement sur la plainte infinie?

LA Kl'; VOL HT ION. 631

Or, lundis (|iic les eaux fuyaieiil, iiiouvanLs miroirs, Kn voyant les (rois rois marcher sur les quais noirs, Les masques monstrueux éclatèrent de rire, Éclat si ténébreux et plein d'un tel martyre Qu'aujourd'hui même, après que tant de flots d'ouhli Ont coulé sous ce pont chancelant et vieilli Depuis la sombre nuit qu'en frissonnant j'éclaire. Plusieurs des mascarons du fronton séculaire En gardent le reflet dans leur œil flamboyant. Et sont encor fendus de ce rire eff"rayant.

Et celui qui riait le plus haut dans le goufl"re, Larve ayant dans les dents une lueur de soufre. Face mystérieuse aux cyniques sourcils Soudain épanouie en fauve Némésis, Jeta ce cri :

— Troupeau, tourbe, foule hagarde.

Manants, réveillez-vous! populace, regarde; Ouvrez vos yeux obscurs de larmes chassieux ; Voici trois de vos rois qui marchent sous les cieux. Leur front a la noirceur que laisse un diadème. Ils ont plus d'ombre en eux que n'en a la nuit même ;

Car c'est, après la mort, le sort de tous ces dieux, Plus ténébreux, ayant été plus radieux.

Ils vont. Où donc vont-ils? Allez! allez! qu'importe! Vous n'avez pas besoin qu'on vous pousse la porte. Rois ! la route est pavée et large est le terrain ; Allez ! — L'un est en marbre et deux sont en airain ; Ces rois sont faits des cœurs de tous les rois leurs pères. — Vous tous, réveillez-vous au fond de vos repaires, Sei'fs qui depuis mille ans traînez limmense croix, Et regardez passer ces spectres qui sont rois ! Vous en avez pleuré, voici Flieure d'en rire.

Qui sont-ils? Écoutez ce que je vais vous dire.

Le premier, c'est la joie. 11 fit tout en riant;

11 riait à la guerre, et riait en priant;

Le jour qu'il vint au monde, adopté par la gloire.

Son aïeul fit cbanter sa mère et le fit boire;

Ce roi de belle humeur a ri jusqu'au tombeau;

C'est en riant qu'il fit de Dieu son escabeau ;

11 marcha sur l'autel pour monter sur le trône;

Des meurtriers des siens il recevait l'aumône;

11 riait tant, qu'il dut exiler d'Aubigné,

Car le joyeux ne peut que chasser l'indigné ;

LA ur.VOLUTlON. 333

Suivi iK' SOS féaux, viiillunles valclailles,

Il s'épanuiiissail, il aiinail les halailles

Et les filles, ehcrehant guîincnl tous les hasards.

Oh! (l'Eslrée et de Hueil, d'Enlrague cl des Essarls !

Nuits! parcs mystérieux, murmures des cascades !

0 danses et chansons sous les pâles arcades !

Nymphes reines! ô rois satyres et sylvains!

0 bon Henri! beautés, folles aux yeux divins!

Ces chiennes de l'amour, comme il s'en faisait suivre !

Comme il les enivrait de l'extase de vivre!

Comme il leur prodiguait les bijoux florentins,

Les fêtes, les ballets, les concerts, les festins

Sur qui, pour laisser voir les cieux, le plafond s'ouvre,

Les lits de brocart d'or dans les chambres du Louvre,

Et les vastes palais et les riches habits.

Et dans la pourpre en feu la braise des rubis,

Et les perles des mers dans les flots de la soie !

0 temps heureux !

Autour de ce trône de joie Les juges, pour servir la royauté fougueux, Allaient expédiant dans l'ombre un tas de gueux ; On pendait des marauds et des rustres, rebelles A la taxe, à la taille, aux aides, aux gabelles, Vanupieds refusant les impôts ; il -faut bien Que quelqu'un paie en somme et le roi n'y peut rien; Et le soir, à travers le doux bruit des fontaines. Quand les rires, mêlés aux musiques lointaines.

Semblaient accentuer la flûte et le hautbois,

Quand dans le jardin sombre épaissi comme un bois

On voyait des amants errer, et sous les branches

D'ardents profils chercher de vagues gorges blanches;

Quand dans les fleurs de lys planait l'amour ailé ;

Quand Danaé vaincue offrait tout bas sa clé,

A l'instant où le roi, ravi, charmant, affable,

Jupiter fou, riait avec toute la fable,

Gai, ne quittant Léda que pour reprendre Hébé,

Et rendait le baiser qu'il avait dérobé

A quelque Gabrielle, à quelque Jacqueline,

Une brise jetait du haut de la colline

Une haleine de tombe entre les deux baisers ;

Et, non loin de ces jeux et de ces ris, bi'isés.

Nus, grelottant au vent sous les poutres muettes,

S'entrechoquant l'un l'autre et heurtés des chouettes,

Envoyant des bruits sourds jusqu'au royal balcon,

Les squelettes tordaient leur chaîne à Montfaucon !

Ce qui n'empêche pas que ce roi Henri quatre, Ce Vert-galant qui sut aimer, boire et combattre. Soit le meilleur de ceux qu'on appelle les rois.

LA KI^VULI IHtN. o3o

Celui (|iii viiMit après lui uioins joyeux ; ses lois

lîuvaienl ilu sang; il lui comme un couleau qui lombe;

Son trône ténébreux eut une odeur de lombe,

Et le vautour y songe encore au baut du mont;

Faible et lugubre, il eut pour bras Laubardemont,

Pour cerveau Lallemas, pour àme La Reynie ;

Un homme rouge fut son spectre et son génie;

Son amitié menait, pour peu qu'on s'y fiât,

Goncini dans l'égout, au billot d'Effiat;

Il semblait à ce roi, sombre tête perdue,

Que toute branche était comme une main tendue

Demandant un cadavre ; il ne refusait pas ;

Les arbres devenaient potences sous ses pas ;

Jamais il ne laissait son prévôt la main vide;

11 jetait au supplice, affi'euse goule avide

Qu'il croyait voir toujours dans l'ombre mendier,

Tantôt Galigaï, tantôt Urbain Grandier;

Il cherchait le charnier comme Henri la mêlée;

II ne haïssait point l'odeur de chair brûlée ;

Des chambres de torture il écoutait les bruits ;

Ce vendangeur avait pour pommes et pour fruits

Les paniers du bourreau pleins de tètes coupées ;

Dans sa tenaille ardente il tordait les épées ;

Son prêtre lui faisait faire ce qu'il voulait ; D'une soutane horrible il était le valet ; Le sang l'éclaboussait des talons au panache ; Il séparait les duels avec un coup de hache ; Dépeuplant le sillon, décimant le manoir. Il a sous les chouquets étendu le drap noir A Paris, à Toulouse, à Nante, à la Rochelle ; Et de tous les gibets il a tenu l'échelle ; Et sa main en avait gardé le tremblement.

Ce temps fut morne, obscur, douloui'eux, inclément, Implacable, et la Grève en fut la seule fêle. Tant que dura ce roi, le peuple eut sur la tête, Au lieu d'azur, au lieu d'astres, au lieu de ciel, On ne sait quoi de bas, d'infâme et de cruel ; On entendait la mort marcher sur cette voûte ; Ce règne eut pour plafond l'échafaud qui s'égoulte ; Donc ce roi, c'est le Juste.

Et celui qui le suit.

C'est le Grand. Ce héros, ce roi dont le front luit. Fut magnifique; il fut le maître incomparable; Fier, il avait sous lui la foule misérable, Les disettes, les deuils, les détresses, les pleurs. Un chaos de grabats, de fièvres, de douleurs ;

LA U£VULLilUiN. n-M

Il iil, niii^ificii, sdi'lii' ilc cfs Itioiissaillcs

(Icllf ilt'iii- j^i^aiilos(jiio cL splciulidi', Versailles,

Il lui le loi elioisî, de piiissance inondé;

Il eiil (lolheri, il eut Molière, il eut Coudé;

Il lui lumière ainsi que Bel à Babylone ;

Son Irôue lui si haut (ju'il devint le seul trône,

Et tous les rois étaient de l'ombre devant lui ;

La terre avait pour but d'occuper son ennui;

Et la toute-puissance et l'empire et la gloire

Et l'amour et l'oi-gueil faisaient dans la nuit noire

Au-dessus de sa léte un abîme étoile;

Tiloire à lui ! sous ses pieds, tandis que, dieu voilé

Par toutes les splendeurs sur son front réunies,

Homme soleil ayant pour rayons des génies,

Vêtu d'or, triomphant, heureux, vertigineux,

Ne faisant point un pas qui ne fût lumineux,

Flamme, astre, il empourprait son olympe superbe,

Le peuple, n'ayant pas de pain, mangeait de l'herbe,

La nudité hurlait et se tordait les mains.

Les affamés gisants râlaient sur les chemins,

La France esclave avait un haillon pour livrée ;

Un hiver, on en vint à ceci que, navrée.

N'ayant plus une ronce à manger, ne sachant

Que faire, ayant hrouté tous les chardons du champ,

La misère attaqua les mornes catacombes ;

Le soir on enjambait le mur triste des tombes ;

Des cimetières noirs l'homme chassait les loups ;

De la bière pourrie on écartait les clous.

Et le peuple fouillait de ses ongles les fosses ;

Les femmes blasphémaient et pleuraient d'être grosses,

Et les petits enfants rongeaient les os des morts;

Les mères des cercueils lâchaient d'ouvrir les bords,

Cherchant ce qu'on pourrait manger dans ces décombres.

Creusant, mordant; si bien que les trépassés sombres,

Se dressant à travers les tombeaux écroulés,

Disaient à ces vivants : qu'est-ce que vous voulez?

Mais qu'importe ! il fut grand ; il mit le monde en flamme;

Il fut le nom vainqueur que la foudre proclame;

Et les drapeaux au vent, les tambours, les canons,

Les batailles nouant leurs orageux chaînons,

Les plaines par la mort des villes élargies.

Le réseau flamboyant des vastes stratégies,

Turenne, Luxembourg, Schomberg, Lorge, Brissac,

Et Namur massacrée et Courtray mise à sac.

L'incendie à Bruxelle et le pillage à Furnes,

Les fleuves rougissant de sang leurs sombres urnes,

Gand, Maëstricht, Besançon, Heidelberg, Montmédy,

La boucherie au nord, la tuerie au midi,

L'Europe ravagée, écrasée, étoufl"ée.

Lui firent dans son Louvre un colossal trophée

De ruine, de nuit, de cendre et de tombeaux.

Mais c'est peu, les cités ainsi que des flambeaux

Brûlant et répandant leur lueur sur la terre ;

C'est peu l'éclat guerrier, la gloire militaire,

Cette goutte de sang qui s'élargit toujours ;

C'est peu le choc des camps, l'écroulement des tours;

La guerre, cheval fauve, au-dessus des frontières.

LA lUiVULUlIUN. ?;39

Jelanl aux IVouls ilcs rois ses ruades allières,

C'esl |»i'ii ; c'est peu répicjiie el vaste assassinat

De l'Artois, de la Flandre el du l'alaliiial ;

Ueuiplaeer les moissons par des Ilots de luinécs,

(]ouelier sur les sillons des eadavrcs d'armées,

Hriser les eseadrnns eonire les eseadrons,

('e n'est lien ; ce nest rien la clameur des clairons,

L'obus crevant les murs, les places bombardées,

Gengiskhan et Tiniour passés de cent coudées;

Il fit plus, il se fit le grand bourreau de Dieu.

Pieux, il ramena, par le fer et le feu,

Son peuple à la candeur de la foi catholi([ue ;

Et Rome admire encor, dans sa joie angélique,

Ce qu'il a fait blancbir, en ces temps immortels,

D'àmes, de cœurs, d'esprits, au pied des vrais autels,

Et de crânes au pied dé la potence horrible.

Oh! comme lévanQ-ile extermine la bible!

Comme c'est beau, le roi plein d'un dieu furieux!

Splendides flamboiements du saint glaive des cieux!

De quoi les rois chrétiens ne sont-ils pas capables

Lorsqu'il faut venger Dieu de ces maudits, coupables

Du crime de vouloir prier à leur façon !

0 spectacle admirable ! exil, bagne, prison,

Des pasteurs, des docteurs, des hommes consulaires

Courbés sous le bâton dans le banc des galères,

Cinq cent mille bannis, cent mille massacrés,

Dix mille brûlés vifs, rompus vifs, torturés.

Patients en chemise au seuil des basiliques,

Tourbillon des bûchers sur les places publiques,

Acre fumée ayant des râles dans ses plis,

Surprises, guet-apens, gens tués dans leurs lits,

Juges fatals passant ainsi que des tonnerres.

Pinces tordant des seins de femme, octogénaires

Dont la barre de fer fait crier les vieux os,

Tous les dogues du meurtre ouvrant leurs noirs naseaux,

Rivières rejetant les noyés sur leurs plages.

Cavalerie affreuse écrasant les villages.

Feu, ravage, viol, le carnage, le sang,

La fange, et Bossuet, sinistre, applaudissant!

0 roi pieux béni de l'église qu'il sauve !

Tout un peuple traqué comme une bête fauve !

Oui, ce fut comme un vol de sanglants éperviers ;

Montrevel sur Tournon, Lanioignon sur Viviers ;

Oui, ce fut monstrueux, oui, ce fut lamentable;

On tuait dans la rue, on tuait dans l'étable ;

On jetait dans le puits l'enfant criant Jésus,

La mère, et l'on mettait une pierre dessus ;

On sabrait du pasteur la vieille tète cbauve ;

Les crosses des mousquets écrasaient dans l'alcôve

La nourrice au berceau, l'aïeule à son rouet;

Siècle affreux! les dragons chassaient à coups de fouet

Devant eux des troupeaux de femmes toutes nues ;

La débauche inventait des rages inconnues ;

L'orgie imaginait des supplices ; le vin

Inspirait Sabaoth dans son courroux divin ;

Cent monstres bondissaient de contrée en contrée;

La cartouche éclatait dans la vierge éventrée;

L'orthodoxie était comme un tigre qui rit.

LA iu;\ (»i.i ri(»N. Ml

rai'lullc ('lU'oiiraj^cail de Saile iiii iniiii du (lliiisl!

Kaiiaiisinr hideux, iiii|da('al)l(>s doctrines,

Kaisaiit de loiil un |)eu|)le un nionccau de i-nines,

AlVi'oux, le sahie aux ileiils, le crucilix au [xtinj^ !

Tu ne crois point en Dieu, Louvois ! tu n y crois point,

Letcllier! Ah! vieiUards, mères, enfants, victimes!

Ce sont les ennemis de Dieu qui font ces crimes ;

Le servir de la sorte, avec du sang aux mains,

C'est vouloir léloulVer dans le cœur des humains;

Ces religions-là, ce sont les pelletées

De terre que sur Dieu jettent les noirs athées!

Kt c'est pourquoi ce roi rayonne; il est flagrant

Que, l'autre étant le juste, il faut qu'il soit le grand.

0 grandeur, de charnier et de meurtre mêlée,

Qui de tètes de mort apparaît étoilée!

Lion superbe ayant le chat pour compagnon!

Conquérant coudoyé par les supplices ! nom

Où la veuve Scarron jette son ombre vile!

Sceptre qui s'est laissé manier par Bàville !

Glaive altier dont la fouine a léché le fourreau !

Lauriers où sont marqués les dix doigts du bourreau!

Roi qui tresse la claie et comble la voirie !

0 couronne des lys qui, la nuit, se marie

Au bonnet de béguine où l'église souda

La calotte de fer du vieux Torquemada !

0 peuple que son roi broie et détruit ! désastre D'un monde sur qui tombe et s'écrase son astre!

Tout le soir de ce règne appartient aux hiboux; Dans ce noir crépuscule ils sortent de leurs trous ; Les billots, les poteaux mêlent leurs vagues formes, Et Ton voit se dresser, monstrueuses, énormes, Une roue au couchant, une roue au levant, Où pendent, disloqués, dans les souffles du vent. Deux cadavres, sur qui tout le genre humain prie, L'un est la conscience et l'autre est la patrie.

0 grand Louis, héros, vainqueur, sacré, flatté, Adoré, l'avenir, qui dit la vérité

Plus haut que les Fléchiers et que les Bourdaloues, T'on"re un char triomphal, mais avec ces deux roues.

11 se fit un silence, et le masque un moment Se tut, puis se remit à rire afl"reusement.

— Allez! le fleuve gronde et le vent se courrouce. Allez! allez, les rois! Où vont-ils? qui les pousse, N'ayant plus d'intérêt dans ce monde vivant? Et qu'est-ce donc qu'ils ont à marcher en avant? Allez! allez! Où donc les mènes-tu, nuit blême? Nuit! ces trois rois en vont chercher un quatrième.

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Ce t|ualrièine-là, comment le raconter?

Venu pour tout corrompre et pour tout élionter, 11 ne fui pas le roi du sang-, mais de l'écume. L'autre était le soleil, il vint, cl fut la brume; 11 lut l'impur miasme, il fut l'extinction De la dernière haleine et du dernier rayon; Il répandit sur l'ànie humaine exténuée Tout ce que le bourbier peut jeter de nuée. 11 s'appela Rosbach, il s'appela Terrav ; Adieu le pur, le grand, le saint, le beau, le vrai! Corruption, débauche, impudeur, arbitraire, Un sinistre appétit de faire le contraire De ce que veut l'honneur, un satyre à rafîùt, Boue et néant, voilà ce que cet homme fut. D'autres rois ont été flairés par les orfraies ; Ils ont été les pleurs, les tortures, les plaies. Les terreurs, les fléaux; celui-ci fut l'alîront; On vit sous lui le front de la France, ce front Où la lueur de Dieu s'épanouit et monte, Apprendre la courbure horrible de la honte; 0 deuil ! le drapeau fi-anc et la peur mariés ; Deux vils sauve-qui-peut en même temps criés

Ici par la faillite, et là, par la déroule;

La vieille honnêteté publique croulant toute;

L'honneur mort; dans un siècle un seul jour : Fontenoy;

Ce règne est une cave, et sous ce lâche roi

Tout s'éclipse, grandeur, victoire, exploits célèbres ;

Et, de mille fils noirs traversant les ténèbres.

Tout au fond, arrêtant dans leur vol vers l'azur

La grâce, la beauté, la jeunesse au front pur,

Son lit sombre rayonne en toile d'araignée.

Et cependant la terre est d'aurore baignée,

Un jour se lève, on sent un souffle frissonner;

La France est une forge où l'on entend sonner

Le marteau du progrès et l'enclume du monde ;

Tout monte à l'idéal, lui, plonge dans l'immonde;

La France marche au jour, lui dans l'ombre s'enfuit;

Auprès de la lumière il élève la nuit ;

En regard de Paris, ce roi bâtit Sodome.

Or on allait cherchant un surnom à cet homme.

Voyez : instincts rampants, amours empoisonneurs, Toutes les lâchetés et tous les déshonneurs, Ignorance du bien et du mal, turpitude, Bon visage aux méchants, orgie, ingratitude. Soupir de délivrance à la mort de son fils ; Organisant la faim, faisant d'affreux profits Sur les peuples hagards que la misère mine, S'engraissant de leur diète et mangeant leur famine, Roi vampire; riant des sanglots, sourd aux cris;

LA IU;\ (tu l'hKN. oi.-i

Iliiin|);inl, liiisiinl im'-^ikm- rAii},M('l(^rro à Paris; Laissaiil rouer (ialas, laissaiil I)I'mIci' Lal)ai'i'c; Dur par iudillV'i'cucc cl iiiollcssc, haihare l'dur uc |tas se donner la peine d'êlre I)on ; Fumier lleurdclysé, Vilelliiis IJonrl)on; Ayanl îsous ses plaisirs des prisons sépulcrales, Des pleurs dans la Bastille exécrée, el des râles Dans les cages de fer du vieux mont Saint-Michel; l'etil-lils de cent rois, mais pas le plus cruel, Pas le plus oppresseur du peuple et de l'empire. Pas le plus furieux ni le plus fou, — le pire; Le plus vil; exilant (|uicon(jue ose penser; Débile, et par accès tâchant de redresser Quelque horrihle pilier de l'antique édifice, Au fond du parc-aux-cerfs rêvant le saint-office; Ayant le mal pour but, la fange pour chemin ; Ténébreux, soupçonné de bains de sang humain; Foulant aux pieds le droit et la vertu, chimères; InlWme; soulevant des émeutes de mères; Froid regard, pied sali, front hautain, cœur fermé; Comment nommer ce roi, sinon le Bien-Aimé?

On le méprise tant, ce malheureux, qu'on pleure. Monstre ! il suffit qu'un fou d'une épingle l'effleure Pour que ce Prusias devienne un Busiris, Pour qu'on voie, au milieu de l'horreur et des cris, Cent tourments, plus d'enfer que n'en a rêvé Dante, Le feu, l'arrachement des membres, l'huile ardente. Le plomb fondu qui fait d'un coupable un martyr,

Toute une éruption de supplices sortir De son égratignure élargie en cratère.

0 misérable! il est le dégoût de la terre;

Il est l'éclat de rire insolent de vingt rois ;

Et l'histoire lui tend l'opprobre et lui dit : bois!

Est-ce donc une loi, nuit, cieux incorruptibles.

Dieu bon, que les abjects succèdent aux terribles,

Qu'on n'échappe au torrent que pour choir au ruisseau.

Et que le sanglier soit suivi du pourceau!

La mort enfin souffla sur cette tête infâme ;

Il rendit à la nuit ce qu'on nommait son àme ;

Et comme on le portait, au glas sourd des belTrois,

A Saint-Denis où dort le noir monceau des rois.

Le lâche près du fort, l'impur près du féroce,

On vit, tandis qu'autour du funèbre carrosse

Les prêtres répandaient leur encens, vain brouillard.

Ruisseler de dessous le royal corbillard

On ne sait quelle pluie éclaboussant la roue

Qui suintait du char sombre et qui tachait la boue ;

C'était ce roi, ce maître et cet homme d'orgueil

Qui tombait goutte à goutte à travers son cercueil.

Despotes, vous vivez, vous dévorez le monde, Vous avez Pompadour, Diane ou Rosemonde, Vous riez, vous régnez ; les fronts se courbent tous , La honte des pays frémit derrière vous ; Vous faites une tache immonde sur l'histoire ;

LA ur.VOlJTlON. mi

Vous iiiiniro/, : t~> Ni clicic ri rilliislrc iiit-iiioire 1 Kl l'oraison rmu'hiT appflrc au |)alai.s, IMoiiranlc, mel sa niilie cl ses bas violcls, El, vous iiu'>laul à Dieu, ('élî'l)ro vos obsèques ; Vos gloires ne font pas reculer les évèfjues, Mais vos cadavres font reculer l'embaumeur. --

Les masques bruissaienl comme une onde en rumeur; On eût cru, dans un fond insondable et sublime, Entendre chuchoter les vagues d'un abîme ; Et l'un d'eux qui suivait les rois d'un œil ardent S'écria :

— Nord et sud! orient! occident!

Où le soleil se lève, où le soleil se couche, Partout! ils sont partout!... Oh! le grand vent farouche, Le vent d'en haut, quand donc se déchaînera-t-il? Le vent de deuil, le vent d'horreur, le vent d'exil Qui roulera les rois dans ses larges bouffées, Fera rugir d'effroi le lion des trophées, Trembler le piédestal sous son orageux flot. Et prendre à la statue équestre le galop? 0 colosses de bronze et de pierre, monarques Dont le globe meurtri porte partout les marques,

m LE LIVRE ÉPIQUE.

Tyrans, soyez maudits ! Puisse, à travers les deux,

La nuit vous emporter d'un souffle furieux,

Et, le fouet de l'éclair aux mains, pâle et vivante,

Vous poursuivre, mêlant dans l'immense épouvante

Et le cheval de marbre et le cheval d'airain,

Et, rois ! faire à jamais, dans la terreur sans frein,

Au fond du gouffre, plein d'éternelles huées.

Sous votre fuite sombre écrouler les nuées ! —

Et le masque pleurait et jetait des cris sourds. Derrière les trois rois qui s'avançaient toujours, Implacable, il semblait la pâle conscience.

Le rieur effrayant lui cria : Patience !

Et les trois rois marchaient sur le quai ténébreux. Sans entendre ces cris de l'ombre derrière eux.

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