LA KI'IVOI.IITION
Oui, iiiailrr, ce lui là la |)iii.s.saiicc' cl la yloire :
Aux princos eHarés de lurce et de victoire,
Au pouvoir ij^'iioraiil les devoirs cl les droils,
Au |)alais sidéral des reines et des rois,
A riinmense colosse impérial (jui lève
Sa tête dans l'éclair du vertige et du rêve,
Au Irùne sombre ayant pour dais le firmament.
Au nionanjue, tu fis le grand soubassement.
L'homme; sous le lyrau lu mis la multilude!
Les puissants rayonnaient dans leur haute attitude,
Confiants, sûrs du vent, sûrs du tïot, sûrs du port;
Toi, grave et dédaigneux, tu donnas pour support
A leur calme, à leur joie, à leur crime, à leurs fêtes,
L'hydre cariatide aux millions de têtes;
Au-dessous de leur gloire, au-dessous de ces noms
Sonnés par la trompette et dits par les canons,
Au-dessous des splendeurs, des vertus proclamées,
Et de la nudité des fières renommées,
Et de tout ce qui crie : Adorez! je suis beau!
Je suis pourpre, je suis glaive, je suis flambeau!
Tu fis, dans le brouillard livide qui s'écroule.
Ramper le gigantesque anonyme, la foule.
Sous les jeux et les ris, sous les molles amours.
Sous Valois, sous Bourbon, sous Condé, sous Nemours,
Sous la tendre Chevreuse et la blonde d'Humière,
Sous toute la beauté dans toute la lumière,
Sous l'olympe royal, hautain, splendide à voir,
Tu sculptas le supplice inouï du bloc noir.
L'angoisse de la masse informe, et le calvaire
Du manant redoutable et du granit sévère.
Les puissants rayonnaient, faisant en liberté
Le partage insolent de la prospérité,
Désaltérant leur soif toujours inassouvie,
Prenant tout le bonheur, prenant toute la vie;
Vénus regardait Mars avec ses plus doux yeux.
Les fiers di-apeaux faisaient de grands frissons joyeux,
Les rois étaient armés, les femmes étaient nues;
Les chasses s'enfuyaient au fond des avenues ;
Tout était le palais, le banquet, le gala;
Toi, tu fis, en regard de tout ce Louvre-là,
Brusquement, aux lueurs de ta torche qui brille,
Du grand cachot Misère apparaître la grille
Et les faces qu'on voit à travers ses barreaux!
0 protestation terrible ! les héros,
Les gagneurs de bataille et les dieux de la terre,
Des hauts arcs de triomphe habitant l'acrotère.
Vainqueurs, cuirassés d'or, vêtus de diamant,
Du genre humain pensif sombre éblouissement.
Éclatants, radieux, vaillants, criant Montjoie,
Résumaient le miracle effrayant de la joie.
De l'azur sans nuage et sans fond, du soleil;
Toi, songeur, tu voulus que là, sous leur orteil,
Tout un monde aux rictus sans fin, aux yeux saris nombre.
Effroyable, exprimât le prodige de l'ombre!
Ton art, que jusqu'aux fronts réprouvés tu courbas.
Sous les monstres d'en haut mit les monstres d'en bas.
Le peuple, qui se fait chaque jour moins diffoi'me.
Et qui deviendra grand sans cesser d'être énorme.
LA in-VOLUTION. 527
Oui. l'Averno lerrestro avec ses Ixions,
l,(> |»o('in(' lia^^anl des inalédietions,
(lueiix, ca^oiix, maIiii;^i(Mi\, bohémiens, marranes, •
Le menton beslial du paria, les crânes
Que sous son bas plafond lignorance a faits |)lals,
Les fauves sup[>lianls, tout ce qui dil : hélas!
Sylvains et paysans entrevus sous les lierres,
Lèvres avec l'injure et le cri familières,
L'oreille où s'est empreint le pavé, dur chevet,
La maigreur que la loque en grelottant revêt.
Le maraud, le manant, le prolétaire blême
A qui Malthus dit : Meurs! quand Jésus lui crie : Aime!
Les pauvi'cs frémissant de se sentir bandits,
La lèpre des cloisons malsaines du taudis
Gagnant l'habitant sombre, et passant, incurable,
Du mur de la misère au front du misérable.
Idiots, mendiants râlant sur les chemins.
Tout le fourmillement des cloportes humains,
Le berceau condamné, l'innocence punie.
Les mourants éternels de la grande agonie,
Un Pélion hideux sous un splendide Ossa,
Voilà ce que ton bras titanique entassa?
Et, tandis qu'on sculptait, poui' le sceptre et l'épée.
Le bronze dithyrambe et le marbre épopée,
0 poète, tu fis grimacer à jamais
Sous les guerriers d'airain des lumineux sommets.
Sous les déesses d'aube et de blancheur vêtues.
Les masques, populace horrible des statues !
Et pour égayer l'œuvre étrange, dans ce tas
De maux, de désespoirs, de sanglots, tu jetas
Toute une parodie infernale et farouche,
Brusquât, Guillot Gorju, Turlupin, Scaramouche,
Tous les spectres qui font trembler de leurs discours
Le tréteau de la rue ou le tréteau des cours ;
Tu les fis vivre là! Mais, à ton insu même,
Devin qu'illuminait une clarté suprême,
Ayant de l'avenir déjà l'âpre sueur,
Railleur démesuré, tu mettais la lueur
Des révolutions dans le regard des faunes ;
Tu mêlais aux Pasquins de vagues Tisiphones ;
C'est presque en menaçant les rois qu'au-dessous d'eux
Tu sculptais leurs fous noirs et leurs bouffons hideux.
Et ta fatale main, ô grand tailleur de pierre,
Dans Trivelin sinistre ébauchait Robespierre.
Ce dur Germain Pilon que l'abîme inspirait. Ce prophète, était-il dans son propre secret? Avait-il, àme vaste aux grands hasards poussée, La révélation de toute sa pensée ?
Savait-il, ce songeur, quel symbole il jetait Sur ce gémissement qui jamais ne se tait,