‹ Les quatre voyages du capitaine Lemuel GulliverChapitre 1 sur 17 · Les quatre voyages du capitaine Lemuel Gulliver · texte numérisé non relu

Les quatre voyages du capitaine Lemuel Gulliver

Caractère du règne d*Ancus, sa maison. — Les FéUaux, d'instiUition Sabine : la eolotme de la guerre. — Guerres contre les Latins et populations latines établies sur TAventin. — Guerre contre les Véiens, conquêtes au delà du Tibre ; fondation d'Ostie , déplacement d'Ostie. — Les Salines d'Ancus existent encore. — La transplan' atioc des Latins à Rome; origine de la plèbe romaine. — DifTérence de la plebs et des clients. — l^ commerce latin, l'industrie sabine. — Ancus fortifie Rome : le fossé des Sabins, la citadelle du Janicule, le pont Sublicius, les murs d'Ancus. — Politique des rois sabios et d* Ancus en particulier. — La prison Mamertine et la popularité. — . Ce qui fit périr la royauté sabine.

Je crois avoir montré que TuUus Hostilius était Sabin ; personne ne doute qu' Ancus Marlius Tait été. Il fut donc le quatrième roi sabin de Rome. On doit compter Tatius pour le premier, car il régna sur cinq des huit collines, tandis que Romulus ne régnait que sur une seule et la plus petite de toutes après le Capi-

tole. Il y a eu véritablement huit rois * à Rome comme il y a eu huit collines, mais le caractère mystérieux partout attribué au nombre sept a fait supprimer de la liste des rois Tatius, et de la liste des collines* le Janicule, tous deux Sabins.

La légende du roi sabin honnête et religieux, conçue d'après la renommée qu'avaient les Sabins d'être honnêtes et religieux, cette légende, imaginée pour Numa, fut reprise pour Ancus.

Tite Live et Denys d'Halicarnasse s'accordent à représenter Ancus Martius sous les traits d'un roi vertueux et ami*de la paix qui désire comme Numa, dont on le disait le petit-fils, faire refleurir la vraie religion et l'agriculture après le règne d'Hostilius, toujours occupé de guerre, tour à tour sans religion et profanateur.

^ Regnoise Tatium sabinum. (Tit. Liv.» i, 5-4.) Il s'agit de tous ceux qui ont régné sur Rome. Ovide comptait comme moi quand il appelait Servius Tullius, le septième roi de Rome.

Qui rex in nostrà seplimus urbe fuit.

Ov., Fasl., VI, 644.

*Un autre motif pour ne compter à Rome que sept collines, .ce fut le souvenir du Septimontium composé lui réellement de sept sommets, mais tout difîérents de ceux qu'on désigne par l'expression mille fois répétée bien qu'inexacte des sept collines. Cette expression ne fut pas plus vraie à la fin qu'au commencement : sous Ancus Martius le Janicule faisait partie de la ville, et à la fin de l'empire le Honte- Pincio fut compris dans Tenceinle d'Aurélien, aussi bien que le Jantcule lui-même. C'était donc d'abord huit, plus tard neuf collines, jauiais tf^pf .

ANCUS MARTIUS. ô

Denys d'Halicarnasse, en rhéteur qu'il est, met dans la bûuche d'Ancus une espèce d'homélie que ne désavouerait pas un chef de la l[gue anglaise pour la paix. Le roi sabin déplore les suites funestes de la guerre et célèbre les avantages de la vie agricole. Cependant celui auquel on prête cette déclaration pacifique fut encore plus belliqueux que son prédécesseur. Il est vrai qu'à en croire Denys d'IIalicarnasse et Tite Live Ancus ne prit les armes qu'à regret, réduit à •cette extrémité par les incursions des Latins; mais cette prétendue nécessité des conquêtes est une invention des siècles plus sfvancés et qui même alors ne trompe que ceux qui veulent bien être trompés. C'est trop de la transporter aux âges primitifs. Denys d'Halicarnasse avait devant les yeux un modèle achevé d'hypocrisie dans Auguste, qui lui aussi savait se faire contraindre à accepter ce qu'il désirait; mais rien ne prouve qu'Ancus ait mérité de lui être comparé à cet égard.

Le surnom d' Ancus, le Martial^ ^ est unjremier démenti donné par la tradition à cet idéal de roi paisible et débonnaire dont on s'avisa depuis ; de plus, fidèle au génie de sa race, ce roi, ami de la paix, fit constamtaenl la guerre.

Pourquoi a-t-on présenté Ancus sous cet aspect? Oulre le besoin littéraire du contraste, c'est parce

* Ce surnom Mariius s'écrivait aussi Marcius; c'était une variante de la désinence des noms sabins en tius: Mucius pour Uutius; Acciug, pour kltius ou kctius.

4 L'HISTOIRE ROMAINR A ROME.

qu'au temps où Ton écrivait à Rome l'histoire qui nous est parvenue, les Sabins, depuis longtemps soumis, ne guerroyaient plus et se livraient à ragricullure. Us passaient pour un peuple religieux et austère; le caractère idéal d'un roi sabin c était donc le respect des dieux, de la justice, et par suite des terres de ses voisins. On ne pouvait cependant supprimer de ce règne les conquêtes qui le remplissent et que la tradition attestait. On fut donc obligé de faire d'Ancus le personnage le plus invraisemblable de tous, le conquérant malgré lui.

Je doute du grand zèle qu'on lui prête pour la religion, car je vois que la tradition qui lui atlribue plusieurs monuments d'utilité publique, une forteresse, des remparts, un pont, une prison, ne lui fait honneur d'aucun temple*, et tandis qu'elle rapportait à l'impie Hostilius la fondation du temple de la Pâleur et de la Peur, l'augmentation de prêtres saliens, et sur ses vieux jours un accès de dévotion immodérée et superstitieuse,

* Tite Live (i, 53) dit seulement qu'après toutes ses guerres il agrandit le kmple de Jupiter Ferctrius. Comme ce temple, aiiibi qu'on Ta vu, était sur le Capitole, il ne pouvait avoir été bâti par Romulus, qui n'eut jamais le Capitole, et il ne peut guère avoir été augmenté, car il fut toujours très-petit; j'accorderai, si l'on veut, qu'il fut l'œuvre d'Ancus, mais on avouera que c'est bien peu de chose pour un prince si religieux. On attribua aussi à Ancus Marlius la fondation du premier temple de la Fortune qui fut à Rome. (Plut., Ue fbrt. Tiom., 5.) J'ai rooonnu, et j'y reviendrai, que ce culte pouvait être sabiu d origine.

elle se bornait pour Ancus à dire qu il avait fait demander aux prêtres, sans doute pour, montrer qu'il n'était point un ennemi des dieux comme l'était son prédécesseur, et avait fait graver sur des tables de bois, les ordonnances religieuses de Numa, puis les avait exposées dans le forum; mais ces tables ayant péri, avec elles s'était effacée toute trace de son zélé pour la religion, qui aurait dû, ce semble, s'il eût été bien réel, laisser de plus durables monuments.

Dans tous les cas, si Ancus Martius commença par s'occuper de religion, et si, comme le dit Tite Live, ce fut sa réputation de piété qui encouragea les Latms à lui déclarer la guerre, pensant qu'ils auraient bon marché d'un roi dévot , il leur fit voir qu'on l'avait mal jugé.

Je crois bien plutôt que les Latins prirent les armes contre Ancus pour venger la destruction d'Aibe, leur métropole, destruction accomplie par son précléces» seur, et pour arrêter Tenvahissement sabin, lequel, après avoir franchi l'Anio, menaçait toute la rive gauche du Tibre jusqu'à la mer qu'il devait atteindre sous Ancus. Pour moi, le roi Ancus le Martial est ce que le montrent les faits, un roi conquérant, et le premier qui ait donné au territoire romain une extension véritable. Romulus avait pris Antemne et Csecina tout près de Rome, Crustumerium du c6té de la Sabine, et, quant à cette dernière ville, il ne l'avait pas conservée; car, selon Tite Live et Denys d'Halicarnasso, sous le

règne du premier Tarquin, on eut à reprendre Crustumerium. D'ailleurs, .Toccupalion par les Sabins de presque tout ce qui n*était pas le Palatin isolait Romulus de ses faibles conquêtes et le claquemurait sur sa colline natale, hors de laquelle il ne pouvait mettre le pied sans rencontrer la formidable nation des Sabins, qui l'y tenait comme enfermé. Ancus Martius agrandit réellement le territoire de Rome du côté de la mer et du côté des montagnes au sud, et au nord. Ses conquêtes restèrent à ses successeurs.

Je vois dans celte campagne du Sabin Ancus contre les Latins un résultat de l'antagonisme de la nation Sabine et de la nation latine, antagonisme que représentaient déjà la guerre de Tatius et de Romulus, la destruction d'Albepar TuUus Hostilius, et dont le Capitole, opposé au Palatin, est le symbole géographique. Les Sabins, comme tous les montagnards, étaient poussés à envahir le pays de plaine qui s'étendait à leurs pieds; ils étaient venus au moins jusqu'à Rome, ils faisaient un pas de plus et s'avançaient jusqu'à la mer. Cette guerre, pendant laquelle ils franchirent le Tibre, était la suite du progrès constant de la race sabine vers le sud-ouest et du mouvement qui avait commencé sur les hauteurs d'Amitemum ; c'était pour les Sabins une guerre nationale contre leurs ennemis naturels les Latins. Si la poignée de Latifis tolérée sur le Palatin y prit part, ce ne fut point pour eux une guerre nationale, ils suivirent.

findique toujours avec soin remplacement traditionnel de la demeure des différents rois de Rome, car pour aucun d'eux la tradition n'est muette sur ce point. J'ai peine à croire que ces indications ne reposent sur rien. Quel motif pouvait-on avoir d'inventer dans ce cas-là ? Il est à remarquer que ces indications ont toujours une sorte de vraisemblance et s'accordent quelquefois avec l'histoire de Rome telle que j'ai essayé de la retrouver, mieux qu'avec l'histoire telle que la racontent les écrivains du siècle d'Auguste. S'ils plaçaient la Rome de Romulus sur le Palatin où la tradition avait placé sa cabane, que Ton croyait avoir conservée; la demeure de Numa sur le Quirinal et dans le forum, qu'on reconnaissait avoir appartenu aux Sabins; ils mettent l'une des deux habitations de Tullus Hostilius qu'ils ne disent point avoir été sabin, sur la Velia. Or c'est sur la Velia, séjour de la famille Sabine des Valérii, qu'on supposait avoir aussi existé la demeure du roi sabin Ancus.

Le lieu de sa résidence est désigné avec une précision surprenante : près de la porte Mugonia sur la voie Sacrée à gauche. C'est ainsi que de nos jours on donnerait une adresse*.

Les demeures de Numa, celle de Tullus Hostilius, celle d'Ancus, tous trois Sabins, étaient voisines et allaient de règne en règne toujours se rapprochant de la

* Varr., ap. Non. Marcell., p. 531. Solin.» i, 23.

8 LIHISTOIRB ROMAINE A ROIE.

porte du Palatin, comme nous verrons le troisième de ces rois se rapprocher des hommes du Palatin.

C'était aussi à ces rois sabins, dont les habitations étaient ainsi associées par la tradition, qu'elle rattachait l'origine des prêtres fétiaux, ces pontifes du droit des gens, qui mettaient la guerre sous la proleôtion de la justice et présidaient à la foi publique. Ils avaient été établis selon les uns par Numa\ selon les autres par TuUus Hostilius* mis encore par là en rapport avec les deux rois de même race que lui; d'autres disaient' qu'Ancus Martius avait envoyé chercher un corps de droit fétial chez les Falisques^.

Les fétiaux, prêtres de Fidès, la bonne Foi, déesse Sabine, étaient eux-mêmes d'institution sabine; l'herbe pure qu'ils portaient avec eux et qui les rendait in* violables devait être cueillie sur le Capitole où avait habité Tatius\ Les fétiaux existaient chez d'autres peuples appartenant à la même race, tels que les Samnites*; c'était une coutume générale chez les nations sabelliques et que probablement elles avaient reçue des Pélasges''. En attribuant auxSabins l'établis-

« Den. d'Haï., n, 7î.

■ Cic, De Rep., ii, 17.

» Tit. Liv , I. 32.

* Senr., Ain., m, 605. On appelait les Falisques, xqui, jEquicoUe; ce mot, qui a aidé à leur répulation d'équité, pourrait très-bien ne signifier autre chose q}x* habitants de la plaine.

» Serv., jEn., xn, iîO.

• Tit. Liv., VIII, 39.

^ Quand les Fétiaux, qui con-espondaient aux Kôrukès gi*ecs» lai-

ANGUS NAHTIUS. 0

sèment des féliaux à Rome, la tradition est conforme à la vraisemblance. Quand on douterait que leur renom de religieuse moralité Mt complètement mérité^ il faudrait admettre que ce renom devait reposer sur quelque chose. Une institution qui fut un hommage, un droit quelconque, ne pouvait venir du Palatin, où une population sans lois, mêlée à des aventuriers, devait être étrangère à toute tradition de droit international; cette tradition peut avoir existé chez une nation plus civilisée, dès longtemps en rapport et en contact avec 1 Étrurie, qui Tétait encore plus. Les Romains la conservèrent parce que le fétial personnifiait en lui ce sentiment du droit emprunté aux Sabins que les Romains portèrent dans leurs guerres les plus iniques, car il leur sembla toujours juste de conquérir le monde.

Dans le rite solennel selon lequel la guerre est déclarée aux Latins par Ancus, je n'hésite pas à reconnaître une formule de la jurisprudence guerrière des Sabins.

Le fétial s'avance la tête voilée aux confins du territoire ennemi et il s'écrie : Entends-moi, Jupiter; entendez-moi, confins, et que le droit m'entende ! Ensuite

saient un traité, ils frappaient leur victime avec une pierre, le Jupiter-Pierre du Capilole (Serv., ^n., viu, Cil), comme à Olympic les prêtres du dieu Orkios, qu'on peut comparer au dieu sabin Fidius; ceux-ci prononçaient une prière semblifbie. (P Diac, p. 115.)

franchissant la frontière il adressait les mêmes paroles au premier homme qu'il rencontrait, puis les répétait à la porte et dans le forum de la ville menacée. Si au bout de trente-trois jours la satisfaction qu'il réclamait n'était pas accordée, le fétial revenait après avoif invoqué Jupiter, le dieu commun de toutes les races helléniques et italioles, Junon et Quirinus, divinités sabines; il annonçait que les vieillards du pays allaient en délibérer. Le sénat s'assemblait, et chacun, interrogé à son tour, ayant répondu que la guerre élait juste et pure, le fétial retournait une troisièn^e fois à la frontière de l'ennemi, tenant une lance dont l'extrémité avait été brûlée et plongée dans le sang; après avoir attesté de nouveau que la guerre était juste, il la déclarait en jetant cette lance sur la frontière. Je rappelle que la lance était l'arme nationale des Sabins et que le nom de la lance dans leur langue était leur propre nom {Quiris). A Rome, un usage dérivé de celui-ci subsista jusque sous les empereurs. Près du cirque Flaminien, dans le Champ de Mars et près du temple de Bellone était une petite colonne qu'on appelait la Colonne de la Guerre '.

* La colonne de la Guerre était près du temple de Bellone, et celui-ci dans le champ de Mars, hors de la porte Carmentale. A Textrémité du cirque Flaminien, sur une petite place s'élevait la colonne de la Guerre,

Prospicit a tergo summum brevis area circum,

Est ubi non parvae parva columna notœ.

Ov., Fttst.. VI, Î05.

Summum ne peut désigner que l'extrémité, la partie semi-circulaii'e du Cirque, comme summi digiti veut dire le bout des doigts, A

AÎÎCDS MARTIUS. il

Le fétial s'ayançait vers cette colonne qui figurait la borne, le terme de l'État romain, et de là, se tournant du côté de la contrée à laquelle on déclarait la guerre, jetait une lance ensanglantée.

Les premières expéditions et les plus importantes du roi sabin Ancus Hartius comme du Sabin TuUius Hostilius, ainsi qu'il était naturel, furent contre les Latins.

Ancus leur prit trois villes, Politorium, Ficana, Tellène *. On remarque dans le récit de ces guerres un certain acharnement qui s'explique par une haine de race. Politorium est incendié après avoir été pris.

Puis Ancus Martius fit une pointe vers la Sabine et vint attaquer MeduUia berceau de la famille de son prédécesseur, considération qui ne dut pas Tarrêter,

ntmmii iabris, du bout des lèvres. Le cirque Flaminien était tourné de l'est à l'ouest; les carcerés, c'est-à-dire rentrée, doivent être placées au pied du Capitole vers la place Margana, et son extrémité semicirculaire vers la place Paganica Cette dernière correspond assez bien au lieu où se trouvait la colonne de la Guerre.

* Ficana est la seule dont jusqu'ici l'emplacement ait été déterminé avec quelque certitude, à onze milles de Rome, sur la via Ostiensis (Fest., p. 250), à la Trasfusa ou TrasfUsina, près de Dragoncello (Nibb., Dini,, ii. p. 40); ad portum, dit Festus; il y avait donc là un lieu d'embarquement sur le Tibre ; Ancus Martius le plaça plus loin, à Ostie. Politorium et Tellène, qui sont nommées avec Ficana, devaient être du même côté, et Politorium plus près de Rome que Ficana, puisqu'il est nommé avant. Gell met Politorium à la Giostra, à droite de la voie Appienne où sont des traces assez considérables d'une ancienne ville latine. Nibby [Dint., m, p. 147) y voit celle de Tellène. Mais Tellène étant mentionnée par Strabon (v, 5, 4) avec Aricia et Antiiim, doit plutôt êli*e cherchée entre Lariccia et Porto-d'Anzo.

si ce qu'on dit de la part qu'il avait eue à la mort de ce roi est véritable, et n'avait pas arrêté Tullus Hoslilius lui-même. U prit aussi Fidène, ville au fond sabîne, bien que toujours associée aux Étrusques; d'ailleurs la guerre que fit Ancus Martius à des villes de la Sabine ne doit pas surprendre comme je Tai dit à propos de Tullus Hostilius, si Ton songe aux guerres acharnées des villes de Tltalie au moyen âge, et entre autres à la guerre implacable que Rome fit alors à Tusculum.

En voyant un roi certainement sabin combattre des populations de même sang que lui, on cessera de plus en plus de s'étonner que Tullus Hostilius en ait fait autant, et on ne pourra plus voir dans de semblables guerres une objection contre la provenance sàbine de celui-ci. Ancus Martius fit ensuite la guerre aux Véiens, prit alors Fidene \ qui, selon son usage, s*élait alliée à Veies, puis il poursuivit les Véiens au nord et les battit sur les bords de 1* Allia, que la victoire des Gaulois devait rendre si célèbre ; passa sur la rive droite du Tibre et s'empara d'une portion du territoire étrusque*. Maître des deux bords du fleuve dans sa partie

' Den. d'Haï., m, 58. Dans quelquc&^manuscrits, on lit Ficulneôn pour Fidenaiôn; au lieu de Fidène, ce serait Ficulnea ou Ficulea dans la Sabine, sur la voie Nomentane. (Nibby, Dint., n, p. 47.)

* Tit. Liv., I, 53. Denys d'Halicarnasse (ii,'55) attribue contre toute raison cette conquête à Romulus. Ancus enleva aux Véiens la forêt Mesia, les Septem pagi et tout le pays le long du Tibre jusqu'à la mer. Le mot Pagut désignait un sommet comme le mot grec r.iyoy, et non un lieu arrosé. (P. Diac, p. 22; Serv., Georg., ii, 511.) Ce

inférieure, il fonda Oslie au-dessus de son embouchure*.

Ancus Martius faisait, sans s'en douter, une grande chose en fondant Ostie *. 11 donnait à la Rome future des consuls et des empereurs un port 'qui devait lui apporter les blés de la Sicile et de l'Egypte pour la nourrir. Ce fut une ville dont les faubourgs, dit-on, se confondaient avec ceux de Rome, de manière à former pour ainsi dire sur une étendue de plusieurs lieues i^ne rue magnifique. Aujourd'hui cette rue est une route dans un désert. Au sixième siècle,

qai est sûr, c'est que ce mot se prend ordinairement pour village, bourgade ou canton. A Rome, on appelait les habitants de la plaine paganipBT opposition aux montatd (Cic, Prod,, 28), ce qui éloigne lesens de hauteur. Encore aujourd'hui l'habitant des monti appelle le bourgeois de Rome un Paino, terme de dédain, peut-être de Pagatius

* Oêiia, pluriel neutre d'Ostium^ les bouches (du Tibre) , est devenu dans l'usage un singulier féminin, et le nom d'Ottie, Strabon (r, 3, 5) dit rcé ÛTctXt et Denys d'Halicamasse (aarla; il n'en sait plus le sens, et croit que ce mot veut dire une porte [m, 44). Ancus Martius bâtit Ostie entre le Tibre et la mer, dans un coude du fleuve, par conséquent sur la rive droite. L'Oslie, dont il subsiste des ruines, est sur la rive gauche, mais le cours du Tibre a tellement changé que, selon Nibby {Dint., m, p. 598), un tombeau qui était sur la voie Ostiensis se trouve maintenant au deli du fleuve.

* Ostie fut b&tie à l'embouchure du Tibre, in ipso maris fluvHque eonfittio (Flor., i, 4), plus au nord qu'Ostie de tout Tespace dont le littoral s'est accru entre l'époque d' Ancus et celle des monuments qui mai*quent l'emplacement de cette ville.

> On sait que ce port fut transporté par Claude à l'embouchure da * autre bras du Tibre, au lieu qui s'appeUe encore Porto,

Procope en remarquait déjà la solitude; elle traversait alors une vaste forêt, maintenant disparue.

Le rivage où était Ostie s*est avancé de près d'une demi-lieue dans la mer, et la ville, dont il ne reste que des ruines, la ville, qui n'est plus à Tembouchure du Tibre, a cessé de mériter son nom.

Mais il reste quelque chose du roi Ancus, ce sont les salines qu'il établit dans le voisinage d*Ostie ; elles sont exploitées aujourd'hui comme elles l'étaient il y a vingt-quatre siècles ; et une porte de Roipe par laquelle les Sabins passaient pour venir chercher le sel près d'Oslie, et qui, pour cette raison, avait reçu le nom de porta Salara, le conserve encore. Avoir un port et être en possession des salines, tel fut pour Rome le résultat des victoires d'Ancus Marlius. Avec lui pour la première fois la guerre semble être raisonnée et entreprise pour une fin utile.

Denys d'Halicarnasse affirme que le roi Ancus poussa ses conquêtes jusqu'à Vellelri, qui se soumit à lui *. Tite Live ifen dit rien, et une si grande extension du territoire romain à cette époque est peu vraisemblable. Les Volsqucs n'entrent réellement dans l'histoire qu'avec le dernier des rois étrusques. La royauté étrusque fut tout autre chose que la royauté sabinc; elle atteignit un degré bien supérieur de civilisation et de puissance.

* Den. d'flal.. m, 41.

T. Hostilius avait transplanté sur le Caelius la population latine d*Albe, Ancus Martius transplanta de même sur l'Avenlin et dans la vallée qui le séparait du Palatin \ la population des villes latines soumises par ses armes.

Ceci est un très-grand fait dans Thistoire romaine, car, ce fait rend raison de Torigine des plébéiens, et ce qui, je crois, n'est pas moins considérable, me permettra d'expliquer comment les Romains ont pu commencer à prendre une certaine importance, et à s'acheminer vers le jour où ils deviendi aient les égaux des Sabins, où tous deux ne formeraient plus qu'un peuple el n auraient plus qu*un nom.

On ne niera pas, cette fois, que l'étude des localités ait une grande importance pour l'histoire du peuple romain. L'origine de la formation de ce peuple est tout entière dans l'histoire du Palatin, du Cselius et del'Aventin. Niebhur a expliqué, et c'est une de ses découvertes les plus généralement acceptées aujourd'hui, comment, par la transplantation des populations latines à Rome, la plebs ' fut créée, rivale future

* Tile Live (i, 35] place cette seconde transplantation après la prise de MeduUia, à laquelle il fait aboutir la guerre latine, bien qiie Mcdullia ne fût pas dans le Latium. Denys d'Halicamasse (ni, 28) parle de la population de Fidène amenée à Rome ; mais il ne dit point quelle partie de la ville on lui assigna : il n'y a de positif dans tout cela que les populations latines établies par Ancus sur l'Avenlin.

' J'emploie le mot latin plebs parce que plèbe serait une traduction très-faussc. Employer le mol peuple pour désigner les plébéiens sc-

10 I/llISTOIRE ROMAINE A ROME.

du patrjciat, quelle datait combattre glorieusement, et dont, pour son malheur, elle devait un jourtrop complètement triompher; car, quand elle lui eut arraché tous les privilèges, elle livra à un maître tous ses droits.

Au temps d*Ancus Martius,lesLatins qui composaient la plebs, bien qu'ils fussent dans une condition inférieure à la condition dés Sabins, n'en commencèrent pas moins à leur faire, par le nombre, un contre-poids qui devait tourner à l'avantage des habitants du Palatin. Jusque-là cette petite colline, seule à Rome, était latine; dès ce moment, .deux collines considérables, le Cselius et TAventin, furent habitées par des Latins, et la population latine de Rome, insignifiante jusqu'alors, commença à. compter pour quelque chose.

Les Romains du Palatin n'étaient pas, on doit le reconnaître, vis-à-vis des Sabins dans la même situation que les autres Latins du Cselius et de l'Aventin; ils n'avaient point été vaincus et transportés; mais leur petit nombre, leur origine obscure et méprisée, rhélérogénéité des éléments dont se composait cette population, qui était un assemblage et n'était pas un peuple ; l'absence d'organisation religieuse et politique qui devait en résulter, s'opposaient à ce que leur condition fût très-supérieure à celle des Latins vaincus. Niebuhr a parfaitement expliqué ce qu'éfait à Rome la plebs, dont le nom est devenue quelquefois dans l'usage le

rait encore plus inexact. Depuis Niebuhr on sait que rexpression popului désignait surtout les patriciens.

synonyme de populace^ ce qui n'était nullement. La preuve, c'est qu'à Rome de grandes familles furent plébéiennes ^

La plebs était une population libre, admise au droit de cité sans Tétre aux droits politiques des citoyens primitifs, dos anciennes gerUes % qui formaient le patriciat.

Niebuhr a retrouvé quelque chose d'analogue dans les institutions du moyen âge'.

Or, peut-on s'étonner que les habitants des villes latines, transportés par deux rois sabins sur le Cselius et sur l'Aventin, aient été, vis-à-vis des familles sabines, dans cet état d'infériorité politique, et soient devenus les plébéiens* ?

' On cite parmi les gentes plébéiennes, la ^^iMGsecilia, Domitia, Licinia, et d'autres non moins illustres.

* Je me sers du mot gens et non pas du mot ftimiliet parce que la gens, c'est encore une belle décourerte de Niebuhr, était un groupe religieux et politique d'hommes portant le même nom sans qu'ils fussent nécessairement de même sang.

> Ainsi les habitants, c'est-à-dire du terrain qui environnait un* ?îlle dltalie, étaient admis dans celte ville, mais sans jouir toujours des droits de citoyen. Dans cette plebs du moyen âge pouvaient se trouver des nobles comme des roturiers ; ils n'en jouissaient pas pour cela plus que les autres de Tégalité politique.

* Niebuhr pense que les plébéiens se composèrent surtout des populations soumises qui restèrent chez elles; je ne nie point que la condition des plébéiens ait été la leur ; mais la partie de ces populations qui fut transportée sur le Cselius et sur l'Aventin n'en constitua pas moins, selon moi, le noyau de la plebs. Tite Live parle d'une VMltUude, de pluiienn millien (f hommes établis sur l'Aventin et dun

L'orgueil romain se soulèverait s'il m'entendait; cependant, par les raisons que j*ai dites, je ne saurais admettre que les hommes du Palatin fussent dans des conditions où pût se former, sur leur petite colline, au sein de leur population grossière et mêlée, sans

la vallée Hurcia. Or, cette vallée, quand elle eut été transformée en cirque, put contenir près de quatre cent mille spectateurs. Il ne faut jamais négliger la topographie de Rome quand on étudie Thistoire de Rome. Le Geelius, qui à l'est communique avec la plaine, pouvait s'étendre indéfiniment de ce côté. Le mont Aventin, que Denys d'Halicamasse appelle le plus grand mont de Rome, si on y comprenait toutes ses dépendances, égalerait presque en étendue toutes les autres collines, dit Nibby (A. Ant.t i, p. 15). Denys d'Halicamasse ne donne que douze stades de circonférence à l'Aventin enfermé par les murs z, 51), mais là où il n'est pas question des murs il lui en donne dixhuit (lit, 63), trois quarts de lieue. On obtient cette surface en excluant le fUux Aventin qui n'est séparé du vrai que par un ravin et en fait réellement partie. Le même historien appelle l'établissement sur l'Aventin une seconde ville; on voit donc qu'il pouvait tenir beaucoup de monde sur le Gselius et sur l'Aventin. Il est vrai que les 4eux collines ne purent être données entièrement aux Latins ; cependant, poiu* le Cfelius, il est permis de supposer qu'on en chassa ce qui y restait d'Ëtriisques depuis Romulus, et que ce fut alors qu'on les fit descendre dans le vicus Tuscus. Pour les Sabins déjà domiciliés sur l'Aveniin ils ne purent être dépossédés; mais ime grande partie de cette colline, que tous les témoignages montrent avoir été très-rocailleuse et couverte d'une épaisse forêt, put être abandonnée fîicilement aux nouveaux venus. Sans doute les Sabins avaient habité l'Aventin avec les Pélasges, mais il ne parait pas que depuis que l'Aventin était devenu la propriété des rois d'Albe, les babins y aient été très-nombreux, bien que plusieurs de leurs anciens sanctuaires y aient subsisté ; car, à l*époqiie de Virginie, une grande partie de l'Aveniin put êlre distribuée aux plébéiens dont il était un des berc«*aux.

tradition et sans aïeux, un patriciat. Je ne suis pas plus dur que Tite Live, qui appelle les sujets de Romulus une plèbe formée de pâtres et d'étrangers *•

Il n'en était pas de même des Latins établis sur le Cselius et sur TAventin; nous le savons pour ceux du Cselius.

Albe, le chef-lieu de la confédération latine, renfermait sans doute quelques grandes familles que l'aristocratie Sabine pût s'associer. Les historiens en nomment plusieurs, et parmi elles les Jules, d'où César devait sortir.

Je ne sais s'il exista des gentes au sein des tribus latines établies sur TAventin par Ancus; mais je n'en vois aucune qu'on puisse, avec quelque certitude, faire dériver des habitants du Palatin *.

Pour TAventin, ce fut toujours le mont plébéien par excellence. Dans ses luttes avec les patriciens, la plcbs s'y retirait, comme sur le mont Sacré. Là se te- I jent, durant les troubles de la république, des conciliabules qui ressemblaient à des clubs '. Ce fut sur

* TU. Liv., n, 1.

> Une tradition rattachait les Fabii à Bémuê, et les QumtUU à Romulus (Ov., Fast. ii, 369), mais les Fabii étaient Sabins (Voy 1. 1, p. 402], les Quintilii eurent-ils une origine romaine?

> Tite Live, en parlant de conciliabules de ce genre tenus dans le premier siècle de la république, dit qu'ils avaient lieu aussi sur l'Esquilin. Nous y avons trouvé les Sabins, mais il ne s'ensuit pas que la population latine en fût entièrement absente ; elle avait pu, grftce au voisinage, y passer en partie du Cselius ; rEsquilin« placé entre le

l'Aventin que des terrains furent donnés aux plébéiens par la loi Icilia.

C'est probablement à cause de ce caractère essentiellement plébéien du mont Aventin que le temple de Cérès, qui était au bas et vers l'entrée du chemin par où Ton montait à son sommet, fut dans un rapport si étroit avec la magistrature populaire des -ffldiles S chargés de Venlretien de la ville et de la subsistance publique, office si important pour les plébéiens, et auquel la protection de Cérès convenait si bien.

Ainsi, à Rome, dans Torigine, Latin et plébéien furent synonymes. Le patriciat fut presque exclusivement sabin; la lutte des plébéiens et des patriciens fut une lutte pour les droits à acquérir et à défendre, et en même temps, dans le principe, une guerre de race, circonstance qui ne dut pas en diminuer Tâpreté.

Quand les plébéiens descendirent du mont Sacré, dcsFétiaux* consacrèrent la pacification comme si Ton eût traité de peuple à peuple.

Ce fut aussi d'abord une guerre de localités, de

Quirinal et le Gtelius, apparaît dans l'histoire romaine comme à demi sabin, à demi latin, et, ce qui est presque la même chose, à demi patricien, à demi plébéien. On 7 voit le vicus Patricius et le champ Esqnilin, sépulture des pauvres; les Carines, quartier aristocratique, y est tout à côté du quartier populaire de la Subura.

• Le nom même des œdiles peut venir de ssdes Cereris. Les œdiles plébéiens y avaient leurs archives. (Schwegl., i, p. 606; Tit, Liv., m, 55.)

2 Den. d'Haï., vi. 89.

quartiers et, pour ainsi dire, de paroisses, comme durant le moyen âge, en Italie, il y en a eu un si grand nombre, dont parfois la trace n'est pas encore effacée de nos jours*.

Chez les plébéiens, parmi lesquels pouvaient se trouver des familles considérables et une aristocratie nationale qui se fondit dans l'aristocratie dominante, Tarislocratie sabine, se trouvait aussi le principe de toute bourgeoisie, la propriété, qui devient la richesse.

D'abord la propriété territoriale qu*on leur avait concédée sur les collines qu'ils occupaient, ou laissée dans leur pays quand ils y restèrent, et de plus, ils purent arriver bientôt à une certaine richesse par le commerce.

On homme très-savant et très-spirituel, M. Mommsen, a un peu étonné en disant que Rome a d'abord été une ville commerciale ; il a cité un assez grand nombre de faits qui tendraient à le prouver. Je ne crois pas que la Rome du Palatin, la Rome deRomulus ait eu une semblable origine; je ne crois pas que cette Rome des Romains, non plus que la Rome plus considérable des Sabins, ait été un entrepôt : je crois que l'une et l'autre n'ont pas commencé par être commer-

' Voyez sur la rivalité qui passionne encore les quartiers de Sienne les uns contre les autres pendant les courses de chevaux qui ont lieu dans cette ville, mon Voyage dantesque (la Grèce, Bûtne, et Da^e^ seconde édition).

22 I/HISrOIRE ROMAINE A ROME

çanles, mais ont commencé par être agricoles e\ guerrières.

Je n'en dirai point autant de la Rome latine fondée par les rois sabins sur le Cœlius et sur TAventin.

Celle-là a pu être commerçante, et je crois qu'elle l'a été.

C'est encore sa position topographique qui me le M\ penser.

L'Ayentin est voisin du Tibre, qui en baigne presque le pied ; au bas de TAventin fut de tout temps et cA encore aujourd'hui le principal port de Rome ; là fut aussi construit, sous Ancus Martius, nous le verrons tout à l'heure, le premier pont. Là donc dut exister d'abord une communication par le fleuve avec la mer et le littoral étrusque, puis une communication par le pont avec la rive opposée de l'Étrurie. La mer et l'Étrurie furent les deux premiers débouchés de l'exportation et les deux premières sources de l'importation. Là fut aussi, très-anciennement, le marché aux bœufs, car il était sous la protection d'Hercule, et son origine se rattachait aux bœufs du vainqueur de Cacus. Les troupeaux furent sans doute, à Rome, le principal objet d'exportation du commerce primitif. La campagne romaine leur offrait ces pâturages, qu'ils remplissent encore aujourd'hui, et dans lesquels on les trouve aussi sauvages qu'ils devaient l'être au temps d'Ancus Martius.

Les hommes du Palatin prirent sans doute partaussi,

ANGUS MARTIUS. i5

dans la proportion de leur nombre, à ce commerce, ils durent amener de leur colline, qui était tout proche^ leurs bœufs sur le marché.

Quant aux latins du Cœlius, dont la colline regarde les montagnes de la Sabine, celle des iEques, des Berniques et des Volsques, ce qui forme pour les touristes la magnifique perspective dont on jouit sur la place de Saint-Jean-de-Latran, ils étaient mis, par une telle situation, en rapport avec les peuples de l'intérieur avec les habitants de la montagne; ils devinrent naturellement leurs commissionnaires et leurs expéditionnaires ; et ces fonctions n'étaient point inutiles, car venir dans une ville étrangère n'était alors sûr pour personne. On peut donc croire qu'à Rome le commerce naquit, ou au moins se développa parmi les La** tins établis sur rAventin et sur le C^elius^

On en a la preuve dans le culte de Mercure. Mercure fut identifié plus tard avec l'Hermès grec ou pélasge, qui était tout autre chose ; mais Mercurius, le dieu, comme son nom l'indique, de la marchandise et des marchands, était un dieu latin. Or, ou ne le voit, à Rome, honoré que dans deux endroits, et c'est précisément au bas de l'Aventin, au-dessus de cette vallée

' Les Sabins du Quirinal et de TEsquilin aoraient pu aussi fonner un intermédiaire commercial entre l'intérieur du pays et l'Ëtrurie, mais les austères et belliqueux Sabins detaient aïoir ce mépris du commerce que professa toujours Taristocratie romaine et qu'elle ne pouvait tenir que d'eux seuls, car elle était sortie presque tout entière de leur sein.

Murda^, qui, aussi bien querAventin, fut donnée pour séjour par Ancus Martius aux populations latines de Politorium, de Ficana, de Telléne, et sur le Cselius^où un autel* voisin d'une fontaine sacrée^ double signe d'une religion antique, était consacré à Mercure. C'est près de cette source que les marchands romains venaient faire leurs dévotions à ce dieu. Après s'être bien arrosés d'eau lustrale, Teau bénite des païens, ils adressaient, dit Ovide, d'une voix accoutumée à tromper, au patron des voleurs une prière qui le faisait rire, et à laquelte ressemble peut-être la prière de plus d'un petit marchand romain à un dieu plus sérieux.

« Que mes parjures et mes mensonges passés soient lavés par eette eau... Et si je mens encore, que les dieux ne fassent pas attention à mes paroles. Dotmemoi seulement le gain et les joies du gain, et fais que je réussisse à tromper mes pratiques. »

Les vues de Niebuhr sur les clients sont aussi généralement acceptées que son opinion sur l'origine des plébéiens ; il a distingué ceux-ci des clients, qu'on avait coofondus avec eux. En effet, les clients ne sont point en lutte avec les patriciens. Us sont avec les patriciens

• Ce temple regarMt le Cirque. (Ov., FiW/., t, 669.) On a cru trouver de ce côté, sur la pente de TAventin, des débris du temple de Mercure. (Canina, Exp. iop., p. 769.)

* Cet autel était aux environs de la porte Capéne, près de la source de Mercure, aqua Mercurii, qu'on croit avoir retrouvée dans une vigne du Cœlius. (Nibby, R. Ant., n, 677^.)

ANGUS NARTIUS. 25

dans un rapport de dépendance et de protection. Si le client a des doYoirs envers son patron, le patron a des devoirs envers son client. Le client porte les armes pour son patron; et le patron plaide pour le client, même contre un homme de son sang^ Entre eux, nulle hostilité de race, nulle séparation de quartier.

J'en conclus que les clients, dans Torigine, étaient des Sabins. Comme la grande majorité des patriciens, ils faisaient partie des clans sabins, car leur condition inférieure et dévouée ressemble beaucoup à celle des montagnards écossais vis-à-vis de leur chef, qui était aussi pour eux un patron, comme un père, et duquel de même ils portaient le nom.

C'était parmi les clients des chefs sabins que, dans les premiers siècles de Rome, durent se trouver les artisans''. Les Sabins avaient appris certains arts des Étrusques, et un roi sabin, Nnma, avait institué les pren^'ères corporations d'ouvriers. L'industrie était sans doute bien peu considérable à Rome, où elle est si imparfaitement développée de nos jours ; mais ce qu'il y en avait pouvait être sabin, comme le commerce était latin.

• Gell.. Noct. An.,i%,\, 40.

* l\ deTait y avoir des ouvriers parmi les plébéiens latins, mais ceux-ci étaient surtout agriculteurs (Voy. Schwegler, Rihn, Gesch.f i, p. 050), c'était le génie de leur race. En parlant d'Àrdée, ville latine, probablement comme Rome dominée par les Sabins, Tite Live distingue la plebê et les ouvriers opificet (Tit. Liv., iv, 9.)

A mesure que la \ille des rois sabins prenait plus d'importance au dehors, depuis qu'elle semblait avoir pris à tâche de soumettre le Latium et de remplacer la suprématie d'Albe par la sienne, il devenait plus nécessaire de la fortifier contre ses voisins, qu'une semblable prétention devait armer contre elle ; dans ce dessein, les rois sabins commencèrent à élever cet ensemble de moyens de défense que les rois étrusques devaient achever.

11 est un cété de Rome par où elle est surtout accessible à Tennemi, c'est celui que domine la plaine dont le Quirinal, TEsquilin et le Cselius sont des prolongements. Elle a presque toujours été attaquée et prise par là. D'après les expressions de Tite Live \ il faut placer dans cette région le fossé des Sabins [fossa Quiritium)^ ouvrage d'Ancus Martius,à l'endroit môme où fut depuis Tagger de Servius, lequel se reconnaît, même aur jourd'hui. L'agger de Servius Tullius était composé

* Quiritiura quoque fossa, haud parvum munimentum, a planioribuê aditu locis Anci régis opus est. (Tit. Liv., i, 33.) Festus (p. 254) place les fotsx Qumtium qui, selon lui, entouraient la ville près des bords du Tibre, mais il semble parler d'Ostie . Ce passage est pour moi inintelligible , je le crois mutilé, ce qui n'est pas étonnant quand il s'agit d'un passage de Festus. Aurelius Victor (de Ftr. Ulustr,, vui] confond la ffDêêa QukUium avec la doaca Maxima. Niebuhr croit qu'il s'agit du lit de la petite rivière appelée la Marranm, et d'un travail sans éclat, mais cela ne s'accorde nullement avec ce que dit Tite Live, haud panmm Munimenittm; ces mots ne peuvent désigner le creusement ou l'élargissement d'un ruisseau.

ÂNCUS MÀRTIUS. 27

d'un fossé profond et d'un relèvement de terre. Le fossé des Satins devait avoir une disposition semblable; seulement il était moins considérable que le grand travail par lequel Servius TuUius le continua^ ou le remplaça. Denys d*Halicarnasse attribue sans vraisemblance un ouvrage du même genre à Romulus *,

n fallait que I9 Rome sabine eût une citadelle détachée qui la dominât, suivant l'usage des villes anciennes'; Ancus Martius la plaça sur le Janicule, colline qu'il avait sans doute reprise aux Étrusques, comme il leur avait enlevé tout le bord droit du Tibre, si de son temps les Étrusques la possédaient encore. On a cru trouver, indiquée par des escarpements artificiels, la

1 Strabon (y, 3, 7] indique le rapport du fosêé dei Sabiru et de Vagger; il donne à entendre que celui-ci fut la continuation d'un fossé qui protégeait le Cœlius et l'Aventin; la disposition des lieux et les termes dont se sert Tite LUe m'empêchent de le croire. Ici, sauf à Textrémité orientale du Gœlius, il n'y avait pas de lieux où l'on pût arriver de la plaine par un accès facile, comme parle Tite Lire; le Cœlius et l'Aventin dominent la plaine, ils ne sont point dominés par elle. Denys d'Halicamasse (m, 43) dit positivement qu'Àncus Martius entoura l'Aventin d'une muraille, et deux morceaux de cette muraille ont été retrouvés il y a peu d'années. Quant au Cielius, Strabon et Cicéron (De hep , n, 18) disent seuls qu'il fut joint à la ville par Ancus Martius. Denys d'Halicamasse (ui, 1) et Tite Live (i, 30) s'accordent à placer la jonction du Gœlius à la ville sous Tullus Hoslilius. Denys d'Halicamasse ajoute que ce roi le fortifia d'une muraille.

« Den. d'flal, n, 57.

» On voit la même disposition à Vrïes, à Athènes, etc.

position de celte citadelle*. Il la joignit au fleuve par une muraille*. Le roi des Sabins reprenait ainsi possession de l'antique cité sabine de Janus '.

Pour joindre la citadelle à la ville, Ancus Martius établit un pont, le pont Sublicius, le premier qui ait existé à Rome*; il devait être constamment refait, comme il avait été primitivement construit, en bois, et le fut jusqu'au temps de Pline*, d'après une prescription religieuse dont le motif n'est point difficile à deviner : il fallait pouvoir le détruire en cas de besoin. En effet, s'il eût été en pierre au temps d'Horatius Codés, on n'eût pu le couper. Le Janicule est toujours la clef de Rome, plus encore depuis que l'artillerie est employée aux sièges des places. C'est sur le Janicule que les Français ont établi leurs batteries lors de la dernière expédition. C'est aussi du Janicule qu'on peut le

' Derrière la fontaine Pauline (Abek, MitUl it., p. 133; Nibby, A. mod, h P- 588 )

• Tite Live (i, 33). Malgré cela, le Janicule fut toujours considéré comme quelque chose d'étranger à la ville dont il faisait partie. Les juifs y étaient relégués sous Tempire et encore au quatorzième siècle, car leur synagogue était près de la demeure de Rienzi, qui habitait le vico délie Palme. Aujourd'hui le Transtevere, au pied du Janicule, forme dans Rome comme une ville à part.

' Procope a supposé que le roi Ancus avait construit le mur pour protéger les moulins qui étaient de son temps sur la pente du Janicule, qui y sont encore, mais que rien certes ne prouve y avoir existé sous Ancus. [BelL Goth., i, 10.)

♦ Tit. Liv., 1, 33.

* PI., //«/.«(jr,xxxvi, 23, 2.

mieux contempler l'aspect de Rome et de Thorizon romain. Le spectateur absorbé dans cette contemplation magnifique, ne songe pas plus à la citadelle d'Ancus Martius que ne songeait Ancus, en bâtissant sa citadelle, au point de vue.

Ancus Martius enveloppa FAventin par un mur* qui existe dans deux endroits*; il protégeait le séjour des populations latines établies par lui sur TAventin, de même qu'au moyen du fossé des Sabins i\ défendait le côté de Rome par où les ennemis auraient pu menacer à l'est, l'extrémité vulnérable du Cselius. Les rois sabins commençaient à s'occuper de leurs sujets latins.

n le fallait bien, il fallait s'occuper de cette muUitudey de ces mtUiers d* hommes dont parle Tite Live, qu'on avait transportés de leur patrie détruite ou conquise sur le Cœlius et l'Avenlin, et qui étaient venus s'ajouter aux Latins en petit nombre, énergiques fils des pâtres de Romulus et des réfugiés de l'Asile.

Les rois sabins devaient employer envers la population latine soumise à leur pouvoir, tantôt l'intimidation, tantôt les ménagements. C'est ce que fit Ancus

* Den. d'Haï., m, 43.

* Dans tine Tîgne des jésuites, en face de Santa-Prisca, et dans le Jardin des dominicains de Sainte-Sabine. On ne peut être sûr que ce mur soit celui d' Ancus Martius, et qu'il n'ait point été refait par les rois étrusques quand ils enveloppèrent toutes les collines de Rome dans une enceinte générale qu'on appelle le mur de SérviuiTuUius,

Martius. Tout ce que nons savons de sa politique nous esl enseigné par un monument et par une tradition.

Le monument, c'est la prison Mamertine, ce cachot formidable que le temps a respecté.

La tradition nous a été conservée obscurément par une épithète d'Ennius et par un vers de Virgile.

Ennius^ et d'après lui Lucrèce* appellent Ancus Martius le bon Ancus, et Virgile* dit qu'il s'eat trop conQé au vent de la popularité.

Comment se concilient le monument et la tradition, Torigine de la prison Mamertine et le désir imprudent de popularité 7

Parlons d'abord de la prison.

La prison Mamertine fut, dit Tite Li\e\ une mesure

* Ann.f m, 5.

* Lucret., m. 1023.

» Virg., jEn., vi, 810-7.

* Tit. Liv., 1, 33. Selon Tile Live, cette prison fut construite par Ancus Martius, et on doit le croire. Mais son nom de Mamertitie ne prouve point qu'elle ait été Tœuvre de ce roi, car Ancus s'appelait Marlim et non Mamertuê; d'ailleurs cette dénomination n'est pas antique, elle date du moyen âge; on trouve indiqués dans cette région Privata Ma-mertini et une rue appelée via Mamertina^ qu'on croit être la Salita di Marforio. La statue célèbre sous ce nom de Marforius, et qui ftil l'anlagonistedePasquin,aététrouvéelà; elle passait pour une statue de Mars, c'est celle de l'Océan; on Ta transportée au Capitole. Pasquin qui attaque le gouvernement parle toujours, mais Marforio, qui le défendait, ne répond plus. Cette prétendue statue de Mars et un temple douteux de Mars dans les environs de l'église àeSotnle-Martinesoni peut-êti'e pour quelque chose dans la dénomination moderne de prison Mamertine Il esl plus probable qu'elle vient de l'habitalion voisine d'un pai^

de terreur contre Vaudace toujours croissante ; elle devait croître en effet avec la force du parti latin.

La prison dominait et menaçait le Forum (imminens foro)^ place bien choisie pour produire la terreur que la royauté Sabine avait besoin d'inspirer. Le Forum était alors un marché; le marché était le lieu où les Romains descendant du Palatin, les autres Latins du Cœlius et de l'Aventin, pouvaient, sous le prétexte d'acheter ce qui leur était nécessaire, former des rassem-

ticulier nommé Mamertinus. On attribuait à Senrius Tullius la partie de cette prison qui s'appelait TuUianum, (Fest., p. 356.) C'était l'étage inférieur (Varr., De L, lot., v, 151) qui, dit Vairon, avait été i^outé par ce roi. On ne comprend pas bien, quelques efforts qu'ait faits Canina pour l'expliquer, comment on aurait construit cet étage après celui qui est au-dessus. Ott. Huiler a proposé de lire dans le texte de Varron TtUlo pour Ttdlio, et de rapporter Vaddition faite à la prison d'Ancus Martius à Tullus Hostilius, qui vivait avant lui. C'est inadmissible. Le nom deTuUianum parait venir simplement de la source qui y coulait et qui y coule encore; tulliui (P. Diac, p. 352) voulait dire ruisseau, eau qui jaillit. M. Abeken {MUtel H.j p. 192-3) voit avec M. Forchhammer (BulM. Ârch., 1839, p 30) dans le Tullianum une citerne. L'on t'unit l'eau par le trou d'en haut, par lequel plus tard, quand cette citerne devint une prison, l'on descendait les prisonniers. Un conduit pratiqué dans le mur est probablement le iuIliM qui conduisait dans le grand égout des Tarquins,vers lequel on suit sa direction, l'eau destinée à le laver. Il en résulterait que le conduit serait antérieur à l' égout, mais celui-ci pourrait avoir été commencé sous les rois sabins, qui durent être dans ce genre de travaux les précurseurs des Étrusques, et d'eux daterait le dessèchement du Forum; à moins que la voûte inférieure de la prison, qui est une fausse voûte assez analogue à celle du tréior d'Atrée à Myc6ne, ne soit Tœuvre des Pélasges et la plus ancienne constniction de Rome.

blements au pied du mont Tarpéien, et inquiéter le peuple dominateur qui Toccupait.

Ni la république ni l'empire ne répudièrent cette afTreuse prison. Jugurtha y mourut de faim; Cicéron y fit étrangler les complices de Catilina, César mettre à mort son héroïque adversaire le Gaulois Yercingétorix. Plus tard, la prison d'Ancus reçut les chrétiens persécutés. Quede douleurs ont vues ces sombres murailles pendant dix siècles I On lit sur le mur extérieur de la prison un fragment d'inscription qui fait allusion à une réparation de Tan 778. Tibère, sous lequel on répara la vieille prison^ la dcstinait-il déjà à son favori Séjan?

Heureusement le christianisme y a attaché de touchants souvenirs, car, chose remarquable, le plus ancien monument de l'histoire romaine est aussi le plus ancien monument de la tradition chrétienne à Rome. Suivant cette tradition, sain t Pierre, enfermé dans la paison Mamertine, fit jaillir une eau limpide pour baptiser ses geôliers convertis. L*un d'eux était Processus (progrès), symbole fortuit, mais expressif du changement qui s'accomplissait. L'idée de la charité se faisait jour dans ces ténèbres où elle n'avait jamais pénétré. Aujourd'hui, au-dessus de la prison Mamertine est une petite église dédiée à saint Joseph, patron de l'humble corporation des charpentiers, san Giuseppe dei falegnami. Le peuple a une grande dévotion à cette église; je l'ai presque toujours vue remplie; la foule

ANCUS MARTIUS Tw

agenouillée me semblait prier pour les âmes de tous ceux qui sont morts ici de mort violente, et, par le spectacle de son recueillement, adoucir un peu Thorreur que fait éprouver ce lieu, Tun des plus tragiques de Rome.

Cette prison fut pendant les premiers siècles la seule. C'était la prison, il n'y en avait pas d'autre dans toute la ville; regrettant ces temps de la liberté que le despotisme de Domitien lui faisait paraître encore plus beaux, Juvénal s'écrie : « Heureuse Rome quand elle avait assez d'une prison^ I »

On ne doit pas partager trop vivement ce regret : il n'y a jamais dans une ville qu*un endroit destine aux exécutions, et c'est là ce qu'était surtout la prison Mamertine, mais la maison de chaque patricien était une geôle pour les débiteurs insolvables.

Depuis la seconde guerre punique, on voit paraître un autre lieu de détention qu'on appelait Lautumies*,

* Juv., 5fl/. ni, 311.

• Le savant Bunsen a le premier reconnu que les Lauluniies étaient différentes de la prison Uamertine, et Becker (Hatulb. der Rom, Ait., I, p. 262 et suiv.; R. top., p. 19 et suiv.) a achevé de meUre ce fait hors de doute. Celle-ci avait selon toute vraisemblance la même origine que les Lautumies (Varr., (De L lot., t, 151], et on avaitproftté pour la construire d'un trou fait dans les roclies du Capitole pour en tirer le tuf, plus compact là que partout ailleurs. Une autre carrière avait donné naissance à une autre prison, qui portait spécialenu^nt le nom de Lautumies. Les Lautumies étaient assez proches du carcer Mamertinus, car c'est dans leur voisinage que Caton bfttit la première basilique, la tmilica Porcia (Tit. Liv.,xxxix, 44), elle-même très-voisine de la curia

par un emprunt fait aux célèbres La (omies ou carrières de Syracuse, car déjà la manie du grec commençait à s'étendre à tout.

L'étage inférieur de la prison Mamcrtine, qui s'appelait le Tullianum, portait aussi le nom de Robury la Force ; l'escalier en avant de la prison s'appelait GemoniXy l'escalier des Gémissements, comme il y avait à Venise le pont des Soupirs. Dans le cachot, on descendait par un trou les condamnés à mort. C'était surtout un lieu de supplice. Salluste^ en fait cette peinture, qui, prise dans son ensemble, est encore vraie.

a Le Tullianum est un enfoncement qui a une profondeur de douze pieds, il est entouré de murs, au-dessus

Hostiiia (Asc, Ad Cic. pr. Mil. arg.f p. 34, Orell.), et, par suite, du Comitium placé devant cette basilique non loin du Capitule, L'erreur de M. Becker a été de reporter les Lautumies trop à l'est, erreur qui tenait à une fausse détermination de l'emplacement du Comiiium, que, jusi|u'à M. Mommscn, la plupart des arcliéologues avaient transporté à l'autre extrémité du Forum. Malgré leur proximité, le Carcer et les Lautumies étaient deux cboses distinctes Les Lautumies étaient un lieu beaucoup plus vaste et un séjour beaucoup moins terrible; quarante-trois chefs œtoliens y furent enfermés à la fois. (Tit. Liv.. xxxni, 3.) Un consul, qu'un tribun du peuple avait fait conduire aux Lautumies, eut la forte pensée d'y rassembler le sénat (D. Cass., xxxvii» 50) ; rien de tout cela n'eût pu se faire dans la prison Mamerline. Enfin un passage de Senèque le rhéteur {Controv., 27, p. 500, éd. bip ) ne permet pas de confondre les Lautumies et la prison Mamerline; un Julius Sabinus, conduit du Carcer devant le sénat, demande à être tran$féré aux Lautumies.

t Sali. Catil , lt.

ARCUS MÀRTIUS. 55

est une chambre voûtée; c'est un lieu désolé, ténébreux, infect, terrible. »

Un rhéteur du second siècle ' s'exprime ainsi dans une déclamation d'où le mauvais goût n'exclut pas l'énergie.

a Je vois la prison publique, construite avec des pierres énormes, le jour y pénètre par d'étroites ouvertures qui ne reçoivent qu'une ombre de lumière. »

Un autre rhéteur. Philostrate*, l'appelle le tribunal secret, parce que les grands crimes y sont punis et enfouis dans le silence.Voilà ce qu'avait fait le bon Ancus. Car cette épithèle était attachée à son nom par la tradition; Ennius la lui donnait dans ses Annales, et Lucrèce répétait l'assertion d'Ennius*. Oui, Ancus avait laissé un renom de popularité; Virgile ne fait aucune allusion à ses guerres et à ses conquêtes, mais il parle de la popularité dont il s*est enivré^. Transportant à l'époque des rois les vœux des plébéiens sous la république et les coutumes de l'empire, comme on avait attribué à TuUus Hoslilius une distribution de terres, on prétait à Ancus Martius un congiarium. Il avait donné à la plebs six mille boisseaux de sel\ Je reconnais là un

* Calpumius Flaccus, Déclamation pour le parricide.

• Vit Apoll., VII, 17, p. 138, éd. Kayser, knôpjiriTa itxaaTïJpcov h 2> rà IttyiXa xài i/cyxirac xal 9tùtn&roit.

' Cette tradition s'est transmise jusqu'au douzième siècle. Zonaras (vu, 7) rappelle encore iïttctxïiç.

♦ Virg., jEUn ▼!, 8i6-7.

» PI., Hist. nat.y xxxi, il, 5.

souvenir des salines qu'il établit au bord de la mer et auxquelles faisait allusion la nature particulière de celte munificence.

Niebuhr a remarqué que dans les récils légendaires de Fantiquité les esclaves sont souvent mis à la place des vaincus, des sujets par le droit de la guerre, des serfs de la glèbe, des pénestes, et en général de cette partie de la population qu'on trouve presque partout admise dans la cité sans participer à l'égalité des droits politiques.

Nous verrons que la légende a fait une confusion de ce genre pour Servius Tullius. Elle a transformé en fils d'esclave, en ami des esclaves, celui qui abaissa l'aristocratie au profit des plébéiens, et c'est pour cela qu'il s'est appelé Servius, bien que son nom' fût Mastarna; c'est pour cela aussi que le dernier roi sabin s'est appelé Ancus * le serviteur. Par son nom comme par son rôle Ancus Martius est à quelques égards le prédécesseur de Servius Tullius.

Or, je remarque qu'à Rome les plébéiens, les affranchis, les esclaves, sont particulièrement sous la protection des divinités honorées par les Sabins. Diane protège les esclaves fugitifs '• Il en est de même de la grande déesse des nations sabelliques, Feronia; l'esclave qui

* Anctts élail un nom sabin (Val. Max., de Prsen.), il est la racine d*Ancilla. Dans Torigiiie, il indique ridée d'aide, de soutien; aux ÉlaU- Unis, Aider quelqu'un, c'est être son domestique; les dieux Anculi sont des dieux qui aident, des dieux secourables. (P. Diac, p. 19-20.)

• PrcU., Roin. Mythol,, p. 283.

s'asseoit dans son temple se relève libre V Tous les ans on sacrifiait dans le Vélabre aux mânes servîtes^ près du tombeau d'Acca Larentia, cette nourrice de Roniulus au nom sabin et que Ton confondait avec la mère des Lares, divinités sabines.

La raison de cette sympathie de tout ce qui était humble pour la mémoire d'Ancus et de cette dévotion populaire pour les divinités sabines, il faut la chercher dans la politique des rois sabins, qui commença peutêtre avec Numa, de douce mémoire; dont on voit paraître quelques signes dans la conduite du bizarre llostilius et qui semble, en dépit de la prison Mamertine, avoir gouverné au moins en partie la conduite du roi guerrier dont on fit le bon Ancus.

Cette politique était indiquée par les circonstances. En présence de cette fière aristocratie sabine d'où ils étaient sortis, de ces grandes familles qui avaient plusieurs milliers de clients, les rois sabins furent conduits naturellement à se chercher un appui dans la population latine; ils s'efforcèrent au moins d'en conjurer et d'en désarmer la haine, ils protégèrent les plébéiens, les affranchis s'il y en avait alors, même les esclaves; comme les rois de France protégèrent les communes contre les seigneurs, comme les empereurs de Russie ont pris l'initiative de l'émancipation des serfs.

* Scrv., /€«., Tiii, 564 Feronia était la patronne des affrancliies. (Tit. Liv., XXII, i.) « Varr., De /.. te/., vi, 24.

Mais, en même temps que le roi sabin ménageait b population du Palatin, du Caelius et de l'Aventin, il la craignait et il voulait se faire craindre d'elle.

Les gouvernements qui doivent périr vont de Tintimidation à la faiblesse, et ainsi me parait avoir péri le gouvernement des Sabins h Rome.

Il ne faut pas oublier qu'après Ancus une révolution a fait passer la royauté des Sabins aux Etrusques. Or, les deux faits dont je cherche à expliquer le contraste, l'établissement de la prison Mamertine par Ancus Martius et ses efforts excessifs et maladroits pour obtenir la popularité dont parleYirgile, ces deux témoignages de nature différente, et qui paraissent se contredire, contiennent, ce me semble, le secret de cette révolution.

Ancus avait voulu effrayer, il avait creusé un affreux cachot, un lieu de supplice au pied du Capitole habité, comme leQuirinal et TEsquilin, par l'aristocratie Sabine , au-dessus du marché fréquenté par les Latins, pour épouvanter et les chefs de clans sabins et surtout les pâtres, les paysans et les marchands, latins, toute cette plebs naissante dont il avait luimême augmenté le nombre et qu'il commençait à redouter depuis qu'elle couvrait trois collines, élément étranger admis dans la cité sans en partager les droits, par conséquent destiné à être mécontent et hostile. Je vois dans la prison Mamertine un signe de la violence dont s'arma la royauté sabine, menacée sans doute, au moment où elle allait disparaître. Puis Ancuë, comme

font les pouvoirs menacés, voulut, Virgile nous l'apprend, capter la faveur populaire et crut Tavoir gagnée. Il crut que ces Latins, que ces plébéiens lui seraient un appui contre Taristocratie sabine ; dans cette conûance il devint superbe avec elle, jactantior Ancus. Mais, c'est encore Virgile qui nous l'apprend, il avait trop compté sur cette popularité :

... Nimium credens popularibus auris.

Elle ne lui survécut pas ; un étranger vint qui sut gagner l'aristocratie mécontente du roi, et la plebs ennemie des Sabins, et c'est ainsi qu'on peut comprendre à Taide de la tradition éclairée par les monuments ce que l'histoire ne dit pas, comment, après de grands succès militaires, après avoir agrandi le territoire de Rome, Tavoir fortifiée, lui avoir donné un port et des salines^ Ancus fut le dernier roi sabin.

LB PREMIER TÂRQlJlN

t jmuîenl Rome eut-elle un roi étrusque. — Origine de Tarquin. — Prodige siu: le Janicule. — Politique de Tarquin ; lui et sa femme prennent des noms sabins. — Cette politique se montre dans la fondation du nouveau Gapitole et dans la nouvelle organisation des tribus. — Caractère de la monarchie étrusque. — Grands travaux d'utilité publique. — Dessèchements commencés. — Le Cirque. — Jeux de l'Étrurie à Rome. — Union des divers éléments de Rome ; enceinte générale des collines. — Le marché embelli ; avances aux Latins. -— Les fils du dernier roi sabin tuent Tarquin sur la Yelia.

Après Romulus, trois rois sabins se sont succédé à Rome; ils vont être suivis par trois rois étrusques.

Cela n'a rien d'extraordinaire : les Sabins étaient une nation guerrière qui, descendant de ses montagnes, avait occupé une partie du Latium et formé anciennement avec les Pélasges un établissement sur les huit collines.

Les Étrusques étaient une nation guerrière aussi et plus civilisée que les Sabins; elle n'était séparée du Palalin que par la Tibre.

Les Étrusques avaient déjà campé sur le Cœlius et possédé le Capilole; mais comment Rome tout entière, comment ses deux moitiés, la Rome latine et la Rome sabine, en vinrent-elles à reconnaître le pouvoir d'un chef étrusque ?

L'histoire ne nous le dit point, et nous ne pouvons que l'entrevoir.

Le dernier roi sabin avait cherché à gagner et à effrayer tour à (our la population latine qui lui était soumise; mais il n'avait pu y réussir. Le sentiment de l'inégalité et de l'infériorité politique, la haine de race, avaient dû résister aux avances et aux menaces d'un maître qui était à la fois un étranger et un ennemi. La population latine préféra un autre étranger qui n'était pas un ennemi.

Dans cette population, les hommes du Palatin, — ils avaient été refoulés sur leur colline, mais n'avaient pas été vaincus, ce qui, malgré leur petit nombre, leur donnait un certain avantage, — les hommes du Palatin durent être à la lète du mouvement favorable au candidat nouveau; ils favorisèrent en lui l'adversaire de leurs adversaires, le maître de leurs maîtres.

Eux n'avaient aucun candidat possible : on ne parle pas de la race de Romulus; on ne dit pas même qu'il ait laissé une fille qui pût transporter sur la tête d'un gendre ce droit à Téleclion qui, comme l'a remarqué Orioli, reparaît presque à chaque changement de règne depuis Numa jusqu'au dernier Tarquin.

42 L'HIbTOIRE ROMAINE A ROME.

En dehors de ce nom uniquement célèbre dans leurs courtes et obscures annales, il n'existait parmi eux aucun nom considérable d'homme ou de famille. Comme ils n'avaient joué aucun rôle, ils n'avaient aucun titre.

Parmi les autres Latins, il pouvait se trouver quelques familles qui avaient eu une certaine importance; dans leur pays : nous le savons pour les Albains du Caelius; mais ces familles avaient été absorbées dans l'aristocratie sabine, et d'ailleurs laquelle eût pu fournir un prétendant accepté par tous les Latins? Ceux de TAvenlin étaient plus nombreux que ceux du Caelius; ceux du Cselius, sortis de la métropole du Latium, se regardaient comme supérieurs à ceux de TAventin.

Les habitants du Palatin étaient les moins nombreux et devaient être les plus superbes; car ils étaient, parmi les Latins, les plus anciens possesseurs du sol, et ils n'étaient pas des captifs transplantés, ils n'avaient pas été subjugués par les armes.

Ce que les Latins de ces trois collines, que la haine rapprochait, comme elles sont rapprochées par la nature, mais qui étaient divisées par l'orgueil, comme elles sont séparées par elle, pouvaient désirer de plus avantageux, c'est que l'empire, auquel nul d'entre eux n'était en mesure de prétendre, passât dans des mains neutres, non aux mains d'un peuple, niais aux mains d'un homme. L'avènement au trône d'un chef étrusque

fut pour eux, à défaut d*un triomphe, une consolation.

Dans les républiques italiennes du moyen âge, quand les partis ne pouvaient s'enlendre, ils appelaient un podestà étranger, chacun voulant à tout prix échapper à la domination des autres; les partis ont Tait ainsi quelquefois ailleurs qu'en Italie et depuis le moyen âge.

Ancus Martius avait laissé des iils qui représentaient le droit de la nation sabine à régner. Ils maintinrent ce droit par une opposition qui aboutit au meurtre de Tarquin. Leur cause était celle de la nationalité Sabine; cette cause ne triompha pas dans l'élection du successeur d* Ancus.

Qui put empêcher son triomphe, si ce ne fut la résistance de la nationalité latine, dont les Romains du Palatin, à cause de la situation que leur faisait l'histoire et la topographie, durent former comme le centre, et que durent appuyer les deux collines latérales, l'Aventin et le Cœlius.

Une partie des chefs sabins put s*y joindre par colère contre une royauté qui ne les avait peut-être pas assez ménagés et trop ménagé leurs ennemis. Il y a aussi dans Thistoire de tous les temps des exemples de cet instinct qui pousse les hommes à briser un pouvoir qui sert leurs intérêts quand il n'obéit pas à leurs passions.

Le choix d'un Étrusque étranger à la race sabine et

44 r/!irSTOII\E ROMAINE A ROME.

à la race latine fut un compromis entre elles, et, par le fait, une victoire déguisée des Latins.

Aussi les Lalins, et les Romains à leur tête, vont-ils grandir sous le premier Tarquin et son successeur, en attendant que, réunis aux Sabins, les deux peuples, détestant de concert ce que de concert ils avaient accepté, se soulèvent ensemble contre le dernier des Tarquins.

Celle explication générale donnée, voyons comment la tradition racontait Thistoire de cet étranger qui devint roi, et les événements qui firent succéder à la royauté des Sabins la royauté d'un Étrusque.

On racontait qu'un homme de Corinthe, nommé Démarate, à la suite d'une révolution politique, avait été contraint de fuir sa patrie; que Démarate, qui avait des relations par son commerce avec la ville de Tarquinie, en Étrurie, était venu s'y fixer, s'y était marié, et qu'un de ses fils avait été le père de Tarquin '.

Mais Démarate ne trouva pas dans l'Étrurie, où do-

* Je ne vois aucune raison de rejeter ce fait, très- vraisemblable. Les relations de l'Étrurie et de la Grèce sont attestées par les vases étrusques qui, la plupart, sont des produits de l'art grec. L'expulsion de la famille corinthienne des Bacchiadcs, et l'établissement de la tyrannie de Kypselos, qui causèrent la fuite de Démarate, tombent à une époque qui s'accorde avec celle de la venue de Tarquin à Rome. Rien de plus naturel encore qu'un grand commerçant comme Démarale ait été obligé de fuir à la siiilc d'une rcvoliilioii faite parla multitude au profit d'un tyran.

minait une aristocratie religieuse et guerrière, la considération que lui donnaient à Corinthe ses grandes richesses et son grand commerce. Le commerce devait être un jour dans l'Étrurie moderne ce qu'il était alors dans les libres démocraties de la Grèce; mais ce temps n'élait pas venu, et on ne pouvait encore y jouer le rôle des Médicis.

Au lieu du séjour de Tarquinie, le séjour de Rome, qui n'en était qu à une vingtaine de lieues, tenta son petit-fils. C'était une ville nouvelle où Ton était déjà venu d'Étrurie chercher fortune. 11 trouverait là une société nouvelle aussi, dans laquelle les conditions étaient moins établies, les rangs moins fixes, et où peut-être toutes les places n'étaient pas prises.

I^e petit-fils de Démarale fit donc comme son grandpère, il changea de patrie ou plutôt de résidence, car rÊtrurie avait été pour son grand-père un refuge et n'était pas devenue pour lui une patrie. Il rassembla un grand nombre de clients et partit pour Rome, faisant le chemin suivi par les voyageurs qui y viennent aujourd'hui de Cività-Vecchia *.

* Tarquinie était placée sur une hauteur au bord de la Maria. La nécropole, située plus & Touest près de Gometo, est indiquée par de nombreux tombeaux étrusques dont les peintures sont célèbres. Tarquinie ne pouvait guère être une ville dé commerce; le port le plus voisin, avant que Trajan en eût fondé un à Centum-Cellse (Civilà- Veccbia), devait être Cosa (MûUer, Eir, h P- 2^)» mais c'était une ville très-importante sous le rapport religieux. C'est près de Tarquinie qu'était sorti d'un sillon le nain savant Tagès et qu'il avait enseigné

46 L'HISTOIRE ROUAINE A ROME.

Arrivé sur le Janicule, il vit à ses pieds cette Rome où il entrait inconnu et où il devait régner. C'est encore aujourd'hui le lieu d'où on en saisit le mieux Tensemble. La ville qu'il avait devant les yeux était dispersée sur les collines. En face de lui se déployait le Quirinal, alors le mont dominant de Rome, où s'élevait le principal temple sabin; un peu à sa droite, la petite colline Tarpéienne, qui, sous son règne, devait commencer à s'appeler le Capitole.

C'est une belle légende que celle de Faigle qui enlève la coiffure de Tarquin et la replace sur sa tête au moment même où il arrive sur le Janicule. L'aig'a.', qui devait être dans la suite le symbole de la grandeur romaine, lui apparaît et le couronne sur la plus haute des huit collines en présence du resplendissant horizon, image de la magnifique perspective que son ambition rêvait.

Le prodige fut interprété dans le sens de cette ambition par la femme de Tarquin, par Tanaquil qui parait dès ce moment aussi résolue qu'elle se montra le jour de la mort de son époux, quand sa fermeté assura la couronne à Servius. Le rôle des femmes commence dans l'histoire romaine, et il commence par une femme étrusque; il se continuera par une femme sabine, Lucrèce.

en naissant la science de la foudre et des présages; le héros Ëponimc de la ville Tarchon avait fondé les dooxe cités de deux confédérations étrusques.

LE PREMIER TÂRQUIN. 47

Le nouveau venu se présente devant le roi sabin, qui, menacé par rantipalliie des Latins, par le mécontentement des chefs de sa nation, entouré d'ennemis, avait besoin d'appui. Tarquin était jeune, ambitieux, hardi; il s'offre, lui et ses nombreux clients, à combattre les ennemis du roi; il met à la disposition d'Ancus ses richesses, qui durent être agréées de grand cœur. Le commerce naissant de Rome n'avait pas dû encore produire des résultats bien considérables, et on n'a aucun renseignement, que je sache, sur ce que pouvaient être les impôts sous les rois sabins^ la royauté sabine, qui chancelait, ne devait pas avoir la main très-ferme pour les lever. On comprend que rÉlrusque fut bien accueilli.

Il servit dans la guerre contre Fidène*. Lcs-Fidenates étaient à demi Sabins, à demi Étrusques; ce qui n'empêchait point un roi sabin, secondé par un général étrusque, de les combatlre.

Ancu^ mourut, laissant deux fils en bas âge. La royauté était élective chez les Sabins, et il n'y avait pas encore eu d'exemple d'un roi à qui son fils eût succédé. Un général victorieux, un chef de tribu riche et habile, appartenant à une nation plus civilisée

* Le mot muleta, amende, étant sabin, on peut croire que les amendes faisaient la meilleure part du revenu royal. Peut-ôtre le champ de Mars, que nous avons reconnu pour sabin, était déjà la propriété des rois sabins, comme il fut le domaine des rois étrusques.

• Dcn. d'nal.,iu, 40.

que les Sabins, à une nation avec laquelle ils avaient été fréquemment déjà en contad, n'eut pas trop de peine à écarter deux enfants du trône et à se faire élire. Selon Tite Live*, pour éviter leur concurrence, il les avait envoyés à la chasse, sans doute dans la grande forêt, dont Rome était encore environnée. Ce trait naïf a bien Tair d'appartenir à la tradition primitive.

Le rôle de Tarquin était, en s'appuyant sur les Latins, qui l'avaient vu avec plaisir remplacer un roi sabin, de ménager les chefs sabins qui pouvaient se repentir d'avoir laissé la royauté sortir de leur nation.

Presque lout ce qu'on rapporte de lui s'explique par cette»double nécessité de la situation de Tarquin.

Tarquin est un Étrusque qui, sans cesser complètement de l'être, se fait Sabin et Latin le plus possible.

A son prénom étrusque, Lucius^ qu'il garda, il joignit celui de Tarquinius, dont il fit un nom de getis à la manière sabine ; Priscus, son surnom*, ne

* TU. Liv., I, 55.

* Valère Maxime {De Prœn.) a rapproché avec raison Lucius de LucumOy lilre que portaient les chefs étrusques. Lucerm était le nom de celui qui, disait-on, était venu d'Ardée au secours de Romulus (P.Diac, p. 119), et que Properce appelle Lu(^medius. On a trouvé Leukmai, nom propre, dans une tombe étrusque.

* Tous les hommes du Palatin n'ont qu'un nom, Romulus, Remus, Faustulus; tous les Sabins en ont deux, Titus Tatius, Hettus Curtius, Muma Pompilius, TuUus Hoslilius. Ce second nom en Uiu9 ou tus est

voulait pas dire Yancieiiy c'était le nom même des Sabins aborigènes, et il doit se traduire le vieux SabinK

Tarquin fit à cet égard conune les chefs mongoles qui, devenus empereurs de la Chine, prirent un nom chinois.

Sa femme Tanaquil * adopta de même un nom sabin, Cœcilia', et se transforma dans la tradition en

analogue aux noms de gens. Raison de plus de croire plutôt aux génies sabines qu'aux génies du Palatin.

* Priscus était synonyme de Cascus. (Varr , De LUU., Tn, 28.) Ce nom d'un ancien peuple a pris le sens d* ancien. Quelque chose de semblable est arrivé chez nous au mot Gaulois. Niebuhr Ta tu le pr^ mier. Mais comment n'a-t-il pas reconnu dans les Cascii nom donné aux aborigènes venus de la Sabine, des Sabins, lui qui avait montré que les Prisd étaient opposés aux Laltns dans cette locution Prisci LaUni, pour Pmd et Lalinif Les Casci ou Prisci étaient les anciens habitants de la Sabine. (Voyez t. I, p. 112.) Priscus fut le nom de plusieurs personnages que leur prénom ou leur nom de gens fait croire avoir été Sabins d'origine. Atlius Priscus, Priscus AllUius^ Priscus ComeUtts. Atlius et AllUiuê étaient des prénoms sabins; la gens Gomelia était Sabine. D'ailleurs, selon Tite Live (i, 34), Tarquin prit ce nom en entrant à Rome; il ne pouvait savoir qu'il serait un jour plus ancien qu'un autre Tarquin.

* Tanaquil est un nom qu'on a trouvé dans une tombe de Tarquinii et sur plusieurs statues d'animaux fantastiques, entre autres la Chimère étrusque de Florence.

' Les Csecilii étaient originaires de Préneste, ville sabeUique» peutêtre Sabine. Voilà pourquoi cette illustre famille était plébéienne, c'est qu'elle était étrangère aux Sabins de Rome. Mais elle pouvait cependant être sabme, car par son nom elle se rattachait au héros indigène Csculus, fondateur de Préneste (Fest., p. 44), dont elle pré* tendait descendre.

50 L'UISTOIRE ROMAINE Â ROME.

matrone sabine. On conservait dans le temple du dieu sabin Sancus, sur le Quirinal, avec les sandales de l'épouse de Tarquin, sa quenouille et son fuseau entouré de laine ^ Elle avait, disait-on, filé la robe de son gendre, Servius Tullius.

Tanaquil, sous le nom de Caecilia, était devenue le type de la matrone chaste, filant la laine comme Lucrèce. Or ce type était sabin, aussi bien que Lucrèce; car, nous le verrons, ce qu'on a appelé la matrone romaine, c'est la matrone sabine. Aux épouses des Sabins devait appartenir, comme à ceux-ci, l'austérité de mœurs, attribut de cette race. Elles étaient les soeurs des Vestales»

Je ne puis avoir une aussi bonne opinion des femmes du Palatin, compagnes de brigands et d'aventuriers.

En devenant Sabine, Tanaquil avait gardé dans les imaginations quelque chose de la devineresse étrusque; car on conservait ausû sa ceinture % garnie de talismans.

• PI., Bét. nat, Titi, n, 1.

* Fest. (p. 238-40) . Suivant une tradition rapportée par Plutarqué {Quxst. Rom.j 27), Cala Gsecilia eût été la femme du fils de Tarquin; une autre tradition donne pour épouse à Tarquin une Gcgania. (Dcn. d'Haï., IV, 7.) Les Geganii étaient une des gentes d'Albe, transplantées sur le Caïlius par T. Hostilius. Par ses diverses suppositions de mariage entre un roi ou un fils de roi étrusque et une femme sabine ou lalinOi la tradition semble avoir voulu exprimer la politique de rap-

Animée du même esprit, la tradition mettait la demeure du premier roi étrusque sur la Velia *, où avait été œlle des deux derniers rois sabins, que la pensée de tout son règne fut de continuer en les remplaçant.

n tourna d'abord ses armes contre les Sabins*. Cette fois, une telle guerre pouvait avoir un motif po* litique. Écraser au dehors la puissance sabiue n*é-

prochement avec les Latins et d'union entre lei Sabins-et les Latins» qui fut celle du premier Tarquin.

* Tit. Liv.,1, 41;Solin., 24.

* Denys d'Halicarnasse (m, 49) dit les Latins; mais totites les viUes qu'il énumère sont an delà de rAnio, et, par conséquent, même si on n'en avait d'autres preuves, étaient en pays sabin : Crustumerium, Nomentum, Comiculum, Collatia, Cameria, étaient sabines. Pour Ifomciilum et Cnistumerium il ne peut y avoir de doute. Le nom de Nomentom subsiste encore à peine altéré dans celui de ÎMmentanat et la Toie Nomentane traverse l'Anio sur un pont dont les visiteurs de Rome n'auront pas oublié l'eCCat pittoresque. Cnistumerium donnait son nom aux collines d*où sort l'Allia pour se jeter dans le Tibre audessus de l'Anio. Pour Comiculum, elle était certainement dans le voisinage des monts Comiculani, et, quand leur position ne serait pas déterminée par un passage de Denys d'Halicamasse, qui l'indique (i, 16) entre Tibur et Ficulée, que nous savons avoir été sur la voie Nomentane (Nibb., Dint., n, p. 46), la forme de leurs cônes pointus en manière de corne ferait reconnaître les monts Comiculani dans ces collines d'un aspect si remarquable qui portent les petites villes de MonticeUi, San-Angelo et Palombara, parmi lesquelles il faut efaercher celle qui a remplacé Comicuhxm. Collatie était sabine aussi (Tit. Lit., i, 38); nons en parierons bientôt. Le site de Cameria est incomin; mais son nom est le môme que celui d'une ville d'Ombrie (Cameria ou Camerinum); c'est donc un nom sabellique, par consé<» quent, Cameria était une ville sabine.

tait pas un mauvais moyen de l'abaisser au dedans.

Les hommes de la Sabine, de concert avec les Élrusçues, s'armèrent contre Tarquin.

! Le grand nombre de villes prises aux Sabins semble indiquer une ligue nationale contre le destructeur de la royauté sabine à Rome.

Probablement les Étrusques qui s'allièrent aux Sabins étaient les Étrusques de Yéies, accoutumés à s'unir aux Sabins de Fidène.

En effet, c'est de ce côté, près du confluent de TAnio et du Tibre S que Tarquin exécuta le stratagème au moyen duquel il parvint à brûler les barques de Tennemi.

Ici Denys d'Halicarnasse, dont l'histoire était jusqu'à ce moment tout à fait conforme à la vraisemblance, s'en éloigne complètement. Les peuples de l'Étrurie se liguent contre Tarquin. Dans cette prétendue ligue générale de TÉtrurie, renforcée des Sabins, on ne voit figurer que des lieux très-voisins de Rome *. Cependant les douze peuples étrusques se décident à reconnaître sa suprématie.

* Den. d'Haï., m, 55-6.

• Sur la rive droite du Tibre, Véies (Isola Farnese), à quatre lieues, et Cîcre (Ccrvelri près Palo), à neuf. Sur la rive gauche, Fidène (avant Castel-Giubileo) et Eretum, que Nibby ifiittt.,n, 144-5) retrouve avec assez de vraisemblance dans Grotta-Marozza, à environ six lieues de Rome. Tite Live ne dit rien de cette gfuerpe contre les Étrusques; mais Florus (i, 5, 5) parle des peuples de l'Étrurie vaincus et subjugués dans de nombreux combats, et Orose (u, 45) dans d'inmmbrabies

LE PHEMIER TARQUIN. 53

Tarquin, dont le petit royaume, maigre les conquêtes d'Ancus et les siennes, aurait tenu dans telle des douze provinces de rÊtrurie, Tarquin se montre généreux; il promet de ne tuer, de n'exiler et de ne dépouiller personne, et octroie à chaque ville le droit de se régir elle-même comme elle l'entendra.

La grande confédération se soumet à ce roitelet, et lui envoie, en témoignage de sa sujétion, les insignes delà royauté étrusque* : la couronne d'or, la chaise d'ivoire, le sceptre surmonté par l'image de Taigle, la robe de pourpre brodée d'or et les douze haches des licteurs.

Toutes ces choses, qui à Rome servirent à relever la dignité des consuls et à orner la majesté des triomphes, avaient, je n'en doute point, une origine étrusque. Seulement elles ne furent pas envoyées à Tarquin comme souverain de l'Étrurie, mais apportées de son pays par le chef étrusque*.

La soumission de l'Étrurie est suivie de celle des Sabins; après une bataille que leur livre Tarquin à la tête d'une armée de Romains, de Latins et d'Étrusques, et dans laquelle ils sont défaits; le roi, vainqueur, rentre à Rome pour y triompher.

Tout cela, en laissant de côté des exagérations évi-

combats. A mesure qu'une fausseté historique va se répétant, cUo s'amplifie.

* Den. d'Haï., m, 61,

« Strab., ▼, % 2.

5i L'HISTOIRE ROMAINE A ROME.

dénies, veut seulement dire que le premier roi étrusque fit comme ses prédécesseurs, et guerroya contre ses voisins*.

Ici se place la grande pensée monumentale du règne de Tarquin, le temple du Capitole, dont la destinée devait être liée aux triomphes de Rome, et dont le nom en est encore le symbole.

Car ce fut, disent les historiens, à la suite de cette guerre, après la prise d'Aplola et avec le butin fait dans celte ville*, que Tarquin résolut d'élever un temple sur le mont Tarpéien, lequel, à partir de ce moment, prit le grand nom de Capitole. Ce temple fut le monument des rois étrusques. Le premier Tarquin en jeta les fondements; son œuvre fut continuée par le second.

J'ai appelé la pensée de Tarquin une grande pensée. C'est qu'en effet la fondation du temple Capitolin est l'expression de la politique de Tarquin, politique entrevue par les rois sabins ses devanciers, et pleinement réalisée sous son successeur. Tarquin semble avoir voulu faire, pour ainsi dire, un temple de fusion appartenant également aux trois races qu'il cherchait à mettre sur un pied d'égalité et à réunir dans une même unité nationale, en même temps qu'il vou-

* Il faut joindre aux expéditions de Tarquin contre les peuples sa* belliques une jruerre contre la formidable nation des iEques, guerre dont parlent Sirabon (v, 3, 4) et Cicéron {De Rep,, u, 20).

• IM., Histnat.y i, 9, 15.

lait, en contre-balançant, par l'importance donnée aux Latins, Tascendant des Sabins, établir, sans qu'il y parût trop, la prédominance de la nationalité étrusque.

Avant Tarquin, il y avait sur le mont sabin par excellence, le Quirinal, un temple qu'on a appelé le Vieux Capîtole. Il ne pouvait alors porter ce nom; le mont Saturnien lui-même ne reçut son nom immortel que lorsque, sous Tarquin, on y eut trouvé, en jetant les fondements du temple, cette léte coupée, caput Oh\ dont on fit Capitale, découverte de laquelle les devins, ou plutôt les écrivains postérieurs, conclurent que là devait être la tête^ le chef-lien^ la capitale du monde.

A répoque de Tarquin, l'on ne pouvait concevoir une si vaste espérance. S'il y a quelque chose de vrai dans celte histoire, la tête était celle d'un chef étrusque enterré jadis sur le Capitole, à l'époque où les Étrusques s'y étaient établis. On disait aussi que les os de Tarpéia avaient été transportés ailleurs * quand on avait voulu bâtir le temple de Jupiter, ce qui semble indiquer la présence de sépultures étrusques sur le mont Capitolin.

Le nom du Golgotha vient de crûne^ comme celui du Capitole vient de tête. Il est remarquable que ces deux collines aient le môme nom. Un autre rapproche-

* Am., ad Gent., ti, 7.

• Plut., BamuL, 18.

ment, bien que fortuit, m'a frappé; comme je rôdais autour du Capitole, en songeant à la tète d'Olus, je me suis trouvé en face de la porte d'une église, et j'ai vu au-dessus de cette porte l'image d'une tête coupée : c'était l'église de Saint-Jean-DécoUé, dans laquelle on conduit les condamnés avant le supplice.

Le temple du Quirinal était consacré à trois divinités, Jupiter, Minerve, Junon S dont la première était commune aux Sabins, aux Latins et aux Etrusques. Hais Jupiter était plus particulièrement un dieu national des Latins, chez lesquels il avait succédé au vieux Saturne. Le temple de Jupiter Latiaris était le centre de la confédération latine. C'est à Jupiter que fut dédié surtout le nouveau temple, et dans l'usage, bien qu'il se composât de trois sanctuaires, il s'appela toujours le temple de Jupiter.

Minerve et Junon étaient les noms sabins de deux divinités qui étaient aussi l'objet du culte des Étrusques*. Cette triade divine était un objet spécial de ce culte.

' Ce vieux Capitole sabin avait dû être érigé lui-même sous Tinduence de la discipline étrusque, influence que nous avons vue avoir été subie par les Sabins; ceci en serait le plus ancien exemple. En effet, Servius (jEn.f i, 422) nous apprend que dédier un temple à Jupiter, à Minerve et à Junon, était une coutume étrusque; selon les livres sacrés de l'Élrurie, ces trois divinités lançaient la foudre.

• Minerve parait chez les Étinisques sous ce nom, Menerfa^ qui est sabin, et qui devait avoir été porté en Ètnune par les Ombriens, anciens habitants du pays étrusque et de la même race que les Sabins. De

Élever un temple à Jupiter, c'était flatter les Latins, c'était consoler les déshérités d'Albe, qui habitaient le CîBlius, de n'être plus en possession du temple de Jupiter latin sur la montagne Albaine. Élever un temple à Jupiter, à Minerve et à Junon, c'était, en honorant trois grandes divinités de TÉtrurie, en faisant acte de dévotion étrusque, rendre hommage à trois divinités également sabines, et, en leur consacrant un temple nouveau, refaire étrusque le Capitole, qui l'avait été autrefois, tout en y supprimant le plus possible les cultes sabins, sauf,' quand la résistance était trop forte, à transiger avec eux, comme on fit pour le dieu Terme» la Jeunesse; enfin c'était opposer au Quirinal, demeuré sabin, et enlever pour ainsi dire aux Sabins le culte exclusif de l'antique triade que l'Étrurie, comme la Sabine, avaient reçue des Pélasges*.

Ainsi ce temple devait être commun à tous, réunir dans son sein le Jupiter latin, la Minerve étrusque, la

plus, le dou que Ton plantait dans le mur de la Gella dédiée à Minerve dans le temple du Gapitole, était un emprunt au culte étrusque. Chaque année, on fichait un clou dans le temple de la déesse Noi*tiay à Volsinii. (Tit. Liy., vn, 3.) Junon, en Ëtrurie, s'appelait CuprOt nom également d'origûie ombrienne; car il est sabellique et de même racine que le mot sabin CypriuSf bon.

* L'association de ces trois divmités était très-antique; on la retroure en Grèce. (Paus., x, 5, 2.) Les Sabins devaient le culte de cette triade à leurs rapports avec les Pélasges; les Pélasges tyrrbéniens l'avalent porté en Étrurie.

Junon Sabine, et, par ce triple culte, offrir comme un symbole des trois peuples au milieu desquels il fut élevé».

Mais si, par la pensée qui l'avait fondé, ce temple appartenait également aux Sabins, aux Latins et aux Étrusques, par Tart il était certainement étrusque, car il fut construit par des ouvriers de ce pays*.

Or Vilruve* nous donne, à propos de Tarchitecture propre aux temples étrusques, des détails au moyen desquels on peut retrouver celle du temple de Jupiter. Dans l'origine, il était bas, avec des colonnes d'un fort diamètre et très-éloignécs, presque aussi large que long*, ce qui devait lui donner Tair écrasé et trapu.

Son pourtour (207 1/2 sur 192 1/2) était de huit cents pieds, et ne changea jamais. Quand on le reconstruisit sous la république, on voulut l'agrandir; mais les pontifes s'y opposèrent.

On se contenta d'augmenter sa hauteur sans rien ajouter à son étendue. Un motif analogue, quoique

* Un bas-relief, placé dans l'escalier du palais des Conservateurs j et qui représenle Marc Aurèle montant en triomphe au Capitole, offre une image exacte de ce que le temple était au temps de Marc Aurèle.

« Til. Liv., 1, 56.

» Vitr., IV, 7,

* Il avait quinze pieds de plus seulement en longueur (Den. d'Haï.» IV, 61), trois rangs de six colonnes à la façade, un ou deux rangs de sept sur chacun des côtés. (Oit. 5liUl., Etr,, ii, p. 232-5; Hirt Gescb. d. Bauk. b. d. AU., n, p. 245; Abek, Mitt. it, p. 221.)

produisant un effet inverse, a donné à Saint-Pierre ses dimensions gigantesques. On a exigé des architectes qu'ils comprissent dans l'enceinte de l'église, outre l'espace ajouté d'abord à l'ancienne basilique, tout l'espace qu'avait occupé celle-ci.

Dans les deux cas, on a obéi au même sentiment : un respect religieux pour le sol primitivement conjsacré.

Le temple de Jupiter dut être bâti avec le tuf du mont Capitolin, le plus compacte qui soit à Rome, et dont il existait des carrières dans le sein de la colline.

Ainsi nous connaissons la forme, Thisloire de ce temple et jusqu'à ses matériaux; mais il est très*difli"' cile de savoir exactement où il était placé.

Le mont Capitolin a deux cimes : l'une, au sudouest, est connue sous le nom de roche Tai péienne; l'autre, au nord-est, porte l'église d'Araceli, sur laquelle était la citadelle ; sur laquelle était le temple de Jupiter?

C'est une des questions de topographie romaine les plus importantes elles plus difficiles à trancher. Il est assez piquant qu'on soit embarrassé à Rome pour dire : le Capitole était là.

Après y avoir bien pensé, je me suis décidé pour la cime nord-est, celle d'Araceli. Je crois que l'cglisc est où était le temple*.

* La difficulté \1ent en partie de ce fjue le mot arx^ citadelle, est

€0 L'HISTOIRE ROHAINC A ROME.

On plaça sur le faite du temple des statues, comme on en a placé dans les temps modernes sur les églises romaines, à Saint-Jean de Latran, par exemple, où

quelquefois pris pour le temple, et CapUolium^ tantôt pour le temple de Jupiter, tantôt pour tout le mont Gapitolin; que le nom de nums Tarpeiuê est donné aussi parfois à la colline tout entière, et que les deux sommets étant très-voisins, les mômes expressions peuvent souvent s'appliquer à tous deux. Laissant de côté les passages douteux, je m'attacherai seulement à ceux qui me paraissent démonstratifs. C'est, je crois, la méthode à suivre dans ce genre de recherches pour les simplifier en les abrégeant. La partie du mont Tarpéien ou Gapitolin sur lequel on éleva le temple dominait le Forum (xmipxtifisvov rHç àyopaç, Den. d'Iïal., ra, 69); donc le temple de Jupiter regardait le Forum. Or il regardait aussi le midi. (Den., iv, 6t.) S'il eût été siu: la cime sud-ouest et tourné au midi, il n'eût pas regardé le Forum, mais l'Aventin et le cirque. Cicéron parle d'une statue placée devant le temple de Jupiter qui, tournée vers l'orient, regarde le Forum et la curie [In Cat.t m, 8); de la cime sud-ouest elle l'eût regardé d'un peu loin. D'ailleurs, avant d'être tournée à l'est par le conseil des aruspices, la statue l'était sans doute au sud. Ce devait être sa position première, car c'était la direction des temples terrestres, comme du templuni céleste, c'est-à-dire de la partie du ciel que l'on contemplait. (Yarr., De L. lai,, yu, 7.) Plusieurs faits s'expliquent mieux en mettant le temple de Jupiter à Araceli. La citadelle est toujours présentée comme plus rapprochée du Tibre que le temple. Dans sa surprise nocturne, Herdonius (Den. d'Haï., x, 14), qui est venu paf le fleuve, rencontre d'abord la citadelle, n en est de même de la tentative des Gaulois (Tit. Liv., v, 47); ils ont gravi la roche Cannentale, c'est-à-dire le sommet qui était du côté de la porte de ce nom, et trouvent d'abord la citadelle sur leur chemm, sans qu'il soit question du temple de Jupiter. Manlius, qui demeurait dans la citadelle, et non dans le temple, se réveille aux cris des oies de Junon, et repousse les Gaulois. Tout se passe sur la première cime qu'ils ont rencontrée, c'est-à-dire sur la cime sud-ouest. Les Fabii, en allant

elles font, en se détachant sur le bleu du ciel, un si grand effet.

Une de celles qui décoraient le temple du Capitule représentait le dieu étrusque et sabin Summanus ^ Tarquin lit aussi exécuter pafun artiste étrusque* un quadrige, une statue de Jupiter et une statue d'Hercule en terre.

Le choix de ces divinités semble dicté par le désir de concilier à la fois les Sabins et les Latins, qui l'ut Pâme de la politique de Tarquin. Summanus était un dieu tout ensemble étrusque et sabin; Jupiter, un dieu commun à tous, mais particulièrement cher aux Latins, et Hercule considéré comme identique à Sancus, dieu sabin'. C'est toujours le même désir de plaire

vers la porte Cannentale, passent devant le Capitole, puis devant la citadelle. (Tit. Liv., ii, 49,) Des deux sommets ce dernier est le plus considérable. Une citadelle eût été bien resserrée sur la plate-forme d'Araceli. (Nibb., R. AfU., i, 557.) Dans un de ses exercices de rhétorique, Sénèque le père suppose qu'une vestale, précipitée de la roche Tarpéienne et sauvée miraculeusement, se trouve tout près du temple de Vesta; la roche Tarpéiemie était donc de ce côté; elle dominait la rue Tor dei Specchi, où a existé au moyen ftge une église qui portait le nom de Sanla-Catharina êub Tarpeîo, Enfin on n'entend pas parler de l'église de Santa-Maria in Araceli avant le neuvième siècle, et l'on sait que le temple du Jupiter Capilolin était encore debout au septième. La durée de ce temple explique la tardive apparition d'une église sur le Capitole.

■ Cic.y De Div., i, 10.

« PI., Uist. nat., xxxv, 45, 4.

5 Fesl., p. 229.

aux Latins et la même crainte de déplaire aux Sabins.

Ces deux sentiments, qui dominent toute la conduite de Tarquin et Texpliquent, parurent dans la tentative que fit ce roi de créer trois tribus nouvelles, tentative qui avait pour but de mettre sur un pied d'égalité les patriciens et les plébéiens, les Latins et lesSabins, et qui rencontra de la part des Sabins une résistance devant laquelle Tarquin dut gauchir.

Quand Tarquin arriva, il trouva trois populations occupant des quartiers différents et possédant des terres séparées dans le territoire romain S mais elles n'étaient pas organisées en tribus.

Les éléments de la tribu existaient; son organisation était à naître. Sous Tarquin seulement*, elles s'appelèrent les Tiliès, les Rhamnès, les Lucérès.

Tout le monde reconnaît dans les Tiliès et les Rhamnès les Sabins'^ et les Romains ^.

' Varroa le dit eipressément. (De L. lot,, ▼, 55.)

* Ce qui le prouve, c'est qae Volnius, qui devait savoir Tëtrusque, puisqu'il avait composé des tragédies dans cette langue, disait que les noms des trois tribus étaient étrusques. (Varr., De L. lat,, v, 55.) Pour les deux premières, dont l'une était sabine et l'autre romaine, il ne peut s'agir que de la forme grammaticale de leurs noms, de oe pluriel en et qui n'était pas en latin celui de Titius ou de Rhammu. La forme latine était Titienses et Rhamnenses,

' De Titius, prénom de Tatius. Les sodales tities avaient été institués pour veiller à la conservation des rites sabins.

* Rhamnès est ime contraction dans le goût étrusque de Romani, avec cette terminaison du pluriel en m, qui se trouve dans les tables

LE PREMIER TÂRQUIN. C5

On s'accorde généralement à voir dans les Lucères des Élru ques ^

Jusque-là il ne pouvait y avoir d'égalité entre les Sabins et leurs vassaux du Palatin, entre les Sabins et les Étrusques du Caelius.

Un roi sabin ne pouvait instituer cette égalité; au premier roi étrusque, à un roi neutre pour ainsi dire, il appartenait de conmiencer à l'introduire.

Mais il voulut faire plus encore.

Bans ces trois tribus, les populations latines, établies par les deux rois ses prédécesseurs sur le Caelius et sur l'Aventin, n'étaient pas représentées. Ce fut pour leur faire une place dans la cité qu'il eut la pensée de créer trois nouvelles tribus, et, pour que ces tribus latines fussent marquées du sceau étrusque et dans la main du roi, de leur donner son nom, le nom de ses amis, c'est-à-dire de placera leur tête lui-même et des chefs étrusques.

Mais c'en était trop : l'orgueil sabin se révolta. Tarquin fut obligé de renoncer à accomplir ouverte-

cngubkies remplacée par son équivalent er^ et au commencement du mot un r aspiré» rh, sans exemple dans les mots latins qui ne viennent pas directement du grec.

■ P. Diac, p. 126. Même racine que Lucumo. On a trouvé dans une tombe étrusque Lukir. Le chef élrusque qui élait venu d'Ârdée au secours de Romulus s'appelait Lucerus, Les Sacra des lAScérès étaient sur le Cselnis, ecdlme à demi étrusque.

64 L'HISTOIRE ROMÀIMB À ROME.

ment son projet; mais il atteignit à peu près le même but par un autre chemin.

Chaque tribu contenait depuis TuUus Hostilius deux cents cavaliers*. Au lieu de doubler le nombre des tribus, Tarquin fit ce qu'avait fait déjà TuUus Hostilius, il doubla le nombre des cavaliers dans chacune des tribus.

C'est ce qu'on appelait les centuries des cavaliers {équités)^ et qu'il ne faut pas confondre avec les tribus dont les cavaliers formaient la partie aristocratique.

n est clair que la résistance dut venir des Sabins et non des Étrusques, intéressés aux succès du dessein de leur roi, dessein formé dans l'intention d'opposer un contre-poids à la puissance des Sabins, rivale de la leur.

Aussi l'augure qui combattit à ce dessein n'était-il pas un augure étrusque, mais un augure sabin; son nom, Attus Naevius, en est la preuve.

Le prodige attribué à cet augure nous ramène au Comitium, où, par un secret de son art magique, il avait transporté, du versant occidental du Palatin, le figuier ruminai sous lequel avait été exposé Romulus, et que les Sabins voulaient posséder chez eux dans le lieu découvert où ils délibéraient, comme un gage de

* Il faut admettre que dès lors il y eut au sein de la plebs du Palatin une certaine aristocratie; T. Hostilius avait donné des terres à tout le monde, ce qui explique comment elle put se former.

LE PREMIER TARQUIM. 65

leur suprématie sur le Palatin. Ce fut aussi dans le Comitiuin queNaevius opéra un autre mirade*.

Cet Attus Nsevius, disciple des Étrusques et le plus célèbre augure de son temps, avait commencé, comme le pape Sixte-Quint, par garder des pourceaux. H parait que son âme n'était pas moins bien trempée que celle du porcher de Montalle; car il osa se faire Tintrépide interprèle de la résistance de sa nation, et, comme plus d'un pape aussi énergique que lui, opposa victorieusement Tautorité religieuse au pouvoir royal.

Le roi, irrité, mande Naevius devant lui; il était assis sur son tribunal, au sommet des degrés par où Ion montait à la curie*.

Le lieu de la scène est donc parfaitement déterminé par la tradition, et nous pouvons assister au drame qui se joue dans le Cpmitium, où sont les patriciens sabins, et en présence de la foule latine qui remplit le marché.

« Je vais vous montrer, dit le roi, que Tart de cet homme est menteur. »

Nœvius s'était approché et se tenait au bas des degrés. Le roi n'osait laisser paraître sa colère contre le saint personnage, dont la légende racontait qu* enfant

* Den. d'Haï., m, 71; Cic, De Div,, i, 47.

• C'est ce qui résulte des paroles de Tile Live (i, 56), (jui désigne avec une grande exactitude le lieu où la chose avait eu lieu, et où était de son temps la statue de Nserius : « Quo in loco res acta e^i, in Comitio» in gradibus ipsis ad Isvam curiœ. »

Page 1