‹ Les quatre voyages du capitaine Lemuel GulliverChapitre 2 sur 17 · II. ft · texte numérisé non relu

II. ft

il avait deviné l'art augurai pour retrouver ses pourceaux égarés; le saluant avec douceur, il lui dit :

« n faut nous faire voir, 6 Naevius ! ton habileté dans l'art de deviner. Voulant accomplir une grande chose, je désirerais savoir si elle est possible. Va donc consulter les oiseaux et reviens promptement, tandis que moi, assis en ce lieu, je t'attendrai. »

Le devin obéit, il revint bientôt après avoir consulté les auspices, et déclara que l'action projetée par le roi était possible. Alors le roi, riant de ce discours, lui dit :

« A cette heure, 6 Naevius, il est clair que tu es un imposteur, et que tu nous trompes manifestement, puisque tu as osé affirmer qu'une chose impossible peut être faite. »

Et, tirant de son sein un rasoir et une pierre à repasser, il ajouta :

« Je m'étais demandé si, en frappant cette pierre avec ce rasoir, je pourrais la trancher par le milieu. »

Alors tous ceux qui étaient présents s'étant mis à rire, Taugure, sans se déconcerter, répondit :

« Frappe avec confiance * cette pierre, et elle sera tranchée par le milieu. »

Le roi frappa la pieire avec le rasoir, et le rasoir, fendant la pierre, alla couper un morceau de la main

' La légende, tout en restant romaine, pourrait être moderne. Le prèire airail : « Frappe avec foi... »

LE PREMIER TARQUI19. 67

qui la tenait. Tarquin ne songea plus à braver un tel homme, et exécuta son plan d'une façon détournée.

Il fit élever à Nsevius une petite statue en bronze qui le représentait la tète voilée, et qu'on voyait encore au temps d'Auguste sur les degrés par où l'on montait au Comitium un peu élevé au-dessus du marché, près du figuier ruminai, en avant et à gauche de la curie. On enterra près de là le rasoir^ et la pierre à repasser, et le lieu fut déclaré saint comme ceux que la foudre avait consacrés.

Ce plan de fondre les races par l'égalité, de favoriser le plus possible les Latins sans trop mécontenter les Sabins, de remplacer tout doucement l'ascendant de ceux-ci par l'ascendant des Étrusques; ce plan auquel se rapportait également la fondation du temple Capitolin et la nouvelle organisation des tribus, Tarquin le poursuivit en toute chose. Tout ce que l'on sait de ses institutions politiques est conçu dans le même esprit.

Il augmente le sénat de cent membres nouveaux, lesquels, comme dit Tite Live, y formèrent le parti du roi, qui les y avait fait entrer *. Déjà le nombre des séna-

' Scipion l'Asiatique fut, dit-on, le premier Romain qui se fit faire^ a barbe tous les Jours. Vers son temps, des barbiers grecs s'établirent à Rome; mais la légende, certainement ancienne, d'Attus NsBvius, montre que les Romains n'avaient pas attendu jusque4à pour se raser.

< t Factio baud dubia régis, cujus beneÛcio in curiam vénérant, a ^Til. Liv., I, ?5.)

leurs, de cent dans Torigine, avait été doublé, sans doute pour y pouvoir admettre les patriciens d'Albe et d'autres patriciens latins. SousTarquin, il fut porté à trois cents*, et cette fois les Étrusques, qui probablement, vu rinsignifiauce du nombre de ceux qui étaient restés sur le Caelius, n'y avaient pas encore été admis, renforcés par les nouveaux arrivés d'Étrurie, vinrent y prendre place sous un roi étrusque.

Ce nombre de trois cents sénateurs, au temps de Tarquin, achève de prouver que ce fut lui qui le premier fit trois corps politiques des tribus qui jusqu'à lui n'étaient que trois races.

Selon Denys d'Halicarnasse, ces cent nouveaux sénateurs furent des plébéiens. Cela veut dire que Tarquin introduisit dans le sénat, avec ses Étrusques, des Latins sur lesquels il croyait pouvoir compter. Il fit ce que j'appellerais, si j'osais employer des eipressîons trop modernes, mais au fond exactes, une fournée étrusco-latine pour rendre une majorité Sabine impossible.

Par la même raison, au lieu de quatre Vestales, il en créa six, trois pour les cavaliers anciens dans les centuries, trois pour les nouveaux', et un augure pour chacune des trois'.

Le premier roi étrusque voulut inaugurer par de

« Den. d'Haï., lu, 67.

« Fest., p. 344.

.» Tii. Li?., I, 6.

LE PREMIER TARQUIN. m

grands travaux d'utilité publique l'avènement de sa nation à la souveraineté.

Romulus avait élevé une muraille autour de sa petite ville du Palatin; les rois sabins en avaient agrandi de beaucoup l'enceinte et l'avaient fortifiée; ils avaient bâti un port, une citadelle et une prison. Les rois étrusques construisirent le cirque, qui devint, avec le temps, le plus grand monument de Rome; et un système d'égouts qui excitait l'admiration de Pline, et dont un reste très-imposant, le grand égout (Cloaca maxima), excite encore aujourd'hui la nôtre.

Je parlerai de cet égout quand j'en serai venu àTarquin le Superbe, son principal auteur ^ mais je dois dire dès à présent que Tensemble des travaux de dessèchement et d'assainissement dont la Cloaca maxima fut le complément magnifique remonte au premier Tarquin •.

Pour le grand cirque, il lui appartient sans conteste.

Le cirque n'existait pas', et il ne pouvait exister avant Tarquin; car, avant les dessèchements exécutés par ce roi, la vallée devait être en partie au moins inondée par le prolongement du Vèlabre entre

• Tit. Uv., I, 56.

« Tit. Liv., I, 38; Den. d'Haï., m, 67.

* Tit. Liv., I, 35; Den. d'Haï, ni, 68. Selon Denys d'H^icarnaase, Tarquin acbe?a le cirque et le rendit plus commode pour les spectateurs; il n'en est pas moins très-probable que le cirque ne saurait être antérieur aux Étrusques.

70 L'HISTOIRE ROMAINE k ROME.

le Palatin et TAventin^ D'ailleurs, dans cette vallée, Ancus Martius avait établi une partie considérable de la population latine, transportée par lui à Rome. Il n y avait donc pas alors de cirque en cet endroit.

Le cirque à Rome ne fut point dans Torigine une imitation de Thippodrome grec, comme il le devint depuis •.

Ce fut une importation étrusque. Tarquin fit venir de son pays, et non de la Grèce, des chevaux de race et des pugilistes'.

Les athlètes grecs parurent à Rome pour la première fois au sixième siècle \

U faut écarter de ces commencements Tidée des carceres. constructions appropriées au départ des chars; les cirques ne furent disposés ainsi que plus tard^

^ Denys d'Halicarnasse avoue qu'il fallut combler le bas de la vallée, (m, 43.)

* 0. MOller, Mon, tPAreh,, g 172, i; Mommseu» Bëm. Gesch., 2«éd., p. IM.

' Tit. Uy., I, 35. Les courses de chevaux- et le pugilat pouvaient avoir passé de la Grèce dans l'Étrurie, avec laquelle les Grecs furent plus anciennement en rapport que les Romains. L'art de boxer est vieux dans le monde; mais, chez les Étrusques, on se donnait des coups de poing au son de la flûte (Âthen., nr, 13), comme on combattait à Sparte. Cette manière de boxer a une certaine grftce qui trahit son origine hellénique.

* Tit. Liv., xxxix, 22.

* Tit. Lgr., vin, 2. U n'est pas impossible qu'il y ait eu des courses de char avant qu'il y ait eu des carceres. Mais^ en supposant que ces courses datent à Rome de si loin, elles ont en une origine étrusque et non une origine au moins directement grecque. On les a trouvées

Si Ton veut avoir le spectacle de ces courses et de ceux qui y prenaient part, il faut traverser Rome, et, de remplacement du grand cirque, se rendre au musée du Vatican pour y voir les fac-similé de peintures étrusques représentant des cavaliers et des lutteurs étrusques.

Mais on peut, sans quitter la rue des Cerchi^ retrouver, par la pensée et même par les yeux, le souvenir des jeux du cirque.

Que de fois, suivant à pas lents cette rue habituellement solitaire, j'ai écouté, à travers le silence du soir, retentir dans un passé lointain les applaudissements et le tumulte de la foule qui jadis le remplissait. Je ne voyais d'abord que des charrettes arrêtées à son extrémité, près du gazomètre, là où sous la république et l'empire stationnaient les chars qui attendaient le signal pour s'élancer dans la lice. Alors, quelquefois, un paysan romain à l'air faroudie, et qui semblait plutôt du temps où le cirque fut construit que de celui où a été bâti le gazomètre, fièrement campé sur une de ces charrettes, fuyait avec elle devant moi dans la poussière; ou bien, deux pâtres de la campagne, sur de petits chevaux noirs d'un aspect aussi sauvage que le leur, galopaient avec furie, cher-

représentées sur les parois des tombes étrusques. (0. Huiler, Handb, der Arch., g 179.) On sait l'histoire du char venant de VeieSt se renverser au pied du Gapitole (à rextrémité du Corso) f et donnant son nom à la porte Ratumena (PL, Hist, nat., vm, 45, S), située en cet endroit.

chant à se dépasser; sans se douter qu'ils traversaient le grand cirque et qu'ils m'offraient l'image des courses qu'en ce lieu les Étrusques enseignèrent aux Romains.

Les détails que nous a conservés la tradition sur la disposition du cirque de Tarquin, s'ils ne sont pas certainS) sont caractéristiques. Denys d'Halicamasse, qui a l'air de croire que le cirque existait avant ce roi, dit que jusqu'à lui les spectateurs étaient debout sur des planches soutenues par des poteaux, et qu il les fit asseoir sur des sièges couverts *; qu'il assigna une place déterminée à chacune des curies, et, selon Tile Live, aux sénateurs et aux chevaliers*. Je doute que ces auteurs aient pu être aussi exactement informé de ce qu'était la police des cirques sous le règne de Tarquin; mais je vois dans cette tradition un signe de l'opinion qu'avait laissée d'elle la monarchie étrusque. On lui attribuait un progrès dans ce que nous appelons le confort et la régularité administrative. Ne semble-t-il pas lire une ordonnance de préfet?

C'est que la monarchie étrusque fut en effet un progrès remarquable vers la civilisation, la richesse, le bien-être. Le second roi de cette monarchie fit de la fortune de chacun la base et la mesure des droits politiques. Nous sommes bien loin des brigands de

« Den. d'Haï., m, 68.

• lit. Liv., I, 35.

IB PREMIER TAPQtJIN. 73

FAsile, de récartellement de Fufetius, et même de la fosse aux supplices du bon Ancus ^

Sur les grands travaux entrepris par les rois étrusques, la tradition varie un peu, les attribuant tantôt à celui-ci, tantôt à celui-là*; mais elle est constante à les placer sous ces rois.

Ainsi l'enceinte qui enferma les sept collines de la rive gauche et la forteresse du Janicule par un mur, et du côté de la plaine, là où ce mur n'aurait pas suffi, lui adjoignit un fossé et un relèvement de terre; cette enceinte, qui fit des différentes Romes que nous avons vues naître une seule Rome, et qui cimenta Funion des populations établies sur les diverses col-

• Tellement loin, que j'ai peine à croire que la tradition, qui oublie beaucoup et concentre beaucoup, n'ait pas omis, devenant romaine, quelque roi sabin ou étrusque. L'objection tirée de la moyenne des règnes, trop considérable pour être waie, est pour moi sans force, parce que je ne crois point à la chronologie dans la tradition. Cependant le fait de cette disproportion entre le petit nombre des rois et la durée de la royauté me portent à supposer qu'un souvenir s'était conservé, au moins que cette royauté avait été durable; sans cela, on eût mieux fait concorder les deux termes. Du reste, une telle supposition ne changerait rien à Tensemble de la tradition, à une royauté étrusque après une royauté sabine, à la supériorité des Sabins, à la dépendance des Latins, à leur progrès favorisé politiquement par les rois sabins eux-mêmes et surtout par les rois étrusques,' toutes choses que je persiste à croire véritables.

« Tite Live, après avoir dit (i, 38) que TarquiniusPriscus a jeté les fondements du temple de Jupiter, dit (i, 55) qu'à ces fondements ne suffirent pas les dépouilles de Pometia, ville conquise par l'autre Tarquin. Pline {Biêt. nat., m, 9, 15) attribue Tagger de Servius Tullius à Tarquin le Superbe.

Unes par de communs moyens de défense; cette enceinte, qui, comme Ta dit si bien Virgile, enveloppait les sept Arcesj c'est-à-dire les sept sommets fortifiés, jusqu'alors plus ou moins isolés et indépendants; cette enceinte, dont on peut suivre la direction et dont plusieurs portions existent, on l'attribue tantôt à Tarquin Tancien, tantôt à ses deux successeurs; on en fait même remonter une partie ^u dernier des rois sabins, à Ancus Martius.

C'est que tous ces rois y ont travaillé l'un après l'autre. La part de chacun est assez difficile à faire. Selon toute vraisemblance, le roi sabin creusa le fossé des Sabins du côté de la plaine, du côté le plus exposé, et devança dans cette région le travail analogue de Servius Tullius. Ancus, en fortifiant le Quirinal, mont sacré des Sabins, le Viminal, dépendant du Quirinal, l'Esquilin, voisin du Viminal et habité de même par les Sabins, allait au plus pressé; mais on peut croire avec Tite Live que Tarquin conçut le premier la pensée d'entourer toute la ville d'un mur de pierre, sans rejeter ce que dit Denys d'Halicarnasse*, que des murs grossiers et faits è la hâte existaient déjà. Ces murs pouvaient être en terre comme le mur de terre des Cannes, peut-être même en brique; car l'emploi de la brique est de toute antiquité, il date de Babylone et de

* Den. d*Hal., m, 67. Tite Live dit qiie la guerre contre les Sabins vint le distraire de cette entreprise. (Tit. Liv., i, 58.)

rÉgypte Vet lesSabins, qui avaient appris des Étrusques à faire des vases et des statues d*argile, avaient pu apprendre d'eux aussi à faire des briques.

Les murs de Rome étaient une œuvre d'un intérêt général. Tarquin fit quelque chose de particulièrement agréable aux Latins en embellissant le marché, qui était surtout à Tusage de cette partie de la population adjointe par lui aux anciennes tribus; elle n'avait certes pas pour cela passé tout entière dans Taristoeratie, et ceux même qui avaient reçu le titre de patriciens et de cavaliers étaient toujours appelés de familles moindres (minomm gentium).

C'étaient les Latins restés plébéiens qui faisaient surtout le commerce; l'orgueil, je dirais presque féodal^ du pabriciat sabin et du patriciat étrusque devait le dédaigner.

J'ai parlé de l'existence vraiment féodale des grandes gentes sabines; l'Êtrurie aussi était aristocratique. Les Lucumons seuls pouvaient prétendre aux hautes dignités % et le peu de succès qu'avait eu parmi eux la famille du riche commerçant de Corinthe, montre que leurs préjugés étaient assez contraires au négoce.

Ce fut donc surtout à l'intention des Latins que Tarquin contruisit des portiques autour du marché, lui donnant déjà cette disposition de Vagora des villes

* 0. Mûll., Handlf. d. Arch,. p. 2:28, % « 0. MûUer, Etr., i, p. 365.

grecques*, du Forum des villes italiotes, comme de la piazza des villes de l'Italie moderne, qui, en général, sert aussi de marché : un carré long, entouré d'un portique.

Tandis que le roi étrusque, en travaillant un peu pour tout le monde, croyait travailler pour lui-même, il n'avait pas fait entrer dans ses calculs les rancunes sabines et les désirs de vengeance de Tambition déshéritée.

Les fils d'Ancus, du dernier roi sabin, vivaient. Pendant le long et brillant règne de Tarquin, ils ne s'étaient point résignés à leur destinée, et avaient souvent, dit Denys d'Halicarnasse *, tenté de le renverser, ce qui, si je ne me trompe, montre qu'ils avaient un parti dans Taristocratie sabine, disposée à la révolte contre un roi étranger, et que les mesures populaires de Tarquin envers les plébéiens et les Latins avaient dû finir par exaspérer.

Ce mécontentement fut porté au comble quand Attus Nsevius, cet augure sabin qui avait résisté au roi dansTaffaire des tribus, et continuait probablement à entretenir une résistance que devait exciter encore chez lui une rivalité avec les auguréis étrusques; quand Attus Nœvius, qui avait fait à l'appui de son opposition un miracle, chose toujours facilement crue dans ce pays-ci, et d'un grand effet, disparut tout à coup. Le

• Vitr.,v, i.

« Den. d'Haï., lu, 72.

LE PREMIER TÂRQUIN. 77

roi fut soupçonné de sa mort. Les fils d'Ancus, qui propageaient ce bruit, parurent dans le marché à la tête d'un grand nombre de clients. Ils n'étaient pas, comme les représente Denys d'Halicamasse, des hommes habiles et bien parlants, faisant de belles harangues dans le Forum : c étaient de farouches chefs de clan descendus de leur montagne, où Tarquin les avait relégués dès leur enfance, et venant exciter une plèbe superstitieuse et crédule. Us l'excitèrent si bien, que, lorsque le vieux roi parut dans le marché, on lui cria qu'il était un impie, un sacrilège, et on voulut le chasser.

Tarquin fut obligé de se défendre; il parvint à se disculper; mais la vendetta était alors, à Rome, implacable comme aujourd'hui.

Les fils d'Ancus ne renoncèrent point à leur dessein et Texécutèrent ainsi qu'il suit.

Ils apostèrent deux prétendus bûcherons qui, armés de leur serpe, vinrent sur le midi devant la maison du roi, située au sommet de la Velia, quartier des Sabins, où ceux-ci étaient en nombre; et, comme chacun prétendait avoir à se plaindre de l'autre, ils commencèrent à se quereller et à. se gourmer, demandant justice et criant beaucoup. Rien ne peint mieux qu'une pareille scène la physionomie encore agreste de Rome, même sous le premier roi étrusque. D'autres conspirateurs, déguisés en paysans, parlaient, les uns pour celui-ci, les autres pour celui-là, et augmentaient le tumulte.

Je ne suis pas convaincu qu'ils ne fussent point des paysans véritables, des Sabins de la montagne, détestant le roi intru, et qu'on avait décidés à faire un mauvais coup. Toute cette foule pénètre dans la maison de Tarquin, et les bûcherons continuent devant lui à se disputer avec violence.

A la manière des paysans, embarrassés dans leur feinte plaidoirie, ils s'embrouillèrent, et, ce qui est bien dans le caractère de la foule partout mobile, particulièrement d'une foule romaine, on se mit à rire. Alors, saisis d'une colère simulée ou peut-être véritable, ils s'en prirent au roi, le frappèrent à la tête avec leur serpe, et, le laissant pour mort, s'enfuirent à la montagne, à la Macchiay sans être arrêtés, pas plus qu'on ne l'est à Rome pour un assassinat commis comme celui-ci- en plein midi, pas plus que ne Ta été le meurtrier de Rossi.

^ Il est impossible de ne pas reconnaître dans ce récit de la mort de Tarquin le caractère de la tradition populaire, un caractère de simplicité et de rusticité qu'on n'aurait pas imaginé plus tard. Pour moi, c'est là le critérium de la vérité, au moins de la possibilité des faits dont se compose l'histoire de Rome dans les premiers temps.

Quand la tradition fait agir des pâtres brutaux comme agiraient les paysans de l'Agro Romano ou de la Sabine, qui ressemblent assez aujourd'hui à ce qu'ils étaient au temps de Tarquin, je me dis que la

LE iREMIER TARQUIN. 7»

tradition n'a pas élé supposée ou arrangée postérieurement, et qu elle peut contenir quelque chose de vrai.

Ainsi finit le riche et ambitieux Lucumon, qui était parvenu au trône par son adresse, qui avait fait des guerres heureuses et élevé de grands monuments : il fut tué à coups de serpe.

Cette vieille histoire pourrait être d'hier, et tous les traits en sont merveilleusement appropriés, aux mœurs des Romains d'aujourd'hui, qui doivent avoir du sang sabin dans les veines; car, ainsi que je fai montré, les Sabins étaient à Rome en assez grand nombre, et leurs descendants ont dû former une part considérable du peuple romain.

Passons au successeur de Tarquin, à ce Mastama, aventurier étrusque, dont on a fait le roi Servius TuUius.

SERVIUS TULUUS

Légende sabine sur Servius TuUius. — Mastarna. — Servius Tullius élu par le sénat. — Culte et temple de la Fortune, dévotion de l'aventurier à la Fortune. — Les Compitalia, fête des Lares, politique de Servius. — Rome, ville latine ; Rome mise à la tête des populations latines; temple de Diane. — Opposition des Sabins; supercherie religieuse. — Première enceinte de toute la ville, Rome existe.

Entre le premier Tarquin et le second, les historiens placent un roi qu'ils appellent Servius Tullius. La tradition avait transmis deux récits de sa naissance; l'un de ces récits est fabuleux, l'autre est romanesque.

Le premier donne pour père à Servius le Lare du foyer royal*, ou Vulcain lui-même. C'était une légende qui avait cours en pays sabellique; on avait déjà supposé une naissance semblable pour Cseculus, le héros fondateur de Praeneste*.

* Den. d'Haï., it, 2; Ov. Fast., tî, 629.

' Virg., /€n,t v"i ^^0. Une aventure toute semblable, attribuée Ji

SERVIUS TULLIOS. 81

Elle était probablement d'origine pélasgique, car on y voit figurer les deux symboles principaux de la religion des Pélasges : l'un * que j'ai indiqué ailleurs, et l'autre qui est le feu.

Une action miraculeuse du feu figure plusieurs fois dans la vie légendaire de Servius. Enfant, une flamme environne sa tête pendant son sommeil, comme elle apparaît dans l'Enéide autour de la tête de Lavinie; et, après sa mort, le temple de la Fortune, où était sa statue, ayant brûlé, l'image du fils deVulcain fut épargnée*.

Selon l'autre récit, la mère de Servius était une habitante de la ville sabine de Comiculum', nommée Ocrisia;cemot,en sabin, voulait dire la montagnarde*. Son mari ayant succombé dans la guerre contre Tarquin, Ocrisia, déjà grosse, était devenue l'esdave de

la fille d'un roi d'Âlbe qui devient mère de deux jumeaux dont l'histoire ressemble beaucoup à celle de Romulus et de Rémus (Plut., Rom., i), montre que cette légende avait passé chez les populations latines.

* Den. d'Haï., nr, 2.

» Den. d'Haï., iv, 40.

' Nous avons vu que Gomiculum était sabin. Selon Tite Live (i, 38), il avait été occupé primitivement par les PrUci latirii, ce qui confirme que les Prisd sont les Sabins aborigènes.

• VocrUjBn sabin montagne (Fest., p. 181), d'où le nom d'une ville de la Sabine, Inicrocrium (entre les montagnes), et celui d'ocr/culum (la petite montagne), Olricoli en Ombrie. Le nom de Castello d'Ocra, près d'Aquila (Murray, S. ït, p. 21), peut avoir la môme origine.

82 L'HISTOIRE ROMAIMB A ROME.

la reine Tanaquil, et elle avait donné le jour à Servius TuUius.

Celte légende, qui fait naître Servius d'une femme esdave, est évidemment hostile, d'autant plus que la tradition ne s'en tint pas là; elle ne voulut point lui laisser pour père un chef sabin indépendant; de ce père elle fit un client de Tarquin et même un esdave \

Quand nous aurons vu que la constitution de Sei^ vius Tullius consomma Témancipation des Latins, leur égalité avec le peuple sabin, et acheva de les fondre dans ce peuple, nous ne serons pas surpris de ces outrages de la légende sabine. Dans la version la moins désobligeante pour la mémoire de Servius, sa mère était toujours une esclave; si son père était un dieu, c'est qu'en faisant du roi législateur un fils de Sabine, on voulait rattacher sa naissance à un culte devenu national chez les Sabins, le culte du feu.

Les deux traditions sur ce roi, recueillies par les historiens latins, sont donc également des traditions sabines.

La légende venait des Sabins ; mais Thistoire véritable, nous la devons aux Étrusques; car par eux nou3 savons que Servius Tullius se nommait Mastarna.

Un fragment du discours de l'empereur Claude re-

« Plut., De Fort. Rom,, 10; Cic, De Rep., ii, 21; Justin., xxvin, 6. On donna aussi pour mère à Servius Tullius la concubine d'un liomme de Tibur appelé Spurius TulUus. (FesU,Jp. 174.)

SEAYIUS TULLIUS. 83

trouvé à Lyon ' nous l'apprend, et nous dispense heureusement d'avoir à expliquer comment le règne du fils d'une esclave sabine pourrait se trouver intercallé entre ceux de deux rois étrusques de la grande famille des Tarquins, ce qui serait assez invraisemblable.

Claude était un mari très-débonnaire, mais un homme fort savant. Il avait écrit une histoire des Étrusques d'après des sources que nous ne possédons plus. Entre son témoignage, fondé sur une tradition étrusque très-vraisemblable, et le récit merveilleux ou romanesque des auteurs qui se sont bornés à repro* duire la légende intéressée des Sabins, il n'y a pas à hésiter.

Si nous en croyons les Étrusques, et Claude qui parlait d'après eux, Mastarna, fidèle compagnon d'un autre chef étrusque, Caelius Vibenna, et associé à toutes ses aventures, poussé hors de l'Étrurie par des fortunes diverses, avec ce qui restait de l'armée de Caelius, occupa la colline qui depuis fut elle-même nommée Caelius.

Claude seul, il est vrai, parle de Mastama ; mais Varron% Festus*, Denys d'Halicamasse* et Tacite •

* Ce curieux passage des fVogments du discoiu^s de Claude, gravés sur deux tables de bronze, a été découvert à Lyon au commencement du seizième siècle.

* De l. lat.y T, 46.

» P. Diac, p. 44.

* Den. d'HaU, n, 36.

^ Ann.» I?» 65.

connaissent Caelius, ou mieux Caeles Vibenna, et le changement de nom du mont Cselius, appelé avant lui mont des Chênes, est encore là pour conserver sa mémoire *.

L'existence de Cœles Vibenna n'est donc pas douteuse % et entraine celle de Mastama *.

* Niebulir, qui avait d'abord adinis que Scrvius Tuliius était Mastarna, n'a que très-tard abandonné cette opinion. M. Mommsen (Rom, Gesch.t h p. 114-15) veut bien que Mastama soit Tenu à Rome, mais nie qu'il y ait régné, sans donner ses raisons, ce qui arrive parfois à ce savant et brillant historien. M. Schwegler [R. Gesch., i, p. 720) reconnaît que les annales étrusques, plus anciennes que les annales romaines, ont plus de droit à notre confiance. Il hésite, puis rejette l'identité de Servius Tuliius et de Mastama d'après sa conviction individuelle. On voit qu'en présence des incertitudes de Niebuhr et d'opinions imposantes, mais non suffisamment motivées, il est permis d'eu avoir une diflérente ; seulement j'ai tâché de motiver la mienne. Oit. Mûller, dont le nom ne fait pas moins autorité que ceux qui précèdent, déclare positivement (E/r., i, p. 121) que Mastama a conqxiis avec les restes de l'armée de Vibenna la Rome des Tarquins. C'est aller plus loin que l'assertion de Claude, et, selon moi, tomber dans l'invraisemblance. La Rome des Tarquins était trop forte pour être ainsi conquise ];>ar les restes des bandes d'un condottieri. La vraisemblance est bien plutôt qu'un chef étrusque s'établit sur le Cîelius, et, après la mort du premier Tarquin, lui succéda.

• On a trouvé près de Pérouse des tombes portant le nom de Fipin, forme étrusque de Vibennus, nom d'une famille de Volsinii à laquelle Ott. Mûller (Etr., i, p. 424) n'hésite pas à rapporter Cseles Vibenna; et à Chiusi, Yipona. (Dnn., Etr., n, 373.) Vibeniw et Mastanitf ont une terminaison évidemment étrusque.

■ Les trois premiers des auteui^s que j'ai cités plus haut s'accordent à placer l'arrivée de Cœles Vibenna sous Romulus. Tacite seul, probablement d'après Claude, la transporte au l'ègne du premier Tarquin. Je crois que c'est par suite d'une confusion entre le Lucumon auxiliaire de

•Quoi de plus vraisemblable que le récit des historiens étrusques tel que Tempereur Claude nous Ta fait connaître? Depuis Mézence, c est-à-dire depuis les temps héroïques, les Étrusques avaient franchi le Tibre. Ils avaient anciennement occupé le Capitole el déjà une fois le Cœlius. Cette nation était composée d'une aristocratie très-belliqueuse et d'une population très-dépendante.

LÉtrurie était une fédération de villes dont les chefs portent dans Thistoire romaine le nom de rois. Peutêtre Mastama fut un de ces chefs chassé de son royaume, comme on disait que Mézence l'avait été de Cseré. Plus probablement Mastarna fut un hardi et aventureux capitaine dont la fortune du parvenu de Tarquinii avait tenté l'ambition, et qui vint avec une troupe armée se mettre à son service, comme un condottiere toscan du moyen âge se mettait au service de quelque petit tyran nouvellement établi. Il battit les ennemis de Tarquin, se fit aimer de ses sujets, devint son gendre et gouverna sous son nom^ De là à lui succéder il n'y avait pas loin.

Romuhis, duquel date un premier établissement des Étrusques sur le CsUus, et le nouveau chef étrusque Mastama, qui en forma un second sous Tafquin. l\ me répugne de voir dans Mastama, qui fut roi, un simple compagnon de Gœles Vibenna, commandant ce qui restait de son armée. Cœles Vibenna était plus ancien dans la tradition; sou nom était reste dans le nom de Cselius, et on lui aura plus tard rat* taché et subordonné à tort Mastama, moins en fave^ir auprès de la tradition étrusque, parce qu'il s'était fait Romain, « Den. d'Ilal., iv, 3.

Tarquln n'avait que des fils ou des petits-fils en bas âge. La race d'Ancus, et avec elle les prétentions sabines, n'étaient pas éteintes.

Pour empêcher qu'elles ne remportassent après lui, Tarquin put s'accoutumer à voir dans le vaillant Mastarna un successeur qui affermirait à Rome le pouvoir de sa nation et qui était devenu de sa famille. Tanaquil, cette femme énergique qui avait encouragé son ambition et prédit sa grandeur, put adopter cette pensée dans rintérét même de ses enfants, menacés si la réaction sabine triomphait; elle put désirer pour eux Tappui d'un gendre qu'appelaient à régner sa bravoure et sa popularité.

Les choses en étaient là quand Tarquin fut inopinément frappé dans sa maison sur la Velia. Aussitôt Tanaquil fait fermer les portes, feint un espoir qu'elle n'a pas de sauver le roi, appelle Servius auprès de son époux moribond, l'exhorte à le venger et à la défendre, lui rappelle le prodige de la flamme qui a entouré sa tête. Sans doute elle invoqua Testa, déesse du feu, dont le temple était tout proche et qu'elle pouvait voir par sa fenêtre; car, si la tradition est exacte, nous savons que les fenêtres de sa maison donnaient sur la rue Neuves qui passait devant le temple de Vesta; et ce fut par une de ces fenêtres qu'elle adressa la parole

* Tite LWe (i, 41) dit que Tanaquil parla au peuple par les fenêtres qui étaient tournées vers la voie Neuve, détail qu'il n'a pu emprunter qu'à la tradition.

SBRVIU8 TBLLIUS. 87

au peuple rassemblé sur les pentes de la Velia et dans le marché, qui était au bas, pour exciter sa fureur et sa pitié. Du haut de l'arc de Titus» qui occupe à peu prés la place de la maison de Tarquin, on pourrait se donner par l'imagination le spectacle de cette foule émue et la voir s'agiter là même où Tanaquil la harangua.

Faisant pour Mastarna ce que fit Plotine pour Adrien après la mort de Trajan, elle cache l'extrême danger du roi, dit qu'il n'a été qu'étourdi, qu'il guérira, que tout va bien; qu'en attendant, son gendre remplira les fonctions royales.

Mastarna sort, descend par la voie Sacrée au Forum; escorté des licteurs, il le traverse dans toute sa longueur, et va s'asseoir dans la curie, où il convoque le sénat. Les patriciens viennent prendre place dans le Comitium, devant la curie. Grâce aux sénateurs que Tarquin avait eu soin de nommer pour se créer un parti, grâce aux Étrusques et aux Latins qu'il avait élevés au patriciat, son gendre, gouvernant en son nom, est bien accueilli. Les plébéiens latins remplissent le Forum, maudissant le crime des fils du dernier roi sabin, regrettant le roi étrusque qui avait amélioré la condition de leur race et fevorablement disposés pour son successeur, quel qu'il pût être, pourvu qu'il ne fût pas sabin.

Ce récit très-circonstancié, et dont les détails sont tellement d'accord avec la disposition des lieux que

88 L'HISTOIRE ROHAINB A ROME.

j'ai pu le compléter en quelques points d'après elle, ce récit est si vraisemblable, que je le crois vrai. Cependant Mastarna était plus sûr du sénat que de Tordre des patriciens, où les grandes familles de l'aristocratie Sabine devaient former encore le parti dominant, et c'est ce qui explique une phrase de Tite Live que Ton n*a pas toujours comprise, même dans Tantiquité. La royauté ne fut point conférée à Servius TuUius par les patriciens, mais par le sénats

* La phrase très-remarquable de Tite Live (i, 41) est : Primus injussu populiy "voluntate patrum regnavit. Si l'on traduisait populus par le peupler et surtout par les plébéiens, et patres par les patriciens, il s'ensuivrait que le roi le plus populaire de Rome aurait été le premier nommé par l'aristocratie, sans consulter le vœu populaire. Bîais depuis Diebubr, et c'est là un des plus grands services qu'il ait rendus à l'histoire de la constitution romaine, on sait que populus, dans son sens primitif et vrai, est l'opposé deplebs (Hist, Rom.t n,p. 103, trad. franc ), quoiqu'on les ait traduits indifféremment par le môme mot peuple. Les écrivains de l'empire ou de la fin de la république n'ont pas eux-mêmes toujours assez nettement fait une distinction fondée siu* un état de choses ancien et dont on était bien éloigné. Mais il est certain que, dans l'origine, plebs voulait dire les plébéiens, et populus les patriciens. Le peuple romain, c'étaient les citoyens jouissant de tous les droits politiques. On conçoit que, quand les plébéiens se furent peu à peu mis en possession de ces droits qui leur avaient été d'abord refusés, la distinction entre les mots plebs et populus ne lut plus aussi précise, parce qu'elle n'était plus nécessaire. Mais cette formule populo pHebique, qui oppose populus à plebs^ et, par conséquent, les dbtingue, se rencontré fréquemment. Quant au mot patrès t je crois que c'était originairement le nom des sénateurs. Il fut attribué, par une extension dont il est aisé de se rendre compte, à tout le patriciat. Ainsi, en Angleterre, les lords seuls forment une aristocratie légale, car seuls ils ont des privilèges garantis par la loi.

Ce fut donc le sénat préparé parTarquin qui nomma son successeur. On ne consulta point les patriciens sur lesquels on ne comptait pas autant. On ne consulta pas non plus les plébéiens, qui n'avaient pas de voix à donner. Le suffrage universel n'était pas dans la légalité; mais, en fait, le plebs approuva et appuya l'élection du nouveau roi. Là même où le suffrage universel ne ne se manifeste point par un vote légal, il peut constituer par l'adhésion volontaire du grand nombre un droit; bien qu'exprimé par un vote légal, il pourrait être surpris ou forcé. Le suffrage universel est un droit quand il est un fait.

Mastama prit les noms de Servius Tullius. Je dois parler de ces noms, car ils se rattachent à son origine, au lieu qu'il habita en arrivant à Rome et à des monuments que la tradition lui attribuait.

Si Servius n'est pas une traduction de Mastarna, dont le sens est inconnu, ce prénom .pourrait bien se rattacher au séjour du chef étrusque sur le Caelius. Une des familles albaines, quQ TuUus Hostilius y avait établie, était celle des Servilii^

Cependant, dans Vusage, le ûls ou le frère d'an lord, qui légalement n'est rien de plus qu'un autre citoyen, est désigné comme faisant partie de la nolnlity.

Je reconnais que très-souvent le mot patres désigne tout ce qui est patricien; mais je crois que, dans la phrase de Tite Live, ce mot étant opposé kpopulus, les patricienê, il ne peut vouloir dire que les sénateurs. Quand il est opposé à plebiy il veut dire les patriciens.

' La terminaison en isM et la terminaison en Uim sont analogues»

Cette famille avait peut-être secondé raventurier, et, comme on prenait le nom de celui par lequel on était adopté, il prit peut-être le nom de ceux qui avaient adopté sa fortune.

Quoi qu'il en soit, ce fut ce nom qui servit de prétexte à Thostilité des Sabins pour faire de Mastarna le fils d'un esclave ou même un esclave (servus), tandis que la population latine, qui lui était favorable, exagérant la tendance populaire de Mastarna, en prit occasion pour faire de lui le protecteur des esclaves.

Quant à TulliuSy c'était un nom étrusque*.

Cela achève de prouver la provenance étrusque de celui qui prit ou conserva ce nom. Si le prénom Servius fut un emprunt à une famille latine, la double appellation de Mastarna, Servius Tullius^ serait, comme le mont Caslius, sa première résidence, le lut luimême quant à sa population, moitié latin, moitié étrusque.

Mais, si ce nom de Tullius est étrusque, il est aussi sabellique*.

ServUius avait avec Servius le même rapport que Qtiintilius avec Quintiut,

* Les deux filles deTarquin s'appelaient Tullie. Tullus était un aïeul mythologique des Tyrrhéniens. Tolus et son dérivé Tolumnius sont des noms étrusques. "Enfin, jusque sous Adrien, on trouve un Tullius Tuscus,

' Il serait latin si les Tullii eussent été une des familles d'Albe transportées sur le Cœlius, comme le dit Tite Live (i, 50), et alors Mastarna aurait peut-être eu la même raison de prendre ce nom

SBRVIUS TULLIUS. m

On le trouve chez les Yolsqucs d'Ârpinum^ illustré par Cicéron S

Il parait même avoir été sabin, puisque TuUus fut le nom de Tavant-dernier roi sabin, Tullus Uoslilius\

Mastama tenait-il en quoi que ce soit aux Sabins?

La légende, qui lui donnait une Sabine pour mère, bien qu'altérée par la haine, devait reposer sur quelque chose. Parmi les statues des rois qui subsistèrent longtemps au Capitole, deux se distinguaient des au* très, parce qu'elles avaient au doigt un anneau : le roi sabin Numa et Servius Tullius*; Tusage de Tanneau semble être venu des Étrusques aux Sabins et des Sabins aux Romains*.

D où pouvait naître cette légende d'une mère Sabine et cette association avec un roi sabin.

Mastama, au lieu d'appartenir à la race étrusque, appartiendrait-il à la race des Ombriens*, plus ancien-

que de prendre son prénom Servius; mais Denys d'Halicarnasse (ni, 29], au lieu des Tulliiy nomme les JulHj ce qui est plus vraisemblable. ' Le chef volsque qui reçut Goriolan s'appelait TuUus Âttius. AtOuê est sabin.

* Tttilius a la môme racine que Tulltu. C'était un nom de genSf devenu un prénom, comme dans Âttilius Régulus le prénom AttuJi formait un nom de gens,

'PI., i/iiMM/., zxxui, 4, %.

* Voy. t. I, p. 386-7, p. 481.

" 0. Mûller {Etr,, i, 121) croit que Tarméequi s'arrêta sur le Cselius venait de Volsinii (Bolsène), mot qui parait avoir la même racine que Voici, Le nom de ces deux villes, surtout celui de la dernière, sont

nement établie dans TÉtrurie que les Étrusques euxmêmes, parente et peut-être mère de la race sabine?

Ce qui est certain, c'est qu'à Rome les temples dont la tradition rapportait la fondation à Servius Tullius étaient consacrés à des divinités à la fois étrusques et sabelliques, ou à des divinités purement sabines.

Il honorait dans les premières, comme né en Étrurie et d'origine ombrienne, les divinités de son pays et de sa race. II rendait hommage aux secondes par politique et par égard pour les Sabins.

Au premier rang parmi les divinités à la fois étrusques et sabelliques, et probablement d© provenance ombrienne*, auxquelles Servius, Ombrien, je crois, comme elles, rendit un culte particulier, est celle qui, entre tous les autres personnages célestes, eut le plus de temples à Rome et reçut le plus de noms différents, fut le principal objet de l'adoration du peuple romain, lequel, h vrai dire, lui devait beaucoup, la fortune

Ce fut sous Tempire surtout que la fortune, alors synonyme du hasard, devint, dans la démoralisation universelle, la seule divinité à laquelle on croyait.

Partout, dit Pline*, la Fortune est invoquée; on ne

ombriens. Ceci expliquerait comment ce nom de Tullius se trouve à la fois en Étrurie et chez un peuple sabellique, les Yolsques; le nom Voici reparait chez d'autres peuples sabelliques : VolceH ou Volât ville de Lucanie.

* Voyez plus loin.

•Pl.,lfMMw/., II, 5, 7.

SERVIUS TDLLIDS. 03

parle que d'elle, on ne songe qu'à elle, on ne s'en prend qu'à elle, on n'accuse qu'elle, lui rendant hommage même par les injures qu'on lui adresse. Presque tous la disent volage, aveugle, mobile, inconstante, incertaine, changeante, et favorisant ceux qui n'en sont pas dignes, indignorumque fautrix.

Pour PlutarqueS il déclarait qu'en entrant à Rome elle avait quitté ses ailes, ôté ses souliers, déposé le globe toujours tournant qui était sur sa tête. Cependant l'instable Fortune n'y était pas encore fixée; elle n'avait pas épuisé sa mobilité. Elle semble depuis avoir repris ses ailes, remis ses souliers et replacé sur sa tête son globe tournant, lequel tourne encore.

Le culte de la Fortune était la vraie religion du peuple romain. Sous ce nom, il se représentait l'intervention d'une puissance inconnue dans toutes les circonstances, dans tous les actes de la vie, et les divers aspects que cet inconnu, espéré ou redouté, pouvait oCbir à l'imagination.

Chaque chose avait sa Fortune. Dans les classes de la société, il y avait la Fortune des patriciens, des chevaliers, des plébéiens, des familles; il y avait la Fortune des TuUius, des Flavius, de ceux qui portaient le même surnom, des Torquatus; il y avait la Fortune des bains, la Fortune des greniers.

Les cohortes avaient leur Fortune.

* De Fort, nom., 4.

II y avait la Fortune des semailles et la Fortune des moissons.

il y avait la Fortune du retour, la Fortune Barbataj à laquelle on consacrait sa première barbe; la Fortune VirginaliSy à laquelle les jeunes femmes offraient la ceinture qu'elles déposaient en se mariant; la Fortune virile, la Fortune mulièbre, la mauvaise, la bonne, la douteuse, la complaisante, la Fortune d'aujourd'hui, la Fortune qui protège, la Fortune qui dure, la For^ tune qui revient, la Fortune qui espère et la Fortune engluée.

Quand arriva l'empire, les empereurs eurent leur Fortune; de peur de la perdre, ils placèrent sa statue dans leur chambre à coucher. Cela s'appelait la Fortune de César; mais César avait emporté la sienne.

Le nom de cette déesse, qui devint celui du hasard, avait été dans l'origine celui de la force S de la force ignorée qui a engendré et dirige le monde. C'était la Fortune, premièrement créatrice, pr'tmigeniay qui fut une divinité pélasge et une divinité sabine avant de devenir une divinité romaine.

En effet, elle avait divers sanctuaires en Grèce, et particulièrement en des lieux où l'on trouve des restes du culte des Pélasges.

Elle y était représentée, comme elle le fut à Rome, sur les médailles *, et telle qu'on peut la voir dans une

* Fort et fbrtuna ont la môme racine que finiit,

• Paus., vn, 26, 8.

statue qui est au Vatican, tenant un gouvernail d'une main et portant de l'autre une eome d'abondance remplie de fruits.

Cette Fortune créatrice et féconde était une bien grande déesse, car elle était la mère de Jupiter et de Junon, comme la grande mère de Tlda*

On la figurait tenant Tun et l'autre dans son giron, tandis que le Jupiter enfant se tournait vers le sein maternel (mammam appetens) . La Fortune nourrice, avec son divin fils, était singulièrement un objet de dévotion pour les mères *. Elle devait, en effet, exciter dans leurs cœurs un peu de cette dévotion tendre que la vue assez semblable de la Vierge et du petit Jésus y fait naître aujourd'hui.

Telle était dans Torigine la Fortune de Praeneste, viUe qui fut pélasgique, et dont les sorts devinrent si célèbres. Ces sorts étaient tirés au moyen de bâtons de chêne par la main d'un enfant ', comme les numéros de la loterie, après avoir été bénis par un prélat, sont tirés aujourd'hui sur le balcon du palais Madama.

^ Jovis pueri qui lactenS cum Junone in Fortunes gremio se^

dcns, mammam appetens, caslissime colitur a roatribus. (Gic, de Div», u, 41.)

* Ou tirait aussi les sorts à Padoue (Suét., Tib.j 14), près de l'embouchure du P^, où avaient débai*qué les Pélasges; dans la pélasgique Agylla et à Falèrc (Tit. Liv., xxii, 1, 11), lieu tout rempli de souvenirs du culte pélasgique. Les sorts de Prseneëte étaient très-anciens, et rrseneste avait porté un nom grec. (Str., y, 5, 11.)

Les Pélasges avaient communiqué ce culte antique de la Fortune aux nations sabelliques S et en parlicu* lier aux Sabins *.

Ceux-ci le fondèrent sur le Capitole* et sur le Quirinal.

11 y avait trois temples de la Fortune sur le Quirinal \ et tous trois assez près de la porte Colline, sans compter un autel consacré à la Fortune du bon espoir, plus au sud, dans la rue Longue* (rue Saint- Vital). L origine de ces temples remontait vraisemblablement au temps où les Pélasges habitaient le Quirinal avec les Sabins; car la Fortune à laquelle Tun d'eux était dédié s'appelait Primigenia % comme la

' Temples célèbres de la Fortune chez les Volsqoes, à Préneste, k Anlium, sur le mont Algide.

* Selon Plutarque {Fort. Ram.t 5; 10), Ancus Martius introduisit à Rome le cuUe de la Fortune. Selon Varron (De /. lat., ▼, 74), ce fut Tatius. Tous deux étaient Sabins.

• Tu quœ Tarpeio coleris vicina lonanti.

(Inscript.)

Plutarque {Fort. Rom,, iO) attribue la fondation du temple de la Fortune sur le Capitole à Servius Tullius. Ce temple était près du temple de Saturne, avec lequel on l'a confondu; car il était près de la porte Stercbraria, voisine de ce temple (Voy. t. I, p. 359; Clem. Alex. Prolept., p. 33), au-dessous du temple de Jupiter tonnant.

♦ Vitr., m, 2.

» Plut., Fort. Rom., 16.

• Beck., Hand., i, p. 579.

Fortune de Praeneste. Elle s'appelait aussi la Fortune publique ^

Ainsi s'était transformée Tidée toute pélasgique d'une déesse mère en celle d une divinité politique sous l'influence de Tesprit romain.

En voyant les temples de la Fortune accumulés dans la région du Quirinal, j'ai peine à me figurer qu'il n'y ait pas eu dans cette région, qui fut pélasge et Sabine, un culte de cette déesse institué par les Pélasges et adopté par les Sabins.

Le culte de la Fortune existait aussi chez les Étrusques. Ils regardaient Gérés, Paies et la Fortune comme leurs Pénates', ou dieux protecteurs, et leur grande déesse Nortia était la même que la Fortune'.

Le principal temple de Nortia était à Volsinii (Boise) *.

Dans le mur de ce temple, on enfonçait le clou sacré qui marquait les années comme au Capitole.

« Oy., Fait., IV, 375.

• Serv., jEn., n, 325.

» Mart. Cappell., i, 8, 9; Juv., Sat., x, 74.

« M. Gberard (Ub d. met. spieg. d. Etr.) croit Noilia iine déesse pélasgique dont le culte aurait été introduit en Étrurie parles Ombriens. En effet, il a existé un temple célèbre de cette déesse à Fano, qui doit son nom moderne à ce temple (Mortis Fanum)^ à Ferentia, à Ama. Les Ombriens sont un peuple sabellique, et on trouve le culte de la Fortune à Antium, chez un autre peuple de la même famille, les Yolsques. Nortia semble donc une divinité ombrienne plutôt qu'é- Inisque.

98 L'inSTOlRË ROMAINE A ROME.

C'est de Volsinii que Cœles Vibenna élail, disait-on, venu à Rome. De là aussi la tradition faisait venir sans doute celui qu'elle lui donnait pour fidèle compagnon, Mastama. Il n*est donc pas surprenant qu on attribuât au roi ServiusTullius la consécration de deux temples * de la Fortune à Rome, l'un dans le marché aux bœufs*, l'autre sur la rive droite du Tibre, à six milles de Rome en descendant le fleuve*.

Et puis il y avait encore un autre motif à cette prédilection de Mastama pour le culte de la Fortune.

Je ne dirai pas avec Valère Maxime * : « Jamais rien ne montra mieux la toute-puissance de la Fortune que l'esclavage de Servius TuUius devenu roi, » parce que je ne crois pas que Servius Tullius ait été esclave, et que je connais d'autres exemples plus extraordinaires de la toute-puissance capricieuse de la déesse de Praeneste.

Mais Servius, après avoir été un soldat de fortune, était devenu un roi de fortune, ce qu'Horace* appelle fortunx filitis. Il était naturel qu'il fût dévot à la Fortune, comme Sylla.

* Si Nortia, la Fortune, est une déesse ombrienne, c'est une raison de plus de penser que Mastama, particulièrement voué au culte de la déesse principale de Volsinii, était d'extraction ombrienne.

" Den. d'Haï., nr, 27. Près du temple de Matuta. (Tit. Liv., xxxii, 27.)

• Varr., De l. lot., vi, 5. Sans parler du temple que Plutarque seul dit avoir été érigé à la Fortune par Servius sur le Capitole.

♦ Val., m, 4, 3.

» Hor., Sot. y II, 6, 49.

8ERVIUS TULLIUS. 09

La tradition populaire, encore cette fois vraie dans ses mensonges et éclairée dans sa crédulité, avait exprimé cette faveur de la Fortune, qui semblait s'être donnée au vaillant aventurier, en supposant qu'elle avait coutume de venîf la nuit le visiter en entrant par la fenêtre \ La Fortune fut TÉgérie de celui que Tite Live compare à Numa. Je remarque une différence entre les deux légendes. Ëgérie, la nymphe champêtre, la Caméne du bois Sacré, converse avec Numa sous les chênes de la colline, au murmure de la source sacrée : à Tépoque de Servius, les choses ont changé, la civilisation a marché, et la poésie s'est retirée. La Fortune vient le chercher au milieu d'une ville et entre chez lui par la fenêtre *.

L'heureux aventurier, le condottiere parvenu, éleva donc deux temples à la Fortune, qui l'avait fail régner.

Le premier dans le marché aux bœufs', lieu consacré par les plus anciens souvenirs pélasgiques, par la venue et lesexploits d'Hercule; sousles influences deraustérité Sabine, puissantes encore sur la religion et les mœurs*,

* Ov., Fait., n, 571; Plut., Fort. Rom., 10; Quxst, Rom., 56.

» • C'était avant sa grandeur qu'il avait reçu ces encouragements de la Fortune, quand il habitait encore la demeure de son beau-père, Tarquin. C'est donc de ce côté qu'était \e Ut de la Fortune dont parle Plutarque.

* Den. d'Haï., IV, 27.

* Caton, le vieux Sabin, dédia sur le Palatin un temple à la Fortune vierge. ^

iOO L'HISTOIRE ROMAINE A ROME.

même, quand la royauté sabine n'était plus, Mastarna dédia ce temple à la Fortune vierge\ donnant, comme on voit, à la Fortune, dans Torigine divinité mère chez les Pélasges, un attribut étrangement décerné à une déesse qu'on a souvent accusée de prodiguer ses faveurs, par un roi qui en savait, disaiton, quelque chose; c'est probablement sur l'emplacement de ce temple que s'est élevé celui d'une vierge plus sainte, l'église de Santa-Maria in Cosmedm\ L'autre temple que Semus éleva à la Fortune était

* C'est ce qui me parait résulter d'un passage de Varron cité par Nonius Marcellus (p. 189), dans lequel il est fait allusion au double Tétement qui couvrait la statue de Servius dans le temple de la Fortune Uttdulatis iogis. Voyez Pline (vni, 74, 1], qui appelle aussi UndU" latam la toge de Servius TuUius. Cette Fortune est dite par Varron Virgo Fortuna. Or c'est bien dans ce temple du marché aux bœufs, et non dans celui qui était hors de Rome, que se trouvait la statue voilée de Servius; car Ovide ne parle pas de cette statue voilée à propos de la fôle de Fors Fortuna, qu'on célébrait à la fin de juin, mais à propos de celle qu'on célébrait, le 11 du même mois, en l'honneur de la Fortune du marché aui bœufic, et de Matuta. Le temple de celleci était lui-même dans le marché aux bœufs et près de celui de la Fortune, ce qui nous ramène encore au temple du marché; c'est donc celui-là où était la statue voilée, et qui était dédié à la Fortune vierge. Plutarque [Fort. Hom.t 10) mentionne également un temple < de la Fortune vierge près de la source moussue, ce qui convient aux environs du Yélabre, où il y a encore des sources moussues, aux environs de la Cloaca Maxima. En énumérant d'autres temples de la Fortune, tous dans Rome, s'il eût parlé de celui qui était à deux lieues de Rome, il en eût fait la remarque.

* Beck., Uttttdb., p. 481.

SERVIDS TULLIUS. iOi

sur la rive droite du Tibre, à six milles au-dessous de Rome.

La déesse y était honorée sous le nom singulier de Fors Fortuna^^ le hasard fortuné^ la chance du hasard *. Le jour de Tannée où l'on croyait que Servius Tullius Tavait dédié, on s'y rendait à pied ou en bateau*, on en revenait ivre. C'était une fêle populaire, comme tout ce qui se rapporte à Servius Tullius.

La classe, très-nombreuse encore aujourd'hui k Rome, de ceux qui vivent sans moyens connus de subsister^, jetaient cette déesse de hasard qui avait fait un roi de hasard *.

Cette Fortune hasardeuse n'avait aucun rapport avec la Fortune virile •, quoique, par une double con-

« VaiT., De l. lat , ti, 17.

* Fortuna sit vel hujus diei... Vel fors in quo incerti casus significatur magis. (Cic, De leg,, n, 11.) On disait . ptrte fortuna flerii arriver par hasard.

» 0?., Fast., Ti, 769.

^ Qui sine arte aligna tivunt. (Donat. ad Plwrm,, ▼, 0, 1.)

' Ovide ajoute que les esclaves s'y rendaient en foule, ainsi qu'au

temple de la Fortune incertaine (Fast.t vi, 780), attribué aussi à

Servius, et qui était près de là.

* Malgré les témoignages les plus positifs, celui d'Ovide et celui de Varron [loc. cit.), celui d'un calendrier antique où on lit : PortlFortuniB transtiberinXy on a voulu reconnaître, dans un édifice du temps de la république situé sur la rive gauche, près du Ponte Rotto, un temple de la Portune virile, d'après ime mauvaise traduction de Fors Fortuna, donnée par Denys d'Halicamasse (iv, 27) et Plutarque [Fort. Rom., 5), qui ont pensé que Fortem firtunam voulait dire

fusion que j'explique dans une note, on ail appelé à lort Temple de la Fortune virile un temple qu'on croyait à tort celui de la Fortune hasardeuse. La fête de la Fortune virile, qui se célébrait au mois d'avril, n'avait rien à démêler avec celle des deux Fortunes auxquelles Servius passait pour avoir élevé des temples, et qui, Tune et Taulre, avaient leur fête en juin. C'étaient les femmes qui honoraient la Fortune virile d'après un rite assez singulier. Elles s'enfermaient dans une salle échauffée par des tuyaux à vapeur *, disposition connue des Romains, et qu'on remarque dans ce qui reste d une chambre de la maison de

la Fortune courageuse, virile. Cette dénomination de temple de la Fortune virikt ainsi appliquée, bien qu'elle ait cours parmi les guides et les voyageurs, renferme une confusion topographique et un con- Ire-sens grammatical. Le temple attribué à Servius sur la rive gauche, dans le marché aux bœufs, n'a jamais été dédié à Fors Fortuna; même en admettant l'interprétation vicieuse de Fortune virile qu'ont adoptée Denys d'Halicamasse et Plutarque, on ne pourrait en faire le nom de ce temple.

1 Ov., Fast.y IV, 146. a Galidà qui locus humet aquft > se peut entendre ainsi. Il se peut aussi que ce lieu, humide par Veau chaudet désigne une localité particulière de Rome, celle où se trouvaient les eaux chaudes appelées Lautolse; car précisément de ce côté (Reck., Eandb.f i, p. 561) était un temple de la Fortune, élevé, disaiton, par Servius TuUius. (PI., Hist. nat-t xxxvi, 46.) Cette Fortune s'appelait Seia, ce qui vient de serere, semer, comme Segetta^ autre nom de la Fortune, de segei^ moisson. Peut-être l'usage singulier de cette oflrande, laite à la déesse par des femmes nues dans une étuve artificielle ou naturelle, se rattachait-il dans l'origine à des vq^ux pour la fécondité adressés à la Fortune mère, déesse antique des Pélasges, devenue la Fortum Seia.

SERYIUS TULLIUS. 105

sainte Cécile. Là elles se dépouillaient de leurs vêtements, et, après avoir brûlé de Tencens en Thonneur de la Fortune virile, lui demandaient de cacher à leurs époux tous leurs défauts corporels. Ovide ajoute malicieusement : « Et la déesse implorée le fait pour quelques grains d'encens, » ayant l'air de croire que les femmes romaines s'arrangeaient pour que cette deuiaiide fût toujours exaucée, et que ce qu'elles ne voulaient pas trahir fût toujours caché.

Ce jour-là les femmes du commun allaient se bai gner dans les bains des hommes, couronnées de myrte. On voit que dans tout ceci il n'est pas question d'un temple de la Fortune virile.

li faut donc renoncer à nommer ainsi un des restes les mieux conservés et les plus purs de l'architecture romaine.

Outre ces deux temples de la Fortune, on en attribuait à Servius un autre, dédié à Matuta, dans le marché aux bœufs, et voisin de celui de la Fortune vierge; nous le savons par le récit des incendies qui les atteignirent ensemble tous les deux*. Les fêtes des deux déesses se célébraient le même jour *, ce qui semble indiquer une commune origine. Matuta était Sabine, et on ne voit pas que son culte, comme celui de la Fortune, eût pénétré en Étrurie; mais il fallait bien faire quelque chose pour les Sabins.

» Tit. rJv., V, 19; xxv, 7.

«Ov., Ftf«/., VI, 570.

Il se peut que Mastarna ait pensé à eux eu établissant les Compitaliaj la fête des carrefours, la fête des Lares; mais cette fois il pouvait obéir aussi à une dé» votion personnelle, car il était né en Étrurie, et les Lares étaient des divinités étrusques* qui avaient passé dans la religion Sabine. Aussi c est d'un Lare du foyer que la tradition sabine faisait naître le roi étrusque. Mais les Lares étaient les dieux de tout le monde. On les considérait, ce qui était touchant, comme les âmes des morts continuant à protéger le foyer. Très-petits dieux, ils étaient à la portée des plus petits. Servius avait permis aux esclaves de participer à ce culte domestique*. Organiser un culte populaire devait faire partie de l'œuvre populaire de Mastarna.

Le sacrifice annuel offert en commun aux Lares par les habitants du même quartier, les jeux qui s'y mêlaient, tendaient à fondre ensemble les rangs et les races, ce qui fut l'esprit de la constitution de Servius.

Dans le même esprit, il institua pour les campagnes une fête analogue, les Paganalia.

Mais c'étaient surtout les Latins qui occupaient Mastarna. Au dedans, il voulait achever Tœuvre commencée par les rois sabins eux-mêmes contre l'aristocratie sabine, poursuivie plus résolument par le premier roi

• Avant de devenir sabins ou étrusques, ils pouvaient bien avoir été pélasges. M. Maury a rapproché lar de /arissa, nom des Torteresses, fréquent chez les Pélasges.

« Den. d'Haï , iv, 14.

étrusque, et que le second de ces rois devait consommer : la fusion des races, la participation aux droits politiques, indépendante de la naissance et mesurés sur la propriété.

C'est ce qu'il fit par son organisation des classes, qui fut une véritable révolution, et dont je parlerai bientôt; mais il y avait aussi les Latins du dehors; les rois sabins et le premier roi étrusque n'avaient connu avec eux d'autres rapports que la guerre et la conquête. Le second conçut le dessein de les rattacher à Rome par un lien religieux et politique, et il bâlit sur l'Aventin le temple de Diane *.

Les Latins avaient déjà eu un centre de cette nature dans TÂphrodisium, aux environs de Lavinium, puis dans le temple de Jupiter Latial, voisin d'Albe. Albe avait été détruite. Mastarna offrit aux Latins de bâtir sur l'Aventin un temple de Diane, qui serait commun à toutes les populations latines'. C'était déclarer Rome latine. Il n'eut pas besoin pour cela, comme le disent Tite Live et Denys d'Halicarnasse, d'aller chercher un exemple dans le temple d'Artémis des cités ioniennes*,

' J'ai dit aillairs où était ce temple et pourquoi je ne le place pas où est l'église de Santa-Prisca, comme le veut Canina {Eêpos, lop.^ 771-3), et encore moins devant Sainte-Sabine, comme fait Nibby (/?. ont., n, 661); mais, d'après le témoignage positif de Martial (Ep., Ti, 64, 1*2-3), plus près du cirque.

• Varr., Del. lat,,^, 43.

• Il y a peut-être quelque chose de vrai dans celte imitation de la confédération ionienne attribuée à Servius Tullius; il avait pu enten-

car il en trouvait dans lôLatium; d'ailleurs, il venait d'Étrurie, où le grand conseil national, composé des représentants de douze villes de la fédération étrusque, se réunissait près du temple de Voltumna.

L'antagonisme de la race latine et de la race sabine avait été maintenu au dehors par les rois sabins, même quand ils s'efforçaient de le faire cesser au dedans; cet antagonisme allait disparaître. En même temps, Rome se plaçait à la tête du Latium. Elle devenait, pour ainsi dire, le chef-lieu politique du pays latin. C'était, comme dit Tite Live*, de la part des villes latines une confession de sa supériorité.

C'était en même temps une preuve de l'importance que les Latins avaient reconquise, et qui alarmait les Sabins. Aussi essayèrent-ils de s'emparer par ruse de la faveur céleste, et de faire tourner à leur profit les signes qui pouvaient annoncer la grandeur des Latins.

Un fait assez singulier, rapporté par plusieurs auteurs, montre bien cette jalousie des deux peuples qui se disputaient l'avenir.

Un Sabin avait un bœuf d'une grandeur monstrueuse. Il l'amène à Rome pour être immolé dans le temple de Diane. Un oracle, venu probablement d'un augure sabin, comme Attus Naevius, avait annoncé que celui

dre parler de l'Ionie par les Phocéens, qui, vors ce temps, visitèrent Rome avanl d'aller fonder Marseille. (Just., xuii, 3.) * Til. Liv.,i, 45.

SEhVlUS TULLIUS. 107

qui immolerait le bœuf donnerait à sa patrie 1 empire *.

Le coup était assez bien préparé; mais le prèlre du temple*, qui devait être un Latin, sut le parer. Comme le bœuf allait être sacrifié, il prescrivit au Sabin de descendre la colline et d'aller faire une ablution dans le Tibre'. Le simple montagnard, ne soupçonnant pas le complot dont on voulait le faire T instrument, descendit sans défiance. Quand il revint, le prêtre latin avait immolé la victime.

Les cornes gigantesques du bœuf furent conservées très-longtemps sous le vestibule du temple de Diane

' Tite Live (i, 45) entend la primauté des Romains qui voulaient conserver et des Sabins qui Youlaient, dit-il, ressaisir Vempire, Il est dans le vrai de la situation. En effet, la question était entre Latins et Sabins. Plutarque (Quœst. rom.y 4) est plus loin de la vérité quand il fait prédire à la patrie du sacrificateur la domination sur toute ritalie. Ge n'est pas de cola qu'il s'agissait alors. Valére Maxime (vu, 3, 1) tombe tout à fait dans Tabsurde en mettant, au lieu de Tltalie, le monde entier, ce à quoi la tradition ne pouvait songer. Les trois auteurs que j'ai cités, et, après eux, Zonaras (vn, 9), parlent d'un Sabin : l'auteur du de Viris Wustribus (vn), dit un Latin, et par là efface de ce récit tout le sens historique qu'il pouvait avoir.

' Plutarque suppose que c'est Servius qui a donné cet ordre à un Cornélius, prêtre de Diane. Un Cornélius eût été mal choisi, car les Comelii étaient Sabins. Mais Plutarque nous avertit que Varron n'avait point parlé d'un Cornélius prêtre, et attribuait Vartiflce au gardien du temple.

' Ces expressions font penser que le temple de Diane dominait le fleuve, comme il dominait le cirque, ce qui détermine sa situation à Tangle nord -ouest de TA vent in.

LMllSTOiRR UOMAINE A ROME.

comme un signe du tiioinphe des Latins, ainsi qu'au moyen âge on plaçait devant les églises d'Italie les tro* phées de quelque victoire sur une ville rivale : devant le dôme de Florence, les chaînes conquises dans une expédition navale; dans la cathédrale de Sienne, le mât du Carroccio, pris aux Florentins à la bataille de Monte-Aperti.

Du reste, le choix de FAventin pour y placer le centre de la confédération latine se conçoit parfaitement. C'était alors le mont latin. Le Cselius Tétait aussi; mais il était en même temps un mont étrusque. Mastarna y avait campé, et les Latins y auraient été moins chez eux. Pour le Palatin, il aurait trop effrayé les Sabins; il leur avait résisté. Le Palatin était hostile; TAventiri ne Tétait point.

Et puis Mastarna ne séparait pas la cause des Latins de celle des plébéiens, comme plus tard C. Gracchus associait la cause des Italiotes à la cause plébéienne, comme aujourd'hui la cause de la démocratie est liée en Italie à la cause de la nationalité italienne. Or TAventin était le berceau de la plebs; il était déjà le mont plébéien et le fut toujours. Sur TAventin furent créés les premiers tribuns; sur TAventin, Taïeul des Gracches éleva le temple de la Liberté ; sur TAventin, le second de ses petits-fils, poursuivi par ses meurtriers, vint se rélugier dans un temple de Diane ^

* Ce temple n'était pas, jo crois, le grand \ewAe de Diane, mais un

SERYIUS T1]LLIUS. 109

On peut s'étonner que Mastarna ait mis la confédération latine sous le patrornge d'une déesse des Sabins, associée par eux à leur dieu national, Janus, au lieu de choisir le grand dieu latin Saturne. Mais il ne fallait pas non plus pousser à bout les Sabins. Mastarna voulait tenter plutôt de les concilier à son projet en accordant l'honneur d'être le sanctuaire commun des Latins à un temple que les Sabins avaient primitivement fondé. D'ailleurs, ce temple était un asile, par là respectable et cher à tous.

■ Les esclaves s'y réfugiaient à l'autel de Diane, qui était leur protectrice*, comme une autre déesse sabellique, Feronia; comme près de l'autel d'Acca-Larentia, Sabine aussi, on sacrifiait aux mânes serviles. J'ai parlé de cette protection des esclaves par les divinités sabines, qui exprimait, en l'exagérant, la faveur que les rois sabins, dans l'intérêt de leur pouvoir, avaient montiré pour la portion la plus humble et par là la moins dangereuse de leurs sujets, tradition qui s'est continuée pour Servius et a peut-être été l'origine de son nom, si ce nom n'a pas aidé la tradition à faire de Servius l'ami des esclaves et même un esclave.

Le roi, qui, par le temple de Diane, fonda l'unité politique de la race sabine, et qui, par sa constitution, créa l'unité politique de Rome, constitua ce qu'on

temple de la Lune, situé plus bas. Orose l'appelle un Dianium, parce que la lune était Jana ou Diana * Fesl.,p. 543.

pourrait appeler l'unité topographique de celle ville, composée dans l'origine de plusieurs villes, en Tentouranl d'une ceinture à peu près continue*. Le premier Tarquin, peut-être Ancus Martius, avaient eu rhonneur d'entreprendre ce grand ouvrage, Mastarna eut la gloire de l'achever.

Celle enceinte était formée de deux parties distinctes : un mur appliqué contre les collines et contournant les sinuosités de leurs pentes, interrompu là où, soit leur escarpement, suffisamment abrupt, soit le voisinage* du Tibre, rendaient ce mur inutile;' ailfeurs un fossé muni en dedans d'un relèvement en terre qu'on appelait un aggcr.

On peut suivre rucilemeiit la direclion du mur <le

* Le mur n'enveloppait pas tout le côté occidental du mont Capitolin. On le voit par le récit de la tentative des Gaulois pour surprendre la citadelle (Tit. Liv., ▼, 47), qui gravissent le rocher sans trouver de murs sur leur chemin. Kibby s'est donc trompé en croyant reconnaître de ce côté les restes des fortifications du Capitolc. {Rom ani.j I, 95.) S'il en eût existé là, les Gaulois les auraient rencontrées avant lui. Gicéron dit positivement (De Rep,f n, 6) que la citadelle était défendue par un escarpement à pic et par le rocher taillé tout alentour. Ainsi au moins le sommet sud-ouest, qui portait la citadelle, n'était fortifié que par la nature.

* Ici les témoignages sont décisifs, et je ne comprends pas qu'on en ait pu méconnaître l'évidence. Tite Live (n, 10} oppose les endroits défendus par des murs à ceux qui ne l'étaient que par le Tibre. Denys d'HaUcarnasse (v, 23) affirme qu'il n'y avait pas de mur dans les parties de la ville voisines du fleuve; et ailleurs (n, 68), que là le fleuve serval^ de muraille, n n'en existait donc point entre le Forum Boarium et le Tibre. On a trouvé au bord du Tibre des bornes qui indi(piaienl la li mile du l'umœrium.

SEUVllS TILLIUS. 111

Servius Tullius par remplacement des portes, qu'il est presque toujours possible de reconnaître*, et par des restes du mur lui-même, dont les plus considérables ont été découverts il y a peu d'années, tous deux sur TAventin et regardant vers le Tibre *.

Ils donnent à la Rome des rois étrusques une circonférence de six à huit milles (entre deux et trois lieues) •• C'est environ la grandeur qu'avaient Athènes* et Véies*.

Servius Tullius compléta le mur dont je viens de parler par son agger, du côté le plus exposé aux incursions des populations sabelliques, là où elles pouvaient arriver sans obstacles sur TEsquilin, le Viminal et le Quirinal, dont les cimes étaient de plein pied avec la campagne; de ce c6té il ajouta au mur un fossé ayant

* Voy. Becker, De Romse veteris maris atque portis.

' L'un dans une vigne des jésuites près de Santa -Prisca; l'autre dans le jardin des dominicains de Sainte-Sabine. Nibby en a indiqué un sous le couvent de Saint e-Balbine, sur le faux Aventin. (Brnn. ant.^ I, 97.) Ces murs de l' Aventin peuvent, ainsi que je l'ai dit, dater d'Ancus Nartius; mais ils firent certainement partie de Tenceinte générale de Servius Tullius, conmie le mur du camp des prétoriens, b&ti sous Tibère, fit partie de l'enceinte d'Aurélien.

' L'étendue de la Home de Servius n'a rien à faire avec l'étendue de treize miUe deux cents pas, donnée par Pline à l'étendue de Rome sous Vespasien (m, 9, 13), et l'on n'est nullement forcé de supposer une altération dans ce chiffre.

^ Den. d'Ual., it, 13. Voy. Leakc, AU., p. 458; Canina, Esp lopogr., p. 91-2.

•Den.d'Ual.,u, 54.

iVl L'HISTOIRE ROMAINE A ROME.

en dedans un relèvement de terre (agger) *. Le fossé était profond de trente pieds, large de cent*.

La muraille placée sur i'agger était là, comme partout, garnie de tours *.

Cet agger de Servius TuUius % l'un des plus anciens travaux qui aient été exécutés à Rome, subsiste encore en assez grande partie. Il est visible en plusieurs endroits. On le suit depuis la porte Esquilin jusqu'à la porte Colline, c'est-à-dire depuis Taie de Gallien jusqu'aux jardins de Salluste ^.

Dans la villa Negroni, il forme un tertre de quelque hauteur, dont la cime est le point le plus élevé de la ville sur la rive gauche du Tibre.

Un bouquet d'arbres le surmonte; on y a placé une statue de Rome. Avec le temps, il était devenu, en cela semblable à nos boulevards^ un lieu de promenade. On peut encore y aller chercher le soleil, comme Horace*,

* Cette disposition vient d'être rendue visible par un morceau de Tagger que les travaux du chemin de ter ont mis à nu.

« Den. d'Haï., IX, 68.

5 Den. d'Haï., ir, 54.

* Pline seul (ni, 9, 15) attinbue Tagger et le fossé à Tarquin le Su.perbe, qui, selon Dcnys d'Halicarnasse (ir, 54), élargit seulement le fossé, éleva la muraille et y ajouta des tours. Strabon (▼, 3, 7) dit que le rempart de Servius défendait TEsquilin et le Viminal, mettant TEsquilin au lieu du Quirinal, dont H ne parle pas; les restes de I'agger sont là pour le démentir.

» Nibby, R an/., i, p. 96.

* Aggerç in Aprico Spaliari. (Uor., Sa/., i, 8, 15.)

qui en parle, faisait sans doute en sortant de chez Mécène, dont les jardins étaient tout proches.

L'agger n aurait besoin d'avoir été l'œuvre d'un roi étrusque pour être de construction étrusque, puisque "une telle construction se remarque môme dans le mur de Romulus. Il n'en est pas moins à noter que de Mastama date un genre de fortification qu'on retrouve en Étrurie K

Ainsi fut terminé par ce roi unificateur le système de défense qui enveloppa les collines sur lesquelles s'étaient élevées des villes distinctes, dans l'unité d'une même enceinte.

On peut dire que, de ce jour, Rome, qui jusque-là avait élé en quelque sorte préparée, exista.

Car c'est ainsi qu'il faut comprendre la formation de Rome. Il faut y voir une agglomération et comme une agglutination progressive de petits établissements séparés.

C'était de la sorte que les choses s'étaient passées de tout temps en Italie, et Denys d'Halicarnasse, qui l'affirme, parle déjà, à propos des Pélasges, de villes petites et rapprochées, comme, dans certaines contrées reculées de l'Italie, on les trouve encore *.

* M. Dennis signale un agger à Véies. On en observe deux à Ardée (Abek. Milit. It., p. 165), où j'ai dit qu'on avait lieu d'admettre que les Étrusques avaient anciennement pénétré.

• Petit-Radel indique sur la rive gauche de l'Alemo quatorze villages dans une étendue d'une lieue en longueur sur une demi-lieiic do large.

Ces murs, réparés plusieurs fois sous la répuûlique et qui arrôlèrent Annibal, étaient, au temps d'Auguste, cachés dans les maisons et les jardins, à peu près comme le sont les restes des vieux remparts de Paris, et, dit Denys d'Halicamasse, difficiles à retrouver. On n'en tenait plus aucun compte, et Rome s'étendait en tout sens au delà, sans qu'on pût dire où la ville finissait *.

L'assertion de Denys d'Halicamasse a été pleinement confirmée par les débris des murs de Servius qui ont clé récemment découverts sur l'Aventin; car on a vu des murailles de maisons antiques venir s'appuyer obliquement au vieux rempart, lequel est entièrement intact là où il n'a pas été détruit à dessein, comme les jésuites l'ont fait longtemps dans leur vigne pour en exploiter les pierres.

Che2 les Dominicains, qui ont apporté le plus grand zèle aux fouilles dirigées par le respectable père Besson, chez les Dominicains on. a constaté qu'une maison romaine était à cheval sur l'anlique rempart des rois.

C'est à Servius qu'il convient surtout d'appliquer ce que Virgile dit de Romulus*.

Septemque una sibi muro circumdedit arces'.

Ce fut sous Servius que Rome entoura définitivement

* Den. d'Haï., it, 15.

Page 1