‹ Les quatre voyages du capitaine Lemuel GulliverChapitre 8 sur 17 · II. ai · texte numérisé non relu

II. ai

4i8 L'HISTOIRE ROMAINE A ROME.

Rome, et celui du champ des Fleurs (campo di Fiori), sur lequel monta au quinzième siècle le philosophe Giordano Bruno, aurait un précédent bien ancien dans ce bûcher politique, qui, au troisième siècle de Rome, aurait brûlé neuf tribuns.

Bientôt les débats sur la loi agraire furent repris avec fureur, le sénat refusant toujours, les tribuns réclamant toujours et défendant aux plébéiens de s'enrôler jusqu'à ce que les patriciens eussent tenu parole; les plébéiens allèrent même jusqu'à abandonner leur général, à rentrer sous la tente et forcer un consul de les ramener dans Rome, fuyant ainsi devant leurs ennemis du dehors pour que leurs ennemis du dedans ne profitassent pas de leur triomphe.

C'est l'étemel honneur du peuple romain que, dans ces extrémités formidables, personne, patriciens ou plébéiens, n'ait eu l'idée de renoncer à une liberté si turbulente, si périlleuse, qui remplissait leurs ennemis d'espérance S pour chercher le repos et le salut dans le despotisme.

Certes les arguments qui ont décidé plus tard les Romains à le faire dans des circonstances moins difficiles, les arguments n'auraient pas manqué. Le danger du prolétariat était grand; mais, je le répète, l'idée de chercher un maître ne vint à personne. Les consuls paraissaient au Forum et sommaient les citoyens de s'inscrire dans la milice; nul ne s'inscri-

* Tit. Liv., n, 44.

COMMENCEMENTS DE LA LIBERTÉ. il9

vait : les patriciens négociaient, promettaient, attendaient.

On venait dire que Fennemi approchait, que les Yéiens avaient passé le Tibre, que les ^ues étaient descendus de leurs montagnes. Les plébéiens refusaient encore de s'inscrire.

Enfin, quand du haut des maisons on voyait l'ennemi dans la plaine à deux lieues de Rome, on n'y pouvait plus tenir, on sortait de la ville et on allait le repousser, puis on revenait au Forum recommencer d'autres combats. Ou bien un général habile savait exciter Tardeur des soldats, l'irriter par des délais sagement calculés ; les soldats se précipitaient sur l'ennemi, jurant de vaincre, et tenaient leur serment*. Mais, si quelqu'un eût proposé, dans l'intérêt de l'ordre qui était troublé, au nom du salut de la patrie exposée sans cesse à de nouveaux périls, au nom de l'existence de Rome, dont les ennemis étaient à ses portes; si quelqu'un eût proposé de renoncer à ces droits sans cesse armés les uns contre les autres, de se reposer et de s'unir dans une commune servitude; des sièges de la curie, des bancs du Comitium, de l'enceinte en bois placée au milieu du Forum, se serait élevée une imprécation unanime; un jugement capital eût frappé immédiatement celui qui aurait conseillé une pareille indignité, et, entre la sentence et l'exécution, il ne se

* lit. Lit., n, 45.

serait écoulé que le temps nécessaire pour aller de la tribune à la roche Tarpéienne, qui n'en était pas loin.

Rome traversa donc ces redoutables épreuves sans abdiquer sa liberté. Malgré ses dissensions, elle ne fut point conquise, et c'est parce qu'elle était demeurée libre qu'elle a conquis le monde.

Les patriciens, qui, on doit le reconnaître, auraient mieux aimé mourir que descendre à l'expédient de la tyrannie d'un seul, faisaient tout pour reprendre l'anden pouvoir qu'ils avaient perdu depuis la retraite sur le mont Sacré et la création du tribunat.

Ils gagnaient quelques-uns des tribuns et les détachaient d'un collègue trop résolu.

Ils parvinrent au moyen de leurs clients à dommer dans les centuries, — au point qu'un jour les plébéiens abandonnèrent les comices, — et à y faire constamment élire des consuls de leur choix*.

Us imaginèrent de tenir les comices à plus d'un mille de Rome, parce que la puissance des tribuns ne s'étendait pas plus loin *.

Mais à Rome les lieux n'étaient point indifférents; la coutume attachait à chacun d'eux une destination

* Selon Niebuhr, ils changèrent même dans les élections le rôle des curies et des centuries, transportant aux premières le droit d'élire et ne laissant aux secondes que le droit de conlirmer. [liist. rom., trad. fr., m, p. 238.)

• Den. d'Haï., vni, 87. Dans la plaine au bord du Tibre, en debore de la porte du Peuple.

pour ainsi dire sacrée, et rinnovation tentée n'eut pas de suite.

C'est pendant cette période obscure et curieuse de rhistoire romaine qu'on voit, de 269 à 275, sept Fabius de suite consuls. La gens Fabia, sabine comme la gens Claudia par son origine, mais plus anciennement domiciliée à Rome, fut alors une véritable dynastie aristocratique, tandis qu on voit un Julius de race latine, un aïeul de César, prendre parti pour les plébéiens *.

Mais ces Fabius avaient un grand cœur. Le rôle d'instrument d*oppression et d'injustice que leur faisait jouer Taristocratie romaine finit par leur répugner.

Kaeso Fabius, celui-là même qui avait prononcé la condamnation de Spurius Cassius, fut le premier à demander la loi agraire, se fit aimer des soldats par ses soins pour les blessés. Dans une bataille, son frère Quintus fut tué; son autre frère Marcus sauta pardessus le corps de Quintus ; lui et Kaeso entraînèrent l'armée.

Les Fabius devinrent populaires à force de gloire. Dès ce moment ils furent odieux aux patriciens

L espèce d'hérédité qui s'était établie pour eux dans le consulat fut abolie.

Toujours suspects aux tribuns, leur situation à Rome n'était plus tenable.

* Den. d'Ilal., viu, 90.

Us résolurent d'en sortir noblement; ils firent aussi leur sécession, mais sans rien demander que la permission d'aller s'établir à quelque distance de Rome et d'y soutenir à leurs frais la guerre contre les Véiens.

Les Fabius étaient Sabins^; undansabin pouvait seul compter quatre mille hommes, et quatre mille hommes vinrent* s'offrir au sénat pour aller guerroyer contre les Véiens.

Dans ces quatre mille hommes, il y avait trois cent six patriciens*; le reste était des clients.

Les Fabius étaient établis sur le Quirinal au moins depuis Tatius; peut-être l'avaient-ils été d'abord sur TAventin, Une tradition les met en rapport avec Rémus.

On peut suivre tous les pas des Fabius dans cette

* Cest ropinion de Niebuhr et d'Ott. MûUer (Eir,, i, p. 201), qui fait remarquer que les gentes sabines, les Glaudii, les Valerii, les Fabii, jouent un grand rôle à Rome après l'expulsion des Tarquins. Les Fabii ont leurs sacra sur le Quirinal, où furent plusieurs temples consacrés à des divinités sabines. Les surnoms usités dans cette gens ont une physionomie sabine très-marquée. L'un d'eux, terminé en a, Sanga, \ient de Sangus ou SancuSt nom d'un dieu sabin. Trois sont terminés en Ot Dorso Labeo et Kgsso, Kseso me parait la forme sabine du mot dont César est la forme latine. La désinence en or se retrouve en effet dans Palatuar, fête locale célébrée sur le mont Palatin; la désinence 0 dans celle de plusieurs prénoms sabins que j'ai cités, et dans celle du nom de l'Anio, de la déesse sabine Nerio.

* Den. d'Haï., ix, 15. Festus dit cinq mille.

* Cum clientium millibus quinque. (Fest., p. 334.) Sex et trecent s Fabii palricii cum familiis suis. [Gell., ffoct, ait,, xvn, 21.) Cum senrii et clientibus suis. (Serv., j£n,, vii, 846 )

brillante aventure qui devait finir si tragiquement pour eux, grâce aux détails dont le récit de Tite Live, tiré probablement des mémoires de la gens Fabia, est rempli.

Les trois cent six patriciens viennent trouver le sénat rassemblé et s'arrêtent à la porte de la curie, là où étaient les sièges des tribuns.

Celui des leurs qui était consul entre et parle au nom de tous.

Les clients attendaient dans le Forum.

Au nom de sa tribu, Kaeso offre de faire la guerre aux Étrusques de Véies. C'est une guerre de notre gens^ dit-il, bellum gentile. En effet, les Fabius avaient été les héros de celte guerre. Le sénat les remercie et ordonne que le lendemain ils se présenteront armés à la porte du consul. Tout ce jour-là il ne fut question que de Toffre magnanime des Fabius.

Le jour suivant, ils s'arment et vont se réunir au lieu indiqué, très -probablement sur leQuirinal, où devait être la demeure de Kâeso, comme des autres Fabius. Le consul sort portant le paludamentum, manteau de guerre, insigne du commandement militaire, et se met à la tête du clan.

Pour aller à Véies, ils ne pouvaient prendre la voie Flaminia (le Corso), qui n'existait pas encore; mais ils eussent pu en suivre la direction à travers le champ de Mars et sortir de Rome par une des portes du Quirinal, la porte Salutaire ou la porte Sanqaalis.

Pourquoi allèrent-ils par un assez long détour chercher la porte Carmentale (aux environs du théâtre de MarceUus)? Ce dut être dans un but religieux. Ils avaient une procession à faire et, comme on dit aujourd'hui, à visiter les sanctuaires j les sanctuaires liés à la religion de leur gens.

Les Fabius, étant Sabins, étaient très-religieux. Selon une version, improbable il est vrai, du récit de leur mort, mais caractéristique en ce qu'elle montre ridée qu'on se faisait de leur piété, ils avaient péri pour être revenus à Rome des bords de la Cremera, afin d'y accomplir un sacrifice. Pendant le siège du Capitole par les Gaulois, un jeune Fabius traversa deux fois l'armée des assiégeants pour aller s'acquitter d'un devoir pieux de sa famille sur le Quirinal et en revenir.

Cette fois, si, pour sortir de la ville, ils firent un assez grand détour, c'est qu'ils voulaient visiter des beux qui leur étaient sacrés et y faire leurs dévotions, comme un bataillon de Romains modernes, dans le temps où les Romains étaient plus dévots qu'ils ne sont aujourd'hui, aurait voulu faire les siennes dans les églises placées sous le patronage de leurs chefs : l'église des Saints-Apôtres, s'ils avaient été les vassaux dés Colonna; Féglise de Sainte-Pudentienne, s'ils avaient été les vassaux des Caetani.

Quelques-uns des Transteverins, qui partaient il y a trois ans pour aller rejoindre les troupes de Victor-

Emmanuel, ont peut-être, avant de partir, été faire une prière à Santa-Maria in Transtevere.

La route que suivirent les Fabius, du Quirinal 5 la porte Carmentale leur permit, en prenant le plus long, il est vrai*, de traverser le Comitium et de se montrer ainsi fièrement, dans Taccomplissement de leur noble dessein, aux patriciens ingrats qui s'étaient détachés d'eux, aux plébéiens du Forum, dont ils étaient devenus les protecteurs, et qui, après les avoir souvent maudits, ce jour-là célébraient avec enthousiasme leur magnanimité. Ils voulaient sans doute passer devant l'antre Lupercal, dont ils étaient les prêtres héréditaires, et aller jusqu'au temple d'Hercule, duquel prétendaient descendre ces Héraclides de Rome, comme les appelle Niebuhr.

La porte Carmentale elle-même, qu'ils avaient choisie, était un lieu consacré par la religion de leur famille.

Car là étaient l'autel et le sanctuaire de la déesse Carmenta, la mère d'Évandre, et ils rap|)orlaient aussi leur origine à ce héros arcadien*. L'antre Lupercal,

* Us voulaient aussi saluer en passant le temple de Jupiter, que Ttte Live (ii, 19) place sur leur chemin avant la citadelle : Prœtereuntibus Capitolium arcemque.

■On disait (Fest., p. 285) que le sénalus-consuUe qui autorisait le départ des Fabius avait été rédigé dans le temple de Janus, situé près de cette porte. Était-ce par déférence pour l'origine sabinc dos Fabius? En tout cas, le temple «le Janus était un lieu de réu-

le temple d'Hercule, le sanctuaire de Carmenta, se rattachaient aux traditions pélasgiques, et j'ai dit que cette antique famille sabine avait peut-être dans les veines du sang pélasge; les Pélasges avaient vécu è Rome à côté des Sabins.

Cette porte leur fut fatale. Elle était formée de deui arcades latérales, de ce qu'on appelait deux jantw, Tun pouvant servir à ceux qui entraient dans la ville, l'autre à ceux qui en sortaient, de manière que dans les deux cas on passait par le janus que Ton avait à sa droite

Quand on avait franchi la porte Carmentale, deux chemins se présentaient : l'un à gauche, allant vers le Tibre à travers le champ de Mars; l'autre à droite, qui rejoignait plus loin le fleuve là où on le traversait en bateau pour se rendre à Véies ^

Ce dernier chemin fut la route des Fabius. Depuis

leur défaite et leur mort, il demeura néfaste, et

même au temps d'Ovide les gens superstitieux (il y en

eut toujours à Rome) évitaient d'y passer. Il en était

de même du janus carmental d&droite, qu'on appelait

porte scélérate^ ce qui voulait dire porte de malheur *•

nion convenable en pareille circonstance. Une gens aabine allait gueiw royer; or Janus était le grand dieu des Sabins et le dieu de la guerre. ^ A Ponte Molle, où il n'y avait pas encore de pont. * C'était Tarcade et la route de droite par laquelle on évitait de passer.

Carmentis ports deztro est via proxima jano. Ire per hanc noli, quisquis es, omen htbet. (Ov., fasL, II, ÎW.)

Ovide ne parle id que de la route voisine du Janus de droite, et non

Les Fabius passèrent le Tibre, puis longèrent sa rive droite, et, remontant son cours, allèrent se poster sur une colline dominant la vallée de la Cremera, aujourd'hui la Yalca, petite rivière qui se jette dans le Tibre.

C'est une eau noire qui coule au fond d'un étroit ravin dont elle ronge les bords*, sous des masses touffues d'une verdure sombre.

Là les Fabius s'établirent dans une position forte, et, à la tête de leurs clients, j'ai presque dit de leurs vassaux, se mirent à guerroyer contre les Yéiens.

Sur un sommet élevé et abrupte comme ceux où alors on plaçait les villes, ils établirent un fort* assez pareil aux châteaux fortifiés qu'on élevait au moyen flge dans une situation semblable, et dont on aperçoit encore les débris çà et là dans la campagne romaine.

de la porte eUennéme. Festus dit (p. 285] : a Quelques-uns se font scrupule de passer par la porle Garmentale. » C'est du Janus de droite qu'il veut seulement parler, ou bien la superstition appliquée à la porte tout entière était seulement celle de quelques âmes timorées, car cette porte, placée entre le marché sux bœufs et le marché aux légrumes, devait être un passage très-fréquenté. On voit, pendant la seconde guerre Pimique, une procession, allant du temple d'Apollon dans le Champ de Mars au temple de Junon sur VAyentin, passer par la porte Garmentale. (Tit. Liv., xxvn, 37.)

* Cremera rapax. (Ov., Fast.f u, 205.) D'autres ont pensé que la Gremera était le cours d'eau appelé Acqua Traversa. (Smith., Dicl of anc. and mod. geogr., i, p. 701.)

* ^polpiov. (Den. d'Haï., n, 45 )

Cet établissement des Fabius près de la Cremera était-il un établissement définitif dans lequel, dégoûtés dé Rome, où leur position politique était devenue difficile, ils voulaient fonder une sorte de colonie militaire, une cité sabine et aristocratique, comme les plébéiens avaient voulu fonder sur le mont Sacré une ville latine et plébéienne?

J'incline à le croire avec Niebuhr. Pour cela, il faudrait qu'ils eussent emmené leurs femmes et leurs enfants. Les auteurs se taisent sur ce point. Cependant, comme on disait qu'un enfant laissé à Rome échappa seul à la destruction de sa race, on peut supposer que les Fabius avaient pris aussi avec eux les autres enfants, et, s'il en était ainsi, probablement leurs femmes ^

Quoi qu'il en soit, les Fabius, établis dans leur fort de la Cremera, firent aux Véiens une guerre acharnée qui dura trois ans. '

Pendant ce temps, une armée romaine, conduite par un consul qui n'était pas de la famille des Fabius,

— pour la première fois depuis sept ans ni Tûn ni l'autre des deux consujs n'appartenait à cette famille,

— vint attaquer les. Étrusques et les battit aux Ro-

La supposition que les Fabius avaient emmené leurs enfants à la Cremera permettrait d'admettre qu'un seul enfant laissé à Rome aurait conservé leur race; seulement, si c'était un enfant, il est difficile de concevoir comment, dix ans après, il était consul. Le Fabius resté à Rome devait être un homme l'ail; peut-être l'avait- ou laissé sur le Quirinal pour célébrer le culte domc^titpie de la gens Faliia

COMMENCEMENTS DE LA LIBERTE. 'rli)

ches-Rouges (Saxa Rubra) ^, nom que devait immortaliser la victoire de Constantin sur Maxence. Mais le succès du consul, qui fut pour les Fabius une diversion utile, ne les sauva pas.

Suivant la tradition la plus accréditée, ils turent attirés par les Véiens dans une embuscade et y périrent tous. Ceux-ci les avaient tentés par l'appûl du butin. Les Fabius virent dans la campagne un grand nombre de bœufs semblables aux troupeaux de Vaccine qu'on y voit encore aujourd'hui. Ces troupeaux n'étaient point gardés; la garnison du fort devait désirer une telle capture, car elle avait au moins quatre ou cinq mille bouches à nourrir; elle voulut enlever le troupeau.

Attirés assez loin de la Cremera dans une embuscade, les Fabius furent surpris, entourés par des forces supérieures et massacrés jusqu'au dernier.

Selon Tite Live, ils succombèrent sur une colline qu'ils étaient parvenus à gagner en se faisant jour à travers Tennemi.

Selon Denys dllalicarnasse, une portion de la petite armée était restée dans le fort pour le garder, ce qui est plus conformée la vraisemblance; l'autre s'était réfugiée sur une colline escarpée, peut-être sur le

* Ainsi. nommés à cause des rochers de tuf volcanique rougefttre que les g-éologues ont signalés (il colore suo rosso linino gialîo rosiccio, BrocclUp p. 202.) Près de l'cmboucliui'e de la Valca est un lieu aiqielé tiroltu Itossa.

sommet à pic du côté de la vallée, où est la ferme appelée la Vaccareeda.

Ceux-ci furent exterminés les derniers après une résistance désespérée racontée par Deilys d'Halicarnasse avec des détails épiques, qui encore cette fois semblent empruntés à un ancien chant ^

« Ils combattirent depuis l'aurore Jusqu'au soir. Les ennemis tués par leurs mains formaient des monceaux de cadavres qui les empêchaient de passer... » On les somme de se rendre, mais ils préfèrent mourir. « Les Volsques leur lançaient de loin des traits et des pierres, n'osant plus les approcher. La multitude des traits ressemblait à une neige épaisse. Les Fabius, leurs épées émoussées à force de frapper, leurs boucliers brisés, combattaient encore, arrachant les glaives des mains de Tennemi, et se précipitant sur lui comme des bêtes sauvages. »

Ce n'est pas Denys d'Halicarnasse qui eût trouvé ces traits-là.

Le consul Menenius n'était guère qu'à une lieue du point où s'accomplit le désastre des Fabius; il fut soupçonné de les avoir laissé écraser. La mort leur rendit leur popularité, et plus tard Menenius, accusé par un tribun, fut condamné pour avoir abandonné à la destruction cette race hautaine, mais vaillante et généreuse, qui avait fini par se laisser toucher des misères

> Den. d'Haï., a, Si.

COMMENCEMENTS DE LA LIBERTfi. 431

plébéiennes, et dont le dévouement superbe avait fait oublier tout le reste.

Après avoir livré les Fabius, Menenius se fit battre par leurs vainqueurs. Il avait placé sottement son camp à mi-côte sur les collines qui dominent le Tibre. Les Véicns venus par l'autre côle de la montagne y prirent position au-dessus de sa tête. Il reconnut sa faute, mais ne fit rien pour la réparer. L'ennemi tondit d'en haut sur un camp si mal placé, le força et mit les Romains en déroute.

La trahison était punie, les Fabius étaient vengés.

Ce fut à Rome un grand effroi : chacun prit les armes. On montait sur les toits pour défendre les rues où Ton croyait que Tennemi allait pénétrer.

Les toits étaient plais, comme la plupart le sont encore aujourd'hui, formant au-dessus des maisons une terrasse qu'on appelle lasirico.

C'est ce qui explique comment il est dit si souvent que la multitude couvrait les toits, au retour de Cicéron, par exemple.

Selon Denys dllalicarnasse, les fenêtres furent illuminées; car dans Tancienne Rome on parle souvent d'illumination, mais jamais d'éclairage public, et dans les quartiers reculés de la Rome actuelle, on n'est pas aujourd'hui beaucoup plus avancé.

Heureusement les Étrusques s'amusèrent à piller, et ils ne parurent que le lendemain sur les hauteurs du Jaiiicule, d'où, dit Denjs d'IIalicarnasse, on voit la

432 L'HISTOIRE ROMAINE k ROME.

ville à découvert. C'est en effet le lieu d'où Ton en saisit le mieux Tensemble. Ceux qui sont allés à Rome n'oublieront jamais le panorama de Rome aperçu du ^ Janicule : de la fontaine Pauline et de San-Pietro in Monlorio.

Il paraît que les Véiens avaient passé le fleuve, et qu'une partie de leurs troupes attaqua Rome du côté du nord et de Test; car les Romains firent une sortie près du temple de l'Espérance* (c'était de bon augure), à un mille de la porte Esquiline (en dehors de la porte Majeure), et une autre près de la porte Colline (vers la porte Pie).

Les Véiens étaient toujours sur le Janicule. S'ils avaient eu de l'artillerie, c'est de là qu'ils auraient assiégé Rome, comme les Français en 1850; mais, sans artillerie, les Étrusques ne pouvaient rien faire contre la ville que le fleuve défendait.

Ils le franchirent cependant, et une nuit vinrent attaquer le consul Servilius dans le Champ de Mars*; mais ils furent repoussés avec un grand carnage, cl se réfugièrent sur le Janicule.

Le consul passa le Tibre et voulut gravir la pente

* Dcn. d'Haï , ix, 24. Ce temple s'appelait le temple de la Vieilie espérance, pour le distinguer de celui de la porte Carmentale, qui élail moins ancien. U se trouvait au point de jonction de plusieurs aqueducs (Front., 5, 20) à huit stades (un mille) de Rome. On peut donc déterminer sa position avec une grande précision.

«Tit. Liv., n, 52.

escarpée du Janicule; mais il fui repoussé à son tour, et il était perdu si json collègue n'était venu le sauver.

Ainsi, à la fin du troisième siècle de Rome, la ville, qui devait étendre si loin ses conquêtes, en était encore à défendre ses faubourgs contre rcuneuii.

CIÎCCÎNNATIIS, LES DÉCEMVIRS.

Agitations dans le Forum. — Mort d'un tribun. — Troubles au sujet de la loi Publilia. — Appius se donne la mort. — Violences des jeunes patriciens; le fils de Ctncinnatus condamné; cause de la pauvreté de Cincinnatus. — Le Capitole occupé par le Sabin Herdonius. — Cincinnatus consul. — On va chercher Cincinnatus dans son champ pour le faire dictateur ; le vrai Cincinnatus. — Les terres sur TAventin données aux plébéiens par la loi Icilia. — Les décemvirs; histoire de Virginie. — Meurtre de Spurius Mœlius ; l'^uimeliura. — Ce qu'était la dictature à Rome, essentiellement temporaire ; diflé-

, rence d'un remède et d*un régime.

La situation de Rome était toujours la môme au dedans et au dehors. Au dedans des luttes furieuses entre les patriciens et les plébéiens, dont le Forum était ordinairement le théâtre. Au dehors des guerres incessantes et qui ne dépassaient guère l'horizon romain.

A peine les Véicns avaient-ils été repoussés du Champ de Mars et du Janicule que les troubles se renouvelèrent au sujet de la loi agraire. Le tribun'

* Abeuntcs mapî«;tratu... arripuil. (Til. M\ , ii, t>i.)

CINCllî^NATUS, LES DECEMVIUS. 455

Genucius met la main sur les deux consuls au moment où ils déposaient leur magistrature et sortaient de la curie. Ceux-ci se tournent alors, en suppliant, tour à tour vers le Forum et vers le Comitium \ et déclarent que c'en est fait du consulat opprimé dans leurs personnes et enchaîné par les tribuns.

Les patriciens transportés de fureur tiennent conseil non dans la curie, non dans le Comitium, mais dans le secret de leurs maisons. Le jour où Genucjus devait voir se présenter devant la tribune les consuls accusés, il ne paraît pas, et bientôt les tribuns viennent annoncer qu'on Fa trouvé mort dans sa demeure. Aussitôt la foule épouvantée fuit le Forum et se disperse. Les tribuns craignent pour leur vie et les patriciens se vantent tout haut d'un crime qu'on leur attribuait et qu'ils n'avaient peut-être pas commis'.

Au milieu de l'effroi général, un plébéien, Publilius Volero, osa résister, il refusa le service militaire en plein Forum. Les consuls envoyèrent un licteur Tarrôter. « J'en appelle aux tribuns, » s'écria-t-il; les tribuns n^osaient paraître ; « qu'il soit dépouillé et battu de verges, dirent les consuls assis dans la tribune. — Eh

* Wid. Circumeunt sordidati non plebem magis quam juniorcs patrum,

» Tite Live, qui appelle cela une Tictoire de mauvais exemple (il, 55}, semble admelLre la vraisemblance de raccusalion. Benys d'Halicarnasse (ix, 38), qui prend toujours parti pour les patriciens, ne fait aucune allusion au crime cl parle seulement dW événement îtiatlendu.

bien, s'écrie PubliliusVolero, puisque les tribuns aiment mieux laisser battre de verges un citoyen romain que de se faire luer dans leur lit, j'en appelle au peuple. L'appel au peuple, qui au temps du vieil Horace était Tappel d'un patricien aux patriciens, est aujourd'hui l'appel d'un plébéien aux plébéiens*. Alors Volero a recours à la force; aidé de ceux qui ont répondu à sa voix, il repousse les licteurs, et se réfugie dans le groupe d'où s'élevaient le plus fort les cris d'indignation. Une foule compacte l'entoure et le protège. « A moi, crie-t-il, citoyens I à moi, mes compagnons de guerre . » On accourt à ce cri et on se prépare au combat. Les licteurs sont maltraités, les faisceaux consulaires brisés, les consuls quittent le Fonim et sont poussés dans la curie. Le sénat gémit, est furieux, mais il n'ose pas lutter conlre la rage des plébéiens*.

La première fois que les centuries s'assemblèrent dans le Champ de Mars, Volero fut nommé tribun. Sans se plaindre des patriciens, sans élever la voix contre les consuls, il demanda seulement que les ti'i])uns et les édiles fussent nommés dans les comices par tribus. Ces comices ne s'étaient encore assemblés que pour juger Coriolan. Ce n'était pas leur droit. Volero voulut leur

* Tite Live (n, 55) dit seulement : Provoco; il ajoute : et fidem pleàii imploro. C'était la plebs qu'invoquait Volero, et ce fut la pleins qui l'entendit. PopuluSt à cette époque, désignait les curies et aussi les centuries, jamais les tribus.

* Adversus lemeritatem plebis certari non placuit {Ibùl.)

donner une autorité légale et enlever aux patriciens l'influence qu'ils exerçaient dans les centuries au moyen de leurs clients ^

Le Sénat nomme consul Appius Claudius, fils du premier Claudius, aussi odieux aux plébéiens que son père, et lui donne pour collègue un homme de la gens Quinctia, Titus Quinctius Cincinnatus.

Les plébéiens de leur côté avaient renommé tribun Volero et nommé avec lui un soldat vaillant, Lsetorius. Celui-ci savait mieux combattre que parler. Il en convint à la tribune et ajouta : a Je mourrai ici ou la loi passera. »

Le lendemain les deux tribuns y parurent; les consuls et les patriciens, escortés de nombreux clients, descendirent dans le Forum pour s'opposer au vote. Volero* prit deux mesures dont la première était certainement illégale : il interdit aux consuls de parler

* Denys d'Halicarnasse (ix, 41) dit que . l'objet de la loi était de mettre les comices par tribus à la place des comices par curies. Je ne puis croire que les tribuns aient jamais été nommés par les seuls patriciens, tandis que les consuls, magistrats palriciens, étaient nommés dans les comices du Champ de Mars. Les tribuns se plaignaient de l'influence que les patriciens exerçaient sur les votes au moyen de leurs clients ; or, l'action des clients sur les curies ne saurait se comprendre, car on ne saurait admettre qu'ils y aient siégé à côté de leurs patrons. Elle se conçoit très-bien dans les centuries, où ils avaient le droit de sulTrage comme les autres citoyens, et où ils pouvaient renforcer le parti aristocratique, auquel naturellement ils étaient dévoués.

«Den. d'Dal., n, 41.

contre la loi et aux patriciens d'assister aux votes des tribus*. De jeunes patriciens veulent y rester. Laetorius ordonne au serviteur des tribuns (viator) d'arrêter les perturbateurs. Le consul Appius dénie aux tribuns, magistrats plébéiens, le droit d'attenter à la liberté d'un patricien. Laetorius envoie son viator saisir le consul, et le consul ordonne à un licteur de saisir les tribuns. Mais une multitude accourue de toutes les parties de la ville dans le Forum défendait Laetorius ; dans la lutte celui-ci fut meurtri au visage. Cincinnatus, homme modéré et qui savait se faire écouter des plébéiens *, obtint d'eux qu'ils rendraient le consul Appius dont ils s'étaient emparés. A peine libre, Appius proteste en vain dans la curie contre une loi plus dure que celle du mont Sacré. Les sénateurs n'osent point s'opposer à la loi qui passe au milieu d'un profond silence.

Sous le consulat suivant les tribuns mirent Appius en jugement. Appius Claudius, que ses soldats avaient

^ C'est une question de savoir si les patriciens étaient admis à rorigine dans les tribus. Niebuhr le nie; son opinion a été combattue. (Beck, Handb, d, R, alt.f n, % p. 182.) Dans tous les cas, ils ne paraissent pas, avant l'époque des décemvirs, avoir fait partie des comités par tribus. S'ils étaient venus dans le Forum avec leurs clients, c'était pour agir sur les tribus et empêcher ainsi la loi Publilia de pas* ler. On les voit faire la même chose à l'occasion de la loi Icilia. (Den. d'Haï., z, 40.) Les expressions de Tite Live (n, 56) indiquent positivement que, selon lui du moins, les patriciens n'avaient pas le droit de voter dans le Forum.

• Den. d'Haï., IX, 44.

GINGINNATUS, LES DÉGEMVIRS. 430

forcé à se retirer devant Tennemi et qui les avait fait décimer, était l'objet de l'exécration des plébéiens. Il le savait, mais tandis que Taristocratie faisait les plus grands efforts pour le sauver, seul il ne tenait nul compte des tribuns et de la plebs. Il dédaigna de faire aucune démarche auprès de ses juges irrités, et quand il comparut devant eux n'adoucit en rien Tâpreté ordinaire de son langage. Stupéfaits de tant d'audace, ils lui accordèrent un délai qu'il demanda. C'était sans doute pour mettre ordre à ses affaires, car avant que le jour du jugement fût venu Use donna la mort^ Les tribuns voulurent empêcher qu'il fût loué publiquement par quelqu'un des siens, suivant l'usage. Mais, ennemis plus généreux, les plébéiens le permirent.

Une guerre contre les Yolsques auxquels Cindnnatus prit la ville importante d'Antium, et les Sabins qui vinrent deux fois jusqu'à la porte Colline, suspendirent les discussions du Forum prêtes à renaître au sujet de la loi agraire. L'ennemi repoussé, elles recommencèrent plus vives que jamais.

Cette fois ce ne fut pas aux patriciens en général, mais aux consuls que les tribuns déclarèrent la guerre.

* Tite Uve (n, 01) dit qu'il mounit de maladie. C'était probablemet ce que rapportaient les mémoires de la famille consultés par Tite Live, car Denys d'Halieamasse (u, 54) nous apprend que les parents d'Âppius faisaient courir ce bruit. Denys énonce le fait du suicide comme certain. Une pareille fin va bien à la vie d'Appius.

L'un d'eux, Terentillus ArsaS proposa une loi deslince à restreindre leur pouvoir et déclama violemment dans le Forum contre leur tyrannie. Les consuls étaient absents . Un Fabius, préfet de la ville vient, à son tour dans le Forum parler contre les tribuns avec emportement. Les consuls reparaissent, et les tribuns, intimidés en présence de la majesté consulaire qu'ils attaquaient de loin, obtiennent de leur collègue qu'il ajournerait la proposition de sa loi.

Pour frapper les yeux des plébéiens, on expose dans le Champ de Mars le butin fait pendant la guerre, et pour les distraire de la loi Terentilla le sénat prétend avoir appris que les iEqueset lesVolsquesse préparent à une expédition contre Rome, et ordonne qu'on vienne s'inscrire pour y prendre part.

Les tribuns disent que le danger qui menace la ville est une invention des patriciens. Les consuls, assis sur leurs sièges * dans le Yulcanal, ordonnent aux plébéiens de se faire inscrire, ceux-ci refusent. On veut arrêter les récalcitrants, mais les tribuns sont accourus avec leur monde, sont montés à la tribune et font remettre en liberté ceux que saisissent les licteurs. Le Forum et le Comitium sont aux prises.

* De race sabine : Terentum, mot sabin ; Arse, mol ombrien. (Fest. p. 18.)

* Tite Live (m, il) ne dit pas où les sièges des consuls étaient placés, mais les tribuns occupant la tribune, ce ne pouvait être que sur

a plate-forme du VulcanaU

CINCINNATUS, LES DÉCEMVIRS. 4il

Les jeunes palriciens quittent le Comitium et se précipitent dans le Forum. Les tribuns veulent les en faire sortir*, ils résistent. A leur tête était le fils de Cincinnatus, Kaeso Quinctius, fier de la poblesse de sa race^, de sa grande taille et de sa force, vaillant à la guerre, éloquent dans le Forum. Celui-ci, se plaçant au milieu des jeunes patriciens qu'il surpassait de la tête, comme si, dit Tite Live, il eût porté dans sa parole et dans son

* Ici remploi des mots populus et patres, pour désigner les patriciens, est bien remarijuable. Initium erat rixse quum discedere populum jussissent tribuni, quod paires se summoveri haud siiicbant. (Tit Liv.y III, 11.)

* La gens Quinctia.ou Quintia était-elle Sabine? Le prénom du flls de GincinnatuSy Kseso, le ferait croire. La terminaison en o semble propre aux noms sabins ou sabelliques. Kseso est, comme je l'ai dit, la forme sabine, Ksesar la forme latine du môme mol. Les Quintii doivent se rattacher aux Quintilii, et ceux-ci étaient Latins, originaires d'Albe et transportés, lors de la deslruclion de cette ville, sur le Cii'lius. Or, c'était un usage dans la gens Quintilia de ne point porter d'ornements en or, même les femmes (PI., Hist. nat.f xxxiii, 0, 5), ce qui semble une manière de se distinguer des Sabins, qui aimaient les anneaux, les colliers, les bracelets. La tradition rattachait les Quintilii à Romulus, comme les Fabii à Rémus. (Ov., Fast.j ii, 377-8; Fest., p. ill.) Originairement Latins, les Quintii, en entrant dans l'aristocratie sabine, avaient-ils adopté des surnoms sabins, Kaeso, Titus, Alta, Scapula? D'autre part, un Quintius, ami d'Horace, s'appelait Hirpinus; les llirpins étaient un peuple sabellique, et Hirpus un mot sabin. Une branche des Quintii avait pour surnom Flamininus; les Plamen étaient d'institution sabine, et probablement leur nom tiré du sabin. Les Quintii ont habité le Gapitole, car plusieurs d'entre eux portèrent le surnom de Capitolmus. Ampelius {UO. Mem., 18) dit que Gincinnatus s'appelait Serranus. Serranus est un surnom de la gens Attilîa,dontlenomest sab.n {AttilUis, i\'AUa)

412 L'HISTOIRE ROMAINB A ROUE.

bras tous les consulats et toutes les dictatures) soutenait à lui seul les tempêtes populaires et la fougue tribunitienne. Plusieurs fois il chassa les tribuns du Forum cl mit les plébéiens en déroute. Ceux qui se trouvaient sur son chemin étaient maltraités et dépouillés. Enfin un tribun perdit patience et intenta contre lui une accusation capitale pour avoir violé la sainteté du tribunat.

Le jour du jugement arrivé, l'insolencq de Kœso n'était point abattue. Les plus grands personnages de Rome lui faisaient escorte, rappelaient ses exploits militaires, cherchaient à excuser ses violences par Fardeur d'une nature généreuse. Plus prudent, Cincinnatus son père ne le louait point, mais demandait grâce pour Terreur de sa grande jeunesse, priant qu on pardonnât à son fils à cause de lui dont on n'avait jamais eu à se plaindre. On lui répondait par des imprécations qui annonçaient ce que serait le jugement. Un témoin terrible parut. Volscius Fictor, ancien tribun, vint dire qu'un jour son frère, encore malade des suites d'une contusion, avait rencontré dans la Subura, le quartier populaire, une troupe de jeunes patriciens qu'on peut avec quelque vraisemblance supposer sortant de ces lieux mal famés qui abondaient dans la Subura; il ajoutait qu'une rixe s'était élevée et que son frère, frappé d'un coup de poing par Kaeso, — les coups de poing jouent un grand rôle dans les luttes politiques de cette époque, — avait été emporté chez lui et y était

CINCINNATUS, LES DËCEMVIRS. 445

mort. En entendant ce récit, dont plus tard les patriciens prétendirent prouver la fausseté, la fureur des plébéiens fut extrême, et il s'en fallut de peu qu'on ne tuât Kaeso sur la place. Le tribun Yirginius ordonne de l'arrêter, les patriciens résistent par la force. On en appelle aux autres tribuns, le sénat délibère, et pendant ce temps Kaeso est gardé à vue, puis obligé de donner pour caution 30,000 livres; on le relâche alors, et il peut quitter le Forum. La nuit venue il sort de Rome.

Son père fut obligé de vendre ses biens pour payer les trente mille livres \ caution de son fils, et voilà comment Cindnnatus, qu'on représente comme le soldat laboureur, et qui, deux fois consul, était un des plus grands patriciens de Rome, fut réduit à aller cultiver au delà du Tibre un pauvre champ où nous le retrouverons.

* Avec une fortune de 30,000 liires, Gincinnatas n'aurait pas voté dans la première classe, mais dans la troisième, œ qui serait invraisemblable. Cette invraisemblance disparaît en admettant atec M. Bôckh que les chifiRres du cens de Servius donnés par les historiens doivent ôtre réduits au cinquième. Alors c'est 20,000 livres qui formaient le minimum du cens de la première classe ; Gincinnatus pouvait donc en faire partie. U faut pour cela que Tite live n'ait pas évalué la richesse de Gincinnatus d'après la valeur postérieurement diminuée du cuivre, comme il le lait pour les sommes qui figurent dans le cens de Servius; ce qui est fort naturel, car par cette évaluation il voulait donner une idée de ce qu'était réellement la richesse des difléreiites classes, et n'avait pas la môme raison de préciser l'avoir de Gincinnatus; il l'a donné tel qu'il l'avait trouvé probable*

On ne savait ce que Kaeso était devenu ; les uns disaient qu'il avait passé le Tibre et fui en Élrurie , les autres qu'il s'était retiré chez les Volsques ou les Sabins, mais tous s'attendaient de sa part à quelque entreprise désespérée.

On disait aussi qu'il était caché dans Rome ; que, d'accord avec les patriciens, il conspirait la mort des tribuns et l'abrogation des lois du mont Sacré.

Une nuit le bruit se répandit que. des exilés et des esclaves, au nombre de quatre à cinq mille, s'étaient emparés durant la nuit du mont Capitolin; à leur tête était un Sabin nommé Herdonius. Uerdonius, venu de la Sabine, avait descendu le Tibre, était entré par la porte CarmentaleS avait gravi le Capitole du côté où il n'était fortifié que par la nature, comme devaient le faire quelques années plus tard les Gaulois, s'était établi avec sa bande dans le temple de Jupiter et dans

ment dans les mémoires de famille des Quintii. Ainsi expliquées, les 30,000 livres de Gincinnatus, en coulrèlanl l'opinion de M. Bôckb, la confirment.

i Denys d'Halicamasse (s, 14) dit qu'à Rome on laissait certaines portes toujours ouvertes par un motif religieux, et il applique, faisant une contusion manifeste, à la porte Carmentale, située au pied du mont Capitolin, du côté du fleuve, ce qui se disait de la porte Pandana, placée sur le mont lui-même et du côté opposé. En effet, la poHe Pandana, autrefois Satumia, est nommée par Varron (Del. Jai., ▼, 42) avec le temple de Saturne, situé à l'est du Capitole. Elle est mise en rapport, par une tradition que rapporte Nonius Marcellus, avec rasile, qui ne peut être séparé du temple et de l'autel de Saturne (voy. t I, p. 85. 381) et qui était aussi de ce côté.

CINCINNATUS, LES DÉCEMYIRS. 445

la citadelle. Ils avaient massacré tous ceux de la garnison qui n'avaient pas voulu se prononcer pour eux. On se précipite dans le Forum en criant : Aux armes I l'ennemi ! Chaque parti se renvoyait le soupçon de complicité dans cette surprise. Les consuls craignaient que le coup ne vînt des plébéiens, et passèrent dans une grande inquiétude le reste de la nuit. Les plébéiens accusaient les patriciens d'avoir appelé cette bande pour servir leurs desseins. Peut-être y avait-il là un commencement de guerre servile *, car Herdonius, du haut du Capitole, faisait appel aux esclaves. On peut penser que Kaeso, dont une rumeur vague annonçait les intentions sinistres, ne fut pas étranger à ce hardi coup de main, qui, dans tous les cas, ne put guère s'exécuter sans trahison. Peut-être le Sabin Appius Herdonius, qui n'était point un aventurier, mais un homme riche et d'illustre origine *, avait-il conçu la pensée de profiter des divisions de la république pour s'emparer de Rome et y rétablir lascendant de

* Multi et varii timorés, inter ceteros eminebat terror servilis. (TU. Liv., m, 16.) Denys d'Halicarnasse (x, 14) n'hésite pas à dire que le projet d'Herdonius était de soulever les esclaves et les pauvres contre les riches. Hais d'autres y ont vu une tentative des patriciens pour accomplir la révolution anti-démocratique dont ils poursuivaient raccompUssement, au moyen d'une troupe de bandits qu'ils désavouèrent quand ils virent que le coup ne pouvait réussir. (Schwegl., R. Gesch., n, p. 589-90.)-

* Denys d'Halicarnasse (x, 14) admet comme possible qu'Hei donius ait visé à la tyrannie.

son peuple, espérant s'appuyer sur les grandes fa* milles sabines de F aristocratie, d'une part, de l'autre sur les plébéiens mécontents, et se servir des deux partis, en les trompant Tun et Tautre à la fois. Aux patriciens il aurait fait dire : Je suis un des vôtres, je suis un Sabin comme vous; je veux mettre sous vos pieds ces plébéiens, descendants méprisés des Latins, que trois denos rois ont gouvernés. Aux plébéiens, aux prolétaires, aux esclaves, il aurait crié, comme le dit Tite Live, du haut du Capitole : J*ai embrassé la cause de tous les malheureux ; je veux briser le joug de toutes les servitudes. Si les plébéiens ne répondirent point à rappel d'Herdonius, si un consul du nom sabin de Yalërius l'assiégea avec vigueur jusque dans le temple de Jupiter, c'est vraisemblablement que son double jeu fut découvert et que les deux factions qu'il avait feint de favoriser Fabandonnérent également. Les tribuns ne voyant là qu'un expédient des patridens, et dans la troupe d'Herdonius que leurs clients et leurs hôtes, qui, si la loi Térentilla passait, ne tsgrderaient pas à se retirer, défendirent qu'on prît les armes ; ils furent d'abord obéis.

Le sénat s'était rassemblé ; le consul Yalërius sort de la curie, s'élance dans Forum. Eh quoi I s'écrie-t-il en montrant le Capitole, quand l'ennemi est sur votre tête, vous déposez les armes et vous songez à voter des lois 7 Puis il demande qu'on délivre la colline sacrée et les dieux eux-mêmes assiégés dans leur temple. 11

CINCTNNATIIS, LES DÉCEMVIRS. 447

invoque Romulus qui autrefois avait repris cette citadelle sur les Sabins. Herdonius eût pu avec plus de raison invoquer le souvenir de Tatius, qui était resté en possession du Capitole et avait fait sa demeure de la citadelle qu'un autre Sabin venait de reprendre.

Les patriciens descendent dans le Forum et supplient les plébéiens d'écouter Valerius. Tout à coup on voit un corps d'armée qui vient du côté des montagnes. Ce sont les iËques, ce sont les Volsques. Alors les plébéiens consentent à attaquer Tennemi intérieur. Valerius promet qu'après la victoire, si les citoyens ne sont pas éclairés sur la perfidie des tribuns, les patriciens ne gêneront point les plébéiens dans leurs comices.

Les plébéiens suivent Valerius, qui les range en bataille sur la pente du Capitole, dont il est obligé de faire le siège. Ceux qu'on avait pris pour des ennemis étaient des auxiliaires envoyés de Tusculum par Mamilius, filsou petit-fils du gendre deTarquin, qui, sous le titre, usité dans les villes latines, de dictateur, y exerçait le pouvoir souverain dont les Tarquins avaient été dépouillés à Rome. Tandis que les tribuns protestaient dans le Forum, les Romains et leurs alliés gra- . vissaient le Clivus Capitolinus, la montée triomphale que Tœil suit encore aujourd'hui. 11 parait que lesen- \ahisseui*s s'étaient retranchés dans le temple de Jupiter; car c'est en se précipitant dans son vestibule*

* Jam in veslibulum perruperant templi. (Til. Liv., m, 18.) Ceci est

que le consul Valerius fut tué. On égorgea beaucoup dans le temple, qu il fallut purifier ensuite. Herdonius périt; les hommes libres faits prisonniers furent décapités, les esclaves crucifiés.

Cincinnatus fut nommé consul, mais il ne montra plus la môme modération. Le malheur de son fils l'avait aigri; la conduite des tribuns Tavait révolté. c< Pourquoi, s'écriait-il, avant de gravir le Capitole, ne les a-t-on pas exterminés dans le Forum ?» Et comme les tribuns répondaient à ses foudroyantes invectives, qu'ils empêcheraient les plébéiensde s'enrôler. « Il n'est pas besoin d'enrôlements, s'écria- t-il. Ceux qui ont été appelés à reprendre le Capitole ont prêté le serment militaire f et à tous nous ordonnons de se trouver en armes au bord du lac Régille. y>

On avait lieu de craindre que le dessein du nouveau consul fût de tenir les comices hors de la portée du pouvoir des tribuns qui ne s'étendait qu'à un mille de Rome, et d'abroger toutes les lois qu'ils avaient obnues.

Le sénat siégeait au Capitole, comme pour reprendre possession de ce lieu sacré. Les tribuns viennent suivis d une grande foule de plébéiens. Le sénat prend des mesures de conciliation auxquelles ne défèrent ni

une nouvelle preuve que le temple de Jupiter était à Araceli. Dans ce cas, le Clivus Capitolinus pouvait conduire au bas des degrés, sur la plate-forme du Capitole; mais si le temple eût été sm' l'autre sommet, on aurait eu encore à le gravir, ce dont Tite Live ne parle pns.

GIMGINNATUS, LES DËGEMYIRS. 4i9

plébéiens ni patriciens ; enfin Cincinnatus adresse une forte objurgation au sénat, qu'il accuse de ne pas respecter plus que la plebs les engagements pris des deux parts, Tun de ne pas renommer les mêmes tribuns, l'autre de ne pas conserver Tautorité aux mêmes consuls. Pour lui il voulait observer la convention faite ; il déposa honorablement le consulat.

Mais le plus bel incident de sa vie approchait, celui qui a valu à son nom sa popularité dans l'histoire, mais qu'on présente en général sous un faux jour comme si c'était par un goût philosophique pour la simplicité que Cincinnatus cultivait un petit champ, ou comme si un homme de la grande famille des Quinctii * eût pu avoir naturellement un si mince héritage. Je ne trouve pas que Tincidenl perde à être amené par Tensemble de faits auxquels il se rattache, et que Cincinnatus soit moins intéressant parce que sa pauvreté accidentelle tenait à ce qu'il avait vendu tous ses biens pour pouvoir fournir la caution de son fds.

Les iEques étaient sur le mont Algide , cette forteresse naturelle où ils venaient s'établir toutes les fois qu'ils sortaient de leurs montagnes, ce qui arrivait très-souvent. Le mont Algide, à Test de Tuscnlum, domine une plaine qui est le fond du grand cratère des monts Albains, au sein duquel se sont formés les petits cratères du lac d'Albano et du lac de Némi. A l'exlré-

* Ejusdem fast»?ii civibus, dit lite Mve (m, 35), qui vient dénommer deux Quînctii et un Claudius.

460 L'HISTOIRB ROMAIIIB A ROME.

mité de eette plaine s^ouvrent deux gorges par où Ton croit Toir déboucher les JEques et les Yolsques, et qui sont comme deux portes toujours ouvertes à leur invasion. Ce lieu mémorable, arène disposée pour les combats ^, en a vu beaucoup durant les premiers siècles de la république.

Quand on visite cette plaine, on se croit transporté dans un pâturage élevé de la Suisse. Rien n*est plus tranquille que ce lieu témoin de tant de batailles, dont le nom rappelle, par un piquant contraste de souvenirs, les frais et noirs ombrages célébrés par Horace, et dont les eaux limpides amenées sous terre à Frascati y vont former la cascade de la belle et gracieuse villa Aldobrandini.

Les .£que8 avaient ravagé les environs de Labicum {monte Compatri) dans le territoire Tusculan; puis, chargés de butin, ils s'étaient réfugiés sur TAIgide. Alors il se passa sur ce mont mémorable une scène qui peint la fierté du peuple 9Bque. Des envoyés romains étaient venus se plaindre de ce que les iEques avaient rompu un traité. Le chef de la nation était assis près d'un grand chêne. « Parlez à ce chêne, leur dit-il, je suis occupé. » Alors les envoyés se tournèrent vers le chêne, le prirent à témoin du droit violé et se retirèrent en appelant sur led parjures la vengeance des dieux *.

* Planitiem non parvis modo expeditionibos, 8ed vel ad explkandas, Qtrinque acies salis patenlem. (Tit Liv., u, 27.) « Til. Liv., m, 25.

CINCINNATUS, L£S DÊGEMYIRS. 451

Pendant ce temps les Sabins fondirent sur Rome d'un autre côté, en ravageant la campagne romaine. L'un des deux consuls les repoussa et ravagea leurs terres à son tour ; car à cette époque la guerre entre les Romains et leurs voisins était une alternative de dépopulations. L'autre consul fut moins heureux contre les jEques. Ces sauvages habitants de la région montagneuse qui s'étend derrière Tivoli jusqu'aux âpres sommets au pied desquels est Subiaco, vivaient cantonnés dans des repaires qui n'avaient pas encore de murailles au temps d'Auguste *.

Le consul Minucius fut assiégé dans son camp par les montagnards qu'il allait combattre. Dans cette extrémité on songea à nommer un dictateur, cette ressource des grands périls; ce dictateur fut Cincinnatus.

Ici je laisse parler Tite Live, dont le récit naïf et détaillé semble emprunté aux Mémoires de la famille Quinctia.

« L. Quinctius Cincinnatus, à cette heure l'espoir du peuple Romain, vivait au-delà du Tibre, à Topposite du lieu où sont maintenant les Navalia ', cultivant quatre arpents de terre qu'on appelle encore aujourd'hui les prés de Quinctius. Là, les envoyés du sénat le trouvèrent soit creusant un fossé et appuyé sur sa bêche,

* Mommsen (R. Gesch,), cité par Scimegler (n, p. 698).

* Tit. Liv„ m, 26. Navalia, lieu où l'on garde les vaisseaux à sec, où on les construit. (Serv., jEn., xi, 326.)

soit labourant, mais certainement occupé à quelque travail champêtre. Le salut ayant été donné et rendu dans la forme accoutumée :« Bien vous fasse et à la république, » « il fut requis de mettre sa toge pour recevoir une communication du sénat; lui, s'étonnant et demandant si tout n'allait pas le mieux du monde, ordonna à sa femme Racilia d'aller dans sa cabane lui quérir sa toge. Ayant essuyé la poussière el la sueur dont il était couvert, il s'avance habillé (velatus) vers les envoyés, qui le saluent dictateur et le félicitent. »

Quand on est à Rome, on n'est pas fâché de faire exactement le chemin que firent les envoyés du sénat, et d'aller trouver Cincinnatus dans son champ ; pour cela il faut passer le Tibre devant le mausolée d'Auguste à Ripetta.

La barcbetta vous déposera de l'autre côté, et marchant devant vous entre des haies, vous trouverez bientôt à votre gauche des prés, qui sont les prata Quinctia, les prés de Cincinnatus; il ne saurait exister un doute à ce sujet *.

• Pline (xviii, 3, 4) nous apprend que les arpents labourés par Cincinnatus étaient dans le cbamp Vatican. Les Navalia étaient donc en iace, sur la rive gauche. On les a confondus, à tort avec YEmporium, port pour le débarquement des marchand ises, qui était là où il était encore, à l'autre extrémité de Rome, au pied de TAveniin, et par suite on a transporté de ce côté le champ de Gincinnutus. Le témoignage positif de Pline, qui les place dans le champ Vatican, aumit dû prévenir cette grosse erreur, que M. Becker a péremptoirement réfutée. Baiifiù., d R. Alt., i, p. 159; H. Top., p. 15; de R. vet. mur. atque port.r p. 96; Warn., p. 20.j

CINCINNATUS, LES DÈCEMVIRS. 453

On peut donc en toute sécurité de conscience se dire : c est ici que Cincinnatus fut surpris au milieu^de ses occupations champêtres par les envoyés du sénat,

qui venaient lui offrir les insignes presque royales de la dictature, et se fit apporter sa toge par sa femme Racilia.

Ce que Perse* a résumé dans ce vers énergique :

Quum trépida aute boves dictaturam induit uxor.

Quelle admirable simplicité dans cette scène I Quelle grandeur I Ce bonhomme qui bêche son champ et ne sait pas un mot de ce qui se passe de l'autre côté du Tibre, ce père privé de son fils et vivant misérablement après qu'on Ta dépouillé de tous ses biens, c'est un grand citoyen, un grand patricien. On le prend bêchant ses quatre arpents. On le fait dictateur dans un moment difficile. Il ne s'étonne point, il ne fait aucune réflexion, il essuie la sueur de son front, secoue la poussière de son habit et va tranquillement sauver son pays.

Toute sa conduite est pleine d'énergie. Arrivé dans le Forum avant le jour, il nomme son maître de cavalerie, siège sur la tribune avec lui, fait fermer toutes les boutiques et interdit toute activité dans la ville. C'était ce qu'on appelait proclamer le Justithim^ la suspension du droit*, ce qui n'avait lieu que dans

< Sat. I

« Gell., Noce, au., xx, 1,

les grandes circonstances ; puis Cincinnatus ordonne à tous ceux qui peuvent porter les armes d'être réunis dans le Champ de Mars avant le coucher de soleil avec des aliments cuits pour cinq jours et douze pieux pour les palissades; aux vieillards de faire cuire les aliments des soldats. On part; il hâte la marche, arrive au milieu de la nuit au mont AlgideS et Ton commence le combat avant qu'elle soit terminée. Les ennemis, qui avaient élevé une circonvallation autour du camp de Minucius, voient au point du jour

* Schwegler {Bôm. Gesdi., n. p. 725], qui, après Niebuhr (m, p. 354), traite de fable l'histoire de Ginctimatus, si ^yraisemblable ei tellement circonstanciée, décjare cette marche impossible. l\ se trompe. Tous ceux qui, comme Denys d'Halicamasse, ont Téca à Rome, diront qu'on peut en cinq heures aller au mont Algide, qui n'est qu'à six lieues. U chicane aussi Tite Live sur quelques détails qui, seraient-ils. de l'invention des Quinctii, n'en rendraient pas plus faux pour cela l'ensemble du récit. Rien n'est moins équitable que de nier un fait historique, parce que la tradition « pu 7 joindre quelques embellissements. Quant à M. Lewis (On the cred., n, 176), afin de pouvoir rejeter l'histoire de Cincinnatus tiré de son champ pour être fait dictateur, il suppose qu'elle a été imaginée dans l'intention de rendre compte du nom des praia Quinctia, Cet auteur, si recommandabie d'ailleurs, et Schwegler, dans son histoire, du ireste très-bien étudiée, abusent de ce genre d'explication, qui consiste à supposer qu'un fait a été imaginé pour expliquer l'origine d'un nom, supposition souvent gratuite et à laquelle, en bonne logique, on ne doit recourir que lorsque le fait est impossible ou démontré faux. En iuivant cette méthode, on en viendrait à dire que les victoires de l'empire ont été imaginées pour expliquer Texistence de la colonne de la place Vendôme. Le scepticisme exagéré en histoire conduit à fabriquer des invraisemblances plus grandes que celles qu'on prétend signaler.

G1NGINNATUS, LES DËGBMVIRS. 455

que Cincinnatus en a fait élever une autour d'eux. Us demandent la vie. « Je n'ai pas besoin de votre sang,» répond Cincinnatus, et ils partent sans armes après

avoir passé sous le joug.

Cincinnatus rentre triomphant à Rome, où Tallégresse est universelle. Il eût déposé le jour même la dictature s'il n eût tenu à faire convaincre de fausseté l'accusation du tribun Volscius contre son fils. Au bout de seize jours il abdique le pouvoir qu'il aurait pu garder six mois, passe le Tibi^e et retourne à son champ.

Nous approchons du temps des décemvirs. Icilius, le fiancé de Virginie, qui doit figurer dans le renversement de leur pouvoir, apparaît. Tribun éloquent et hardi, il proposa la loi d'après laquelle les terres publiques de l'Aventin devaient être assignées aux plébiens*; et comme un licteur avait repoussé le viator envoyé par Icilius auprès des consuls pour les sommer d'assembler le sénat, Icilius et ses collègues furent au moment de précipiter le licteur de la roche Tarpéienne. Le sénat n'opposa qu'une faible résistance à un tribun si résolu et à une loi si juste ; car il ne s'agissait que d'une dérogation partielle à l'usurpation générale des terres publiques par les patriciens.

L'Aventin, siège des populations latines transplantées à Rome par Ancus, mont Latin, et par conséquent

« Den d'Haï., x, 5i

plébéien dés celte époque, était la part du terrain de rÉtat que les plébéiens devaient réclamer la première. Us s*y transportèrent en foule ; on tira les parts au sort et on se mit à bâtir avec activité. Chaque maison fut habitée par plusieurs familles^ chacune ayant la propriété héréditaire d'un étage ^ Cet usage existe encore à Rome.

• L'Aventin dut devenir, à la suite de la loi Icilia *, un des quartiers populeux de Borne. Aujourd'hui c'est un des plus déserts.

Une grande bataille fût livrée encore dans le Forum. Les tribuns avaient de nouveau mis eu avant la loi

* Den. d'Haï., x, 32.

■ Schwegler (ii, p. 598) conclut de cette occupation légale de l'Ayentin par les plébéiens, qu'il n'avait pu être antérieurement habité ; cela prouve seulement qu'il ne l'était pas tout entier. Nous avons vu que cette grande colline, qui se compose réellement de deux collines distinctes, était en partie rocaiUeuse et boisée. Les portions non défrichées étaient sans doute restées au domaine public, et c'est eUes qu'on assignait. Peu faciles à cultiver, elles étaient trèspropres à recevoir des maisons. D'ailleurs Denys d'Halicamasse dit positivement qu'il fut décidé qu'on indemniserait les propriétaires de bonne foi ; que ceux qui s'étaient emparés par fraude ou violence du terrain et y avaient bâti seraient expulsés après qu'on lerur aurait rendu le prix de construction, et que le reste serait distribué gratuitement au peuple. Sans tenir compte de ce témoignage, Schwegler, cette fois, plus sceptique encore que Niebuhr, raye d'un trait de plume toute l'histoire antérieure de l'Âventin et la meilleure partie des origines de la plebs. Quelle vraisemblance d'ailleurs que les rois eussent entouré d'une épaisse muraille comme celle dont il existe des débris le mont Aventin s'il avait été inhabité?

GINGINNATUS, LES DÉCEMVIRS. 457

agraire de Sp. Cassius. Les consuls résolurent d'empêcher par la force que cette loi fût volée *. Par leur ordre, les jeunes patriciens se ruèrent sur les plébéiens au moment où ils allaient enirer dans les Septa, les empêchèrent d'y pénétrer, saisirent les urnes, maltraitèrent les ofliciers publics qui présidaient au suffrage • et le rendirent impossible.

Personne ne voulait plus de cet état de choses où la violence était Parme des deux partis. On était fatigué deces luttes sans cesse renaissantes entredeuxpouvoirs qui s'eniravaient et se paralysaient l'un Pautre. De plus, la famine et des maladies contagieuses étaient venues Tondre sur la ville. Ce n'était que funérailles et deuil dans toutes les maisons. L'aspect de Rome était lugubre. Ce fut alors qu'on créa les décemvirs. Ce nom rappelle surtout les violences qui amenèrent leur chute, le crime d'Appius et la mort de Virginie ; mais le décemvirat (ùt d'abord institué dans jine pensée de conciliation et d'équité. Une guerre implacable, mettait sans cesse aux prises les tribuns et les consuls. On prit le parti de supprimer consuls et tribuns, et de remplacer Paulorité des uns et des autres par cellr de dix citoyens chargés à la ibis de gouverner la république et de lui donner une législation écrite qui lui manquait.

* Den. d'Haï., ï, 40.

' C'csi Uenys (i'Ualicarnasse qui nous rapprend, et il n'est pas suspect de ptvriialité contre les patriciens.

458 L'HISTOIRE ROMAINB A ROME.

Trois patriciens furent chargés d'aller à Athènes pour en rapporter les lois de Sk^et d'autres légisb teurs célèbres. De là, disait-on, étaient proTenaes les Douze Tables, corps de loi que publierait le» décemvirs, et donl nous ne possédons qu'un petit nombre de fragments.

U est difficile de rejeter absolument le fait de cette mission en Grèce, et difficile aussi de ladmettre. Les lois des Douze Tables, à en juger par ce qui en reste, ne furent point, ce qui était impossible, empruntées dans leur ensemble à un droit étranger ^; œ qui y domine c'est l'ancien droit romain, ou plutôt sabin ; car ce qu'on a appelé le droit romain n'a pu naître sur le Palatin dans un refuge de bandits. Plusieurs dispositions des Douze Tables se retrouvent dans des lois attribuées au sabin Numa *. La dureté sabine ' est partout dans la législation des dëcemvirs, dont plusieurs ont deç noms sabins, dont le sabin Appius était Tâme, et parmi lesquels un seul est certainement Latin, Julius, dté pour son équité; l'interdiction du mariage entre patriciens et plébéiens, signe de la distinction des races, y était maintenue ; la dureté envers les débiteurs te-

' Denys d'Halicarnasse dit qu'elles contenaient des lois étrangères et ëes lois nationales (x, 55-7).

* SchwegL, R. 6010^., id, p. 17.

> Cependant Q faut reconnaître que le droit de couper le corps du débiteur en morceaux n'exprime que la division de la propriété. Le mot êectio est un terme juridique employé en ce sens. (Sdiwegl., m, p. 38.)

GINGINNATUS, LES DÈGEMVIUS. 4ô0

nait, comme on Ta remarqué, à wie application cruelle du culte de la bonne Foi S et ce culte était sabin. De Torigine, au moins en partie Sabine, du droit des Douze Tables était née la tradition qui en faisait dériver une portion des Falisques ••

D'autre part, on a signalé dans les lois des décemvirs des ressemblances frappantes avec la législation de Selon* et d'autres législations grecques*.

Même Texposition de ces Tables dans le Forum rappelle que les Tables en bois de Solon furent exposées dans TAgora d'Athènes *.

Il faut reconnaître que la loi des Douze Tables avait contre la satire en prose et en vers* des sévérités que ne connut jamais le pays d'Aristophane, et, il faut le rfire, qu'a rarement connues, dans les temps modernes, le pays de Pasquin.

Des ressemblances de détail peuvent seulement prouver que le droit des Douze Tables a fait quel-

* Schwegl., iiî, p. 59, •Sen-, >£»., tu, 605.

» Heinecc, Ani. Hùm., iv, 1, § 3, g 12. Gaius a cité deux de ces ressemblances. Digest., iLvii,22, 4; x, 1, 13. Gicéron [De Ugg., », 25, 26) en a cilé une troisième. Cela montre seulement que le droit des Douze Tables a subi l'influence du droit grec. Denys d'Halicarnasse, toujours prêt à exagérer les rapports de Rome et de la Grèce, a reconnu lui-même la diflérence des deux législations (xi, 44}«

* ileinecc, ArU. Hom,, m. 30, § 5.

«l'iiit.. mm, 25.

* Cic , de /ierp., nr, 10 , Gell , HûCi^ otL. vt, W,

ques emprunts partiels au droit grec. Il n'en était pas moins national dans son fond et dans son ensemble. Mais tout ne pouvait être faux dans la croyance si généralement établie de son origine hellénique.

Il était d ailleurs resté dans le Foram un monument de ce rapport de Rome avec la Grèce, la statue d'Hermodore* qui avait interprété aux envoyés romains les lois qu'ils allaient chercher.

Je pense que les envoyés n'allèrent pas jusqu'à Athènes et se contentèrent de visiter les cités grecques de l'Italie méridionale, d'où était venue déjà une constitution, celle de Servius. Ce qui m'a conduit à cette opinion mise en avant par d'autres historiens, c'est qu'Hermodore obligé de fuir son pays, s'était, dit Pline, réfugié en Italie '.

La loi promulguée par les décemvirs était une loi civile et une loi politique : comme loi civile elle fut un progrès; comme loi politique, elle contenait des garanties essentielles, le droit de provocation au peuple,

« PI.. Hist. nat, xxxiy, ii, 2.

• Denys d'ilalicarnasse (x, 54) dit que les lois rapportées par les décemvirs venaient d'Athènes et des viUet grecques d'Italie, On a signalé dee coïncidences remarquables entre certaines dispositions de la loi des Douze Tables et ce qu'on sait des lois données à la ville de Locres par Zaleucus. (Polyb., xu, i6.) Quant à celles qui se retrouvent dans la législation de Selon, on peut en rendre compte sans faire visiter Athènes par les envoyés romains. Cette législation» connue dans lltalie grecque dès le temps de Servius Tullius, devait, à plus Torte raison, y être connue au temps des décemvirs.

CINCINNATUS, LES DECEMVIRS. 461

celui de n'être jugé pour crime capital que par les centuries.

Mais ces garanties n'étaient qjue promises pour le temps où le décemvirat aurait cessé d'exister; en attendant, les décemvirs étaient investis d'un pouvoir sans limite et s'elTorçaient de perpétuer ce pouvoir. Ain^i la Convention, tyrannie aussi sans limites de quelques hommes, les décemvirs du salut public, se personnifiant dans un Appius démocrate, Robespierre, proclamait une constitution dont elle ajourna toujours l'exécution.

La loi des Douze Tables, disent les anciens, avait pour but d'établir l'égalité du droit ' entre les deux ordres, elle fit quelque chose pour cette égalité, qui cependant était loin d'exister après les décemvirs car il fallut aux plébéiens plus d'un siècle pour la conquérir.

Le décemvirat fut une trêve à la guerre des deux ordres; les patriciens raccoptèrent pour être débarrassés des tribuns, les plébéiens pour être délivrés des consuls. Cette abdication de la liberté au profit de la haine, comme toutes les abdications de ce genre, commença par une espérance et finit par une déception.

Cependant de ce mal passager résulta un bien durable. Des deux parts on s'accoutuma à vivre avec

« TU. Uv., iu,31, 54.

i62 L'HISTOIRE ROMAINE Â ROME.

son ennemi, on ne songea plus à le tuer au prix d'un suicide.

Enfin ce n'est qu'après le décemvirat qu on voit les patriciens voter dans les tribus. Si, comme il est probable, ils n'y eurent place qu'à partir de cette époque, si au décemvirat se rattache la modification démocratique des centuries par les tribus S il en résulte que les décemvirs travaillèrent à l'œuvre de fusion entre les ordres commencée par Servius Tullius. Les premiers décemvirs gouvernèrent avec équité; mis en possession de tous les pouvoirs, ils n'en abusèrc nt point.

oujours la tyrannie a d'heureuses prémices.

Ds se hâtèrent, avant que l'année pour laquelle ces pouvoirs leur avaient été donnés fût expirée, de publier leurs lois; elles furent gravées sur dix tables ou dix slèles de bronze, deux autres furent ajoutées, ensuite toutes furent exposées sur le VulcanaP, près du Comitium* et de la curie.

* Niebiihr, lUst. Rom., ly, p. 8-9; Peler., £p., p. 4i.

* On avait placé près de la tribune, dans le Forum et non dans lo Comitiumf une colonne de bronze sur laquelle était gravée la loi Icilia touchant la distribution des terres de l'Aventin, loi faite pour les pté- Miens. Denys d'Halicamasse (z, 57) dit que les décemvirs exposèrent les Tables, h àyopà ràv intfavi^rdrov ixUlAfUvot rânov. Ceci montre que ce fut sur le Yulcanal, au-dessus du Comitium, car il se sert ailleurs d'une expression très -semblable pour désigner cet endroit. Le mot agora est pris ici par Denys dans son sens le plus général, qui embrassait le Forum proprement dit et le Comitium.

' Quand on dit que les Tables furent exposées pour que les citoyens

CINCINNATUS, LES DEGBMYIRS. 403

AU bout d'un an il s'agissait de renommer des décemvirs. Ici commencent à se dessiner le caractère et à se dévoiler les plans ambitieux d'Appius. Cet homme

qui dans le premier décemvirat avait tout fait pour gagner la faveur populaire redoubla d'obséquiosité envers les plébéiens, flattant leur passion contre Faristocratie et recommandant les candidats les moins illustres, mendiant le crédit des tribuns qui lui vendaient la popularité. Il obtient ainsi de présider les comices, se propose lui-même et se fait nommer, puis avec lui des hommes peu éminents parmi lesquels il a soin de placer trois plébéiens; il ne voulait pas d'égaux, il lui fallait des créatures.

Les plébéiens qu'il avait trompés, furent bien surpris quand ils virent paraître dans le Forum les décemvirs précédés de cent vingt licteurs portant la hache, qui depuis Valerius Publiola ne paraissait dans les faisceaux que pendant les expéditions militaires, La terreur dont le Forum fut frappé gagna le Comitium. Plébéiens et patriciens comprirent qu'ils s'étaient donné un maître.

Appius avait eu besoin des premiers pour arriver. Mais un Claudius, un Sabin, ne pouvait aimer la plebs

pussent proposer aux décemvirs des amendements, il ne t'auC pas oubliei qu'elles le furent sur le Vulcanal, attenant au Comitium. Des amendements à un corps de législation ne pouvaient venir que tle« patriciens ; seuls ils connaissaient les lois

romaine; il épargna les patriciens^ les plébéiens furent soumis à une oppression capricieuse et cruelle.

Les plébéiens alors commencèrent à regarder du côté de leui'S anciens ennemis. Mais les chefs de Taristocratie, s'ils détestaient Appius, détestaient aussi ses victimes. Sans approuver ce qui se faisait, ils étaient bien aises de voir les plébéiens punis et trouvaient que leur châtiment était mérité, odieux sentiment des partis qui survit parfois à une commune oppression et divise ceux qu'elle devrait unir.

Le masque était jeté, les tribuns dont Appius s'était servi furent mis de côté. Ces jeunes patriciens qui maltraitaient si fièrement les tribuns dans le Forum y parurent comme les satellites du tyran. Appius :k hélait celte noble jeunesse en lui livrant les biens des condamnés.

Il était clair que les décemvirs avaient résolu de garder le pouvoir et voulaient faire une institution de ce qu'on avait accepté comme un expédient. On déplorait la perle irréparable de la liberté. On ne voyait, on n'espérait aucun libérateur. Dans ce découragement universel, les ennemis du peuple romain levèrent la tète, s'indignant, dit Tite-Live\ que ceux qui n'étaient plus libres aspirassent à commander. Les Sabins envahirent le territoire romain, les iEques parurent sur l'Algide. La peur saisit les décemvirs et ils voulurent se faire un appui du sénat, qu'ils avaient méprisé.

* Til. Liv., ui, 57.

GINCINNATUS, LES DÉGEMVIRS. 465

Quand on entendit au Forum la voix du héraut qui convoquait \çs sénateurs dans la curie, le peuple étonné se demanda : Qu'est il donc arrivé pour qu*on reprenne un usage depuis si longtemps abandonné? Il . nous faut, ajoutaient-ils, remercier la crainte de la guerre et l'ennemi de ce que les habitudes de la liberté renaissent*.

L'on regardait de tout cblè dans le Forum si Ton n'apercevrait point un sénateur, mais aucun ne se montrait, ils s'étaient retirés à la campagne; les appariteurs qui avaient été les citer à domicile revinrent dire que le sénat était aux champs.

Enfin un certain nombre de sénateurs se rendent à la curie, où recommencent à retentir des voix libres.

Les représentants des deux grandes familles sabines, toujours noblement alliées à la cause plébéienne, un Yalerius et un Horatius, parlent en dépit d'Appius qui veut leur imposer silence; ne pouvant y parvenir, il ordonne à un licteur d'arrêter Yalerius. Valerius s'élance sur le seuil de la curie et fait appel aux citoyens. Un Cornélius embrasse Appius comme pour le protéger et le retient. Les consulaires et les vieux sénateurs, dit Tile Live*, peintre admirable des passions politiques, par un reste de haine pour la puissance tribuni tienne et pensant que les plébéiens

^Hostibus belloque gratiam habendam, quod subitum quicquam liberœ civitatis fieret. (Tit. Liv., m, 38.) *Tit. Uv., m, 41.

466 L'HISTOIRE ïtOMAtNË A %OÈZ.

regrettaient beancoup plM viventenl cette puissàtice que celle des consul», ftiiMient presqite mieux voir les décemvirs quitter \Mr dmrgé que de vôîr la plebs se irelcver tie nouveau^ ^t *a haine 'pour ceux-ci. lis se flattaient qu'eto laissant l'agitation )f)0pulaire^ rétablir tout dotieement i'înfhiénce des consuls, au moyen de quelques guerres ou de circonstances qui leur permettraient ^e montrer Ae là modération, on pourrait amener les plébéiens à oublier les tribuns; éternel aveuglement des haitiies personnelles dont profita toujours la tyrannie.

Les plébéiens avaient eu raison, ^ c'est à ses défaites que Rome allait devorr l'espérance de'sa liberté. Triste extrémité à laquelle il ne faudràft jamais être réduit. Les décemvirs se firent battre par les Sabins près d'Eretum et sur TAlgide par 'les ^ques. Un "pativoir sans droit ne doit jamais èh*e ba^.

Comme je Tai remarqué à propos 4e Lucrèce, les gouvernements détestés ne tombent guère qu'à Toccasion d'un événement qui frsqppe les imaginations et qui émeut les coeurs. Gek est vrai surtout des gouvernements absolus. Un 4es inconvénients 'du gouvernement absolu, c est sa force, qui rend difficile sa chuté. En étouffant tout exercice de la liberté, il oppose un obstacle pour ainsi dire invincible au retour de la liberté; comme une croyance qui ne permet pas les discussions est1}ien sûre de n'être pas réfutée. Le gouvememei (. absolu n'a pas besoin pour dtirer d'être

CINGINNATUS, JLSS DË>GE1IY1RS. «67

bien haUIe, sa Aature«aôiae le protège; pour se perdre, il faut qu'il commette ou de grandes Cstutes lou d'odieux crimes; Jbeureuseoiaat ii. «n oManet poésie toujours.

Les décemvii's lombèrent par deux crimes , le meurtre de Dentatus et le lâche coraploi contre Virginie.

Dentatus, soldat aussi liardi dans le Forum que sur le champ de bataille, passa pour avoir été assassiné traîtreusement aux avant-postes par ordre des décemvirs. Comme ils ne permirent pas quW apportât son corps à Rome, ayant peur de ses funérailles, je n'ai point à m'appesantir sur les détails douteux de sa mort^ Mais Thistoire de Virginie n'est pas douteuse pour moi, elle se passe tout entière à Rome, et en grande partie dans le Forum. Nous savons exactement dans quel endroit du Forum son père la frappa pour la sauver. Le titre de mon livre me donne donc le droit de raconter dans toutes ses circonstances ce mémorable événement.

Le récit de la mort de Virginie forme un drame pathétique, dont le théâtre n'a jamais su reproduire le caractère et qui a été sévèrement soumis par l'histoire, ce grand poète tragique, à Tunité de lieu. Il

* Selon Denys d'Ualicaniasse, le même guet-apens eût été lenlé deux lois contre Dentatus, d'abord par les patriciens, puis par les décemvirs, et à la seconde il aurait succombé. C'est peut-être une de ceg redites où se plaît la tradition ; peut-être aussi ce crime fut-il une conception de F aristocratie et un plagiat des décemvii's*

se passe dans le Forum sans en sortir ; là fiit représentée la tragédie tout entière.

Nous y voyons d'abord venir une très-jeune fille S presque adolescente. Les yeux baissés, elle se glisse avec sa nourrice & travers la foule, pour aller étudier dans Técole qui se trouve parmi les boutiques dont le Forum est environnée; car les lettres, enseignées par des esclaves ou des affranchis, étaient considérées comme une marchandise, et avaient leur boutique au Forum, où elles se vendaient comme une autre denrée. Virginie traverse timidement ce lieu bruyant, ce centre de Rome où se pressent et les acheteurs et ceux qui viennent assister aux jugements des décemvirs, ces magistrats d'abord si populaires, maintenant si tyranniques. On ne s'y rend plus pour écouter les orateurs parler à la tribune, car maintenant la tribune est muette. Une sourde irritation se lit sur le visage des plébéiens, que leurs affaires ou la curiosité attirent au Forum. Une tristesse grave et morne est peinte sur le front des patriciens, silencieusement assis dans le Comitium.

Tout à coup, un client d'Appius, et qui, pour cette raison, portait son nom, Marcus Claudius, s'avance à

^ Virginie allait dans le Forum pour apprendre à lire et à écrire; trèscertainement à cette époque une jeune plébéienne ne pouvait reccToir ime autre éducation littéraire. Pour être la fiancée d'Icilius, il suffisait qu'elle eût atteint Tftge nubile, qui légalement était l'âge de douze ans. Si, comme il est \raisemblable, elle Tavait dépassé, ce devait être de bien peu, puisqu'elle allait encore h l'école.

GINGINNATUS, LES DÉGBMYIRS. > 460

travers la foule et met la main sur la jeune fille, dé- . dare que, née d'une de ses esclaves, elle est aussi son esclave. Virginie épouvantée se tait; sa nourrice implore à grands cris la foi publique.

Appius était assis sur son tribunal, près de Tautcl de Vulcain, pour donner l'autorité de la justice à ce rapt déguisé dont il était le véritable auteur. Car, en voyant passer chaque jour au pied de son tribunal la jeune fille se rendant à l'école, il avait conçu pour elle une passion brutale, telle que devait être celle de ces hommes violents, telle qu'avait été celle de Sextus pour Lucrèce. Il convoitait la vierge qui était presque une enfant. Pendant qu'il machinait celte infamie, le père de Virginie, centurion plébéien % était sur TAlgide à combattre les iEques.

Virginius avait des amis : ceux qui étaient présents s'avancent comme Claudius vers le tribunal du décemvir et attestent la fausseté de son allégation. Claudius, avec rimpudence des Me%%anit ses pareils, dont la race n'est pas perdue à Rome, persiste à soutenir que Virginie est son esclave. Les défenseurs de la jeune fille demandent qu'on attende, pour prononcer sur sa condition, l'arrivée de Virginius, qui n'est pas loin et peut venir en quelques heures.

* Il y avait des Virginius patriciens et des Virginius plébéiens : le père de Virginie était plébéien. A cette époque, un patricien n'eût pas donné sa fille à Icilius, tribun, et, par conséquent, plébéien; le mariage n'existait pas encore entre les deux ordres.

410 • L'HISTOIRE ROMAIlfE A ROVB.

• Appia^i cachant aous Tair impassible du jage la passion qui le tourmente, discute la question de droit, comme s'il s'agissait d'une cause ordinaire et qui hri fût parfaitement indifférente.

Quand les formes de la justice sont employées à masquer Tiniquité, elles la font paraître encore plus odieuse. Appius rend son jugement. Dans le eonsidé' rant qui le précède (décrète prsefatus), il déclare qu'il va appliquer la loi même qu'invoquent les défenseurs; que la justice, pour venir en aide à la liberté, ne doit faire aucune acception des personnes.

Après avoir posé ces beaux principes, passant à la question de droit, il établit que si la fille est dans la main de son père, nul ne peut prétendre à sa possession avant le jugement; qu'il faut donc faire venir le père de famille; qu'en attendant le réclamant ne peut perdre son droit, mais doit garder la jeune fille jusqu'à ce qu'il soit statué sur le fait de la paternité.

En entendant cet arrêt, la multitude frémit et se tait; mais arrivent l'oncle de Virginie, Numitorius, et Icilius, son fiancé. Ils fendent la foule. Le licteur, par ordre d' Appius, déclare que le jugement est rendu, et repousse Icilius, qui reste là où il était, et élève une voix courageuse et indignée. La multitude s'émeut. Les licteurs entourent Icilius. Appius conserve les apparences de la modération et de la fermeté. Il ne fait point arrêter Icilius, mais déclare

GIK€INNATUS, US BÉGBMyiRS. 471

quHoUitt9( eftl u« homme turbulent en qui respire encor^ \^ fafibunat (on dirait 9^^)Qur4'hui un bomme des anciens partis); qu il cherche à î^llumer une sédition, mais q^'on ne lui en fournira point le prétexte; qu'il n'y aura point ce jçur-ià de Jugement; que si le jour suivant Yirginiua ne paraît pas, Icilius et les pareils d'IciUus. verront que le décemw sait faire exécuter la loi.

Le^ prochesi de Virginie se proposent pour garants, tandis que tous dans celle multitude lèvent les mains et s'ofl'rent à en servir.

Appius, qui dan^ ce débat te«ait à io^er son per- •sonnî^ge de juge ifidifférent, reste encore quelque tempç sur son Iribunal; mais personne ne s'y prér a^tô : to^t le ïïiQPde u'éUit occupé que de Virginie. Enfin il se lève, retoui*ne dans sa maispn et envoie au cawp Tprdre dP m m ^^»®^ *® P^"8^ ^ Virgimus et de le garder prisonnier.

Vinfamie avait été habilement conduite, mais elle échoua contre le zèle de deux jeunes gens, ^n frère d'Icilius et wn fils de Nqmitorius, qui, se doutant bien de ce qui se préparait, étaient partis eu toute hâte pour aller avertir Virginius. Ce a0e devança l'empressement des serviteurs d' Appius. Virginius fut averti h temps et put partir avant que l'ordre de le garder prisonnier eût été reçu.

Le lendemain le Forum fut rempli de bqnne heure, et les plus résolu^ ^^Teni s'exci^pr parleurs discours

à la résistance. Mais Appius était redouté, et quand les licteurs arrivèrent, le silence régna dans cette foule, un silenc/e de colère contenue et frémissante. Virginius était là dès le matin, conduisant sa fille en habit de deuil, accompagnée de quelques matrones et de nombreux amis. Appius monte à* son tribunal, donne la parole à Claudius, puis prononce sur l'état de Virginie et la déclare esclave.

L'étonnement de celte atrocité tient d'abord toutes les bouches muettes. Claudius veut profiter de ce moment de stupeur ; il s'avance pour saisir Virginie au milieu du groupe de femmes qui l'entourent ; elles le repoussent. Virginius voit que le peuple de Rome, où, pendant une double guerre, il ne pouvait se trouver à peu près que des vieillards, va laisser le crime s'accomplir. « Je ne sais si ceux-ci, dit-il avec le mépris d'un soldat pour des bourgeois timides, le souffriront. » Et il ajoute, menaçant Appius de la colère de l'armée. c< Mais ceux qui ont des armes ne le souffriront pas. »

L'armée n'était pas là ; i! n'y avait là qu'une foule étonnée, irritée sans doute, mais désarmée, incertaine, qui n'était pas prête pour l'insurrection, à laquelle l'autorité du décemvir, l'audace des nombreux clients armés dont Appius avait eu soin d'entourer le Forum, imposaient encore. En effet, quand celui-ci donna l'ordre au licteur de faire exécuter le jugement et de remettre l'esclave aux

GINGINNATUS, LES DÉGBNYIRS. 473

mains de son maHre, la multitude s'écarta d'ellemême. Ce fut aloi:s que Virginius, abandonné de tous, à bout de toute ressource, conçut une pen« sée terrible. Maître de lui-même en cette extrémité, il s'excuse au nom de la douleur paternelle des invectives qu'il a proférées contre Appius; il demande qu'il lui soit permis de s'entretenir avec Virginie et sa nourrice pour qu'il sache à quoi s'en tenir sur la naissance de cette enfant. Numitoria ne vivait plus; Virginius n'eût pas osé accomplir son dessein en présence d'une mère. Appius, aveuglé par sa passion et son orgueil, par son mépris pour un plébéien, croit que Virginius est découragé, que peut-être il cherche un prétexte pour céder à sa puissance. A ce moment solennel, le cœur de l'historien est ému ; il suit Virginius s'éloignant un peu du Comitium, qui le séparait du Vulcanal où siégeait Appius, faisant quelques pas à gauche et s'avançant vers les boutiques neuves ^ au nord du Forum, entre les Septa*, où les tribus plébéiennes auraient pris parti pour le plébéien outragé, mais

* Les boutiques neuves étaient au nord du Forum (Gic, Acad. Pr,f n, 22), devant la basilique Porcia, voisine de la Curie. Basilicam, post argentarias novas et forum piscatorium. (Tit. Liv., xl, 51.) C'étaient des boutiques de changeurs, qu'on appela neuves plus tard, ayant été refaites après un incendie. Et argentariœ qus nunc nova appellantur, arsere. (Tit. Liv., xxvi, 27.)

* Les Septa du Forum étaient près du sanctuaire de Vénus Gloacine, comme on le voit par les médailles de la gens musndia. Eckel, Doctr. ntm., V, p. 258. {fiesch,, d. A. Yerf.t p. 396, cité par Gôttling.)

474 L'HISTOIRB ROMAINE A ROME.

qui maÎBtemBt étaient yides, et le saactuaire de ¥toiis pliri&iateS qui pliait être témoin Hun sangtont hommage à la pureté. Virginius était aana armes. On ne pouvait alors aitrer arvnè dans le Forum, cardans lea rixes de ehaque jour entre les jeunes patriciens et les défenseurs des tribuns, il est toujours parlé de coups de poings et jamais de coups d'épée. Le eentui^n cher* obe autour do lui un fer libérateur et n'en peut point déoouvrir. Enfin, dans une des boutiques voisines, il aperçoit un oouteau sur Tétai d'un boucher ; il le saisit et prononce ces paroles qui font allusion à la re« vendication juridique sur laquelle avilit roulé tout le procès : « Ma fille, je te revendique à la liberté par le seql moyen qui soit en mon pouvoir. i> Puis perce le sein de sa fille, et se retournant vers le tribunal, il articule la formule solennelle par laquelle on dévouait un sacrilège aux dieux infernaux s n Appius, je te dévoue, toi et ta tète, par ce sang. -^ Qu'on Tarréte ! » s'écriq Appius. Mais Yirginius, avec son couteau, se faisait un chemin h travers la foqle, qui, inéme en feignant de le poursuivre, protégeait sa fuite. Il put sortir du Forum et gagner la voie Latine par une des portes du Caelius, mont latin, et par conséquent plébéien comme TAventin. Ce n'est pas là qu'on pouvait faire obstacle à la fuite d'un plébéien menacé par un Claudius. Icilius et Numitorius soulèvent le cadavre de Vir-

* Tit. LÎY., m, 4S. GloaciniD templum ad tabernas quibus nunc nomen est novis.

CIlfCIMIfATUS, LES DfiGBMTIRS. 478

ginie et montrait au peuple la belle jemie fille morte. Les matrones se lamentent. Icilius, Fancien tribun, fait entendre des paroles qui réclament la puissance tribanitienne, la provocation au peuple et qui enflam^ ment l'indignation de tous.

Appius cite leilius à son tribunal, et eommeil re« fhse de comparaître, ordonne qu'on le saisisse. Les licteurs ne peuvent percer la multitude qui se serre autour de lui. Appius trava^se le Gomitium et vient dans le Forum pour l'arrêter de sa propre main; mais le tragique événement est devenu un fait politique. On s'écrie que le moment est arrivé de ressaisir la li* berté. Les deux consuls, les chefs des deux grandes familles sabines constamment dévouées aux intérêts plébéiens, Lucius Yalerius et Marcus Horatius, interviennent, disant que s'il s'agit de droit, ils se font les garants dlcilius ; que si on emploie la violence, ils résisteront par la force. L'un et l'autre étaient entourés de souvenirs glorieux pour sa maison.

Yalerius avait devant les yeux, à l'extrémité du Forum, la Velia, qui lui rappelait la noble condescendance au vœu populaire de son aïeul Publicola, le champion de ce droit d'appel au peuple qu'on réda- , mait aujourd'hui ; Horatius pouvait voir dans le Forum le trophée du vainqueur des Curiaces. Le droit de provocation était aussi dans les traditions de sa famille; ce droit avait sauvé autrefois au même lieu un autre Horatius, la gloire de son nom.

Une épouvantable mêlée s'engage (atrox rixa oritto'). Les licteurs veulent mettre la main sur les consuls. Le peuple, qui les défend, brise les faisceaux des licteurs. Valerius, au nom de son pouvoir consulaire, leur ordonne de se retirer. Appius parle au peuple* du VulcanaK Selon Tite Live*, il monte à la tribune, et les deux consuls y prennent place à côté de lui. Le peuple les écoute, mais fait du bruit quand Appius veut parler. Alors craignant pour sa vie, il enveloppe sa tête dans sa toge de manière à ne pas être reconnu, et s'échappant du Forum, gagne -sa maison qui était proche'.

Yirginius, escorté de quatre cents hommes indignés, était arrivé au camp sur le mont Vecilius près de Tusculum et avait soulevé les soldats. En paraissant au milieu d'eux, son couteau à la main et couvert de sang, il avait raconté tout ce qui s'était passé, suppliant ses camarades de ne point avoir horreur de lui comme d'un parricide, disant que sa fille lui était plus chère que la vie , s'il eût pu la conserver pure et libre; mais que la voyant enlevée pour la servitude et l'infamie, il avait mieux aimé la perdre par la mort

< Den. d'Haï., xt, 59.

* C'est ce que veut dire m coneUmem ascendU* (Tit li?., m, 49.)

* Tit Liv., ib. Peut-être sur le Quirinal, demeure de plusieurs autres grandes familles sabines, là où Constantin, qui descendait des Claudius, construisit ses Thermes dans la partie de la colline la moins éloignée du Forum.

que par la honte, ajoutatnt qu'il ne lui aurait pas survécu s'il n'avait espéré la venger ; que du reste ils avaient aussi des enfants, et que c'était à eux d'y penser.

Un cri bien unanime lui répond de ceux qui sont présents; nul ne fera défaut à sa douleur et à la liberté de tous. Aussitôt on lève le camp et l'on marche sur Rome en bon ordre.

Cette troupe armée va s'établir sur l'Aventin, où les plébéiens de ce nouveau quartier, œuvre d'un tribun, œuvre d'Icilius, durent la recevoir avec transport. Elle établit son camp près du temple de Diane ^ la déesse libératrice, à l'angle nord-ouest de la colline, et réclame le rétablissement du tribunal.

Le sénat envoie gourmander les soldats qui ont quitté leur poste et occupé indûment l' Aventin ; il leur fait demander ce qu'ils veulent. Cette remontrance du sénat les embarrasse d'abord, puis ils s'écrient : « Envoyez-nous les consuls, nous nous entendrons avec eux. »

Pendant ce temps, Icilius et Numitorius étaient allés soulever l'autre armée, celle de la Sabine. Ils reviennent à sa tète par la porte Colline, traversant le quartier sabin et patricien du Quirinal, qui dut les voir passer avec un certain effroi, et gagnent TAventin, où ils font leur jonction avec l'armée de l'Algide. Les deux armées, par cet admirable instinct de disci-

* Den d'ITt*, 11,43

478 L'HISTOIRE ROMAIHK A ROKS.

pUne qui n'abandonnait jamais ks Romains, créent chacune dix tribuns militaires qu'elles mettent à leur tête en attendant que le tribunat soit rétabli.

Le ^nat tardait à rés^ndre. Un anden tribun, nommé Duilius, dit alors qu'on ne pourra le décider que par une mesure décisive, et qu'il faut de nouveau se retirer sur le mont Sacré. £n effet, toute la population se met en marche, y compris les femmes, les enfants, les vieillards. Us sortent par le chemin de Nomentum. Rome est solitaire, le Forum est vide, les sénateurs s'effrayent de cette solitude. Bon nombre d'entre eux élèvent la ¥oix et demandent aux décemvirs s'ils veulent garder «n jU)uvoir qui ne commande plus à personne, s'ils veulent juger des toits et des murailles. Les décemvirs, se aentant vaincus, se mettent à la disposition du sénat, le priant seulement de protéger leur vie, de peur qu'en versant leur sang les plébéiens ne s'accoutument à mettre à mort des patriciens.

Le sénat se décide alors à envoyer les consuls sur le mont Sacré. Icilius leur expose les réclamations des plébéiens : le droit de provocation et le tribunat rétablis, la sécession amnistiée. Ils demandaient aussi qu'on leur livrât les décemvirs pour les brûler vi&. Sur ce dernier point, les consuls leur firent entendre raison. Le sénat accorda les trois autres. 11 ne déposa point les décemvirs, mais leur ordonna d'abdiquer; car à Rome

•UÏNCIRNkïUS, ItS ftÉCÏlMVlRS. «79

le res(pect ^ TaMo^titè était ^ gràwd, ^'oïi )^rocéda t«yujôurs afttsi.

Les ééôem'vîrs, Appius à leur tètt, teoiAént 'à la triimne "él éécIfirtiËnl ïetor aMicrftion. ïi^a pofptflfttîon, ^i iiVaa émigré sôr ïê ttWnt Sacré, wflfitfrè 'dtffts Rome; tes soldats travespsèttl te \ilte ëft sîtèftce 'et fetoww^rt m» TA^entin. Dafns'tfes ^:io*tttoè8 tewns au Capitule* sotts h présidence eu gr^ttA ponftife, fls ttommeint 4es tribiAi^, puiis ik flesCèWéeiA flans la partie du Champ de Mars la plus voisine du Capitale 0ù éUt'ietti «Iws ées prés ajf>^elés flatnmiens, et où fut depuis le ci»rque du même nota dans lequel se •célébrèrent les jeux plébéiens institués -en mémoire des triomphes de la liberté, li étaient tes Septa'; là, je pense, dans des comices par centuries, dont par conséquent les patrioieïis firent partie, ie tribun Builius présenta une rogation pour la Tlomination des consuls. Le sénat ^désigna tto înter-roi ^ui choisit M. Horathis et L. Valerius.

' En éfTet, on ne pouvait tenir des comices, présidés par un pontife, sur rAventin, qui, en dehors du Pomeerium, n'était point consacré par les Auspices, Ai^spicatuë.

* Nous avons vu que les Septa du Champ de Mars furent près du cirque Flaminien. C'est donc le lieu que Tite Live (m, 54) indique ici. S'il ne lui donne pas le nom de Septa, c'est peut-être que ceux-ci n'existaient (pas encore. Peut-être se rasserobla-t-on tout aimplement au milieu des prés flaminiens. Une autre fois, le sénat fut convoqué par les mômes consuis. (Tit. Liv., m, 63 ; Den. d'Haï., xi, 49.; Ces prés étaient dmtc sUors un lieu où se tenaient diverses sortes d'aasemblées.

La première loi qu'ils proposèrent et à laquelle leur nom est resté attaché, fut la consécration de la victoire des plébéiens. Les plébiscites des comices par tribus furent loi pour tous. Les patriciens furent tenus de leur obéir comme les autres. Les consuls rétablirent aussi le droit de provocation au peuple assemblé par centuries, unique protection delà liberté des plébéiens. Mais il fallait des garanties à cette liberté , car on pensait à Rome qu*un droit qui n'est pas garanti n'est pas un droit.

Aussi mit-on la loi de provocation sous la garde de tous les citoyens, déclarant que celui qui créerait un magistrat dont le pouvoir serait sans appel, devait être mis à mort, et que celui qui le tuerait ne pouvait encourir pour ce fait une accusation capitale. C'est cette disposition qui fit plus tard la légalité, sinon la justice, du meurtre de César.

Cène fut pas tout. Pour assurer Vinviolabilité des tribuns, des édiles et des autres magistrats plébéiens, on rétablit un ancien formulaire par lequel celui qui leur causait quelque dommage était dévoué à Jupiter et sa famille vendue devant le temple de Cérès, temple élevé au pied de TAventin à la déesse protectrice des plébéiens.

Depuis la création des édiles, les plébiscites avaient été déposés dans ce temple, dont la surveillance leur élait particulièrement confiée. A l'époque de la loi Horatia-Valeria, on y déposa pareillement les sénatus-

CINCINNATUS, LES DÊCEMYÎRS. 481

consultes pour assurer leur conservation et leur intégrité*. .

Au temple de Cérës se rattachaient doncdeux garanties : l'une de Tinviolabilitè du tribunat, et l'autre de rincorruptibilité de la loi. La peine de mort que chacun pouvait appliquer impunément à quiconque participerait au rétablissement du pouvoir absolu, était une garantie formidable de la perpétuité de son abolition.

Puis on procéda au jugement d'Appius. Virginius lui fut donné pour accusateur. Il Taccusa au nom de la loi violée, et comme il refusa de désigner un juge devant lequel il se justifierait de cette violation *, Virginius le déclara condamné et ordonna qu'il fût conduit dans cette prison qu'il avait, disait-on, appelée le domicile des plébéiens. Appiusosa user de ce droit de provocation refiisé par lui à tous ; mais Virginius répondit en montrant le tribunal placé sur la plate-forme élevée de Vulcain, cette forteresse de tous les crimes où le décemvir avait frappé de ses arrêts les biens et Texistence des citoyens que menaçait sans cesse la hache de ses licteurs ou plutôt de ses bourreaux. Appius fut jeté dans la prison Mamertine, ou il avait voulu envoyer Icilius et Numitorius; mais avant le jour fixé pour son jugement le fier patricien fit ce qu'avait fait son père, et en vrai Claudius, se donna la mort.

* tit. Liv., m, 55.

* Sur ce détail curieux de la procédure romaine, voyez Niebuhr (IV, p. 81-6),

4ii2 L'HISTOIRE ROMAINE À ROME.

Un autre déccmvir, Oppius,en fil autant*. L'aiïranchi d'Appius fut justement condamné à mort ; mais Vîrginius, dédaignant de frapper un agent subalterne de la tyrannie, lui permit de s'exiler à Tibur. Ainsi les mânes de Virginie étaient satisfaits , et le peuple avait reconquis sa liberté.

Le décemvirat fut utile ; les plus mauvaises institutions peuvent servir, mais c est à la condition d'être renversées*. Le lendemain de la chute de celle-ci, les plébéiens furent plus forts qu'ils n'avaient jamais été, et profitèrent de cette force nouvelle pour obtenir deux droits, le droit de mariage avec les patriciens et le droit de partager avec eux le consulat.

Ces propositions de Licinius Stolo indignèrent les patriciens. On vit dans leur résistance superbe à la première qu'avait proposée le tribun Canuleius, qu'ils se regardaient comme d'un autre sang, comme appar-

* Selon une tntre tradition (Den. d' (al., n, 46» 49] ils fiirent mis à mort dans la prison par ordre des tribuns. Ce pourrait bien être la tradition Téritable, car ce second suicide d'un Appius Claudius semble tine répétition imaginée peut-être par l'orgueil des Claudii.

' Si, comme le pensait lUebubr, le décemvirat eut pour résultat de Caire entrer les patriciens dans les tribus et, selon son eipression, d'abolir la caste patricienne (ir, p. 65, Peter.; Époch., p. 41), en fondant les centuries dans les tribus, on conçoit qu'une telle fusion entre les deux ordres dût les préparer à régtlité. C'est possible. Mais Niebuhr s'est, je crois, exagéré l'influence du décemvirat, dans laquelle il a vu une institution acceptée comme permanente, et dont il a cru retrouver une continuation dans l'état de choses qui suivit, tandis que ce ne fut qu'mie mesure passagère de salut qui devint bientôt une usurpation, et alors périt sans retour.

tenant à une autre race. Ils ne se souvenaient peut-être phis qu'ils avaient été Sabins ; ils voulaient être Romains, puisque c'était le nom qui avait prévalu et qui alors pétait prononcé avec orgueil; mais au fond ils regardaient les plébéiens comme un autre peuple, comme des intrus dans la cité, avec lesquels on ne pouvait, sans déshonneur, mêler son sang; C'était toujours le même dédain qui avait feit jadis refuser aux Sabins de donner leurs filles aux Latins de Romulus

Cependant l'autre loi leur déplaisait plus encore ; un plébéien consul était à leurs yeux un monstrueux désordre. Pour éviter un tel malheur, ils cédèrent, bien qu'il leur en coûtât beaucoup, sur la question du mariage. Ils consentirent à remplacer les consuls par des tribuns militaires investis de la puissance consulaire et qui pouvaient être nommés dans les deux ordres, et qu'on appela aussi tribuns consulaires. Mais sur la question du consulat, ils devaient aussi céder.

Ces concessions ne furent point faites sans de grands débats. Dans la curie, les patriciens exprimaient leur indignation avec une hauteur insensée. Ils comparaient le mariage entre les deux ordres à lunion des animaux. « Eh quoi ! disaient-ils dédaigneusement, des Iciliuset des Canuleius seraient consuls ^7 x> La tribune répondait à la curie, et Canuleius déclarait que les plé-

«Xit.Lhr.,fr,3.

4i]i L'IIÎSTOinE ROMAINE A HOME.

bCicns (jlaicnt las d'habiter une \ille où on les trailaH comme des bannis, repousses de ralliance des patriciens, inhabiles à exercer le pouvoir. « Pourquoi, disnil-il, ne nous defcndenl-ils pas d'habiter la même rue, de nous asseoir au même banquet, de suivre le môme chemin, de fréquenter le même marché? » Mais ces luîtes de paroles, soutenues à distance, ne paraissent point avoir beaucoup troublé le Forum. On n'y voit plus les scènes tumultueuses que j'ai racontées *. Je n'ai plus rien de semblable à peindre, et je suis obligé, pour reprendre Thisloirc agitée du Forum, pour retrouver un événement qui se rattache à une localité, d'aller jusqu'à l'émeute soulevée par Spurius Mœlius, dans laquelle va reparaître le vieux Cincinnatus.

Mais il faut signakr en passant un trait de la rancune des patriciens contre les deux consuls trop populaires qui avaient concouru si noblement à la chute des décemvirs et à la restauration des droits plébtiens. Iloratius et Valerius vinrent à bout facilement des yEques et des Sabins qui avaient fait essuyer une défaite aux dccemvirs, car l'armée, pleine de reconnaissance pour eux, les seconda parfaitement. Le sénat ne voulait pas leur accorder les honneurs du triomphe;

* Tilc Live mentionne bien quelques insolences des jeunes palricjens envers les tribuns (m, 65); mais la guen'e vint mettre un terme à ces altercations, qui n'eurent pas de suiîe. Le temps eu élait

GINCIKNATUS, LES DtCEMYIRS. 485

il refusa d'abord d'aller délibérer dans le temple de Mars, hors de la porte CapèneS où les consuls Tavaient

^ C'est, je crois, une très-heureuse inlerprétalion de Niebuhr (vr, p. 80); Tile Live (m, 63), et Denys d'flalicamasse (xi, 49], disent tous deux le Champ de Han. Mais alors on ne comprendrait pas, si les consuls avaient campé dans le Champ de Mars, comment les sénateurs qui disaient n'y être pas libres à cause de la présence de l'armée, l'eussent été davantage dans les prés flaminiens qui y touchaient, et sur l'emplacement desquels fut construit le cirque flaminien, voisin des Septa, qui eux-mêmes étaient dans lo Champ de Mars. Le Campw Marliui de Tile Live, la plaiue qui portait le nom de Mars de Denys d'Halicamasse, sont ici les environs du temple de Mars, hors de la porte Gapène, confondus peut-être par les deux historiens avec le véritable Champ de Mars au bord du Tibre. Le consul qui avait vaincu les JEques retournait à Rome de ce c6t^; celui qui avait battu les Sahins n'avait eu qu'un petit détour à faire pour l'y rejoindre. Les auteurs suivis par Tite Live et Denys d'Halicamasse ont sans doute employé par anticipation ce nom de Champ de Mars donné plus tard à la plaine qui avoisinait le temple de Mars, voisin de la porte Capène, lequel ne fut consacré qu'en 368, nom donné de tout temps à la plaine du Tibre, au milieu de laquelle s'élevait l'autel antique de Mars. Ainsi s'explique la confusion faite postérieurement des deux Champs de Mars. Il y en avait im troisième sur le Cœlius. L'existence de celui qui était hors de la porte Capène permet de placer tout de suite après elle la porte Fontinalis, dans une région du Cselius, abondante en sommes; porte pour laquelle on a bien de la peine à trouver ailleurs une place dans un lieu d'où elle puisse conduire au Champ de Mars et à l'autel de Mars, ainsi que le dit Tite Live (Tit. Liv., xxxv, 10) ; mais c'est qu'il s'agit ici ou du Champ de Mars du Cslius, ou, comme dans le passage qui nous a suggéré ces réflexions, d'un champ et d'un autel de Mars près de la porte Capène. Ainsi une difiiculté topographique qui a arrêté Becker (de VeL R. mur. atq. port., p. 07-¥) est écartée par la solution d'une autre diflicullé.

4S6 L'HISTOIHE HOVAINE k ROMB.

convoqué) disant qu'en ce lieu il serait entouré par 1 armée qui y campait. Les consuls alors le convoquèrent de l'autre côté de la ville, dans les prés flaminiens, où fut depuis le temple d'Apollon ^ Là, le triomphe leur fut injustement refusé par le sénat; mais Icilius alla dans le Forum y monta à la tribune, et fit voler par les tribus le triomphe des consuls*

Pour échapper à la nécessité d'ouvrir le consulat aux plébéiens, les patriciens avaient consenti à remplacer cette haute dignité par une dignité moindre, celle des tribuns consulaires, espèce de transition qui dura cinquante-quatre ans, aimant mieux abolir le consulat que le partager.

Ce fut un temps de guerre sourde, de ruses, de manœuvres, qui succédèrent à cette guerre ouverte contre les plébéiens, qui avaient précédé l'institution des décemvirs ; alors les patriciens s'étaient souvent arrogé le droit de nommer les consuls ^ Maintenant ils s'arrangeaient pour faire nommer les tribuns consulaires, qui, durant quarante-trois ans, furent tous patri* ciens'.

Pendant ce temps les tribuns ne dormaient pas, ils accusaient les patriciens, même les tribuns consulaires, et les faisaient quelquefois condamner. Ils de*

< Derrière le temple de TEspérance (Tit. Ut., u, 51) entre lo Forum Olitorium et le cirque filaminien.

s Sdiwegl., A. Gêêch., it, p. S24.

» Schwegl, R, Cesch,^ ui, p. 142-7.

GINCINNATUS, LES DÉCEMVIRS. 487

mandaient des lois agraires, proposaient de fonder des colonies. Tout cela se faisait sans grands désordres. Les partis qui divisaient Rome semblaient avoir appris depuis le décemvirat qui les avait humiliés tous les deux, à remplacer par la discussion la violence.

Cependant en 31 6 un événement tragique était venu prouver que les agitations plébéiennes et les rigueurs patriciennes pouvaient encore se montrer dans le Forum. Par suite de guerres faites, comme les Romains les faisaient alors, les laboureurs étant appelés sans cesse à combattre, et les ennemis ravageant la campagne jusque sous les ipurs de la ville, une famine était sur* venue. Un dloyen riche auquel on donne le titre de chevalier ^, Spurius Mxlius, se dévoua généreusement à la tâche glorieuse d'adoucir la misère du peuple. Le blé était fort cher, il en acheta partout où il put en trouver, et alla lui-même en chercher dans les deux pays qui étaient alors ce que furent depuis la Sicile et l'Afrique, les greniers de Rome, dans rÉtmrie et dans

* Parce qu'il appartenait à une des centuries plébéiennes de cberaliers, et peut^Atre parée qu'il était riche, et que plus tard les cbeToliers deyenus larmiers généraux le furent souvent beaucoup. Mais à cette époque les chevaliers ne formaient point encore un ordre. Mselius n'avait point ce titre, comme appartenant à l'une des centuries patriciennes, car la gens Melia, qui a donné plusieurs tribuns, était plébéienne. Un Uselius Gerdo était originaire de la Sabfne. C'est, je crois, comme celles de Publius Volero (surnom en o, sabin) et de Tc^» rentillus Arsu, une de ces familles sabines qui passèrent au moins en partie aux plébéiens sortis des Latins.

488 L lilSTOlUE UOMAI^E A HOME.

la Campanie. Il le vendit à bas prix et le donna gralui* tement aux plus pauvres.

La juste popularité que valut à Maelius cette honorable conduite déplut aux patriciens. De plus, en servant la cause du bien public il s'était fait un ennemi. On avait nommé préfet des subsistances (prsBfeclus annonae) Minucius Augurinus, et celui-ci malgré tous ses efforts n'avait pu diminuer la cherté des blés; Tadministration avait échoué là où le zélé plus intelligent d'un particulier avait réussi. En vain avait-elle employé ces tyranniques mesures dont elle s'avise partout quand elle n'est pas éclairée, et dont la république française après la république romaine devait fournir un si désastreux exemple. En vain avait-on forcé les citoyens à déclarer la quantité de blés qu'ils possédaient et à vendre tout ce qui dépassait les besoins de leur famille, réduit les esclaves à une très-mince ration, livré les marchands de grains à la fureur populaire; le prix des grains, comme il arrive toujours en pareil cas, n'avait fait qu'augmenter, et on en était arrivé à une si excessive détresse que plusieurs, pour éviter les tourments de la faim, se voilaient la tète et se précipitaient dans le Tibre.

Ce malheureux Minucius auquel tout réussissait si mal dénonça Maslius comme ayant tenu ch^z lui de dangereux conciliabules, fait Aes amas d'armes, gagné des tribuns, choses dont Minucius se garda de Taccuscr publiquement; il ne démentit probablement

GINGINNATDS, LES DÉGEMYIRS. 489

pas Faccusalion que les patriciens portèrent contre Mselius, disant qu'il voulait se faire roi. Cette accusation qu*ont répétée tous les historiens anciens, et Cicéron lui-même, complaisants, comme ils le furent presque toujours au parti aristocratique, celle accusation, il faut le dire franchement, était ridicule. Maelius, pas plus qu avant lui Spurius Cassius et après lui Tiberius Grao chus, ne songeait à être roi. S'il y avait une ambition impossible à Rome, c'était celle-là. Le nom de roi y était l'objet d'une horreur fanatique qui coûta la vie à César, soupçonné seulement de prétendre à la royauté. Quand on voulait la tyrannie on s'y prenait autrement; ' comme Appius on s'appelait décemvir, comme Sylla ou César lui-même, dictateur; comme Octave, imperator. Mais les patriciens poursuivaient un grand but : ils voulaient, malgré la loi Iloratia-Valeria , qui avait proscrit tout pouvoir sans appel, ressaisir la dictature et prendre acte de son rétablissement pour montrer que celte disposition de la loi Horatia-Valeria ; véritable charte des plébéiens, ne s'appliquait pas à cette magistrature extraordinaire. Le sénat feignit une grande peur pour l'inspirer : exagérer un danger public fut toujours un très-bon moyen de se débarrasser de ses ennemis en les faisant craindre. Comme lorsque lesiEques avait enveloppé l'armée d'un consul, on alla encore celte fois chercher Cincinnalus dans son champ pour l'opposera cette formidable conspiration dont rien jusqu'ici n'ajamaisprouvérexistence. Cincinnalus avait

alors quatre-vingts ans. Les sénateurs se tinrent tout le jour enfermés dans la curie et n'en sortirent pas avant le soir, pour que le secret de leurs délibérations ne put être divulgué. Pendant la nuit on plaça une forte garnison au Capitole et le sénat s*y assembla de bonne heure le lendemain, comme s'il avait besoin de cette protection pour sa défense; le Forum se remplit de curieux qui se demandaient pourquoi tous ces préparatifs. Maelius y vint comme les autres. Le maître de cavalerie que s'était choisi Cincinnatus était un jeune patricien nommé ServiliusAhala. A la tète d'une troupe de cavaliers il fond sur Mselius et le somme de comparaître devant le dictateur. Malgré la loi qui défendait sous peine de mort d'investir un magistrat d'un pouvoir sans appel, loi qui semble avoir eu pour but d'abolir la dictature, on venait de la rétablir. Paraître devant Cincinnatus armé du droit de vie et de mort sur tous les citoyens parut dangereux à Mselius. Comme je l'ai remarqué, Cincinnatus, que dans les commencements de sa carrière on citait pour sa modération, s'était beaucoup aigri depuis le procès fait à son fils par les tribuns, procès qui avait été sa propre ruine. Les vingt années que le fier patricien venait de passer à labourer son petit champ n'avaient pas dû adoucir son humeur. Cependant si, comme je n'en doute pas, Maelius était innocent, il aurait dû paraître devant le dictateur et se justifier; Cincinnatus était dur, mais honnête. Au milieu des troubles antérieurs, il s'était

CINGINNÂÎUS, LES DÉCEMVIRS. 401

opposé dans le sénat à la proposition qui y fut faite de tuer les tribuns*, mais en se voyant chargé par la cavalerie d'Ahala, Mselius prit peur et se rélugia dans un groupe de plébéiens. Sans doute il voulait avec eux gagner rentrée du Forum, qui conduisait dans le quar» tier populaire de la Subura, où il n'aurait pas manqué de secours parmi les pauvres gens qu'il avait nourris; car on dit qu'il s'arma d'un couteau de boucher pour se défendre des cavaliers qui se ruaient sur lui à travers la foule, et nous savons par l'histoire de Virginie que les boutiques de boucher étaient de ce cété. Renversé aux pieds des chevaux, Servilius le frappa d'un poignard qu'il avait caché. C'est la première fois que parait dans le Forum romain cette arme qui devait y jouer un si grand rôle dans les dernières convulsions de la république, et c'est un patricien qui l'y a apportée.

Disons-le à l'honneur de CincinnatuSi rien ne prouve qu'il eût donné l'ordre d'assassiner Mselius, mais il eut le tort d'approuver rassassinat.aBien,dit-il à Servilius, la république est sauvée. x>Il était très-vieux et l'on avait pu faire croire au dictateur octogénaire ce qu'on avait voulu.

Spurius Mselius tomba donc à peu près au même endroit que Virginie. Là où le centurion plébéien pour sauver l'honneur de sa fiUe lui avait percé le cœur, un général patricien poignarda un citoyen sans défense. Il * Tit. Ut., it, 6.

402 LMIISTOIRE HUMAINE A HOME.

faut avouer que dans ce rapprochement, suggéré par le lieu qui vit ces deux actes s'accomplir, l'avantage n'est pas du côté du patriciat.

Les amis de Maelius soulevèrent son cadavre comme Icilius et Numitorius avaient soulevé celui de Virginie, et, le portant à travers le Forum, le montrèrent à la foule. Quelques-uns applaudirent, le plus grand nombre était transporté de rage, et eût fait un mauvais parti aux cavaliers de Servilius et à Servilius lui-même, mais le vieux Cincinnatus descendit du Capitole à la tùle des sénateurs, qui portaient des épées nues; devant le diclateur qu'on respectait, devant le sénat en armes, la colère de la foule se calma et son courage faiblit.

Il fallait consacrer le mensonge de la trahison de Ma^lius et rendre sa noble mémoire inràme. On rasa sa maison qui était dans le vicus Jugarius^ au pied du

' Le vicus Jugarius partait du Forum où il déboudiait entre la ba* siliquc Julia et le temple de Saturne, contoiu^nail la base du .sommet Tarpéicn, et allait aboutir à la porte Carnicntale. (Tit. Liv., xxvn, 57.) (A porta Carmentali Jugario vico in Forum vencre.) Aujourd'hui sa direction est indiquée par la via délia Consolazioue. Le nom de ce vicus venait d'un temple de Juiion Juga (P. Diac , p. 104), et non comme le veut Nibby (Rom, ant., n, p. i06) de jugunif à cause du voisinage de la colline, car jugum désigne une cime, un plateau, et le vicus Jugarius suivait le pied du mont Tarpéien, et ne passait pas sur sa cime. Jugum voulait dire une paire de bœufs attelés, eijugariwt attelé. Cette expression se rapporlail donc très-bien au sanctuaire de Junon Juga qui présidait aux mariages. Nous disons encore, et le terme est souvent trop vrai, le joug do l'hymen

CINCINNATTS, LES DÉCEMVIRS. 493

Capilole* et Au ccMé du Capitule'. Carie surnom de Capilolinus usilé dans la gens Maelia était donné à ceux qui habitaient celle colline. La maison de MîeIîus devait doni. être sur ses premières pentes. La place qu'elle occupait demeura vide', et s'appela toujours IMiquimaelium*,

Par un hasard assez singulier, le lieu qui retraçait une sanglante tragédie devint le marché aux agneaux *.

Pendant qu'on s'acharnait ainsi sur la mémoire de Mœlius, on comblait d'honneurs le magistrat incapable dont la jalousie avait causé sa ruine. Minucius, qui n'avait pas su approvisionner Rome, regagna la faveur aveugle de la multitude en distribuant les blés

* Un rocher tomba du mont Capitolin dans le viens Jugarius. (Tit. Liv., XXXV, 21.)

* Substructionem iuper MquimxHum in Gapitolio locaverunt. (Tit. Liv., xxxviii, 28.)

* VArea, où avait été la maison de Sp. Manlius, et qui resta vide (Tit. Liv., IV, 16), était distincte de la rue elle-même qu'elle dominait. Cum iEquimœlio Jugarioque vico. (Tit. Liv., xxiv, 47.)

* Tous les auteui-s anciens qui parlent de V/EquimxHum Tinterprètent par h lieu de la demeure de Mxlim qui fut rasée^ solo xquata. (Var., De h, Lat., v, 157; Den. d'Haï., Fragm., xn, 1; Aur. Vict., De F. m., 17), comme le dit Tite Live des bâtiments délruiis dans ce quartier môme par un incendie [loc. cit.); JEquimxUum^ c'est sequatum Mxlium. Cicéron (De dom., 58), suivi par Valère-Maxime (vi, 5, 1), a donné de ce mot une étymologie que Becker [Handb.t i, p. 486) a raison d'appeler absurde. jEquum accidisse Mselio populus romanus judicavit, nomine ipso xquimxlii stultitise pœna comprobala est. Cicéron aimait les épigrammes et môme les calembours. ^

* Cic, de Div.t n, 17.

494 L'HISTOIRE ROMAfNE A ROVE.

que Mœlius avait su amasser. Celait faire de la popularité à bon marché*. Une statue lui fut élevée par souscription prés de la porte Trigcmina, dans le quartier des greniers publics, et on lui fit hommage d*un bœuf aux cornes dorées. Une médaille de la famille Minucia représente Pallas, déesse de la sagesse, dont il avait manqué, et Jupiter dans un chariot le foudre en main, avec ce mot Roma^ allusion nn peu ambitieuse à MîBlius foudroyé, tandis qu'il n'avait été qu'assassiné, et à Rome délivrée d'un péril qu'elle n'avait pas couru '.

La vie de Cincinnatus offre deux exemples mémorables de la puissance dictatoriale exerçant ses deux fonctions principales, appelé tour à tour contre Fennemi et contre les plébéiens, qui pour les patriciens étaient aussi l'ennemi.La dictature c'était le pouvoir absolu des rois', reparaissant dans les grands périls véritables ou imaginaires pour sauver la république; c'était dans toute sa force cet imperium qui faisait partie du droit politique des Romains, que les rois avaient possédé, dont les consuls étaient investis hors de la ville, qui, tant que Rome fut libre, ne fut ja-

« Tît. Llv., IV, 16.

* Umucius fut même pris pour un personnage divin ou confondu avec lui. (PI., Bist. nat., xvin, 4; ixiiv, n; P. Diac, p. 122. 47.)

' n était absolu en principe, comme Ta établi Rubino ; en fait, il était tempéré par Taristocratie dont cet auteur, d'une sagacité remarquable, mais trop systématique, n'a pas assez compris l'importance. (Rub., Unters.j p. 107-143.)

CINCINNATUS, LES DÉCfiMYIRS. 49fi

mais accordé que temporairement, et qui rendu perpétuel par Tusurpation consentie d'Auguste, devint Vempire. Cet imperium se transmettait par les interrois, de magistrat en magistrat; les consuls le communiquaient aux agents inférieurs du pouvoir et au dictateur lui-même. Consécration permanente et en quelque sorte héréditaire de la puissance toujours fondée sur les auspices, espèce de droit divin et de légitimité sacrée, qui entourait Tautorité légale de ce respect si nécessaire à la liberté, et qui explique sans les excuser les aberrations de la servitude romaine au temps des empereurs.

Le sénat déclarait la dictature, un des consuls ^ nommaient le dictateur avec une grande solennité; à minuit', à l'heure où commençait le jour civil des Romains, il allait sur le Capitole avec un Augure consulter le ciel; s'il y avait silence ^^ c'est-à-dire si nul signe contraire ne venait troubler les auspices, le consul nommait le dictateur, auquel une loi portée par les Curies patriciennes décernait Timperium ^.

Vingt-quatre licteurs le précédaient, les haches dans les faisceaux. Il s'appelait le maiire du peuple (magiMer popidïjy le grand juge (prmtormaximus)^ il nommait un

Je ^rle de Tusage le plus ordinaire, qui subit parfois quelque modification. (Voy. Tit. liv., xxyh, 5.) * Macr., Sot., i, 3.

= Fest., p. 348.

^ Tit. Liv., a, 38.

maître de cavalerie pour exécuter ses ordres absolus. Tous les pouvoirs lui étaient subordonnés, il était irresponsable*.

Telle fut cette magistrature formidable que les Romains dans les temps de crise élevaient au-dessus de la liberté publique pour le salut de TÉlat.

11 semble qu'elle eût dû être dangereuse pour cette liberté. Elle ne le fut jamais. Quand un peuple sait fiire libre, on ne peut abuser de rien contre lui.

D'abord le dictateur, qui avait le souverain commandement, n'avait pas pour cela tous les droits, il ne pouvait ni faire ni môme proposer des lois, il ne pouvait disposer des finances de ^État^ 11 ne pouvait sortir dltalie*. Dans Rome il ne pouvait monter à cheval sans la permission du sénat ^. Cette interdiction qui semble insignifiante l'avertissait qu'il n'était pas roi.

Mais ce qui empêchait surtout la dictature de devenir une tyrannie, c'est qu'elle n'était conférée que pour six mois; et il est presque sans exemple que celui qui en était revêtu ne Tait pas déposée avant d'avoir atteint le

« Den. d'Haï., v, 70, vu, 56. Plut , Fab,, 3.

* Lyd., de Magist., i, 56. Zonar., vu, 15.

' Tit. Llv., XXVII, 5. D'abord son pouvoir ne s'élendait pas hors de Vager romanus. (Beck., Handb., ii, p. 160.) Il dépassa celte limite quand la conquête romaine l'eut franchie. Mais on ne permit jamais qu'il s'exerçât au delà des frontières de l'Ilalie. On ne voulait pas que ce pouvoir s'étendit si loin, et pût ainsi se soustraire à la surveillance du sénat. x

♦ Tit. Liv., xxui, 14. Zonar., vu, 15. Plut., Fab., 4.

CINCINNATOS, LES DÉCEMVIRS. 497

tenne assigné à son autorité. La première fois que Ctncinnatus fut dictateur, il abdiqua le dix-septième jour.

On se moque lorsque Ton compare avec la dictature essentiellement temporaire un pouvoir à vie ou héréditaire. C'est confondre un remède avec un régime.

Maintenant quittons le Forum pour la campagne romaine et les montagnes qui forment Thorizon romain. Sortons de Rome pour suivre les conquêtes de Rome, mais nous ne noua en éloignerons pas beaucoup, car longtemps encore ses ennemis seront ses voiaiBi»

FAEVltRES GUeRRES. -- PRIgE DE TÊlC

Guarrcs avec |6S iE<|iies et les YoUques. — Guerre conlre Véîes. — — Statues des ambassadeurs romains mis à mort par Tolumnius, plaoées près des Rostres. — Cornélius Cossus tue Tolumnuis. — MCérenee d« Tile Uve peur m tënioifm§e d'A««iiate. — Temple d'ApoUon médecto.^ Fidène repriie. <-> Verrugo. — Siéf« de Yéies. — L'émissaire du lac d'Albano. *- Comédie ri^ligieuse et politique. — Véies est prise. — Temple de Junon sur l'Aventin. — Triomphe, dévotion et impopularité de Camille. *- Exil et prière de Camille. — Voix ditine qui amionce l'arrivée des Gaulois. — Autel d'Ajus Locutius.

Le quatrième siècle de Rome vit au dedans les plébéiens conquérir pas à pas Tégalité et obtenir l'accès à presque toutes les magistratures, au dehors les Romains conquérir pied à pied les montagnes qui formaient leur magnifique horizon ; du côté de Test, le dépasser, arriver jusqu'à Terracine et au lac Fucîn, à peu près aux frontières de l'État pontifical, du côté de' l'ouest aller seulement jusqu'au mont Ciminus qu'on voit de Rome et s'arrêter en deçà de la frontière bien rapprochée qui est devenue celle de cet État '.

^ Borne, îénkF,im.

PREMIËnSS GUERRES.— PRISE DE VÉIES. 400

Un sucoès important et un grand reters, la prise do Véies par les Romains et la prise de Rome par les Gaulois, se détachent sur lobscurité des {Petites vio loiros et des petites défaites dont Tut témoin le pays montagneux des iEques et des Yolsques et la région k Tonest en Tibre.

Sauf ces deux événements, ce ne sont que guerres

courtes^ expéditions rapides él peu déoisives, succès ou

! revers sans éclat, villes prises et reperdues, une multi-

j plicHé uniforme d'incidents nombreux et toujours los

I mêmes dont tout l'art de Tite Live n'a pu rendre la nar*

î ration trës«attachante. Je n'ai point à 1« rofaire après

i lui ; je suis heureux que le plan de cette histoire qui me

retient à Rome me dispense et dispense mon lecteur

de suivre les armées romaines dans toutes leurs mar-

ehes et contre-marches à travers les montagnes des

Tolsques et des iEques, d'autant plus que ces récits

arides ne sont probablement pas trè8*exacts^ Je me

' L'absence de triomplie apri^s la campagne (crminëc par la prise de C«rbio, absence que Tite Uxe a remarquée (m, YO), infpire d#s doutes à Scbi^egler sur la réalité de cette campagne. Ailleurs il fait oUervwr ^ l'on suppOM presque toujours que les ennemis sont les agresseurs, et que ces attaques surviennent souvent quand les patriciens ont besoin de distraire la plebs de quelque réclamation qui im embar^sM. Le détâU ialhU d« ces |mHH«i guerres, tMs 4lre loigours eMct, o0k*e mie vérité générale: c'est un amas de souvenue partiels plus ou moins altérés, mais non un ensemble de faits inventés. Ce qu'on eût intenté eût été inabis mimitious et plus iuté-

r>00 L'IIISTOIIIE UOMAINE A HOME.

I>onicrai a indiquer sommairement le progrès des Romains dans ces guerres, où, reculant souvent, ils avancèrent toujours; car, d*autre part, je ne regarde point celte topographie de leurs premières conquêtes comme entièrement en ddioi^ de mon sujet : ce qui se passe en vue ou presque en vue de Rome lui appartient. Je voudrais que ce livre fût jusqu'à un certain point comme un guide historique pour ceux gui font le voyage de Rome en réalité ou en imagination. Or, tout guide de Rome un peu complet ne parle pas seulement de la ville même, mais embrasse autour d'elle un rayon d'une quinzaine de lieues que je me crois aussi permis d'embrasser.

Au commencement du quatrième siècle, les iSques viennent encore ravager la campagne sous les murs de la ville ^j et s'avancent jusqu'à la porte G>lline; en 5'25, unis aux Volsques, ils occupent l'Algide derrière Frascati. Ces deux peuples, descendus cliacun de leurs montagnes, sont entrés dans la plaine qui est au pied de l'Algide, par les deux portes naturelles qui s'ouvrent à son extrémité, et y campent séparément.

Cette fois les préparatifs de l'ennemi étaient plus formidables, et la terreur des Romains fut plus vive que de coutume*. On nomma un dictateur, Postumius Tubertus, dont la sévérité était si grande,

*En5e8. (Tk. Liv.,iii, 08.) *

• TU. Liv., IV, 20.

^le i^us tard il fiit lapidé par ses soldats. Deux armées vienoent attaquer les deux armées retranchées au pied du mont Algide et deux camps romains s'établissent en face des deux camps ennemis dans cette plaine qui est le fond d'un cratère, et qui, comme le Tai dit d'après Tite Liy« n*est pas seulement propre à des rencontres partielles, mais assez ouverte et assez vaste pour que des armées pussent s'y ranger en bataille.

Le consul était au sud, le dictateur au nord. Tandis que les soldats du premier attaquent avec impétuosité, le second tourne la position de l'ennemi et le prend par derrière. Grâce à cette manœuvre, quand vint le jour, les iEques et les Yolsques se voient^ enveloppés; mais un Volsque intrépide, Yettus Messius, à la tête d'une poignée d'hommes, se lit jour à travers l'armée romaine et pensa la faire reculer. Ce fut un combat terrible : le dictateur fut frappé d'une pierre à la tète, un de ses lieutenants eut la cuisse clouée à son cheval par un trait, le consul eut un bras coupé.

En 350 les Romains sont encore aux prises avec les Yolsques, mais ils ont fait un progrès au delà de r Algide; car, vers ce temps, il est question d'une colonie envoyée à Yelletri. Le théâtre de la guerre est porté plus à l'est, plus dans le cœur des montagnes, près de Fcrenlino. Terracina est défmilivement reprise en 354, et en 558 les yEques et les

M2 L'HISTOIRE ROMAIlIfi A iOli.

VoteqiM^ dmiDiident la paix. Il y avait Juste doquanta ans qoe las iEques avaiant paru h la porto Colline. Pendant œa cinquante ana d'aflbrta perpétuala, k guerre a'eat déplacée, ^e a été transportée d'une rue de la Rome aetuelle à Ventrée du royaume 4e Maplee.

Mais ataftt) les Romains avaient eu à combattre un autre ennemi sur la rive droite du Tibre * c'étaient les populations moitié étrusques, moitié aabines, de Falére, d0 Capène H surtout de Téies, une des doute grandes villes d*Étrurié, égale à Rome en étendue, ee qu'on ne dit d'aucune ville du pays des Volsques et des iEques, au moins aussi civilisée qu'elle, sa vraie rivale, dont les habitants avaient souvent foit la guerre aux Romains avec avantage, avaient exterminé presque entièrement la noble tribu des Fabius, avalent occupé le Janicule et pénétré dans le champ de Mars.

Pendant la première moitié du quatrième siècle, tandis que les Romains guerroyaient avec la montagne, ils avaient eu aussi à guerroyer contre Yéies. Déjà commençait pour eux cette double lutte à Test et à l'ouest dont leur position leur Ihisatt une nécessité, et dans laquelle il est merveilleux qu'ils aient toujours fini par triompher.

Ainsi, en 517, comme ils respiraient depuis quelques années des agression^ sabelliques, ils furent forcés de

« Til. Liv., V, 15, 25.

PREMIÈHCS GUERRES.— PRISE DE VÈIES. 503

tourner leurs armes du côté de TEtrurie par la perfidie du roi de Yéies, Tolumnius, qui, au mépris du droit des gens, avait fait égorger quatre patriciens envoyés vers lui en ambassade. J*ai dit que leurs statut furent placées près de la tribune . Ces statues n'avaient que trois pieds de haut; elles existèrent jusque vers le temps de Qcéron.

Fidène, comme toujours, avait pris parti pour Véies. Le dictateur, que le voisinage du danger avait fait nommer, s'établit aux portes de Rome, là où le Tibre se jette dans l'Anio et disposa ses troupes dans Tangle que forment les deux fleuves^

Les Véiens, renforcés par Tarrivée des Falisques, qui avaient passé le Tibre pour les joindre, vinrent camper devant la ville de Fidène*.

Un combat fut livré dans la plaine au pied de la colline où était Fidène. Les deux armées s'avancèrent Tune contre l'autre entre les deux camps : le camp romain au confluent du Tibre et de TAnio, le camp étrusque en avant de Fidène. Les Yéiens étaient à droite, appuyés au Tibre, les Falisques à gauche, les Pidenates au milieu, ayant leur ville derrière eux. Une

* C'<st ainsi qu'mi êtiki cnttRdM : Ad MirfhHnM «OBêedit Éi«tfiusque ripis anois. (Tit.LiT., iv, 17.)

* En général, on croit reconnaître Fidène dans la colline qui est en fac«" de Ifonte-Giubilco; dans Montc-Gmbileo, la citadelle de Fidène; mais, selon M. Hosa, remplacement de Fidène est plus p*oclto de Rome, là où il doit être, à cinq milles seulement, et Monlc-Giubileo, qui est à six milles, ne peut avoir été la citadelle.

504 l'UISTOlRE ROMAINE A ROXC.

partie des Vëiens voulut tourner te camp Tomain en allant passer au delà des hauteurs d'Antemne (Acqua Acctosa) que celui-ci avait à sa droite. Les deux armées restèrent quelque temps en présence. Le général romain élait tourné vers le Capitole, attendant un signal des Augures qui devait être celui du combjit; remarquable preuve de limportance qu'on attachait aux signes célestes. Le signal parut..

Aussitôt les cavaliers romains, manœuvrant dans cette plaine qui semble faite pour des charges de cavalerie, fondirent sur les alliés et ils plièrent. Mais Tolumnius les ramenait au combat, et le combat semblait devoir durer longtemps, quand un jeune tribun militaire de la grande famille Comelia, Cossus, indigné à la vue de celui qui avait violé la foi en faisant périr des patriciens romains, pousse son cheval vers le cheval de Tolumnius, que le choc Tait tomber; Cossus saute à bas aussitôt, abat le roi, qui veut se relever, d*un coup de son bouclier, et avec sa lance le cloue à terreS puis le dépouille et plante sa tète sur une pique. L'ennemi, saisi d'effroi à ce spectacle s'enfuit. L*ardenl jeune homme passe le Tibre et retourne du champ véien, chargé de butin.

Dans le triomphe qui suivit cette victoire ce qui atf 'ra le plus l'attention, ce fut Cossus portant les dé* pouillcs opimes, ce qu'on n'avait pas vu depuis Romu-

Tîl. Mv., IV, 19.

PRElllfiRBS GUERRES. -PRISE DE YËIES. 509

lus et allant les déposer dans le petit temple (rësanden de Jupiter Férëtrius, qui était sur le Capitule.

Ttte Live raconle, è ce sujet, que Tcmpereur Auguste a bien voulu lui apprendre que lui-même avait lu sur la cuirasse de lin de Tolumnius conservée dans le temple de Jupiter Férétrius, que les dépouilles opimes avaient été oflertes neuf ans plus tard par Cossus» alors consul. Tile Live, tout en disant que c'eût été un sacrilège d'enlever à Cossus l'honneur du témoignage impérial ne parait point convaincu par cet. illustre témoignage et donne de forts bonnes raisons, pour ne point l'admetti'e; toutefois, en critique prudent, il se garde de le contredire *.

Pendant les années qui suivirent, les Véiens et les Fidenates profitèrent d'une de ces maladies dont il est parlé souvent dans l'histoire de Rome, et dans lesquelles la malaria pouvait jouer un rôle, pour franchir TÂnio, et venir encore une ibis butiner jusqu'à la porte Colline. On fut obligé de défendre Rome et de garnir de troupes les murs et l'aggcr qui était de ce cété.

Ce fut pendant une des maladies dont je viens de parler que l'on voua un temple à Apollon pour la

' Tit. Liv., if, 51. Comme il faut être juste envers tout le monde, je dirai qu'Auguste pouvait bien avoir raison sans que Tile-Live eût tort. Mais pour cela on doit supposer que l'inscription avait été altérée par la famille de Cossus, qui avait voulu rappeler son consulat en même temps que sa victoire. C'est l'opinion de Perizonius, adoptée par Schwegler. {H. Gesch.j m, p. 200.)

ft06 L'HISTOIRE ROMAiriB A ROIB.

8ân(é du peuple romaine Ged est un fait imperiant, car c est ia première apparition d'un ailte grée à Rome depuis les Pélasges. Au reste, ce ne fut pas le dieu de la lyre et des chants qu'on voulut alors honorer, Rome était encore trop barbare; ce fut TApollon qui tkâsêc les mauxy de Delphes, TApollon secourabley de Phigalie, ce qu'on traduisit par medieus (qui remédie); FApoUon invoqué par les Romains contre une épidémie fut r Apollon méctecin.

Après avoir consulté les livres sibyllins % d*où Ton prétendait tirer tous les emprunts religieux qu'on faisait à la Grèce, on érigea le temple d'ApoUon, hors de la ville comme il convenait pour un dieu étranger, derrière le temple de l'Espérance*, dans le marché «Ux légumes, près de la porte Carmenlale^ liée au souvenir de l'Arcadien Évandre, non loin du cirque Flaminien, dans une partie des prés Flaminiens qui parait avoir été antérieurement consacrée au culte du dieu*, ce qui, en ce cas, devait remonter à l'ancien culte de l'Apollon Pélasge.

« Tite Live, it, 25.

* Tit«-Li\-e dk seulement ki îivrtt. Mais le teniplfi, le culte, les jeux d'Apollon sont toujoui^ en rapport aveo les Ua :e% sibyttim .

» TiL Liv., XL, 51.

♦TU. Llv.,iivn,S7.

^ Tilc-Live (ut, 63) dit en pariant du lieu où le temple (ùt con- «mil : Jâm tùm ApùîHmrem appctiabant. L'église de Sainl-ipo^tnàire^ dans un endroit que le iH?uplc appelle la PoUinara^ semble montrer qu'il y avait aussi un lieu consacré à Apollon dans une autœ pariic du champ de Mars.

Les Romains, bravés dans leurs murailles, en sortirent, repoussèrent les ennemis qui se retirèrent sur les hauteurs; ils y furent poursuivis et battus près de Nomenlum.

Selon Tite Live, le dictateur prit Fidène, qu'on avait déjà prise plusieurs fois et qu on devait prendre encore, au moyen d'un souterrain qu*il creusa et qui le conduisit dans la citadelle. La colline où fut Fidène, sans être très-èlevée. Test assez pour faire douter qu'un tel travail ait pu facilement être exécuté. Si les Romains pénétrèrent dans la citadelle de iFidénOi ce Alt probablement par un souterrain creusé plus anci^nnement, un de ces amiculi qu'on a retrouvés dans plusieurs villes antiques ^ et qui remontent peul-ôtii) aux Pélasges.

Les guerres sabelliques détournèrent pendant quelque temps de TËtrurie les armes des Romains^ mais ils devaient y revenir. Les incursions des Véiens recommencent, les Fidenates égorgent les colons ro« mains qu'on avait envoyés dans leur ville* Rome est saisie d'un grand effroi. L'armée est postée à la porte Colline, on munit de troupes les remparts, on proclame le justitium, les boutiques sont ferotées, la villd ressemble à un camp.

Cornélius Cossus, celui-là même qui avait tué de sa mainTolumnius, est nommé consul. Il va camper à un milleetdemi (une demi-lieue) en deçà de Fidène ayantes

< Âbek., mUeUt., p. 182^.

508 L'UISTOIHE ROMAINE A UOME.

hauteurs à sa droite, le Tibre à sa gauche *; l'ancienne position de Tullus Hostilius. Il fait occuper les collines pour tourner rennemi par derrière ces collines sans qu'il s'en aperçût. C'est toujours la même manœuvre employée tour à tour par les Romains et par leurs adversaires, parce qu'elle était commandée par la disposition des lieux.

Alors un spectacle inusité vint frapper les yeux des Romains : les portes de Fidène s'ou\Tent, il en sort une multitude portant des torches et toute resplendissante de feux*. Ce ne pouvait être qu'un moyen de terreur religieuse, imaginé par des prêtres étrusques. En effet, les soldats furen t d'abord eflrayés, mais le dictateur Mamercus iEmilius les rassure, les entraîne, et h la tête de la cavalerie se précipite à travers les flammes. Le corps de troupe qui a tourné les collines prend en queue les Étrusques attaqués de front par le dictateur.

Tandis que, pour regagner leur territoire, les Véîens se jettent dans le Tibre et que beaucoup d'entre eux disparaissent dans ses tourbillons, les Fidenates rentrent en désordre dans leur ville, les Romains y entrent à leur suite, et Fidène tombe de nouveau au pouvoir des Romains, qui la perdront, la reprendront et la reperdront de nouveau. Voilà, au milieu du quatrième siècle, où en est la conquête romaine. Elle se fait

* Til. Liv., IV, 32.

• Til. Liv., IV, 33.

PREMIÈUEr GUEUnES. — PUISE DE VÉIES. 509

encore en vue du Capilolc. Ce ii*est qu'à partir de 555 que Fidèiie sera définilivcmeiit rùduile, et Fidèue n'est pas à deux heures de Rome.

Dans les montagnes des Yc^sques, cette conquête était plus avancée que dans la campagne romaine. Les Romains allaient sans cesse d'un ennemi à Taulre. A peine eurent-ils jeté les Véiens dans le Tibre et repris possession de Fidône qu'ils coururent combattre les Yolsques. J'ai envie de faire comme eux et d'aller contempler un épisode remarquable de celte guerre de montagnes, qui se rattache à une localité bien caractérisée.

C'était la coUine qu'on appelait Verrugo la Verrue*; elle se trouvait certainement entre le pays des jEques et le pays des Yolsques *, ce qui rendait sa possession trés-impor tante. Aussi fut-elle plusieurs fois prise et reprise par les Romains et leurs ennemis, qui sô la disputaient avec acharnement. On a tout lieu de croire que c'est la colline isolée qui porte aujourd'hui

* Ce nom indique une colline isolée, faisant saillie sur la plaine comme une verrue sur le visage. — ïl y a près de Florence une colline nommée Verruca. Verrugo a le môme sens que Verruca. (Cat. ap, Gell., Noct. AU.» ni, 7.) D'après Panalogie de la terminaison en û avec le grand nombre de mots sabins ou sabelliques terminés do môme:Nerio, Anio, Pompo, Scipio, Dorso, Varro, Cicero, je suis porté à. croire que verrugo était la forme sabelliquc, et verruca la forme latine. ^ %

* 11 fallait qu'il en lût ainsi pour que l'occupation de cette colline par les Romains iût considérée comme mi si grand mallieur par ces d«ux peuples.

510 l'iiistoihe romaine a rome.

le nom de Colle Ferro *, et qui s'élève au pied des montagnes, à gauche et vers Tenlrée de la vallce du Sacco, vallée que de Rome on voit s'ouvrir entre le massif habité par les Voisques et les montagnes des Berniques et des iïlques.

Le nom de la Verrugo revient souvent, eommc celui de rAIgide, dans le récit des guerres du quatrième siècle. L'Algide était le lieu ou les iEques et les Voisques se réunissaient pour combattre les Romains ; la Yerrugo était la clef de la vallée que les ^Eques avaient h franchir pour venir opérer cette réunion au pied de l'Algide ; si ce point leur était enlevé, leurs communications avec les Voisques devenaient difficiles. En 510, ces deux peuples ayant appris que les Romains ravalent fortifié frémirent de fureur '. Ils parvinrent à Tarracher aux Romains; mais les Romains s'en emparèrent de nouveau, et de là purent ravager h droite et à gauche le territoire des Voisques et le territoire des iEques.

La Verrugo fut témoin de divers faits d'armes les Uns glorieux, les autres humiliants pour les Romains, je les raconterai pour donner Tidée des alternatives de revers et de succès dont se compose l'histoire de eette guerre de montagnes, qui, avec les pointes du côté de l'Étrurie, remplit presque tout le quatrième

« Nibb,, DinU, m, p. 474. Abek., MUklU,, p. 75. Nibby croit retrouver dans le nom iruxleme de Cotte Ferro une trace de Yerruca, •Tit. Liv., I?, i.

PREMIÈRES GUERRES. «PRISE DE YÉIES. fllt

siècle de Roiue. Mais c*élaienl toiqoura les sueoës qui avaient le dernier.

Le consul Spurius Atratinus combattait les Volsques au pied de VciTugo ^ Dès le comm^cement de Taction, dit Tite Live%qui semble eu avoir eu sous les yeux les détails conservés dans quelque mémoire de famille, on vit de quel côté devait tourner la cliance .du combat. Lcf clameurs de Fenneitii étaient vives et bien nourries, les cris du soldat romain discordants, inégaux, mous, souvent interrompus ; l'ennemi pousse du bouclier, pointe de l'épée; les Romains i*egardent autour d'eux, leurs casques chancellent sur leurs tètes ; indécis, tremblant, chacun se serre contre le gros de la troupe ; enfin ils fuient. Tout était perdu quand un officier de cavalerie nommé Tempanius saute à terre et se fait imiter de tous les cavaliers; ils soutiennent le combat, rétablisent la résistance; mab ils so&t entourés, on les croit perdus; cependant ils parviennent à occuper un lieu élevé, peut-être la Verrugo elle-même. Au milieu de la nuit Tennemi, sur une Hausse alerte, prend la fuite. Quand le jour vient Tempanius s'aperçoit que les assaillants ont disparu ; il va au camp romain et le trouve vide ;. alors lui et ses cavaliers s'empressent de gagner Borne. On les croyait * morts et l'armée détruite, l'effroi était au comble ;

m * Titc Livc n'indique pas le lieu de ce combat, mais Valère Maxiine (m, 9, S) dit : c A^M- Vanwfinttn. »

TU. Ut., it, 57.

512 L'HISTOIRE ROMAINE A ROVB.

lorsqu'on les vît paraître, un immense cri de joîe s'éleva de toute la ville. Le tribun Horlenstus intenta une accusation au consul Seinpronius, mais Tempanius le défendit.

Une aulrc expédUion contre Verrugo avait été précédée par d orageux débats dans le Forum. Le tribun Maîniuss'élail opposé àVenrôlement, jusqu'à ce qu'une loi agraire qu'il proposait eût passé. A ce moment on apprit que l'Arx Carventana\ poste important, avait été prise. Cet événement décida neuf tribuns à se séparer de leur collègue. Fort de leur appui, le consul procéda à l'enrôlement et, quelquesuns en appelant au tribun Maenius, il leur fit tordre le cou *. Les soldats partirent Tort irrités. Cependant TArx Carvenlana fut prise, mais ils n'eurent aucune part au butin : tout fut vendu et le prix versé dans le trésor public; les soldats, encore plus mécontents du consul, le chansonnèrent pendant son triomphe. Ifenius au contraire était toujours plus populaire. Les pa^ciens, en rétablissant pour cette année, eomme ils le faisaient assez souvent, le consulat, empêchèrent que Msenius ne fût tribun consulaire, et les plébéiens s'en vengèrent enaiommant pour la premièra tm des questeurs plébéiens*

* Rocca massima, entre Gorî et Velietri; conjecture vraîsomblable de Nihbf . (Ml/., m, p. 17.)

*Quuin pauois appeUanUbu6 tribiMom^ colloni toiwnet (TH. Liv , IV, 55.)

La colère des patriciens fut grande, celle des tribuns n*était pas moindre. Tout à coup on apprend que ïkn Carventana a été reconquise par les iEques et que beaucoup de soldats ont péri ; les tribuns en profitèrent pour obtenir un compromis entre leurs prétentions et les résistances patriciennes * ; ils se désistèrent alors de leur opposition à Tenrôlement. Mais toutes ces aigreurs semblent avoir nui à l'énergie militaire; les deux consuls parurent devant FArx Carventana et ne purent la prendre ; plus heureux à Verrugo, ils la prirent et Toccupèrent.

En même t^mps les patriciens remportaient à Rome une victoire politique; bien que le peuple eut obtenu les comices qu'il désirait, les trois tribuns consulaires qu'il nomma furent patriciens; on accusait, il est vrai, les patriciens d une supercherie électorale : de mettre sur la liste des candidats plébéiens indignes, pour dégoûter des choix plébéiens.

De nouvelles irritations se manifestèrent à Rome au sujet de la nomination d'un dictateur qui déplut fort aux tribuns consulaires eux-mêmes et donna occasion aux tribuns du peuple de se réjouir des divisions patriciennes. Les chefs de laristocratie, pour vaincre la résistance des tribuns consulaires eurent même Tidée d'en appeler aux tribuns du peuple. Ces querelles absorbaient tous les esprits. Ce qui n'était pas bon, dit Tite Live, lorsqu'on avait une telle guerre sur les

* Tit. Liv., IV, 55.

bras '. Deux des trois tribuns consulaires murmuraienl contre le sénatus-consulte qui allait leur ôter le pouvoir. Le troisième, Servilius Ahala, prit son parti : il se fit autoriser à nommer le dictateur, et choisit P. Cornélius, un des deux récalcitrants ; pour le moment tout lut arrangé,

Cornélius battit rapidement les Volsques et déposa la dictature. Mais tous ces tiraillements politiques avaient eu une fâcheuse influence sur le moral de Tarmée, et Verrugofut prise par suite de l'indiscipline des troupes envoyées trop tard à son secours, et qui| s'élant mises à ravager le pays, se firent exterminer.

Verrugo devait être témoin d'une nouvelle honte et d'une nouvelle gloire de l'armée romaine. Douze ans plus tard, pendant le siège de Véies*, un des deux corps d'armée, commandé par le tribun consulaire Postumius, fut forcé de se réfugier sur des hauteurs à peu de distance de Verrugo, où était l'autre corps. Le premier fit un vaillant effort pour gagner cette position et percer la ligne des iEques, qui lui barraient le passage. Les cris poussés dans ce combat nocturne arrivèrent aux oreilles des défenseurs de Verrugo, qui crurent le camp forcé, prirent peur et, quittant leur poste s'enfuirent jusqu'à Tusculum. Le bruit se répandit à Rome que Postumius avait été tué, mais il était vivant ; le jour venu, il repousse lesJKques,

*Tit. Liv., IV, 57.

• Tit. Liv., V, 28.

les poursuit, détruit leur armée et reprend possession de Verrugo, que des lâches avaient abandonnée.

Ainsi l'histoire de cette colline isolée nous a donné le spectacle des difficultés politiques et des vicissitudes militaires au milieu desquelles s'accomplit au quatrième siècle de Rome la conquête des montagnes qui forment Thorizon romain.

L'histoire de Yerrugo m'a entraîné au delà de l'époque de la prise de Véies. Je reviens à ce siège mémoble, et qui fut la première entreprise longue et considérable des Romains.

A quatre lieues de Rome, près de la Stortay dernier relai que rencontrentles voyageurs venant de Florence, est un lieu très-remarquable et très-pittoresque appelé rjsola Farnèse. Là fut Yéies, dont les Romains eurent tant de peine à triompher.

Un plateau de forme à peu près triangulaire s'élève du sein de la campagne romaine. On voit les murs d'enceinte en grosses pierres, de maçonnerie étrusque, et on a reconnu plusieurs des portes de la ville; à l'extrémité orientale du plateau, sur une hauteur qui ne s'y rattache que par une langue de terre étroite et que l'on appelle encore la place d'armes était l'ancienne citadelle : eUe regardait du côté de Rome, qu'elle semblait menacer ^ Yéies était comme la tête

* Nibby (Dtn/., m, p. 424) place l'an de Véies sur le fommet où eat le château, et croit même retrouver la direction du GunicuUis dans le chemin qui y conduit* Mais ce somnuît étant isolé, à l'arx eût été

du bélier étrusque tourné contre Rome pour l'écraser.

Des tombeaux, les uns romains, les autres étrusques, parmi lesquels il en est un très-bien conservé, se voient à l'extérieur de l'enceinte; à l'intérieur aucune ruine n'est debout.

Les Romains ne seraient jamais venu à bout de prendre Véies, qui faisait partie de la confédération étrusque, si elle eût été efficacement secourue par les autres villes de l'Étrurie ; mais les délibérations du gi*and conseil national ne furent pas favorables aux Véiens ; ils l'avaient offensé en refusant de mettre à leur tête le chef annuel qu'il voulait leur iiùposer *, et il fit la faute de les abandonner, s'en excusant sur la crainte des Gaulois * qui menaçaient. Cela montre que le lien fédéral n'était pas très-fort. Les anciens eurent des confédérations de villes, mais ne connurent guère de vraies fédérations. D'ailleurs Véies n'était pas purement étrusque, son nom était sabellique'; elle avait eut un roi de cette race \ et tout le pays environnant fui

là, après ravoir prise, il eût fallu livrer, pour prendre la ville, un as* saut dont Tite Live aurait parlé, et dont il ne parle point.

* Tite Live (y, 1) donne à ce roi des Véiens le nom de rex et le nom de sacerdos.

* Tite Live, v, 17.

' Veia, dans la langue osque, dont les rapports avec la langue Sabine ont été reconnus par Varron [De L. lot., vn, 27), voulait dire plauêtrum, (P. Diac, p. 368.)

* L'affinité du Sabin et de l'Ombrien est certaine, et il y avait eu un roi de Veies, appelé Propertius comme le poète Propercc, qui était

PREMIËHES GUERRES.- PRISE DE YÉIES. 517

& demi sabin; aussi ne trouva-t-elle d'alliés véritables que dans deux villes voisines, habitées par des populations au moins en partie sabines, Falère ^ et Capène.

Tout prouve que le siège de Véies fat une rude entreprise; il dura, dit-on, dix années; pour Fachever il Mut un grand homme, Camille*, et une mesure inu* sitée ; pour la première fois les troupes passèrent l'hiver sous la tente et farent soldées : deux innovations, dont la seconde était la conséquence de la pre-

ombrien. On Dnisait instituer les Saliens. prêtres sabins, par un roi de Véies.

' Le site de Capène a été indiqué par de Nibby à GÎTiticola. (Nibb., DirU., I, p. 375.) Son nom paratt fort semblable à celui de Capua, par lequel le» Samnites remplacèrent Fancien nom de Vultumum» ce qui donne ^ Capène une origine sabellique, et, tu sa position, Sabine.

* Furtus Gamillus était d'extraction sabine. Les Furii étaient Sabins comme le prourent phisieiu^ de leurs surnoms : Medullinus (de Medullia], et surtout CamiUus, analogue à Camerinum, Sabin, à Ccmerst Ombrien, aux Camenes de Numa, au nom de Camasine, épouse de Janus. Virgile a appelé Camilla une héroine voisque. Tout porte donc à regarder Camilius comme Sabin; de plus, ce nom se ratlacbe aux Pélasges. Les Gamilli, jeunes gens qui servaient dans les sacrifices, ont été rapprochés, par les anciens, de Gadmillos, l'Hermès pélasge (Macr., Sat., m, 8), serviteur des Gabires, dieux pelages; un autre surnom des Furii était phUuSt semblable au grec phUos, Les Furii seraient donc comme les Fabii une i^ce sabine tenant aux Pelages. Furius ou Ftuius parait avoir la même racine que le mot grec, fUi homme, ou /0r, voleur, d'où fur, sabm comme Lemur, — Les divinités infernales étaient sabines; la désinence sabeUique en tir se retrouve dans TUmr et Ansur. — Remarquez que dans les mœurs héroïques, le nom de voleur est pris en bonne part, témoin \esClefle9 de la Grèce moderne.

mière, et qui excitèrent de vives réclamations de la part des tribuns contre les patriciens accuses de vouloir constituer une armée permanente et d'éloigner les plébéiens en les retenant sous les armes*.

L'on avait entouré la ville assiégée d'un fossé et d'un relèvement de terre continu. C'était un bien grand ouvrage; il fut détruit par les Véiens. A cette désastreuse nouvelle, toute opposition à la guerre fut abandonnée : chacun rivalisa de zèle. Ceux qui, bien que compris dans les centuries des cavaliers, ne recevaient point un cheval de l'État, vinrent dans la curie offrir au sénat d'en entretenir un à leur Irais. Les plébéiens, saisis d une généreuse émulation, se précipitèrent dans le Comitium et s'offrirent pour aller assiéger Veies, promettant de ne revenir que lorsqu'elle serait prise. Les sénateurs, du haut des degrés de la curie applaudissaient de la voix et du geste*; plébéiens et patriciens pleuraient de joie, puis rentrés, dans la curie, les sénateurs y rédigèrent un sénatus-consulte par lequel ils ordonnaient aux tribuns consulaires de monter à la tribune * pour remercier les volontaires à pied et à cheval et leur accordaient la solde militaire; belle scène de concorde patriotique entre le Forum et la curie, à laquelle ces

* Tit. Uj„ V, 3. Remotam in perpetnam et obligatam ab urbe et ft republica Juventam.

» Tii. Liv., ▼, 7.

* C'est le sens de : In cuncionem vocali.

PREMIÈhES GUERRES.- t»KISË DE VÉIES. 519

lieux, ordinairement ennemis, n'étaient pas accoutumés.

L'agger que les Romains avaient construit autour f de Vêles fut réparé et les travaux du siège repris avec ardeur. Mais malgré cette ardeur, malgré la présence de Camille le siège ne faisait point de progrès ; le sénat, craignant que les plébéiens ne finissent par se décourager, employa un artifice assez singulieîr pour soutenir leur confiance, en rendant les dieux garants de la réussite de Tentreprise.

Le lac d'Albe avait atteint une hauteur inaccoutumée ; on ne pouvait se rendre raison de ce phénoinène *, causé par la fonte des neiges à la suite d'un hiver que nous savons avoir été extraordinairement rigoureux*, et peut-être aussi par des agitations volcaniques dont l'effet avait étéd' encombrer les conduits naturels, comme il arriva dans les lacs de Bseotie et d'Arcadie • On envoya demander à l'orade de Delphes comment on pouvait remédier à la crue insolite des eaux. Des travaux d'écoulement existaient dès cette époque en Grèce. L'oracle annonça que Véies serait prise quand Teau du lac aurait c^sé de se jeter dans la mer et de se répandre dans la plaine. Avant d'avoir reçu cette réponse qu'il supposa peut-être, le sénat avait imaginé un moyen d'atteindre le but désiré : le règlement des

* Tit. Liv., T, 15.

« Tit. liv., T, 15.

« Niebuhr., it, p 214.

eaux, rirrigation de la campagne^ et le succès d'une autre entreprise à laquelle il tenait encore plus, la prise de Yéies.

Comme on était en guerre avec rÉtrurie, on n'avait pas d'Aruspice pour conjurer le prodige; on- n'avait non plus personne qui fôt en état d'exécuter ces travaux hydrauliques dont les Étrusques possédaient le secret, ces émissaires qu'ils pratiquaient pour dériver l'eau de leurs lacs * et qui étaient chez eux un héritage de la science antique au moyende laquelle les Pelasges avaient creusé ou au moins élargi les conduits souterrains par lesquels les eaux du lac Copais se déversaient. Pour calmer les imaginations épouvantées par la crue du lac d'Albe, il fallait au sénat un Aruspice étrusque ; pour faire cesser celte crue menaçante il lui fallait un ingénieur étrusque ; le sénat résolut de se procurer du même coup un Aruspice et un ingénieur, enfin de faire servir l'accomplissement d'un oracle à diriger les efforts, à exalter le courage et à amener par là le triomphe des Romains.

Voici comme le sénat s'y prit :

Par suite de la longueur du siège, il s'était établi de certaines habitudes familières entre les assiégeants et les Véiens. Un jour, un soldat romain qui était de garde sous les murs de la ville entendit un vieil Arus pice étrusque s'écrier : a Les Romains ne prendront la

* de., Divn n, 32.

* 0. MûU., Etr., I, p. 218.

ville de Véies que lorsqu'ils auront fait écouler dans la plaine Teaudulacd^Albe. » La ressemblance de cette prédiction bizarre avec celle que les envoyés du sénat rapportèrent de Delphes peu de temps après, rend bien vraisemblable que le sénat ne fut étranger ni à l'une ni à Tautre.

Le soldat, frappé d'une si singulière exclamation, et donnant un exemple de cette crédulité aux promesses d'un sorcier qui n'exclut pas des violences contre sa personne ; ce dont on trouverait des exemples chez tous les peuples superstitieux et particulièrement chez le peuple romain, lequel maltraite les madones quand elles n'exaucent pas ses vœux; le soldat, s'étant approché du vieux devin sous prétexte de le consulter sur quelque prodige, le saisit tout à coup dans ses bras, l'emporta en dépit d'une résistance, je crois, simulée» et alla le déposer dans la curie, en plein sénat.

L'Étrusque parut regretter ce qu'il avait dit ; maïs, le mal étant fait, déclara persister dans sa prophétie, et en même temps il indiqua les moyens d'opérer une dérivation des eaux du lac.

Bientôt les envoyés revinrent de Delphes et rapportèrent la réponse de l'orade, qui coïncidait merveilleusement avec la prédiction de l'Étrusque ; il n'y avait plus de place pour l'incertitude.

L'Aruspice devint un grand personnage ; il fut chargé deprocur^ le prodige, c'est-à-dire de détourner les con-

523 L'HISTOIRE ROMAtNB A ROME.

séquenses funestes qu*il pouvait avoir, et de faire tout ce qu'il fallait pour apaiser les dieux.

Hais le sénat ne fut pas seul à en tirer parti, et sa ruse tourna en partie contre lui ; les plébéiens me paraissent avoir su profiter aussi de la confiance accordée au devin; car le devin ayant déclaré que les dieux étaient irrités de ce que les fériés latines n'avaient pas été convenablement célébrées sur le mont Albain et que par suite l'élection des tribuns consulaires était vicieuse, ceux-ci furent contraints d'abdiquer et remplacés par d'autres tribuns consulaires, dont on décida que la majorité serait plébéienne.

Ce fut un incident imprévu et qui n'était pas» je croîs , dans le plan primitif de la comédie. Car le lecteur a, j'imagine, déjà vu clair dans le manège; le monologue du vieil Étrusque, prononcé tout juste de manière à être entendu par le soldat romain, a dû éveiller ses soupçons. On peut supposer que ce monologue avait été conseillé en secret et probablement assez bien payé par le sénat, lequel, en calmant les inquiétudes nées du prodige et qui pouvaient décourager le soldat, dont un siège prolongé commençait à ébranler la patience ; en réalisant la condition mise par un double oracle à un succès, ce qui était un excellent moyen d'assurer ce succès, voulait en même temps faire accomplir une œuvre utile et capable de rivaliser avec les grands travaux des rois ses prédécesseurs, n fallait un Étrusque pour prescrire l'entre-

prise au nom du ciel et pour en dinger l'exécution : on fit parier et enlever le bonhomme et creuser l'émissaire par ses soins.

Cette petite comédie religieuse pouvait avoir encore un autre objet ; nous allons voir que Véies fut prise au moyen d'un conduit souterrain (cuniculus) ; peutêtre le sénat avait-il dès lors concerté avec Camille le projet de ce cuniculus et avait-il besoin aussi pour cela d'un Étrusque, qu'il y employa plus tard, après l'avoir employé au percement de l'émissaire du lac Albain.

Cet émissaire est le plus grand ouvrage qu'ait accompli la république romaine * : il est percé à travers la roche volcanique ; sa largeur est de cinq pieds, sa hauteur de sept à huit pieds ; des puits nombreux y descendent du sommet de la colline, des corridors y aboutissent, destinés à l'extraction des matériaux.

A l'entrée il est revêtu de murs, dont la direction est oblique, moyen d'amortir l'impétuosité du courant qu'on remarque dans les aqueducs de Rome, souvent

* i'ai transcrit, à peu de chotes près, la description de l'émissaire du lac Âlbain, qu'a donnée Hirt dans son histoire de l'architecture antique (die Geschichte der baukunst bey der Âlten, u, p. 105), parce qu'elle m'a paru la plus complète. Mais je dois dire que les dimensions de l'émissaire ne sont pas si considérables suivant Abeken et Nibby. Le premier {Mittelit.f p. 179) ne lui donne que quatre mille pieds de longueur; pour la hauteur, six pieds; pour la largeur, quatre. Nibby {Dint,, h P* 102) lui donne une longueur de sept mille cinq cents pieds, comme Hirt; pour la hauteur et la largeur, il s'accorde atec Abeken.

coudés, et dans la piscine connue sous le nom des selte salCy sur TEsquilin. En avant d'un mur transversal, dans lequel ont été ménagées des ouvertures pour permettre le passage des eaux, était une grille disposée de manière à arrêter les objets qui auraient obstrué le canal; au delà est un réservoir dans lequel se déposent les impuretés de l'eau, et qu'on peut nettoyer quand il convient; en avant du point où le canal s'enfonce dans les profondeurs de la terre est une salle murée et garantie contre le poids de la montagne par une voûte d'une solidité telle, que les racines des chênes qui croissent au-dessus en s*insinuant à travers les gros blocs dont elle est formée n'ont pu l'endommager notablement.

La même disposition se remarque à l'extrémité opposée : l'émissaire est terminé par un grand réservoir voûté d'où l'eau s'échappe par cinq ouvertures; delà, conduite à travers la campagne, elle va se jeter dans le Tibre à une lieue environ au-dessous de Rome. Tel est l'émissaire du lac d'Albano, qui présente une remarquable entente du nivellement ^

Selon Tite Live, ce grand travail fut achevé en moins de deux années ; on ne croirait pas à ce témoignage de l'historien, si les puits ouverts au-dessus du canal ne permettaient de supposer que le percement a été

^ Nibb., DUa., h P* 105.

opéré sur un grand nombre de points à la fois*, et, malgré cette explication, j'ai encore de la peine à admettre que les choses aient pu marcher si vite. M. Mommsen rejette absolument Ihistoire de l'Aruspice enlevé, histoire pourtant si vraisemblable, et voit dans Témissaire du lac d'Albe un ouvrage des anciens Âlbains à Tépoque où ils étaient à la tête de la confédération latine. On pourrait croire aussi qu'il fut plus anciennement encore, comme l'ont peut-être été en Grèce les travaux du même genre, l'œuvre des Pélasges. Même en supposant que les Pelages l'eussent commencé, il aurait toujours été achevé par un Étrusque, car la voûte y parait, la voûte est étrusque et non pélasge'.

* Cette explication est donnée par Nibby et par Niebbur. Mais tous deux paraissent aToir exagéré le nombre des puits, que Nibby porte à cinquante et Niebbur à soixante. (Âbek., Mitielii,, p. 180.)

* 11 est possible qu'un conduit souterrain fort antique existât avant Pépoque romaine, car on a reconnu les traces d'un conduit du même genre qui portait les eaux du lac de Némi dans la vallée de Larida, elle-même autrefois un lac, et de celte vallée dans la plaine. Un cours d'eau dérivé du lac de Némi, qui s'appelle Rio di Nemit passe encore par deux ouvertures artificielles qui font communiquer, Tune, le lac dé Némi avec la vallée d'Aricia,et l'autre, celle-ci, avec la campagne. Ce courant traversait Vancien lac d'Aricia. Les deux conduits sont d'une haute antiquité, car rbistoire ne sait rien de leur percement; et d'ailleurs ce percement remonte à un temps où le lac d'Aricia n'avait pas été desséché, temps dont il ne restait au temps de Pline qu'un vague souvenir. (PI., Hist. nat,, xn, 41, 5.) Si l'émissaire du lac d'Âlbe préexistait à Pépoque de Camille, et si on n'a fait alors que le réparer et Pa-

526 L'HISTOIRE ROMAINE a ROME.

L'émissaire fonctionne encore aujourd'hui; par lui les eaux du lac arrosent la campagne romaine et vont se jeter non dans la mer mais dans le Tibre : Torade a donc été obéi, aussi Véies a été prise.

D* abord cependant la promesse de Torade ne parut pas devoir s'accomplir. Deux tribuns consulaires qui combattaient contre les Falisques tombèrent dans une embuscade, l'un d'eux y périt ; à cette nouvelle, une grande terreur se répandit dans Rome, et, dans l'armée des assiégeants, on eut peine à empêcher les soldats de prendre la fuite. Rome était très-agitée ; on disait le camp de Véies forcé et les ennemis approchant de la ville. Les hommes s'élançaient sur les remparts, les matrones se pressaient dans les temples et imploraient les dieux.

Camille fut nommé dictateur et le sort de Veies.fat décidé. Tout change alors, les prévisions de l'avenir, l'âme des citoyens et la fortune de la ville. Camille punit militairement les fuyards, décrète un enrôlement^ se transporte à Véies, revient à Rome pour lever une nouvelle armée. Son activité suffit à tout.

Il n'oublia pas les dieux : il fit vœu de relever le temple que Servius Tullius avait consacré à b déesse Matuta dans le marché aux bœufs. Relever un temple consacré par Servius Tullius de populaire mémoire, dans ce moment où les plébéiens avaient si bien mérité

grandir, la rapidité avec laquelle Tite Live assure qu'il fut construit s'explique naturellement.

prenièhes guerres. — prisk de véies. 527 de h patrie, étailun à-propos. Camille bat les auxiliairea de Véies près de Népi, augmente les travaux de siège et entreprend enfin celui qui devait décider la prise de la ville : ce conduit souterrain» ce cuniculus célèbre qui amena les assiégeants dans la citadelle, conduit souterrain dont on a nié l'existence, mais auquel je ne vois nulle raison de ne pas croire, biœ qu'on n'ait pu encore le retrouver*.

Par une déférence dont un dictateur aurait pu se dispenser, Camille envoie demander au sénat ce qu'il faudra faire du butin. Claudius qui, comme tous ceux de sa race, dédaignait la popularité, fut d'avis de l'em-* ployer à réparer le trésor public épuisé, de le déposer dans le temple de Saturne ou tout au moins de le faire servir à solder l'armée. Mais le sénat, qui ne voulait pas perdre la faveu*' populaire, décida qu'il serait partagé entre les soldats et tous ceux qui se rendraient au camp. Le camp fut bientôt rempli d'une multitude que cette perspective attirait. On peut dire que Rome tout entière prit part à la prise de Véies.

Alors le dictateur sort de sa tente; les auspices étant favorables, il fait prendre les armes aux soldats, et, fidèle au caractère religieux qu'il montra toujours, voue à ApoUon, dont lorade avait annoncé le succès qui approchait, la dixième partie du butin; il évoque la Junon protectrice et habitante de Véies, l'anciennd

^ Abekea {MitteUt., p. 185) cile plusieurs exemples de cuniculi dans d'autres ailles italiotes.

déesse pélasge dont le culte s'était conservé dans tout ce pays, lui demande de suivre bientôt les vainqueurs dans une ville qui sera la sienne; puis, faisant, avec Tarmée nombreuse dont il dispose, attaquer Véies de tous les côtés à la fois, pour mieux cacher son artifice^ il lance ses meilleurs soldats dans le conduit souterrain. Ici se place une légende que Tite Live lui-môme reconnaît pour telle *.

Le roi de Véies offait un sacrifice dans le temple de Junon. Les Romains, du souterrain où ils étaient encore cachés et d'où, ils allaient sortir, entendirent TAruspice dire au roi : Ceux qui enlèveront les entrailles de la victime auront la victoire. Aussitôt ils s'élancèrent du souterrain, enlevèrent les entrailles de la victime et les portèrent au dictateur.

La ville fut livrée au pillage. On dit qu'à l'aspect des misères qu'il ordonnait Camille versa des pleurs. On disait aussi qu'élevanj les mains vers le ciel il fit cette prière : a Si ma fortune et celle du peuple romain semblent trop grandes, qu'il nous soit donné de

• Tit. Liv., V, 21. Inseritur huic loco fabula. Tite Live ajoute : c Dans des événements si anciens, il me suffit que les faits soient vraisemblables, et qu'on puisse les accepter pour vrais... De telles choses sont plus faites pour être représentées sur la scène, amie du merveilleux, que pour être crues. Mais je ne trouve pas qu'il vaille la peine de les affirmer ou de les rejeter. » Tite live fait connaître ici le procédé qu'il a suivi dans le récit des événements accompagnés de quelques circonstances merveilleuses, n est trop sage pour affirmer, trop boa Romain pour nier, U raconte.

conjurer la jalousie des dieux et des hommes par le moindre malheur possible. » C'est ce que le sort ne devait acccorder ni à lui ni à Rome, car il devait être banni par ses concitoyens et Rome prise par les Gaulois. Véies fat dépeuplée, on vendit tous ceux de ses habitants qu'on n'avait pas égorgés, ce qui m^empécbe d'être fort touché des larmes que Camille répandit sur Véies comme Scipîon ^milieu sur Carlhage. Au ceur tre de l'ancienne enceinte s'éleva un municifnum romain dont quelques restes ont été reconnus ^, mais tout alentour demeura la solitude, et Properce a pu peindre un berger couché sur les ruines de Véies, des laboureurs qui moissonnent au milieu de ses débris.

c Nunc intra muros pastoris bucdna lenti Gantât, et in vestris ossibus arva metunt. »

Cest comme quand, à propos de Fidène et de Gabie, qui semblent avoir subi également une destruction partielle, Horace s'écrie : « Quoi de plus désert que Fidène et que Gabie*! » quand Lucain dit' qu'un jour, Gabie, Véies,

^ On 7 a trouvé les tètes colossales d'Auguste et de Tibère, et la statue assise de Tibère, qui sont au Vatican. Vingt-quatre colonnes, transportées de Véies à Rome, ont servi à décorer, les unes la nouvelle église de Saint-Paul, les autres un édifice sur la place Colonne. C'est le dernier exemple de cotonnes volées & un monument antique pour embellir une construction moderne. Je voudrais, mais je n'ose espérer, que ce soit réellement le dernier. « llor., Ep, I, 11, 7.

• t Gaûios, Veiosque Coramque

Pulvere vix taclse poterunt monstrare i-uinœ. » Phars., vu, 393.

530 L'HISTOIRE ROUAINE A ROME.

et Cora, prophétie qui s'est -réalisée, pourront à pdne être reconnues à leurs ruines. Il y a quelque chose de doublement mélancolique dans ces retours sur le passé par ces hommes, que nous n'apercevons nousmêmes que dans le passé. C'est la mort qui gémit sur la mort.

Puis Camille voulut tenir sa parole à Junon et l'emmena à Rome; mais il s'y prit avec la plus grande religion. De jeunes Romains, le corps purifié par un bain sacré, entrèrent dans le temple et posèrent sur elle leurs mains avec respect. L'un d'eux, plus hardi, lui dit : « Junon, veux-tu aller à Rome? » et Junon répondit : « Je le veux bien ^ » Il y a quelques années, on parlait beaucoup des clignements d'yeux d'une madone de Rimini.

On bâtit sur TAventin un temple pour Junon, et Camille eut l'honneur, qu'il avait bien mérité, de le dédier quatre ans après la prise de Véies; il devait y avoir eu sur l'Avenlin un ancien culte de Junon, la déesse sabine, au temps ou les Sabins avaient occupé cette colline auprès des Pélasges, car elle y était honorée avec Jupiter et Minerve, comme sur le Quirinal dans Fancien Capitolesabin^. De plus, l'Aventin, mont plé-

* Tite Live {▼, 22) explique la légende d'une manière qui peut être "vraie en disant qu'elle fut imaginée, parce que Junon fut transporlée facilement à Rome comme si elle suivait. Plutarque (CamilL, 6} cite Tile Live un peu inexactement.

Une autre trace de la présence des Sabins aborigènes sur rÀTen-

RREMIÈRES GUERRES.^ PRISE DE VËIES. 5S1

béien dès le temps d'Ancus et qui le fut encore plus depuis la loi Icilia, rAventin était bien choisi pour le nouveau temple, car l'expédition de Véies avait rattaché les plébéiens; on leur devait beaucoup, et le sénat, qui les avait remerciés de leur patriotisme, qui leur avait abandonné le butin malgré Claudiusdontla sévère économie voulait le faire entrer dans la caisse de TÉtat, le sénat peut bien avoir fait encore cela pour eux. La statue transportée était en bois \ ce qu'on peut considérer comme une marque d'antiquité. Les matrones romaines offrirent plus tard à la déesse une statue d'airain *; mais on revint à l'usage antique, et on lui dédia postérieurement des statues en bois de cyprès*. L'on arrivait au temple de Junon par le Clivus Publicius, montée qui correspondait à peu près à celle par où l'on va aujourd'hui à Sainte Sabine*. Le temple de Junon était probablement là où est celte église près de ceux de Jupiter et de Minerve *, et formant avec eux,

tiii subsiste peut-être dans le nom de sainte Prisca, à laquelle une église, non loin de Sainte-Sabine, est consacrée. PrM étaiti nous l'avons vu, le nom des anciens Sabins.

^ Den d'Haï., Fragm., xni, 3.

« Tit. Uv., XXI, 62.

5 Tit. Liv., xxTH, 37.

* Le Clivus Publicius Ait construit par les deux frères Publicins, édiles. Jusque-là, le rocher était è pic. (Varr., de L, Ut., ▼, 158; Ov., Fatt., T, 293.) Ce Clivus Publicius conduisait du formn Boarium au temple de iunon. (Tit. Liv., xxvn, 37.)

* Les trois temples sont cil^ ensemble dans rinscription d'Ancyr» comme ayant été refaits par Auguste.

vers le point le plus élevé de la colline, le Capitale de rAventin.

On peut supposer que les belles colonnes de la basilique de Sainte-Sabine proviennent du temple qu'elle a remplacé, bien que Tite Live crût la demeure de Junon établie en ce lieu pour jamais \ Le nom même de la sainte à qui cette basilique fut dédiée au cinquième siècle de notre ère est peut-être un souvenir de Junon déesse sabine*.

Camille fut reçu à Rome avec enthousiasme, la viUe entière vint au-devant de lui; il monta au Capitole sur un char attelé de quatre chevaux blancs. On jugea que ce triomphe était trop superbe, qu'un char ainsi attelé ressemblait trop à celui de Jupiter qui couronnait le temple. Némésis avait une statue sur le Capitole'. La déesse, bravée presque dans son sanctuaire par trop de gloire et d'orgueil, punit l'orgueil et la gloire.

Cette autre Némésis qui régnait au Forum et qui elle aussi n'aimait pas ce qui s'élevait trop, la plebs

* .... In Aventinum, œternam sedem snam.

(Tit. Li?., V, xxn.)

* Falèrei ceUe constante alliée de Véies dont la populaUon, n'étant pas purement étrusque,, devait être en partie sabine, avait un temple célèbre de Junon. Ovide [Fast.f vi, 49) appelle les Falisques adorateurs de Junon, et la cdonie qu'y établirent les triumvirs s'appela colonia Junorda Faliscorum. (Nibby, Dint.t n, p. 92-3.)

' PI., Hiit. net., zxvm, 5, i. Le culte de Némésis au Capitole étant lié, à ce qu'il parait, avec la superstition très-antique éaftucmumf fl est possible que ce culte remontât, comine cette soperstitioa ellemêmei jusqu'au temps des Pélasges

PREVIÊRSS 6UBRRBS FRISE DE YÈIES. 0l5

romaine commença à voir d'un œil jaloux le triomphateur; dès ce moment Tenvie s'attacha à Camille et en descendant du Capitole, il commença à descendre de sa haute félicité.

Camille parait avoir été un homme religieux \ je dirais sincèrement dévott car en fait de religion, les termes qu'on emploierait aujourd'hui à Rome conviennent souvent à la Rome antique; il eut un scrupule de conscience. Du butin dont l'armée s'était emparée, la dixième partie avait été vouée par lui à Apollon, dont le temple venait d'être construit, dont le culte nouveau, ou plutôt renouvelé % était Tobjet d'une grande ferveur. Décider les soldats à rendre ce qu'ils avaient pris n'était pas facile. Les prêtres, j'allais dire les casuistes, consultés, imaginèrent un biais pour se tirer d'af&ire. Us déclarèrent que la religion serait satisfaite, si chacun après avoir estimé sa prise, en offrait la dixième partie. Mais Camille était un rigoriste. Il allait partout disant, ce sont les paroles de Tite Live', que sa cdn^ci^c^n^ lui permettait pas de se tairey que l'on parlait seulement du butin, mais que dans sa pensée son vœu s'était étendu aussi à la terre conquise sur l'ennemi. Les prêtres, consultés de nouveau,

* Diligentiftrimiis religionum cuUor. fTit. liv., ▼, 50.)

* Emprunté aux Grecs et renouvelé des Pélasges, auxquels pouTait remonter le culte probablement très-ancien de l'Apollon du Soracte, Sùranuê Apolh.

» Tit U?., ▼, SS.

5M Ii^filSTeiII ROIAIHE A ROMB.

dédarèrent qu'il avait raison et que la dtoie derait être prélevée sur le territoire de Véies, bien qu'appartenant à celte heure aux Romains. Les scrupules de Camille commencèrent à ébranler sa popularité; pour la oontsolider, il fit contre les Falisques une campagne heureuse, dans laquelle on place Tavenlure du maître d'école, mais malgré ce nouveau succès, il ne put ramener à lui h faveur des plébéiens.

Ils s'en prirent à tout: à son triomphe, qu'ils disaient sacrilège, au vc&a qui privait l'armée d'une partie de son butin. On lui reprocha d'avoir mis des portes de bronze à sa maison S enfin on accusa de vol cet homme si timoré. On prétendit qu'il s'était approprié une part des richesses trouvées à Yéies. Tous les genres de malheur fondaient sur sa tète : un de ses deux fils tomba malade et mourut. Le grand Camille, et ce trait le fait aimer, négligea l'accusation qui lui était intoci* tée et s'enferma dans l'appartement des femmes pour pleurer son fils.

Les plébéiens aigris contre lui se préparaient à le coa* damner. Camille rassembla ses amis, ses compagnons de guerre et leur demanda leur appui. Il le lui refusèrent, oflrant seulement de payer l'amende qui lui serait imposée. Il n'accepta pas, et, après avoir embrassé sa femme et le fils qui lui restait, indigné, il résolut de sortir de Rome pour aller se réfugier à Ardée.

* Plut., CamUl.t 12.

PRBVIIRS8 «UBIiRSB.-^ FRISI DE TIËB. SM

n marcha en silence ^ jusqu'à la porte Trigemina'; arrivé là, il s'arrêta, se retourna vers le Capitole, et, tendant les mains vers la sainte colline qui avait vu l'édat de son triomphe, il pria les dieux, si le traitement qu'il recevait des Romains n'était pas mérité, que ce peuple ingrat eût un jour besoin de Camille.

Sa prière devait être exaucée. Les Gaulois approchaient, précurseurs lointains des futures invasions barbares.

On supposa plus tard que la venue de ce peuple formidable avait été annoncée miraculeusement. On racontait qu'un Romain, nommé Marcus Caedicius, revenant le soir, par la rue Neuve et passant entre le bois Sacré et le temple de Vesta, avait dans ce lieu, auquel l'ombre du Palatin donne encore aujourd'hui un sombre aspect, entendu une voix plus forte qu'une voix humaine lui dire : a Va, Marcus Caedicius, et avertis les chefs de l'État que l'arrivée des Gaulois est proche. » S'il y a quelque chose de vrai dans ce récit, on peut soupçonner que le sénat, sachant qu'en effet les Gaulois approchaient, avait fait parler la voix pour exciter le peuple à marcher contre eux. Un double monument

« Phit., CamiU., 43.

* On pouvait aussi se rendre à Ardée en sortant de Rome par la porte Gapène; mais de cette porte Camille n'aurait pu tendre les mains fers le Gapitole, qui, pour lui, aurait été masqué par le PalaUn.

se L'iisToifti ftoiAim a roib.

resta 4e œt aTertisaeœeat prq>bétiqiie : un autd ^ et

un sanctuaire*.

On éleva au dieu inconnu qu'on appda Aju$ LocHtius^ celui qui axmt parlé*, un autel entouré d'une enceinte sacrée; Cicéron et Tite Uve le virent encore.

La voix était sortie, disait-on, du bois sacré de Vesta, lequel descendait le long de la pente inférieure du Palatin, Virgile semMe faire allusion à cette voix,

* Getaatdétaitsor l6o6técleknieReiiTeo{»po6éauPaUtin.La voix fut entendue sortant du bois de Vesta, qui dominait la rue Neuve. Un autel fut construit à Ajus parlant (Âjo loquenti) en face de ce lieu (Cic, de Div., i, 45), au-dessous du point où la rue Meuve, après s'être séparée de la voie Sacrée, commençait à descendre, infma nova via (Yarr. op. Gell., iVod. oH., xvi, 17), par opposition à êummat mais non dans la partie inférieure de cette rue, vers le Yélabre ; car l'autel et le sanauaire d'Ajus Locutius étaient au-dessus du temple de Yesta. (Tit. Liv., y, 32.)

* Ubi nunc sacellum est (Tit. Uv., ib^)

> Au temps de Cicéron, c'est ainsi qu'on entendait ces deux mots, car il met loquens au lieu de lociUius; mais, dans l'origine, il s'agissait peut^tre de deux divinités dont les noms étaient synonymes (AjQ et Laquer), ce que Plotarque (Camill., 30; de Fort, /km., 5) a rendu deux fois par ^/i)j xal xXçStây; Miebuhr a montré que et se supprimait volontiers dans les anciennes formules latines (patres conscnpti, pour patres et conscripti]. Quoi qu'il en soit, il s'agit d'une divinité ou de deux divinités bien romaines. Ajus Locutius passait pour présider aux premières paroles de l'enfant. Or ces dieux sans nombre, qui avaient sous leur empire chaque détail et chaque moment de notre vie depuis la naissance et avant la naissance, ces dieux sont, comme on Ta vu, les dieux vraiment indigènes de Borne, ueux qui appartiennent réellement au peuple romain.

quand, parlant d'autres présages, ceux qui annoncëi^nt la mort de César, il dit :

Vox quoque ;^r lucos vulgo exaudita silentes Ingens.

Geùrg., i, 476.

« On entendit à travers les bois silencieux une grande voix. »

Premiers rapports des Romains et des Gaulois. — Défaite de TAllia. — Les Gaulois à Rome; incendie de la ville, massacre des vieux patriciens. ^ Les Gaulois tentent de surprendre le Gapitole; ils sont repoussés par Manlius. -» Temple de Junon llonela. — Efiet de la malaria; les Gaulois se décident à lever le siège. — Buste Gallica. — Mensonge de Tile Live, Rome s'est rachetée. ~ Les plébéiens veulent transporter Rome à Yéies; les patriciens et Camille résistent. — On rebâtit la ville à la hftte; de là son irrégularité.— Temple de Uars. ~ On garantit le Gapitole par une muraille. — Jugement, condamnation et mort de llanlius. — Le sénat appelle Camille pour qu'il s'oppose aux lois Liciniennes. — Scène orageuse au Forum. — Accord des partis, temple de la Concorde.

Les Gaulois qui menaçaient Rome ne venaient pas directement de la Gaule, d'où ce peuple aventureux était déjà venu en Italie sous le règne du premier Tarquin. Dès lors, Tllalie était en partie gauloise et le fut plus tard. On sait qu'au temps de César, la Gaule s'étendait jusqu'au Rubicon, et que la ville de Luoques y était comprise. Le nom que porte Sienne, elle

le doit aux Senones^ comme la ville de Sens leur doit le sien.

(u Liaient les Senones qui, après avoir pénétré jusqu'à Clusium (Chiusi), au cœur de l'Étrurie, rencontrèrent les Romains. Ceux-ci avaient envoyé en ambassade au Brenn ou chef gaulois, pour intervenir auprès de lui en faveur des Étrusques, trois Fabius; ils devaient être tiers de protéger ceux qu'avaient si vaillamment combattus leurs ancêtres. Le Brenn répondit avec une fierté toute gauloise, mêlée d'un peu de jactance qui ne Tétait pas moins, et déclara n'avoir jamais entendu parler des Romains, ce qui n'était guère vraisemblable. Le vieil orgueil des Fabius se révolta; oubliant leur situation d'arbitres, ils se mirent dans les rangs étmsques, et attaquèrent les Gaulois. Les barbares indignés de cette violation du droit des gens, ' envoyèrent des députés s'en plaindreàRome.La curie leur était favorable, le sénat voulait faire livrer les Fabius par des féliaux; mais, au Forum, ne s'étaient pas conservées de même les traditions du droit international sabin ; les plébéiens se moquèrent des Gaulois et du droit des gens; dans le Champ de Mars, les comices par centuries, devenus très-démocratiques depuis leur amalgame avec les comices par tribus, par une de ces bravades qui plaisent à l'emportement des multitudes, choisirent pour tribuns consulaires les trois Fabius.

à cette nouvelle, les Gaulois, saisis d'une de ces

colères que cette nation, dit Tile LiveS ne sait pas réprimer, la furia francese^ si célèbre depuis en Ilalie, . les Gaulois se précipitent sur Rome. Les Romains passèrent le Tibre pour les arrêter au delà du fleuve •, mais les Gaulois le franchirent plus haut. Les Romains le repassèrent alors, et, suivant la voie Salaria, s'avancèrent contre Tennemi près de TAUia *, nom funeste : infaustum Allia nomen.

L'Allia est un des petits cours d'eau qui se jettent dans le Tibre vers le douzième mille au-dessus de Rome. Je n'hésite pas à le reconnaître avec M. Rosa, dans le cours d'eau appelé Scannabecchi, lequel descend des collines Crustuminiennes, comme on le dit de l'Allia.

Quant au champ de bataille, il ftiut le cherdier de ce côté dans une plaine assez vaste, car le nombre des Gaulois était considérable \ Tite Live nous apprend que pour résister à cette multitude, les Romains, beaucoup moins nombreux, avaient dû allonger leurs ailes, ce qui afEaiiblit leur centre ; il faut aussi qu'à l'est de cette plaine on trouve ces collines*, sur lesquelles fut placée la réserve, qui tint bon quelque temps, grâce à sa position.

« Til. Liv., V, 37.

* Diod., znr, 114.

^ Quelques aimées plus tard, les Romains réhabilitèrent un peu ce nom en battant les Prénestins près de l'Allia. (Tit. Liv., vi, 29.)

* Diodore de Sicile [ny, 114) dit .soixante-dix mille.

* Paidûm erat ab dextra editi loci. (Tit. Liv., y, 38.)

Ces diverses circonstances et la distance de onze à douze milles indiquée par les auteurs, me conduisent à placer le théâtre du combat de T Allia dans la plaine qui s'étend entre le Tibre et les collines, sur une largeur d'environ deux milles et de la Marcigliana à Santa Colomba ^

Ce lieu fut témoin d'un grand désastre : ceux de Tarmée romaine qui occupaient les hauteurs de droite, bien que la principale attaque eût été dirigée contre eux, purent regagner Rome. Ils se retranchèrent dans la citadelle, sans songer, tant leur précipitation fut grande, à fermer les portes de la ville; tout le reste fut repoussé vers le fleuve. Un affreux carnage se fit sur ses bords, et beaucoup de fuyards en voulant gagner Véies périrent dans les eaux. Quelques-uns se réfugièrent dans un bois qui existait alors entre la voie Salaria et le Tibre*

On ne peut s'expliquer cette déroute des Romains que par la nouveauté de leur ennemi. Les Romains n'étaient pas accoutumés à ces hommes de grande taille qui poussaient des cris terribles, bondissaient et hurlaient comme des sauvages, et leur semblaient des bétes féroces plutôt que des hommes*. Les des-

^ Nibby (Déni., i, p. ii5) le place aux environs de Torre San Giovanni. C'est pour retrouver l'Allia dans le Fosso délia Conca, qui passe à Mal Passo, Mais alors la bataille n'aurait pas eu lieu au bord du Tibre.

* Kf^TCxdy l9yo« 9)jpt«di}9Tccroy. (App., Bdt. Ml., Ftagm,)

cendants des guerriers gaulois qui sont maintenant à Rome ne rappellent leurs ancêtres que par leur fou* gueuse bravoure; mais elle est réglée par la discipline; ils marchent en silence au combat et ne ressemblent point à des bétes féroces; enfin les plus vaillants soldats de TEurope sont les plus petits.

Les Gaulois, si impétueux dans Fattaque, ne se pressèrent pas de marcher sur Rome, qui était bien voisine; étonnés de leur victoire, ils passèrent la nuit à dianter des chants guerriers, à faire des monceaux d'armes, à couper des tètes et à enterrer leur3 morts, dont un tertre, près de Santa Colomba, contient peut-être les ossements.

Le lendemain de la bataille, vers le soir, ils arrivèrent aux portes de la ville, qu'ils furent bien surpris de trouver ouvertes. Personne ne paraissait pour la défendre; craignant quelque embûche, ils s'arrêtèrent et établirent leur camp entre Rome et TAnio \ au nord de la villa Albani, sur les petites hauteurs où est la villa Chigi. A Rome, cette nuit se passa dans les transes et les gémissements. Renonçant à défendre la ville, on décida que le sénat et les hommes en état de porter les armes s'enfermeraient dans la citadelle du mont Capitolin. Les vieillards, pour ménager les approvisionnements du Capitole déclarèrent qu'ils mourraient dans leurs maisons.

On jugea, dit Tite Live, que la perle des vieillards

« Tit. liv, T, 30.

importait peu. Une portion du peuple gagna le Janiculc et se répandit dans la campagne ; quant aux vieillards consulaires, un Fabius, qui était grand, prêtre, les dédia solennellement aux dieux infernaux pour le salut de la patrie ^

Il fallait sauver le Palladium et le feu sacré. Les vestales, conduites par le flamen Quirinalis, les emportèrent avec elles, se dirigeant vers Caere * (Cervetri). Après avoir franchi le pont Sublicius, comme elles commençaient à gravir la pente du Janicule par la montée qui conduit aujourd'hui à la

* Tit. Liy., t, 41 . Tite Li^e dit : f Pro patria Quirilibusque Romanis. > S*il a, comme c'est possible, conservé la formule de la consécration» on peut remarquer cette expression : f Quiritibus Romanis, » les Sabins de Rome. C'est pour les Sabins de Rome que voulait mourir Taristocratie originairement aabine.

» Caere, autrefois la pélasgique Agylla, était un asile convenable pour le culte de Vesta, qui remontait aux Pélasges.

Selon Plutarque (CamiU., 20), on déposa une partie des choses sacrées au Capitole; le reste fut placé dans des tonneaux, c'est-àdire de grands vases de terre, qu'on enfouit sous le temple de Quirinus, dans un lieu qui. pour cette raison, s'appela toujours DoHola, et où il n'était pas permis de cracher (P. Diac, p. 69); ce lieu, indiqué par Plutarque dans le temple de Quirinus, et par Tite Live (v, 40) t Sa celle proximo aedibus flaminis Quirinalis, » devait être voisin du Gomilium, s'il n'était dans le Gomilium môme, où une tradition voulait qu'on eût déposé autrefois dans un mundus d'autres objets sacrés; il ne faut pas chercher les JMiola prés de l'embouchure de la Cloaca llaiima dans le Tibre, parce que Varron [De L. lai,^ ▼, 157) dit qu'ils étaient ad Cloacan^ Maximam. La Cloaca Maxima, qui recueillait les eaux de TEsquilin et communiquait arec les égouts de la Subura, passait près du temple de Quirinus.

porte Saint-Pancrace S elles rencontrèreiil un plébéien qui sortait de Rome dans une charrette avec sa femme, ses enfants et tout son avoir, comme je l'ai vu faire à tant de bourgeois romains pendant le choléra. Cet homme était pieux : il mit pied à terre, fit descendre de la charrette ses enfants et sa femme et y fit monter les vestales. Il y a encore des Romains qui en eussent fait autant, si, à l'époque du dernier siège, on avait transporté à Cività Vecchia le Santo Bambino d'Araceli. Le letidemain, les Gaulois entrèrent par la porte Colline; après avoir suivi les hauteurs du Quirinal, ils descendirent au Forum, et levant les yeux, virent le Capilole. lis placèrent au bas un poste pour empêcher les sorties, et se répandant par la ville, commencèrent à la piller. Puis, étonnés de la solitude qu'ils rencontraient partout, ils revinrent par groupes vers le Forum. Presque toutes les maisons des plébéiens étaient fermées et leurs maîtres en fuite, mais celles dos patriciens étaient ouvertes et dans chacune d'elles se voyaient assis au milieu de latrium, vêtus d'une robe blanche bordée de pourpre*, des vieillards immobiles. Les Gaulois les prirent d'abord pour les statues des dieux. Un deux voulut s'en assurer et plus osé

c Via quee Sublicio ponte ducit ad Janiculum... in eo clivo. » [Tit. Uy.) t, 40.) Une inscription trouvée dans le Forum d'Auguste, et qui se conserve, au musée du Vatican, fait allusion à cet événement. (Schwegl., m, p. 250-1.) /^

* Plutarque (CamUl., SS) dit que ces vieillards s'étaient réunis dans TAgora, ce qui veut dire ici le Comitium.

que les autres, par une espièglerie assez française, se mit à caresser la barbe de l'une de ces statues. Aussi* tôt le bâton d'ivoire de Papirius le frappa rudement^ Ce fut le signal de regorgement des vieux patriciens, ce fut le signal de la dévastation, de l'incendie * et du massacre de ceux qui étaient restés dans la ville: triste spectacle pour les défenseurs du Gapitole. Cette vue ne fit point fléchir leur courage; ils demeurèrent fdrmes sur cette petite colline, qui était Rome tout entière et contenait tout l'avenir de Rome '.

Rassasiés de pillage, les Gaulois tentèrent d'emporter la citadelle par une impétueuse attaque. Au lever deVaurore^on les vit se rassembler dans le Forum et, poussant des cris, couvrant leurs tètes de leurs boucliers, s'élancer par la montée triomphale. Les Romains ne leur en laissèrent pas atteindre le sommet; ils les arrêtèrent à demi-hauteur.^ et seprédpitèrent d'en

* n faut encore faire honneur de ce beau tcait à l'énergie sabine. Les Papirii ou Papisii étaient Sabins. Celui qui frappa le Gaulois s'appelait Papirius Manius (Plut., Camill., 22), de manuSt bon, en sabin. Les Papirii avaient des surnoms en ù^ Garbo, Maso. Leur nom ressemble à celui des Papii; Papius est un nom samnite.

* Tout fut brûlé, excepté quelques maisons sur le Palatin, parce que les chefs des Gaulois y avaient établi leur demeure.

* Les Romains avaient de l'eau. Niebuhr croit les puits qu'cm reconnaît encore dans l'intérieur du Gapitole aussi anciens que roecupalion des Gaulois; plus tard, on n'eût pas ea besoin d6 les creuser.

* Medio fere eUw resistere. (Tit. Liv., t, 45.) On peu au-dessus do temple de Saturne. Les Gaulois, pour arriver à la citadelle, avaient

6i6 L'HISTOIRE ROMAINE A ROME

haut sur Icfs assaillants. Ceux-ci furent repoussés au pied de la colline avec un grand carnage.

Alors les Gaulois résolurent de prendre le Capilole par la famine, tandis qu*une partie de leur armée alla batire la campagne; dans ces excursions, ils furent défaits en divers endroits, d'un côté par un coup de main de*" habitants d'Ardée, que dirigeait Camille et par une attaque des habitants d'Antium, de l'autre par deux sorties des Romains réfugiés à Veies, qui allèrent les chercher jusqu'au bord de la mer*.

Le Capîtole était serré de près; Tennemi faisait bonne garde pour empêcher les Romains de sortir et de s'approvisionner; mais il ne put empêcher un jeune homme de la gens Fabia, gens pieuse et chargée depuis un temps immémorial du culte qu'on rendait dans Tantre du Palatin à Pan, sous son nom sabin de Lupcrcus, d'aller ofTrir un sacrifice sur le Quirinal où étaient la chapelle domestique de celle getis sabine. Fabius Dorso s'y rendit en effet, portant dans ses mains les choses sacrées, et ce devoir religieux accompli, revint au Capilole. Tile Live explique le succès de celte entreprise hardie par l'étonnement des Gaulois et par

besoin de s'emparer d'abord de la platc-foiine sWwée entre les deux .sommels capilolins [la place du Capilole). On voit que toute la colline avait été mise eu état de défense.

* Tuscorum ad salinas profecti. (Tit. Liv., v, 45.) Ces salines étnisques devaient être sur la rive droite du Tibre, conune les salines ro* maines él aient sur la rive gauche.

leur respect pour la religion ^ Il y a encore à cela une explication topograplii(iue; à cette époque, le Quirinal tenait au Capitole par une langue de terre qui subsista jusqu'à Trajan. U fut plus facile à Fabius d'aller deplain-pied de l'un à l'autre sommet qu'il ne l'eût été de descendre et de remonter du Capitole au Quirinal et du Quirinal au Capitole.

Pendant ce temps les réfugiés de Véies devenaient de jour en jour plus redoutables aux Gaulois. Ils voulaient mettre Camille à leur tcte; mais le respect des lois était alors si grand, qu'ils ne crurent pouvoir le faire sans y être autorisés par le sénat assiégé. Ce que Fabius Dorso avait osé pour la religion, un jeune homme nommé Ponlius Cominius^ l'osa pour la légalité, celte autre religion du peuple romain. S'embarquant sur l'écorce d'un chéne-liége^ arbre qui n'est pas rare dans la campagne romaine, il descendit le Tibre depuis Tcxlrémité de la vallée qui, s'ouvrant en face de Fidéne, conduit à Yeics, jusqu'au point le plus proche du montCapitolin, auxenvironsdelaportcGarmcnlale, le gravit par son côté le plus escarpé, celui qui regardait le fleuve, tellement escarpé alors, qu'on ne lavait

* TU. Liv.,y, 46.

^ Encore un nom sabin, car il est sabellique. Pontias Ilerennius et Ponlius Telesinus sont des Samnites célèbres. U y a un Pontius Pelignm et un Ponlius Sabinus. Un Ponlilius ligure parmi les chefs des conlctlérés dans la guerre sociale. Enlia ou trouve aussi un Cominius AitnaicHS.

5 VUii.,Fort.Iiom., 12. ^J^

U» L'HfSTOiaE ROMAINE K ROME.

dèfi^du par aucune muraille, et que les Gaulois avaient négligé de le garder, tandis qu'ils avaient mis un poste du côté du Forum, le seul par où le Capitôle fût, croyaient-ils, accessible.

On fit ce qui était nécessaire pour rendre valide r élection d'un dictateur et mettre un terme à Texil de Camille; une loi Curiata, c'est-à-dire, une loi volée par les curies patriciennes ^^ rappela Camille, qui n'accepta pas la dictature avant que la loi eût été portée. C'est par ce respect des lois de Rome que le noble exilé se vengeait de son ingratitude.

Pendant ce temps, il s'en fallut de peu que la citadelle ne fût emportée. Les Gaulois voulurent prendre le chemin qu'avait pris Cominius, dont ils aperçurent les traces. Ayant découvert un endroit d'où Ton pouvait tenter de gravir le Capitole du côté par où il regardait la porte Carmentale *, ils profitèrent d'une nuit très-sombre, et ayant envoyé d'abord un des leurs sans armes, tenter l'ascension, ilslui passèrent leurs armes, puis là où ils rencontraient un obstacle, s'efTorçant, à tour de rôle de le surmonter, se soulevant et se tirant les uns les autres, ils arrivèrent sans faire aucun bruit au pied de la citadelle. Tandis que les Gaulois

* Elles purent la voter au Capilole sans manquer aux usages reçus, car les comices par curies se tenaient parfois sur le Capitole devant la euria Galabra.

• Animadverso ad CarmentU saxorum ascensu «miuo... (Tjt. Ut., V, 47.)

montaient ainsi en rampant comme des Mohicans è travers les broussailles primitives du Capitole (au-dessus de la Montanara), les chiens n'avaient pas aboyé; mais les oies, nourries dans un temple de Junon* voisin de la citadelle, plus vigilantes que les chiens» crièrent. Elles réveillèrent un personnage consulaire nommé Manlius*. Manlius crie aux armes, et s'élance à la rencontre de l'ennemi, renverse du choc de son bouclier le premier Gaulois qui était déjà arrivé. Celui-ci entraine dans sa chute plusieurs de ses compagnons. Manlius égorge ceux qui embrassaient le rocher. Les soldats accourent à son aide, font pleuvoir des traits et des pierres sur les assaillants qui sont tous précipités. Manlius a sauvé le Capitole.

Le temple de Junon, d'où était parti l'avertissement divin, fut consacré depuis' à Junon qui avertit, Juno

^ Schwegler suppose que les oies étaient dans le temple de Junon, qui formait une des trois cellas du temple de Jupiter, et cite Denys d'Ilalicarnasse; mais Denys ne le dit point, et Texpression qu'il emploie, ri/Acvof, ne s'applique pas bien à une cella.

' D'après un -autre récit (Gic, Pro Csee,, 30; Philip., ni, 8), les Gaulois seraient arrivés au Capitole par un conduit souterrain; ce serait un de ces conduits dont la colline est traversée.

' Selon le témoignage de Tite Live [ti, 20; tn, 28) et de Plutarque (Camill.y 36), le temple de Junon Moneta ne fut élevé que postérieurement sur remplacement de la maison de Manlius; mais le récit de la tentative des Gaulois montre un temple de Junon existant dès lors près de la demeure de Manlius, puisqu'il fut réveillé par le cri des oies de Junon. Je pense que ce fut ce temple que Ton consacra plus tard à Junon qui avertit. Il n'est pas rare que la consécration d'un temple soit confondue aTcc sa fondai ion. Ou peut le re-

550 i'UISTOIHE ROVATNE A ROVR.

Jlfon€fa*;c'est,jecrois,laTéritableorigîncdecc temple. Sous le portique du temple fut placée une oie en argent*; une cérémonie bizarre consena la mémoire de la délivrance du Capitole. Chaque année on portait une oie en triomphe*, et Ton crucifiait un chien entre le temple de Summanus et celui de la Jeunesse. H est certain que les oies sont une meilleure garde que les chiens^. Enfin, pour terminer gaiement l'histoire des oies de Manlius, je rappellerai une caricature qui représentait un soldat français plumant une oie au Capitole; au-dessous étaient ces mots : Vengeance d'un Gaulois.

marquer pour les temples de Saturne, de Castor et de Yrsla. Le temple de Junon était sur la citadelle (Ov., Fast.j vi, 183), comme la demeure de Manlius. De grandes substructions que j'ai vues daiis le jardin Caffarelli sont probablement les substructions du temple de Junon Moneta.

* Le mot monnaie (moneta) vient de ce qu'on plaça la Monnaie près du temple de Junon Moneta. (Tit. Liv., vi, 20.)

• Serv., i€»., viu, 652. Auratis porticibus. C'était bien probablement les portiques du temple de Junon, Virgile a fait allusion à cette oie d'argent :

... Auratis vOlitans argenteus anser Porticibus.

£tt., ibid.

On montre aujourd'hui au Capilole de prétendues oies en brome qui sont des canards.

» PL, HiiL nat., xxre, 14, 1; Plut., Fort, nom., 12.

♦ On m'a raconté riiistoire d'un paysan avare qui avait caché de Targent dans tous les coins de sa maison. Il y vivait seul avec des oies, disant que pour aveillr au moindre bruit, elles étaient trèspréférables aux chiens.

Le siège du Capitole se prolongeait et ses vaillants défenseurs tenaient toujours. Plusieurs légendes qu'on retrouve ailleurs expriment la persévérance de leur résolution; il en est deux qui se rapportent à l'origine de deux monuments qui durent être construits sur le Capitole et probablement dans la citadelle. L'un était Tautel de Jupiter Boulanger (pistor), érigé en mémoire des pains que les Romains jetèrent dans le camp des Gaulois pour leur faire croire que la farine ne leur manquait pas^ et le temple de Vénus chauve; singulière épilhète pour Vénus.

On Texpliquait en disant que les matrones romaines enfermées dans la citadelle, où il est bien douteux qu'il y eût des femmes, donnèrent leurs cheveux pour remplacer les cordes qui faisaient défaut aux machines de guerre*. Cette historiette, peu vraisemblable, a été souvent reproduite*.

Les Gaulois commençaient à se lasser. Cette nation, impétueuse et mobile, ne connaissait pas la froide constance des Romains. Le siège avait commencé au milieu de juillet ; la commémoration annuelle de la bataille de l'Allia ne permit jamais d'oublier cette date funeste. L'automne était venu*; et avec

* Ycget., R. mil,, iv, 9.

^ A propos de la défense de Carlhage, de Dyzance, d'Aquila, de l.asos.

^ Les auteurs ne sont pas d'accord sur la durée du siège, ils va-

Fautomne le plus mauvais moment de la fièvre de Rome. Les environs du Forum où campaient les Gaulois étaient, grâce aux restes du Yélabre, particulièrement malsains. Les Gaulois mouraient par troupeaux sous ce ciel et dans cette saison trop souvent funestes. Un lieu où ils binUèrent leurs morts conserva le nom de Bûchers gaubis (Busta gallica). Selon toute vraisemblance, il était dans le Forum ^ ou près du Forum.

nent de six à huit mois. Gomme en octobre le climat romain redevient salubre, il est probable que les Gaulois n'attendirent pas jusqu'à cette époque de l'année, qui leur aurait rendu la santé et le courage, et qu'ils se retirèrent avant la fin de septembre, c'est-à-dire au bout de deux mois.

^ Tit. Liv., ▼, 48, xxn, 14. Les Gaulois campaient dans le Forum pour surveiller le seul côté du Capitole par où ils pouvaient craindre que les Romains ne fissent ime sortie. Varron (L. lat., v, 157) explique les mots Busta galHcat d'une autre manière : c'est là, dit-il, qu'après être rentrés en possession de Rome, les Romains brûlèrent les ossements des Gaulois. Quoi qu'il en soit la mention qu'il fait des Iwsla gallica m'est précieuse, parce qu'elle vient à l'appui de ma conjecture siu* leur emplacement et celui des doliola^ deux points, dont la situation n'a pas été bien déterminée. En effet, Varron nomme les Imita gallica après l'iEquimselium (au bas de la roche Tarpéienne) et avant les doliola voisins du temple de Quirinus; ils étaient donc probablement vers la partie sud-ouest du Forum, à une extrémité du campdes Gaulois. Ce qui a empoché de croire que l'ordre indiqué par Varron fut le vérîtable, c'est parce qu'on voulait que les doliola fussent près de la portion de la Cloaca Maxima que connaissent les vo.Yageurs, tandis qu'ils étaient voisins de celle qui traversait le Forum. On ne la voyait pas à la surface du sol, mais en creusant le trou dans lequel on voulait enfouir les doliola on l'avait rencontrée. De plus, Tite Live (xx, 14] dit que les busta gallica étaient au milieu de la

L'impatience et la maladie décidèrent les Gantois à traiter. Les Romains purent se racheter, et ils se rachetèrent pour mille libres d'or. Ce fut la rançon du Capitole.

Admettre la réalité de ce honteux marché res fosdUsima, comme parle Tite Live S c'est à quoi l'orgueil romain ne voulut pas consentir. Il fallait que le mot si vraisemblable du barbare jetant son épée dans la balance et répondant au tribun qui disait la pesée d'or mal faite : Malheur aux vaincus ! il fallait que ce mot célèbre et que les Romains se sont vengés d'avoir entendu, en l'adressant à toute la terre, ne fût pas le dernier mot d'une transaction humiliante. Pour cela, on imagina un fait de toute invraisemblance, mais beaucoup plus agréable à raconter.

Avant que l'odieux marché * fût accompli, avant que tout l'or fût pesé, Camille survient, il ordonne que l'or soit emporté et que les Gaulois se retirent. Ceux-ci allèguent la convention faite, il répond qu'eUe est nulle, parce que lui, dictateur, ne Ta pas approuvée et qu'un magistrat, son inférieur, n'avait pas le droit de la faire. Puis il engage les Gaulois à se préparer au

ville, expression toujours employée pour désigner les environs du Forum. Car on la trouve appliquée au MilUarium aureum qui existe encore en partie vers Textrémité du Forum, au mont Palatin, «{ui le domine, aux Carines qui l'avoisinaient.

« Tit. Liv , V, 48.

* Infanda merce$t Tit. Liv., v, 40

554 rniSTOIRB ROMAINE A ROME.

combat. Ils obéissent, laissent Camille disposer son armée comme il Tentend sur le sol inégal de Rome, embarrassé de décombres; ils Pavaient bien laissé arriver dans la citadelle, et le Brenn n'avait pas répondu à ses arguments constitutionnels en le faisant jeter au bas de la roche Tarpéienne.

Avant la sagacité de Beaufort, le bon sens de l'antiquité avait protesté contre une invention, il faut le dire, si absurde. Polybe, qui, en sa qualité de Grec % n'était pas intéressé à soutenir les mensonges de la vanité romaine, dit positivement, que les Gaulois remportèrent dans leur pays, sans être inquiétés, la rançon des Romains, Suétone*, plus curieux des faits que passionné pour la gloire de la république, parle de For donné aux Gaulois lors du siège du Capitole, et qui, ajoute-il, ne leur fut point arraché par Camille. Le savant Pline', Justin, Diodore de Sicile et Tacite, affirment nettement que les Romains achetèrent la paix des Gaulois. Oui, le fait est incontestable. Cette paix fut achetée et payée argent comptant*.

Le Capitole, qui a vu tant de gloire, a vu cette honte des Romains. Si la pensée en venait au triomphateur tandis qu'il gravissait Torgueilleuse colline un jour

* Polybe, H, 22.

> Suet. Tib., 5.

» PL, Bist. nat.t xxxiii, 5, 1.

* Just., XXVIII, 4. Nec bello hostem sed pretio remotum. (Tac, Uht., 111, 72; Diod. Sic, xiv, 116.

humiliée, il y avait là plus encore que dans les railleries permises au soldat de quoi tempérer l'ivresse du triomphe.

Peu de récits d'ailleurs étaient aussi hardiment faux que le récit suivi par Tite Live; dans la [duparl on cherchait à faire un compromis entre l'orgueil et la vérité. Les Gaulois avaient emporté For des Romains, mais Camille le leur avait repris \ les avait exterminés à huit milles de Rome, sur la roule de Gabie et tué leur chef en lui disant à son tour : Malheur aux vaincus^. Il fallait bien que les Romains eussent leur revanche.

. Rome délivrée des Gaulois, une question s'agita qui importait beaucoup à la composition future de ce livre, car elle eût pu être tranchée de telle sorte qu'il s'arrêterait ici. Les plébéiens, les tribuns en tête, voulaient aller habiter Yéies; les patriciens, plus enracinés au sol, repoussèrent obstinément un tel dessein, et Camille le fit abandonner. L'imagination a peine à se persuader que Rome eût pu être ailleurs que là où elle est aujourd'hui. Quoi! ses collines seraient un lieu abandonné où l'on viendrait voir le soleil se coucher dans la solitude, tandis qu'à l'isola Farncse s'élèveraient les ruines du Colisée!

• Camille insista sur ce fait que le sol de Rome

' Scion Diodorc de Sicile (xiv, 117), en Elrurie; suivant Servius (.En., VI, 820], cnOnibrie.

* Fest , p. 572. - . ,

550 L'HISTOIRE ROMAIHB A ROME.

était sanctifié par le culte, que les sacrifices se faisaieiK dans des lieux aussi bien qu'à des jours déterminés^; on sent à chaque mot du discours que Tite Live lui fait prononcer combien Rome était pour les Romains une ville sacrée, et cela donne un grand intérêt aux monuments et à la détermination de la place qu'ils occupaient, car cette place ne pouvait être changée sans sacrilège, et la connaître c'est connaître, pour ainsi dire, un des articles de foi de la religion romaine.

Camille, d'après Tite Live% eut un mouvement sublime quand il s'écria, faisant allusion à son exil : « Absent, chaque fois que le souvenir de la patrie me . revenait, je voyais toutes ces choses que vous voyez, ces collines, les plaines et le Tibre, cette région à laqueUe mes yeux sont accoutumés, où je suis né et où j'ai été élevé. Âh I que ces objets vous touchent de leur amour et vous retiennent dans votre patrie, plutôt qu'ils ne vous consument de regrets qu^ndvous les aurez quittés. » Cette noble allusion à Texil, cette pathétique évocation de la patrie, de ses montagnes, de ses champs, de son ciel, émut les cœurs, et Rome resta à Rome.

Camille ne l'eût pas emporté peut-être si la multitude n'eût cru voir dans une rencontre fortuite la manifestation certaine de la volonté des dieux. Quelques

« Tit. Liv., ▼, 52.

• Tit. U?., V, 54.

jours après, les sénateurs délibéraient sur le même sujet dans la curie; des soldats traversèrent le Forum et le centurion, arrivé au milieu du Comitium, dit au por le-étendard . « Arrête-toi : nous serons très-bien idKïi Le sénat sortit de la curie et du haut des degrés cria au peuple rassemblé dans le Forum : « Nous en acceptons l'augure. » La plebs, que la voix de Camille n'avait pu décider, le fut par une parole qu'un centurion prononça au hasard. Cest bien le même peuple qui, de nos jours, entendant un nom de nombre que le liasard amène dans la conversation, va le mettre à la loterie, croyant toujours à la valeur prophétique d un

mot.

Quand on eut renoncé h quitter Rome pour Yéies, on se mit à rebâtir Rome avec ardeur, et avec une précipitation dont nous devons tenir compte, car c'est à cette précipitation qu'il faut attribuer la physionomie que Rome conserva' jusquà ce qu elle eût été bûtic de nouveau sous Néron, qu elle ne perdit même pas entièrement après lui* et qu'elle garde encore aujourd'hui.

Le sénat, qui avait eu tant de peine à empêcher Témigration des plébéiens, et qui faisait tout pour leur taciliter la réédiûcation de la ville *, ne s'avisa pas de

* Tit. Liv., V, 55.

« Romam... non optimis viis, angustissimis semitis. (Cic, Ug^

agr., II, 55.) s Juvén., Sat.j III, 236.

♦ U penuit à chacun, à condition qu'il aurait rebâti sa maison

réglementer, et chaque citoyen put bâtir où il lui plaisait; de là résulta un pêle-mêle d'édifices incohérents ^ Ces rues tracées k la hâte furent étroites, tortueuses et irrégulières *, de grands espaces demeurèrent vides', comme on le voit partout où les villes ont été bâties précipitamment, dans l'ancien et dans le nouveau monde, à Athènes et à Washington.

Les temples et les monuments publics étaient restés debout \ Les Gaulois, ces premiers barbares, ne déduisirent pas plus les édifices de Rome que ne le firent, comme nous le verrons, les autres barbares, et par la même raison. Détruire un édifice leur eût donné beaucoup de peine et ne leur eût servi à rien. A Rome on n'a guère détruit que pour bâtir.

Outre les anciens temples qui subsistèrent, on en

dans un an, de prendre la pierre et le bois où il voudrait, et fournît les tuiles (Tit. Liv., v, 55). Probablement on emprunta beaucoup de matériaux de construction à Yéies, presque déserte encore au temps de Properce.

* Promiscue urbs sedificaricœpta (Tit. Liv., t, 55.)

* Feslinatio curam exemit vicos dirigendi [ib.), bSohç ^revàç ysvhQoti' xixl xa/xTcàs i^ovcai (Diod. Sic, iiv, llG),,arctis itineribus iucque et illuc flexis, atque enormibus vicis. (Tac, Ann., xv, 38.)

5 (Urbs)passim erecla. (Tac, Ann., xv, 43).

* Stanlibus templis deorum, disait Camille (Tit. Liv., ▼, 53). La preuve qu'il disait vrai, c'est qu'un assez grand nombre de temples et d'édiflces publics, la Curia Ilostilia par exemple, constniits antérieurement à l'incendie des Gaulois, exislaienl encore après cet incendie. Pour la même raison, on ne peut admettre que les Gaulois, dans leur court séjour, aient détruit les murs, quoi qu'en dise Plularquc. (Cam., 32.)

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construisit de nouveaux et on en reconstruisit d'anciens ; j'ai mentionné celui d'Aius Locutius dans la rue Neuve et celui de Junonsur l'Aventin ; il faut y joindre un temple de Mars voué pendant l'invasion gauloise*.

Ce temple était hors de la ville et faisait face à la porte Capèue*; un portique' y conduisait, pareil à

' Tit. Liv., VI, 5.

* Uecta frontc Capenam portam (Schol, Ov., Fast.f vi, 193). Le pclioliaste ajoute : Et est appositiim extra ad viam lecfam; ce que dit aussi Ovide :

... Quem prospicît extra Appositum lectse porta Capena via;.

' Ce portique allait de l'ct^lise de Saint-Kérée et Achillée jusqu'à un ^ ' ' wf'

aqueduc voisin de la porte Capène (ad formam. Beck. Handlf., p. 513). Ce lêiuoignage de rauonyme d'Einsiedlen s'accorde très-bieu avec celui d'Ovide dans les vers cités plus haut et avec celui de Properce (iv, 3, 71), qui désigne poétiquement le temple de Mars par la porte Capène. Mais d'autres témoignages non moins positils placent le temple de Mars a plus d'un mille de la porte ad Martis intra milliarium, I et II ab nrbe enniibus parte Iseva^ inscription citée par Urlicli (Rom, top,, p. lOS); ce qui nous apprend aussi que le temple était sur la gauche de ceux qui sortaient de Rome. Appien [Bell. Civ.j m, il), parle d'un temple de Mars à quinze stades de Rome (près de deux milles). C'est à ce temple que se rapporte l'inscription trouvée à un mille environ de la porte Capène (Ueck., llandb.f p. 5l*i), et dans laquelle l'aplanisscment de la montée f Mon est mentionné. Les travaux du chemin de fer viennent de confirmer la vérité de ce renseignement. En présence d'indications si précises t

et si contradictoires, je ne vois d'autre parti à prendre que de . ^

faire comme a fait Becker, de supposer qu'il y a eu de ce côté •

deux temples de Mars, Tun tout près de la porte Capène, et Tau Ire à un mille environ plus loin. On expliquera il niiiï-i comment

ceux qui, au moyen âge, conduisaient à Saint-Pierre et à Saint-Paul et auxquels il a pu servir de modèle, car il existait encore au moyen âge.

Les Romains avaient vu le danger de ne pas fortifier du côté du Tibre le mont Capitolin, qui fut alors pour la première fois protégé par des murailles; on ne dut pas oublier la citadelle, où le besoin de moyens de défense s'était fait le plus sentir, et elle dut avoir sa part dans ces substructions du CapitoIeS que Tite Live' disait admirables et Pline démesurées (insanas) *.

Pour compléter l'histoire de tout ce qui se rapporte à la délivrance du Capitole, il faut raconter la fin de son premier sauveur, Manlius*.

le temple de THonneur et de la Vertu a pu être confondu avec un temple de Mars, ainsi que Becker Ta remarqué, et comment, d*autre part, ce qu'il n'a point dit, le temple de l'Honneur et de la Vertu est le premier des monuments énumérés par le Curioium et la NotiHa dans la région de la porte Gapëne, et le temple de Mars un des derniers. La confusion a eu lieu entre le temple de Mars qui était situé prèi de la porte Gapéne , non loin du temple de l'Honneur et de la Vertu, et le temple de Mars qui était à plus d'un mâle de cette porte, celui qu'indiquent les régionaires.

' CapUolhtm se prenait comme Tarpeius mons, tantôt pour une des deux piurties, tantôt, comme ici, pour tout Tensemble du mont Capitolin.

•Tit. Uv., VI, 4.

» PI., Hiit. nat„ xxivi, 24, 5.

* Nom certainement sabin; la racine est numm, bon, d'oà les Manlii d'Aride. Uên-lim pour mmi^fiUm, De là aussi le nom des Manilii et

LES GAII.OIS. 5Ci

Par suite de Finvasion des Gaulois, la campagne avait été mal cultivée; il en était résulté une disellc. La misère des plébéiens était grande, et les patriciens ne faisaient rien pour la soulager; Ils avaient oublié ce noble élan qui avait entraîné la population tout entière au siège de Veics, et jamais les rigueurs do Tusûre n'avaient été plus cruelles. Obligés eux-mêmes ue refaire leurs fortunes que les désastres du siège avaient nécessairement amoindries, les patriciens redoublaient de dureté envers leurs débiteurs, dont les mêmes désastres avaient dû augmenter le nombre. Ils étaient rapaces comme les juifs du moyen Age et impitoyables comme Shylock. Parmi eux un seul homme beau, noble et riche, digne de son nom, qui voulait dire le bon (en sabin), avait pitié de ces misères du peuple; c'était Manlius.

Un jour, dans le Forum, il vit un centurion que sa conduite militaire avait illustré, qui venait d'être condamné pour dettes et que Ton entraînait par ordre de son créancier dans la demeure de quelque patricien, destinée à devenir pour lui une affreuse prison. Manlius ne put supporter un tel spectacle : suivi de plusieurs plébéiens dévoués, il s*èlança au milieu du Forum,

MamilU. Ces noms sont mis souvent les uns pour les aulres aussi bien que MalUi, qui semble en èUre une contraction. Vulso, surnom sabin en o et dénomination d'un peuple sabeilique, est un surnom des Manlii. Plusieurs d'entre eux se sont appelés TUm Manlius; Tituê est un prénom sabin.

mil la moin sur cel homme en s écriant : a C'csl en vain ({uc eclte main a délivré la citadelle et le temple de Jupiter, si je vois un citoyen romain, un compagnon d'armes réduit aux fers et à la servitude comme si les Gaulois lavaient pris M d puis il acquita en présence du peuple la dette du prisonnier.

Il fit plus : il vendit des terres qu'il avait dans le territoire de Véies; elles devaient être la récompense de son courage et faisaient la meilleure partie de son patrimoine. Tandis qu'on les mettait à l'encan dans le Forum : « Citoyens, dit-il, tant qu'il me restera quelque diose à vendre, je ne souffrirai pas qu'un seul de vous soit condamné et livré! » Tile Live ajoute à ces généreuses paroles d'autres paroles qui leussent été moins. Manlius accusa, dit-il, les patriciens d'avoir gardé pour eux l'or destiné à payer les Gaulois. Mais oomme nous savons que cet or avait été bien réellement remis aux vainqueurs, -nous devons voir dans cette calomnie prêtée à Manlius une calomnie des patriciens contre lui, que Tite Live, toiJfjours dis-* posé à prendre leur parti, a répétée.

Appelé par les patriciens, le dictateur Camille quitte l'armée et accourt au sénat ; bientét il sort de la Curie, se faisant suivre de tous les sénateurs qui prennent place dans le Comitium ; il y descend lui-même et y établit son tribunal, devant lequel il ci\e Manlius. Celui-ci arrive, suivi d'une grande multitude qui

• Til Liv., Ti, 14.

LES GATLOIS. MîS

remplît le Forum. Le Comilium et le Forum, les se., naltîurs et les plébéiens sont en présence. Celaient, dit Tile Livc*, deux armées, doht chacune avait les yeux fixés sur son général ; deux armées, en effet, qui avaient été deux peuples.

Manlius répond avec audace au dictateur, et le dictateur ordonne qu'il £oit conduit en prison. Il eut peu (le chemin à faire pour s'y rendre, le Comitium touchait presque à la prison Mamertine. Manlius put y être entraîné sans avoir à traverser le Forum et avant que la foule qui le remplissait eût le tem]ps de venir à son secours*. Seulement il leva les yeux vers le temple du Capitole, au pied duquel on l'arrêtait, et s'écria : « Jupiter, Minerve, Junon, vous que j'ai délivrés et sauvés, m*abandonnerez-vous à mes ennemis! »

Un grand nombre de plébéiens en habit de deuil vinrent à la porte de la prison 'où Manlius était plongé dans les ténèbres, attendant le bourreau \ et pendant ce temps le temple sacré qu'il avait défendu étincelait au soleil au-dessus de sa tète.

Le peuple voulait briser les portes du cachot de

* Tit. Liv., Ti, 15.

* Cette circonstance topographique rend raison de ce qui est difllcile à comprendre dans le récit de Tite Live : que U multitude qui avait accompagné Manlius ne lui ait pas donné signe de sympathie au moment de son arrestation.

* C'est, je crois, le sens: Obversatamque ve$tibH!o carceris rnscstam lurbam. (Tit. Liv., yi, 15.)

* Tit. Lîr., Ti, il.

CCi L'HISTOIRE UOMAINE A ROME.

^lanlius; le srnal clfrnyù le lelàclin. Manlius rcmonla <lans la cilailclle, où clail sa maison, le cœur plein de CAU'AV. (I respirai:l la vengeance.

Tilc Live lui fuit Icnir dans celle maison des conciliabules où se préparc une révoluUon cl prononcer à la hibunc des discours scdilieux, mais n'énonce aucun aclc criminel ; il prèle aussi à Manlius le projet de se faire l'oi, lieu commun ridicule des accusations patriciennes, mais il avoue qu'on n*a jamais su ni avec qui, ni dans quelle intention ce prétendu conspirateur avait conspiré*.

Décidé à le trouver coupable, le sénat lui faisait un grief du lieu de son babrlalion, qui était dans la citadelle et qui, par sa position, menaçait la liberté*. Mais d'autres patriciens avaient demeuré sur le Capilole et pour celte raison avaient porté, comme Manlius, le nom de Capitolinus^.

* TU. Liv., VI, 18.

« TU. Liv., VI, 19.

■ On cite des Quinclii, des ServUii, des Tarpeii. Ceox-ci deraient avoir, comme Manlius, habité dans la citadelle sur la roche Tffrpéiemie. C'est parce que Manlius y avait sa maison que lui et plusieurs pci^onncs de sa famille portèrent ce surnom. Un autre Manlius (Til. Liv., IV, 42], rayait porté avant lui. l\ ne lui fut donc pas donné après son exploit du CapUole, comme ra dit à tort, et comme on/ le croil d'ordinaire. U n'y avait que des patriciens sur le Capitole ; si un. îlîclius, plébéien, — Sp. M;elius était un chevalier des centuries iilchéienncs, — porta le surnom de Capilolinus, c'est que 1j domcurc des Miclins était dans le vicus Jugarius au bas du mont Capilolin.

Deux Iribuns gagnéspar le sénat, ou jaloux de la popularilé de rarislocrate, offrirent de raccuser, et sa noble famille l'abandonna ; personne dans celle famille ne prit des vêtements de deuil, selon Tus^ge, le jour où il parut devant les centuries assemblées dans le ciiamp de Mars. On comptait, pour le faire condamner, sur le jugement des centuries où les plébéiens dominaient ; car on était parvenu à leur faire croire que Manlius voulait se faire roi.

Cependant la gloire de Manlius faillit le sauver. D'abord il fit comparaître dans le champ de Mars quatre cents citoyens qu'il avait défendus de la ruine et de la prison, et auxquels il avait avancé de l'argent sans intérêt, libéralité de mauvais exemple que les patriciens étaient bien aises de décourager; puis il montra les dépouilles des ennemis tués de sa main, au nombre de trente, les récompenses militaires qu'il avait reçues, au nombre de quarante, parmi lesquelles deux couronnes murales et huit couronnes civiques. Il produisit les citoyens romains qu'il avait arrachés à l'ennemi ; l'un d'eux, qu'il ne put présenter mais qu'il nomma, était Servilius Ahala^ mailre de la cavalerie et son ennemi acharné. Puis après avoir dit tout ce qu'il avait fait pour sa pairie, il découvrit sa poitrine couverte de cicatrices el se tournant vers le Capilole^ il invoqua Jupiter et les autres divinités qui

* La scène devait se passer dans les Sept a. Heu aloi-s dêccuvcrt, d*où rou ne saurail voir, aujourd'hui le Cafilolc, parce que celte

5C6 L'nisToinE noNAircE A no^E.

y claicnt lionorccs, leur dcmundanl de venir en aida à sa forlune el de mellre dans Târoe des Romains les sentiments qu'ils avaient placés dans l'âme de Manlius quand il sauvait Rome ; enfin il pria les citoyens do regarder la citadelle et 4e Capitole avant de le juger. Les tribuns comprirent que le peuple, tant qu'il verrait le Capitole, ne pourrait condamner Manlius. L'aiTaire fut remise à un autre jour et la scène du jugement transportée dans un autre endroit, dans le bois Paatelinus, près de la porte Flumentane^ Là, Man-

partie de rancien champ de Mars est bMic ; mais au temps de Haii- Hus il n'y avait pas de maisons dans le champ de Mars, où il n'était pas permis d'en construire. lia plupart dit Miûcee puUiit qui s'y éierèrent depuis, et entre autres le cirque Flaminien,ToiahidesSepla, n'existaient pas encore. Du lieu où Manlius parlait on pouvait donc voir parfaitement la citadelle et le temple de Jupiter, qui devait fkire à peu prèa Teflet que produit le palais de l'ai!! Il sur le Capitale, aperçu de la place San-Marco.

* Tit. Liv., VI, 20. La porte Flnmentane^ comme son nom l'indique, était au bord du fleuve, et dans un lieu exposé aux inondations (Tit. Liv., xxsv, 9, 21; P. Diac, p. 89); on ne peut donc la plaoer qu'au-dessous de la porte Carmentale, vers l'extrémité du Vélabre, lieu, eu eflet, facilement inondé. C'était en dehors de cette porte, dans le champ de Mars, que se tinrent les comices par curies, dans lesquels Manlhis (ut condanmé. Tite Lire (vit, 41) cite une autre cause jugée par les curies daus le bots Pietetinus. Des envorons de la porte Plument ane on ne pouvait apercevoir le temple de Jupiter, et on ne pouvait pas bien voir la citadelle, si, comme je le' crois, die occupait la partie de la roche Tarpéienne la plus éloignée. D'ailleurs, comme l'a très-judicieusement remarqué Bunsen, les arbres d'un bots empêchent de voU*. On a proposé de lire dans Tilc Live porta SomeMtOMy au lieu de porta Flumentana^ cela est coi 'traire à la Ic^chj des

TFS GAVLOIS. 5i1

lius n'ayant plus poin* le protéger le glorieux témoin qu'il avait invoqué, iino sentence de mort fut pertée contre lui, *

Il y avait encore une aulre raison pour qu il en ftUt ainsi. Au jugement des comices par centuries qui w présentaient {universalité des citoyens, et particulière* ment depuis la réforme démocratique de ces confiées, la partie plébéienne de la cité, on substitua le jugement des Curies patridenncs S* celait livrer Manlins à ses ennemis.

La nature de ce jugement par curies iait craindre que le récit d'après lequel Manlius aurait péri sous

boDs manuscrita et à Vusage constant de tenir les ftsscmblëM dai» la région du cbamp de Nnrs ou du Forum. D'aitleurSi il n'y a eu de porte ïfomenlane que dans renccinte d'Aurélien. Ce qui pourrait faire croire que Tite Live aurait appelé porte Nomentane la porte GoOine, parce qu*elle conduisait à Nomenlum, expression du reste tout à fait insolite, c'est qu'il y avait près du Gispius un lucus PxUHui (Varr., De L. lat.f x, 50], mais ce nom a pu être donné à deux bots sacrés. Ce qui se conçoit facilement si ce nom remontait aux Pélasges,|PftefMi voulant dire feuille on groc. PxtelinuB aurait été le nom d'un bois toulfu, circonstance favorable au dessein des patriciens en s'y rassemblant pour juger Manlius. Les noms de Pélélie ou PétilUt ville du Brutium dont on attribuait la fondation à i . mède, ce^ qui aembie indiquer une provenance pélasgique, et de Petalia, en 6rèce, peu» vçnt avoir la même origine.

* Celle remarque de Sclvwegler (ni, p. 2061 s'appuie sur une pliraié • de Tite tivc (vi, ^0), qui eppos^ le concilium pcpuH aux assemblées des cenlui'ics. Je la crois fondée, mais ce n'était pas une raison pour iii^r la kilo Iradi iou que l'his'i ire consacre.

5M L'IIISTOIRB ROMAINE A ROUE.

les vcrgCb du bourreau^ dans le Coinitium% ne soit le véritable, car c'était le supplice de celui que le sénat avait déclaré ennemi de la patrie'.

Espérons que la iradilion généralement reçue est la plus vraie, et laissons à la mémoire de Manlius cette triste gloire qu'il ait été précipité de la rodie Tarpéienne, sur laquelle s*élevait laVitadelle quil avait sauvée.

Ce genre de mort était lui-même infamant, car c*est de la roche Tarpéienne qu*on précipitait les esclaves^.

Après sa mort sa maison fut rasée et on décida que désormais nul patricien n'habiterait sur le Capilole.

Ainsi toute la destinée de Manlius est attachée au Capitolc, dont il portait le nom, où il était né, d'où il avait précipité les Gaulois et d'où il devait être précipité à son tour'.

* Sdon Cornélius Nepos, cUé par Aulu-Gelle (Nod. ait., tîh, 2!.)

* Si Manlius fut mis à moit ainsi, ce fut probablement dans le Comitium, car c'était là que ce genre de supplice était infligé à cehâ qui aTait séduit une vestale.

* On le voit dans la Vie de Néron, par Suétone. (Ner., ^0

* Gell., Koct. au., xi, 18.

* Une raison de plus de placer la roche Tarpéienne là où elle était Yûnlablcmcnt, c'est que si on la plaçait à AraeeU, les condamnés fussent tombés dans les environs do Vuletnat A Al Coaiitium liont'un tel spectacle eût souillé les approdies : Besys dlMicamasse U-ii, 35; viit, 78), dit bien .que Sp. Cassius fut précipité d'un roclMT qui Uo'iâiialt le Foinim, à la \nc de lous^ mais ces expressions peu-

Si Ton en croyait une version dilTérente de sa mort S le Capitole aurait joué encore un autre rôle dans la destinée de Manlius.

Il se serait emparé par la force du mont Capitolin ; les patriciens effrayés auraient envoyé vers lui un traître, un esclave qui, se présentant comme venant de la part des esclaves prêts à se soulever et feignant de vouloir lui confier un secret, l'aurait conduit au bord de la roclie Tarpéienne et l'en aurait fait tomber*.

Sans adopter ce récit invraisemblable, quand le Capitule n'aurait pas d'autre histoire à raconter que la destinée de Manlius, la destinée de Manlius en ferait toujours le lieu le plus dramatique de la terre.

vent s'appliquer à la partie de mente Caprine, qui e^l la plus rapprocliée du Forum. Plus loin', oh monlre aux voyageurs un rocher qui esl à découvert, leur disant : C'est la roche Tarpéienne, et les voyageurs s'étonnent du peu de hauteur de ce rocher, ne réfléchissant pas que le rocher que leur indiquent sans nul motif les dceroni n'est qu'une petite par:ie de la roche Tarpéienne. On donnait ca nom au sommet méridional tout entier. J'hahite sur ce sommet, et je comprends très-bien ce qui m'arriverait si on me jetait par ma lenôire dans la rue de la Consolazione Ce serait une chute d'une centaine de pieds. De plus, le flanc de la roche Tarpéienne était hérissé de saillies contre lesquelles se heurtait et se biisait avant d'arriver en bas le corps de ceux qui en étaient précipités. Frequentibus exaspérât a saxis quse aut elidant corpus aut de integro gravius tmitellantlScncc, controv. 3). Immensœ altitudinis tiisHs nspcc- . tus. (Ilml.)

• Zonaras (ni, 3i), d'après Dion Cassius.

* Eanlius ne se serait pas tué en tombant, et les deux jugements auraient eu lieu après sa chute; ceci est absurde.

57(1 L'HISTOTRB ROMAIHK A HOME.

Là haine des patridens poursuivit Manlius après sa mort sur le théâtre rnâme de sa gloire; on rasa sa maison, et il fut interdit dès lors à tout patricien d'habiter sur le Capitole; personne dans la gem Manlia ne porta plus le prénom de celui qui Tavait illustrée.

Le vieux Camille, qu on trouve avec regret à la tète du paiti qui fit mourir Manliuâ, allait réparâttre encore une fois sur la scène. Le sénat fut le cherclier pour opposer sa dictature, comme un dernier secours, au triomphe qui semblait assuré des lois Liciniennes. Ces lois, proposées par ks tribuns Licinius, Stolo et L. Seslius, étaient le plus grasd eflort démocratique tenté jusqu'à ce jour. La première avait pour but d alléger les dettes des plébéiens; la ^ seconde, de limiter la quantité de terres publiques dont il serait permis à un citoyen de conserver la possession ; la troisième, de faire admettre les plébéiens aux honneurs consulaires. liCs patriciens, attaqués ^lans leur avarice et leur orgueil, résistaient opiniâtrement; près d*étre vaincus, ils appelèrent Camille.

II avait prés de quatre-vingts ans quand il vint livrer a la démocratie un dernier combat ; ce combat fut terrible. Camille voulut interrompre violemment les comices par tribus * ; il ordonna aux plébéiens de quitter le Forum et de se rendre sojs les armes au champ de Mars. Les plébéiens refusèrent, et Camille abdiqua la dictature. Bicnlôl aprCs elle lui fut rendue;

• aÎI. .Uv., VI, 33.

mais les tribuns en étaient venus à pouvoir tout oser, et comme Camille haranguailà la tribune, lun d'eux donna Tordre de rarrèler*; le serviteur du tribunal mit la main sur le dictateur octogénaire. Alors ce fut dans le Forum un tumulte comme on n'en avait jamais vu ; ceui qui entouraient Camille repoussaient la foule de la tribune qu'eiïe voulait envahir ; la foule qui était au-dessous criait qu'il fallait saisir Camille. Celui-ci descendit de la tribune et se réfugia dans le Comi tium. S'arrétant à son entrée et se tournant vers le temple de Jupiter, toujours fidèle à son caractère religieux, il pria les dieux du Capitole de tout diriger pour le mieux, et voua un temple à la Corcorde si ces troubles s'apaisaient. L'agitation fat grande dans le Comitium, mais le parti le plus modéré l'emporta, et l'on convint d'accorder qu'un des deux consuls serait plébéien. Le sénat ratifia cette imporlanle concession, et Camille ayant reparu à la tribune pour l'annoncer au peuple, il fut accompagné jusque chez lui par les applaudissements et les acclamations de -la multitude. Telle est l'origine du premier temple de la Concorde élevé pour cirtenter l'accord des patriciens et des plébéiens, qui fui en réalité le triomphe de ceux-ci, et devait être bientôt détruit par des luttes nouvelles.' C'est au temps du siège de Yéies qu'il aurait fallu dédier un temple à la Concorde.

Ce temple s'élevait sur le mont Capilolin, - vers Ic-

* Plut., Cami//., 42.

572 L'IIlSTOinE ROMAINE A ROME.

quel Camille s'éloit tourné en faisant sa prière, — regardant le Forum et le Comilium^au pied des degrés nombreux qui conduisaient au temple de JunoMoneta^; ces degrés sont assez exactement représentés aujourd'hui par les marches qui conduisent de la place du Capitôle à la roche Tarpéîenne, et la situation du temple indiquée au sommet de la rampe actuelle par où on descend au Campo Vaccino* et d'où on a une si belle vue du Forum ; c*est de là qu'au dire d'Ovide la déesse le contemplait rempli par la foule.

Nunc bene prospicies latiam, concordia, turbam.

C est de là que nous le contemplons vide.

» Ov., Fatt,, I, 657.

* On ne peut le metire qu'au sud de l'espace occupé par le-Tabu* larium ; il était à droite de la voie Triomphale, que coupe la rampe moderne en un point au delà duquel elle se prolongeait vers le sud pour revenir vers le nord et atteindre rintermontium (b place du Capitole). On croit généralement que le temple de la Concorde» dont l'emplacement n'est pas méconnaissable, au pied du Capilolc et audessus du Forum, était le temple voué par Camille. Les vers d'OviJo prouvent que le temple dédié à la Concorde par le vieux dictateur n'était pas là, mais sur le Capitole, puisqu'il se trouvait au pied des degrés qui conduisaient au temple de Junon Moneta, élevé dans la citadelle cl par conséquent sur la roche Tarpéienne. C'est celui-là qtii fut refait plus tard et dédié par Tibère; il n'en reste rien. I/aulre, celui du Forum, dont on admire de si beaux débris dans le Tabubrium et dans le musée Capilolin, a remplacé un des deux petits temples de la Concorde bâtis sur le Vulcanal avant la lin de la république. On ne sait quand et à quelle occasion il a été construit.

* PLN DU StCO.Nb V0IJI3IE.

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