W., XXIX
' Ad eos summa rerura ac majestas impeiii oonsularis vener»U (lit. Liv, m, 6.\
religions étrangères*. Polybe appelle l'édilité une cijarge très- illustre*.
Avec le temps, leur puissance diminue, éclipsée par Téclat de la puissance tribunitienne, et ravalée à de soins de police urbaine.
Déjà, au temps de Cicéron, un édile n'était pas beaucoup plus qu'un simple citoyen. Les empereurs n aimaient pas les édiles qui avaient été institués comme les tribuns pour la protection de la liberté. Tibère* le^ employa à sui^veiller les cabarets et les rabaissa au rôle de bourreaux de la pensée en leur faisant brûler les livres de Cremutius Cordus*. Néron restreignit encore leur pouvoir*.
Enfin cette magistrature plébéienne, glorieuse fille du mont Sacré, descendit aux soins les moins relevés de la voirie, à empêcher qu'on jetât des immondices par les fenêtres et qu'on laissât des charognes dans les rues*.
Le secret de cette transformation est dans la nature des fonctions qui furent attribuées aux édiles, et ces fonctions eurent elles-mêmes leur raison d'être dans Fédiflce sacré auquel Fédilité fut attachée à son ori-
« lit. Liv., IV, 30
• Polyb., X, 4.
» Suet., Tià., 34.
• D. Cass., Lvn, 24.
• Tac, Ann,f xiii, 28.
• ... In viis neque stercora projicere, neque morticiuas, ncque coria jacere. (Dig., il, tit. m, 10, 1.)
gine, le temple de Cérès. Ce temple leur donna leur nom.
Les édiles^ ce sont les hommes du temple (aedes Cereris), du temple par excellence pour les plébéiens, composés primitivement de Latins, et situé au pied de TÂventin, à l'entrée de la vallée Murtia, lieu plébéien que des Latins habitaient depuis Ancus. Les Sabins les y avaient précédés et y avaient célébré avant eux le culte de Gérés.
Cérès était le nom sabin d'une divinité pélasge; les Latins l'adoptèrent, parce qu'elle était une déesse agricole, et la portion pauvre des plébéiens, parce qu'elle était la déesse du Pain.
Ce temple était sous la surveillance particulière des édiles; ils y avaient leurs ardiives, où ils conservaient les lois votées dans les comices populaires par tribus (plébiscites), et où ils exigèrent que fussent déposés les sénatus-consultes*, que plus tard on transporta an Capitole'^, ce qui veut dire, je crois, dans le Tabularium, qui était et qui est encore sur le Capitole.
Préposés à la garde d'un édifice sacré, les hommes du temple devinrent les hommes des temples^ ce qui se d'sait de la même manière (sediles).
Ils furent chargés de la construction, de l'entretien et de la réparalion des temples. Édiles voulait dire
* Tit. Liv., m, 55.
• Polyb., m, 26.
aussi les tMHnmes des édifices en général, des maisons; les édiles eurent dans leur département Tali gnemml et le seia des rues, par suite, des égouts, des thermes, et ils descendirent toujours davantage d'un Me politique à un rftk municipal.
Comme les amendes dont ils firappaient les citoyens leur servaient à bâtir des temples et à donner des jeux ^ dans le grand cirque placé à la porte de leur temple, ils furent intéressés à poursuivre toute oontraventiôn aux règlements de police; ils devinrent des surveillants minutieux de ces règlements, et c'est ainsi qu'on put sous Tempire leur faire inspecter les lieux les plus abjects et leur imposer les occupations de voirie les moins relevées, eux dont Cicéron avait appliqué le nom à Dieu même, l'appelant Tédile de Tunivers.
Le temple particulièrement confié aux édiles était le temple de Gérés.
Cette circonstance nous révèle Tautre devoir principal de l'édilité, ralimentalion publique.
Ce fut par là que les édiles maintinrent longtemps leur importance. Ils nourrissaient le peuple. Dans les temps de famine, les pauvres venaient à la porte du temple de Cérès * demander du pain qu'on leur donnait, comme les mendiants vont encore aujom'-
* Niebuhr (v, p. 48) veut que les jeux plébéieDS aient toujours été donnés dans le cirque Flaaiinieni mais ils étaient plus anciens que ce cirque.
* Non. Marcell. s. y. pondère.
d'hui recevoir une soupe dans les couvents voisins.
Ce qui valait mieux que de distribuer du pain, c'était de faire que le blé fût à bon marché. Un édile nommé Trebius sut par ce moyen inspirer au peuple une telle reconnaissance, qu'on lui éleva des statues sur le Palatin et sur le CapitoleS et que les plébéiens portèrent sur leurs épaules au bûcher le corps de leur bienfaiteur. ^
Les jeux étaient à Rome, comme toutes les institutions, une institution à la fois religieuse et politique. On établit les jeux apoUinaires * et les représentations théâtrales* dans des temps de péril ou de contagion pour apaiser la colère des dieux; les jeux plébéiens en mémoire de la liberté reconquise et de la réconciliation des deux ordres.
Ceux-ci étaient du ressort des édiles.
L'origine des jeux se ratlache à celle des monuments, et par là fait partie de leur histoire. On les vouait avec les temples. Les édiles chargés du temple de Cérès présidaient aux jeux de Cérès *, à ceux de Liber et de Libéra, dont le culte se célébrait dans le
* PL, Hisl. nat., xvni, 4, 2.
« Tit. Liv., XX?. 12.
» Tit Liv., VII, 2; Val. Max., ii, 4, 4.
* Ces jeux furent mis sous la présidence des édiles curules (Cic, In Yerr.t u, 5, 14), mais les édiles curules ne se distinguaient des édiles plébéiens que par les honneurs; leurs attributions étaient les mémesj et presque dès l'origine ils furent pris dans les deux ordres.
même temple, et dont les noms rappelaient l'idée de liberté ; enfin aux jeux de Flore, déesse également rustique et par conséquent plébéienne, car, ainsi que je l'ai dit, avant d*étre la déesse des Fleurs, elle avait été celle des Fruits.
Les occupations des édiles exigeaient qu'ils eussent à leur disposition un grand nombre d'employés, ce que nous appellerions des gens de bureau, des secrétaires, des copistes, des huissiers. Un monument qui existait encore au seizième siècle, et dont quelques restes subsistent dans le voisinage du temple de Yespasien, près du Forum» était destiné à l'habitation de ce personnel de l'édilité. C'était un portique à trois arcades avec des chambres; il portait le nom de Schola Xantha, parce qu'un affranchi nommé Xanthus l'avait fait rebâtir. Schola voulait dire confrérie, corps de métiers.
Une inscription nous apprend que cet édifice était à l'usage des scribes, des libraires, c'est-à-dire des copistes, des huissiers (praîcones) attachés au service des édiles curules *.
On voit que non-seulement les hautes charges, mais encore les plus humbles fonctions, ont à Rome leurs monuments*.
Ce fut au temps de cette popularité des édiles que
« Nibby, R. ant., H, p. 121.
* Réparée sous l'empire, la schola Xantha devait remonter au temps de l'importance et de la grande activité des édiles^
S90 L'HISTOlbË tlOMAtNE A ROHB.
les jeunes patriciens, saisis d'un beau zèle, demandèrent qu'une place leur fût donnée dans Tédilitë. De là naquit la charge des édiles curules\ qui, au bout d'un an, f\it accordée indistinctement aux patriciens et aux plébéiens.
C'est que dans Torigine Tédilité était une grande chose. Comme les tribuns ataient pour mission de soutenir les droits politiques des plébéiens, les édiles étaient surtout chargés de protéger leurs intérêts matériels et d'assurer leur subsistance.
Les tribuns veillaient à ce que la plèbe ne tùt pas opprimée, les édiles à ce qu'elle ne mourût pas de faim.
C est pour cela que leur office était attaché au temple de Gérés, et que ce temple avait pu leur donner leur nom.
L'empire, qui méprisait le peuple en le nourrissant, lui donna du pain et les jeux du cirque. Les édiles les lui avaient aussi donnés; mais le jour où f\irent créés les tribuns et les édiles, les plébéiens avaient obtenu sur le mont Sacré ces deux choses que doivent aux peu-
^ On a fait dériver ce nom de currus^ char, comme si les édiles eussent eu le privilège exclusif d'aller en char, ce qui n'est point possible ; je crois que ce mot cumdis a ici un autre sens. L'épithëte curuliêx qu'on donnait aussi à un siège d'honneur, est une autre forme de curis^ curitia et cnritis, noms de la Junon honorée dans les curies, qui s'appelait aussi Juno eurulis, (Voy. t. I, p. 480.) Cette épithète, qui originairement voulait dire sabine, devint l'équivalent de patricienne ; elle fut donnée à l'édilité nouvelle, conférée aux patriciens, et qu'ils espéraient bien conserver pour eux.
p)ô$ tous les gouvernements qui ne les méprisent pas : du pain et la liberté.
Il est tout simple que les empereurs ne fussent pas favorables à Tédilité. C'étaient eux qui s*étaient chargés de la nourriture de leurs esdaves.
Déjà sous la république les censeurs avaient pris la haute main dans la construction des édifices publics, et les tribuns la part principale dans la défense des intérêts démocratiques.
Ainsi dépouillés peu à peu, les édiles tombèrent de la situation qui les mettait en passe de remplacer les consuls à celle où on leur permettait de surveiller les cabarets et de faire balayer les rues.
A peine le tribunat a-t-il commencé d'exister, que déjà il remporte une victoire signalée sur le patriciat dans l'affaire de Coriolan*
Coriolan était de la famille sabine des MartiiMJn tel patricien ne pouvait être que sabin* En effet, C. Martins Coriolanus était le patricien par excellence. Superbe, dur aux plébéiens comme un Claudius; de
* La gens Harcia ou Martia était Sabine. MarHuê Tenait de Mars, comme Mamerom de Mamerê, autre nom du dieu sabin. Ce nom de Mariius est celai du roi sabin Ancus. n aTaît été aussi porté, disaiton, par un ami et par un gendre de Numa. H en est de même de Vetwria, nom de la mère de Coriolan. L'auteur des Andlia s'appelait Veturius Mamurius. VoUmMa^ nom de la femme de Coriolan, est éga* lement sabin. Un roi de Véiee s'appelait Volumnius; ce n'était pas un nom étrusque et ne pouTait être qu'un nom sabin ou sabellique; enfin on attribuait à Coriolan l'éreetion d'un temple à une déesse sabine dont le nom est sabin, Hatuta.
392 L'HISTOIRE KOMAinE A ROME.
plus, brillant à la guerre, fougueux, emporté, agressif. Le premier Appius Qaudius fut le type de l'aristocratie qui résiste, Coriolan de Taristocratié qui brave et défie ceux qu'elle mécontente.
Aussi fut-il entraîné par son fougueux orgueil à por ter les armes contre son pays, et il mourut dans l'exil.
On rapportait de lui plusieurs traits de générosité. Il y avait du chevalier dans le dur aristocrate ; jeune, il porta les armes contre les Tarquins, et plus tard prit aux Volsques la ville de Coriole ^
Ce brillant fait d'armes valut à Martius le surnom de Coriolan, sous lequel il est connu de la postérité.
Rome était livrée alors à des agitations violentes; d'orageux débats partageaient le sénat, où l'on élevait
* Niebuhr pense que Coriolan s'appelait ainsi parce qu'il était né à Coriole, et nie que le surnom de Coriolanus ait pu être donné à Martius à cause de la prise de cette ville, qui, dit-il, était latine, par conséquent alliée de Rome à cette époque, et n'a pu, pour celte raison, être traitée en ville ennemie ; mais elle pouvait avoir été occupée par les Volsques, car elle n'était pas loin d'Antium. Qu'elle figure dans le catalogue des trente villes latines donné par Pline (ra, 9, IC), ne prouve rien, car, bien que ces villes aient fait partie de la confédération latine, on ne saïu'ait affirmer que toutes aient été en paix avec les Romains au temps de Coriolan. Enfin Niebuhr dit que selon le témoignage de Tite Live, Scipion l'Africain reçut le premier un surnom tiré du nom du pays qu'il avait vaincu; mais on peut répondre que l'assertion de Tite Live se rapporte aux surnoms empruntés à un pays conquis comme l'Afrique, l'Asie, la Numidie, la Crète, et non à la prise d'une ville.
si haut la voix, que le peuple Tentendait du Fo* rum*.
Les consuls sortaient de la curie accompagnés d'un bataillon de patriciens pour haranguer; les plébéiens et les tribuns les repoussaient du Forum qu'ils disaient leur appartenir.
Par représailles, les tribuns convoquaient l'assemblée populaire du haut du Yulcanal, qui dominait le Comitium, et d'où les consuls avaient coutume de s'adresser aux patriciens.
Patriciens, plébéiens, lutte du privilège qui se défend et du droit commun qui réclame, combat et finit par vaincre ; voiL^ ce qui constitue toute l'histoire intérieure de Rome pendant les premiers siècles de la république.
Un grand écrivain, un penseur aventureux, un ré* veur profond, Ballanche, voyait dans cet antagonisme des deux moitiés de la société romaine l'Iiistoire de l'humanité, dont la vie n'est qu'un duel incessant entre la résistance et le progrès, tous deux utiles dans une certaine mesure.
Il y a des temps où la lutte semble suspendue, où la société fatiguée semble immobile; mais le travail étemel se poursuit sourdement sous cette apparente immobilité. Les deux courants contraires roulent dans les profondeurs de l'Océan, où ils sont refoulés ; la glace qui parfois couvre cet Océan les cache, mais ne
* Den. d'Haï., vn, 15,
les supprime pas. Seulement, au lieu de se heurter avec plus de bruit et moins de péril dans un lit ou-» vert, ils montent silencieusement du fond de Tablme. Un jour, la glace, chose fragile, craque, et tout finit par la débâcle.
C'est au milieu des troubles qu'a grandi la liberté à Rome. Les agitations sont bonnes pour la liberté chei un peuple qui est assea fort pour les sup* porter.
Je crois même qu'elles lui sont nécessaires. La liberté est orageuse comme la vie. Contre les orages de la vie il y a un sûr asile : c'est le tombeau; contre les orages de la liberté, il y a un refuge certain : c'est le despotisme, qui est aussi un tombeau.
Coriolan ne tarda pas à se faire remarquer dans ces luttes par son dédain et sa colère contre les plébéiens et contre le tribunal.
La culture des terres ayant été Interrompue par la retraite des plébéiens sur le mont Sacré à Tépoque de Tannée où il aurait fallu les ensemencer, les édiles envoyèrent acheter du blé en Élrurie, dans le pays envahi
* Selon Plutarque et Denys d'Halicamasse, un des motifs de l'irritation de Coriolan eût été l'échec par lui subi dans sa candidature pour le consulat; mais, comme les consuls étaient nommés parles centuries et non par les tribus, on ne voit pas comment il eût pu s'en prendre de cet échec aux plébéiens et aux tribuns; ce qu'il détestait le plus, ce n'était pas la constitution de Servius, mais les lois du mont Sacré; ce n'était pas le Champ de Mars, mais le Forum»
depuis par les marais Pontins^ à Cumes et jusqu'en Sicile.
Coriolan proposa de n'en faire la distribution aux plébéiens que s'ils abandonnaient leur conquête du mont Sacré, le tribunat. Les tribuns, qui, assis sur leurs tabourets à la porte de la curie, savaient tout ce qui se passait dans les délibérations du sénat*, quittent leur place et montent à leur tribune, qui était à côté de la curie, pour faire connaître aux plébéiens rassemblés dans le Forum Fodieuse proposition de Coriolan ; quand il sortit ceux-ci voulaient le mettre en pièces.
On se précipita sur lui avec fureur. Les tribuns, dépassant leur pouvoir, le citèrent en jugement; le tribun Sicinius, un des cbefs de la retraite sur le mont Sacré, proposa de précipiter Coriolan de la roche Tarpéienne'.
* Den. d'H&L, m, %
* Plut., Car. y 17. n n'est pas besoin, pour expliquer comment les tribuns avaient connaissance des délibérations du sénat, de supposer, oomme fait Denys d'Halicamasse (vn. 25), que les consuls avaient appelé les tribuns dam la carie, ce qui n*est point vraisemblable.
' C'est la première fois qu'il est question de ce genre de supplice dont ridée fut suggérée peut-être à Sicinius par l'aspect du sommet escarpé sur lequel s'élevait la citadelle, au sud-ouest du Forum. Du reste, le tribun Sicinius (Plut., Cor., 18) me fournit ici une preuve de plus que la roche Tarpéienne était bien en effet la partie sud-ouest du Gapitole, car il dit qu'il faut précipiter Coriolan de la rocbo Tarpéienne dans la vaUée qtd est au-dessous. 81 la rocbe Tarpéienne eût été au 8ud-est, il aurait dit dans le Forum, Le mot employé par Plutarque
Coriolan, debout en avant de la curie, entouré de jeunes patriciens et de nombreux clients, défiait la multitude.
Les tribuns ordonnent de le saisir; les patriciens accourent pour le défendre, repoussent les tribuns et frappent les édiles. Cependant l'autorité des consuls intervenant calme la foule pour ce jour-là.
Le lendemain, les tribuns convoquent les citoyens et somment Coriolan de paraître devant leur tribune, dont pour la première fois ils font un tribunal. Coriolan se présente en effet devant eux, mais ce n est pas pour se soumettre au jugement illégal des tribuns : c'est pour les accuser et pour adresser aux plébéiens des reproches pleins de mépris et de hauteur. Les patriciens applaudissent à son courage; les plébéiens, furieux, sont au moment de se jeter sur lui et de le tuer selon le droit du plus fort*, dit Denys d'Halicarnasse, en appelant ainsi au droit de la guerre. En effet, c'était une guerre, une guerre entre deux populations ennemies.
Les patriciens et les plébéiens étaient deux peuples, la curie et le Forum étaient deux camps.
Les tribuns persistent dans leur prétention de faire juger Coriolan par la plebs, et le somment une se-
est ^âpayi\ c'est celui par lequel Denys d'Halicaniasse désigne la vallée qui sépare le Palatin de l'Aventin. Ici il désigne la vallée qui sépare le mont Capitolin du Palatin.
* Den. d'Haï., vu, 35.
conde fois de comparaître devant eux comme accusé d'avoir affecté la tyrannie *.
En présence d'une telle accusation, Coriolan consentit à comparaître et les patriciens à le laisser juger. Pour la première fois, le Forum vit des comices. Jusque-là il n y en avait eu que dans le Comitium, dans le Champ de Mars ou sur le Capitole.
Ce furent les premiers comices par tribus.
On imita les Septa du Champ de Mars en tendant des cordes à travers le Forum'.
Les votes des centuries dans lesquelles chacun votait en raison de ce qu'il possédait furent remplacés ce jour-là par les votes des tribus, votes individuels et égaux de tous les citoyens.
Le suffrage universel fut mis à la place du suffrage fondé sur le cens. Ce fut une grande innovation politique.
Sur vingt et une tribus, douze condamnèrent Coriolan à l'exil.
Les tribuns s'étaient vengés de leur ennemi et avaient conquis le pouvoir judiciaire, qui primitivement n'était pas dans leurs attributions.
Coriolan alla à Ântium, chez les Voisques, contre lesquels il avait combattu. Il y fut l'hôte d'Âttius' Tullus, le principal chef de cette nation.
* Je crois que seul ce chef d'accusation put décider les patriciens et Coriolan lui-même à accepter la prétention des tribuns, prétention exorbitante et nouvelle, de faire juger im patricien par les tribus.
* Den. d'Haï., vu, 59.
*Tit. Liv., 11, 35. Hospitio utebatur Âttii Tullii. Selon Tite Live, Go-
Ce droit d'hospitalité accordé à un ennemi se comprend.
Attius TuUus, Volsque, et Marlius Coriolanus» Sabin d'origine, étaient tous deux d'extraction sabellique. Si Coriolan fut transfuge de sa patrie^ il ne le fut point de sa race.
Au bout d'un certain temps, Tullus et Ck)riolan eurent avec assez de difficulté préparé contre Rome une expédition qu'ils commandèrent. Us prirent d'abord Circeii, le point le plus avancé des possessions romaines vers Test; puis, revenant sur leurs pas, Coriolan soumit aux Volsques les mêmes villes qu'il avait aidé les Romains à leur prendre, et parmi elles Coriole, origine glorieuse et aujourd'hui déshonneur de son nom ^
riotan ne se présente pas d'abord aux Voisqaes comme un transfuge, mais va demeura eiiez un homme av«c lequel il semble avoir k rap^ port d'hospUaUté, Les noms d'Atlius Tullus, tous dein aabelliques, pourraient encore faire penser que Tullus était né d'une famille sabine établie à Antium. Ce rapport d'hospitalité, fondé sur une communauté de race, explique mieux la venue de Coriolan chez Tullus que le réch dramatique de Plutarque. {Cor»i 22.) On voit dans Tite Live (n, 37) que ce rapport existait aussi entre des Volsques et des habitants de Rome. Ceux-ci appartenaient probablement à des familles sabines. Nous avons déjà vu des familles sabines établies à Albe, à Aricie, à Ardée. En voilà une qui se serait établie à Antium, ville latine avant d'être volsque. Cette rencontre, qui se reproduit si souvent, ferait supposer, que les Sabins, qui composaient originairement l'aristocratie romaine formaient également celle de plusieurs autres villes latines. Le fait qui nous a frappé à Rome serait un fait plus général. * La situation de Coriole est douteuse. Nibby la place à HontegioTe:
Après avoir pris un corlain iiunibrc de villes latines*, Coriolan s'arrêta à cinq milles de Rome, aux fosses Cluiliennes, près desquelles avait été livré le combat mémorable des Horaces et des Curiaces, qui alors étaient la frontière Irès-rapprochée de l'État romain, et, si les Volsques n'étaient pas repoussés, allaient le redevenir.
Denys d'Halicarnasse dit que les Volsques, par le conseil deTullus, épargnaient les terres des patriciens pour les rendre suspects aux plébéiens.
Ce pouvait être aussi un ordre de Coriolan qui ménageait ses alliés naturels, ceux qui avaient soutenu
GcH et Abelien sont de la même opinion. M. Kosa ne la partage point, et son autorité en ce qui concerne la topographie do la Campagne romaine est supérieure à toutes les autres. Mais si Goriole n'était pas à Hontegiove, elle ne pouvait en être bien éloignée, car son territoire confinait & ceux d'Aricie et d'Ardée. (Tit. Liv., in, 71.)
* Tite Live cite Salricum, Longula, Polusca, Corioîe, Lavinium, Corbio, Vitellia, TrelMB, Labicum, !*eduffl. Denys d'Halicarnasse (nii, 17 et suiv.) indique un peu diversement la marche de Coriolan. Selon lui, Coriolan prend Tolerinum, Bola, Labicum, Pcdum, Corbio, Coriole, Bola, Lavinium. Après Tavoir amené aux fosijcs Cluiliennes, Denys lui fait faire une excursion dans le Latiura (vm, 36), prendre alors Longula, Satricum, Cotia, Pelusca, Albieta, Mugillum, Coriole, puis établir son camp à 30 stades (4 milles) de Rome. Plularque {Cor., 28, 29) suit en quelques points Denys d'Halicarnasse. La situation de plusieui*s de ces villes est incertaine, l'ordre de la conquête dirférant chez Tite Live et chet Denys d'Halicarnasse. Au milieu de ces difficuUés, je n'essayerai pt'nt de suivre la marche de Coriolan. Pour les résoudre, il faut attendre que M. Rosa ait publié sa carte des environs de Rome.
sa cause, et ne voulait frapper que ses ennemis ^
A l'approche de Coriolan victorieux, une grande terreur remplit la ville. Les plébéiens accourent au Forum, appellent les sénateurs dans la curie*, et leur enjoignent de rappeler Coriolan, dont eux-mêmes avaient prononcé le bannissement. C'est bien Fem* portement mobile et impérieux de toutes les multitudes.
Les Romains envoient une députation à Coriolan. Le sénat consentait à rendre aux Volsques les villes qu'on avait prises sur eux, mais exigeait que Coriolan se retirât. Coriolan répondit par un refus superbe, mêlé d'invectives à son propre sujet; il demandait risopolitie pour les Volsques. En attendant, il alla prendre sept villes nouvelles aux Latins*.
Le fier Sabin montrait ainsi à la fois ses sympathies pour une nation sabellique et son antipathie pour les populations latines; puis il revint camper près de Rome, à moins de quatre milles (environ une lieue).
On envoya vers Coriolan les prêtres, les Augures; mais il fut inflexible. Alors les femmes romaines, ou plutôt les femmes sabines, sauvèrent encore une fois la patrie en allant supplier Coriolan, comme elles avaient supplié Tatius.
* Tite Live (u, 30] donne à la conduite de Gorioian Tun et l'autre motif.
< D«n. d'Ual., toi, iS.
> Plut., C<W., 31.
Une Sabine, une Valeria, la sœur de Publicola, quitte leCapîtole et l'autel de Jupiter, au pied duquel, avec les autres matrones, elle suppliait les dieux*.
Elle se rend à la demeure de Coriolan, entre dans Tappartement des femmes, où étaient la mère et réponse du banni; elle les décide à se rendre auprès de Coriolan pour tenter de le fléchir. Le sénat approuve cette résolution, et les patriciens font cortège aux matrones jusqu'à la porte Capène. Puis celles-ci, tournant à gauche, prennent la voie Latine et s'avancent seules à travers la plaine jusqu'au camp de Coriolan, à quatre milles de Rome.
L'apparition de ces femmes touche d'abord trèspeu Coriolan. Contre tout ce qui vient de Rome, il a endurci son cœur.
Mais on lui dit qu'on a vu au milieu d'elles sa vieille mère et sa jeune femme tenant ses deux enfants par la main.
Coriolan s'avance au-devant de sa mère, fait en signe de respect ôter les haches des faisceaux et abaisser les faisceaux devant elle.
Vêtu rie, que je me représente comme une de ces vieilles femmes au profil sévère qu'on pourrait
< Denys d'Halicamasse (fm, 39) suppose que Valeria monta sur la base du temple de Jupiter, et de là harangua ses compagnes; mais ce détail invraisemblable et peu conforme aux mœurs romaines a été évidemment ajouté par Denys pour amener le discours qu'il voulait mettre dans la bouche de Valeria.
rencontrer aujourd'hui dans la campagne romaine au même endroits le repousse en lui disant :
a Je veux savoir si je suis venue vers mon fils on vers un ennemi. »
! A ces diures paroles de la mère de famille» le hau- • tain exilé ne trouve rien à répondre.
L'épouse, dont la condition par rapport à son époux était celle d'une fille vis-à-vis de son père, ne se permet pas d'adresser à Coi^iolan des reproches ou des conseils; mais elle Tembrasse et pleure. Toutes les matrones Tentourent en pleurant.
L'âme fière et violente de Coriolan est attendrie par ces pleurs de femmes; il lève son camp et se retire, non devant Rome, mais devant elles.
H y a peu de scènes dans l'histoire plus émouvantes que celle-là, et elle ne perd rien à la décoration du théâtre; en se plaçant sur un tertre à quatre milles de Rome, près de la voie Latine, dans un lieu où il n'y a aujourd'hui que des tombeaux et des ruines, on peut se figurer le camp des Volsques, dont les armes et les tentes étincellent au soleil. Les montagnes s'élèvent à l'horizon. A travers la plaine ardente et poudreuse défile une foule voilée dont les gémissements retentissent dans le silence de la campagne romaine. Bientôt Coriolan est entouré de cette multitude suppliante
* Denys d'H^licarnasse (vin, 45) la peint s'évanouissant aux pieds de son fils; cela u^est point dans les mœurs romaines. Le Romain Tite Live les comprenait mieux que le Grec d'Halicamaisse*
dont les plaintes, les cris, devaient avoir la vivacité des démonstrations passionnées des Romaines de nos jours.
Coriolan eût résisté h tout ce bruit, il eût peut-être résisté aux larmes de sa femme et aux caresses de ses enfants; il ne résista pas à la sévérité de sa mère.
Le s6ir, par un glorieux coucher du soleil de Rome qui éclaire leur joie, la procession triomphante s'éloigne en adressant un chant de reconnaissance aux dieux, et lui se retire dans sa tente, étonné d'avoir pu céder.
Du haut des édifices de la ville on regarde avec transport Varmée ennemie retourner du côté de la mer vers Ântium, d'où Coriolan était venu écraser le plébéianisme à Rome, et où il devait trouver la moil.
Sa fin, toujours triste^ était racontée de diverses maniées. Selon les uns, en butte au mécontentement des Yolsques, il avait été lapidé par eux; puis, se repentant de lui avoir donné la mort, ils avaient ac^ cordé de grands honneurs à son cadavre *. Selon d'autres, il aurait vécu jusque dans un âge avancé, regrettant la patrie qu'il avait trahie, puis sauvée, et di^ sanl:
« L'exil est cruel pour un vieillard •. »
Il eût pu rentrer dans Rome, où le sénat lui décerna des honneurs et où les matrones devaient porter son
« Den. d'Haï., tui, 59^ *Tit.Liv., u, 40.
deuil ^; mais son orgueil l'en empêcha; il ne voulait pas voir les tribuns triomphants.
Le sénat décréta que les femmes romaines choisiraient leur récompense; la seule qu'elles demandèrent fut d'élever à leurs frais un temple à la Fortune des femmes, la Fortune Mulièbre, et que le culte y fût célébré au nom de TÉtat *, afin que, s'y rassemblant chaque année le jour où elles avaient obtenu le départ de Coriolan, elles pussent y offrir des sacrifices et prier seules pour le salut de la république. Valeria* et la mère de Coriolan se chargèrent des frais.
Vh temple fondé par des femmes, un culte confié non à un corps de prêtresses, comme les Vestales, mais à des matrones romaines, étaient quelque diose de très-nouveau.
Une telle innovation montre jusqu'où allait pour elles le respect des Romains, et ce qu'était à Rome, malgré l'infériorité de leur condition légale, la considération morale dont elles étaient entourées *.
* Den. d'Haï., vm, 62; Plut., Cor., 59. « Plut., Cor., 37.
' Den. d'Haï., vm, 55. Si la statue équestre de femme qu'on disait aussi représenter Clélie était réellement celle de Valeria, c'est à cette occasion qu'elle lui aura été érigée.
* Valëre Maxime (v, % 1] prétend que le sénat ordonna aux hommes de céder dans la rue le pas aux femmes, ajouta à leurs parures des ornements nouveaux et leur permit de porter un vêtement de pourpre et des galons d'or. Tout cela est une exagération évidence, mais atteste le sentiment de respect pour les femmes que j'ai signalé.
Valeria présida la première au sacrifice offert pour le peuple romain sur un autel qu'on avait élevé avant que le temple fût construit. Le temple fut consacré l'année suivante par le consul Virginius.
Les matrones romaines instituèrent la coutume que la statue de la déesse ne serait jamais touchée par des femmes remariées; que le droit de poser des couronnes sur la tête de cette statue et l'honneur de desservirle temple appartiendraient aux nouvelles épouses, n y avait chez les anciens Romains contre les secondes noces une prévention dont TÉglise romaine a hérité.
On rapportait que le sénat ayant voulu que la statue fût exécutée à ses frais, et que les matrones en ayant fait faire aux leurs une seconde, celle-ci, au moment où elles furent toutes deux consacrées, prononça distinctement ces mots :
a Femmes romaines, vous m'avez dédiée selon les rites. »
Mh*acle qui semble avoir été imaginé pour confondre ceux* qu'une statue consacrée par des femmes scandalisait. Depuis ce jour, bien des images de madones ont parlé.
Ce temple était à quatre milles de Rome S sur la voie Latine, à l'endroit où Coriolan avait été désarmé par sa mère*.
« Val., Max., i, 8, 4.
* Le vieux temple de la Fortune des femmes survécut à la république, car Feslus (p. 215) en parle comme existant à l'époque où il vivait.
400 L'HISTOIRE ROHAItifi A ROMB.
Ce renseignement achève de détermmer le lieu de la scène si bien racontée par Tiie Live, si puissam^ ment évoquée par Shakspeare. Shakspeare, qui n'était pas venu à Rome, qui ne savait pas le latin, aidé seulement de son génie et d'une traduction de Plutarque, guidé peut-être par le sentiment d'une certaine affinité entre les instincts politiques de Rome et ceux de l'Angleterre, a peint merveilleusement la hauteur patricienne de Coriolan, sa dureté inflexible, ses altiers dédains.
Cette tragédie, écrite à Londres, pourra étemelle^ ment se relire à Rome. Pour que les Romains de Shakspeare soient tout à fait ceux de Thistoire, il suffit d'effacer quelques grossièretés et çà et là quelques traces de bel esprit, double empreinte d'un siéde où les mœurs manquaient de délicatesse et péchaient pat le raffinement; mais dans ce qu'elles ont d'essentiel, les peintures du caractère romain sont d'une pro* fonde vérité.
On pense ici naturellement à Shakspeare, comme on pense à Corneille sur le terrain du combat des Horaces; mais l'on ne saurait retrouver chei les princes romains les sentiments des patriciens de Rome au troisième siècle, comme nous avons trouvé les senti*ments d'Horace et de sa sœur chez l'homme des MonU et la Transteverine de nos jours; car à Rome l'homme du peuple seul a gardé quelque chose de l'anden caractère national, au moins la férocité*
oitiËNcfiNËiits t>B LÀ Liberté. 407
Le prince romain, au contraire, peut être aimable et honorable; il peut avoir une dosé très-raisonnable de vanité aristocratique, môlée de bonhomie; mais il n'a certes plu$ rien de la magnifique hauteur et de la dureté orgueilleuse de Caius Marlius Coriolanus.
Les patricîetis, humiliés par là peur que leur avait faite Coriolan, s'en vengèrent suf un autre patricien qui se fit craindre d eux, non comme appui des Volsques, mais comme auxiliaire des plébéiens. A Texil de Coriolan, décrété par les tribuns, Us répondirent par la mort de Spurius Cassius.
Spurius Cassius s'était signalé dans les premièliss campagnes dé la ^république; il avait fiaiil avec les La^ tins un traité important, car il assurait à Rome TaU liance des populations latines contre les iEques et les Volsques, infatigables à la combattre. C'était h pensée qui avait fait élever par Servius TuUius le temple de Diane sur le mont Aventin; ftome s'appUyant sur le Latium contre les nations sabelliques, sur la plaine contre la montagne. Ce traité devait être maintenu tant que le ciel et la terre resteraient à leur place. On le considérait comme si important, que la table d'airain sur laquelle il était gravé fut placée derrière la tribune*.
* Gicéron [Pro Balb,, ^) dit : Ifaui nom touvenom de Favoir tue ; elle disparut donc du tempe de Gicéron, mais ce ne put être» comme on l'a dit, dans l'incendie de la curie qui eut lieu après la mort
408 L'HISTOIRE EOMAINE A ROME.
Spurius Cassius fit un pas de plus dans la même voie, et conclut avec les Berniques un traité qui détachait ce peuple montagnard et belliqueux des autres peuples sabelliques. Après ce succès d'une haute importance^ il n' obtint qu*avec peine le triomphe.
On lui disputait cet honneur, sous prétexte qu'il n'avait livré aucune bataille, pris aucune ville, et fait des conditions trop favorables aux Latins et aux Ilerniques.
C'était une injustice. Ces deux traités valaient vingt combats qu'ils épargnaient aux Romains, et les droits accordés aux Latins et aux Berniques étaient une sage concession, grâce à laquelle Rome trouva pendant les guerres qui suivirent des alliés sans lesquels, n'ayant d'appui ni dans la plaine ni dans la montagne, elle aurait probablement succombé.
Soit irritation contre le sénat qui lui avait marchandé les honneurs du triomphe, soit plutôt sagesse d'un esprit supérieur qui avait déjà montré savoir ce que parfois on gagne à accorder, Spurius Cassius» dans son troisième consulat, prit l'initiative de mesures populaires que les patriciens ne lui pardoimèrent jamais.
ll'voulail partager entre les Latins et les plébéiens, ces Latins de Rome, le territoire cédé par les Berniques. De plus, le premier, il revendiquait, pour être
de Clodius, car le discours Pro Balbo fui prononcé avant cet événement.
distribuée aux citoyens, une partie des terres publiques dont les patriciens avaient seulement la posses-^ sion, et dont ils voulaient faire leur propriété.
C'était la première loi agraire fondée, aussi bien que toutes celles qui suivirent, non, comme on Ta cru quelquefois, sur un principe de spoliation, mais sur le droit de TÉtat à disposer des terres conquises, droit que Fusurpatibn des patriciens violait manifeste* ment.
Les patriciens craignirent pour leur usurpation et se hâtèrent de déclarer que Cassius aspirait à se faire roi. Il semble que les plébéiens auraient dû le soutenir; mais il demandait aussi qu'on accordât des terres aux alliés latins.
Un esprit étroit de jalousie prévalut chez la plebs inintelligente et la détacha de Cassius. Voulant la ga* gner à tout prix, il demanda qu'on rendit à ceux auxquels le sénat avait vendu les blés venus du dehors ce qu'ils avaient payé.
Les tribuns se tournèrent contre lui, ne voulant pas qu'un patriden leur ravit le privilège de la popularité. Les plébéiens, dupes de la peur qu'on leur faisait de ce nom de roi, crurent que Cassius voulait leur acheter à ce prix bur liberté, et rejetèrent cette pro* position, dont les patriciens devaient le punir.
Le Forum fut cette fois témoin d'une triste scène. Spurius Cassius, ses collègues, qui étaient ses ennemis, le consul Virginius, avaient tour à tour occupé la
4i0 L'flîSTOIRÏ? ïlOttAINE A ROME.
tribune ; la plcbs floUait encore incertaine. Les tribuns y îivâîenl parlé contre le patricien et contre leur conscience. Enfin l'un d'eux y monta, et, probablement d*accorcl avec le consul Vlfginius, le somma de s'expliquer ^
* La loi proposée pat* Cassius, dit-il, âe compose de deux parties î une distribution de terre aux alliés et une aux citoyens romains. En repoussant la premiôi'e, acceptes-tu la seconde?
«- Je l'accepte, répondit Viï'gînlus.
— Eh bien, reprit le tribun en s*adressailt à la multitude, acceptons de nôtire côté là mesure sur laquellô te consul et nous sommes d*accord, et renvoyons à litt autre moment la discussion du point contesté. î)
Les plébéiens, trompés par cette comédie^ demandèrent à grands cris ce que nous appellerions la division, et Cassius fut perdu.
La cause des plébéiens ne le fut pas moins. Rentrés dans la curie, les sénateurs convinrent de nommer dix Commissaires pris dans leur sein pour décider Vàttnée suivante quelle partie des terres publiques devait êti^e donnée aux plébéiens et quelle partie serait con-» servée aux patriciens. Il en résulta que les patriciens conservèrent tout.
Cependant le Forum s'agitait encore; la lutte s'y continuait entfe Cassius et les tribuns qui faisaient coutre lui les affaires des patriciens*
« Den. d'HaU w> 7^
Ne pouvant rien obtenir d'eux, il cessa de paraître à la tribune, feignit d'être malade et garda la maison ^ C'était s'avouer vaincu.
Le temps du consulat de Cassîus expiré, il fut accusé par les deux magistrats chargés de poursuivre les crimes de haute trahison, et qu'on appelait questeurs, c*est-à-dire inquisiteurs du parricide. Les patriciens empruntèrent aux tribuns qui avaient mis en jugement Coriolan cette accusation banale d'avoir voulu se faire roi, qu'un parti ou un autre avait con* stamment en réserve pour celui qu'il voulait perdre, et que le peuple accueillait toujours avec faveur; car ce nom de roi était un épouvantail qui ne manquait jamais son effet,
Spurius Cassius fiijt condamné à mori. Denys d'Ba- Ifcamasse a l'air de penser que ce fut dans le Forum par les tribus assemblées*, ce qui est peu vraisemblable, et que, conduit par les deux questeurs du parricide au haut de la roche Tarpéienne, il en fut précipité à la vue de toua^*
* Denys d'HalicarnaBse (tm, 1%) dit que tous mam Cassius fit venir dans le Forum des Laiins et des Hemiques, qui, selon cet atiteur, auraient eu un droit de suflhige, mais ce droit n'est pas mentionné dans le traité avec les Laiins et ne pouvait, à celte époque, exister ni pour eux ni pour les Herniques.
* Dcn. d'Hâl., tra, 18.
* Cette expression et celle qu'emploie Den^ pour désigner la roche Tarpéienne, tkijôxc^/jitvov riii 'kyopàç xprifxitéVf rocher qui domine le Forum, pourraient foire croire que la roche Tarpéienne était sur la cime nord-est du Capitole et non sur la cime sud-ouest, qui porte en-
Hî L'HISTOIRE ROMAINE A ROME.
Je crois plutôt Tite Live, qui parle du jugement des curies patriciennes (judicio populi).
Selon une autre version que Tite Live rapporte aussi, ce ne serait ni dans le Forum ni dans le Comitium que le jugement eût été prononcé; ce ne serait point sur le Capitole qu'il aurait été exécuté. Tout se serait passé dans la maison de Cassius; son père Taurait jugé, condamné, mis à mort.
Vrai ou faux, un tel récit nous fait connaître l'idée qu*on se formait de ce que fut Tautorité paternelle dans les commencements de la république.
L'un des premiers citoyens, Fhomme le plus émînent de son temps, disait Niebuhr, le vainqueur des Volsques et des Herniques, Fauteur du traité avec les Latins, trois fois consul, aurait été battu de verges et tué par son père (verberasse ac necasse). On voit que la tradition de Brutus ne se perdait point. Mais Brutus immolait ses lils réellement coupables au salut de
core son 'nom. Mais les inductions qu'on pourrait tirer des mots imtpxt(fuvov riii 'Ayopâç appliqués à la roche Tarpéienne sont popr ainsi dire neutralisées par remploi que le même auteur en lait ailleurs à propos de l'autre sommet du Capitole. (ni, 69.) En admettant, comme je le fais, que la roche Tarpéienne soit la cime du Capitole opposée à celle qui porte Téglise d'Âraceli, on pouvait très-bien voir du Forum le sommet d'où Spurius Cassius fût précipité. Ainsi ce passage ne saurait infirmer les raisons que j'ai données pour mettre la roche Tarpéienne où je l'ai mise, ou plutôt laissée, et qui subsistent. Denys d'Halicamasse dit que ce genre de supplice était hiors usité à Rome (inix<»^pioi)t mais on n'en trouve pouit d'autre exemple à cette époque.
COMMENCEMENTS DE LA LIBERTÉ. 4i3
la patrie; le père de Spurius Cassius à l'avarice menacée de l'ordre patricien.
Ces deux noms de Brutus et Cassius, que devait rapprocher un jour une autre exécution sanglante, Tétaient donc par une conduite semblable en apparence, mais dont les motifs furent bien différents. N'importe, ce sont deux terribles exemples de ce pouvoir paternel, base de la famille romaine, et dont l'origine ne pouvait Têtre. Ce n'est pas sur le Palatin, dans une agrégation de réfugiés dont la plupart n'avaient pas de famille, que naquit la puissance exor* bitante du père de famille; elle dut venir des Sabins, chez lesquels on trouve l'organisation du clan et de la tribu, et quelque chose de la société patriarcale, où le père de famille est roi K
Aussi Brutus était-il Sabin d'origine, et les Cassii Tétaient vraisemblablement*.
^ Aujourd'hui même, dans le peuple» Tautorité du père de famille a un caractère de tyrannie. Ainsi ce que gagnent les pauvres et belles âUes de la campagne romaine en posant comme modèles dans les ateliers n'est point pour elles, mais pour leur père on pour leur frère, qui, & défaut du père, est le chef de la famille.
' L'origine sabine des Cassii ne m'est pas démontrée; mais je la crois probable, d'abord par cela seulement qu'ils étaient patriciens. De plus, SpuriuSt prénom de Cassius, était celui du père de Lucrèce, Sabin; ce prénom, se trouvant souvent en Ëtrurie, doit être Ombrien. Un Cassius, venu il est vrai plus tard, porta un sobriquet qui semble être sabin haviUa (qui a des yeux gris), dont la désinence est semblable à celle de Sylla, nom d'une famille cornélienne, et pour moi les Cornelii, habitants du Qui-
414 L'HISTOIRE ROMAINE k ROMB.
La vengeance patricienne, qui avait pensé s'étendre aux enfants de Cassius^ le poursuivit, et même après sa mort. On rasa sa maison, la place qu'elle occupait resta vide *, et tout près on bâtit un temple dédié à Tellus, nom sacré de la terre, qu'on honorait comme une puissance infernale'. C'était consacrer la mémoire de Cassius aux dieux infernaux.
La statue de bronze qu'il s'était élevée àlui-mème, ce qui montre dans cet ami des plébéiens un grand orgueil, fut fondue par ordre des censeurs*. Ces deux faits, qui se rapportent à une époque postérieure*,
rinal, sont Sabins. Le mot rmms (œil gris) est cité par Pestus, mai» ne se trouve pas, que je sache, en latin; M y est du moins bien rare. Ne serait-ce pas un mot sabin? Sylia avait les yeux bleus; si, comme je le pense, les Sabins étaient blonds, ne serait-il pas naturel qu'un Sabin n'eût pas les yeux noirs, ainsi que les avaient et les ont en général les Romains? Sabac$j surnom d'un autre Cas* sius, a la physionomie des noms propres sabins en o, Pompo (père de Numa\ Scipio (Cornélius), Varro (de Rieti, dans la Sabine), etc. Les Cassii étaient célèbres pour leur dureté toute sabine, conmie celle de Sp. Cassius.
* Den. d'Haï., vin, 80.
•Au temps de Tite Live (n, 41), elle Tétait encore. Dirutas publier edcs, ea est area anle telluris sedem.
' On dévouait à Tellus et aux Mânes. (Tit. Liv., x, 28.) TelluséUit mise en rapport avec Proserpine. (Pauly, ReaL EncycLt vi, p. 1661.)
* PI., Hist. nat.r miv, 14, 1.
* Le temple fut bâti au cinquième siècle. (Flor., i, 19, 2.) La statue ne put être fondue que postérieurement à la création de la censure. Pline place le fait au sixième siècle. Cet auteur dit (xxxiv, 9, 1) que les censeurs firent fondre la statue de Sp. Cassius, offerte par son père à Gérés. Mais on n'eût pas détruit une statue
peignent Vacharnement des pairlcions contre L^ souvenir de ce premier précurseur d^s Grecques.
Nous savons où était la maison de Cassius, parée que nous savons où était 1q temple de Tellus.
Ce temple se trouvait près des CarinesS dans une rue qui conduisait du Forum à ce quartier briUa^t^ aux environs de Torre Dei Contu
Le temple de Tellus, élevé près du lieu qui rappe* lait une exécution atroce, fut plus tard associé à d'au» très barbaries. Dans les actes des martyrs, il est quesr tion de clu'éliens mis à mort eu cet endroit (in Tellure)*. Ceux-ci, victimes d'un pouvoir qui les regardait comme dangereux, parce qu'ils prêchaient l'égalité des hommes devant Dieu et résistaient à la tyrannie, mouraient
consacrée à une divinité. Ailleurs Pline (xxxiv, 14, 1) parle de la sta^ tue que Cassius s'était élevée à lui-même.
* In Carinis ad Telluris sedem* Suel., De lU. Gr.^ 15.) Cariite..., quae erant circa Telluris sedem. (Serv., jEn.^ vm, 361.)
' Denys d'Halicaniasse (vui, 79) parle de la rue qui conduisait aux Carines; ce ne peut être que du Forum. Or nous avons vu que, selon toutes les vraisâmUaiices, cette rue partait de ki partie moyenne du côté septentrional du Foriun, ver? le Janus qui de ce côté marquait l'entrée du Forum, comme l'arc de Fabius à l'est. Cette rue se dirigeait en effet vers le quartier des Carines, situé sur la pente et au bas de l'Esquilin ; le Forum iransitorium eu marque la direction, le temple de Minerve, qui tenait à ce Forum, est désigné dans des actes de martyrs comme voisin du temple de Tellus. (Beck, Handb,^ i, p. 528.) Tout cela conduit vers Torre dei Conti.
* Trois actes de saint Gordien, cités par Nardini. (Voy. Bccker, Handb.f i, p. 528.) In Tellure désignait tout l'espace enviionnant, ear plusieurs églises de ce quartier sont dites m Tellure.
4i6 L'HISTOIRE ROMAINE A ROME.
au fond pour la même cause que Spurius Cassius, martyr de la cause des opprimés et victime de la tyrannie.
Torre Dei Conti est une tour féodale du temps dlnnocent III, sorti de cette grande famille des Ck)nti qui a donné sept papes à TÊglise.
Elle a été probablement bâtie sur remplacement même du temple de Tellus. On aime à voir la papauté écraser ainsi les souvenirs de l'oppression et de la persécution; mais la papauté du moyen âge, qui éleva la tour des Conti, n*a-t-elle pas à son tour opprimé et persécuté?
Un autre édifice était doublement lié à la destinée de Spurius Cassius, le temple de Cérès, qui, voué par son ancien général Postumus, et bâti au lieu où avait été le vieux sanctuaire pélasgique de Déméter^ fut plus tard consacré par Cassius lui-même*.
Quand son père l'eut immolé de ses propres mains à l'avidité patricienne, il fit don du pécule de son fils — un fils n'avait que son pécule comme un esclave —
* rai dit que j'inclinais avec Becker k placer à Santa-Maria in Gosmedin le temple élevé à la Fortune Vierge par S. Tullius. Je reviens à l'opinion ordinaire qui met là le temple de Gérés. Ce temple, comme on le voit par les colonnes qui subsistent dans les murs de l'église, était tourné du sud au nord, ce qui rend très-bien compte de ce que nous apprend Tite Live qu'un grand vent enleva et vint appliquer à la partie postérieure du temple de Gérés la porte du temple de la Lune, situé au pied de l'Âventin. (Tit. Liv., il, 2.)
s Den. d'Ual., ti, 17, 94.
à ce même temple de Cérès que Spurius Cassius avait consacré, et, par une féroce ironie, mit au bas de la statue faite avec cet argent, et qu'il dédiait à la déesse :
« Don de la famille Cassia. »
L'ironie était d'autant plus amère, que Ton vendait auprès du temple de Cérès ceux qui avaient oflfensé un tribun.
Ce temple, mis particulièrement sous la surveillance des édiles et où ils avaient leurs archives, était le temple de la démocratie romaine. Le farouche patricien le choisit pour lui faire adresser par son iils mort au service de la démocratie un dérisoire hommage.
Un fait obscur, mais terrible, achèverait, s'il était certain, de répandre sur ces premières luttes politiques du Forum une tragique horreur. Un tribun nommé Mutins, indigné que ses neuf collègues eussent trempé dans les menées de Spurius Cassius, les aurait fait brûler vivants dans le cirque *.
Ce serait un épisode bien lugubre de l'histoire de ce grand monument, laquelle, du reste, est liée à l'histoire romaine tout entière.
Les bûchers se seraient allumés de bonne heure à
» Val. Max., vi, 3, 2; Fest., p. 174. Voy. Niebuhr, HUL /?., m, p. 171 et suiv., et Ott. Mûller, Fest., p. 389. Ce fait très-extraordinaire a été nié, et Mûller a expliqué la tradition qui le rapportait, par une conlusion avec neuf tribuns militaires tombés en combattant les Volsques et brûlés dans le cirque après leur mort.