L^A VENGEANCE HURONNE
A MON AMI LéON LORRAIN.
Nous sommes sur les bords du Saguenay sauvage. n est nuit. Caressant le sable du rivage, Des baisers de son flot, le grand fleuve s'endort. Et le vent parfamé des solitudes vierges.
Soufflant légèrement dans les bouleaux des berges. Chante comme une harpe d'or.
Comme un boulet d'argent, comme un ballon d'opale, La lune à l'horizon verse son reflet pâle Sur la mousse des bois, dans les nids des oiseaux, Et, comme pour lui faire un cortège de reine, . Chaque étoile, allumant sa torche aérienne.
Mire ses lueurs dans les eaux.
Nul bruit dans la forêt ne trouble le silence Des arbres assoupis dont l'ombre se balance Dans les plis lumineux du courant argenté ; Seul, d'instant en instant un cri de bête fauve, Ou le chant d'une grive ou le vol d'une mauve Fait tressaillir l'immensité.
Mais quelle est cette forme indéfinie et vague Qu'on apperçoit, là-bas, sur l'azur de la vague l..«. £lle avance.... on dirait un canot indien,.*.. Mais aussi c'en est un que la nuit environne : Il porte dans ses flancs une jeune huronne Avec un trappeur canadien*
LES QtTÉBEOQUOISES 77
Où Tont-ils donc ? Fa jant le wigwara de son père Maudissant lés enfants de la race étrangère Qui châsse dans ses bois^ la belle Sidéra A suivi son LoniS; l'objet de tous ses rêves, Et tous deux vont cherchant sans repos et sans trêves Un prêtre qui les bénira.
Nonchalamment couchée au fond de la pirogue, L'Indienne sommeillé, et, chantant son églogue. L'onde amoureusement la berce sur son seiD, Et la brise de mai, rafraîchissante haleine.
Joue avec ses cheveux dont les tresses d'ébène Trempent dans l'eau comme à dessein.
Poussé par l'aviron de l'homme au blond visage, Perrière lui laissant à peine un blanc sillage, Comme un vol de pluvier l'esquif de bouleau fuit 5 Cependant tout à coup il a changé de route ; Il s'approche du bord d'où tombe goutte à goutte Les douces larmes de la nuit.
78 LES QÏÏÉBECQUOISES
Ils abordent enfin sur des mousses fleuries.
Amassant du bois mort et des feuilles flétries^ Au pied d'un hêtre endorme ils allument un feu, Et puis sur un lit fait de soyeuses fourrures, Ils se couchent tous deux mêlant leurs chevelures Sous l'œil limpide du ciel bleu.
Oh ! quel charmant duo caché par les bols sombres ! Le brasier, projetant sur les rameaux leurs ombres, Leur donnait un éclat étrange et surhumain ; Us se parlaient tout bas, d'une voix argentine. Et parfois un soupir soulevait leur poitrine. Et leur faisait serrer la main.
Quelquefois ils avaient ,des moments de folie.
Et l'enfant des forêts, étalant l'ironie
Du petit mocassin chaussant son pied mignon,
S'éclatait, en voyant l'étrange silhouette Des soaliei^ de Louis; qai toat près se reflète Sur le velours vert du gazon.
Pois, un instant après, ils devenaient moroses *, *
Car ensemble ils songeaient que toujours sous les roses n est des aiguillons qui peuvent nous blesser, Que souvent le serpent parmi les fleurs se vautre,.Mr Alors ils se pressaient dans les bras Pun de l'autre, Et se pâmaient dans un baiser.
Abîmés qu'ils étaient sous le poids de leurs songes Berçant leurs cœurs si purs, de leurs roses mensonges, Us avaient oublié le brasier presque éteint.
Lie chasseur se leva pour remuer la cendre :
Comme il allait s'asseoir, il crut alors entendre Le bruit d'un pas dans le lointain.
8o LES QUÉBECQITOI^ES
Dans sa veine un frisson jeta Eion froid de glàcè } Mais, pour mieux s'assurer, il déserta sa place,
Fit quelques pas mais tout dormait dans lA noirceur.
— " Tu deviens fou, lui dit la fille des savanes, '^ C'est le vent secouant les branches des platanes * *' Qui vient de te donnet \à peur ! "
Louis hocha la tête et se rassit près d'elle, L'esprit tout obsédé d'une frayeur mortelle.
Le front brûlant, et l'œil scrutateui et distrait.
Soudain un nouveau bruit a rompu le silence
Et puis tout près un coup de feu sinistre, immense, Eéveille en sursaut la fofêt.
En l'entendant, tous deux s'élancent vers la plage ;
Mais ils cherchent en vain à. travers le feuillage
Triste déception ! le canot n'est plus là.
Pour la 'sauver, l'amant prend dans ses bras l'amante. Comme autrefois Chactas, courant dans la tourmente. Portait sur son sein Atala.
lIs québeCquoises Si
Comme le cerf atteint par la flèche Bifflanté, Dans sa coarse suivi d'ane mente hurlante^ IJe coarear des bois va d'an pas mal assuré.
Et, pour ne pas blesser Tenfant évanouie, n n'avance qu'avec une peine inouie Au travers de l'épais fourré.*
Mais ses forces bientôt trahissent son courage ; Laissant tomber la vierge, il se jette à la nage ;
Mais, comme il va toucher le bord où l'espoir luit, Un second coup de feu fait trembler le rivage, Puis aussitôt le fleuve avec un cri de rage Beferme sa vague sur lui.
Quand l'Indienne ouvrit sa paupière rougie,
Et qu'elle s'éveilla de cette léthargie Qui4ui cachait encor la mort de son amant,
Comme pour le toucher, étendant sa main brune, Elle vit un vieillard à ses pieds, sur la dune, Et qui pleurait amèrement.
Se croyant le jouet d'un rêve fantastique.
Elle n'osa parler. Dans sa pose extatique.
On eût dit du sommeil le génie enchanteur.
Mais tout à coup elle a reconnu son vieux père,.... Comme l'oiseau tremblant sous l'œil de la vipère, Elle frissonna de terreur.
L'Indien, promenant son œil hagard, farouche, Sur la fatale enfant assise sur sa couche.
Au brasier alluma l'écorce d'un bouleau.
Puis, s'avançant vers elle, il dit : '* Tu vas me suivre "! Et la vierge, marchant comme fait la femme ivre, Le suivit sur le bord de l'eau.
Là-baS; sur un rocher dont Forgaeilleuse cime Pend comme une aire d'aigle au dessus d'un abîme, D'un pied nerveux et sûr le huron est monté Entraînant Sidéra mourante, exténuée....
La lune, à ce moment, derrière une nuée Dérobe sa douce clarté.
A voir là ce jongleur debout, la tête nue.
L'œil errant tour à tour de la vague à la nue. Semblant remercier le dieu qui le guida Où sa vengeance vient de faire une victime.
On dirait Ségenax qui pleure sur le crime De la druidesse Velléda.
Tout à coup relevant, d'une main délirante.
Sa fille infortunée à ses genoux mourante, Il attache à son pied un énorme caillou,
S4 I-ES QUÉBEOQUOISES
Et puis, tendant son bras sur le gonfifre de l'onde, Il parle, et ses accents, sous la forêt qui gronde, Se mêlent aux cris du hibou :
vn.
" Fleuve, te souvient-il des jours de mon enfance, " De ces jours où, le cœur débordant d'espérance, " J'aimais à m'enfoncer sous l'ombre des sapins, " Quand mon aïeul, armant mon bras d'un arc de frêne, " M'emmenait, au printemps, chasser l'ours ou la renne " Qui venait boire à tes bassins ?
*' Te souvient-il du temps où, libre comme l'aile " Des oiseaux, ma peuplade, aux manitous fidèle, " Comptait autant de fils que tu comptes de flots ? " Du temps où, ^^sertant ta nappe transparente, " Nos guerriers s'endormaient, sous l'ardeur enivrante " Du soleil, dans tes verts îlots?
LES QUÉBEGQUOISES 85
" Hélas I depuis le joar où les Pâles- Visages " Sont de leurs grands canots descendas sur nos plages, " Tout a changé pour nous ; et la feuille des bois *' Cache de nos sentiers la trace décroissante, *^ Et de notre tribu, jadis toute puissante, *' Bientôt va s'éteindre la voix !
" Ne pouvant supporter leur arrogance extrême, " J'avais fui jeune encor ces hommes au front blême " Qui tremblent attachés au poteau de la mort ^ " J'avais planté bien loin ma cabane coquette, '^ £t seul l'aigle des monts connaissait ma cachette " Sous les vastes forêts du nord!
" Je vivais isolé, la tristesse dans l'âme, " Trouvant le miel sans goût et le soleil sans flamme ; ^' Mais, un jour, tout changea : dans son vol triomphant, " Le bonheur tout à coup s'abattit sur ma tente : '^ Ma compagne, depuis bien longtemps dans l'attente, '^ Me mit dans les bras une enfant.
'' Oh ! dans son frais berceau que ma ûl]e était belle I '^ Qu'elle était belle à voir pendue à la mamelle " Comme l'abeille d'or à la lèvre des fleurs ! " Comme sa voix d'oiseau caressait mon oreille ! " Comme je m'attristais, quand, dans mes nuits de veille, " Son œil si pur versait des pleurs I
" Mais mon enfant grandit !... Un jour que la tempête
" Faisait aux bois courber et relever la tête,
" Un chasseur blanc entra sous mon toit interdit :
" Je le reçus au coin du feu de ma cabane
'' Hélas I j'eusse mieux fait de lui broyer le crâne, '^ De mutiler son corps maudit ?
*^ Sans ce démon, ainsi que l'onde claire et douce '^ D'un ruisseau paresseux chuchottant sur la mousse, " J'aurais vu do mes jours le courant ombragé... '^ Mais cependant, malgré la douleur qu'il ma Mte, '' Oui, malgré mon malheur, j'ai l'âme satisfaite, *' Car je suis a demi vengé I
*' Car ma main en a fait nne facile proie^ " Car celle dont le front sons ma colère ploie, " Indigne de revoir mon wigwam désolé ^' Oà le chagrin tuera la malhenreuse veuve, '^ Va rejoindre bientôt son ament que le fleuve ^' Dans son froid linceul a roulé ! "
n dit, et; saisissant sa seconde victime, En hurlant il la lance au milieu de l'abîme Qui pousse en Tempoignant comme un cri de pitié. . . Mais l'enfant aussitôt revient sur l'onde amère : La pierre en tombant a dénoué la lanière Enroulée autour de son pied.
Elevant son regard noyé par l'agonie
Sur le vieillard dont l'oeil tout rempli d'ironie
Perce l'obscurité comme un ardent tison,
88 I,BS QUÉBEOQUOISES
Elle s'écrie alors, d'ane voix convulsive :
" 0. . • .mon. . . .père pardon !. . . ."et l'écho de la rive
Redit dans le lointain : " Pardon " !
En attendant ces mots que sa fille M jette.
L'homme des déserts sent une lame secrète S'enfoncer dans son cœur devenu généreux :
N'écoutant que la voix du remords, il s'élance : n est trop tard : le flot, fermant sa trappe immense, La fait disparaiijre ^ ses yeux !
Quittant; d'un pas distrait, les flots frangés d'écume, L'homme, devenu fou, retourne au feu qui fume. Et là contre son cœur ajuste son mousquet ; Aussitôt dans la nuit un brûlant éclair passe. Un fracas formidable éclate dans l'espace.
Et puis tout s'efface et se tait.
LE3 QUÉBEGQUOISES 89
A qaelqne temps de là, côtoyant le rivage, Deux Yoyageors montés sur an canot sanvage, Virent au pied d'an roc où le fleuve bruit Deux cadavres qu'avaient déposés là les ondes : C'étaient les deux amants qui dans les algues blondes Dormaient leur éternelle nuit.
Dans le sablé creusant à l'aide, de leurs rames, Ils les mirent tous deux à l'abri de la lame, A l'ombre d'un sapin aux rameaux longs, flottants } Pois, plantant une croix sur leur fosse remplie. Le front dans la poussière, et l'âme recueillie, Ils prièrent là bien longtemps.
Et l'on dit qu'aigourd'huj, quand la brise est muette, liC touriste, en rêvant le soir sur la dunette Des grands palais flottants qui longent les galets^
90 LES QIJÊBEGQIJOISES
Voit aa-desBUs du fleuve où l'étoile s'allume, Deux fantômes charmants qui valsent dans la brume, Mêlés aux jeux des feux-follets.
Et l'on dit que parfois, dans les nuits de l'automne, Quand la rafale dit son refrain monotone Et courbe des forêts les fronts échevelés.
Le passant croit ouïr comme une voix humaine Et le bruit incessant de quelque énorme chaîne ' Fouettant les rochers ébranlés.
mai 1874.