MANDEMENT DE NOAILLES (2 AOUT
Le Régent envoya cette déclaration au Parlement alors exilé à Pontoise, à fin d'enregistrement. Mais la Cour, saisie de ropposition de l'Université de Paris, de plusieurs curés de la capitale et de plusieurs évêques, refusa de se prononcer tout de suite. La majorité des magistrats trouvait d'ailleurs le texte du projet royal trop favorable aux ultramontains, et sa publication prématurée, puisque Noailles n'avait pas encore fait connaître son adhésion à l'acte d'accommodement. Le Régent, pour aboutir plus vite, reprit l'édit et le porta, contre tous les usages, au Grand Conseil, jugé plus docile. Il s'y heurta aux mêmes résistances ; même des maîtres des requêtes votèrent contre le gouvernement. Alors — chose sans exemple — le Régent vint au Grand Conseil avec les princes du sang, les ducs et pairs, les maréchaux, et dans un lit de justice, fit enregistrer d'autorité la déclaration.
Toutefois l'avantage était minime. L'enregistrement forcé paraissait sans valeur ; Noailles, mal satisfait, refusait de donner son mandement, qui, seul, pouvait rétablir la paix ; le Régent résolut de tenter un dernier coup de force : il transféra le Parlement de Pontoise à Blois, et rejeta la responsabilité de cette mesure sur le cardinal. L'émotion fut très vive dans le monde parlementaire. Les amis de Noailles lui représentèrent qu'il perdait dans le Parlement son seul appui, et que l'abaissement de la Compagnie serait considéré comme le triomphe de ses ennemis. Sensible aux prières d'intermédiaires influents, dont le principal paraît avoir été le maréchal de Villars, Noailles céda et publia son mandement daté du 2 août, dont voici les passages essentiels :
Vous le savez, M. C. F., nous ne sommes point les seuls qui ayons été alarmés de l'abus que l'on voulut faire de la Constitution Unigenitus aussitôt qu'elle parut, soit en osant se servir du nom vénérable de N. S. P. le pape pour soutenir des opinions fausses et dangereuses, soit en se jetant dans une extrémité contraire et en soutenant que S. S. avait attaqué la doctrine de l'Eglise. Nous avons été témoins de l'impression que ces deux extrémités... firent d'abord sur les évêques de l'Assemblée de 171 5 et 1714... ; nous savons que leur principal objet fut de conserver la religion catholique toujours également éloignée de tout excès, et d'assurer en même temps une paix sans laquelle la vérité même est en péril. Ce fut dans cette vue, qu'avant de se séparer ils dressèrent l'instruction pastorale qui fut envoyée avec la Constitution aux évêques absents ; et ce fut encore dans la même vue que la plupart des évêques joignirent cette instruction aux mandements • ar lesquels ils reçurent la Constitution, la regardant tous... comme une espèce de rempart et de digue opposée aux explications contraires au véritable sens de la bulle.
Désirant comme ces prélats de conserver la vérité et la paix, nous ne crûmes pas que ces précautions fussent encore assez fortes pour apaiser les troubles... ; et, ne voulant rien prendre sur nous dans une matière aussi importante, nous résolûmes de nous adresser à Sa Sainteté... et de la prier de donner elle-même les éclaircissements dont nous avions besoin... Cependant.., pour ouvrir toujours plus d'une voie qui pût ramener tous les esprits à une parfaite unanimité. Nous crûmes devoir déclarer qu'il n'y avait point de division entre les Prélats sur ce qui appartient à la substance de la foi, et que des explications plus capables d'arrêter les abus que l'on pourrait faire de la Constitution.., et autorisées par un saint concert de l'Eglise gallicane, pourraient, au défaut d'explications données par le pape, devenir un moyen suffisant pour apaiser les consciences troublées et rétablir une véritable paix...
Ce que nous avons désiré dans tous les temps et qui paraissait à présent plus éloigné que jamais, Dieu ... vient enfin de l'accorder à nos désirs. Des prélats, respectables par leurs lumières, et encore plus par l'amour de la paix, ont travaillé dans un esprit de concorde et de charité à distinguer si exactement l'erreur de la vérité, et le dogme de l'opinion dans les matières qui ont été l'objet de la Constitution, que, le sens dans lequel les propositions sont condamnées étant clairement expliqué et ce sens étant aussi différent qu'il l'est de la saine doctrine, personne ne doit craindre que l'on con-
LES AFFAIRES RELIGIEUSES SOUS LA REGENCE
fonde le bon grain avec l'ivraie, et que l'on s'expose à déraciner l'un en ne pensant qu'arracher l'autre.
Quel sujet de dispute peut-il rester avec ces précautions entre des théologiens sages et véritablement amis de la paix, lorsque les premiers pasteurs, expliquant le sens qu'ils condamnent, marquent en même temps toutes les vérités catholiques et toutes les opinions permises auxquelles la censure ne donne aucune atteinte et éloignent toutes les difficultés qui pourraient entretenir le trouble et la division dans l'Eglise ?
Les explications qu'ils ont dressées dans cet esprit ont été approuvées par un si grand nombre d'évêques, qu'on les peut regarder comme un monument authentique des sentiments de l'Eglise gallicane. Ainsi nous... ne craignons point d'être désavoués de S. S. sur la doctrine contenue dans les Explications que nous vous présentons puisqu'elle n'est autre que la tradition même de l'Eglise de Rome. Recevez donc avec confiance des Explications formées dans cet esprit. Recevez-les comme l'ouvrage de l'Église gallicane, c'est-à-dire de cette portion illustre du troupeau de J.-C. qui s'est toujours rendue également célèbre par la pureté de sa doctrine et par la fermeté de son attachement inviolable pour le Saint-Siège.
BIBLIOGRAPHIE. — Outre les ouvrages cités plus haut (Dorsanne, Lafiteau, etc.) : Explications sur la bulle Unigenitus, Paris, 1720, in-4 ; Mandement du cardinal de Noailles (2 août 1720), Paris, in-4; Nivelle, La Constitution Unigenitus déférée à l'Église universelle, Cologne, 1757, 2 tomes en 5 vol. in-f"; abbé Durand, Le jansénisme au XVIII' siècle et Colhert évêque de Montpellier, Toulouse, 1907, in-8°; Boutry (M.), Intrigues et missions du cardinal de Tencin, Paris, 1902, in-8 ; Bliard(P.), Dubois cardinal et premier ministre, Paris, 1901,2 vol.in-8; Bourgeois (E). La diplomatie secrète au XVIII' siècle : ses débuts. III. Le secret de Dubois, cardinal et premier ministre, Paris, 1910, in-8".