LA FIN DE L'ORDRE
Ces mesures ne suffisaient pas aux Parlements. Pour que la victoire fût complète, il fallait que le roi la consacrât. En mars 1763, le Parlement de Rouen supplie le souverain « de procurer l'extinction totale, par toute la chrétienté, d'une Société pernicieuse, qui ne serait pas suffisamment détruite, si elle ne l'était par toute la terre ». Louis XV leur donna d'abord une satisfaction partielle. En novembre 1764, il prononça l'abolition de l'ordre, tout en permettant aux jésuites de vivre en paix sous la juridiction de l'ordinaire, et en éteignant les procédures en cours. Les Parlements prirent aussitôt des mesures pour empêcher la congrégation dissoute de se reformer clandestinement, et souvent leurs arrêts inaugurèrent un véritable régime des suspects. Dans les ressorts de Paris et de Rouen, les anciens religieux ne purent vivre à deux sous le même toit, ni enseigner, même l'instruction religieuse. Ils durent se retirer dans le lieu de leur naissance ou l'endroit qu'habitait leur famille. S'ils avaient plus de 33 ans, ils recevaient une pension viagère, mais ne pouvaient la toucher qu'après avoir juré fidélité au roi et aux maximes de 1682, haine à la morale de leur ancien Institut.
La condamnation des Jésuites provoqua une recrudescence de haines et de rancunes rétrospectives à l'égard de la Société dissoute. Si certains esprits critiques signalèrent dès ce moment qu'il était injuste de présenter le Recueil des assertions, compilation vieillie, mal faite, et par endroits désavouée par eux, comme le Code moral des Jésuites, et de condamner
leur morale sur la foi de cette preuve douteuse, si d'autres s'étonnèrent ou s'indignèrent de la rigueur excessive déployée par les Parlements, l'opinion publique applaudit à la sentence, et le nom même de jésuite devint odieux. Aussi en 1767 deux édits intervinrent-ils : l'un du 10 janvier ordonna un silence général sur toutes les matières religieuses ; l'autre du 9 mai bannit purement et simplement les jésuites du royaume. On sait que les malheurs de l'ordre ne s'arrêtèrent point là, et que la papauté, après avoir semblé prête à les défendre énergiquement, céda à son tour à la force des circonstances et supprima, comme inutile, la Société de Jésus par le hrei Domiiiicus ac Redemptor (21 juillet 1773).
BIBLIOGRAPHIE. — La Chalotais, Compte rendu des Constitutions, nouv. éd., 1762, in-!2, et Second compte rendu, id. ; Abbé Georgel, Mémoires pour servir à l'histoire... de la fin du XVIII' siècle, t. I, Paris, 1817, in-8; Miromesnil, Correspondance, publiée par Le Verdier, t. II, Rouen et Paris, op. cit. ; La Roche Monteix, Le P. Antoine La Valette à la Martinique, Paris, 1907, in-8; Crétineau-JOLY, Histoire de la Compagnie de Jésus, t. IV, Paris, 1856, in-8; Saint-Priest, Histoire de la chute des Jésuites en France. Pans, 1844, in-8.