CARACTÈRES ACTUELS DES QUESTIONS OUVRIÈRES
Je vais donc vous entretenir des Questions ouvrières en France et à Vétratujer, Tel est le titre donné à ces conférences et c'est à dessein qu'il a vié ainsi formulé.
Pourquoi « les questions ouvrières » et non « la question ouvrière » ? Ce n'est pas que je nie qu'il y ait une « question ouvrière », si l'on consent à embrasser sous ce nom la répartition des produits, l'organisation du travail, ses rapports avec le capital, le bien-être matériel et moral du travailleur. Seulement, avec de telles frontières, cette question est tellement vaste qu'elle se subdivise en une foule de questions, déjà considérables, mais plus limitées, qui toutes se rapportent à la situation de l'ouvrier. Ce sont quelquesunes de ces questions, les principales, que nous prendrons dans ces conférences familières pour les examiner sommairement, sans avoir la prétention d'épuiser la matière, bien plus, d'aller jusqu'au bout de chacune de ces questions considérée isolément.
Pourquoi notre titre parle-t-il de Vétranger? N'aurions-nous pas pu nous confmer en France et le domaine, ainsi délimité, n'aurait-il pas été assez ample pour nos études ? Assurément ; mais si nous avons élargi un champ déjà trop étendu, c'est pour obéir aux nécessités mêmes de notre sujet, qui est partout à l'ordre du jour en même temps et presque dans les mêmes termes.
Ces questions ne se posaient pas autrefois. Elles étaient étouffées par la résignation des travailleurs et par l'indifférence de l'opinion publique; ou plutôt, la plupart d'entre elles n'avaient pas de raison d'être par suite des conditions mêmes du travail. Quant aux autres, elles étaient résolues spontanément et sans bruit par l'organisation même de la famille et de l'atelier.
L'attention était ailleurs. Si ce n'est à titre de charité individuelle et chez les Saint- Yincent-de-Paul, on s'intéressait peu aux petites gens, en tant que constituant une classe distincte. Ils ne comptaient pas ou comptaient pour peu de chose au regard de la politique et de l'histoire, tant ils semhlaienl peser d'un poids léger sur les destinées du pays. S'ils ne faisaient de temps en temps irruption dans l'histoire en y projetant la lueur sinistre des jacqueries, des famines, des pestes, c'est à peine si l'on soupçonnerait leur présence dans le passé, bien qu'en réalité ils aient été alors, comme aujourd'hui, le support véritable de l'organisation sociale. Ils étaient perdus, là-bas, tout au fond des vallées, de même que leurs chétives masures, collées au sol et perdues dans ses replis. L'histoire n'éclairait que les pics, les sommets, les châteaux-forts, les palais, les batailles, les traités, les mariages princiers; mais elle ignorait ou négligeait le petit train journalier des choses, le ménage du peuple, et cette tourbe obscure et vile de paysans, d'artisans et d'ouvriers, qui ne jouaient dans le drame historique que le rôle effacé et collectif de comparses.
Nous avons profondément changé tout cela, sous l'action de deux grandes causes, qui se tiennent sans doute de très près malgré leur dissemblance extérieure : la mécanique et la politique.
La mécanique nous a dotés de la machine à vapeur, qui a révolutionné les conditions antérieures du travail et fait la grande industrie. Il ne s'agit plus aujourd'hui de ces petits ateliers domestiques d'autrefois, oii un maître travaillait avec l'assistance d'un ou deux compagnons ou apprentis, admis à sa table et faisant partie de sa famille. Les usines ont aggloméré autour de leur cheminée toute une armée, toute une population d'ouvriers, dont les habitudes, les aspirations, les mœurs, sont absolument distinctes de celles de leur patron. Alors que l'ancienne dissémination parcellaire des petits ateliers favorisait le contact, l'uniformité de Texistence, le téte-à-tête du maître et de l'ouvrier, ces énormes concentrations engendrent la séparation des classes, le malaise, les comparaisons irritantes, l'antagonisme, la fermentation des esprits qui se surchauffent l'un l'autre, et la poussée formidable des revendicatiojis collectives.
C'est ici qu'intervient la seconde cause citée plus haut, la politique. La base de la souveraineté a été déplacée et reportée dans le nombre. Le suffrage universel a mis le pouvoir à la disposition des couches les plus larges et les plus profondes. Ces humbles, ces déshérités d'autrefois, sont brusquement devenus les maîtres par le droit de vote et
n'entendent plus désormais se laisser oublier. Ils envahissent la scène, et, par une exagération naturelle à des gens longtemps tenus à Técart, ils aflichent la prétention de l'occuper seuls et d'en déloger tous les autres, considérés comme des parasites et des intrus. Leurs courtisans, plus obséquieux encore et plus humbles que ceux du grand Roi, leur proclament à satiété : « Qu'étiez-vous? Rien. — Que devezvous être? Tout. » Ils ont fini par répéter de bonne foi, à force de l'entendre dire : « l'État c'est nous ! »> Armés des puissants leviers du vote et de l'association, que le régime démocratique met entre leurs mains, prenant de plus en plus conscience de leur puissance de jour en jour mieux obéie, ils ont tellement enflé la voix qu'elle a bientôt dominé toutes les autres et mis à l'ordre du jour toutes les questions concernant leurs doléances et l'amélioration de leur sort.
Telle est, à mon avis, la double origine de l'importance rapidement grandissante de ces questions ouvrières, qui sont l'un des traits caractéristiques de ce siècle tout près de finir. Si les inventions mémorables dont il a vu le développement permettent de l'appeler c< le siècle de la vapeur et des chemins de fer », il peut, non moins justement, pour son souci du sort des humbles, des petits, des ouvriers, aspirer au titre de « siècle des questions sociales ».
Ces questions ont pris une place considérable dans les préoccupations de l'opinion publique; on les discute partout; elles envahissent à la fois les clubs, les parlements, les salons, les ateliers, les chaires chrétiennes, les revues, les journaux quotidiens. La plupart des gouvernements se livrent à des enquêtes sur la situation des ouvriers, sur leurs salaires, sur leur logement. La Belgique termine à peine celle dont s'est acquittée avec tant de courage et d'éclat sa Commission du travail ; l'Angleterre et l'Espagne viennent de nommer dans le même but des commissions analogues, composées de personnalités éminentes. Nous avons depuis peu un Conseil supérieur du travail et un Office du travail chargé, à l'exemple des bureaux américains, de nous fournir des informations précises sur les questions sociales. Les lois ouvrières se multiplient dans tous les pays ; d'autres, plus nombreuses encore, sont sur le chantier. Partout se fondent des sociétés d'économie sociale. L'autorité morale la plus haute qui soit au monde vient à son tour d'aborder de front ces redoutables questions. Dans une encyclique mémorable et longtemps méditée, le pape Léon XIII
a fait entendre sa voix, qui a eu un profond retentissement chez les gouvernements et chez les peuples. ^^^iW^t^ ^
Ces questions ne dépassaient pas autrefois le cercle de chaque pays ; elles se résolvaient à l'intérieur de ses frontières et comme en famille. Elles les franchissent aujourd'hui pour prendre le caractère international. L'amélioration des transports produite par ces progrès de la mécanique, dont on retrouve partout Tinfluencc, a mis en communication les points les plus éloignés du globe. Dans sa préface de Bajazety Racine disait que le peuple ne met guère de différence entre ce qui est à mille ans de lui et ce qui en est à mille lieues. Vraie pour le xvii« siècle, cette assertion a cessé de l'être pour le nôtre. Le peuple continue à ignorer ce qui se passait il y a mille ans, surtout en France, où il s'imagine volontiers dater de 1789; mais il commence à s'enquérir de ce qui se passe à mille lieues. Par les journaux et par le télégraphe, nous avons à chaque heure des nouvelles de Pékin, de Shanghaï, de Calcutta, de New-York, mieux qu'on n'en avait jadis de Melun ou de Fontainebleau. La carte du globe s'est ratatinée, et nous en avons réduit l'échelle. Chaque homme peut aujourd'hui se croire le centre de l'humanité.
Ce n'est pas à une élite que se bornent les répercussions internationales. Les masses sont secouées elles-mêmes par des commotions profondes et simultanées. Grâce à ces c<ibles électriques qui enlacent le globe comme un réseau de filets nerveux, l'idée, à peine éclose dans le cerveau d'un penseur solitaire, circule partout au même instant; erreur ou vérité, elle ne connaît pas de frontières; c'est une flamme qui éclaire ou qui brûle tous les pays à la fois. Les exemples sont contagieux; les initiatives hardies ou téméraires sont des traînées de poudre qui mettent en même temps le feu aux quatre coins du monde. Les courants d'opinions prennent une soudaineté et une universalité jadis inconnues et désormais irrésistibles. Dans nos petits lacs fermés d'autrefois nous avions nos tourmentes locales, nos tempêtes dans un verre d'eau. Ces lacs se sont réunis par la rupture de toutes les digues intérieures et forment un grand océan qui relie tous les peuples. C'est là que se déchaînent ces ondes puissantes, semblables à celles que soulève un tremblement de terre en pleine mer et qui balayent tout sur leur passage : onde de liberté du travail, comme il y a trente ans ; onde de réaction, de socialisme d'Etat et de protectionnisme, comme de nos jours. Mon éminent ami, M. Georges Picot, a étudié à la lumière de l'histoire ces grandes
ondes politiques dans divers pays et il a montré leur identité et leur simultanéité en dépit des dissidences locales. Elles prennent l'aspect d'un de ces imposants phénomènes naturels, de ces vents alizés, de ces vagues de fond, contre lesquels il est insensé de se raidir et dont on doit se borner à prévoir et, s'il se peut, à aider le renversement plus ou moins prochain.
C'est ainsi que nous assistons à la naissance d'un mouvement de fédéralisme international ouvrier, qui se traduit par la manifestation universelle du 1^"^ mai, par les Congrès de Paris et de Bruxelles. Le parti international ouvrier s'organise, se discipline, tient ses assises régulières, ses « États-généraux », s'assagit sous la conduite de chefs expérimentés et bons tacticiens, répudie les éléments dissolvants de l'anarchisme et marche, enseignes déployées, à la réalisation de son programme: la conquête du pouvoir, la domination « du quatrième ordre » et l'asservissement du capital.
Les gouvernements mis en éveil réagissent de leur côté pour satisfaire ce mouvement dans ce qu'il a de légitime et pour l'endiguer. La conférence internationale de Berlin, réunie en mars 1890 par l'empereur Guillaume II, a été un effort vigoureux, mais jusqu'ici stérile, pour uniformiser les législations sociales de tous les pays et leur attitude vis-à-vis de revendications partout identiques.
C'est ce caractère international des questions ouvrières qui ne permet pas d'en renfermer l'étude dans l'enceinte de notre pays et nous oblige à étendre cette étude jusqu'à l'étranger.