LES DIVERSES ÉCOLES EN FACE DES QUESTIONS OUVRIERES
En face de ces problèmes, qui se posent puissants, impérieux et qui, comme le sphynx antique, menacent de dévorer ceux qui ne sauront pas les résoudre, on est loin de s'entendre sur la voie dans laquelle il faut chercher la solution. Chacun a sa panacée, qu'il préconise à l'exclusion de toutes autres.
L'attention publique est à ce point tournée vers ces questions, que tout le monde se croit capable de les aborder. Tandis qu'il ne viendrait jamais à l'idée d'une personne raisonnable de tenir tête aux spécialistes dans la plupart des sciences, c'est à qui s'arrogera, au contraire, le droit de résoudre, au pied levé, les problèmes économiques les plus ardus. Chacun s'y met avec ou sans compétence.
Pour une vérité, on lance mille sophismes en circulation. Ces sophismes font souvent fortune : on les rencontre partout, débordants, envahissants , encombrants. Ailleurs , les savants sont les maîtres incontestés de leur domaine, dont l'accès est interdit aux profanes par des dilTicultés extérieures, notamment par une terminologie spéciale. Rien de tel ne défend les abords du terrain économique. Aussi est-il envahi et piétiné par la foule qui, tous les jours, y rend des arrêts aussi bruyants que contradictoires.
Au milieu de cette discordante cacophonie, on peut cependant détacher quelques notes dominantes et distinguer trois écoles principales, dont les autres ne sont que des sous-groupes.
D'abord, la grande masse des satisfaits, des optimistes, qui tiennent pour excellent le régime sous lequel ils sont bien pourvus et pour déplorable toute tentative de réforme. Quieta non movere, telle est leur devise. Il n'y a qu'à laisser faire les choses; elles s'arrangeront toutes seules. Elles ont en elles une force médicatrice, vis rnedicatrix, qu'on s'exposerait à troubler par une intervention indiscrète et qui remet spontanément tout à sa place. On doit donc laisser libre carrière aux forces économiques, qui se corrigent d'elles-mêmes et qui, en somme, font beaucoup plus de bien que de mal. Le mal est inséparable des choses humaines et Ton court risque de l'aggraver en cherchant à l'extirper. — Cette théorie est fort du goût des égoïstes, auxquels elle fournit un prétexte spécieux pour se désintéresser de ces grandes questions, qui troubleraient leur quiétude. Ils se plaisent à proclamer soit leur impuissance à résister au torrent, soit le danger de toucher à ces problèmes, et s'écrieraient volontiers : après nous le déluge !
Telle n'est pas l'attitude de la seconde école, celle du socialisme d'Etat, qui, loin d'effacer son action, l'exagère, et loin de s'immobiliser dans l'optimisme, se démène dans l'agitation. Ce socialisme d'Etat prend lui-même deux aspects : celui des ouvriers et celui des gouvernements, qui, partant de points de vue bien opposés, aboutissent à la même conclusion, l'intervention de plus en plus directe de l'Etat dans l'organisation du travail.
Avec cette conception, l'industrie apparaît comme une sorte de chaos, de mêlée confuse et barbare, où la force prime le droit, où les vampires s'engraissent du sang des victimes, où l'on piétine avec rage les vaincus en se faisant un piédestal de leurs cadavres. « Cette liberté, s'écriait Louis Blanc en 1848, c'est celle de l'état sauvage. Le
droit du plus fort, c'est ce qu'on ne rougit point d'appeler la liberté. Eh bien, je l'appelle, moi, Tesclavage ! » En présence d'une anarchie aussi révoltante, il i'aut que l'Etat intervienne au nom de l'intérêt public, pour rétablir l'ordre, l'harmonie et la justice.
c( Tous vos sujets, quels qu'ils soient, disait Louvois à Louis XIV dans son testament politique, vous doivent leurs personnes, leurs biens, leur sang, sans avoir droit de rien prétendre. En vous sacrifiant tout ce qu'ils ont, ils font leur devoir et ne vous donnent rien, puisque tout est à vous. »
Les socialistes d'Etat n'ont pas assez d'indignation pour flétrir ces maximes appliquées à la monarchie absolue; mais ils s'empressent de les reprendre en faveur de l'Etat moderne, comme si la servitude n'était pas toujours la servitude, aussi bien exercée par un despote que par la fouie.
Ces théories, dont les causes sont multiples et complexes, tiennent en partie à la tendance qu'ont les démocraties de vouloir trancher les questions par le nombre, de compter les opinions plutôt que de les peser, de confondre la majorité avec le droit, et ce qui est légal avec ce qui est légitime. « Tout est permis à la loi, dit un proverbe anglais, sauf de changer un homme en femme. » Comment s'étonner dès lors qu'imbues de pareilles idées et soudainement appelées à l'exercice de la souveraineté, les foules aient voulu légiférer à leur profit et fait sommation à la loi de résoudre la question sociale par l'accroissement des pouvoirs de l'Etat, à la condition qu'il en use dans leur intérêt, puisqu'ils se confondent avec lui et qu'il émane de leur volonté?
Les parlements, de leur côté, sont en bien mauvaise posture i^our résister à cette poussée populaire. C'est elle qui les a constitués et ils doivent lui obéir. Ils sont d'ailleurs pénétrés des mêmes elfluvesque la masse électorale, de laquelle ils procèdent ; animés du sincère désir de satisfaire ses aspirations, ils partagent, quoique avec plus de mesure, ses croyances dans l'eiïicacité du remède.
Quant aux Gouvernements, ils cèdent à ce même courant pour ne pas se laisser déborder et pour bénéficier de la popularité qui s'y rattache. C'est ainsi que nous avons vu M. de Bismarck, en même temps qu'il combattait les socialistes allemands par ses lois d'exception, leur prendre leur programme pour l'exécuter lui-même. Les socialistes l'ont laissé faire, convaincus qu'il servait à son insu leurs intérêts : « Quand il aura, de sa main puissante, disait Liebknecht au Reichstag le l^^juin 1881, fait entrer la nouvelle loi comme la pointe d'un coin
dans l'organisation de la société moderne, le gros bout fera éclater le reste. » L'événement a prouvé que Liebknecht avait raison, et que les progrès du socialisme d'en bas étaient loin d'avoir été arrêtés par l'application du socialisme d'en haut.
En résumé, sous l'action convergente de toutes ces causes, comme aussi de celles qui poussent au militarisme, au protectionnisme, et qui agissent dans le même sens, le socialisme d'Etat est aujourd'hui en pleine faveur dans les masses profondes, dans les Parlements et dans l'opinion publique. Partout où Ton peut jauger son niveau, on constate qu'il est en hausse. C'est ce que j'ai pu faire il y a quelques mois au Congrès des accidents à Berne, après celui de Paris, en 1889. C'est une marée qui monte et qui submerge un à un tous les continents, en n'y laissant émerger que quelques îlots.
Ceux qui se réfugient dans ces îlots et que le flot n'a pas encore atteints, ce sont les fidèles de la liberté : ils constituent la troisième école dont il me reste à vous parler.
Ceux-là ne croient pas à la politique des bras croisés et du laisser faire; mais ils ne croient pas non plus à celle de l'ingérence continue et de l'omnipotence de l'Etat. Pour remédier aux graves difficultés de l'heure présente, ils pensent que ce n'est pas trop de faire appel à toutes les forces en jeu, à celle- de l'Etat, comme à l'actioii^ soit collective, soit individuelle, des patrons et des ouvriers.
ITEtat, d'après eux, a son rôle marqué pour protéger les enfants, les femmes, les faibles, qui ne peuvent pas se défendre eux-mêmes. Vis-à-vis des autres classes de travailleurs, il peut tracer de haut les règles à suivre par les industriels pour l'organisation de la rémunération du travail, pour l'hygiène et la sécurité des ateliers, mais à la condition de laisser à l'initiative privée des patrons ou des associations libres le soin de se conformer sous son contrôle à ces règles générales. Il se bornera donc à édicter les principes et à en surveiller l'application, sous telles sanctions que de droit, mais il n'interviendra lui-même qu'en cas d'impuissance ou de refus des intéressés ; il cherchera à réduire graduellement son action, au lieu de l'étendre sans cesse, à s'effacer au lieu de tout envahir, à susciter, à encourager les initiatives libres, au lieu de les entraver et de les supplanter.
LA MÉTHODE POUR l'ÉTUDE DKS QUESTIONS OUVRIÈRES
Nous avons indiqué les principales écoles en présence. Le moment n'est pas venu de prendre parti entre elles. Nous verrons plus tard si quelques conclusions se dégagent de notre étude; mais elles seraient prématurées aujourd'hui et auraient un caractère de partialité et de système préconçu qui leur retirerait toute valeur.
Etudions d'abord ; nous verrons ensuite si nous pouvons conclure et comment.
Dans ce genre d'études très neuves et très délicates, il faut une méthode sûre ; dans ce labyrinthe, il faut un fil conducteur. Quel sera ce fil conducteur? Quelle sera cette méthode?
Notre méthode sera celle qui a renouvelé toutes les autres sciences et qui s'applique avec non moins de fécondité aux questions économiques et sociales : celle de l'observation.
Des économistes, les anciens surtout, considéraient l'économie politique comme une science de déduction, qu'un penseur doué d'une téte solide pourrait construire à lui tout seul dans son cabinet. Ils partaient de vues générales et métaphysiques sur « l'homme en soi », dépouillé de ce qui constitue une personnalité ; ni français, ni turc, ni chinois, ni américain : entité ima^rinaire, pour laquelle on s'efforçait de trouver des lois idéales, convenant à tout le monde, c'est-à-dire à personne. « Il ne s'agit pas, disait fièrement Turgot, de savoir ce qui est, mais ce qui doit être. Ce n'est pas à la science à décider, mais à la conscience. »
Nous sommes aujourd'hui moins ambitieux et plus pratiques. Nous tenons beaucoup, n'en déplaise à Turgot, à savoir ce qui est, parce que cette connaissance peut servir à savoir ce qui doit être. La science nous semble utile pour éclairer la conscience. Le mot est du père Gratry : « La scignce, c'est la cons cience éclairée », et il était bon juge.
Aujourd'hui l'esprit public, formé par une excellente discipline et familiarisé pour toutes les sciences avec les procédés de la critique expérimentale, est devenu plus rigoureux aussi pour les économistes. Il leur enjoint de chausser ostensiblement ces « brodequins de plomb », l'observation et l'expérience, sans lesquels, d'après Bacon, l'on risque de s'égarer dans les nues ; elle veut voir les faits qui servent de
support au raisonnement. Comme le dit un maître (*) qui a joint l'exemple au précepte, « on demande à l'économie politique, on lui fait sommation d'être une science expérimentale, de donner la démonstration de ses tliéorèmes, non seulement par leur exactitude logique, mais encore par l'accumulation des faits ».
L'économie politique a tout profit à obéir à cette sommation : comme Antée, elle perd ses forces en quittant le sol, et devient invincible en s'y appuyant.
Pour se mettre en contact avec les faits, elle ne peut guère recourir aux procédés de l'expérimentation proprement dite, qui est si féconde dans les autres sciences naturelles, et surtout dans la physiologie. Sauf dans des cas rares, on n'est pas admis à faire d'expériences sur un peuple, comme celles que comportent le laboratoire ou Tamphithéritre. L'économiste ne dispose pas des faits et ne les produit pas à son gré; il n'a d'autres ressources que de les constater, soit par l'observation directe, s'ils appartiennent au présent, soit par l'histoire, si leur domaine est le passé.
Malgré la fécondité des leçons de l'histoire, c'est surtout à l'observation directe, aux faits contemporains que nous aurons recours, parce que leurs enseignements sont moins entachés d'érudition et de froideur, et qu'ils doivent à leur actualité même d'agir plus fortement sur les convictions.
On aurait tort d'ailleurs de s'imaginer que, parce qu'il porte sur des faits courants, usuels, que l'on a sous la main et que chacun se figure connaître, ce procédé soit d'une application banale et pour ainsi dire instinctive. Il demande, au contraire, une préparation spéciale, une attention vigoureuse et beaucoup de précautions. Suivant le mot très juste de Rousseau, « il faut beaucoup de philosophie pour observer ce qu'on voit tous les jours ».
L'observation directe sera donc notre levier, soit qu'elle procède par ces vastes enquêtes officielles, qui fournissent la matière de nos statistiques administratives et démographiques, soit qu'elle mette en jeu l'action personnelle de l'observateur et se traduise dans des études détaillées ou « monographies » de certains types d'individus, de famille ou d'organisation sociale.
Je ne fais que glisser aujourd'hui sur ces divers sujets, me promettant d'y revenir plus tard en détail.
(1) M. Paul Leroy-Beauliku. La liépartition des richesses, p. 5.
Nous aurons aussi à tirer parti de la législation comparée, qui rendra à nos investigations de signalés services.
Un éminent économiste, qui vient de mourir il y a quelques jours à peine et avec lequel j'avais longuement causé très peu de temps avant sa mort, M. Emile de Laveleye a écrit en tête de ses Éléments d'Economie potitique (*) que « l'économie politique est affaire de législation ; que toutes les questions économiques que Ton discute sont des questions de législation, et qu'on les résout par Tétude du droit sous le rapport du juste ».
Cette définition de M. de Laveleye ne saurait être admise sans réserve. Tout ne tient pas en efl'et dans les codes. La meilleure partie de la constitution économique d'un peuple n'est pas codifiée et réside dans ses mœurs, dans ses coutumes, dans ses traditions, dans ses libres initiatives, dans ses groupements concentriques en associations plus ou moins étendues. Ce serait donc se faire une idée très incomplète de la physionomie d'un pays et de son état social, que d'étudier seulement ses lois. On s'exposerait ainsi à négliger la meilleure part de lui-même.
Ces réserves faites, — et elles devaient l'être, — il faut reconnaître que, pour les matières qui nous occupent, l'étude de la législation s'impose. Par suite des dispositions que nous avons analysées, ces questions tendent de plus en plus à sortir du domaine de l'action individuelle pour tomber sous le coup de la loi, de sorte que la législation est pleine d'enseignements sur l'état des esprits et sur la position même des problèmes qu'elle s'efforce de résoudre.
Pour la France, M. Georges Paulet a bien voulu, avec sa parole line et élégante, et avec sa haute compétence juridique, vous exposer l'état exact de notre législation ouvrière. Vous ne pouviez pas avoir un meilleur guide et je le remercie de vous avoir initiés à ces connaissances précises, sur lesquelles j'aurai à m'appuyer pour la suite de ces conférences.
Mais, en matière de législation, comme pour le reste, nous devrons enjamber nos frontières et faire ensemble de fréquentes incursions à rétranger. En eiïbt, tous les parlements à Tenvi étendent à l'heure actuelle leur législation sociale qui remplit des codes nationaux de plus en plus touffus, mais qui, pour tous les pays, affecte des airs étroits de parenté.
Rien d'instructif, à ce point de vue, comme la table des matières d'un
(1) Emile de Laveleye. Éléments d'Économie politique, p. 2.
code de législation comparée. On ne peut s'empêcher d'être frappé de la date relativement récente des lois qu'il comprend et de la similitude de leur objet. Evidemment, les mêmes problèmes agitent tous les peuples et sous l'impulsion des mêmes conditions économiques, des mêmes nécessités et des mêmes aspirations, ils reçoivent partout des solutions voisines. Ce mouvement entraîne l'opinion publique avec une telle violence que les pays en retard sont obligés de se mettre au niveau de ceux qui les ont devancés. L'idée circule dans le monde et la loi lui obéit.