LE PROGRAMME DES CONFÉRENCES
Nous aurons donc, pour guider nos recherches, la méthode d'observation et la législation comparée. A quelles questions précises appliquerons-nous ces instruments de travail?
Nous prendrons d'abord l'ouvrier dans l'atelier et nous y rencontrerons les questions de salaires, de grèves, de syndicats, d'arbitrage, de durée de travail.
Le suivant ensuite hors de l'atelier, nous aurons à examiner les mesures qui peuvent venir en aide à sa famille, d'abord dans son état normal de santé et de travail, puis au moment de ses crises.
La famille, que nous prendrons comme type et que nous étudierons en premier lieu dans la période où son chef travaille et se porte bien, doit pourvoir aux grands besoins de la nature humaine, tels que le logement, la nourriture, le vêtement, le chauffage. Nous verrons quels moyens on a imaginés i)our satisfaire à ces divers besoins par les sociétés d'habitations ouvrières, par les économats, par les sociétés coopératives de consommation, en distinguant très soigneusement la part d'initiative qui revient dans ces organisations à Tassoctation et à l'individu, au patron et à l'ouvrier lui-même.
Au cours de cette période, la famille doit faire des épargnes pour les mauvais jours. Nous rechercherons les facilités et les sécurités données à cette épargne pour la provoquer d'abord, puis pour la recueillir et la faire fructifier.
Mais la famille ouvrière n'est pas toujours dans cette accalmie et cet équilibre ; elle subit des crises, la maladie, l'accident, la vieillesse, l'infirmité, le décès. Chacune de ces crises pourrait la briser, si des institutions spéciales n'étaient pas disposées pour en amortir le choc.
Ces institutions, — caisses de secours, d'accidents, de retraites, — reposent à la fois sur Tassociation et sur Tassurancc ; elles mettent en commun les sacrifices et les sollicitudes du patron et de l'ouvrier et rapprochent les classes en présence dans Tatelier. L'arsenal est complet et s'enrichit chaque jour, de manière à fournir des armes contre toutes les crises, dans tous les milieux et dans tous les cadres.
En contemplant cette admirable collection, qui fait l'honneur de notre époque et en particulier de notre pays, on doit rendre cet hommage à l'industrie que, comme la classique lance d'Achille, elle guérit les blessures qu'elle a faites. Si elle a déchaîné par les agglomérations ouvrières des intluences et des maux qu'ignorait jadis la dissémination de la petite industrie et de la vie rurale,, elle a du moins tout mis en œuvre pour rendre par ailleurs à la vie des ouvriers et de leur famille cette sécurité et ces garanties qu'ils trouvaient spontanément et sans aucun mécanisme dans l'antique organisation du travail.
UTILITÉ DE l'kTUDE DES QUESTIONS OUVRIÈRES
Telles sont les questions que nous rencontrerons ensemble dans ces conférences si vous me faites l'honneur de les suivre. Mais de quel intérêt peuvent-elles être pour vous? C'est ce dernier point qu'il me reste à examiner, avant d'en finir avec ces généralités.
Ces connaissances peuvent d'abord donner un supplément de valeur professionnelle à ceux d'entre vous qui auront à entrer dans la grande industrie et seront aux prises avec les problèmes sociaux qu'elle entraîne. 11 leur importera beaucoup de connaître l'art de manier leurs ouvriers et de satisfaire leurs besoins pour obtenir un concours joyeux et dévoué, au lieu d'avoir des collaborateurs mécontents et aigris, toujours prêts à jouer un mauvais tour au patron.
C'est surtout pour l'agencement des institutions sociales de l'usine qu'il vous sera nécessaire d'être bien au courant de leurs conditions de succès. Elles ne peuvent en effet réaliser leurs bienfaits qu'à la condition d'être organisées correctement. Ce serait une erreur de croire que le sentiment ysuflit. Si le sentiment, d'accord avec l'intérêt bien entendu, peut en être le moteur, il ne saurait en être le gouvernail. Elles constituent à la fois une science et un art : une science, pour l'agencement technique de ces mécanismes délicats et compli-
qués; un art, pour leur adaptation à chaque cas particulier et pour leur mise en service. On est, je l'ai dit, en face d*un véritable arsenal dans lequel il faut choisir la solution la plus appropriée aux circonstances du milieu; mais cette solution elle-même doit être d'une solidité éprouvée et s'installer dans des conditions qui ne laissent place à aucune menace pour l'avenir.
Ce n'est malheureusement pas ainsi qu'on procède en général. Sous l'impulsion d'un bon mouvement ou sous la contrainte d'une nécessité démontrée, on improvise une organisation, sans savoir si elle n'a pas été tentée ailleurs et avec quel succès, et sans calculer d'avance toutes ses conséquences plus ou moins lointaines. Il s'est fait ainsi çà et là d'heureuses applications, dont la science sociale s'est enrichie ; mais, à côté de ces trouvailles, que d'improvisations malvenues, que d'organisations peu viables, que d'espérances aboutissant à de douloureux ou à d'irritants n^comptes, que de grèves ainsi engendrées, à la place de la paix qu'on s'était promise!
C'est surtout pour les engagements à long terme, pour les pensions viagères, pour les retraites, que l'on a commis les plus fréquentes et les plus grosses erreurs. Le moment est venu de s'arrêter dans celle voie qui conduit aux abîmes, et de se laisser désormais guider par la science, qui doit avoir sa place marquée pour l'outillage social, comme elle l'est pour l'outillage industriel.
I On ne confierait pas, dans une usine, la direction d'un service technique à un chef animé seulement de bonnes intentions, mais dépourvu des connaissances professionnelles. Ne commet-on pas une faute analogue, lorsqu'on abandonne à l'inspiration parfois indiscrète et confuse, presque toujours incompétente et mal informée, d'un chef absorbé par les préoccupations industrielles et commerciales, l'organisation et le maniement de ces mécanismes sociaux, qui veulent tant de prudence, de calculs et d'expérience, sous peine de recéler de graves dangers et de troubler la paix dans l'atelier au lieu de la raffermir ?
De là, Tindispensable nécessité pour l'industrie de posséder, à côté des Ingénieurs techniques présidant aux installations mécaniques de l'usine, des Ingénieurs sociaux, chargés d'installer et de surveiller les institutions qui doivent amener le bien-être matériel, intellectuel et moral des ouvriers, et par là même établir l'harmonie entre eux et leur patron.
Ce n'est pas seulement à ces futurs ingénieurs sociaux et aux
chefs d'industrie ou d'administration que sont nécessaires des notions exactes sur les questions ouvrières. Elles le sont à tout le monde, à vous surtout, Messieurs, que la vie n'a pas encore atteints de ses sophismes et de ses calculs égoïstes. Vous êtes jeunes, privilège inappréciable, dont on sent mieux le prix chaque jour à mesure qu'il nous fuit, et que Bastiat célébrait magnifiquement dans la fameuse introduction de ses Harmonies économiques, dédiées à la « Jeunesse fran(,^aise ».
« Quand on vit sous des institutions démocratiques, il faut, a dit M. Emile de Laveleye, un enseignement viril. De bonne heure, la chose publique commande notre attention. » Les problèmes sociaux vont vous assaillir dès votre entrée dans le monde, si ce n'est déjà fait, et vous ne pourrez pas vous dérober à leur sommation. Vous serez forcés de prendre parti dans un sens ou dans l'autre ; vous n'aurez pas le droit de rester neutres, et, comme vous êtes appelés à exercer une action effective par la parole, la situation, l'ascendant personnel, il importe que cette action soit éclairée, consciente, au lieu d'être instinctive et à la merci des mille impressions incohérentes et confuses du milieu.
Même, comme jeunes gens, comme étudiants, avant d'avoir quitté l'Université et endossé les lourdes responsabilités de la vie, vous pouvez déjà beaucoup pour la paix sociale.
Les étudiants anglais vous donnent sur ce point de grands exemples à suivre. Selon les recommandations inscrites par le fondateur de l'Université de Cambridge dans son acte de donation de 1341, ils ont voulu c( éclairer ceux qui marchent dans les sombres chemins de l'ignorance ». Secouant le joug de ce dilettantisme littéraire ou scientifique, qui prendrait volontiers la devise d'Horace : « odi profanum vulgus et arceo », ils ont compris, à la lumière de l'histoire, que les classes ont l'influence qu'elles méritent, que celles qui désertent leurs devoirs sociaux en sont punies par la perte de leur ascendant. « Tout arbre qui ne porte pas de fruit sera jeté à la géhenne » Aussi ont-ils voulu se rapprocher du peuple et arriver à son cœur en s'adressant à son esprit.
De là, cette curieuse fondation de Toynbee-Hall {^), à Whitechapel,
(1) Tocqueville, après avoir développé celle pensée, déclare qu'elle est l une des plus grandes lois de Dieu pour la conduite des sociétés. — Y<oir à ce sujet rintroduction de M. Th. Frunek-Bienlano au Traité tV Economie politique de Montchrétien.
(2) Voir à ce sujet les intéressantes communications de M. Sedley Taylor et de M. de Coubertia (Réforme sociale, 1883, 2, p. 220; 1887, 2, p. 227).
en plein quartier de la misère à Londres, sorte de « maison du peuple », où des étudiants se sont installés pour vivre au milieu des ouvriers en contact intime avec eux, se dévouant à les distraire, à les instruire, à les élever ou les relever, remplissant en un mot les devoirs du patronage qui sont la contre-partie et comme la justification des droits exercés par une classe vraiment dirigeante.
La même pensée a donné naissance à cet admirable mouvement, connu en Angleterre sous le nom de University Extension Movement, et dont un de vos jeunes aînés vous faisait, ces jours mêmes, une si attachante et si élégante description (^). Il vous a montré comment, grâce au zèle des « missionnaires » de l'Université, des conférences et des cours ont été organisés sur tous les points de TAngleterre, principalement dans les centres ouvriers, et ont associé à la haute culture, en 1890, un auditoire de plus de 40.000 personnes, appartenant pour la plupart aux classes populaires. Il nous a fait voir le contre-coup de ce dévouement sur les dispositions du peuple, pris maintenant de sympathie pour qui vient ainsi les mains tendues audevant de lui. tt Cambridge et tout ce qui lui appartient, écrivait un mineur du Northumberland au secrétaire de VExtcnsion, devient intéressant et la classe dont le missionnaire fait partie est regardée toute entière avec des sentiments de bien\eillance (2). » En même temps qu'elles rehaussaient ainsi leur prestige et leur popularité, les Universités se retrempaient « dans ce contact avec le grand corps mouvant et frémissant du peuple ; elles reprenaient plus de chaleur, partant plus de vie ; elles devenaient plus humaines » (3).
M. Max Leclère terminait son exposé par un généreux appel à ses auditeurs pour les exhorter à imiter leurs camarades anglais et à tenter comme eux cette « œuvre de conciliation et de relèvement moral ». Il trouve que « le moment est venu pour les étudiants français de quitter quelquefois, eux aussi, les bibliothèques, les études spéculatives pour prendre intérêt et se mêler à la vie du peuple ; de descendre sur la place publique, non plus, comme ils Font fait, par exemple en 1848, pour combattre côte à côte avec l'ouvrier, mais pour l'instruire et le pacifier »
(1) Conférence faite à racole des élèves et anciens élèves de l'Ecole des Sciences politiques. Cette conférence a été publiée à l'état de brochure sous le titre : Le Rôle social des Universités (librairie Colin).
(2) Le liôîe social des Universités, p. 57.
(3) Ibid, p. 55.
(4) Ibid, p. 62.
Ces conseils sont ceux que vous donnent à l'envi les maîtres favoris de la jeunesse. M. de Vogué vous pousse à imiter les étudiants d'Oxford, à « essayer, comme eux, le rapprochement entre le monde du savoir et le monde du travail manuel,... de manière à donner à ceux qui ont peiné tout le jour sur l'outil un peu de pensée, un peu de réve à emporter le soir v M. Lavisse, dans une lettre aux élèves de TUniversité de Gand, assimile à de « pauvres garçons aveugles les jeunes gens qui font dans les écoles la veillée d'armes de la vie, en s'enfermant dans la préparation des métiers, sans chercher le mot de la grande énigme sociale (^) ».
Ces voix aimées ont, je le sais, éveillé beaucoup d'échos dans l'âme de la jeunesse et suscité en elle de nobles ambitions de dévouement. Les applaudissements que vous prodiguiez l'autre jour à la parole émue de M. Max Leclère et à ses adjurations pressantes, votre présence ici-même prouvent que vous avez à cœur de payer, vous aussi, voire dette aux grands devoirs qui vous attendent.
C'est là un sentiment qui vous honore et dont je vous félicite. Mais, pour le rendre fécond, il faut l'armer de science; il faut le munir des connaissances pratiques qui vous frayeront la voie, vous empêcheront de vous égarer, de retomber dans les fautes des autres, de recommencer leurs tâtonnements, et qui vous feront profiter de leur expérience sans Tacheter, comme eux, par des erreurs.
(1) Banquet de l'Association des étudiants de Paris.
(2) Le Temps, 3 mars 1882.
IMFKIiliiHIfi CHAIX, RUE BBR rÈRB, 20. PARIS. — 3448*3-92.