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PRÉFACE DE L'ÉDITION DE iS^'
armi les ouvrages sans nombre in- ^ spires aux écrivains satiriques par les malices du sexe et les inconvénients plus ou moins réels du lien 'conjugal, les quinze joyes de mariage doivent être placées au premier rang. Ce n'est ni une satire froide et railleuse , ni un tissu d'invectives et d'obscénités; c'est une étude approfondie du cœur humain , une analyse patiente et délicate, un tableau achevé, dont toutes les nuances sont fondues avec harmonie. C'est l'œuvre d'un maître , d'un grand maître , et c'est à coup sûr son chef-d'œuvre. Que d'art il lui a fallu pour arriver à ce ton de douce philosophie , de résignation inébranlable , qui règne dans tout son livre ! pour retracer de ce pinceau délicat des misères qu'il peint trop bien pour n'en être pas profondément touché ! Et cet art est si bien déguisé sous les négligences de style , les répétitions recherchées , les naïvetés séduisantes , qu'on seroit tenté de le nier, n'étoit la combinaison savante , l'observation d'une poétique particulière , éudemment indiquée surtout par
vj Préface.
la répétition constante de cette ritournelle originale et désespérante qui termine chacune des Quinze Joies.
On ne connoit point encore d'une manière certaine l'auteur des iiiLiiNZE joyes de mariage, qui partagent en cela le sort de tant d'autres chefs-d'œuvre. Cependant l'opinion qui attribue cet ouvrage à l'auteur du Petit Jehan de Saintré, Antoine de La Sale , est fondée sur des considérations qui lui donnent une vraisemblance presque équivalente à la certitude. C'est M. André Pottier, bibliothécaire de la ville de Rouen , qui , en faisant connoitre l'existence d'un manuscrit de cet ouvrage , a le premier émis cette opinion. Voici comment il s'e.xprimoit dans une Lettre à M. Techener, publiée dans la Revue de Rouen, octobre i8?o, et tirée à part, in-8'' :
«(Aucun critique, que je sache, ne s'est occupé de rechercher quel pouvait avoir été l'ayteur de cette étude si approfondie des vices et des travers de son temps. Le Duchat, dans l'édition de 1754, n'a proposé sur ce sujet aucune conjecture; ce qui prouve que ni lui, ni aucun autre , n'avaient connaissance de notre manuscrit et de l'énigme qui le termine : car on se serait empressé de publier cette dernière, d'abord; puis, ensuite, on aurait tenté de l'e.xpliquer.
» Voici cette énigme et les lignes qui la suivent , transcrites , à la fin du manuscrit , de la même main que le corps de l'ouvrage :
De labelle la teste oustez
Tresvistement davant le monde Et samere décapitez Tantojt et après lesecondc
Préface. vij
Toutes trois a mess« vendront Sans teste bien chantée et dicte Le monde avec elles tendront Sur deux piez qui le tout acquite.
En ces huyt lignes trouverez le nom de celui qui a dictes les XV joies de Mariage au plaisir et à la louange des mariez. Esquclks ils sont oien aises. Dieu les y vcilk coalinucr.
Amen. Deo gratias.
» De grâce , Monsieur, que! sera l'heureu.x <Edipe qui surprendra le secret de ce nouveau Sphin.x.... Pour moi, j'avoue que j'y ai perdu mon gaulois. J'avais pourtant cru entrevoir une issue à ce dédale cryptonymique ; mais mon fil , peu solide d'ailleurs , s'est rompu nu quatrième vers, et le reste subsiste impénétrable pour moi '. Quoi qu'il en soit , je veux vous faire part de ma tentative d'explication
» C'est évidemment une charade, dont il s'agit de rassembler les membres épars ; ce sont des lettres ou des syllabes qu'il faut extraire et coordonner. Or, j'ai pensé que c'étaient des syllabes, et que , puisque l'on devait décapiter la belle, sa mère ,ç\ le seconde , si l'on faisait attention que ces mots étaient écrits dans l'orimnal de manière à ne composer avec l'article qui les précède qu'un seul vocable, on devait les considérer comme autant de mots complets , et opérer sur eux en conséquence de cette donnée. L'auteur, pensais-je , s'est peut-être amusé à combiner ce redoublement d'obscurité , qui devait ,
1. En suivant le système adopté par M. Pottier, M. F. Cénin a complété l'explication. La messe sans tête donne se. Le monde , formant seulement deux pieds avec la syllabe se, donne mond. Il faudrait lire : Lasalt semond, c'est-à-dire enseigne, etc. Voy. Athen<eum français , 1854, P- 228.
viij Préface.
selon toutes apparences , faire faire fausse route à la plupart des interprétaieurs. Les syllabes obtenues par le procédé indiqué seraient la , sa, le; or, c'est exactement , et avec son orthographe primitive, le nom patronymique de l'inçénieux auteur du Petit Jcnan de Saintré , d'Antoine Ljsale. Ce résultat une fois trouvé, des inductions, des demi-preuves, se présentaient en foule pour l'appuyer. La date des Quinze Joyes, rapportée à 14^0, et celle du Petit Jehan, fixée à 14^9 , concordaient parfaitement. Le Duchat remarque que le dialecte picard règne d'un bout à l'autre du premier ouvrage. Or, Antoine Laide , qui fut le courtisan assidu de Philippe le Bon , et l'un des ornements de cette petite cour libertine que Louis XI , encore dauphin et réfugié dans le Brabant , tenait à Geneppe , oui data même de cette dernière localité son célèbre roman, dut passer la plus grande partie de sa vie dans les Pays-Bas , et , par conséquent , être complètement imbu du dialecte picard. Enfin, quels rapprochements ne présenteraient pas, si l'on venait A les détailler, les compositions connues àWntouH LasMc et celle que j'essaye de lui attribuer ? N'existe-t-il pas, en effet, d'incontestables analogies entre l'histoire de la Dame des belles cousines, cette peinture de mœurs élégantes, mais faciles et relâchées, dans laquelle perce, en définitive, une satire piquante de b légèreté des femmes ; entre les Cent Souvelles nouvelles, curieux répertoire d'anecdotes scandaleuses, véritable martyrologe de maris trompés , dont notre auteur dut être un des rédacteurs principaux , puisqu'une des nouvelles porte
Préface. ik
son nom, el enfin les Quinze Joyi Je M Ariane, railleuse aniiphrase, analyse saianique de toutes les douleurs sans remède , de toutes les infortunes sans retour dont l'auteur se plaii ù tresser exciusivemeni le lien conjugal ? ■>
Les raisons sur lesquelles se fonde M. Pottier pour attribuer Us Quinze Joycs à Antoine de La Sale ont paru tellement concluantes, que son opinion a été généralement adoptée , et qu'il ne nous est pas même venu à la pensée de la contester. Lom de là , nous allons signaler quelques petites circonstances qui nous paroisscnt propres à les corroborer.
Antoine de La Sale, né en noS, en Touraine selon les uns , en Bourgogne selon les autres , séjourna pendant quelque temps en Italie, il étoii à Rome en 1422. A son retour il fut secrétaire de Louis II! , duc d'Anjou et comte de Provence; il fut viguier d'Arles. Il dut par conséquent séjourner assez long-temps en Provence ; or nous avons trouvé dans Us Quinze Joyes un grand nombre d'expressions en usage ou particulièrement ou exclusivement dans le midi ae la France, et nous en avons indiqué plusieurs dans les notes. Plus tard , Antoine de La Sale passa au service de René d'Anjou, s'établit en Flandres, et fut un des ornements de la petite cour du dauphin de Viennois , qui fut plus tard le roi de France Louis XI. Or, Le Duchat a reconnu dans son livre le dialecte picard. Ajoutons que l'auteur des Quinze Jo>cs est sans cesse préoccupé du dauphin de Viennois et qu'il en parle constamment. Ajoutons encore que nous avons trouvé , dans la cinquième Joye ;^p. 47, lig. i ^ ), celte locution
X Pr il F ACE.
si connue qui fait encore aujourd'hui le fond de la langue belge, le fameux savez-vous^ Ajoutons que l'auteur des Quinze Jo\es n'est guère plus bienveillant pour certains moines que l'auteur du Petit Jehan de Saintré ne l'étoit pour damp abbé. Du reste, on s'occupe beaucoup en ce moment d'Antoine de La Sale. Un érudit ingénieux lui attribue la Farce de Pathelin. S'il par>-ient à démontrer celte paternité, ce sera une raison de plus pour lui accorder celle des (Quinze Jo\es, car ces deux ouvrages présentent une analogie frappante de langage et d'idées '.
L'époque de la composition des Qjiinzc Jc\ei concorde parfaitement avec l'opinion qui attribue cet ouvrage à Antoine de La Sale. Elle est antérieure à 1464, date du manuscrit de Rouen. Il y est parlé, comme d'un événement déjà éloigné, d'une bataille de Flandres, que Le Duchat suppose être celle de Rosbecque, en 1 ?82 ; il y est question de prisonniers faits par les Anglois : Le Duchat conclut de ces circonstances que l'ouvrage a dû être écrit vers 14^0. Nous ne dirons rien de la mention des pèlerinages de Notre- Dame de Lorette , qui ne se trouve que dans les éditions de Rosseî, et peut émaner de lui. Nous nous bornerons à ajouter qu'il est question . dans la huitième Joye, d'un enfant nouveau né que l'on choyé comme s'il étoii le dauphin de l'/V'?-' .'X. ce qui pourroit , à la rigueur, être une allusioji au fils de Louis XI , né en 14^9.
Les Quinze Joyes de mariage furent accueillies
i. M. F. Génin, en eTft, a traité, dans la préface dr son édition de Pathelin, cette question, qui reste encore indécise.
Préface. x)
avec la faveur qu'elles méritoient '. Il s'en répandit promptement des copies plus ou moins fidèles. Ces copies sont maintenant penlues, et le manuscrit de Rouen est le seul qui se soit conservé, ou du moins le seul que l'on connoisso. Mais lorsque l'imprimerie s'en empara , elles étoient assez communes , et diverses éditions lurent faites sur des manuscrits. Nous connoissons quatre rédactions ditTérentes , dont nous allons parler avec quelque détail.
A. Le manuscrit de Rouen, que M. Pottier décrit ainsi : «-C'est un volume in-4 , complet, quoique dépouillé de sa reliure, transcrit à longnes lignes de 26 à la page , sur papier trèsfon , au filigrane d'un bœuf, et contenant en tout I S- feuillets. La souscription qui se lit à la fm, tracée en encre rouge, de la même main que le corps du volume et aue toutes les rubriques , donne exactement la aate de sa transcription :
Anno Domini mille"" cccc"" Ixiiij* 0 464') in mense novembris fuit exaclus pns hber , etc.
» Ce volume est entièrement écrit de la même main , et dans le caractère qu'on est convenu d'appeler bâurdc ancienne ou cursi\€ gothumc , sauf toutefois la première ligne de chaque aivision capitulaire, qui est en lettres déforme un peu altérées. L'écriture en est assez belle , grosse et
I . Les Quinze Joyes sont mentionnées dans plusieurs ouvrages anciens, notamment dans les Cent NoineUts notnelles, dont Antoine de La Sale fut un des auteurs; dans la Syha nuptulis de Nevizan, et dans un Sermon nouveau et fort joyeux auquel est contenu tous la maulx que l'homme a en mariage. Rabelais y fait allusion. Elles faisoient panie de la Bibliothèque de maître Guillaume.
xij Préface.
peu chargée d'abréviations. Les initiales des chapitres sont des plus simples et des plus communes. Ce manuscrit ne contient ni miniatures ni ornements calligraphiques.
^> C'est évidemment le produit du travail d'un copiste, car c'est un de ces recueils de pièces dissemblables dont la fantaisie du propriétaire peut seule expliquer la réunion inattendue. Les trois ouvrages qu'il contient ne présentent pas même l'ombre d'une analogie. Le premier est une Relation de b captivité et de la mort de Richard II, roi d'Angleterre... Le second renferme des Enseignements d'un père à son fus, ou , si l'on veut, une espèce de Castoiement , en prose dialoguée. . , Enhn , le troisième , et le seul qui doive nous occuper, est celui qui est connu par de nombreuses éditions , sous le titre de : Les Quinu Joyes de mariage , ou encore sous celui de : L.x Nasse, mais qui n'en porte aucun dans notre manuscrit. Il commence, d'une manière abrupte, au verso d'un feuillet , par ce préambule , le même quant au fond , mais tout autre dans la forme, que celui de l'édition de 1 7^)4, où il est qualifié de préface :
') Pluseurs ont travaillé à monstrer »
<■> Ce manuscrit fait partie de ceux de la bibliothèque de Rouen , parmi lesquels il est coté Y. 1 5-1 5, dans le catalogue provisoire. Il provient de la bibliothèque des Capucins de la même ville, lesquels l'avaient reçu on ne sait à quelle époque, avec un grand nombre de manuscrits français , des capucins de Mortagne , qui les tenaient d'une demoiselle de la Barre , comme cela est consacré par cette note que portent tous les
Préfaci:. xiij
manuscrits de cette origine : Donné aux PP. capucins lie Mortagne, en 1675, par maJcni. de la Barre, seur de Mons. Aboz. »
Le manuscrit ainsi décrit par M. Pottier contient , quoi ûu'on en ait pu aire , le texte le plus complet et le plus correct des Quinze Joycs de mariante. On pourroit croire que c'est \à fe manuscrit original, si diverses circonstances , notamment un certain nombre de fautes, ne prouvoient que c'est l'œuvre d'un copiste qui ne comprenoit pas toujours ce qu'il écrivoit.
B. i. Edition originale. Petit in-fol. gothique à 2 colonnes, de 50 feuillets, dont le premier et le dernier sont blancs, signatures A.-Fv.
Cette édition , selon M. Brunet , a du être imprimée à Lyon, de 1480 à 1490. Elle contient un bon texte , qui se rapproche beaucoup de celui du manuscrit de Rouen. Malheureusement elle offre de nombreuses lacunes et quelques fautes d'impression. Elle ne porte point de titre, ni aucune mention de date ni de lieu d'impression.
2. Les XV joyes de mariage. In-4 gothique , de 46 ff. à longues lignes, sign. A. -F".
Reproduction de l'édition originale, avec ses lacunes et quelques fautes de plus , faite à la fm du quinzième siècle. Les initiales ont été laissées en blanc, *
C. I, Les quinze joies de mariage. Imprimé à Paris, par Jehan Treperel, demourant sus le pont Nostrc-Dame, à Ijmage Sainct- Laurent. In-4 goth. de 56 ff, ,sign. A. Eiu.
Cette édition, qui, selon M. Brunet, doit être de l'an 1499 au plus tard, est la plus mauvaise de celles que nousconnoissons. Indépendamment
xiv Préface.
du style , qui a éié maladroitement retouché, elle offre des lacunes considérables , dont une , dans la quinzième joie, équivaut à dix pages de notre édition. ,
2. Les qnzc ioyes de mariaige. Imprimées à Paris. VI. f. Petit iri-8 gothique, de 48 tf. sign. A.-F.
Reproduction de l'édition Treperel, avec quelques additions déplorables, que nous donnons néanmoins dans les VarunUs.
j. Les quinze joies de marvjge. Paris, Techener, 18^7, in- 16 gothique.
Réimpression de IV-Liition de Treperel, avec un avant-propos, quelques variantes tirées du manuscrit , un glossaire , et une comparaison de quelques passages du texte de cette édition avec celui de Le I)uchat. Malheureusement l'éditeur n'a pas été à même de tirer du manuscrit tout le parti possible, et n'a pas connu l'édition originale : d'où il suit que son travail n'est pas td qu'on devoit l'attendre de son érudition.
D. 1. Les quinze joycs de manant, extraictes d'un vieil exemplaire escrit à la main , passez sont quatre cens ans (publ. par François de Rosset). Paris y i^o^, in-i 2.